Subsides remboursés, BPost sera prête pour l’entrée en Bourse finale

La poste est un pétrolier. Impossible avec une telle machine de prendre un tournant serré sinon elle se casse en deux. Il faut regarder la destination, anticiper la trajectoire, lancer plusieurs manœuvres bien coordonnées, et après un temps propre aux véhicules longs, on sent que l’inertie est vaincue et le mouvement s’amorce.

Cela fait des années que notre poste, désormais BPost, se prépare à l’ouverture de son capital (1) et à la montée de la concurrence privée, tout en affrontant une impressionnante mutation de ses métiers vu le remplacement du papier par l’électronique, comme une grosse lame qui arrive de côté et oblige à ajuster la trajectoire (2).

La Commission européenne lui a donné un bon petit coup d’accélérateur la semaine dernière. « Trop élevées, les subventions aux titres de certaines missions de service public. » a-t’elle en substance statué. Autrement dit, Bpost aurait fait des bénéfices sur le dos de l’Etat (3). Certains marchés sont à affronter sans distordre la concurrence avec les opérateurs privés, nationaux comme étrangers. Il faudra désormais faire sans cette manne annuelle et en rembourser environ 300 millions.

Ces missions relèvent du service public. Les Etats doivent les subventionner. Elles sont donc autant de marchés, certains juteux. Comment vont-ils s’organiser à terme ? Ce n’est pas difficile de se le figurer. Pour ce qui est de la distribution des pensions, le coût sera reporté sur le client, soit en frais, soit en temps d’attente aux guichets. Pour la distribution matinale de la presse, pas sûr que les UPS et DHL rafleront toute la mise… Les éditeurs s’adresseront au plus offrant, comme c’est déjà le cas pour les imprimés toutes-boîtes. Et de voir plus encore de sans-papiers ou d’intérimaires arpenter nos rues avec de vieux caddies surchargés, sillonner nos campagnes avec des camionnettes rouillées jusqu’à la moelle et immatriculées on ne sait où…

Il a été tentant dans cette affaire de faire passer BPost pour une victime de la méchante Europe ultra-libérale. C’est sans connaître les pétroliers : les capitaines connaissent le cap. Parions que d’une manière ou d’une autre ces montants sont provisionnés, si pas dans la comptabilité, au moins dans la tête des responsables financiers. Le management de Bpost disait déjà en décembre s’attendre à devoir rembourser, et évoquait des sommes jusqu’à deux, voire trois fois plus élevées.

BPost est sur son cap, plus que jamais. D’abord parce qu’une très grosse partie du remboursement pourrait être pris non sur les plantureuses réserves de l’entreprise, mais sur le bénéfice 2011, privant l’actionnaire-Etat de tout ou partie de son dividende (et gloups pour le personnel qui y participe aussi). Ensuite et surtout parce que ce contentieux européen était le principal obstacle à l’entrée en bourse de BPost – chouette, bientôt pouvoir briguer le AAA ! Cela s’appelle transformer les obstacles en opportunités. Le port est en vue.

Et cette destination, on n’en a pas parlé beaucoup non plus. Pourtant ce n’est pas compliqué, il suffit d’aller chez nos voisins. Avec le Courrier international, même plus besoin de connaître les langues étrangères pour ce faire (4). Le journaliste anglais James Meek, tentant de se figurer les effets de la privatisation de la Poste Royale, est allé faire un tour aux Pays-Bas, où l’ouverture du marché postal a commencé dès la fin des années ’80, et où un oligopole de quatre entreprises se dispute désormais le marché.

Et qu’a vu James Meek ? Des facteurs payés à la caisse de courrier triée et distribuée, accumulant chez eux des dizaines de kilos de courrier en retard. Chez eux ? Oui : travail à domicile, sous-payé, sans contrat fixe, sans matériel, sans syndicats, mais avec des normes de productivité qui font passer notre si controversé « Géoroute » pour une balade du dimanche. Tout cela pour des entreprises qui passent leur temps à se faire des coups tordus, pour dégager des marges bénéficiaires lamentables. L’ancienne poste publique, qui pour contourner ses propres conventions collectives, crée une autre société qui va lui prendre ses marchés en pratiquant des prix plus bas avec un personnel moins bien rémunéré… Un peu la version trash d’ABX, cette créature SNCBéenne dénoncée il y a quelques années.

Comment en arrive-t-on là ? Qui dit ouverture du marché dit concurrence et appels d’offre pour l’organisation des missions de service public, donc choix du prestataire le meilleur marché, qui sera aussi en général le moins-disant social. Souvenez-vous des Navigators de Ken Loach, ces cheminots virés de British Rail pour reprendre le même boulot, via une autre entreprise, mais dans des conditions calamiteuses… C’est sorti il y a pile dix ans et cela n’a pas pris une ride (5).

Prochaine traversée pour le navire Bpost qui espère se voir boosté par sa mise en bourse : garder son volume d’activités pour ne pas détricoter les conditions de travail ni licencier (6). Mais ici, on ne sait pas très bien si le management y croit, ni qui pourra défendre cette vision une fois que l’Etat ne sera plus actionnaire majoritaire.

« Tout ça c’est la faute à l’Europe ! ». L’Europe a bon dos. L’Europe c’est un peu nous et nos responsables aussi. Elle vient d’ailleurs de recaler un élément du système controversé des intérêts notionnels, cette espèce de déduction fiscale offerte aux entreprises qui investissent.

Comme disent nos amis britanniques, « Even a stopped clock gives the right time twice a day, même une montre arrêtée donne la bonne heure deux fois par jour ».

Thomas Lemaigre

1 Déjà en partie détenu pour « la moitié moins une voix » par la poste danoise et par CVC, un des cinq plus gros fonds d’investissement au monde.

2 Et on vous épargne ici le fait qu’il est désormais nécessaire pour les organismes publics et certaines asbl subventionnées de passer par des ouvertures de marché pour recourir aux services postaux, ce à quoi à en croire l’UVCW, BPost n’a pas encore assez adapté ses procédures.

http://www.uvcw.be/actualites/2,129,1,0,4032.htm

3 La Commission a revu le montant des subventions pour qu’ils correspondent aux coûts de revient de certaines missions de service public.

4 http://www.lrb.co.uk/v33/n09/james-meek/in-the-sorting-office. Traduit presque intégralement dans le Courrier international n°1103-1104 du 22 décembre 2011.

5 http://www.dailymotion.com/video/x9d2t9_the-navigators-bande-annonce-vost-f_shortfilms

6 Pour le moment, les compressions de l’emploi reposent sur les départs naturels des babyboomers.

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