La prostitution est sous le feu des projecteurs ces derniers temps. La RTBF y consacre une émission (Qui sont les clients des prostituées ? – Escort: le nouveau visage de la prostitution ?), Inter-environnement Bruxelles un dossier, la Fonderie une exposition et dans notre dernier numéro, nous consacrions un article à la prostitution estudiantine… Le procès de Dodo la Saumure et les récents débats français sur la pénalisation des clients ont sans aucun doute contribué à remettre cette problématique sur le devant de la scène.

Pendant que passe cette petite musique de fond, les correspondants de la rédaction d’Alter Echos, quant à eux, nous suggéraient d’aller voir ce qui se passe sur le terrain à Anvers et à Amsterdam. Nous avions entendu parler des développements de l’asbl Espace P dans de plus petites villes en Wallonie. Et nous avions un sujet en suspens depuis deux ans : quid d’un Eros Center à Liège ? Projet en particulier porté par Icar, une asbl avec laquelle nous avions déjà travaillé de façon rapprochée. Une occasion en or pour approfondir un peu le travail.
Sur les pas de la réalité
Dans cette petite musique de fond, un air connu sonnait faux.
Dans le débat – français en particulier -, les défenseurs de la prostitution ont tendance à brandir un modèle, presque un cliché : la « régulière ». Le commerce du corps se passe dans une unité d’action, de lieu et de temps : une prostituée expérimentée, femme majeure voire d’âge mûr, sûre d’elle voire gouailleuse, qui exerce son métier par choix, avec un statut d’indépendante qui lui assure des revenus prévisibles, en travaillant toujours au même endroit, son carré, avec un bailleur stable, et une bonne proportion de clients hétérosexuels fidèles. C’est d’ailleurs explicitement sur ce modèle que se sont construites les politiques de légalisation, de régulation ou d’organisation de la prostitution, allant du statut néerlandais au quartier rouge anversois rénové en passant par le projet liégeois d’Eros center.
Or, on l’a confirmé à travers les témoignages de tous nos interlocuteurs pour ce dossier, ce modèle semble bien devenu l’exception et la réalité quotidienne de la prostitution est tout autre, comme le montrent nos détours par les quartiers chauds des villes et les abords de quelques nationales.
Sur le terrain, ce qui apparaît, c’est que toutes les frontières et toutes les limites sont poreuses et donc franchies allègrement dans les deux sens. On ment sur l’âge et donc éventuellement sur la minorité. Le genre est travesti ou transformé. Une prostitution homosexuelle s’est développée. Les prostitué(e)s sont mobiles entre divers lieux (voitures, hôtels, domicile du client, clubs, étage de café, etc. en plus des maisons closes) et diverses activités (le show, le massage, etc. en plus du sexe). La flexibilité est partout, les revenus sont faibles ou peu prévisibles. Une certaine mobilité géographique est de pratique courante. La rencontre avec le client se fait par une multiplicité de canaux ou d’intermédiaires, y compris virtuels comme des sites web vitrines.
On a presque envie de parler d’évolutions classiques et prévisibles pour n’importe quel métier de services en 2012…
Mais la prostitution n’est pas un métier comme les autres. Il y a le côté « rose », qui est déjà une zone grise en soi : celui de la prostitution tolérée, permise, voire régulée. Puis il y a toutes les marges plus ou moins glauques autour. Plus on passe du modèle vers les marges, plus les rapports de domination deviennent aigus voire violents : le tenancier ou le « co-locotaire » est un proxénète, voire pire ; le choix du métier du sexe – comme tant d’autres métiers pénibles, en fait – est le plus souvent un choix imposé par les circonstances (pas de diplôme, problèmes de statut de séjour, etc.) et la nécessité de trouver des voies de survie, mais il peut aussi être imposé par la force, par le recours à la violence physique et/ou psychique. Si le métier est assumé, c’est en règle générale a posteriori, par défaut, ce qui n’empêche pas d’afficher une certaine fierté. Certes toutes les prostituées ne sont pas des victimes, isolées, humiliées, violées, rackettées, bien loin de là ! Et le vieux fantasme de la traite des blanches n’a jamais vraiment épousé la réalité.
En revanche, comme nous le disait Catherine François d’Espace P en juillet, « moins la prostitution sera criminalisée, moins elle sera liée au milieu du crime. La clandestinité engendre aussi des conditions de travail dégradées ». C’est malheureusement trop souvent un euphémisme : une fois qu’on a passé les barrières de la légalité, on rencontrera des victimes de toutes sortes comme le montrent les chiffres néerlandais sur la traite des êtres humains.
Qui plus est – et comme journalistes c’est une vraie question à se poser – , moins un travailleur du sexe correspond au modèle traditionnel, moins il y a de monde pour parler en son nom, hormis en partie les travailleurs sociaux qui flirtent avec toutes ces marges, et qui ont aussi leurs différences d’approches et d’historiques. Et plus la prostitution est poussée vers les marges, plus elle va prêter le flanc aux amalgames entre elle et la toxicomanie, la violence ou encore la propagation du VIH.
La prostitution savon
Le détour par le réel est donc indispensable ici pour asseoir les discours et les politiques. Or ce dossier nous a tout de suite montré que ces politiques ne rencontrent pas leurs ambitions, voire provoquent à moyen terme des effets inverses à ceux recherchés. Et ce qu’elles soient répressives ou « tolérantes ».
Le modèle « libéral » des Pays-Bas semble avoir vécu. Les « red districts » hollandais ne sont pas accessibles à toutes les prostituées. Tout comme la Villa Tinto anversoise ne peut accueillir tous les travailleurs et les travailleuses sexuelles. « La prostitution légale ne serait-elle qu’une tentative de ‘façadisme’ ? », questionne notre correspondant aux Pays-Bas. Vraisemblablement oui, malgré les intentions politiques de départ : professionnel(le)s et client(e)s se retrouvent dans des zones hors de portée de l’action publique. Pire, « les personnes qui sont victimes d’abus deviennent inaccessibles et invisibles pour les associations », observe Anne Vercauteren, coordinatrice de Gh@pro à Anvers. Et ces dérives, souvent graves, touchent les hommes comme les femmes, quand il ne s’agit pas de mineur(e)s – un autre phénomène sur lequel nous reviendrons dans de prochaines éditions… A Liège, où la Ville envisage la création d’un Eros center, des acteurs pointent déjà le risque de telles dérives.
Quant à l’approche purement répressive, elle ne fait aussi que déplacer les risques. Le Luxembourg belge vit difficilement le fait de se retrouver de facto terre d’asile pour les prostitué(e)s fuyant des législations grand-ducale et française plus sévères. L’apparition de ces « transfrontalières » a amené Espace P à y entamer des tournées médicales en collaboration avec la Maison médicale Portes Sud.
Enfin, il est un autre territoire qui échappe à bien des contrôles, celui de la cyberprostitution. Les associations et les autorités judiciaires en sont conscientes et certains ont déjà décidé de prendre les choses en main. D’autant plus que la facilité de l’usage du web « favorise l’arrivée de personnes qui n’auraient jamais envisagé d’exercer sur la voie publique », souligne Marc Purnotte de l’asbl bruxelloise Alias qui suit les hommes prostitués.
Pour arrêter de tourner autour du pot
Aucune politique publique volontariste ne semble aujourd’hui apporter de réponse adéquate pour protéger les travailleurs et travailleuses sexuels. Quand elles ont été préparées avec un réel souci de comprendre la réalité en constante évolution, encore faut-il que leur approche soit intégrée ou coordonnée, sans quoi les problèmes ne font que se déplacer d’un endroit à l’autre, d’une compétence ministérielle ou échevinale à l’autre, de la police au travailleurs sociaux et aller-retour…
Les effets pervers des mesures prises sont-ils une raison pour ne pas agir sur ce terrain politiquement délicat? Nous ne le croyons pas. Faudrait-il ne pas agir sur la prostitution même, seulement sur les réalités qui la structurent comme la lutte contre les organisations criminelles, contre les préjugés sexistes, etc.? Sans doute pas non plus. Tolérer la prostitution en sanctionnant les clients n’est ni cohérent sur papier, ni, semble-t-il, convaincant dans les faits. In fine, le débat de la régularisation des professions du sexe, on peut difficilement faire l’impasse dessus.
Emotions, convictions …et action ?
Ce dont nous sommes sûrs en tout cas, c’est qu’il est toujours confortable de se laisser raconter des histoires qui correspondent au récit qui fait déjà partie de nos références culturelles. Le détour par la réalité est ici indispensable. Il l’est encore plus pour éviter des discours qui s’appuient avant tout sur une idéologie ou des convictions (au nom de la bonne vieille morale ou de la liberté sexuelle, au nom de la dignité des femmes ou de la gestion des risques qui pèsent toujours plus sur les plus précaires). Les clichés, les préjugés et les tabous ont un impact indéniable sur les gens concernés et ces impacts doivent être pris en compte.
Parce que le sujet contient son pesant d’or en émotions, il se prête aux discours radicaux, aux effets de manche, aux joutes oratoires bien frontales, aux débats écourtés. Il se prête donc aussi au déni de la réalité, aux demi-mesures et aux politiques bloquées.
Il est donc facile de se mettre en situation de s’intéresser sérieusement à la prostitution tout en se mettant en position d’irresponsabilité. C’est même tentant. Politiquement, le sujet est délicat, très haut dans la liste des sujets à éviter. Et nombre d’acteurs du débat public sont peu enclins à y consacrer de l’énergie, pour ne pas parler de moyens budgétaires. De quoi bien renforcer l’idée si courante et si peu avouable selon laquelle « ces gens n’ont qu’à se débrouiller seuls. C’est quand même un peu leur faute après tout ». Tout comme l’idée sur les filles qui se plaignent de se faire molester alors qu’elles portent des jupes affriolantes….
Une violence de plus, symbolique et sociale, et si diffuse.
Thomas Lemaigre et Baudouin Massart
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