On est en 1986. En Fed Cup. Ann Devries, tout juste 16 ans, joue contre une certaine Steffi Graf. Toute une époque, que les plus jeunes d’entre vous n’ont évidemment pas connue et que les autres ont peut-être oubliée. Le moment est venu de rappeler qui est Ann Devries et, surtout, où en était le tennis belge au moment de sa carrière.
Cette même année 1986, aux côtés de Sandra Wasserman et de Caroline Neuprez, Ann Devries remportait la Youth Cup, un officieux championnat du monde des moins de 16 ans qui se tenait à Kobé, en Corée.
J’ai pour habitude d’écrire, depuis le début des années nonante, que ce titre est le premier pas du tennis belge vers la reconnaissance internationale. Que l’on me comprenne bien, contrairement au communiqué de Belga envoyé lundi dans le cadre de la nomination de Devries au poste de capitaine de Fed Cup, je n’oublie pas les autres joueuses belges qui, avant l’ère Wasserman/Devries avaient elles aussi réussi de bons résultats. Je ne remonterai pas jusqu’à Christiane Mercelis mais je m’en voudrais de ne pas citer Michèle Gurdal et Monique Van Haver, et, ensuite, dans une moindre mesure mais tout de même, les Kathleen Schuurmans, Ann Gabriel ou Nicole Mabille….
Mais il est vrai que ce sont bel et bien Sandra Wasserman et Ann Devries qui ont marqué les débuts de l’ère belge du tennis moderne. Ce sont elles qui ont montré la voie à suivre à la génération Appelmans/Monami. Lesquelles ont, elles-mêmes, donné des idées à Justine Henin et Kim Clijsters. Depuis 1987, on peut dire que le tennis belge féminin a atteint progressivement le sommet. On a donc commencé avec deux joueuses entrant dans le Top 100 (Devries et Wasserman), puis deux joueuses entrant dans le Top 20 (Appelmans et Monami) et ensuite deux joueuses entrant dans le … Top 1 (Henin et Clijsters).
Mais, en plus de la qualité, il y avait aussi la quantité. Depuis Wasserman et Devries, on a compté pas moins de douze joueuses dans le Top 100 : Wasserman, Devries, Monami, Appelmans, Courtois, Callens, Feber, Devillé, Henin, Clijsters, Flipkens et Wickmayer. Pas mal du tout, pour un pays comme le nôtre.
Le mérite de Devries et de Wasserman n’est pas mince. On est alors dans les années 80, à l’apogée du boum du tennis et, à cette époque, les tournois belges, surtout version masculine, offraient de fortes sommes aux meilleurs joueurs. Lesquels n’aimaient pas trop se produire à l’étranger.
Elles ont eu du mérite, aussi, parce que le tennis belge n’était pas encore pas encore structuré comme il l’est aujourd’hui, même si la VTV avait à l’époque une fameuse longueur d’avance sur l’AFT . Ce n’est en effet que trois ans après la scission de la Fédération Royale Belge de Lawn Tennis que le centre de Wilrijk voit le jour. On est alors en 1982. Il faudra attendre… 13 ans pour que le Centre Armand Crombez s’érige du côté de Mons…
Elles ont eu du mérite, aussi, parce que, en quelques sortes, elles étaient pionnières dans leur domaine. Lisez à ce propos ce que me disait Sandra Wasserman en 1998 alors que je travaillais à La Libre Belgique. Elle était alors responsable des meilleurs jeunes israéliens.
“C’est vrai que je suis assez d’accord quand on dit que j’ai montré la voie à suivre. Mais je dois bien vous dire que je ne me pose pas trop la question. Par contre, je trouve regrettable qu’Ann (Devries) et moi, n’ayons pas pu prendre exemple sur des joueuses belges plus âgées que nous. Pour autant que je me souvienne, je n’ai jamais, quand j’étais jeune joueuse, entendu parler de Belges dans les tournois du Grand Chelem. Il y a bien eu Michèle Gurdal, mais elle était d’une génération trop lointaine de moi pour que je puisse prendre exemple sur elle. Ce qui m’a évidemment fort manqué. Cela dit, je ne regrette rien. Par contre, je suis certaine que Sabine (Appelmans) qui avait deux ans de moins que moi, a été fort motivée par nos résultats. Elle s’entraînait au même tennis-étude que moi (Wilrijk) et a pu constater qu’avec un tennis qui n’était pas vraiment extraordinaire, j’avais réussi à entrer dans le Top 50. A force de me voir et de voir Ann, elle a dû se dire qu’elle avait la possibilité de faire mieux que nous. L’évolution du tennis féminin belge – en un peu plus de dix ans – est incroyable. Je pense que la mentalité belge a complètement évolué. De mon temps, lorsque je passais un tour dans un tournoi mineur, on écrivait des pages et des pages et on en faisait tout un plat. Aujourd’hui, avec le même résultat, les joueuses n’ont même plus droit à une ligne. De plus, comme il n’y avait pas de référence, je pensais toujours que je ne faisais pas bien les choses. Au lieu de rester sur un même chemin, je regardais à droite et à gauche, persuadée que ce qui se faisait ailleurs qu’en Belgique était meilleur. Aujourd’hui, les entraîneurs belges ont acquis de l’expérience et les joueuses savent qu’elles peuvent leur faire confiance. Un conseil à une jeune joueuse? Suivre les bons exemples des joueuses belges, ne pas trop se plaindre et savoir à tout moment que le chemin est long, très long.”
Ces propos sont d’une clairvoyance totale, ce qui ne m’étonne pas tant Sandra était une joueuse intelligente qui, malheureusement, prenait parfois peur en fin de match lors de sa carrière. Ce qui ne l’a pas empêchée d’être Top 50.
Ann Devries, elle, a été 77ème, en novembre 88 alors qu’elle était encore très jeune puisqu’elle est née en février 1970. Hélas !, elle n’a jamais réussi à confirmer par la suite l’entrée fracassante qu’elle avait réussie à ses débuts sur le circuit professionnel.
« Il y a deux ou trois ans, confiait-elle au Soir en 1990, les joueuses ne me connaissaient pas vraiment. Maintenant, elles savent comment je joue. »
Un jeu assez propre, qui était plus performant sur dur ou sur gazon que sur terre battue. Son meilleur résultat en Grand Chelem a d’ailleurs été enregistré à Wimbledon où elle a atteint le troisième tour en 1990.
Je sais que, vu de 2011, cette performance fait sourire. Il faut pourtant que je recadre les choses. Dans les années 80 et au début des années 90, les journalistes belges – peu nombreux sur le circuit – étaient déjà tout heureux lorsqu’une ou deux joueuses, un ou deux joueurs, se qualifiaient pour les tableaux finals. Les qualifs de Roland Garros, par exemple, se disputaient au Tir Au Pigeon, un club snob situé à quelques kilomètres de Roland et il était assez rare qu’une Belge s’en extirpe.
Cela étant, il est vrai qu’Ann a suivi une carrière en dents de scie et que ses débuts laissaient entrevoir une carrière plus riche que celle qui fut la sienne. Elle a parfois manqué d’ambition et développait sans doute un jeu trop naïf. Il est vrai, aussi, qu’elle n’a pas été épargnée par les pépins physiques. Un problème d’hernie la poussant d’ailleurs à arrêter sa carrière assez tôt, en 94, alors qu’elle n’a que… 24 ans. On notera d’ailleurs que les joueuses belges ont tendance à stopper très tôt leur carrière, mais c’est une autre histoire.
Juste pour info et pour situer la période, voilà quelques joueuses contre lesquelles Ann a joué. Défaite face à Graf en 86 ; défaite face à Catarina Linqvist, Nathalie Tauziat, Manuela Maleeva en 87 ; Victoire face à Mariana Perez-Roldan en 87 ; Victoire face à Bettina Fulco en 88 ; Défaite face à Claudia Kohde-Kilsch en 88 ; Victoire face à Julie Halard en 88 ; Victoire face à Gigi Fernandez en 89 ; Défaite face à Jana Novotna en 89 ; Sortie des qualifs à Wimbledon en 90, elle est battue en seizième par Katerina Maleeva . En 91, elle sera battue par… Dominique Monami au premier tour des qualifs de l’US Open ; Un an plus tard, elle connaîtra aussi la défaite face à Els Callens. Une génération passait.
Et puisque je parle de génération, j’ai demandé à Sandra Wasserman de me donner les principales qualités et les principaux défauts de sa collègue Ann Devries. Voilà ce qu’elle m’a répondu, via Facebook et en direct de Tel Aviv où elle habite désormais :
« Oui, j’ai lu il y a quelques heures qu’Ann était devenue capitaine de Fed Cup. Je me souviens d’elle comme étant une fille intelligente, sympa et généreuse. Elle savait très bien analyser le tennis. Par contre, je ne me rappelle plus très bien de ses défauts. J»
Ces qualités, Devries a pu les exploiter auprès de joueuses comme Kirsten Flipkens, An-Sophie Mestach ou Yanina Wickmayer dont elle est très proche. Je sais que l’on raille beaucoup cette dernière mais elle a tout de même été en demi-finale d’un Grand Chelem et est entrée dans le Top 15 pour se maintenir depuis dans le Top 30.
Aujourd’hui, Devries est responsable des plus de 14 ans de la VTV et, donc, elle est devenue capitaine de Fed Cup lundi.
Dans les circonstances que l’on sait mais si on peut effectivement critiquer la manière (j’y reviendrai), je maintiens qu’il faut faire confiance à la nouvelle capitaine qui, de plus, est une femme attachante, intelligente et passionnée. Et qui, croyez-moi, a acquis pendant sa carrière de coach et en raison des circonstances de la vie l’agressivité mesurée nécessaire qui lui a peut-être fait défaut pendant sa carrière.
elles ont été le déclic des joueuses belges, merci à elles. Espérons maintenant qu’Ann Devries mènera notre équipe le plus loin possible, car nous en avons une belle avec toutes les jeunes qui arrivent (Hendler, Mestach, Van Uytanck, Verhamme, …)
Et sinon, à quand un article sur le Masters féminin ? 0:)