Depuis que je suis le tennis, je n’arrive toujours pas à répondre à cette question, que je me pose donc souvent et que l’on me pose aussi régulièrement : « que doit-on attendre d’un champion, ou d’une championne ? »
Souvent, quand Justine Henin était encore sur le circuit et que d’aucuns, bien nombreux, se plaignaient de son manque de charisme, de ses erreurs de communication, je répondais : « mais enfin, je n’attends pas de Justine qu’elle soit bonne en com mais qu’elle le soit sur le terrain. Et, en ce sens, elle est la joueuse la plus agréable à regarder. »
J’ajoutais, à la fin de sa carrière : « elle n’est peut-être pas la meilleure communicatrice, mais, sur le court, elle gagné sept Grand Chelem, une médaille d ‘or olympique et la Fed Cup. » Difficile de faire mieux.
Kim Clijsters, elle, a toujours été très populaire et c’est très bien ainsi. Bob Verbeek a réussi à créer autour d’elle un halo de positivisme et elle a ce naturel qui rend les gens sympathiques. Kim, même quand elle ne dit rien, donne l’impression d’être diserte et personne ne la critique jamais. Ou presque.
Mais, une fois de plus, qu’importe ? Kim Clijsters est une grande championne, qui a quatre titres du Grand Chelem à son actif et aussi la Fed Cup. Que demander de plus ?
Pourquoi, donc, une championne devrait-elle faire autre chose que « tout faire pour gagner des matches ? »
Kim Clijsters, à l’Australian Open, a fait tout ce qu’elle pouvait faire. Elle est allée au bout d’elle-même. Elle a fait appel à ses dernières gouttes d’énergie pour essayer d’atteindre une nouvelle finale de Grand Chelem.
Elle a échoué mais peut-on parler d’échec lorsqu’une joueuse donne tout, qu’elle va au bout d’elle-même ? Non, bien sûr.
D’autant qu’on oublie trop souvent, en sport individuel en général, et en tennis en particulier, que l’adversaire veut, lui-aussi, elle-aussi, s’imposer. C’est ainsi que Victoria Azarenka, après un deuxième set désastreux pour elle, a réagi à la manière d’une championne. Qu’elle n’est pas encore tout à fait – si du moins on part du principe qu’il faut avoir gagné un majeur pour en être une – mais qu’elle deviendra certainement un jour, et peut-être même dès demain matin.
Kim, donc, a tout donné.
Et même peut-être trop.
Et c’est là que je veux en venir.
Si je restais à ma question initiale : « que doit-on attendre d’un champion ? », j’arrêterais-là et je dirais : « Bravo Kim pour cet Open d’Australie que tu n’as pas gagné mais pendant lequel tu nous as fait vibrer et espérer. »
Mais non.
Non, car je maintiens qu’une championne est une femme avant tout. Et je pense que Kim a donné plus que le raisonnable. Je crains qu’elle ait mis en danger sa santé. Et, pire, je pense que ce n’est pas la première fois.
Ce qui est admirable en soi. Du moins si je ne prends que la vision sportive des choses. Celle qui voudrait que je me désintéresse de la femme, une fois qu’elle n’est plus championne.
Mais je n’y arrive pas.
C’est d’ailleurs pour cela que j’avais écrit « Justine Henin à la poursuite d’une chimère » il y a quasi un an jour pour jour (sa conférence de presse d’adieu avait été organisée le 26 janvier 2011). Car le devenir de Justine m’interpellait. Et m’interpelle encore.
Pour Kim, c’est la même chose. A la fin de sa carrière juniore, déjà, la faculté la mettait en garde. Les médecins lui conseillant de ne pas trop jouer de tournois…
Depuis plus d’un an, elle rencontre des pépins physiques. Quitte le circuit, y revient, abandonne, perd des matches étonnants.
Et, cette année, elle joue à Brisbane. Elle abandonne face à Hantuchova. Joue tout de même Melbourne et, face à Li, elle se tord la cheville. Pense abandonner mais ne veut pas le faire car il s’agit de son dernier Australian Open. Elle continue. Sauve quatre balles de match. Et gagne.
Le surlendemain, il fait quasi 40 degrés. Elle joue tout de même contre la numéro 1 mondiale. Et elle gagne.
Et, hier, elle donne tout ce qu’elle a face à la troisième mondiale. Et elle perd.
Vidée, déçue, épuisée. Elle a tout donné.
Combien cet Australian Open lui aura-t-il coûté ?
Combien ces deux dernières années lui auront-elles coûté ?
Combien sa carrière entière lui aura-t-elle coûté ?
Elle qui, à la fin de sa première carrière, disait qu’il lui fallait une heure le matin pour se dérouiller les articulations, les muscles.
Combien coûte la carrière d’une championne ?
Des études démontrent d’ailleurs que les championnes présentent plusieurs lustres trop tôt l’ossature de femmes ménopausées.
Mais doit-on, précisément, se poser la question ?
Que doit-on attendre d’une championne ?
Qu’elle inscrive son nom sur des coupes, qu’elle marque l’histoire.
Ok, mais en se désintéressant de ce que sera sa vie dans vingt ans ?
Tiens, au fond, comme se portent Monica Seles ? Ou Gabriela Sabatini ? Ou Chris Evert ?
Dans les premières pages de sa biographie, Andre Agassi raconte son réveil, le jour de son premier match lors de son dernier US Open.
Il décrit les douleurs d’un martyr, à qui il fallait plus d’une heure et des dizaines de minutes sous la douche pour être opérationnel.
Qui en a cure aujourd’hui ? A part Agassi lui-même, son épouse Steffi Graf et leurs enfants ?
Quels sont les fans qui s’en soucient ?
Et, finalement, ils ont sans doute bien raison.
Mais, pour des raisons diverses, je n’arrive pas à simplement me contenter d’un palmarès.
Je suis heureux d’avoir vécu les années folles du tennis féminin belge.
Mais, d’un autre côté, je me dis que le prix payé par ces deux jeunes femmes est trop élevé.
Oh, je sais, elles ont fait un choix.
Un choix.
C’est ce que l’on pensait d’Andre Agassi aussi.
Qui avoue que, lui, il ne l’avait pas fait.
Après, bien sûr, il y a l’argent. Et on me dira qu’il est des métiers bien plus pénibles que celui-là et qui rapportent des millions de fois moins.
C’est vrai. Aussi.
Mais vous ne m’en voudrez pas de simplement me poser la question.
Au terme d’un Australian Open où il m’a semblé que la santé d’une joueuse était moins importante qu’un titre.
Pour elle-même, sans doute.
Et pour d’autres peut-être.
Mais une championne doit tout donner, dit-on.
Tout.
En espérant que tout ne soit pas, dans ce cas-ci, synonyme de trop.
Je ferai évidemment le direct commenté de la finale entre Sharapova et Azarenka.

Je comprends très bien de quoi vous parlez, Patrick. Faut-il “tout” donner, au risque d’hypothéquer sa santé future ?… Mais dites-moi : à quoi sert alors ce fameux staff médical qui entoure la championne qu’est Kim, si ce n’est justement à veiller sur sa santé ? Ne me dites pas que ces gens raisonnent à court terme… Ce serait criminel…
@babette je n ai pas dit cela Babette, le staff fait évidemment attention. Mais Tant de questions demeurent malgré tout
@raf oui je n en disconviens pas merci
Hello,
Citation d’un autre grand champion pour relativiser vos propos :
“La souffrance est temporaire. Elle peut durer une minute, une heure, une journée ou plus d’un année. Elle peut eventuellement persister mais quelque chose la remplace. Par contre, si j’abandonne, elle me hantera toute ma vie.”
Lance Armstrong.
Raf
D’accord avec toi sur le prix fort que payent les sportifs professionnels. Mais certains cherchent aussi les soucis.
Autant, je peux comprendre qu’ils dépassent leurs limites en Grand-Chelem. Mais quel est l’intérêt pour Kim de disputer d’autres tournois que les Grands-Chelems et quelques tournois de préparation pour sa dernière année. Or, elle ira sans doute à Doha, sûrement à Indian Wells. Pas pour la gloire de possibles victoires dont personne ne se souviendra dans quelques années. Pas non plus pour la beauté de ces villes construites au milieu de nul part. On sait très bien pourquoi.
J’aurais aimé qu’elle joue la Fed Cup, puis, avant une longue pause pour soulager son corps, qu’elle passe par Bruxelles avant la trilogie Roland-Garros, Wimbledon, JO. Ca aurait été un choix logique, tant pour faire plaisir à son public, que pour se ménager avant les vrais objectifs de la saison. Mais ça, il est évident qu’elle ne le fera pas.
Pour en revenir à Agassi, d’accord, il n’a pas fait ce choix. Mais ce choix qu’on a fait pour lui lui a apporter tant. Et je ne parle pas ici d’argent mais de l’émotion des grandes victoires, des voyages qui ont transformé ce sale gosse égocentrique en l’homme qu’il est aujourd’hui, du temps et des moyens pour s’occuper de sa famille et aussi de ses oeuvres caritatives. Que serait-il devenu, ce gamin des quartiers pauvres de Las Vegas si on n’avait pas fait ce choix pour lui ? Pour toutes ces choses-là, la souffrance passée (et sans dute à venir) vaut la chandelle.
Magnifique analyse Patrick, comme toujours, celle d’un homme qui ne voit pas uniquement la sportive mais aussi la femme qu’il y a derrière. La santé est vraiment un facteur essentiel pour un sportif de haut niveau, mais très peu de personnes y font attention. Justine elle a payé le prix fort pour avoir voulu continu.er après sa chute à Wimbledon, même maintenant elle est toujours handicapée par sa blessure qui était bien plus grave que prévu initialement. Il est certain que Kim aussi a voulu passer les limites mais maintenant espérons tout de même qu’elle soit un peu plus prudente.
Bonjour,
Rien à voir avec le sujet de ce post mais il y a deux questions que je meurs d’envie de vous poser, Patrick :
1) Est-ce une bonne chose pour le tennis masculin que les deux mêmes joueurs s’affrontent pour la 3e fois d’affilée en finale de GC ? Est-ce vraiment une bonne chose que l’on retrouve quasi systématiquement les 4 mêmes noms en demi-finales des grands événements, même si leurs duels donnent la plupart du temps lieu à un spectacle de haut vol ? Pour ma part, je ne regarderai pas le Djokovic-Nadal de demain. Parce qu’il y en a eu trop l’an dernier. Et parce que je sais précisément comment les deux joueurs vont jouer. J’ai regardé Federer-Nadal jeudi et j’ai eu l’impression que j’avais déjà vu ce match plusieurs fois. Parce que Rafa finit toujours par faire déjouer Roger. Parce qu’il y a toujours un moment où Roger se met à faire n’importe quoi (combien de fautes de coup droit ?). Parce que Roger ne parvient jamais à exploiter les occasions qui s’offrent à lui. Bref, un scénario vu, revu et rerevu !
2) On a vu hier, lors de Murray-Djokovic, à quel point les deux joueurs avaient du mal à remporter leurs jeux de service alors qu’ils servent à 200 en première balle. Qu’est-ce que cela vous inspire ? N’est-on pas entré, suite aux développements intervenus au niveau du matériel, au ralentissement des surfaces, etc., dans une hégémonie des relanceurs (Nadal, Djoko, Murray, Ferrer…) aussi ‘barbante’ que l’hégémonie des serveurs il y a dix ou quinze ans ?
@Danielle merci
@Max
Un. Non, ce n’est pas une mauvaise chose, au contraire. Avoir trois énormes champions en même temps sur le circuit est fantastique. Plus un champion de haut niveau, Murray, mais un rien derrière, c’est génial. Souvent, il y a deux chamions en même temps. Connors McEnroe. Mc Enroe Borg. Agassi Sampras.Edberg – Becker. etc. Ici, on est quasi assuré d’avoir des demis de rêve chaque fois.Et, même si on sait comment ils vont jouer, c’est tout de même du tennis de niveau extraordinaire. Avec des gars comme Del Potro, Tsonga, Ferrer, Soderling, et d’autres. Non, franchement, on n’a pas à se plaindre.
Deux. Je préfère une période de grands retourneurs face à de grands serveurs que la période pendant laquelle les grands serveurs dominent trop. Ici, la rapidité de réaqction permet d’avoir des échanges de feu.
Donc, jene suis pas inquiet, au contraire.
“Que doit-on attendre d’un champion?”
Je répondrais sous deux angles, à savoir tennistiquement (palmarès), et humainement.
_palmarès : il est clair que, potentiellement parlant, la quasi totalité des joueurs ATP sont des champions, surtout par rapport aux communs des mortels. Mais, plus précisément, ce sont les résultats qui fabriquent le champion, et surtout les titres (retient-on seulement les finalistes dans l’Histoire, à moins qu’ils ne soient tout-à-fait particuliers tel Berasategui par exemple, et ses coups de pelote basque?). Entre autres, c’est surtout les titres en Grand Chelem qui font foi (et loi) dans un palmarès, surtout cumulés ou en série. Un “Masters” (ATP World Tour Finals) et un titre olympique en plus, le tout flanqué par une Coupe Davis, voire une coupe du Grand Chelem (1990 – 1999) feront de vous un roi. Mais la perle des perles reste la réalisation du Grand Chelem, voire trois victoires d’affilée sur une même année (Nadal en 2010), et sur trois surface différentes de surcroît
_humainement parlant, un champion ne serait pas un champion s’il n’était pas communicatif avec son public, et ses fan. De ce point de vue là, Federer, mais aussi et surtout Djokovic, me paraissent les plus ouverts. J’ai rarement vu, si pas jamais, de Djokovic un joueur (champion) aussi naturel et sympathique avec l’extérieur. Edberg avait énormément de fair-play, Wilander était aussi très fair-play (il a même fait rejouer un point sur une balle de match à Roland-Garros, alors que l’arbitre l’avait annoncé gagnant),