DOCUMENTAIRE « My Land » : quand des jeunes Israéliens écoutent le récit des réfugiés palestiniens

Ce qu’il est convenu d’appeler « le conflit israélo-palestinien » charrie d’innombrables dimensions. L’une des plus douloureuses, chacun en conviendra, n’est autre que la question des réfugiés palestiniens. Pour en avoir visité une petite vingtaine depuis 1990 au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Cisjordanie et à Gaza, je puis attester de l’acuité du malheur de ces hommes et de ces femmes frappés par le destin. Chassés manu militari ou fuyant les combats, en 1948, ils avaient tous – tous ! – en tête de rentrer chez eux dès que possible. Ce ne fut jamais possible.
Une interrogation difficile à formuler en Israël consiste à demander aux gens ce qu’ils pensent du sort subi par ces réfugiés. Difficile, car la question, presque inévitablement, résonne comme une accusation ; elle peut donc susciter des réactions effarouchées ou indignées. L’immense mérite de Nabil Ayouche, par son film documentaire « My Land » (ma terre), est d’avoir réussi l’impossible : présenter le témoignage de plusieurs réfugiés palestiniens âgés filmé dans leur camp au Liban puis de montrer la vidéo qui en résulte à de jeunes Israéliens pour recueillir leurs impressions (1).
Le contraste frappe comme un coup de poing : les vertes collines bucoliques du nord d’Israël, où des kibboutz israéliens ont été bâtis sur les ruines de villages palestiniens rasés d’une part, de l’autre les étroites ruelles des camps au Liban où suintent tristesse et mélancolie. Des jeunes Israéliens fiers de la terre qui les a vus naître et grandir d’un côté, de l’autre de vieux Palestiniens minés par la nostalgie de leur terre perdue, rongés par une amertume infinie.
Né d’un père marocain musulman et d’une mère juive tunisienne, Nabil Ayouche refuse de jouer aux donneurs de leçons. Tous les témoins de son film apparaissent comme des êtres humains saisis dans leur sincérité. Et pour cause : les Palestiniens ne pouvaient avoir à son égard que de la sympathie pour son travail, alors que les Israéliens sollicités savaient en acceptant de jouer le jeu qu’ils allaient voir et entendre des témoignages qui risquaient d’ébranler des certitudes ancrées dans un système éducatif où les justifications abondent autant que les non-dits.
Vient à l’esprit une question : que penseraient les Palestiniens filmés par Nabil Ayouche des réactions que leurs témoignages ont suscitées auprès des Israéliens ? Gageons qu’ils seraient d’abord consternés par l’ignorance des jeunes Israéliens. La plupart reconnaissent en effet sans détour qu’ils ne savent de l’époque de l’exode des Palestiniens que fort peu de choses. Admettent qu’ils ne se sont jamais demandé comment les choses se sont passées en 1948 sur ces lopins de terre qu’ils chérissent depuis toujours. Point de culpabilité, donc.
Le cœur du documentaire, celui que le spectateur est amené à attendre avec impatience, jette le trouble, évidemment : quand les jeunes Israéliens pris isolément – ils ont entre 20 et 35 ans, environ, à l’exception d’un vieil émigré américain – ont terminé le visionnage du film et que la caméra, silencieuse, scrute leurs visages, attend les premiers mots. Ils viennent d’entendre le récit palestinien. Celui qui fonde, pour beaucoup, la cause palestinienne même. Le récit de la dépossession. Dans la douleur, par des tueries parfois. Puis le récit de cet exil mortifiant.
Le choc est rude, mais les réactions bien variées. Depuis le musicien ému qui lâche : « C’est pas simple de voir que certains ont payé ce prix pour que je vive ici », jusqu’à l’entrepreneur qui se conforte en affirmant « Ca ne m’a rien fait, on voit qu’ils ne veulent pas vivre en paix avec nous ». Dans son camp au Liban le seul jeune Palestinien interrogé assène, lui, avec un sourire désarmant : « S’ils pensent se débarrasser des Palestiniens et de notre cause, ils rêvent ; l’Histoire le dira ».
Nabil Ayouche a fait son travail. Une œuvre estimable, terriblement humaine. Triste, hélas ! Où le mot « espoir » cherche sa place. En vain.

(1) Tourné en 2011, le documentaire a été commercialisé en 2012. Des extraits peuvent être visualisés ici. 

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