Le documentaire qui trouble Israël

Avec The Gatekeepers (les Gardiens), Dror Moreh secoue Israël. Ses témoins: les six anciens chefs de la sécurité israélienne intérieure. Qui parlent face caméra et contre l’occupation. « Car ils sont inquiets pour l’avenir d’Israël », dit le réalisateur.

Un documentaire peut-il changer la face du monde? Certes non. Mais il peut susciter une prise de conscience salutaire. Dror Moreh, le réalisateur israélien qui a filmé The Gatekeepers (1) a sans aucun doute fait oeuvre utile, en jetant ce pavé dans la mare, ou plutôt en apportant cette pierre dans l’édifice encore à bâtir qui s’appellerait la paix au Proche-Orient. Parce que ses « acteurs », les témoins qu’ils a interrogés avec minutie pendant trois ans, ne sont pas n’importe qui. Ce ne sont pas ceux qui argumentent en général pour la paix israélo-palestinienne. Ce ne sont pas « des juifs qui cultivent la haine de soi », ou quelques gauchistes mal dégrossis. Non. Ce sont les six ex-chefs du Shin Beth encore en vie. Le Shin Beth, aussi appelé la Shabak, ce sont les services de sécurité intérieure. Des durs.
Le documentaire choc qui, signe des temps, a vaincu sans problème la censure militaire israélienne, connaît un beau succès en Israël. Une quinzaine de cinémas le diffusent et font salles combles…
Nous voilà donc en présence de ceux qui ont, des années durant, dirigé les services qui espionnaient la société palestinienne, réprimaient, arrêtaient, torturaient, tuaient des Palestiniens. Accessoirement aussi, ils s’occupaient des extrémistes israéliens juifs. Six anciens responsables qui ont voué leur vie à la défense de la sécurité d’Israël. Et qui disent, chacun à sa façon, comment, comme le proclame l’un d’eux en conclusion du film, « nous avons gagné toutes les batailles mais nous perdons la guerre ».
La plongée dans les « batailles » du Shin Beth ne laisse pas indemne. C’est la lutte « contre le terrorisme ». A savoir le monde des exécutions (plus ou moins bien) ciblées, du recrutement intensif de collaborateurs, de la torture. Les chefs à la retraite en parlent. Tous avec réalisme. Certains aussi avec cynisme. Comme celui qui sourit au souvenir de l’assassinat par téléphone piégé de « l’ingénieur » du Hamas Yehya Ayache, en janvier 1996, « un beau travail, très propre, élégant ». Les représailles du Hamas, sans doute moins « élégantes », allaient faire des dizaines de morts dans des bus israéliens et ramener la droite extrémiste israélienne au pouvoir…
« L’avenir est noir, dit l’un des anciens responsables. Nous sommes devenus une force brutale d’occupation. Comparable à l’armée allemande durant la Seconde Guerre mondiale, du moins pour ce qu’elle fit aux populations polonaise, belge, hollandaise ou tchèque. » Un autre lâche: « Nous rendons la vie de millions de gens insupportable, nous les maintenons dans une souffrance humaine prolongée et ça me tue ».
Les six hommes n’affichent pas tous contrition ou résipiscence. Et puis, leurs états d’âme pourraient être considérés comme tardifs, ainsi que l’estime Gideon Levy, un chroniqueur du quotidien Haaretz qui n’a pas l’habitude de dissimuler ses sentiments: « Ils roulent des yeux, écrivait-il le 30 décembre dernier, et rejettent la responsabilité sur les dirigeants politiques comme s’ils n’auraient pas pu les influencer, comme s’ils n’auraient pas pu moins torturer, moins tuer ».
Binyamin Netanyahou a fait savoir par un communiqué qu’il n’avait pas vu le film et qu’il n’avait pas l’intention de le voir. On peut comprendre le Premier ministre israélien. Que des experts israéliens bien plus qualifiés que lui en matière de sécurité, de terrorisme, viennent proclamer face caméra, après mûres réflexions, que « l’occupation est mauvaise pour Israël » ne peut résonner agréablement à ses oreilles.

(1) La RTBF figure parmi les coproducteurs de ce documentaire. La Une le diffusera le 27 février à 22 heures, sous le titre Israel Confidential. Trois jours plus tôt, le réalisateur de The Gatekeepers saura s’il a reçu à Hollywood l’oscar du meilleur documentaire, catégorie dans laquelle il est nommé.

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