Ali Larayedh : « Nous devrions libérer les femen »

Le Premier ministre tunisien Ali Larayedh était à Bruxelles ce mardi 25 juin pour diverses rencontres aux niveaux européen et belge. Il a d’abord reçu «Le Soir» à l’ambassade tunisienne. Pour lui, la nouvelle constitution devrait être prête en juillet, les élections pourraient se tenir cette année encore. Dont les présidentielles pour lesquelles il ne dit pas s’il sera candidat. Mais ouvrons sur la question des « femen » dont quelques membres ont accueilli le responsable tunisien à l’entrée des bâtiments européens 90 minutes à peine après cet entretien…

Ce 26 juin, trois « femen » européennes condamnées à quatre mois de prison pour s’être dénudées à Tunis en solidarité envers l’une des leurs, tunisienne, emprisonnée, doivent passer en jugement d’appel, comment voyez-vous ce cas ?
J’espère que cette affaire se clôturera au plus tôt. Si la justice tunisienne ne les relaxe pas, nous devrions les libérer. Le président de la république dispose du droit de grâce dans ses compétences. Cela dit, j’estime que ces jeunes femmes ont agi de manière offensante pour le sexe féminin, elles n’ont utilisé ni un moyen ni un goût correct. Mais elles n’ont pas été maltraitées et elles ont droit à un jugement en bonne et due forme.
Plusieurs procès défrayent la chronique judiciaire, ce mercredi, un rappeur, « Weld El 15 », condamné à deux ans ferme pour une chanson violente envers la police passe en appel. Vous ne pouvez sans doute pas vous exprimer sur ce genre d’affaire en cours…
Chez vous, dans les vieilles démocraties, l’exécutif se garde bien de commenter des procès. Nous apprenons à faire de même. Je veux tout de même dire que je m’étais ému du sort de ce chanteur quand il a été condamné. Puis j’ai bien dû constater qu’il avait non seulement écrit une chanson hostile aux forces de l’ordre mais il a aussi appelé à les brûler, cela en accompagnant les paroles de gestes obscènes ; il a en outre appelé à égorger les juges, les responsables politiques, des choses horribles ! Cela dans une période où la Tunisie doit affronter des gens qui commettent des actes de terrorisme. Certes, dans notre marche vers la démocratie nous voulons élever la liberté d’expression à des standards internationaux, mais il faut aussi que la loi soit respectée.

Une constitution et des élections cette année

Les Tunisiens n’ont toujours pas de nouvelle constitution, laquelle a pris beaucoup de retard, comment expliquez-vous ce retard ?
Ce retard s’explique par l’approche de l’Assemblée constituante, qui a procédé par des contacts avec la société civile, avec les régions. Il y a eu un premier projet. Maintenant, nous disposons d’un projet en discussion depuis une semaine, fruit d’un compromis entre les partis politiques et les grandes associations. Je crois qu’à la fin du mois de juillet il pourrait être adopté.
Quels blocages ont-ils été constatés ?
Les discussions ont été vives. Sur plusieurs points. Par exemple, sur la nature du régime, parlementaire ou présidentiel, sur les pouvoirs du président et du Premier ministre. Nous avons finalement opté pour un régime mixte, quelque chose d’approprié pour la Tunisie, qui s’inspire un peu du modèle portugais. D’autres points ont soulevé des discussions, comme sur les libertés, les éventuelles réserves à exprimer quant à la prééminence des traités internationaux.
Et sur la place de islam ?
Ce n’est pas un problème. Le respect de notre identité culturelle est assuré.
Quant les tunisiens retourneront-ils aux urnes selon vous ?
Après l’adoption de la constitution. Soit dans cinq ou six mois. Il y a encore du travail : nous sommes en train de préparer le nouveau code électoral, de mettre sur pied l’instance qui veillera à la bonne marche des élections. On avait prévu de tenir les élections présidentielles et législatives en 2013 encore et je tiens personnellement à respecter ce délai. S’il y a un retard, il sera minime, quelques semaines. Nous devrions sans doute d’abord organiser une élection présidentielle puis un scrutin législatif. Je vois le début de ce processus avoir lieu en 2013, avec peut-être un débordement en janvier 2014, mais il est possible que tout se déroule en 2013 encore.
Y aura-t-il un candidat de votre parti islamiste, Ennahda ?
La chose n’est pas encore décidée. Nous sommes en pourparlers avec nos partenaires. Si un candidat émerge et fait l’unanimité, nous le soutiendrons. Sinon, nous présenterons notre propre candidat.
Vous pourriez être ce candidat ?
Il est prématuré d’évoquer ma candidature. Ennahda n’a même pas encore décidé s’il présentera un candidat, mais le parti dispose de beaucoup de possibles candidats. Personnellement je n’y ai pas encore réfléchi. Je serais déjà très satisfait de réussir la période actuelle de transition sur les plans économique, social et en ce qui concerne la justice transitionnelle.
Peu à peu, on voit émerger deux pôles politiques en Tunisie, d’un côté la mouvance islamiste, de l’autre les laïques, n’est-ce pas porteur de dangers ?
La carte politique tunisienne est plus compliquée que cela. Aux côtés d’Ennahda, vous avez deux partis du centre, Ettakatol et le CPR, il existe d’autres partis dans ce segment politique, puis vous avez les « destouriens » proches de l’ancien régime, et aussi l’exptrême gauche. S’il y a évolution vers deux blocs, à mon sens, ce serait plutôt entre les partisans de la révolution pour la démocratie et les nostalgiques de l’ordre ancien.

Salafisme, terrorisme et sécurité

La France vient de répéter des mises en garde à propos de voyages dans certaines parties excentrées de la Tunisie (ouest et grand sud), comment jugez-vous l’état de la sécurité en Tunisie ?
Globalement, la sécurité s’améliore. Les forces de l’ordre maîtrisent de mieux en mieux la situation. Des actes terroristes restent possibles mais nous nous en tirons aussi bien que nos voisins. S’il reste des terroristes, c’est dans une montagne bien précise, où des jeunes se sont réfugiés, on est à leur poursuite.
Quant aux nombreux mouvements sociaux qui se sont fait jour après la révolution de janvier 2011, ils sont désormais en voie d’apaisement. Le tourisme reprend d’ailleurs bien en cette saison, les réservations de Belgique sont excellentes !
Le phénomène religieux salafiste, extrémiste, semble prendre de l’essor en Tunisie, montrant beaucoup d’intolérance, usant parfois de violence. Que fait l’Etat tunisien ?
C’est un phénomène social très compliqué. La majorité écrasante des salafistes sont des gens paisibles, qui ont certes leur approche de la religion – que nous ne partageons pas – mais ils restent dans le cadre de la loi. Une petite partie d’entre eux, en revanche, nie les fondements de notre société et opte pour la violence, voire le terrorisme. Ce sont surtout des jeunes de 18 à 35 ans issus de la classe moyenne, qui disposent d’un niveau culturel très moyen. L’Etat agit. Nous sommes fermes, nous ne composons pas avec ceux qui prônent la violence. Notre approche de cette faction est sécuritaire. La prison d’abord, la discussion après, peut-être. Car ce phénomène de religiosité étroit doit aussi être traité par une approche politique, informative et éducationnelle, la vie démocratique doit faire évoluer ces gens.
Où en est-on dans l’enquête sur l’assassinat en février à Tunis de Chokri Belaïd, ce populaire responsable de la gauche radicale ? Les meurtriers viennent-ils de cette mouvance salafiste ?
Ils viennent probablement de cette mouvance, quelques-uns ont été identifiés et sont membres de ce mouvement extrémiste, les investigations sont en cours et ne sont pas terminées.

L’économie et l’aide européenne

Vous rendez visite aux Européens, qu’espérez-vous alors que les caisses, à Bruxelles, sont vides ?
Notre visite a des objectifs à la fois politiques et économiques. L’époque est difficile pour les Européens aussi, mais nous avons de nombreux partenariats, bilatéraux ou avec l’Union européenne, et nous espérons que l’Europe assiste la Tunisie dans sa période de transition, pour les mutations économiques et politiques. Nous devenons une démocratie, ce qui passe par des réformes qui sont en marche et se révèlent coûteuses en termes budgétaires et technologiques. Nous souhaitons aussi favoriser les investissements européens en Tunisie. Nous faisons face à de grands défis socio-économiques comme le chômage ou les déséquilibres régionaux dont la résolution prend du temps.
Propos recueillis par BAUDOUIN LOOS

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