Comment dit-on « malaise » en égyptien ?

Comment dit-on « malaise » en arabe et avec l’accent égyptien ? Le « coup d’Etat populaire » du 3 juillet, les divers massacres de manifestants pro-Morsi (le raïs islamiste déposé et arrêté), les réactions violentes de certains milieux proches des Frères musulmans notamment contre les chrétiens coptes, ont poussé la population égyptienne vers un paroxysme d’exaltation et d’intolérance. Pour les deux camps, c’est le classique « vous êtes avec nous ou contre nous ». Avec des arguments forts des deux côtés assenés avec force sinon avec rage.

Il y a d’abord les Frères musulmans. Qui avaient remporté tous les scrutins depuis le renversement du régime honni  de Hosni Moubarak le 11 février 2011. Législatives (ensuite annulées par la Cour constitutionnelle pour vices de forme), présidentielle, référendum constitutionnel. Des victoires, même si chaque fois de manière de plus en plus étriquée. Mohamed Morsi a ainsi remporté en juin 2012 le second tour de la présidentielle de justesse, contre un candidat incarnant l’ancien régime. Beaucoup de non-islamistes ont voté pour lui en se bouchant le nez, pour éviter le retour du régime policier et corrompu de funeste mémoire.
Un an plus tard, Morsi et son gouvernement ont été censurés par la population. Des millions de gens sont descendus dans les rues le 30 juin dernier. Trente millions, comme l’opposition le proclame ? Sans doute pas, le chiffre paraît très contestable mais peu importe : ils étaient des millions et très nettement plus nombreux que ceux que les partisans des Frères pouvaient – et peuvent toujours – réunir.
L’armée égyptienne dit avoir écouté le peuple. Avec son appui, elle a procédé à un coup d’Etat en bonne et due forme. Un « coup d’Etat populaire », en quelque sorte. Morsi s’est retrouvé en prison. Il sera jugé pour toutes sortes de crimes et non des moindres : depuis le 20 août, il est sous le coup d’un nouveau chef d’accusation: « complicité de meurtre et de torture » de manifestants. Les principaux dirigeants de la confrérie sont eux accusés d’« incitations au meurtre ». Les télévisions proches des islamistes ont été fermées.
Les Frères ont alors occupé deux grandes places au Caire, des dizaines de milliers de leurs partisans y ont campé pendant six semaines, jusqu’à la sanglante journée du 14 août, quand les forces de l’ordre ont fait place nette. Bilan : six cents morts environ. Les témoignages (dont les vidéos) sont là : les forces de l’ordre ont tiré à balles réelles sur les gens, le plus souvent désarmés.
Des partisans islamistes ont ensuite attaqué des commissariats de police, des églises et écoles coptes, etc. Il s’est sûrement produit un certain nombre de provocations de la part d’anciens nervis de l’ex-régime de Moubarak qui avait déjà recouru à ces méthodes ignobles de leur temps, et de toute façon, la passivité des forces de l’ordre est très troublante, pour dire le moins. Mais les témoignages en attestent : des partisans de Morsi n’ont pas hésité à franchir le pas de la violence contre des innocents, certains – peu nombreux, d’évidence – étaient même armés sur les places occupées.
Quel malaise évoquions-nous d’emblée ? On a le choix. Prenons la colère des innombrables Egyptiens qui s’adresse aux « Occidentaux », globalement accusés de défendre les « barbus », ces « terroristes ». Les réseaux sociaux sont un bon baromètre de cette colère. Et les accusations fusent. L’évidente « méconnaissance » des Occidentaux est avancée. Qui reposerait sur le biais pro-islamiste dont la presse occidentale serait coupable en défendant le résultat des urnes de 2012. En l’occurrence, il s’agit surtout de mots. Du choix des mots. Vous avez osez dire « coup d’Etat » ? Mais non, vous n’avez rien compris, « le peuple a ordonné à l’armée de déposer Morsi le terroriste ».
La passion domine les débats. Des deux côtés. Une illustration vient de manière assez ironique d’Arabie Saoudite. Car ce pays dont on connaît l’inlassable combat pour la démocratie a appuyé avec chaleur le coup d’Etat. Puis, quand de très vagues bruits de suspension d’aide économique étaient entendus ces derniers jours d’Europe ou, qu’à Dieu ne plaise, des Etats-Unis, eh bien ! Riyad a proclamé fièrement qu’il compenserait le cas échéant le manque à gagner des Egyptiens sur-le-champ. Cette admirable sollicitude saoudienne pour les anti-Morsi qui ont pris le pouvoir est même saluée par des intellectuels comme Tewfik Aclimandos, connu pour son hostilité à l’islamisme frériste (ce qui est bien son droit, d’ailleurs). Mais que lui et d’autres remercient plusieurs fois Riyad avec émotion constitue tout de même une posture étrange. Hier, les mêmes laudateurs n’avaient d’autres expressions pour qualifier l’Arabie des Saoud que celle de « dictature obscurantiste moyenâgeuse ». (1)
Tout se passe comme si chacun, en Egypte mais aussi ailleurs, était tenu de faire son choix. Une mise en demeure manichéenne sous forme d’épée de Damoclès. L’intégrité physique des journalistes étrangers coupables de ne pas épouser la ligne du nouveau régime est d’ailleurs menacée. Quelques voix émergent pourtant, faiblement relayées. Mohamed ElBaradei, qui avait participé au coup d’Etat et pris place au sein du nouveau gouvernement, a désormais le statut de « traître » au Caire car il a démissionné le jour même du massacre sur les places, le 14 août. Il va même peut-être se retrouver sur le banc des accusés devant la justice locale pour ce motif !
Khaled Daoud, un porte-parole éloquent et exalté du Front national de salut (les partis et mouvements qui soutiennent le coup du 3 juillet), a également démissionné après les violences inouïes contre les Frères musulmans.
Quant à Bilal Fadl, un écrivain connu pour sa vive hostilité aux Frères, il n’a pu s’empêcher, dès le 18 août de poser quelques questions embarrassantes au général Sissi, nouvel homme fort du pays, que beaucoup voient comme un « nouveau Nasser ». « Qu’est-ce qui donc, écrit-il notamment, (…) empêche beaucoup de gens de comprendre qu’on peut s’opposer aux Frères musulmans, maudire leurs dirigeants et condamner les agressions commises par leurs sectateurs armés contre les églises et les commissariats, et, dans le même temps, avoir la ferme conviction que les solutions sécuritaires, quelles qu’elles soient, ne régleront pas le conflit et qu’au contraire elles ne feront que le compliquer ? »
Malaise donc. Comme l’écrit sur Facebook le politologue français Pascal Boniface, « s’il y avait eu ce même type de répression armée de manifestants à Cuba, en Russie ou en Chine, les réactions, aussi bien médiatiques que politiques, du monde occidental auraient été beaucoup plus fortes. Et donc là, on voit une fois encore qu’une certaine conception, peut-être d’ailleurs fausse, des intérêts géopolitiques l’emporte sur les principes ».
Comment, alors se positionner ? En faveur des putschistes militaires héritiers d’une tradition dictatoriale et alliés à la bourgeoisie libérale qui ont en commun la nostalgie du régime corrompu de Moubarak mais aussi l’appui d’une grande majorité du peuple qui ne veut certes plus de Moubarak et de ses méthodes mais croit qu’ils mèneront l’Egypte vers la prospérité en les débarrassant des maudits Frères  y compris en les assassinant et en les poussant dans les bras d’Al-Qaïda ?
Ou en faveur de ces mêmes Frères qui ont réussi le tour de force de liguer contre eux en moins d’un an les révolutionnaires, l’armée et une grande partie de l’opinion publique excédés par leur arrogance horripilante, leur incompétence économique (à nuancer, sans aucun doute, par les effets du sabotage de certains milieux influents), leur sectarisme maladif, et aussi leurs méthodes volontiers violentes ?
Trancher cette question reviendrait à résoudre ce que les philosophes appellent non sans pédanterie une « aporie » : une difficulté insurmontable.
BAUDOUIN LOOS

(1) Cette affaire égyptienne fait vraiment exploser les lignes traditionnelles: aux côtés des Saoudiens qui se réjouissent de la fin du régime des Frères musulmans, on trouve le régime de Bachar el-Assad, la Russie de Poutine, les Emiratis, les Koweïtiens et… les Israéliens.

 

Cette entrée a été publiée dans Non classé, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.