Le Maroc s’en prend au site internet le plus critique

Les autorités marocaines ont une nouvelle fois donné à leurs détracteurs du grain à moudre. Cette fois, l’affaire concerne une vidéo dans laquelle « Aqmi » (Al-Qaïda au Maghreb) s’en prend avec virulence au roi Mohammed VI. Ce 17 septembre, Ali Anouzla, le journaliste responsable du site Lakome, partie arabe, a été interpellé et incarcéré.
Le parquet de Rabat précisait que l’arrestation du journaliste avait été ordonnée « pour enquête », après « la diffusion par le journal électronique Lakome d’une vidéo attribuée à Al-Qaïda au Maghreb islamique, comprenant un appel clair et une incitation directe à commettre des actes terroristes dans le Royaume du Maroc ».
La vidéo de 41 minutes, datée du 1er septembre et diffusée le 12 sur par un site internet proche d’Aqmi, s’intitule « Le Maroc, royaume de la corruption et de la tyrannie ». Il s’agit de la première mise en cause directe du roi Mohammed VI par la mouvance terroriste Al-Qaïda. Les auteurs étalent la fortune du roi et montrent en parallèle la pauvreté de nombreux Marocains. Ils citent notamment les câbles diplomatiques en anglais révélés par Wikileaks, et évoquent le livre en français « Le Roi prédateur » de Catherine Graciet et Eric Laurent, pour fustiger corruption et affairisme au sommet de l’Etat marocain. La vidéo se clôt par un appel aux Marocains à « émigrer vers Allah plutôt que dans des pateras » (les frêles embarcations qui servent à transporter les immigrants clandestins vers l’Espagne).
L’intervention de la police marocaine a suivi un curieux timing. En effet, la police judiciaire a perquisitionné la rédaction de Lakome à Rabat le 17 septembre, alors que le site en arabe avait mis un lien dès le 14 vers un article du journal espagnol El Païs qui reprenait la vidéo sulfureuse. En même temps, le site de Lakome en français qui avait de son côté directement posté la vidéo n’a pourtant pas été inquiété.
C’est ainsi que le site s’est posé la question suivante : « Si la vidéo d’Aqmi sur Lakome constitue réellement une menace directe à la sécurité nationale, le gouvernement peut-il expliquer pourquoi il n’a pas cherché à joindre la direction de Lakome le jour même pour simplement lui demander de la retirer ? Au lieu de cela, les forces de l’ordre interpellent Ali Anouzla quatre jours plus tard, sans prévenir, et confisquent les ordinateurs de la rédaction. Où est la logique ? »
Lakome fait d’ailleurs remarquer que ses sites francophone et arabophone avaient tous deux précisé dès le départ qu’il s’agissait d’une vidéo de propagande, et justifie sa diffusion par la pratique internationale en la matière.
Y aurait-il une autre explication aux ennuis de Lakome et d’Ali Anouzla ? Reporters sans frontières observe ce mercredi qu’« Ali Anouzla est connu pour ses articles critiquant la politique du gouvernement marocain et réclamant une plus grande liberté de la presse. Le journal Lakome avait notamment été le premier à révéler l’affaire dite “Danielgate” du pédophile espagnol, Daniel Galván, gracié par erreur par le roi du Maroc » (cette affaire, qui avait consterné les Marocains, avait jeté le discrédit sur le palais cet été).
Les explications d’Aboubakr Jamaï, directeur de la version francophone de Lakome, éclairent également l’affaire d’une autre lumière. « On sait que notre ligne éditoriale, notre traitement de l’actualité en gênent plus d’un, déclarait-il mardi sur le site h24info.ma. Nous ne croyons pas que le Maroc a changé, la réalité du pouvoir reste concentrée entre les mains du roi et de ses proches. (…) Le régime ne veut pas d’une presse indépendante. Voyez ce qui s’est passé avec le DanielGate. Seuls la presse électronique et les réseaux sociaux, unis par un mariage heureux, ont suivi l’affaire et ses rebondissements. La presse traditionnelle a été à la traîne. Donc, cette presse électronique qui informe les Marocains, gêne. Le régime cherche à la faire disparaître. »
Etant donné les funestes antécédents du royaume en matière de liberté de presse, le diagnostic d’Aboubakr Jamaï, est hélas ! convaincant. Celui qui est de très loin l’un des meilleurs journalistes marocains ajoute du reste une observation cruelle: « Je pense que l’une des raisons derrière la réaction du régime dans cette histoire est l’instrumentalisation par Aqmi de l’affairisme effréné du roi et de ses amis, et des révélations de Wikileaks allant dans le même sens. Il ne s’agit nullement de souscrire aux thèses d’Aqmi, qui est une organisation terroriste et donc condamnable. Quand Aqmi utilise des arguments et des constats largement partagés par les démocrates, ça ne rend pas suspects ni moins valides ces mêmes arguments et constats. Ça ne met pas non plus les démocrates du même côté qu’Aqmi ».

Aboubakr Jamaï, qui vit en Espagne, a indiqué sur son site qu’il répondrait favorablement à toute convocation de la justice de son pays.
BAUDOUIN LOOS

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