Quand les Saoudiens font la leçon au monde…

Un événement sans précédent, une surprise incroyable et une décision historique : voilà comment on peut qualifier la renonciation, par l’Arabie Saoudite, du siège de membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies annoncée par Riyad le 18 octobre au lendemain de l’élection du pays pour deux ans au sein de l’organe politique suprême de l’ONU. Mais que s’est-il donc passé dans la tête des dirigeants saoudiens?
Les Saoudiens ont émis un communiqué expliquant leur décision. «L’Arabie saoudite n’a pas d’autre option que de refuser de devenir membre du Conseil de sécurité jusqu’à ce que ce dernier soit réformé et qu’on lui donne les moyens d’accomplir son devoir et d’assumer ses responsabilités pour préserver la paix et la sécurité dans le monde», dit le texte. Qui précise encore : «Permettre au régime en place en Syrie de tuer son peuple et de le brûler à l’arme chimique au vu et au su du monde entier sans sanctions dissuasives est une preuve claire de l’impuissance du Conseil de sécurité à accomplir son devoir et à assumer ses responsabilités».
La Syrie n’explique pas tout. Le communiqué évoque aussi l’ «échec» du Conseil à débarrasser le Proche-Orient des armes de destruction massive, «en raison de son incapacité à soumettre les programmes nucléaires de tous les pays de la région sans exception à la surveillance et aux inspections internationales» (voilà pour Israël) ou en s’opposant «aux tentatives de tout pays de la région de posséder l’arme nucléaire» (pour l’Iran). Enfin, Riyad ne pouvait oublier la cause palestinienne, «qui demeure depuis 65 ans sans règlement».
L’événement est spectaculaire car sans précédent. Et pour cause : tous les pays du monde sans exception rêvent de partager durant deux ans aux côtés des grandes nations le plus célèbre podium de la scène diplomatique mondiale, de pouvoir ainsi peser sur les décisions de l’organe suprême des Nations unies. Même les diplomates saoudiens de l’enceinte onusienne à New York ont été pris par surprise, eux qui travaillaient d’arrache-pied pour faire bonne figure dans la nouvelle responsabilité qui leur était promise. Nombre d’observateurs prédisent d’ailleurs déjà que la famille régnante, les Saoud, pourrait regretter une décision assimilée par d’aucuns à «se tirer une balle dans le pied» en renonçant à une place au firmament diplomatique.
Mais les Saoud, en personnes avisées, savent très bien ce qu’ils font. Leurs frustrations dans le dossier syrien sont à la mesure du geste énorme qu’ils posent. Et on peut se demander si la cible de leur ire immense ne se situerait pas plutôt autant à Washington qu’à New York. En effet, leur soutien en finances et en armes aux rebelles syriens reste handicapé par l’inertie ou l’indécision américaine dans ce dossier. Riyad n’entend pas promouvoir les libertés au pays de Bachar el-Assad, cela se saurait. Des libertés, il n’y en a d’ailleurs guère en Arabie. Mais les Saoudiens veulent en revanche préserver leur statut autoproclamé de «gardiens des Lieux saints de l’islam», à savoir le leadership incontesté au sein de l’islam sunnite, en guerre contre le chiisme en Syrie, selon la lecture saoudienne.
Les Saoud, comme tous dirigeants, ne se préoccupent que de leurs intérêts bien calculés. Ainsi ont-ils ouvertement pris parti cet été pour le camp en Egypte qui vient de renverser les Frères musulmans arrivés au pouvoir au Caire par les urnes en 2012. Non par souci de plaire au peuple descendu par millions dans les rues d’Egypte. Riyad n’entend pas promouvoir la démocratie en Egypte, cela se saurait. Mais les Saoudiens veulent en revanche couper l’herbe sous le pied d’un mouvement comme les Frères musulmans qui ose fonder son action politique sur l’islam et parvient même à gagner des élections. Des élections? Que Dieu en préserve l’Arabie Saoudite!
La décision saoudienne de renoncer à un siège prestigieux au Conseil de sécurité des Nations unies convoque certes une indignation sans doute sincère relative au sort tragique des populations de Syrie sous les bombes de leur propre régime. Mais les Saoudiens ont en définitive une approche très politisée des droits de l’homme : ce pays où toutes les libertés sont bafouées en permanence, où la femme jouit d’un statut inférieur à l’homme, où les partis politiques n’ont pas droit de cité, où l’on coupe chaque semaine la tête de criminels au sabre en place publique, ce pays, donc, a tout à fait raison de créer l’événement pour que la cause des Syriens suppliciés soit mieux entendue et défendue. Mais ces Saoud devraient aussi et en même temps se regarder dans le miroir avant de faire la leçon au monde.

BAUDOUIN LOOS

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