Le régime d’el-Assad a repris la main

Les explications aux succès militaires du régime sont nombreuses. Depuis ses soutiens extérieurs jusqu’aux divisions des rebelles. Analyse.
La tendance est devenue lourde et ne se conteste plus : l’armée syrienne, avec ses alliés, regagne jour après jour du terrain sur les rebelles. L’offensive du régime fidèle au président Bachar el-Assad se concentre sur les deux principales villes du pays, Damas au sud, et Alep au nord. Et, dans ces deux régions, les succès loyalistes, d’échelles encore assez modestes, se multiplient. A moyen terme, le régime cherche visiblement à consolider l’axe entre ces deux villes ainsi que toute la région entre la capitale et son bastion côtier.
A Alep, la situation se présente de plus en plus mal pour la rébellion, qui avait réussi à conquérir la moitié de la grande métropole durant l’été 2012. Le front s’était ensuite stabilisé malgré de fréquentes escarmouches. Mais l’offensive loyaliste de ces trois dernières semaines a brisé l’équilibre : plusieurs localités autour d’Alep et une importante base militaire ont été reconquises par le régime qui va même pouvoir rouvrir l’aéroport.
Au lendemain d’un appel similaire de six groupes rebelles, l’État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), affilié à Al-Qaïda, a diffusé le 12 novembre à Alep un communiqué peu banal et révélateur appelant « toutes les brigades et les musulmans à la mobilisation générale pour faire face à l’ennemi qui est en train d’attaquer les terres de l’islam ».
Le site bien informé the-arabe-chronicle.com prévoit la fin pour les rebelles alépins en deux mois : « Pourquoi deux mois ? C’est la durée que mettra, à cette allure, l’armée loyaliste pour reprendre l’ensemble de la plus grande ville du pays. En effet, la stratégie loyaliste va désormais être de rejoindre ses judicieuses poches sur l’hôpital Al-Kindi et la prison centrale, deux points situés au nord d’Alep, épines dans le pied de la rébellion. Une fois cela fait, la rébellion sera prisonnière, hormis quelques passages, dans sa propre zone d’Alep ! Elle est déjà coupée de sa route menant à Al-Bab, à seulement quelques dizaines de kilomètres de la frontière turco-syrienne. Autant dire que la situation est catastrophique pour la rébellion ».

Milices étrangères chiites

Dans la région de Damas, pendant ce temps, le « nettoyage » des banlieues aux mains des diverses factions de la rébellion se poursuit sans désemparer. Plusieurs bastions de l’opposition armée sont récemment tombés, comme Hujeira ce jeudi 14 novembre. Des factions rebelles réagissent en réussissant à envoyer des roquettes sur le centre de la capitale, tuant de manière quotidienne des civils. Le 11 novembre, ainsi, la télévision publique syrienne a annoncé la mort de cinq enfants victimes d’un obus tombé dans une école d’un quartier chrétien à Damas.
Comment peut-on expliquer les gains militaires du régime ? Un grand nombre d’éléments entre en ligne de compte. La suprématie de l’aviation loyaliste, sans rivale n’est en effet pas seule en cause, ni l’armement très supérieur (artillerie, chars). Le plus décisif, semble-t-il, provient du soutien des milices étrangères alliées, les unités libanaises du Hezbollah, celles, moins connues, venant d’Irak et enfin les fameux « pasdarans » (gardiens de la révolution iraniens). Au total, ces forces d’appoint sont sans doute bien plus nombreuses que tous les djihadistes étrangers réunis en face.

L’apport du Hezbollah est le mieux documenté car revendiqué par le mouvement chiite libanais allié de l’Iran : son chef, le charismatique Hassan Nasrallah, l’a encore répété jeudi à Beyrouth : « Nous avons dit à plusieurs occasions que la présence de nos combattants sur le sol syrien vise à défendre (…) la Syrie qui soutient la résistance (contre Israël). Tant que cette raison existe, notre présence là-bas est justifiée ».
Parmi les éléments qui concourent à alimenter l’évolution favorable au régime, il faut aussi citer ses méthodes barbares, comme le bombardement systématique des populations – à la base du déplacement de plus de sept millions de citoyens – ou encore la terrible nouveauté de ces derniers mois : l’encerclement de territoires pour affamer la population (sur les réseaux sociaux circulent des images pénibles d’enfants morts de faim).

Absence d’unité chez les rebelles

Mais le pire, pour les rebelles, se situe peut-être dans leurs propres divisions et dérives. Entre les factions ultra-islamistes peu ou prou affiliées à Al-Qaïda et ce qu’il reste de l’ASL (Armée syrienne libre) quand ce ne sont pas des brigades qui ont sombré dans des activités purement mafieuses, des luttes qu’on n’ose même plus qualifier de fratricides ne cessent plus ces derniers mois. Aucune unité n’existe entre ces centaines de « kattiba », pour la plus grande satisfaction du régime, qui doit se féliciter d’avoir libéré au début de la contestation, en 2011, des milliers d’islamistes radicaux. Ceux-ci, en service commandé pour Allah (ou pour le régime, s’ils sont manipulés) donnent de la rébellion un reflet tellement repoussant, à coups de décapitations et autres soi-disant applications radicales de la loi islamique, qu’une partie de la population et même de nombreux activistes se sont détournés, écœurés, de la révolution…
De leur côté, les Kurdes n’ont pas perdu leur temps : ils consolident jour après jour l’autonomie de facto qu’ils ont arrachée sur le terrain (dans le nord et l’est) et ils ont montré leur bravoure maintes fois en mettant en déroute les kattibas d’Al-Qaïda, non sans bénéficier du soutien de leurs frères irakiens et turcs (dont le fameux PKK).
Alors, tout est perdu pour les rebelles ? L’expert belge Thomas Pierret se veut nuancé : « La stratégie de reconquête du régime s’appuie systématiquement sur le déplacement massif de populations par le biais de bombardements aveugles, nous dit-il. C’est cette stratégie qui explique l’énorme flux de réfugiés. Quand on ajoute qu’une bonne partie des combats au sol sont menés par des troupes étrangères (chiites), on comprend que les chances du régime de rétablir son autorité sur ces régions de manière stable et durable sont minces. Les réfugiés ont tout perdu, n’ont donc plus rien à perdre, et ont aussi une revanche à prendre sur le régime ».
BAUDOUIN LOOS

Cet article a été publié dans le journal Le Soir du vendredi 15 novembre 2013.

 

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