Les Palestiniens subissent-ils l’apartheid?

Le décès de Nelson Mandela, qui avait souvent critiqué l’occupation israélienne des territoires palestiniens, et l’absence remarquée des dirigeants israéliens à la cérémonie d’hommages dédiée au père de l’Afrique du Sud post-apartheid ont redonné de l’élan aux nombreux détracteurs de l’Etat hébreu, à travers le monde, qui estiment qu’Israël pratique l’apartheid (1) et devrait être condamné pour ce crime.
L’accusation n’est pas nouvelle. Elle n’émane pas que de gauchistes soi-disant mal intentionnés. Le Prix Nobel de la paix 2002, l’ex-président américain Jimmy Carter, avait par exemple soulevé une tempête en publiant il y a tout juste sept ans un livre intitulé Palestine: Peace not Apartheid («Palestine: la paix, pas l’apartheid»). «Quand Israël, expliquait-il notamment, occupe la Cisjordanie, connecte les quelque 200 colonies entre elles avec une route et interdit aux Palestiniens d’utiliser cette route ou même souvent de la traverser, cela devient pire que l’apartheid pratiqué un temps en Afrique du Sud».
Mais il en faut plus pour désarçonner les défenseurs d’Israël. Le politologue israélien Gerald Steinberg, qui a fondé un très critique observatoire des ONG, estime ainsi que la posture qui consiste à accuser Israël d’être un Etat raciste, un Etat d’apartheid, n’a d’autre but que de «délégitimer l’autodétermination nationale juive»: «l’utilisation de la diffamation par le mot apartheid cible explicitement l’existence d’Israël en tant qu’Etat-nation du peuple juif». Et de citer le juge sud-africain Richard Goldstone, selon lequel «l’accusation d’apartheid contre Israël est fausse et malveillante; elle exclut la paix et l’harmonie au lieu de les promouvoir».

«Pire que l’apartheid»

Le recours à des témoins sud-africains, experts supposés en matière d’apartheid, fait toutefois aussi partie des arguments de ceux qui instruisent le procès d’Israël. Ainsi en est-il de John Dugard, un professeur de droit international qui a publié une étude approfondie sur l’apartheid puis fut pendant sept ans rapporteur spécial des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés pour le Conseil des droits de l’homme des Nations unies.
Selon lui, «presque tous les Sud-Africains qui se rendent en Cisjordanie ou à Gaza sont frappés par les similarités» entre la situation dans ces territoires et celle qui prévalait du temps de l’apartheid en Afrique australe. «Et je parle surtout des Sud-Africains noirs, comme l’archevêque Desmond Tutu et d’autres, qui ont souvent répété que, pour eux, la situation dans les territoires palestiniens est à bien des égards pire que celle de l’apartheid».
De son côté, la journaliste israélienne Amira Hass, qui vit dans les territoires palestiniens depuis 1993, a publié le 9 décembre dans le Haaretz une sorte de vade-mecum de ce qu’elle décrit comme «l’apartheid israélien: la philosophie du ‘développement séparé’ qui prévalait en Afrique du Sud, un euphémisme pour le principe d’inégalité, la ségrégation délibérée de populations, une interdiction du mélange et le déplacement des non-Blancs de terres et ressources pour leur exploitation par les maîtres de la terre».
«Il y a deux systèmes légaux en Cisjordanie, poursuit-elle: un civil pour les Juifs et un militaire pour les Palestiniens. Il y a aussi deux infrastructures séparées, dont les routes, l’électricité et l’eau. La plus sophistiquée et qui est en expansion est celle pour les Juifs, l’autre, pauvre et en déclin, est celle pour les Palestiniens. Il y a des poches locales, similaires aux bantoustans en Afrique du Sud, dans lesquelles les Palestiniens ont une autonomie limitée. Il y a un système de restrictions de déplacements et de permis depuis 1991, juste quand un tel système fut aboli en Afrique du Sud».

Et en Israël même?

Cette ségrégation incontestable en Cisjordanie est-elle aussi de mise pour les Palestiniens israéliens (ceux qu’on appelle pudiquement les «Arabes israéliens»)? Les avis sont partagés. Pour Uri Avnery, un pacifiste israélien chevronné qui a fêté ses 90 ans en septembre, l’idéologie sioniste, qui a servi de fondement à la création d’Israël comme Etat juif, n’est pas raciste et, «globalement, la situation de la minorité arabe en Israël même est fort comparable à celle de bien d’autres minorités en Europe ou ailleurs. Ils jouissent d’une égalité devant la loi, votent aux élections et sont représentés par plusieurs partis très actifs, mais en pratique ils souffrent de discriminations dans bien des domaines. Appeler cela apartheid serait grossièrement trompeur».
Cet avis, livré le 26 octobre dernier, lui a valu une réplique cinglante de Jonathan Cook, un auteur britannique qui vit à Nazareth, une ville arabe d’Israël. «Les citoyens palestiniens, écrit-il, ne sont pas seulement confrontés à une discrimination officieuse, informelle ou spontanée. Mais à une discrimination structurelle, institutionnelle et systématique.»
Et de poser quelques questions à Avnery, comme celles-ci: «Quels sont les États européens qui ont, comme Israël, nationalisé 93% de leur territoire afin qu’un groupe ethnique (dans le cas d’Israël, les citoyens juifs) puisse exclure un autre groupe ethnique (les citoyens arabes palestiniens)? Quels sont les États européens qui installent des comités de sélection, consacrés par la loi, dans des centaines de communautés rurales précisément pour empêcher un groupe ethnique (les Arabes palestiniens) de vivre dans ces communautés? Quels sont les États européens qui ont des lois séparées sur la citoyenneté – dans le cas d’Israël, la Loi du retour (1950) et la Loi sur la citoyenneté (1952) – en fonction de l’appartenance ethnique? Quels sont les États européens qui ont plus de 55 lois explicitement discriminatoires en fonction du groupe ethnique auquel appartient un citoyen? Quels sont les États européens qui, comme Israël, s’en remettent à des organismes extraterritoriaux – dans le cas d’Israël, l’Agence juive et le Fonds national juif – dont la charte les oblige à une discrimination sur la base de l’appartenance ethnique? (…)»
La loi israélienne qui interdit à de jeunes Israéliens arabes de faire venir vivre en Israël leur conjoint s’il (ou elle) est Palestinien(ne) de Cisjordanie avait déclenché une vive réaction le 27 juin 2008 d’un intellectuel célèbre en Israël, Amos Schocken, directeur du Haaretz: «Il n’est pas indispensable qu’il y ait identité entre les caractéristiques de l’apartheid en Afrique du Sud et les discriminations qui existent en Israël et qui portent atteinte à des droits civils, pour qu’il soit possible de qualifier Israël d’État d’apartheid. On retrouve exactement une telle pratique avec l’amendement à la loi sur la citoyenneté et il ne faut pas se voiler la face: sa présence dans la loi fait d’Israël un État d’apartheid».
L’actualité rattrape d’ailleurs la polémique: ce 12 décembre, il a été annoncé à Jérusalem que gouvernement israélien allait retirer un projet controversé prévoyant le déplacement de 30.000 à 40.000 Bédouins dans le désert du Néguev. Ce plan, appelé «Begin-Prawer» du nom de ses auteurs, avait été dénoncé par de nombreuses voix comme l’une des manifestations des pratiques israéliennes proches de l’apartheid. Dans ce cas précis, les protestations en Israël et dans le monde ont fait céder les autorités.
BAUDOUIN LOOS

(1) La Convention sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid définit l’apartheid comme «une politique et un système de ségrégation et de discrimination raciale, telle qu’elle était pratiquée en Afrique du Sud, ayant pour but d’établir et de maintenir la domination d’un groupe racial d’êtres humains sur un autre groupe racial d’êtres humains et d’opprimer systématiquement celui-ci».
Dans le très intéressant essai collectif Israël, un Etat d’apartheid? (L’Harmattan, Paris, 2013), le juriste belge François Dubuisson estime délicat d’affirmer que les similitudes entre la ségrégation raciale en Afrique du Sud et les pratiques israéliennes dans les territoires occupés entraînent une qualification juridique d’apartheid pour ces dernières en raison d’une part de l’absence de consentement d’Israël aux textes contenant une définition du crime d’apartheid et d’autre part des imprécisions de cette définition.
Consulté par nos soins, Pascal Fenaux, expert belge du dossier, estime que «en Palestine occupée, l’État d’Israël impose une discrimination et une ségrégation entre ses citoyens et ceux d’un territoire étranger qu’il occupe illégalement. Or, selon le droit international (Article 49 de la Quatrième convention de Genève), les activités de colonisation (implantation de colons citoyens de la puissance occupante, édification du mur de séparation, érection de check-points et construction d’infrastructures réservées aux seuls ressortissants israéliens) relèvent du crime de guerre et non du crime d’apartheid, défini comme crime contre l’humanité par l’article 7-2-h de la Cour pénale internationale».

Note: une version courte de cet article a été publiée dans Le Soir du vendredi 13 décembre 2013.

 

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