Elias Sanbar: « La connaissance de l’histoire est à la base de la réconciliation »

Elias Sanbar, historien, essayiste et ambassadeur de Palestine à l’Unesco, sera à Bruxelles du 10 au 13 février pour une série de cours à l’ULB sur l’histoire sociale de la Palestine. Il a répondu à nos questions.
Vos exposés porteront sur «l’histoire sociale de la Palestine», pourquoi accoler l’adjectif «sociale»?
Parce que j’envisage la question à partir de la société palestinienne, ses structures, ses rapports de force ; il ne s’agit donc pas seulement d’une énumération événementielle. Certes, la chronologie de ce conflit interminable est fondamentale, mais il me semble qu’elle commence à être bien connue. Si je mets l’accent sur les structures de la société, c’est parce qu’elles sont une clé pour comprendre les réactions des groupes sociaux. Les sources, les travaux, pour l’historien, se révèlent plus que nombreux, et ils ne proviennent pas seulement des deux camps en présence.

Que diriez-vous du niveau de connaissance de l’histoire de la Palestine en Occident?
Ce niveau n’est plus superficiel. D’une part, cette connaissance a longtemps été partisane, relevant par exemple de clichés sur les Arabes. Je me suis ainsi toujours étonné qu’on puisse s’étonner de constater qu’il y a des chrétiens en Palestine ! D’autre part, depuis quelques années, des travaux approfondis ont beaucoup déblayé le terrain historique. On peut dire que le débat historique est bien avancé, même s’il faut encore se méfier des a priori, des déformations quand il ne s’agit pas de propagande à débusquer.

Que savent les Israéliens de l’histoire de la Palestine?
On doit répondre en deux temps. Pour ce qui concerne la population en général, elle demeure totalement traumatisée par l’aspect sécuritaire et reste donc autiste à la réalité historique. Sinon, il leur faudrait remettre en cause les actes de leurs parents. Cela fait l’objet d’un blocage. Mais, si l’on prend les intellectuels, on trouve beaucoup de travaux courageux, de percées, certes de valeurs inégales. Certains acceptent des remises en cause, on commence là à avoir la possibilité d’entendre une autre histoire que celle qu’on s’est toujours racontée en Israël.

Vous évoquez là les travaux de ce qu’on a appelé l’école des « nouveaux historiens israéliens » qui a mis au jour les massacres de Palestiniens en 1948, les vraies raisons de l’exode de 700 à 800.000 Palestiniens, les rapports de force réels sur le terrain favorables au camp israélien, etc.
Oui, même s’il faut bien rappeler que le plus célèbre d’entre eux, Benny Morris, s’est en quelque sorte rétracté, en tout cas il a regretté dans une tonitruante déclaration que les Israéliens des premières années de l’Etat (en 1948 et après) n’aient pas expulsé tous les Palestiniens (150.000 sont restés dans ce qui devenaient Israël, ils constituent aujourd’hui une minorité d’environ 20% de la population du pays, NDLR). Il est intéressant d’observer que les premiers textes d’historiens israéliens de cette école datent de la fin des années 1980, soit quarante ans après la création d’Israël. La communauté internationale a alors admis leur récit en estimant que si c’était des Israéliens qui le disaient cela devait être vrai. Les historiens palestiniens écrivaient les mêmes choses depuis 1950 mais ils étaient inaudibles en raison de la surdité générale ! Cela pose la question du récit de la victime, une question universelle : la victime est décrédibilisée…

Si l’histoire permet de mieux mesurer les injustices passées, en quoi est-elle pertinente pour apprécier l’actualité brûlante?
Elle est vitale ! On aura beau conclure des accords de paix, ceux-ci resteront toujours au bout du compte des paix «froides» tant que la question fondamentale n’est pas abordée : celle des réfugiés, ces 60% de douze millions de Palestiniens. Faire la lumière sur les événements de 1948 est donc la base incontournable pour envisager une réconciliation. Or en Israël, en se disant Etat juif comme l’exige un Binyamin Netanyahou, on veut imposer aux Palestiniens le statut d’intrus chez eux, alors qu’ils ont été chassés par des envahisseurs. Heureusement, tous les Israéliens ne partagent pas cette vision…

Cette question, ressentie comme une plaie béante chez les Palestiniens, peut-elle être un jour compensée par un accord équilibré?
Si vous évoquez les négociations actuelles sous l’égide américaine, il est n’est pas possible de répondre à cette question. Mais les bribes d’informations qui filtrent portent au pessimisme. Il est vrai que la technique américaine consiste à lancer des ballons d’essai, mais ceux-ci se révèlent inquiétants jusqu’ici (aucun droit au retour ne serait concédé aux réfugiés, seulement des compensations, NDLR). Si Israël se refuse à avancer sur cette question, il choisirait la voie de l’affrontement et du désastre. Israël ne peut plus se considérer comme un îlot ivre de sa force cultivant le statu quo tout en étendant impunément les colonies dans les territoires occupés.
BAUDOUIN LOOS

(1) Renseignements : www.institutliebman.be/

ULB – Campus du Solbosch, le détail:

Lundi 10 février 2014 (18-20 h) : Une terre sainte (Bât. Sociologie – Salle Dupréel)
Mardi 11 février 2014 (18-20 h) : Une province arabe de l’Empire (Bât. H – 2215)
Mercredi 12 février 2014 (18-20 h) : Un mandat impérial en Orient (Bât. H – 2215)
Jeudi 13 février 2014 (18-20 h) : Les peaux-rouges de l’Orient (Bât. D – C2.206)

NB Cet article a été publié dans Le Soir du jeudi 6 février 2014.

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