L’immigration marocaine a franchi la barrière Nador

Une majorité des Marocains venus en Belgique proviennent du Rif, dans le nord du pays. Les Rifains, sur place, les connaissent bien. Leurs rapports? Complexes, d’amour-haine en quelque sorte… Reportage à Nador.

Dans le Rif, il faut connaître quelques règles. En voici quelques-unes parmi les plus évidentes, où l’on parle de mentalité, d’économie, d’immigration et de générations…

Règle nº1: ne dites jamais à un Rifain (habitant du Rif) qu’il est arabe. Ici, on est amazigh, ce qui veut dire berbère. A ne pas confondre. «Rien n’indispose plus un Amazigh que d’être confondu avec un Arabe, explique ce loueur de voitures. D’ailleurs il n’y a pas d’Arabes au Maroc, seulement une partie des Berbères qui ont été non seulement islamisés, mais aussi arabisés. Nous, dans le Rif, nous sommes musulmans mais nous ne parlons pas l’arabe, notre langue s’appelle le tamazight. Il faut savoir que les Arabes n’ont rien inventé, tous les savants de culture soi-disant arabe étaient berbères!»

Il ne faut souvent pas longtemps avant qu’un Rifain ouvre son cœur et avoue son ressentiment sinon son mépris envers les Arabes ou arabisés. Un vieux fond d’hostilité au pouvoir central à Rabat couve. «Nous sommes nombreux à rêver d’indépendance, lâche cet intellectuel qui préfère néanmoins l’anonymat. L’esprit frondeur des Rifains les a poussés à se révolter contre les coloniaux espagnols et français puis contre le royaume du Maroc.» Dont coût: des massacres dans les années 1920 et juste après l’indépendance, dans les années 1958-59. Qui ont marqué les esprits.

Règle nº2: les Rifains sont ultraconservateurs mais imperméables à l’islamisme. La société rifaine est traditionnelle. Honneur et vengeance ne sont pas de vains mots. Les femmes y sont laissées pour compte, confinées dans les foyers aux tâches ménagères et d’éducation des enfants. Dans les campagnes, l’analphabétisme reste prépondérant, surtout pour les filles. Plusieurs jeunes hommes qui se disent modernes nous ont avoué qu’ils n’aimeraient pas que leur épouse travaille. Peu d’entre elles ont des emplois d’ailleurs, et nous n’avons vu qu’une femme au volant en trois jours et pas une seule dans un bar.

«Un jour, je ramenais une jeune collègue d’un repas de travail en dehors de la ville, raconte un Nadorien de 38 ans, célibataire endurci. Le barrage de police à l’entrée de la ville m’a arrêté et a voulu m’emmener au poste parce que ce n’était pas ma femme! J’ai dû parlementer, expliquer que la loi n’interdisait pas ce que je faisais, pour pouvoir continuer mon chemin…»

Toutefois, ce conservatisme exacerbé n’implique pas un penchant pour l’islamisme, les résultats électoraux le prouvent. «Les islamistes font de la langue arabe un vecteur central de leur propagande, nous explique-t-on, et l’arabe, ici, peu le pratiquent et encore moins ne l’aiment!» Pour l’artiste Abdellali Errahmani, 35ans, la méfiance est néanmoins de mise: «Les intégristes tentent de pénétrer la société, on commence à voir des burqas, des barbus, c’est un danger, ils sont contre la musique, le théâtre, tous les arts!»

Pour lui, si la société rifaine reste très puritaine, cela peut cacher une autre réalité: «Les apparences sont parfois trompeuses: on fait la prière le vendredi, mais on boit aussi un peu d’alcool en cachette…»

Règle nº3: l’immigration s’explique par une pauvreté ressentie comme voulue, organisée. Pour les Rifains, le pouvoir central, au Maroc, s’est vengé en laissant la région dans un état de marginalisation honteux. Tout le monde le dit.

Les plus optimistes ajoutent que les choses vont en s’améliorant. «Il n’y avait guère de routes goudronnées avant, voyez comme l’Etat a consenti des efforts en la matière, le roi Mohammed VI n’est pas comme son père Hassan II, d’ailleurs, il nous rend visite chaque année, ce que son père n’a jamais fait», nous dit un avocat. Mais les emplois publics échappent souvent aux Rifains.

«Moi, confie Ibrahim el-Batiui, 32ans, je parle français, anglais, espagnol, arabe, tamazight et même un peu de néerlandais, eh bien! ils m’ont refusé un emploi à l’aéroport et ils ont pris quelqu’un de Fès; des cas comme cela sont nombreux.»

Donc, pour caresser l’espoir d’une vie meilleure, le départ s’impose souvent. Et, de fait, le Rifain n’hésite pas à émigrer. Les conventions bilatérales des années 1960 avec la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne et, dans une moindre mesure, la France, ont largement bénéficié aux Rifains. «Hassan II était trop content de se débarrasser de nous», persifle un de nos interlocuteurs.

Avec un résultat positif pour l’économie locale, d’ailleurs: «Regardez ces immeubles, ces maisons, ces commerces: ne vous y trompez pas, ce n’est pas le Maroc qui a voulu cela, ce sont en revanche souvent des immigrés qui ont investi ici le fruit de leur travail en Europe», explique notre loueur de voitures.

Les autres principales sources de revenus pour l’économie locale sont moins honorables et moins vantées puisqu’il s’agit de la culture du cannabis, cultivé dans l’ouest, et de la contrebande avec l’Algérie ou les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla…

Règle nº 4: pas d’angélisme, les rapports entre Rifains du Rif et Rifains de la diaspora oscillent entre amour et haine. Les retours pour les vacances d’été de Rifains immigrés les bras chargés de cadeaux constituent une image classique qui persiste mais qui tend à s’écorner. Les pauvres, majoritaires sur place, envient souvent les immigrés, les «Belges», «Hollandais» ou «Allemands», comme on dit.

Mais il y a plus. «Les nécessiteux voient certes les immigrés comme des rois, confie Ibrahim el-Batiui, mais les autres, les classes moyennes et les intellectuels, les voient comme des gens normaux… sauf ceux qui viennent jouer aux arrogants au volant de voitures de luxe qui ne leur appartiennent peut-être même pas.»

Abdellali Errahmani renchérit: «En été, c’est comme une guerre sans armes. Les immigrés qui viennent parader ici se croient supérieurs, ils se lâchent, roulent à tombeau ouvert, agressent les filles. Je ne veux pas généraliser, mais il y en a beaucoup qui adoptent un comportement arrogant et provocant, on les craint…»

Règle nº 5: c’est la troisième génération qui pose problème. L’arrogance évoquée plus haut concerne le plus souvent la seconde et surtout la troisième génération de l’immigration rifaine. Ceux-là maîtrisent souvent mal – ou parfois pas du tout – le tamazight. Certains ne viennent même plus «au bled», comme on dit.

«Ils ignorent tout de notre culture, mais nos filles les intéressent!», entend-on. Car si certains perdent peu à peu le contact avec la région d’origine, il en reste qui viennent, poussés par leurs mères, pour chercher des jeunes filles à marier, bien vues par les parents car moins émancipées qu’en Europe.

«Soyons de bon compte, conclut Abdellali Errahmani: la première génération de l’immigration voulait juste travailler et fonder famille, c’est pourquoi ils sont restés alors que le projet initial se basait sur le retour définitif. Mais, au sein de la troisième génération de l’immigration, ils sont le plus souvent belges au Maroc et marocains en Belgique. Cette perte de repère explique sans doute pourquoi ils se fourvoient dans la violence, un phénomène que beaucoup de Rifains regrettent.»

BAUDOUIN LOOS

 

Au bled, plus de la moitié de Tafersit a émigré

TAFERSIT, PROVINCE DE DRIOUCH

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Paresseux, ce mardi 18 février, les nuages n’ont pas voulu dépasser les collines qui enveloppent l’ouest de Tafersit. Ce matin, la petite ville de dix mille habitants semble engourdie dans la fraîcheur de l’hiver.

La localité s’enorgueillit d’un long passé, qui remonterait à plus de trois mille ans si l’on en croit Hamid Kichou, 58 ans, employé à la mairie (1) qui se délecte dans son rôle d’historien amateur. Ici, le passé se conjugue avec le verbe «immigrer». «C’est une coutume, une tradition depuis des centaines d’années! Partir, ce n’est pas un problème, c’est normal…» On dit d’ailleurs ici que bien plus de la moitié des habitants vivent à l’étranger.

Comme la plupart des Rifains contemporains, les gens de Tafersit ont choisi de partir travailler en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique plutôt qu’en France. «La France a combattu le grand Abdelkrim, vous comprenez?» Abdelkrim al-Khattabi, le célèbre chef qui avait établi une «république rifaine» dans les années 1920 avant de céder sous la sanglante répression des colonisateurs espagnols et français.

Au café «Cyber Walid», quelques jeunes sirotent un thé ou une limonade et nous dévisagent sans mot dire. Un serveur nous accueille avec empressement. «Vous êtes de Belgique? Ah! j’ai un frère à Vilvorde et un autre à Lille, je suis déjà venu, hein! C’est beau la Grand-Place! Soyez le bienvenu.»

Rachid, un quinquagénaire d’une maigreur à faire peur, traîne son ennui non loin de là. Il nous interpelle à son tour. «Mon frère vit à Molenbeek et mon cousin à Schaerbeek (il prononce «Charbek»). Eux au moins, ils bossent! Ici, la vie est merdique, c’est le mot, vous pouvez l’écrire!»

De Tafersit à Anderlecht
Une voiture à plaques belges s’arrête soudain non loin de nous. Tout sourire, son chauffeur accepte volontiers de nous décrire son parcours. «Je m’appelle Mohamed Abgar, j’ai 65 ans. J’habite Anderlecht, rue du Chimiste, comme plusieurs autres familles de Tafersit. Je suis arrivé en Belgique en 1966 avec mon père Abdallah Abgar, qui est mort en Belgique mais enterré ici. Il a travaillé dans le bâtiment, moi aussi. J’ai huit enfants dont quatre adultes, deux d’entre eux travaillent à la Stib. Je suis venu ici pour dédouaner cette voiture, car je reviens assez souvent, je me suis fait construire une maison au village.»

Mohamed a le sentiment d’incarner une immigration réussie, même s’il regrette les discriminations à l’emploi et le regard qu’on pose sur lui quand il se promène en djellaba. «Il y a quarante-sept ans que je suis en Belgique sans problème. C’est vrai qu’on a eu parfois du mal à suivre les enfants dans les études et dans les fréquentations mais, grâce à Dieu, il n’y a jamais eu de problèmes avec la police!»

Des enfants hésitants
Pour l’immigré, il n’y a pas à choisir. «J’aime et je respecte la Belgique. Mais je reviens plusieurs fois par an à Tafersit. C’est une région négligée, abandonnée même, mais cela commence à s’améliorer. Les gens d’ici sont un peu jaloux des immigrés, je crois. Mes enfants sont plus hésitants à venir, cela dépend lesquels. Quant aux petits-enfants, ils n’aiment guère voyager jusqu’ici. Ils se sentent surtout belges, ils ne parlent plus le rifain, mais bon ce n’est pas grave…»

Hamid Kichou, l’employé de la mairie, nous rejoint. Il veut nous montrer le travail d’une ONG qui prend en charge les jeunes filles du village pour leur donner un métier dans la couture. Il reçoit soudain un coup de téléphone qui semble l’embarrasser. «C’est un agent de sécurité de Tafersit. Il veut que je lui donne votre nom et votre numéro de passeport, cela ne vous dérange pas?»…
BAUDOUIN LOOS

(1) Dans une première version, nous avons qualifié M. Kichou de “professeur de français” sur la foi d’une information erronée. Toutes nos excuses à l’intéressé.

 

 

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