Syrie: «Le silence est un grave échec moral»

Trois ans de crise en Syrie et nul espoir à l’horizon. Plus de 140.000 morts et neuf millions de déplacés. Nous avons interrogé le politologue libanais Ziad Majed, professeur des études du Moyen-Orient à l’Université américaine de Paris.

Comment expliquer l’effrayant niveau de sauvagerie dans lequel ce conflit est tombé? Des civils bombardés, affamés, des rebelles torturés à mort; et chez les djihadistes des exactions innommables?

Je pense qu’il y a deux facteurs qui expliquent cette sauvagerie. Le premier est la barbarie du régime Assad que les Syriens ont déjà vécue à Hama en février 1982 quand l’armée avait massacré plus de 20.000 personnes en trois semaines. Des milliers d’autres sont depuis portés disparus. Ce régime a continué à développer ses techniques et outils de violence physique comme symbolique pour maintenir son contrôle de la société. Nous assistons depuis trois ans à des meurtres et à des pratiques systématiques de torture et d’exécutions à échelle industrielle comme en témoignent les rapports des organisations de droits de l’homme. Cette barbarie est le reflet d’une conception “assadienne” du pouvoir relevant du Moyen Age : la Syrie et les Syriens sont depuis 1970 (année de prise du pouvoir par Hafez el-Assad) une propriété privée sur laquelle tout est permis pour la garder sous contrôle.
Le deuxième facteur est le silence de la communauté internationale ou son impuissance et son manque de fermeté. Ceci a conforté Assad dans l’impunité car il se sent protégé voire encouragé à aller plus loin dans son entreprise d’écrasement et de soumission de la société. Quant à certains rebelles, ils ont intériorisé une partie des pratiques criminelles du régime et l’ont adoptée dans des cas de violence extrême.

Pensez-vous que ce conflit puisse se terminer par un vainqueur? Les gains militaires ces derniers mois semblent plutôt en faveur du régime, mais a-t-il les moyens de reconquérir tout le pays puis de le contrôler?

Je pense que seule une solution politique pourra mettre fin à ce conflit. Or cette solution n’a aucune chance de voir le jour tant qu’Assad est au pouvoir. La condition préalable pour toute solution est le départ du dictateur syrien qui, jusqu’à présent et après 44 ans de règne de sa famille, n’est pas prêt à lâcher son pouvoir absolu (malgré les 130.000 morts, les millions de blessés, de détenus et de déplacés depuis mars 2011). D’où la nécessité de modifier le rapport de force sur le terrain pour qu’il comprenne, de même que ses sponsors russes et iraniens, qu’il n’a aucune chance de rester.
S’il est vrai que les forces du régime progressent depuis quelques mois sur les fronts autour de la capitale et autour de la ville de Homs, il est tout aussi vrai que ce progrès reste très temporaire et lié à un manque cruel d’armement chez les opposants. Par ailleurs, la reprise en main par le régime de toutes les régions qu’il a perdues (plus de 50% du territoire) est impossible.

Si le régime est en assez bonne situation, est-ce surtout en raison des soutiens extérieurs dont il dispose, bien plus importants que ceux des rebelles?

Certainement. Il faut dire que le régime dispose, depuis la militarisation de la révolution après six mois de manifestations pacifiques réprimées dans le sang (de mars à août 2011), d’une terrifiante puissance de feu, d’une aviation jamais inquiétée par les révolutionnaires n’ayant jamais reçu des missiles anti-aériens, et qui joue donc un rôle décisif dans les opérations militaires comme dans les bombardements des villages ou des quartiers urbains contrôlés par l’opposition. Il possède également les chars et les blindés et des énormes stocks de munitions livrés par les Russes. Les opposants de leur côté n’ont que des armes légères et moyennes livrées à travers les frontières turques et jordaniennes par les pays du Golfe (Arabie et Qatar surtout), ou prises aux barrages et casernes de l’armée du régime…

Les Russes, les Iraniens et le Hezbollah semblent en effet être extrêmement motivés dans leur soutien à Damas…

Tout à fait. Les Russes sont fermes dans leur soutien jusqu’ à présent, que ça soit au niveau du Conseil de sécurité de l’ONU ou au niveau de l’envoi de tonnes d’armes et de munitions. La Syrie d’Assad est leur dernier allié dans la région. Les Iraniens sont déterminés de leur côté à défendre le régime, l’un des piliers de leur politique régionale. Non seulement ils envoient de l’argent et de l’équipement militaire, mais en plus ils ont des officiers de «la brigade Al-Quds» qui dirigent des centres d’opérations et commandent plusieurs fronts. Ils ont également entraîné 30.000 jeunes alaouites qui constituent aujourd’hui une force paramilitaire loyale au régime, «l’armée de défense nationale». Plus important encore, Téhéran a dépêché ses alliés libanais et irakiens (Hezbollah et la brigade Aboul Fadl al-Abbas) pour renforcer les rangs de l’armée d’Assad, notamment dans les régions de Damas et de Qusseir, non loin de Homs. C’est l’arrivée de milliers de ces combattants qui a fait la différence sur les fronts de ces deux localités.

La dérive au sein de l’opposition armée en faveur des djihadistes était-elle inéluctable?

Il faut bien distinguer les islamistes syriens qui se battent dans les rangs de l’opposition des djihadistes, notamment ceux venus de l’extérieur. Les islamistes syriens (frères musulmans, de tendances salafistes ou indépendants) combattent pour la chute du régime dans une perspective nationale et avec des agendas divergents mais toujours concernés par la gouvernance en Syrie même.
Les djihadistes, quant à eux, sont loin des considérations politiques nationales. Ils profitent de la situation pour s’infiltrer dans le pays, et poursuivre leur «expérience irakienne». Leur premier ennemi est la société syrienne elle-même qu’ils prétendent vouloir ré-islamiser. Les personnes qu’ils enlèvent ou assassinent sont souvent des opposants syriens de longue date au régime, et ils combattent les brigades nationalistes et islamistes de l’opposition (plus de 1.500 personnes ont trouvé la mort entre janvier et février dans ces combats-là). La présence de ces djihadistes est donc extrêmement utile pour Assad, tant pour sa propagande que pour les développements sur le terrain. Donc, contrairement à ce qui est dit, l’équation aujourd’hui en Syrie n’est pas soit Assad soit les djihadistes, elle est plutôt soit la chute d’Assad qui mènera à la chute des djihadistes, soit Assad et les djihadistes en même temps.
Il faut savoir par ailleurs que statistiquement les djihadistes étrangers (autour de 10.000) sont moins nombreux que les milices chiites libanaises et irakiennes alliées au régime syrien (entre 12.000 et 15.000).

Comment jugez-vous l’attitude des Européens et des Américains dans ce conflit?

Malheureusement, leur attitude manque de volonté politique de faire tout ce qui est nécessaire afin d’arrêter le calvaire syrien. Ceci reflète d’une part un échec du système politique international par rapport à la gestion et à la résolution des conflits. D’autre part, le silence face aux crimes contre l’humanité est un échec moral grave qui ne peut rester sans conséquences. Il y a des photos de Syrie aujourd’hui qui nous rappellent les camps de concentration. Malgré cela, les réactions restent timides, et les tribunaux incapables d’agir. L’épisode du massacre chimique en été, puis le compromis selon lequel Assad désarme chimiquement et échappe ainsi à toute punition (oubliant les 1.400 victimes gazées) est un exemple édifiant de l’injustice infligé à la Syrie.

Le Liban, votre pays, est-il menacé de désintégration à l’instar de son voisin syrien?

Le Liban traverse depuis 2004 des crises politiques graves et souffre depuis trois ans déjà des conséquences de la tragédie syrienne. D’un côté, la crise humanitaire d’une grande partie des réfugiés syriens au Liban se fait de plus en plus sentir. Il y a un million de réfugiés déjà (dans un pays qui compte 4 millions de Libanais et 400.000 réfugiés palestiniens). Le plus dramatique est l’engagement militaire du Hezbollah en Syrie. Ce parti chiite participe au gouvernement libanais, au parlement et aux conseils municipaux. L’envoi de combattants en Syrie amplifie les clivages confessionnels et politiques, et crée une confusion politique au niveau de l’appareil de l’Etat. En face de lui, on assiste depuis des mois à l’émergence de groupuscules sunnites extrémistes qui commencent à «riposter» en envoyant des kamikazes se faire exploser dans les quartiers chiites du sud de Beyrouth. Si cela continue, je crains fort une “irakisation” de la situation libanaise et une montée fulgurante de la violence. Cela ne mènera pas à une désintégration, mais provoquera certainement une multitude de crises politiques et économiques de plus en plus difficile à dépasser.

Propos recueillis par BAUDOUIN LOOS

Ziad Majed est l’auteur de «Syrie, la révolution orpheline», à paraître chez Actes-Sud, en avril 2014.

Une version légèrement plus courte de cette interview a été publiée samedi 15 mars 2014 dans les pages du “Soir”.

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