Aziz Krichen: «La classe politique a confisqué le soulèvement»

Conversation à Carthage, près de Tunis, avec Aziz Krichen, un homme de l’ombre: cet ancien opposant longtemps exilé est le conseiller du président Marzouki. Au menu: le soulèvement de 2011 et les trois ans chaotiques qui ont suivi.

Le rendez-vous était fixé à la présidence, à Carthage. Mais nous n’aurons pas l’honneur de la visite des lieux: Aziz Krichen, le conseiller politique du président Moncef Marzouki que nous devions interviewer, se présente à la sortie dans sa limousine. «Allons discuter dans un café au village, l’aile dans laquelle je travaille au palais est fermée ce samedi, je viens de m’en apercevoir», nous annonce-t-il d’un air un tantinet agacé.
A 67 ans, Aziz Krichen charrie une réputation flatteuse de «figure historique de la gauche» tunisienne. Cet économiste a eu maille à partir avec les deux dictateurs, Bourguiba et Ben Ali. Des ennuis qui lui ont tout de même coûté des arrestations et 26 années d’exil, en deux temps. Mais la roue a tourné. Il est depuis plus de deux ans «ministre-conseiller» du président de la république. Tout en conservant son esprit critique. Au point que d’aucuns annoncent sa démission imminente. Ce qu’il ne dément ni ne confirme… Entretien.

La révolte de janvier 2011 et la fuite de Ben Ali vous ont-elles surpris ?
Pas vraiment, honnêtement. J’étais en France et ce handicap me donnait l’avantage d’avoir une vue d’ensemble. Les craquements dans les années 2000 ne m’avaient pas échappé dans le monde arabe. En Tunisie, il y avait eu la longue grève du bassin minier en 2008. On pouvait aussi observer les progrès d’une culture qui bougeait chez les jeunes, notamment avec des rappeurs. Mon analyse de la nature du régime, clientéliste et mafieux, me poussait à penser qu’il ne pourrait pas tenir indéfiniment, que la révolte devenait imminente. Mais c’est vrai qu’ici même beaucoup ont été surpris par cette accélération de l’Histoire.

Depuis lors, on constate une chute inquiétante du sens civique des Tunisiens, c’est aussi votre impression ?
C’est la réalité. Qui expose que depuis trois ans l’Etat a perdu beaucoup de son autorité, que les nouvelles équipes se sont avérées incapables de diriger la barque. Il était normal d’observer un flottement en 2011, mais cela dure trop longtemps. Il y a un climat d’individualisation aveugle qui confine parfois à l’anarchie. Il suffit de voir comment les automobilistes se comportent. Si on compare avec l’esprit de janvier 2011, le contraste est terrible! Les difficultés d’alors avaient donné lieu à des mobilisations; par exemple le problème des ordures qui s’accumulaient en raison d’une grève avait poussé les étudiants à faire le boulot, ce ne serait plus le cas actuellement.
Mais je veux dire que le plus grave n’est pas là. Il se trouve dans l’état de l’économie et des finances publiques. Depuis trois ans, les différents gouvernements ont dépensé à qui mieux mieux des recettes en diminution, menant à une situation de déficit relativement grave. Et nous ne disposons ni des ressources internes ni des ressources externes pour combler ces déficits. Il est amusant que la nouvelle constitution et le nouveau gouvernement non partisan nous valent une bonne presse en Occident, mais en matière d’aide financière concrète il n’y a quasiment rien…

Comment évaluez-vous les trois années qui ont suivi la révolte ?
A la base, ce soulèvement populaire avait un caractère socio-économique prononcé, mais il charriait aussi une dimension de combat pour les libertés dès le début ; les deux aspects coexistaient. Le plus important pour moi est qu’il s’agissait d’un mouvement spontané, qui montrait donc le décalage entre la population et les élites politiques. J’ajoute que les élections du 23 octobre 2011 (pour l’Assemblée constituante, ndlr) n’ont pas été la traduction politique du soulèvement car les forces motrices de celui-ci, les populations marginalisées et la jeunesse, n’ont pas participé à ces élections. On voit avec le recul que l’ensemble de la classe politique, opposition et régime, ont réussi à reprendre les choses en main, avec un intérêt commun: s’arranger pour confisquer le soulèvement et on n’est jamais sorti de ce décalage. Interrogez les Tunisiens de la base, ils vous diront leur sentiment qu’aucun gouvernement depuis 2011 n’a répondu à leurs attentes. On peut dire, trois ans après le soulèvement, que la classe politique dans son ensemble a montré son immaturité, son incapacité à se hisser au niveau de ses responsabilités historiques. Heureusement que la société civile a, elle, tenu son rôle ; elle a eu une intervention décisive pour sortir les politiques du blocage.

Entre décembre 2011 et janvier 2014, une «troïka» a régné, composée du parti islamiste Ennahda, de loin le plus important à l’Assemblée, et deux partis de centre gauche, le Congrès pour la république (CPR) créé par Moncef Marzouki – dont vous avez récemment démissionné -, et Ettakatol, la formation de Mustapha Ben Jaafar (président de l’Assemblée constituante). Comment jugez-vous l’action des deux gouvernements émanant de la troïka qui se sont succédé ?

Le bilan est globalement négatif. Ce qui sauve ce bilan, c’est que la troïka s’est finalement autodissoute en janvier dernier, en acceptant une constitution de consensus tout en remettant les clés du gouvernement à un exécutif non partisan. Au départ de cette troïka, l’idée fondamentale était d’éviter les dérives sanglantes en composant un gouvernement de coalition entre islamistes et séculiers. Problème: cette coalition s’est révélée très déséquilibrée au profit d’Ennahda. Ce parti n’a pas été capable de maîtriser sa victoire électorale, il a démontré une tendance hégémonique, il a tenté de tout récupérer à son profit, marginalisant ses propres alliés. Ceux-ci, le CPR et Ettakatol, n’ont pas eu l’attitude de fermeté nécessaire envers ce parti dominant. Ce n’est pas par hasard que, dans une précédente interview, j’ai même utilisé le terme de «larbins» pour qualifier les alliés d’Ennahda.

Où se nichent les partisans de la dictature déchue?
Les hommes et les réseaux se retrouvent surtout dans un parti assez récent, Nidaa Tounes. Moi qui ai passé ma vie entière à me battre contre eux, je ne suis pas suspect de complaisance à leur égard. Je peux donc dire que le fait que Nidaa Tounes gagne en influence (il arrive même souvent en tête des sondages, lesquels n’offrent pas, il est vrai, une grande fiabilité, ndlr), puisse s’opposer à l’hégémonie d’Ennahda, me semble positif. En démocratie, il faut des poids et des contrepoids. Mais cela me pose un problème important: aucun de ces deux partis n’a un ADN en adéquation avec les valeurs de la démocratie. Il existe beaucoup de démocrates en Tunisie, mais ils sont éparpillés, atomisés, et ils courent derrière les deux grandes formations en question.

On constate souvent en Tunisie que la politique se résume à des luttes d’influence entre chefs qui ne pensent qu’à leur ego (et à la présidence!). On voit cela au CPR, à Ettakatol, à El Massar, etc.
Ils n’ont pas de projets politiques ni même de valeurs qui les distinguent radicalement de Nidaa Tounes ou d’Ennahda. L’un aura un vernis démocratique plutôt libéral, l’autre plus identitaire, mais pas de projet qui fasse la différence face à l’ancien régime ou aux islamistes. L’ego des chefs les différencie.

Vous avez démissionné du CPR en décembre...
Oui, mais le parti était au courant depuis l’été. J’ai fait connaissance du CPR tardivement, ici en Tunisie, je ne connaissais pas bien le parti, je n’étais pas un proche de Marzouki en exil. Je vais être brutal: j’ai vite constaté que le CPR n’avait pas de culture démocratique. Ce qui est d’ailleurs assez extraordinaire quand on pense que son fondateur était un activiste des droits de l’homme. Je vois ce parti comme une espèce d’aile ultra d’Ennahda. Sans contenu économique et social, ils ont été capables de tenter de saboter le dialogue national, de s’opposer à la recherche d’une solution politique. Comme les ultras au sein d’Ennahda…

Avez-vous approuvé le principe que le président ait moins de pouvoirs que le Premier ministre?
Dans l’esprit des nahdaouis, il a toujours été clair qu’ils seraient meilleurs aux législatives qu’aux présidentielles, élections qu’ils seraient bien incapables de gagner! Pourquoi? Parce que tous les autres se ligueraient contre le candidat nahdaoui. Fort de cette analyse, le parti veut un régime parlementaire. On a dû se battre comme des chiens pour que le président de la république conserve quelques prérogatives, mais il lui en reste très peu en réalité.

Pourquoi Ennahda a-t-il fini par céder sa place à un gouvernement non partisan, est-ce pour ne pas devoir assumer un bilan socio-économique catastrophique lors des prochaines élections en fin d’année?
Ennahda est parti parce qu’il ne pouvait plus rester en raison du rapport des forces interne et régional. Mais je puis vous garantir qu’ils ont tout fait pour s’accrocher! S’ils sont partis c’est qu’il n’était plus possible qu’ils restent. Qu’ils exploiteront cela pour se refaire une virginité, se défausser de leur bilan, c’est logique. Mais ils ne sont pas partis volontairement.

Et vous dans tout cela? Vous démissionnez, comme l’annoncent des sites internet?
Je ne déments rien pour le moment. L’essentiel de mon travail revient à définir un bloc démocratique. Il n’est pas question de créer un 150e parti. Mais il faut fonder une force démocratique dans ce pays divisé entre inclus et exclus. Il n’y a aucun parti qui a un projet pour les seconds, et sûrement pas Ennahda avec son idéologie ultra-libérale, ni les groupuscules d’extrême gauche avec leurs recettes des années 50. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui la seule expression symbolique qui séduise les populations exclues s’appelle le jihadisme, qui exprime un rejet et une fuite en avant dans la violence.
Il faut penser l’avenir. Nous ne sommes plus dans la dictature mais la démocratie ne s’est pas encore imposée dans le cerveau des gens. La liberté n’est pas une affaire simple.

Propos recueillis à Carthage le 12 avril 2014 par BAUDOUIN LOOS

 

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