Attaques chimiques en Syrie: Erdogan accusé

Les assertions de Seymour Hersh, le célèbre journaliste américain, mettent la Turquie et les djihadistes d’Al-Nosra en cause dans les attaques chimiques du 21 août 2013. Au-delà des démentis officiels indignés, des experts pointent les faiblesses de l’argumentaire.
Des rebelles syriens islamistes ont-ils – inspirés, poussés et aidés par la Turquie – perpétré les attaques chimiques du 21 août 2013 dans la région de la Ghouta au nord-est de Damas ? C’est la thèse développée par un célèbre journaliste américain d’investigation, Seymour Hersh, dans un article publié le 6 avril dernier dans la revue britannique London Review of Books.
Qui ne se souvient de l’événement ? Qui a oublié les images de ces dizaines de cadavres d’habitants des localités proches de la capitale aux mains de la rébellion tués par les gaz mortels ? Les chiffres oscillent entre plusieurs centaines et mille quatre cents décès.
La crise avait eu un retentissement mondial. Les Etats-Unis (avec la France) avaient été à deux doigts de lancer des frappes militaires contre le régime de Bachar el-Assad, rapidement accusé d’être responsable des attaques. Conseillé par Moscou, le dictateur, tout en niant les faits, avait accepté de démanteler son impressionnant arsenal d’armes chimiques, au grand soulagement d’un Obama, qui n’avait pas dû mettre sa menace de frappes à exécution.
L’auteur de cet article accusateur, Seymour Hersh, 77 ans, n’est pas n’importe qui. Détenteur depuis 1970 du plus prestigieux prix de journalisme aux Etats-Unis, le Pulitzer, pour avoir révélé le massacre au village de My Laï au Vietnam perpétré par l’armée américaine un an plus tôt, cet journaliste s’est mis en vedette dans bien d’autres enquêtes brûlantes.
Que dit Hersh, en résumé? Que le Premier ministre turc, désespéré l’été dernier de voir que les rebelles syriens qu’il appuyait étaient en train de perdre la guerre contre le régime, a tenté un gros coup pour convaincre Barack Obama que sa fameuse «ligne rouge» sur l’utilisation des armes chimiques avait été franchie par le régime.
A cette fin, Erdogan et ses services secrets auraient utilisé l’un des groupes de rebelles proches d’Al-Qaïda, le «Front al-Nosra», pour aller bombarder avec des armes chimiques des quartiers de la banlieue de Damas tenus par l’opposition armée pour faire accuser le régime de ce crime et déclencher les représailles américaines. Les services turcs auraient ainsi fourni à Al-Nosra les capacités de développer des armes chimiques.
Quelles sont les sources de Hersh? L’auteur de l’article cite, très abondamment, une seule source directe mais anonyme, «un ancien membre des services de renseignement». Et il évoque un rapport «hautement confidentiel» de cinq pages des services secrets militaires américains qu’il dit détenir, affirmant qu’Al-Nosra développait une production de gaz sarin, comme celui utilisé à la Ghouta (après publication de l’article de Hersh, les services en question ont nié l’existence même de ce document).
Dans ce rapport, signale Hersh, il est fait mention d’une information en fait publique: en mai 2013, douze membres d’Al-Nosra avaient été arrêtés en Turquie en possession de 2 litres de sarin. Ils avaient été libérés par la suite. Selon le procureur, ils ne transportaient qu’un des composants du sarin. Pour une autre source officielle turque, le sarin n’aurait été que de l’antigel.
Une accusation additionnelle est mentionnée dans l’article de Hersh même si elle n’est pas liée au sarin : il y aurait eu un accord début 2012 entre les USA, la Grande-Bretagne, la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar pour faire parvenir via la frontière turque des armes (dont une quarantaine de missiles anti-aérien portables) de Libye vers les rebelles syriens, y compris des factions d’Al-Qaïda. L’attaque contre le consulat américain à Benghazi, dans l’est libyen, qui a coûté la vie à l’ambassadeur américain le 11 septembre 2012, serait liée à ce trafic.
On notera, même si Hersh ne fait nulle référence à l’anecdote, que l’enseignant belge Pierre Piccinin et le journaliste italien Domenico Quirico, qui avaient été pris en otages en Syrie par plusieurs groupes rebelles entre avril et septembre 2013, ont raconté que peu avant leur libération ils avaient entendu une conversation en anglais entre trois personnes, un responsable de l’Armée syrienne libre, un de la faction rebelle Al-Farouk et un troisième non identifié s’exprimant dans un anglais parfait. Le sujet: l’attaque chimique dans la Ghouta. L’un des hommes se plaignait d’une opération chimique de la rébellion qui n’aurait dû faire que quelques victimes et qui avait malencontreusement tourné au massacre. Hersh se réfère lui spécifiquement côté rebelles à Al-Nosra.
Critiqué à gauche et à droite pour les «trous» dans son scénario, Hersh a donné des interviews ces derniers jours. Notamment au site turc Diken.com où il précise qu’Al-Nosra dispose d’un atelier de confection de sarin dans les environs d’Alep. Ailleurs, l’Américain ajoute que les roquettes utilisées à la Ghouta par Al-Nosra était fabriquées par le groupe même («homemade») et avaient été lancées, comme l’avait indiqué une enquête de l’ONU, depuis un maximum de 2 km de la cible, ce qui prouverait que cela ne peut venir du régime dont les lignes se trouvaient, selon lui, à 8 km.
Les Américains comme les Turcs ont apporté des démentis officiels indignés dès la publication de l’article de Seymour Hersh sur le site de la London Review of Books. Mais, surtout, plusieurs auteurs se sont mis en devoir de contredire ou de démonter les principales affirmations du journaliste. Une abondante littérature est déjà disponible sur le web. Mais on trouve dans le quotidien britannique The Guardian ce 22 avril sous la plume de deux spécialistes, le blogueur Eliot Higgins (dit «Brown Moses») et l’expert en armes de destruction massive Dan Kazseta, une bonne synthèse des arguments opposés à Hersh.
Ils s’étonnent d’abord de l’absence d’éléments dans son article sur la nature des roquettes utilisées le 21 août 2013 alors que des recherches permettent de se faire une idée précise sur celles-ci, et ils s’évertuent à prouver, vidéos locales à l’appui, que les lignes de front n’étaient à l’époque séparées que de deux kilomètres, rendant possible l’usage des roquettes « homemade » susmentionnées, et que celles-ci provenaient bien de l’arsenal connu du régime.
Mais, surtout, Higgins et Kazseta s’acharnent avec conviction sur l’argument que le groupe Al-Nosra aurait produit secrètement du sarin à Alep. Ils montrent que la confection, le maniement et le transport de vastes quantités de cette arme chimique requièrent d’improbables moyens en techniciens et en argent (quelque 50 millions de dollar, au jugé).
Impossible d’être exhaustif; les arguments deviennent forcément très techniques mais restent souvent compréhensibles. Comme celui qui explique que les attaques de la Ghouta ont dû nécessiter, selon les estimations, l’emploi de 400 à 1.000 litres de sarin (à transporter d’Alep à Damas…), une quantité déjà imposante mais qui produit une dose huit fois plus importante de déchets dangereux, corrosifs et nauséabonds dont on doit se demander où ils ont bien pu passer s’ils ont été maniés par des rebelles peu au fait de méthodes sophistiquées de stockage.
Par recoupements, des sites américains ont établi par ailleurs que l’«ancien membre des services de renseignement» qui constitue la source d’informations quasi unique de Hersh s’appellerait Michael Maloof, qui fut membre du staff du ministère de la Défense sous George W. Bush, ce président qui alla guerroyer en Irak excipant de faux prétextes sur les armes de destruction massive que Saddam Hussein était accusé de posséder. Depuis septembre 2013, Maloof répand en effet ouvertement ses thèses sur l’implication de la Turquie à la Ghouta.
Seymour Hersh n’est pas salarié d’un média, mais indépendant. Ces dernières années, il publiait régulièrement ses enquêtes dans le prestigieux magazine The New Yorker. Mais qui, cette fois, n’a pas voulu acheter son article accusant la Turquie. The Washington Post a pris la même décision, «parce que les sources de l’article ne répondent pas aux normes du journal», lui fut-il opposé.
Il est en l’état impossible de dire avec certitude où gît la vérité. Mais l’article de Seymour Hersh et ses précisions ultérieures soulèvent de nombreuses interrogations. L’article, en tout cas, constitue une aubaine pour le régime de Bachar el-Assad qui peut le brandir pour montrer que, même aux Etats-Unis, un journaliste d’investigation parmi les plus réputés écarte sa responsabilité dans l’un des pires épisodes de cette sale guerre. Et implique directement son grand ennemi Recep Tayyip Erdogan dans la mort de plus de mille personnes.
BAUDOUIN LOOS

NB Cet article a été publié dans le journal Le Soir en date des 26 et 27 avril 2014. Un correctif a été apporté ici par rapport à la version papier: ce n’est pas The New York Times mais The Washington Post qui a refusé l’article de Seymour Hersh.

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