L’interpellation d’un blogueur tunisien déchaîne la blogosphère

Il s’appelle Azyz Amami. C’est un des héros de la révolution tunisienne de 2011. Son arrestation pour, semble-t-il, consommation de cannabis émeut la jeunesse de son pays.

«Libérez Azyz Amami!» Ce slogan s’est répandu comme une traînée de poudre sur la blogosphère tunisienne depuis que dans la nuit de lundi à mardi le blogueur du même nom a été interpellé de manière virile par la police de La Goulette, dans la banlieue de Tunis. Son tort? Avoir consommé du cannabis, apparemment. Il doit passer le 23 mai devant un juge qui décidera de le poursuivre ou non.

Azyz Amami, 31 ans, n’est pas n’importe qui. Ce blogueur impertinent s’était fait connaître durant la révolution de décembre 2010 – janvier 2011 qui avait vu la population finir par chasser son dictateur, Ben Ali. Il avait d’ailleurs passé quelques jours en prison début janvier. Depuis cette période, il n’a cessé de militer pour que la justice s’occupe des ayants-droit des martyrs de la révolution.

Ce 24 avril, il avait aggravé son cas lors d’une émission de télévision, avec une déclaration… incendiaire: «Ce ne sont pas eux [les jeunes harcelés par la police] qui ont incendié le poste de police de La Goulette, mais les policiers eux-mêmes», avait-il lâché à propos des événements de 2011. Azyz Amami fait d’ailleurs partie d’une campagne intitulée: «Moi aussi j’ai brûlé un poste de police». Ce sont les policiers qu’il a accusés qui l’ont cueilli mardi soir…
On ignore encore si le «suspect» sera poursuivi pour détention et consommation de drogue, mais cette prévention –la loi 52– qui figure depuis plus vingt ans dans l’arsenal pénal de la Tunisie vaut un minimum d’un an de prison à tout condamné. Pire: la loi est assortie d’une obligation pour le juge, celle de ne pas pouvoir accorder de circonstances atténuantes en cas de condamnation. Il y a ainsi des milliers de Tunisiens emprisonnés en vertu de ce code répressif…

Or, Azyz Amami avait aussi déclaré le 24 avril que la police tunisienne traquait les jeunes pour usage de stupéfiants faute de pouvoir les faire inculper pour autre chose. Une situation dans laquelle il risque donc de se retrouver lui-même…

«Amami est en prison étant donné qu’il a déclaré la guerre contre les possesseurs réels du pouvoir, à savoir les policiers et les juges corrompus et avides», accuse sur le site mondafrique.com le jeune écrivain Amir Mastouri.

«Une affaire politique»

Notre confrère tunisien établi à Québec, Taïeb Moalla, défend aussi le blogueur avec conviction: «C’est une affaire politique par excellence, nous écrit-il. Au cours des dernières semaines, beaucoup de personnes ont d’ailleurs noté un retour en puissance des petites brimades policières (impolitesse, attitude agressive envers les jeunes notamment). Je crois que l’histoire du cannabis est un simple prétexte pour lui faire payer ses prises de position politiques, particulièrement sa défense acharnée et constante des familles des martyrs et des blessés de la révolution. Azyz incarne la révolution dans ce qu’elle a de plus beau et de plus discutable, y compris son côté frondeur, absolutiste, naïf et maladroit. Du coup, je ne peux être qu’à ses côtés. Je note par ailleurs que c’est un gars au profil assez exceptionnel. Il est aussi à l’aise dans une discussion avec des jeunes en plein milieu de Sidi Bouzid sur le meilleur moyen de faire réussir un sit-in que lors d’un échange portant sur…la philosophie grecque. Je ne connais pas beaucoup de jeunes hommes de cette trempe.»

Le Premier ministre Mehdi Jomaa a en tout cas compris l’émotion que l’affaire suscite. Il a ainsi eu quelques mots pour le blogueur, mercredi, durant la conférence de presse qu’il tenait pour tirer le bilan de ses cent premiers jours, appelant à «la clémence pour ce jeune homme sympathique». A propos de la loi 52, le chef du gouvernement a aussi révélé que son gouvernement était «en train de travailler sur cette loi qui n’est plus en phase avec notre époque».
BAUDOUIN LOOS

Article paru le 16 mai 2014 dans les colonnes du “Soir” dans une version légèrement plus courte.

 

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