«L’Etat irakien est mort»

Les progrès territoriaux en Syrie mais surtout en Irak de «l’Etat islamique» sonnent-ils le glas de l’Irak comme Etat unitaire? C’est ce que pense un chercheur français du CNRS, Pierre-Jean Luizard, qui étudie ce pays depuis des décennies. Entretien.
Vous avez publié dans Le Monde samedi une tribune intitulée «Prenons acte de l’inévitable partition de l’Irak et de la naissance d’un Etat kurde». L’Irak, c’est fini ?
On est confronté en Irak à des dynamiques communautaires qui l’emportent sur tous les plans par rapport à la dynamique nationale. Le gouvernement central à Bagdad en est réduit à demander du secours à des forces armées internes comme les Kurdes ou externes comme les voisins ou la communauté internationale. La classe politique sunnite restée à Bagdad est coupée de sa base, cela fait penser à ce qui s’est produit récemment au Liban où au sein de la communauté sunnite, le leadership «modéré» de Hariri s’est délité au profit des salafistes qui remettent en cause la légitimité des structures de l’Etat central.
Vous écrivez que l’Etat islamique est fort des faiblesses des chiites…
Oui. Je ne crois pas que ce qu’on a décrit comme l’avancée fulgurante islamique en Irak
de l’Etat islamique ait été dû à l’origine à une adhésion de la population sunnite irakienne au projet de l’EI. Ce projet est une remise en cause du système étatique qui remonte à la création du pays en 1920 et à la fin des frontières coloniales faussement dites «Sykes-Picot» (des diplomates français et anglais qui avait tracé sur une carte le partage de l’empire ottoman dépecé après la Première Guerre mondiale, NDLR). Au départ, les populations sunnites situaient leur cause au sein de l’Etat irakien, mais au fur et à mesure que le temps a passé et que le pouvoir central à Bagdad du Premier ministre Al-Maliki refusait d’intégrer les sunnites, ce qui aurait hypothéqué sa base chiite, les sunnites – qui refusent le statut de minorité à laquelle le pouvoir semble les condamner – ont accepté le «label» Etat islamique. Ils ont vu l’EI comme l’avant-garde armée qui leur permettait de se débarrasser de l’armée irakienne. L’Etat central avait réprimé de manière sanglante en 2013 des manifestations sunnites pacifiques, en utilisant parfois des méthodes à la Bachar el-Assad comme le largage de tonneaux remplis de TNT sur des cibles civiles. La radicalisation confessionnelle a conduit une majorité de sunnites à désespérer de l’Etat irakien: leur simple «labellisation» EI initiale s’est peu à peu muée en adhésion partielle au projet de l’EI. En outre, l’EI a remis le pouvoir local dans les villes conquises (Mossoul, Tikrit, Falloujah, etc.) à des responsables du cru. Ces populations sunnites de l’ouest irakien ont par ailleurs des liens, confessionnels et tribaux, avec leurs «frères» de l’est syrien, également dominé par l’EI. Ce mouvement a réussi à profiter de la désaffection sunnite par rapport à l’Etat central en prenant, le premier, acte de la mort de l’Etat irakien.
Et les Kurdes, dans ce «grand jeu»?
On constate que même le tandem actuel chiites-Kurdes n’a d’autre base que les intérêts communautaires respectifs et ne comporte pas de vision nationale. Les Kurdes n’ont pas hésité à pactiser un temps avec l’EI tant que cela leur permettait de conquérir des territoires visés (comme la région pétrolière de Kirkouk, NDLR). Mais au Moyen-Orient, les alliances se font et se défont rapidement, comme on l’a vu en Syrie quand le régime a favorisé un temps l’Etat islamique pour conforter ses intérêts contre d’autres factions rebelles, Jabhat al-Nosra ou l’Armée syrienne libre.
Faut-il sauver l’Etat irakien?
Cela ne vaut pas le coup, j’en ai peur. Car ce serait voué à l’échec! L’Etat irakien, fondé en 1920 par la puissance mandataire britannique, s’est construit contre sa société et a généré de nombreuses guerres internes ou internationales, des soulèvements, des répressions, des régimes autoritaires. Le premier Etat (1920-2003), dominé par les sunnites, a certes mis 80 ans à s’effondrer car il est paradoxalement plus facile pour une minorité d’accaparer le pouvoir. A Bagdad, un nouveau Premier ministre (chiite lui aussi, NDLR) a été désigné il y a quelques jours mais cela n’y changera rien car il sera confronté aux mêmes défis qu’impose la réalité, celle qui veut que chaque camp est prisonnier de la même logique irréversible, celle de sa base électorale communautaire. On le voit bien depuis dix ans avec le développement économique de régions chiites d’où proviennent les principaux ministres chiites alors que Bagdad et l’Etat central s’effondrent. Les agents supposés nationaux sont dépendants de réseaux clientélistes locaux. Le pétrole, par exemple, échappe souvent au contrôle de l’Etat central, et pas seulement chez les Kurdes. La corruption est la règle puisque chacun se sert aux dépens de l’Etat central. Je ne vois pas de possibilité de revenir en arrière. Il suffit de voir comment les Kurdes ont érigé un véritable Etat, qui dispose de son administration, de son parlement, de son armée, de ses services secrets, il ne leur manque que la reconnaissance internationale.
Les sunnites irakiens vont-ils supporter le joug de l’EI et l’application rigoriste et même terrorisante de la loi islamique?
On ignore en fait exactement de quoi il retourne dans les villes irakiennes sous son contrôle. Il semble quand même que l’Etat islamique a su tirer les leçons des erreurs passées (dans les années 2005-2007, la mainmise cruelle d’Al-Qaïda sur certaines villes irakiennes avait suscité des rébellions de tribus locales qui s’étaient alors ralliées à l’occupant américain, NDLR). Certes, à Mossoul, quelques règles de vie austères ont été édictées mais l’essentiel de la vie locale a été confié à des acteurs locaux, ce qui n’empêche pas la propagande de l’EI de se développer sur la base de la terreur. C’est triste à dire mais on sait que dans les villes conquises la grande majorité de la population s’est sentie libérée du joug du gouvernement central, accueillant avec satisfaction la fin des pratiques d’une armée nationale perçue comme une armée d’occupation.
BAUDOUIN LOOS

Pierre-Jean Luizard a notamment publié une Histoire du clergé chiite en 2004 chez Fayard.

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