Kamel Jendoubi: «Je serai le ministre chargé de la mise en place des contre-pouvoirs»

Le nouveau ministre tunisien, sorti en droite ligne de la militance des droits humains, ne voit pas de contradictions entre sa présence dans le gouvernement et celle de membres des partis Nidaa Tounes et Ennahda. Il nous explique aussi le sens de la mission qu’il a acceptée de mener.

Kamel Jendoubi ministre! Pour ses amis, le destin de ce militant des droits de l’homme, vrai poil-à-gratter de feu le régime Ben Ali, ne cesse de surprendre. Après son long exil français, il avait été chargé d’organiser, avec succès, les premières élections de l’après-dictature, le 23 octobre 2011, à la tête de l’ISIE (Instance supérieure indépendante pour les élections). Après une éclipse sous le règne du gouvernement dominé par les islamistes entre 2012 et 2014, le voilà soudainement nommé ministre en 2015. Avec un titre original: «ministre auprès du chef du gouvernement chargé des relations avec les institutions constitutionnelles et la société civile». Nous l’avons rencontré dans son nouveau ministère, au lieu-dit « Lac 2 ».

Vous avez accepté de participer comme indépendant au nouveau gouvernement malgré votre hostilité pour les islamistes d’Ennahda, qui font partie de ce gouvernement…

J’estime que le bilan de l’ancienne coalition où Ennahda était la pièce maîtresse a été négatif. Négatif sur le plan politique car les Tunisiens ont perdu espoir et confiance durant cette phase transitionnelle;  négatif en raison du non-respect des délais pour finaliser la Constitution, négatif car le gouvernement est restée très loin des objectifs de la révolution, menant une gestion désastreuse sur les plans économique et sécuritaire (dégradation de tous les indicateurs macroéconomiques, lenteurs des enquêtes sur les assassinats politiques, laxisme à l’égard des «Ligues de protection de la révolution», inefficacité – pour ne pas dire plus – à l’égard de dossiers sensibles comme l’attaque de l’ambassade américaine, les trafics d’armes, la contrebande…). Mais aujourd’hui Ennahda est inclus dans le gouvernement dans le cadre de rapports de forces plus équilibrés. Il n’en est plus la pièce maîtresse, il n’y a peut-être d’ailleurs plus de pièce maîtresse. La conduite de cette nouvelle phase ne pourra plus se faire à coups de diktats mais selon une logique de concertation dans le cadre d’un projet progressiste de redressement national. La donne a changé, il n’y a donc pas de contradiction. Je n’en reste pas moins vigilant.

Votre passé de militant pour les droits de l’homme détonne dans ce gouvernement dominé par un parti Nidaa Tounes, souvent vu comme faisant la part belle aux anciens du RCD, l’ex-parti quasi unique de Ben Ali que vous avez tant combattu, est-ce aussi une contradiction?

Dans la construction politique actuelle, personne ne domine. Ni Nidaa; ni quiconque. Nous sommes dans des équilibres de majorités relatives. Au sein de Nidaa Tounes, il y a effectivement un courant ayant travaillé avec l’ancien régime mais aussi d’autres courants (syndicaux, de gauche, des indépendants). Là aussi, il y a une construction politique originale qui se doit de gérer des équilibres. Au sein de ce mouvement composé de différents courants, le meilleur côtoie le moins bon. L’enchevêtrement des sensibilités au sein de Nidaa fait que la culture de ce mouvement politique n’est plus du tout celle du parti unique, du «parti-État». S’y côtoient des personnes dont j’ai combattu la politique et les pratiques mais aussi des anciens opposants à la dictature de Ben Ali que j’ai accompagnés et soutenus. Il n’y a pas là de contradiction fondamentale à travailler ensemble mais je serai, là aussi, particulièrement vigilant pour que le gouvernement œuvre de manière cohérente au redressement dans le cadre de notre nouvelle Constitution.

Vous êtes nommé à un ministère qui n’a jamais existé ni en Tunisie, ni ailleurs; pouvez-vous décrire votre domaine d’action?

La relation avec les instances constitutionnelles et la société civile signifie que je serai le ministre chargé de la mise en place des contre-pouvoirs. C’est un ministère de mission qui veille à l’accompagnement et au renforcement de l’indépendance des contre-pouvoirs prévus par la Constitution elle-même. Dès lors qu’ils seront véritablement sous orbite, j’en aurai terminé. J’espère que j’aurai alors modestement contribué au renforcement effectif de l’État de droit.

Vos priorités dans ce vaste champ d’action?

D’abord de réfléchir et de faire réfléchir autour de moi toutes les compétences administratives, universitaires et de la société civile à cette nouvelle articulation entre les trois pouvoirs (exécutif, judiciaire et législatif) auxquels il faudrait ajouter le pouvoir local et ces nouvelles instances constitutionnelles. Ensuite de réfléchir au meilleur accompagnement possible à apporter à la société civile sans qu’une once de son indépendance ne soit touchée. Enfin de mettre tout cela en musique dans le cadre de projets de lois à discuter avec toutes les parties prenantes, je dis bien toutes.

Avez-vous reçu des garanties en termes de moyens et de liberté de manœuvre politique?

La garantie la plus importante que j’ai reçue aussi bien du chef du gouvernement que du président de la République est de pouvoir réformer et de faire bouger les lignes. Il s’agit là d’un moyen déterminant qui vous donne une grande liberté.

Propos recueillis à Tunis le 19 février 2015 par Baudouin Loos

NB une version plus courte de cette interview paraît dans l’édition papier du Soir datée du 4 mars 2015.

 

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