Maroc: un journaliste embastillé pour «adultère»

Hicham Mansouri et sa compagne ont été condamnés à dix mois de prison ferme pour adultère et prostitution, des délits qui semblent bien farfelus. Serait-ce plutôt parce que les enquêtes du premier gênaient en haut lieu?

Dix mois de prison ferme et 40.000 dirhams (3.700 euros) d’amende. Telle est la peine infligée à Rabat dans la nuit de lundi à mardi au journaliste Hicham Mansouri, 34 ans, et à sa compagne. Le délit retenu par le juge: «complicité d’adultère et préparation d’un local pour la prostitution». Vraiment?

Hicham Mansouri ne présente pas un profil banal. Il est certes journaliste mais il se trouve qu’il porte aussi le titre de chef de projet de l’Association marocaine des journalistes d’investigation (AMJI). En outre, comme le relève le journal en ligne demainonline.com, «il enquêtait sur la surveillance électronique au Maroc; une enquête qui apparemment dérangeait certaines officines de notre Etat profond».

Voici les faits, tels qu’ils transparaissent des témoignages disponibles. Le 17 mars, vers 10 heures, narre un communiqué de l’Association marocaine des droits humains, «une dizaine de policiers en civil ont forcé la porte d’entrée de la résidence de M. Mansouri à Rabat. Aucun mandat n’a été présenté au moment de l’arrestation. M. Mansouri a été passé à tabac, déshabillé puis arrêté avant d’être placé en détention». Arrêté le 17, condamné le 31. Une «justice» qui ne traîne pas…

Flagrant délit ou arbitraire?

La police rabatie soutient que l’interpellation, lors de ce qu’elle qualifie de «flagrant délit», s’est déroulée dans les règles. Mais les preuves de sa brutalité ont été rapportées par Abdessemad Ayach, un confrère de Mansouri, qui a fait constater les dégâts (porte et fenêtres cassées) par un expert assermenté. Des images de la scène circulent sur les réseaux sociaux, selon l’AFP. Le même Ayach précisait au magazine marocain TelQuel que le journaliste d’investigation avait déjà été «agressé au mois de septembre par deux hommes inconnus à Rabat» qui l’ont tabassé sans rien voler.

Mais alors, adultère, prostitution? Les articles 490 et 491 du code pénal punissent en effet les relations sexuelles hors mariage de peines allant d’un mois à un an de prison ferme et l’adultère de peines pouvant atteindre deux ans de prison, indique TelQuel sur son site. Toutefois, ces délits – qui ne font l’objet de poursuites judiciaires «que dans des cas exceptionnels ou comme facteurs aggravants d’une peine», selon le site bladi.net – paraissent loin d’être établis.

Pour le président du comité de soutien d’Hicham Mansouri et lui-même membre de l’AJMI, Maati Monjib, qui qualifie la condamnation d’«arbitraire», la compagne également condamnée du journaliste est une femme divorcée (ou en voie de l’être, selon une autre source) et, souligne leur avocate Naïma el-Guellaf, le procès a été marqué par «des irrégularités».

«Traquenards et calomnies»…

Maati Monjib, également président de Freedom Now, le comité marocain pour la protection de la liberté de la presse et d’expression, estime dans la foulée qu’il ne fait aucun doute que c’est bien l’AJMI qui est visée par les autorités dans cette affaire.

Le même journaliste a d’ailleurs publié le 30 mars un article édifiant sur le site orientxxi.info intitulé «Traquenards et calomnies contre les dissidents au Maroc» dans lequel il conte les mille et un tracas ou harcèlements du genre que subissent ceux qui sortent de la «ligne» définie en haut lieu.

Les atteintes graves à la réputation obtenues par des accusations (diffusées par des officines privées ou poursuivies par le parquet) sur la base de scandales financiers, sexuels ou de drogue allégués sont ainsi mises en œuvre, explique en substance Monjib, pour discréditer des personnalités, des activistes ou des ONG, surtout quand elles ont pris part au mouvement du 20-Février, qui incarna l’éphémère et pacifique «printemps» marocain en 2011. Des membres de l’association islamiste radicale Al Adl wal Ihsane (Justice et spiritualité) ont également connu le même sort funeste.

Ainsi va le Maroc de Mohammed VI.

BAUDOUIN LOOS

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