Face à Kafka, Ali a choisi la grève de la faim

Vrai faux SDF, sans-papier malgré lui, le journaliste marocain Ali Lmrabet subit des tracasseries administratives kafkaiennes qui le privent de papiers d’identité. Une forme neuve de censure pour l’empêcher de relancer un journal. Il se bat pour ses droits en jeûnant.
Depuis le 24 juin, Ali Lmrabet se tient toute la journée devant le siège du Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève. Ce jeudi, il en est à son huitième jour de grève de la faim. Ce journaliste marocain se bat pour… exister. Pour avoir des papiers. L’administration marocaine a en effet décidé de le priver de carte d’identité (dérobée de force par des «inconnus» plus tôt cette année) et de passeport (désormais périmé). Sans papiers, Ali Lmrabet ne peut obtenir l’autorisation nécessaire pour rouvrir un journal, ce qu’il a pourtant bien l’intention de faire. Car des journaux, Ali Lmrabet en a déjà dirigé. Satiriques et/ou d’investigation, ils ne plaisaient pas au pouvoir. Pour un gros détail: il n’avait que faire des «lignes rouges» imposées à la presse dans son pays (le roi, l’islam, l’armée, la «marocanité» du Sahara occidental). Condamné à trois ans de prison en 2003 (puis gracié après quelques mois), le journaliste marocain avait déjà, cette année-là, fait deux grèves de la faim. Celle-ci est donc la troisième. Nous avons joint notre confrère par téléphone.

Comment va votre moral?

Ça va, merci (petit rire amer). Toujours en train de me battre, c’est comme cela. Les gens qui passent ici et qui m’écoutent sont abasourdis. La présentation de cette histoire par les autorités marocaines – en gros qu’il n’a pas de domicile dans sa ville de Tétouan, donc qu’il n’a pas droit à l’indispensable certificat de résidence, NDLR – ne passe pas, c’est un gros mensonge. Mon dossier est public et sérieux, il peut être consulté sur mon site demainonline.com. Le Maroc me prive de carte d’identité et de passeport sans explications. Heureusement, j’ai de nombreux rendez-vous. J’ai reçu la visite du maire de Genève mercredi, il m’a assuré de sa solidarité, un député fédéral vient me voir demain. Ils savent que je ne demande nullement l’asile politique, que je ne suis pas davantage un émigré économique. J’ai choisi Genève car c’est le siège du Haut Commissariat aux droits de l’homme, le dernier rempart, quoi! J’ai vu un responsable de l’Organisation mondiale contre la torture qui a estimé qu’il s’agissait de torture morale. Ils vont prendre mon cas en considération. Vous l’avez écrit vous-même, je n’existe plus!

L’ambassadeur du Maroc ici parle de «quiproquo»…

Oui, il l’a dit au journaliste suisse du Temps qui était en train de m’interviewer avant ma grève de la faim. Mais ce quiproquo se prolonge. Au Maroc, rien ne bouge. Le Conseil national des droits de l’homme (organisme officiel, NDLR) a été saisi de mon cas par l’AMDH (l’Association marocaine des droits de l’homme), mais il se tait. Le ministre délégué aux droits de l’homme? Il se tait également! Et des sites internet proches de conseillers du roi me narguent en prétendant que je jouerais aux persécutés. Qu’ils me donnent alors mes papiers, et d’abord le certificat de résidence nécessaire pour cela, qu’on m’avait d’ailleurs remis avant de me le retirer le lendemain. J’avais pu faire authentifier par huissier des copies de ce certificat avant qu’ils ne me le reprennent, c’est dans le dossier. Moi, j’aurais monté cela? Absurde! Je charrie déjà la particularité d’avoir subi une peine de dix ans d’interdiction de pratiquer le journalisme, peine inconnue dans l’arsenal pénal marocain, imaginée juste pour moi. Cela ressemble à de la censure, non?

BAUDOUIN LOOS

Photo FABRICE COFFRINI/AFP.

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