Disparition du «juge rebelle», qui avait osé défier Ben Ali

Mokhtar Yahyaoui est décédé le 22 septembre à Tunis d’une crise cardiaque. Il avait 63 ans. Surnommé «le juge rebelle», il restera celui qui avait osé, le premier, exiger du dictateur Ben Ali une justice libre et indépendante.

Ceux qui connaissaient Mokhtar Yahyaoui, et nous avions cette chance, éprouvent sans doute tous la même émotion, les hommages lisibles sur facebook en attestent d’ailleurs. C’est que ce personnage hors normes cachait sous sa discrétion naturelle une volonté et des principes moraux que le harcèlement de la dictature n’allait jamais réussir à briser.

C’est donc en 2001 que ce juge sortit de l’anonymat, lorsque, le 6 juillet, il publia une lettre adressée au président Ben Ali où il réclamait, en quelque sorte, la fin de la servilité que le régime imposait aux magistrats tunisiens. Quelques extraits édifiants: «L’autorité judiciaire et les magistrats ont été dépossédés de leurs prérogatives constitutionnelles et qu’ils ne sont plus à même d’assumer leurs responsabilités au service de la justice en tant qu’institution républicaine indépendante. (…) Les magistrats tunisiens sont frustrés et exaspérés, à tous les niveaux, par l’obligation qui leur est faite de rendre des verdicts qui leur sont dictés par l’autorité politique. Traités de haut, dans des conditions de peur, de suspicion et de délation, ils sont confrontés à des moyens d’intimidation et de coercition qui entravent leur volonté et les empêchent d’exprimer leurs véritables convictions. Leur dignité est quotidiennement bafouée et leur image négative au sein de l’opinion publique se confond avec la crainte, l’arbitraire et l’injustice, au point que le seul fait d’appartenir à notre corporation est dégradant aux yeux des opprimés et des gens d’honneur».

Le régime y répondit à sa manière. Par une révocation du juge Yahyaoui des cadres de la magistrature pour «atteinte à l’honneur de la magistrature, manquement aux devoirs de la profession et à l’obligation de réserve»

Mokhtar Yahyaoui avait accueilli la révolution de 2011 avec espoir, bien sûr. Il pensait que la magistrature tunisienne mettrait du temps à éliminer les scories de la dictature. «Quatre cinquièmes des juges n’ont pas la conscience tranquille, nous avait-il confié en février 2011 dans son appartement qui donnait sur le marché central à Tunis. Il faudra les écrémer en cinq ans au moins, en éliminant tout de suite les irrécupérables, soit quinze à vingt pour cent d’entre eux. Les juges faisaient partie d’un système qui ne tolérait pas les gens honnêtes.» Ses conseils n’ont pas été suivis…

Malek el-Khadraoui, directeur du site Inkyfada, témoigne sur facebook de son amitié pour le «juge rebelle», comme il avait été surnommé. Un homme incapable de haine, explique-t-il. «Pour cette flicaille, il n’avait point de haine. Pour les juges, aux ordres de Ben Ali, qui le harcelaient, il n’avait point de rancune. Un homme aimé et respecté même par ceux qui étaient mandatés pour mener la vie dure à lui et à sa famille. Avec lui, j’ai appris à aimer et non à haïr, à ne jamais voir le pays comme divisé entre pro et anti mais comme un pays et un peuple qui subissent ensemble cette dictature. Il avait cette capacité de comprendre et de pardonner, même à ceux qui n’ont jamais compris son engagement ni pardonné son audace.» Un bel hommage.
BAUDOUIN LOOS

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