Azzeh incarnait la résistance contre l’occupation à Hébron

hashem

Figure emblématique de la ville de Hébron, le médecin palestinien Hashem Azzeh est décédé le 21 octobre. En Palestine et parmi ses nombreux amis dans le monde, l’émotion est vive. Deux témoins belges en attestent.
Pour d’aucuns, l’histoire de la Palestine occupée est celle d’un peuple frappé par l’injustice et qui résiste. Parmi ces résistants, certains destins demeureront sans doute à jamais dans les mémoires de ceux qui les ont connus. Hashem Azzeh, médecin de son état, qui est mort de manière dramatique le 21 octobre à l’âge de 54 ans, étaient de ceux-là. Nombre de sympathisants de la cause palestinienne qui ont pu visiter la ville de Hébron, au sud de Jérusalem, n’oublieront sans doute jamais cet homme qui symbolise sans conteste la lutte contre l’occupation.

Le destin de Hashem Azzeh a été marqué par la localisation de sa maison, au centre de Hébron. Un quartier que les colons juifs les plus radicaux, les plus extrémistes, fascinés par le Tombeau des Patriarches (révéré par les musulmans comme les juifs), ont investi parcelle après parcelle à partir de 1968. Dans son quartier, nommé Tel Rumeida par les colons, la famille Azzeh s’est retrouvée voisine directe de tels colons il y a plus de 30 ans. Le début d’un cauchemar devenu insupportable après le début du processus d’Oslo en 1993. La zone est contrôlée par un millier de soldats israéliens, qui protègent quelque six cents colons. Les frictions n’ont cessé de se multiplier. Rues fermées définitivement aux véhicules palestiniens, bouclages épisodiques, check-points permanents, couvre-feux fréquents: tout a été fait pour faire partir les natifs du quartier au profit des colons.

«Résistance pacifique»

Hashem Azzeh était l’âme de la résistance. L’avocate Hélène Crokart nous a confié le souvenir de ses rencontres avec lui. «J’ai rencontré Hashem il y a quelques années et lui ai rendu visite à de nombreuses reprises, accompagnant des délégations internationales. Il vivait avec sa famille à Hébron, et avait fait le choix de ne pas quitter sa maison, et ce malgré les menaces, les intimidations et les agressions des colons, soutenus par l’armée israélienne d’occupation. Il refusait d’abandonner sa terre et défiait chaque jour l’occupant, en résistant pacifiquement. Nombreux furent les sacrifices qu’il a consentis et les souffrances qu’il a endurées. Impossible pour lui et ses proches de mener une existence paisible. Il en témoignait régulièrement et expliquait par exemple que son épouse avait perdu deux enfants à la suite de violences subies durant ses grossesses, qu’il avait renoncé à sa vocation de médecin étant incapable d’assurer sa présence au centre de santé où il travaillait en raison de la restriction de sa liberté de mouvement, que lui et Nisreen ne pouvaient quitter leur maison simultanément, de peur qu’elle soit réquisitionnée par la force par les colons, que leurs enfants étaient quotidiennement la cible de violences terribles. Hashem était une figure emblématique en Palestine et il accueillait quiconque venait à sa rencontre. Il a touché et ému des centaines de gens. Arriver chez lui constituait déjà une aventure: après avoir franchi plusieurs check- points, emprunté un sentier abrupt et escaladé des murets, on accède à son jardin. La route principale est inaccessible aux Palestiniens. C’est sur ce chemin que j’ai été témoin de l’agression d’enfants se rendant à l’école, victimes de jets de pierres. En séjournant chez lui, j’ai pris conscience de l’horreur de l’occupation en découvrant tant d’injustices. Un jour, alors qu’il me montrait le poste militaire construit sur le toit de la maison voisine habitée par son frère, les colons, qui ont pour habitude de jeter toutes sortes de détritus, ont lancé une machine à laver qui a bien failli nous écraser comme des crêpes. Chez Hashem, très souvent j’ai eu peur, lors d’intrusions violentes de colons fanatiques armés ou de militaires. Régulièrement, nous sommes restés calfeutrés à l’intérieur en raison de couvre-feux injustifiés. Et malgré ce contexte de terreur, c’est la bonne humeur qui régnait et, inlassablement, il partageait ses espoirs de paix. Il avait foi en l’Humanité, il aspirait à la justice et militait pacifiquement en n’ayant pour arme que sa force de caractère, sa parole et son sourire».

«J’ai tué des Arabes, et toi?»

De son côté, Alexis Deswaef, le président de la Ligue belge pour les droits de l’homme, avait consacré un long chapitre à Hébron dans son livre Israël – Palestine: au cœur de l’étau. Il y racontait sa visite chez le médecin. «Il ne peut plus entrer par la rue dans son jardin, dont l’accès est clôturé par des rouleaux de fil de fer barbelés. On passe par un petit chemin partant d’une autre rue en contrebas, qui mène jusqu’à sa maison. Là, un trou dans le mur lui permettait d’accéder à sa terrasse, en escaladant les pierres sur plus de deux mètres de dénivelé. Par ce passage, il a dû évacuer son père sur une civière il y a quelques mois. Maintenant, grâce à un voisin, il parvient aujourd’hui à accéder un peu plus facilement à sa maison. Au-dessus de sa maison, de l’autre côté de la rue à partir de laquelle l’accès lui a été barré, une maison a été réquisitionnée par des colons: le chef des colons locaux y habite dorénavant avec sa famille. Le linge pend dehors, ce sont des chemises et pantalons couleur vert kaki. Ce colon a deux inscriptions sur «sa» maison: «J’ai déjà tué des Arabes. Et toi?» et «Je crois en Dieu qui nous a donné le droit de tuer des Arabes». Il jette des pierres et des ordures. Il a même balancé sa vieille machine à laver dans le jardin de notre guide, qui l’a laissée en place depuis, comme pour mieux convaincre ses hôtes.»

Polémique sur les circonstances du décès

Une polémique entoure le décès de Hashem Azzeh. Des sources palestiniennes comme l’agence Maan ont en effet annoncé que sa mort était due à l’inhalation massive de gaz lacrymogènes lancés par l’armée israélienne. La version de l’ONG International Solidarity Movement (ISM) dont les militants sont présents en permanence à Hébron et connaissent bien la famille Azzeh, est cependant différente. Voici comment le site d’ISM présente les événements: «Hashem, qui souffrait du cœur depuis longtemps, a appelé une ambulance cette après-midi après avoir subi un malaise au niveau de la poitrine. Comme les véhicules palestiniens sont interdits dans le quartier de Tel Rumeida, il a dû être assisté pour parcourir à pied les 700 mètres qui séparent sa maison du check-point de la rue Shuhada, alors que sa douleur s’exacerbait. Il est passé devant les soldats qui le harassent lui et sa famille de manière quotidienne. Il est décédé peu après».

Hashem Azzeh, depuis longtemps, était devenu ce que le site muftah.org appelle «le porte-parole officieux de Hébron», dénonçant l’impunité des colons et recevant inlassablement les visiteurs en quête d’informations sur la situation dans la ville divisée par la présence de colons en son centre. Ses derniers mots lors d’une interview pour le site d’ISM en 2013 en disent long sur son combat: «Nous ne sommes pas contre le judaïsme, nous sommes contre l’occupation. (…) Mais les Israéliens veulent nous faire partir d’ici. Pour moi, c’est clair: je ne bougerai pas jusqu’à ma mort ou jusqu’au jour de notre libération».

Baudouin Loos

 

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