Yadh Ben Achour: «Les jeunes pensent que la classe politique se moque d’eux»

Pour le très respecté juriste tunisien, la révolution de 2011 n’est qu’un demi-succès. La liberté a été conquise mais pas la justice sociale, la dignité. Ce qui a rendu les sirènes djihadistes plus audibles auprès de la jeunesse défavorisée.

Yadh Ben Achour incarne bien cette société civile tunisienne qui a joué un rôle déterminant depuis la révolution de 2011. Invité ce 21 janvier 2016 par l’UCL à l’occasion de l’inauguration des chaires «Islams contemporains», cet homme qui n’était pas un soutien de la dictature de Ben Ali naguère, a répondu à nos questions.

Des mouvements de protestation ont lieu dans la Tunisie profonde ces jours-ci, celle d’où a surgi la révolution de 2011 contre la dictature. C’était alors une révolution surtout sociale?

Non, c’était une révolution sociale ET politique. Nous l’avons d’ailleurs appelée comme cela dans la nouvelle Constitution: «la révolution de la liberté et de la dignité». La liberté pour les aspects politiques, la dignité pour les aspects sociaux. On entend beaucoup de choses à ce propos et je m’insurge contre ceux qui claironnent que la révolution a depuis lors été trahie. En fait, elle n’a été réussie qu’à moitié. Le plus facile fut le volet liberté, en somme. Une dictature peut tomber en 24 heures. En revanche, la dignité se révèle bien plus ardue à obtenir. Il faut des engagements financiers importants, des réformes socio-économiques, fiscales, une justice distributive, une croissance économique : tout cela prend du temps. Or les jeunes, surtout dans les villes de l’intérieur, se montrent très impatients. Ils ont l’impression que l’on ne s’attaque pas au chômage, que la classe politique les ignore ou se moque d’eux et ils perdent leurs nerfs, vont parfois jusqu’au suicide. Et c’est un cercle vicieux : plus les gens s’agitent, plus la croissance risque d’attendre. Les deux grands partis politiques au pouvoir en Tunisie sont en outre partisans du libéralisme pur et celui du président a parfois fait des compromis avec des hommes d’affaires corrompus.

Un bilan bien sombre…

Pourtant, j’insiste sur un point : croire que la révolution tunisienne n’a été qu’un feu de paille, qu’elle n’a été qu’une révolte, serait une erreur fatale! Certes, c’est un échec jusqu’ici pour la dignité, pour la justice sociale, mais les libertés acquises constituent une grande victoire. Prenons un exemple qui crispe beaucoup chez nous: les droits des homosexuels. Après la révolution s’est créée une association, Shams, qui les défend. Avant, cette minorité existait mais dans la clandestinité. Maintenant, les tentatives de répression continuent mais le débat est devenu public, avec conférences de presse, etc.

Globalement, le visage de la Tunisie a changé depuis 2011. Nous avons connu deux élections libres, les premières depuis l’indépendance de 1956 ! Avec l’alternance, puisque les islamistes d’Ennahda, vainqueurs en 2011, furent battus en 2014. Du jamais vu ! Sous Ben Ali, il n’existait aucune liberté de réunion, d’opinion, de presse.

La Tunisie est montrée en exemple pour sa réussite démocratique post-révolutionnaire, mais c’est aussi dans ce pays qu’on trouve le plus grand ratio de djihadistes partis en Libye et surtout en Syrie (sans doute plus de 5.000), une apparente contradiction…

Oui. C’est le désespoir des jeunes dont on parlait plus tôt. On trouve de terribles taux de chômage, entre 20 et 50% dans certaines régions. Alors ces jeunes, ou bien ils partent vers l’Europe via Lampedusa dans des conditions épouvantables ou ils écoutent les sirènes djihadistes. Celles-ci leur apportent une cause, une raison de vivre, un salaire, même. Certains agissent même en Tunisie, il y a eu ces attentats de 2015, qui s’attaquent au tourisme, à la croissance économique.

On entend parfois de Tunisiens dire que, finalement, la vie était meilleure sous la dictature, qu’en pensez-vous?

La situation économique n’était pas meilleure. Les chiffres étaient notoirement truqués, tout reposait sur des mensonges. Ceux qui prétendent cela ont la mémoire courte ou font une erreur d’évaluation. Mais, depuis la révolution, on peut parler librement, y compris pour critiquer la révolution. Auparavant, la liberté d’expression n’existait pas.

Croyez-vous que le parti islamiste Ennahda, au pouvoir depuis décembre 2011, a sa part de responsabilité dans la montée de l’extrémisme islamiste?

Oui. D’abord ils partagent un fond commun idéologique, qu’on le veuille ou non. Après, Ennahda accepte le jeu démocratique et les autres le refusent et le combattent. Mais Ennahda a cru pouvoir utiliser le courant radical à son profit, pour le récupérer. Et il n’y est pas parvenu puisque la ligne rouge du terrorisme a été franchie. Ce n’était pas de la naïveté de la part d’Ennahda mais un faux calcul qui l’a rendu complice.

Comment expliquer le succès aux élections de 2014 du parti Nidaa Tounès, fourre-tout où on trouve des nostalgiques de la dictature, des gens de gauche, etc.?

Personne n’a voté «pour» eux en 2014, on a voté  «contre Ennahda»! Les gens en avaient assez. Mais, ce faisant, on a pris un double risque, avéré, celui d’élire un président, Béji Caïd Essebsi, qui a 88 ans, et celui d’ouvrir la porte au retour des «RCDistes» (de l’ex-parti unique, RCD, du temps de la dictature, NDLR). En outre, Nidaa Tounès, qui avait fait campagne contre Ennahda, a fait ensuite alliance au gouvernement avec… Ennahda! Je ne critique pas spécialement cette alliance, compréhensible de leur point de vue, mais en politique il y a quand même des principes à respecter.

Vous avez participé à l’élaboration de la Constitution de 2014, de quoi êtes-vous le plus fier?

Du principe énoncé de la liberté de conscience. De l’égalité et de la parité entre les hommes et les femmes. C’est la société civile, avec les experts juristes dont je fus, qui a pu obtenir cela d’Ennahda. Ce mouvement avait connu une année 2013 difficile, avec deux assassinats d’hommes politiques de la gauche radicale attribuée à la mouvance djihadiste, une crise économique profonde, et la chute du président islamiste en Egypte. Rached Ghannouchi, le principal responsable d’Ennahda, avait alors dit aux siens : « Le toit va nous tomber sur la tête ». La pression était trop forte sur eux.

Que manque-t-il dans cette Constitution?

On s’est tellement battu pour inscrire les libertés, l’égalité des sexes qu’on a négligé un aspect important, négocié le dernier mois en vitesse: le mécanisme des institutions, l’équilibre des pouvoirs. En fait, on s’apercevra un jour ou l’autre que la Tunisie est ingouvernable! Ainsi, par exemple, la Constitution hésite entre régime présidentiel et un régime parlementaire et l’on risque d’avoir un exécutif divisé entre un président et un Premier ministre qui se déchireraient. Je crois qu’on devra y remédier et réviser ce texte pour ces chapitres qui manquent de clarté.

Propos recueillis le 21 janvier 2016 à Bruxelles par Baudouin Loos

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