«L’Occident est complice»

Il y a de longues semaines, nous avons envoyé des questions à Houda Khayti, une amie de Hazem Yabroudi, un étudiant syrien à Louvain-la-Neuve. Ce dernier a traduit les questions puis les réponses. Houda, née en 1979, habite à Douma, la grande banlieue damascène (dans la Ghouta orientale) encerclée par les forces du régime.

Comment avez-vous vécu le début des événements en 2011 dans votre pays, aviez-vous l’espoir que le régime allait se réformer?
Au début des événements, les gens sont sortis pour manifester pacifiquement le 18 mars 2011. Ils réclamaient des réformes. La réaction a été très violente: le régime a répondu avec des balles; il y a eu un massacre, 12 martyrs à Douma. Depuis lors s’est confirmée l’idée que le régime n’est pas capable de faire des réformes et qu’il va jamais présenter des compromis comme punir les responsables du massacre.

Quand la violence a commencé, comment avez-vous réagi?
Je revendiquais comme tout le monde des réformes et la fin de l’omniprésence des appareils des services secrets. Mais la réaction du régime a été si sanglante, et j’ai commencé comme les autres à revendiquer la chute du régime. Même si la répression s’alourdissait à mesure que s’accroissaient nos revendications. Le régime a utilisé toute sorte d’armes pour en finir la révolution.

Comment expliquez-vous qu’une zone aussi proche de Damas soit tombée entre les mains des rebelles et que le régime n’ait jamais réussi à la reprendre?
Après presque une année de manifs pacifiques, la répression, le sang, les gens ont eu recours aux armes mais dans le but de se défendre, d’autant que la communauté internationale n’a pas assumé son rôle qui était d’arrêter le bain de sang. Ainsi les groupes armés ont pu chasser les forces du régime de la Ghouta après qu’ils ont commis tant de massacre comme celui de Bayet Te’meh et celui de la place des Martyrs. Mais le régime a utilisé des moyens encore plus violents, ainsi il a passé aux armes chimiques en 2013, il a aussi utilisé les avions pour bombarder et puis il a fait le siège de la zone, ce qui a entraîné la famine et la mort de gens de faim.
Quant à l’incapacité du régime de récupérer cette zone, il faut dire que le régime sait que s’il essaie d’envahir la région cela risque de lui coûte très cher. Par contre, avec le siège, il peut en profiter en vendant les produits alimentaires à des prix impossibles. Il semble que le régime préfère la mort des gens plutôt que la reconquête du terrain. Le nombre de massacre commis en est la preuve, notamment dans ma ville, Douma.

Quelle est votre vie, au quotidien?
Depuis le siège commencé en 2012, la vie n’est plus normale. Nous essayons de profiter de la matinée, dès 6 heures, pour commencer l’action humanitaire. Ensuite, je vais travailler dans la Maison des Femmes… dans une cave, cela m’a attiré des problèmes de santé. Pourtant, même là, nous ne sommes pas vraiment à l’abri des bombardements: le fils d’une des bénévoles a été tué lors d’un raid aérien. Ce que je peux dire c’est qu’on préfère mourir d’un seul coup plutôt que de vivre dans la hantise des bombardements. Pourtant, je crois que l’amour de la vie nous apporte le courage, ainsi je continue mon travail.

Il y a eu la fameuse attaque chimique le 21 août 2013, avez-vous été touchée, ou des proches? Certains ont dit que cette attaque n’avait pas été menée par le régime mais par des groupes rebelles pour noircir la réputation du régime, qu’en pensez-vous?
Oui, je m’en rappelle très bien. Je ne peux pas oublier ces moments quand j’ai vu des centaines de cadavres. J’ai des amis qui ont perdu leurs familles dans cette attaque.
Tous les pays savent que c’est le régime qui a employé les armes chimiques, je pense notamment aux images des satellites qui l’ont montré. Il a été possible aussi de le déduire de la direction des roquettes qui portaient le gaz sarin et comment elles sont tombées, en provenance de la montagne de Qasioun d’où le régime contrôle la capitale avec ses milices. Ensuite, le régime a proposé comme compromis la livraison à l’ONU de son arsenal chimique afin d’échapper à la punition de la communauté internationale. Pourquoi aurait-il livré son arsenal s’il n’était pas le responsable?

Depuis longtemps, c’est la Jaish el-Islam qui contrôle la région. On dit beaucoup de choses sur ce mouvement, il serait impopulaire, pouvez-vous donner votre avis.
Quand l’Armée de l’Islam s’est formée dans la Ghouta orientale, son but était de protéger les manifestations. Ensuite, après la libération de la zone, elle est devenue la seule force capable de repousser les assauts de l’armée du régime. Je dois du respect à cette armée car elle est formée des jeunes de ma ville, à part des déserteurs de l’armée du régime. Il est vrai qu’il y a certains problèmes, des erreurs sont commises, cela me paraît normal parce que c’est une armée récente. Cette armée a fait de nombreux sacrifices afin de protéger les habitants malgré ses moyens modestes, face à l’armée du régime qui tue et détruit l’homme, les plantes et les pierres.

Avez-vous un message à adresser à l’Europe?
Vos dirigeants sont complices de ce qui se passe en Syrie. Les grandes puissances agissent en fonction de leurs intérêts. Elles ont le pouvoir de mettre fin à ce malheur engendré par un régime qui a exporté le terrorisme vers l’Europe comme il l’a d’ailleurs déclaré Hassoun, le mufti du régime… Nous ne croyons pas que les dirigeants soutiennent la cause du peuple syrien.

Baudouin Loos

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