«Tant qu’Assad sera là, les réfugiés continueront à arriver»

Yahia Hakoum est arrivé en Belgique en 2012 à l’âge de 26 ans. Il nous avait accordé une interview en juin de cette année-là, où il racontait la révolution, la torture, le choix de l’exil. Nous avons retrouvé, quatre ans plus tard, un homme mûr, qui nous parle de sa famille, de son pays, sans cacher ses indignations ou ses espoirs.

Qu’avez-vous fait après votre arrivée en Belgique?

A partir de 2012, j’ai commencé des études ; j’ai d’abord essayé ici à Louvain-la-Neuve, mais j’étais en dépression post-traumatique, je n’étais pas très bien. Jusqu’au moment où je suis allé assister à une conférence au Parlement européen à Strasbourg, et, passant par l’université, j’ai rencontré un professeur libanais qui m’a demandé pourquoi je commençais en première année en Belgique alors que je pouvais faire un master d’études de Proche et Moyen-Orient directement en France. C’est ce que j’ai décidé de faire. Je rédige actuellement mon mémoire: «Les religions et le pouvoir, les idéologies politiques influencées par les religions peuvent-elles être démocratiques?».

Qu’est devenue votre famille?

En 2012, ma famille n’avait pas pris de position par rapport à la révolution. J’avais un frère de 25 ans, Youssef, qui travaillait dans les services de renseignement, dans un bureau important qui réunissait les informations de tous les services et rendait compte directement au président Bachar el-Assad. En juillet, il a fait défection pour aller rejoindre un groupe de l’Armée syrienne libre (ASL) dans notre village. Quelques jours plus tard, un hélicoptère envoyait des missiles sur notre maison, qui a été partiellement détruite. En juin 2013, Youssef a été arrêté, ils avaient interpellé un autre frère qui était à l’hôpital, et puis ils ont proposé un échange et il s’est rendu. Quelques mois plus tard, ils ont appelé la famille pour l’informer de son décès. On n’a jamais pu voir son corps.

Et le reste de la famille?

Après, tout le village, El Sahl, et ses environs près d’Ennabek, ont été libérés de la mainmise du régime, cela entre 2012 et 2014. Cette année-là, les miliciens du Hezbollah libanais sont arrivés dans la région, ils ont bombardé pendant un mois. Ce village de 10.000 habitants au départ a été quasiment rasé. Ma famille a dû quitter les lieux. Ma mère est réfugiée dans un camp à Ersal, au Liban (mon père est décédé depuis vingt ans). Au début, elle était avec mes deux sœurs, Assalia et Nada, mais comme mes autres frères ont été arrêtés, elles sont retournées en Syrie pour s’occuper des enfants. L’un de mes frères arrêtés, Mahmoud, était avec l’ASL. On croit qu’il est mort. Le troisième frère, Zakaria, est mort torturé à l’hôpital militaire 601 à Damas, je l’ai vu dans des vidéos montrant les traitements réservés aux prisonniers là-bas, c’est terrible. On n’a pas de nouvelles mais il est sans doute décédé également. Enfin, mon petit frère Ali, qui avait rejoint l’ASL, a lui aussi été tué par le Hezbollah dans les montagnes du Qalamoun. J’ai donc perdu quatre frères depuis le début de la révolution. J’ai encore trois frères. Naëf vit en Ukraine depuis très longtemps, Ahmed et Joum’a, deux juristes, vivent dans des camps de réfugiés à Ersal. Joum’a a combattu avec l’ASL jusqu’à ce que le manque de moyens financiers et d’armement l’a décidé à chercher refuge au Liban, fin 2014. Lui, c’est un débrouillard, au départ il avait une agence immobilière. Il saurait vendre de l’air. Il trouve des petits boulots à gauche et à droite. Mais c’est difficile pour eux, officiellement ils n’ont pas le droit de travailler, ils sont en situation irrégulière.

Quand vous revoyez votre trajectoire, vous vous dites quoi?

Je me pose parfois la question de savoir si j’aurais pu prendre d’autres décisions, si celles que j’ai prises sont les bonnes. C’est le frère Paolo (1), en fin 2011, qui a insisté auprès de moi pour que je quitte le pays, et il avait peut-être raison. Que serais-je devenu si j’étais resté au pays avec tous les malheurs qui se sont abattus sur ma famille ? Je serais peut-être en train de me ronger les sangs dans un camp de réfugiés ou, pire, j’aurais rejoint un groupe radical vu le manque de moyens de l’ASL. Heureusement, je suis en Europe, je peux faire des études – sur la radicalisation ! – et je pourrai peut-être participer à l’avenir des futures générations en Syrie. Depuis 2012, j’ai beaucoup mûri. Alors, j’étais très accablé par mes émotions. Désormais, je peux mieux raisonner. Grâce notamment à toutes ces personnes qui m’ont soutenu, qui ont supporté mes déprimes, mes colères, et d’abord Célia, ma copine française. Je voudrais citer ceux qui ont été présents pour moi ici en Belgique : Simone Susskind, Allessio Capellani et sa femme Françoise, sans qui je n’aurais pas pu continuer mes études, y compris au niveau financier ; et Bruno et Isabelle Eliat, qui m’ont accueilli les cinq premiers mois en Belgique. La journaliste indépendante Béatrice Petit m’a aussi bien aidé à mon arrivée. Sans ces personnes, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. La Belgique comptera toujours pour moi, même si j’ai mis 16 mois à obtenir le statut de réfugié politique. Et enfin la commune de Walhain, qui m’a aidé à trouver un logement. Je peux dire que je suis un Syrien qui a eu plus de chance que les autres. Je suis tombé sur des personnes formidables, engagées, qui m’ont fait confiance, qui ont pensé que je pouvais faire quelque chose pour mon pays, qui m’ont soutenu pour que je ne baisse pas les bras malgré le malheur qui avait envahi ma vie.

A vous suivre sur les réseaux sociaux, on voit vos indignations, pouvez-vous les résumer?

En Europe, les médias, souvent, répètent la propagande du régime syrien. Et j’observe une indifférence des sociétés civiles par rapport aux Syriens. On reconnaît qu’il y a eu une révolution en Egypte, en Tunisie, au Yémen, en Libye, mais pas en Syrie ! C’est un manque de respect par rapport aux sacrifices consentis par les Syriens. On ignore ces sacrifices pour ne parler que de Daesh et de ses dangers ! Les Syriens sont devenus des chiffres abstraits, tel nombre de réfugiés, d’immigrants, on ne voit pas toutes ces vies détruites par Assad puis plus tard aussi par Daesh. On ne parle que du monstre menaçant Daesh et on se fiche des massacres bien plus importants commis par le régime car on pense qu’il ne nous menace pas. Cela fait mal, car pour moi, l’Europe, c’est le paradis des droits de l’homme sur Terre. Cela m’a toujours révolté. Surtout quand je lis ou entends ces journalistes qui vont en Syrie répondant à des invitations côté régime et ne retiennent que la propagande sur les minorités menacées sans mentionner la majorité massacrée.

La France serait la dernière à dire ni Bachar ni Daesh…

Oui, elle est restée fidèle à sa ligne même si elle n’a pas pu faire grand-chose. Les Etats-Unis, je croyais en eux… jusqu’au massacre chimique dans la banlieue de Damas le 21 août 2013. Assad avait franchi la ligne rouge délimitée par Obama, mais il ne s’est rien passé. Ils ne veulent pas s’engager dans ce conflit. Ils considèrent qu’Assad n’est pas une menace. Pourtant, il y a quelques années, le grand mufti officiel a dit en discours public que si l’Occident attaquait le régime, il devrait s’attendre à ce que des bombes explosent à Paris, Londres ou Berlin. Certes, je comprends que Daesh soit considéré comme un grand danger, mais il l’est aussi et d’abord pour les Syriens. Les politiciens, en Europe, ne voient que la prochaine échéance électorale. En plus, il n’y a pas d’Europe mais 28 pays qui ont chacun leur politique extérieure. Certains gardent de bons contacts avec Assad.

Voyez-vous quelque espoir devant vous? Ce cessez-le-feu, ces pourparlers à Genève?

Pour négocier, il faut deux partenaires disposés à le faire. Assad est-il sérieusement prêt à négocier avec l’opposition ? Non ! Et les Russes non plus. En revanche, on a toujours dit que l’opposition était fragmentée mais ce cessez-le-feu montre qu’elle est capable de le faire respecter, malgré ses faiblesses. L’espoir reste pourtant. On le décèle dans ces manifestations qui ont repris à travers la Syrie depuis le cessez-le-feu. Ce sont des gens qui ont tout perdu, des membres de leur famille, leurs maisons, leur travail, et ils osent ressortir pour crier « Dégage ! » à Assad. Comme en 2011-2012.

Le régime dit que beaucoup de gens, les minorités mais pas seulement, le soutiennent…

Mais la peur de la radicalisation n’est pas cantonnée au camp d’Assad ! On la distingue bien du côté de la révolution aussi. Avec la différence que la révolution lutte contre les djihadistes, alors qu’Assad bombarde les révolutionnaires et les civils. Et il est soutenu par d’autres djihadistes, chiites ceux-là, qui viennent d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan, ce qui ne peut qu’accroître la radicalisation sunnite.

Que pensez-vous pouvoir faire à votre niveau individuel?

J’ai beaucoup servi de relais au message des activistes syriens sur le terrain, sans trop d’effet. Je vais essayer à partir de mes études de travailler à un plus grand projet, sur la culture musulmane, pour distinguer entre ce qui est culturel et religieux. Comment lutter contre l’idéologie radicale à partir de l’islam même. Le grand danger actuellement, ce sont ces deux millions d’enfants privés d’éducation, des proies faciles pour la radicalisation, je me sens de grosses responsabilités en ce sens. Mais je vais aussi continuer à tenter de sensibiliser les gens, à expliquer la situation, il faut porter la voix des Syriens, la voix de cette «révolution orpheline», comme l’a appelée le politologue libanais Ziad Majed dans son dernier livre.

Croyez-vous que les réfugiés qui arrivent en Europe y resteront?

En 2012, avec le père Paolo, on avait rencontré des responsables européens et on leur avait dit que s’ils ne faisaient rien contre Assad alors il allait falloir se préparer à accueillir entre cinq et dix millions de réfugiés. On l’a répété maintes fois, sans échos. Les gens voulaient se battre mais, sans armes et sans soutien, ils n’allaient pas rester là sans autre solution que de mourir. Ils ont préféré partir. Y compris en risquant de périr noyés. Maintenant, l’Europe essaie de vendre son problème à la Turquie en offrant des milliards d’euros, mais est-ce la solution? Les Syriens trouveront d’autres moyens pour arriver en Europe. Il faut mettre fin à la cause du drame, pas tenter de gérer ses conséquences. Tant qu’Assad est là, tant qu’il bombardera massivement, vous aurez des arrivées massives de réfugiés. Ce n’est pas compliqué à comprendre mais les dirigeants ne veulent pas ouvrir les yeux. Ils sacrifient les valeurs européennes au nom de la peur des djihadistes. Si c’est cela l’Europe,plein d’Hitler risquent de surgir!

Propos recueillis par Baudouin Loos

1. Le père Paolo Dall’ Oglio, jésuite qui vit en Syrie depuis des décennies, n’a jamais cessé de dénoncer les crimes du régime. Il a disparu à Raqqa en juillet 2013 alors qu’il tentait d’intercéder en faveur de prisonniers détenus par «l’Etat islamique».

 

RAPPEL: Les propos du même Yahia Hakoum tels qu’il nous les avait livrés le 13 juin 2012:

« Ma seule arme c’est la parole »

Il s’appelle Yahia Hakoum. Il a 26 ans. Il vient d’une petite ville de 70.000 habitants appelée Ennabek, entre Damas et Homs. Après bien des péripéties, il a pu gagner la Belgique en février ; il avait quitté son pays le 1er novembre pour le Liban puis l’Egypte. Ici, l’UCL lui a offert le minerval.

« A Ennabek, cela a commencé en juin 2011, explique-t-il. Des manifestations tout de suite durement réprimées. Dès mars, moi j’avais été arrêté et détenu pendant 27 jours et torturé par tous les moyens imaginables. C’était l’enfer. Pendu par les pieds, torturé à l’électricité. J’ai perdu 30 kilos. Des enfants étaient torturés. Des femmes aussi. Des vieux. Il y avait ce gamin dont le dos était cassé, il était sur une civière dans le couloir de la prison. Il faisait ses besoins sur lui ; chaque fois qu’un bourreau passait près de lui il lui assenait un coup. »

Jusqu’à ce que l’exil apparaisse comme la seule solution. « J’ai refusé de travailler pour les services secrets. J’ai été relâché mais réarrêté pour un jour et à nouveau torturé. Un avocat ami a disparu, on ne l’a jamais revu. Deux de mes amis ont été abattus chez eux, balles dans la tête. J’ai compris que je devais partir. »

« Une balle dans la tête »

Yahia Hakoum sait pourquoi les premiers soldats ont déserté. « Je suis d’un village à l’entrée d’Ennabek d’où le premier soldat tué était originaire. Quand le corps d’un second soldat mort est arrivé au village, on a exigé d’ouvrir le cercueil. Il avait une balle dans la tête. On est alors allé ouvrir le cercueil du premier soldat : il avait subi le même sort. C’était clair : ils avaient refusé d’obéir aux ordres de tirer dans la foule, et on les avait froidement abattus. La grande majorité des soldats proviennent de villes et village sunnites. Ennabek est sunnite à 99 %. »

L’avenir ? Une guerre civile ? « Le régime fait ce qu’il peut pour confessionnaliser le conflit. Il croit qu’il pourra régler la révolte par la violence. Il tuerait un million de personnes s’il le faut. Mais il n’y aura plus de retour en arrière après ces 15.000 morts, après ces massacres. Les gens veulent continuer jusqu’au bout, jusqu’à la chute du régime. »

Malgré tout, Yahia Hakoum croit encore à une issue non violente. « Moi je crois qu’un succès reste possible par des moyens pacifiques : la semaine dernière, 937 manifestations ont été organisées à travers le pays. La majorité des citoyens n’a pas pris les armes. Un départ de Bachar est possible si la communauté internationale met une pression suffisante sur lui, qu’on lui coupe l’approvisionnement en armes. Si on impose des zones protégées, 15 millions de Syriens descendront dans la rue ! La grève générale pendant six jours des commerces du centre de Damas après le massacre de Houla est très importante, elle montre que la classe bourgeoise ne soutient plus les crimes du régime et va se tourner vers la révolution. Damas a basculé ! »

Yahia Hakoum n’a plus peur de dire son nom. Même si sa famille, dont ses dix frères et sœurs, est restée au pays. « Ma seule arme c’est la parole. Je dois parler. Mes amis en Syrie me disent de témoigner. Tous les Syriens sont de toute façon en danger de mort… »

BAUDOUIN LOOS

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