Moncef Marzouki: «La contre-révolution l’a emporté!»

L’ex-président Moncef Marzouki dénonce avec force ce qu’il considère comme les dérives du pouvoir actuel : la corruption et la torture. Il estime que la coalition gouvernementale réunit des partis qui se sont réconciliés contre la révolution de 2011.
Président de la République entre 2011 et 2014, l’ancien opposant Moncef Marzouki, qui fut battu par le vétéran Béji Caïd Essebsi au second tour il y a deux ans, n’a pas quitté la politique. Il nous a reçus dans les locaux de son nouveau parti à Menzah 6, dans la banlieue tunisoise.

Avez-vous songé à prendre votre retraite?

J’avais espéré pouvoir prendre une retraite studieuse, écrire des livres, donner des conférences. Je suis resté silencieux pendant un an. Mais je ne peux plus me taire. Ce n’est pas possible. Ils reviennent! Et toujours aussi féroces. Je ne peux pas laisser le pays à ceux qui s’adonnent à la corruption et à la torture! La même morgue, la même insolence, c’est insupportable ! C’est un combat à mener jusqu’à la dernière minute. J’étais un président citoyen entre 2011 et 2014. Maintenant, je suis juste un citoyen et je me bats comme tel. 300 gamins sont morts en 2011 pour la révolution. 2.000 ont été blessés. Tout ça pour rien?

Ce qui m’accable, c’est que la contre-révolution l’a emporté. Nous vivons la restauration de l’ancien régime ! Avec des gens comme le président Béji Caïd Essebsi qui étaient au service de la dictature. Ces forces politiques ont instrumentalisé la démocratie et notamment les médias en usant de nos imperfections et du syndrome des attentes déçues. Maintenant, ils cherchent à vider la Constitution de ses valeurs, notamment en promouvant une loi sur la réconciliation qui exonère la corruption. Ainsi le vol de quelques dinars est puni de prison alors que le détournement de milliards de dinars vaut l’amnistie. La corruption jouit maintenant d’une couverture démocratique. C’est totalement inacceptable.

Comment jugez-vous les choix de votre ancien partenaire, Ennahda?

Cette restauration est facilitée par Ennahda qui est dans la poche du nouveau régime. Les anciens ennemis se sont réconciliés contre la révolution. Or, c’est la corruption qui est à la base de la révolution. Les gens n’en pouvaient plus. J’aurais dû me montrer plus ferme s’agissant de la corruption. Et exiger la même chose d’Ennahda. Mon erreur a consisté à penser que ce parti resterait fidèle à la troïka, avec deux partis laïques honnêtes. Mais non, dès l’été 2013 (et le coup d’Etat en Egypte contre les Frères musulmans), j’ai commencé à subodorer qu’Ennahda s’allierait avec l’ex-régime de peur que le syndrome de l’Egypte ne s’impose en Tunisie. Et maintenant, depuis 2015, Ennahda est allié avec Nidaa Tounès, qui est un parti qui constitue une couverture politique de l’ancien système.

Comment comptez-vous vous battre?

A travers l’action de mon nouveau parti politique, le Mouvement du peuple citoyen. Je veux promouvoir un maximum de jeunes, ce n’est pas le combat d’un individu.

Comment expliquez-vous que la Tunisie soit le pays d’où partent proportionnellement le plus de jeunes vers le djihad?

Ce sont tous des enfants de Ben Ali! Ils sont nés entre 1989 et 1995. C’était une dictature extrêmement répressive, violente et mafieuse. La société, très politisée, a réagi de manière hétérogène. Tout un courant a lutté par des moyens démocratiques ; et d’un autre côté on a développé des réflexes de rejet qui se sont traduits par la violence djihadiste, d’autant que le régime était perçu comme anti-islam. La première attaque djihadiste, contre la synagogue de Djerba, date de 2002, et il y a eu ensuite d’autres prémices. La réponse de type Daesh a encore beaucoup d’avenir. Surtout quand on voit le retour de la dictature en Egypte, le maintien de Bachar el-Assad en Syrie. Les «printemps» sont les ennemis de Daesh, qui a tenté de torpiller la révolution par le terrorisme. Terrorisme et dictature se nourrissent mutuellement. J’ai beaucoup réfléchi durant mon mandat à une stratégie globale contre le terrorisme, qui inclut des facteurs très complexes et passe par la lutte pour le développement économique, contre la corruption, la torture, et aussi par la rééducation, par le dialogue avec les salafistes. On m’a reproché d’en avoir reçu à la présidence, mais c’était justement dans le cadre de cette stratégie. C’est un combat difficile, à long terme. Le régime actuel a jeté tout cela aux orties et impose le retour à la répression à la Ben Ali, des techniques qui ont montré qu’elles mettaient de l’huile sur le feu. On n’apprend pas de nos erreurs et cela m’accable.

Durant votre mandat, la torture n’a pas été éradiquée…

A l’époque, je disais aux chefs de la sécurité qu’on ne vaincrait pas le terrorisme par la torture et que je ne la couvrirai jamais. On a d’ailleurs assisté à une baisse fantastique des cas de torture. Je demandais à Radhia Nasraoui, l’avocate spécialisée, de me procurer des cas. Elle ne me donnait pas de dossiers ! Dès mon départ, les cas se sont multipliés. On se montre incapable de juger les anciens tortionnaires, qui restent impunis. Et l’actualité inquiète, comme le cas de ce Hamza, 15 ans, qui a été tué par la police à Enfidha, en janvier. Il avait été tabassé dans un fourgon, et il est décédé le lendemain. Je ne me suis pas battu pendant 30 ans pour que la police tue des gamins.

Cela fut-il une erreur de prendre le poste de président de la République en 2011 alors que l’essentiel des pouvoirs était dévolu au Premier ministre (du parti islamiste Ennahda)?

Ce partage du pouvoir était imposé par le scrutin du 23 octobre 2011, la première élection libre de notre histoire, qui avait vu Ennahda emporter 89 sièges et mon parti 29. Nous avons donc fait une « troïka » avec un troisième parti qui avait une vingtaine de sièges. C’était inédit dans l’histoire du pays. Elle a engendré pour moi beaucoup de frustrations. J’aurais voulu qu’on procède à des élections municipales mais Ennahda n’a pas accepté. Nous n’avons pas avancé en matière de justice transitionnelle non plus, ni dans la lutte contre la corruption. Mais au bilan, la colonne positive n’est pas vide, malgré la situation économique difficile, la contre-révolution en marche et l’environnement comme la Libye : le pays s’est doté d’une nouvelle constitution consensuelle, il a tenu de nouvelles élections en 2014, et la paix civile a été maintenue. Hélas, nous n’avons pas pu régler les problèmes socio-économiques, mais qui aurait pu le faire?

​Propos recueillis à Tunis le 27 avril 2016 par Baudouin Loos

Une version de cet entretien légèrement plus courte a été publiée dans Le Soir du 3 mai 2016.

Cette entrée a été publiée dans Non classé, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Les commentaires sont fermés.