Retour sur l’affaire «Le Soir-Jacquet»

Une brouille entre Le Soir et une correspondante. Un post sur Facebook qui devient viral. Retour sur une affaire peu banale.

Ce qui est devenu «l’affaire Vinciane Jacquet-Le Soir» a suscité l’émoi sur les réseaux sociaux ces 20 et 21 mai. Pour résumer le «pitch» allégué, la correspondante du Soir au Caire, remerciée parce qu’elle n’avait pas écrit les articles «à sensation» exigés, est devenue une héroïne louée par tous, la sainte journaliste aux valeurs pures répudiée par le méprisable journal à sensation. L’image est dévastatrice. Qu’en est-il exactement?

Je vais m’exprimer à la première personne. Car cette affaire me concerne à plusieurs titres. Je suis journaliste au Soir, membre du service Monde depuis 1990, et je couvre le monde arabe depuis lors. En outre, lorsque Delphine Minoui, notre correspondante au Caire, a nous a annoncé l’an dernier qu’elle quittait l’Egypte pour la Turquie, c’est moi qui ai recommandé Vinciane Jacquet pour reprendre la fonction. Je ne connaissais pas vraiment Vinciane, une journaliste de 31 ans qui n’avait pas encore énormément d’expérience mais elle m’a contacté le 1er juin et les articles qu’elle m’avait envoyés m’avaient convaincu (elle est en outre, au départ, surtout une brillante photographe de presse). Nous nous sommes rencontrés une fois à Bruxelles en septembre et le courant passait bien. Et, d’ailleurs, les quelques articles que nous avons publiés d’elle (cinq ou six, dont une pleine page) donnaient entière satisfaction. Je savais par ailleurs sa frustration de voir la majorité de ses propositions ne pas être avalisées, c’est hélas ! le lot d’un grand nombre de pigistes.

Ce jeudi, la terrible nouvelle du crash de l’Airbus d’Egyptair tombe brutalement. Vinciane réagit très vite, nous propose de couvrir l’événement vu du Caire et elle se rend d’initiative à l’aéroport. D’où elle envoie quelques tweets dont celui-ci :

Vinciane Jacquet ‏@VincianeJacquet  19 mai
From #Cairo airport: a young Egyptian woman is crying & calling aft her mom. We r still waiting 4 French families 2 arrive #EgyptAir #MS804

Je signale juste au chef de service, Maroun Labaki, qu’elle est sur place. Moi, je suis très occupé ce jour-là. On m’avait demandé d’écrire un papier expliquant en quoi l’Egypte et la France, si l’hypothèse d’un attentat djihadiste devait s’avérer, constituaient des cibles privilégiées. Et je rédigeais également un commentaire sur la nomination d’Avigdor Lieberman au poste de ministre israélien de la Défense. Bref, j’étais accaparé par mes papiers. Je partais le lendemain matin en vacances, d’où je rédige ces lignes avec quelque retard.

Car donc, entre-temps, la polémique a pris son envol et les réseaux sociaux se sont enflammés après la diffusion d’un post assassin de Vinciane sur Facebook, son «Attention: pavé colère», comme elle l’a titré.

J’ai tenté de retracer a posteriori le plus clairement possible le fil des événements.
Il ressort de l’examen des mails échangés par Vinciane et Maroun que le second a demandé si elle pouvait faire des papiers sur deux sujets: «1. Réactions en Egypte, y compris tristesse à l’aéroport, etc. 2. Est-ce qu’Egyptair a des procédures de sécurité particulières, des agents de sécurité à bord, etc.?»
Vinciane répond que les familles ne sont pas accessibles et que si c’est un attentat ce sont les procédures à Paris qu’il faut examiner. Maroun insiste, disant que même des papiers de taille modeste conviendraient. Elle répond, en gros, que ce n’est pas possible pour le jour même.

Pas d’article de Vinciane, donc. Le Soir publie le lendemain deux pages, les 2 et 3, dont un papier de Samuel Forey, correspondant au Caire du Figaro, journal avec lequel nous avons des accords de collaboration.

Le lendemain, Maroun envoie un message à Vinciane pour annoncer la fin de la collaboration, constatant qu’elle doit être la seule correspondante au Caire à n’avoir rien écrit… Et que l’incident montre qu’elle n’est «pas totalement opérationnelle, ou pas encore».

Et elle répond un long mail évidemment amer, reprochant au chef de service d’avoir
demandé «2 “angles” précis, sans volonté d’en accepter aucun autre, et pour lesquels je vous ai informé de mon impossibilité de traiter dû au manque d’informations.
Je vais passer sur votre insistance déplorable à parler de “la tristesse des familles”. Ce qui est plus déplaisant pour moi, et non professionnel, est que vous ne prêtiez pas attention à ce que je vous dis, uniquement dans le but d’avoir un article à tout prix, fût-ce au mépris de la déontologie qui est de nous appuyer sur des faits. Sur ce sujet très précis, je n’invente pas les confidences de familles que je ne peux pas voir, et je ne mets pas en cause la sécurité d’une compagnie aérienne quand la cause de l’accident n’est pas définie. Je ne fais pas dans le journalisme de sensation, mais dans le journalisme d’information. Peut-être que Le Soir devrait modifier sa ligne éditoriale…»

Voilà pour les faits. Suivra donc le post de Vinciane devenu viral sur Facebook.

La description de la commande du Soir comme découlant d’une ligne éditoriale de journal à sensation laisse pantois. Vinciane se rend spontanément à l’aéroport (initiative pertinente, évidemment) ; elle tweete d’ailleurs à propos d’une Egyptienne qui pleure un être cher. Suit cette commande, que je redonne pour mémoire :
1. Réactions en Egypte, y compris tristesse à l’aéroport, etc.
2. Est-ce qu’Egyptair a des procédures de sécurité particulières, des agents de sécurité à bord, etc.?
Précision sur ce second point: des rumeurs disaient que, depuis le détournement d’un avion égyptien vers Chypre il y a quelques mois, les autorités égyptiennes avaient décidé de placer dans les avions d’Egyptair des agents de sécurité.
Peut-on réellement déduire de cette commande que Le Soir cherche à privilégier l’émotion voire la sensation? Je pense honnêtement que la réponse est négative.

Je lis ensuite dans un article du Figaro que dans une réponse à une réaction sur son mur Facebook, Vinciane écrit ceci :
«Si tu savais le nombre de sujets qu’on propose sur le massacre des droits de l’Homme en Egypte, les disparitions forcées, la torture, et pour lesquels on reçoit un refus. Parce que ‘on en a trop parlé’ ou ‘le bureau peut le faire’»

Et là, je suis éberlué. En charge du monde arabe (et d’Israël) depuis plus de deux décennies et demie, je suis bien placé pour dire que les droits de l’homme occupent une place majeure dans notre couverture. Des dizaines de milliers de lecteurs peuvent en attester. Comme d’ailleurs pourrait aussi en témoigner, pour le cas de l’Egypte, le responsable de presse à l’ambassade d’Egypte à Bruxelles, souvent désespéré par nos dénonciations. Vinciane a proposé des papiers sur ces sujets et on en a publié l’un ou l’autre. Je me souviens même lui avoir demandé de ne pas prendre trop de risque car une épée de Damoclès sous la forme d’une possible expulsion plane au-dessus de la tête des correspondants dans l’Egypte de Sissi.

Le fait est que, quand le titulaire d’un dossier peut faire un papier de Bruxelles, on le privilégie par rapport au correspondant (puisque celui-ci devra être payé – mal payé, c’est vrai) sauf si ce dernier peut donner des infos, angles ou témoignages utiles que l’on serait en peine d’obtenir au siège du journal.

Reste, dans l’enchaînement des choses jeudi et vendredi, à examiner la réaction du Soir. Autrement dit: fallait-il remercier Vinciane Jacquet?
C’est une question où s’entrechoquent les sensibilités individuelles et les impératifs professionnels. Certains auraient choisi de réagir moins sévèrement. D’autres pensent que notre correspondante a montré des limites dommageables au bon fonctionnement de la rubrique, qui justifient la fin de la collaboration. En tout état de cause, faire au Soir et à sa rubrique Monde un procès en sensationnalisme sur la base des éléments de cette affaire me paraît de mauvaise foi.

Baudouin Loos

 

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