Abbas Fahdel: «J’ai fait ce film par devoir»

Le réalisateur franco-irakien Abbas Fahdel a filmé sa famille en Irak avant et après l’invasion américaine de 2003. Le résultat: Homeland, Irak année zéro, un film de cinq heures et demie d’une ampleur humaine exceptionnelle. De passage à Bruxelles récemment pour la diffusion de son film au cinéma Nova, Abbas Fahdel nous a accordé un entretien (voir aussi le résumé du film après l’interview).

• Pourquoi avoir tourné Homeland ?
• Quand je suis allé dans ma famille fin 2002, on savait à quasi 100% que la guerre (l’invasion de l’Irak par une coalition emmenée par les Américains, NDLR) allait avoir lieu, c’était une évidence, c’était imminent. Tout le monde s’opposait à la guerre mais on savait qu’elle aurait lieu car (le président américain) George Bush la voulait en prétextant des mensonges et personne ne pouvait s’y opposer. Je suis reparti pour Paris en février avant qu’elle ne se produise. En 1991, lors de la première guerre du Golfe, j’étais étudiant à Paris, les communications étaient coupées avec l’Irak et j’avais été très inquiet à propos du sort de ma famille. Je ne voulais pas revivre cela. Je me suis dit que cette fois je devais être parmi les miens là-bas. Cela a constitué ma première motivation de retourner en Irak. La seconde, c’était la question que je me posais: que faire? Je ne suis pas soldat. Je suis réalisateur, donc, ma réponse a été: filmer, filmer tant que c’est possible, filmer ce qui allait disparaître. J’avais une vision apocalyptique de ce qui allait arriver. On ignorait ce qui allait se passer. Par exemple, dans l’avion qui m’amenait à Bagdad, j’avais le journal Le Monde, et en première page il y avait un article qui parlait d’une nouvelle arme américaine capable de tuer les gens sans détruire les immeubles. Était-ce vrai ou de la propagande ? En tout cas, c’était dans Le Monde! Et ces armes de destruction massive qu’on accusait l’Irak de posséder: je me disais que si Saddam les avait vraiment il allait les utiliser et que les Américains, en réaction, allaient rayer le pays de la carte. Ils ont bien utilisé l’arme atomique en 1945 contre le Japon. Je pensais que Bagdad allait subir le sort de Hiroshima!

• Mais pourquoi choisir ce prisme exclusif de la famille?
• Parce que je voulais raconter l’Irak. C’est quoi l’Irak? Des gens! Pas ce qu’on voyait dans les médias occidentaux, ces abstractions, ces experts sur toutes les chaînes devant des cartes, qui disaient «Là sont cachées les armes interdites», qui parlaient de quatrième armée du monde, etc. On n’évoquait pas du tout l’Irak que je connaissais, c’est-à-dire 25 millions d’Irakiens, absents des plateaux. L’idée c’était de montrer les Irakiens dans leur intimité, et le plus simple c’était ma famille.

• Que leur avez-vous dit?
• Je leur ai dit que j’allais faire un film sur les Irakiens. J’avais à l’époque la plus petite caméra semi-professionnelle de reportage qui existait, une Sony PD-150, mais elle n’était pas petite comme un smartphone d’aujourd’hui et si vous ajoutez le micro, cela ne passait pas inaperçu. C’était donc dangereux, je ne pouvais pas passer pour un touriste.

• C’est d’ailleurs étonnant que, sous Saddam, vous ayez pu filmer dans un marché populaire…
• On nous a arrêté plusieurs fois, je ne le montre pas dans le film. On risquait la peine de mort pour espionnage! Entrer en Irak avec un passeport étranger, avec une caméra et sans autorisation, c’était la peine de mort. Un mois avant que je commence à tourner, un journaliste anglais d’origine iranienne avait été arrêté en train de prendre des photos, jugé, condamné et pendu, malgré les appels internationaux en sa faveur! Pourquoi cela ne m’est pas arrivé? Ce qui m’a sauvé, c’est l’acteur qui m’accompagnait tout le temps à l’extérieur, Sami Kaftan, une vraie star en Irak. Quand les gens de la sécurité me voyaient avec lui, ils pensaient que je faisais un film avec lui ou sur lui pour la télévision officielle, forcément. Quand on était arrêté, il intervenait. Les gens de la sécurité se faisaient photographier avec lui et c’était bon! Les risques pris ne sont pas le sujet du film donc je n’en parle pas.

• On parle peu dans les critiques de votre film – par ailleurs dithyrambiques – des nombreuses annotations qu’on y décèle qui concernent le régime de Saddam Hussein…
• Vous avez raison, c’est peut-être parce que c’est trop fin pour être compris par les journalistes ! (rires). Ou parce que leur préoccupation c’est la guerre. Puisque vous avez visité l’Irak plusieurs fois durant l’époque de Saddam, vous savez ce que c’était de vivre sous ce règne: liberté d’expression inexistante, impossibilité de critiquer le régime, la moindre critique, même d’un enfant, impliquait la punition de toute la famille. Devant ma caméra, il était donc hors de question que ma famille s’exprime sur ce sujet et si cela s’était produit je ne l’aurais pas enregistré. Mais il y a des phrases qui se sont échappées, que j’ai découvertes au cours du montage et gardées dans le film. Par exemple, pendant un discours de Saddam à la télévision, on montre des manifestations contre la guerre à l’étranger, une de des filles de mon beau-frère dit: «Ah ils sont libres de manifester», et son frère répond: «Oui, c’est pas comme chez nous». Si j’avais entendu cette réflexion à l’époque, je l’aurais effacée, car je devais sortir du pays avec mon matériel et la censure pouvait tomber dessus. Ou mon neveu Haidar chez le coiffeur, qui dit que ce sont les mauvais élèves qui adhèrent à l’organisation de jeunesse «les Lionceaux de Saddam» pour réussir leur année. Ce sont de petites réflexions comme cela et ce que l’on voit, comme les chansons à la télé à la gloire de Saddam que les Irakiens devaient subir quotidiennement, sachant qu’il n’y avait que deux chaînes, la chaîne officielle et celle de la jeunesse, dirigée par le fils de Saddam. Vous êtes le premier à me faire cette remarque. Parfois il y a des gens qui me disent «Mais pourquoi votre famille regardait-elle Saddam à la télé sans réagir!» (rires) Déjà, dans la seconde partie, j’explique ce phénomène. Les gens ne savent pas, ici, ce que c’était de vivre dans ce genre de dictature, pire encore que celle de Bachar el-Assad. Même les photocopieuses étaient interdites!

• Vous n’étiez pas sur place au moment de l’invasion américaine…
• Non. J’avais commencé à filmer en 2002, j’ai fait trois voyages à cette période. L’idée c’était de filmer la guerre, mais elle n’arrivait pas! Je devais rejoindre ma femme à Paris (elle allait accoucher). En mars 2003, je suis rentré en France et, trois jours, après la guerre a commencé. C’était compliqué pour revenir en Irak et trois semaines plus tard c’était déjà fini. On voit ce que j’ai découvert en arrivant. Les vols sur Bagdad étaient suspendus donc j’ai dû y aller par la route via Amman, en Jordanie. Par taxi, pour mille dollars. Une route très risquée, la route de la mort, disait-on en raison des pillards.

• Vous rentrez dans votre famille, puis vous y restez combien de temps?
• De mars 2003 à juillet, au décès de mon neveu Haidar qu’on voit beaucoup dans le film. Les grands attentats n’avaient pas encore eu lieu, il y avait encore un certain espoir. On voit les prémices du chaos, l’apparition des bandes armées, etc., mais Al-Qaïda n’était pas encore installé.

• Dans votre famille comment a-t-on réagi à la fin brutale du régime de Saddam?
• L’une de mes nièces donne la réponse dans le film: «C’est vrai qu’ils nous ont débarrassé de Saddam, dit-elle, ça, mais ce sont des occupants étrangers». Il y avait cette ambivalence. Mais, les premières semaines, malgré les bavures américaines, le sentiment qui dominait c’était le soulagement de tous les Irakiens d’être sortis de cette dictature. L’espoir existait que l’Irak, enfin, allait devenir un pays normal, une démocratie, que l’embargo allait être levé, que la violence allait disparaître, l’électricité revenir. Maintenant, on sait que non seulement tout cela n’est pas arrivé mais la situation a bien empiré

• Malgré le chaos, avez-vous été surpris de voir surgir des entrailles du peuple irakien des gens comme Baghdadi (le fondateur de Daesh)?
• Dans le film, on voit quelqu’un dont les Américains ont détruit la maison. Devant les ruines, il jure: «Si je vois un Américain, je le tue!». Il y a cette dame dont un sniper US a tué son fils. Elle clame que si on lui donne une arme elle ira le tuer. Ils n’ont rien fait. Mais vous multipliez cela par des centaines de milliers de cas et que dix mille passent à l’acte, on y est! Il existait donc les prémices de cette violence-là. Les Américains avaient imposé un état de chaos permanent en Irak, il n’y avait plus de police, plus de sécurité. Je montre dans le film mes neveux et nièces dehors, mais c’est parce que je leur avais demandé de sortir : jamais, ils ne seraient sortis seuls. Tout enfant qui sortait était en danger. Les Américains ont fait la guerre pour amener la démocratie ? En tout cas, le résultat ce fut le contraire.

• Depuis la sortie de votre film, mois après mois, le monde entier le découvre et s’émerveille, vous êtes couvert d’éloges partout. Comment expliquez-vous ce phénomène, vous êtes étonné?
• C’est incroyable. Et c’est en effet partout, même en Amérique latine, où c’est devenu un film culte. En France, plus de 40.000 personnes l’ont vu, ce qui est très rare pour un documentaire, qui plus est de près de six heures! Il sort en VOD, en DVD et c’est aussi un succès. Je me suis beaucoup interrogé et j’ai deux explications principales. La première c’est que les gens découvrent qu’ils ont été bernés, que la guerre qu’on leur avait vendue, les armes de destruction massive, etc., l’occultation de millions d’Irakiens qui n’étaient pas des sauvages mais des gens normaux avec des enfants qui se lèvent le matin, qui vont à l’école, des jeunes filles qui vivent des histoires d’amour, des naissances, etc. La longueur importante du film (5h30) donne au spectateur le temps de penser, il en sort avec l’impression d’avoir vécu avec une famille irakienne qui lui devient très proche et qui subit un malheur. C’est comme si vous étiez invité dans une maison, que vous étiez adopté par la famille, que vous vous sentiez en totale empathie avec elle et que vous subissiez avec elle une injustice. Du coup, vous êtes affecté.
Cela m’amène à la seconde explication: les gens ne vivent pas le film comme un film, comme une œuvre artistique, mais comme une expérience de vie. Je reçois beaucoup de messages me disant: «Ce film a changé ma vision du monde, il m’a bouleversé»

• Mais vous faites aussi l’unanimité des critiques!
• Oui, je suis cinéaste, c’est un film de cinéma. Mais c’est apparemment plus important au niveau humain que le fait que cela soit réussi d’un point de vue technique et artistique. Le distributeur français a dit une phrase assez belle: «Ce film nous montre le chemin possible vers une humanité partagée». C’est peut-être ce qui explique les réactions enthousiastes des gens.

• Durant le montage, que vous faites à partir de 2013, dix ans après avoir filmé, vous vous rendez compte que votre neveu Haidar, qui meurt à la fin, s’impose comme le personnage central du film…
• Pendant le tournage, fait dans le quotidien, je n’avais pas compris cela. C’est en voyant les rushes que je me suis rendu compte que Haidar était très présent, qu’il allait devenir le personnage principal du film. D’ailleurs, la première séquence du film c’est la fin. Tout le film se fait pour arriver à cette fin.

• Votre famille n’a pas vu le film…
• C’est difficile pour eux, je ne sais pas s’ils le verront. Peut-être les enfants finiront par le voir, mais pas les parents, c’est trop dur. Par l’intermédiaire de mon frère sur place – moi je n’ose jamais parler avec ma sœur et son mari du film et de leur enfant décédé – je sais qu’ils suivent l’actualité du film sur Facebook, ils voient les commentaires du monde entier, comment les gens se sont attachés à Haidar. Donc, selon mon frère, c’est un peu un soulagement, comme si Haidar n’était pas mort pour rien. Il est un peu l’image du martyre du peuple irakien. Ce n’était pas prévu. D’ailleurs, quand j’ai fait le film, j’étais persuadé que personne ne le verrait. Même Arte, la seule télévision c apable d’envisager de diffuser un film d’une longueur atypique, et mes producteurs habituels m’ont dit que l’idée du film était intéressante mais que ce n’était pas un projet faisable, exploitable. Je l’ai donc produit seul.

• Pourquoi?
• Je l’ai fait par devoir quand j’ai vu les images que j’avais tournées. Je me suis dit que je n’avais pas le droit de ne pas les montrer. On voit d’ailleurs dans le film ce qu’il est advenu de la mémoire audiovisuelle du pays réduit à néant (le bâtiment a été complètement ravagé et pillé en 2003, NDLR). Et moi j’avais 120 heures de rushes. Qui montrent un moment historique : le moment où l’Irak bascule de la dictature au chaos. Un chaos qui a entraîné le monde entier, comme on le voit maintenant même à Paris ou à Bruxelles. C’est le résultat de la boîte de Pandore ouverte par les Américains en Irak en 2003. Et moi j’avais filmé cela à hauteur d’une famille irakienne, à la hauteur de femmes et d’enfants, j’étais le seul à l’avoir fait, j’ai senti que je n’avais pas le droit de cacher ce que j’avais filmé. Il y a trois ans, je me suis enfermé chez moi, j’ai passé mon temps à monter le film, puis à le sous-titrer. Finalement, je suis content que les télés aient refusé mon film ! J’aurais dû accepter des compromis comme pour mes deux premiers films documentaires. Mais je crois que mon film vivra longtemps. Même si moi je ne l’ai pas vu souvent en entier. Deux fois seulement. C’est trop dur. Je pleure. J’y vois des fantômes. Haidar, bien sûr, mais d’autres qui ne sont plus là aussi.

Propos recueillis à Bruxelles le 10 septembre 2016 par Baudouin Loos.

 

« Homeland », ce film qui pénètre les consciences 

Une affaire singulière au départ. Et un chef d’oeuvre à l’arrivée. Mu par un irrépressible besoin de témoigner, Abbas Fahdel, un cinéaste franco-irakien, était retourné dans son pays natal peu avant l’invasion américaine de mars 2003. Filmer sa famille, presque que sa famille. Ce qu’il fait. Mais l’invasion se produit tandis qu’il est rentré à Paris. Il retourne alors peu après à Bagdad, retrouve sa famille. Filme encore. Son cher neveu Haidar perd la vie quelques semaines plus tard, victime d’une balle perdue, et Abbas Fahdel, comme toute sa famille, frappé de stupeur et d’affliction, oublie son projet de film.

Dix ans plus tard, chez lui à Paris, le cinéaste regarde quelques rushes de l’époque. Il tressaille. Mais oui, c’est évident, ce film doit se faire ! Il se fera. Sans aide, sans producteur, sans techniciens. Et cela donne Homeland, Irak année zéro. Cinq heures et demie d’une intensité inouïe. Comme l’a dit quelqu’un, «ce film pénètre les consciences». Cela peut sembler osé de l’affirmer et pourtant le constat s’impose : aucun spectateur, cinéphile ou pas, spécialiste du monde arabe ou non, n’en sort indemne.

Homeland est un choc. Un choc lent, insidieux. Qui prend aux tripes. Titille les sentiments. Ebranle les idées reçues. Convoque l’émotion puis la conscience. C’est une oeuvre monumentale. Par son format même, sûrement, mais plus encore par son amplitude morale. Abbas Fahdel l’ignorait en le montant. Les spectateurs le lui ont dit. Par acclamations.

Le documentaire se présente en deux parties. Avant la guerre, et après. Au travers du prisme choisi : la vie quotidienne dans une famille, celle du réalisateur. C’est un «Striptease» familial sur fond d’angoisse collective: les Irakiens savent, résignés, que leur pays va être envahi. On creuse un puits pour avoir de l’eau, on calfeutre les fenêtres, on achète des vivres. On vit. Avant, peut-être, de mourir. Avant, en tout cas, l’irrémédiable chaos charrié par les erreurs de l’occupant américain. L’Irak – et même le monde – en paie toujours les conséquences.

Haidar, onze ans, le neveu d’Abbas, crève l’écran. Futé, rusé, charmant. Tout le monde l’adore dans la famille. Il en sera la première victime – on l’apprend rapidement, mais tout le film s’écoule vers ce destin final tragique. Sa disparition explique pourquoi le film aurait pu ne jamais exister. Un film qui nous montre la guerre comme jamais auparavant. Qui nous montre les Irakiens comme personne n’avait tenté de le faire jusqu’ici. Sans cacher la réalité d’une infâme dictature, puis les fautes d’un occupant arrogant. Une oeuvre certes donc politique mais surtout profondément humaine.

B. L.

Le cinéma Nova, à Bruxelles, présente le film en deux parties jusqu’au 16 octobre. Pour les horaires: www.nova-cinema.org/

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