Maroc: “Le roi ne tolère que ceux qui sont à sa botte”

Les élections législatives au Maroc ne soulèvent généralement pas les passions. Car, se dit-on, elles n’apporteront de toute façon aucun changement politique majeur. Est-ce encore le cas du scrutin de ce vendredi 7 octobre 2016? Nous avons recueilli l’avis de Fouad Abdelmoumni, militant associatif et ancienne victime de la répression.

Quels sont les enjeux de ce scrutin, globalement ?
Au-delà des enjeux habituels, il se fait qu’au Maroc on assiste à un très lent détricotage des capacités de l’autoritarisme. Certes, les élites traditionnelles restent essentiellement domestiquées par le Palais, mais si de nouvelles élites devaient émerger, cela passerait par des élections comme celles de ce vendredi. On voit aussi en outre que le Palais est sur les dents car ses poulains au sein de la classe politique éprouvent des difficultés à contrer le PJD (Parti de la justice et du développement, premier parti marocain, présent au sein du gouvernement), les «islamistes modérés», comme on dit, qui acceptent pourtant l’hégémonie du Palais.

Le PJD fait-il vraiment peur au Palais? On dit qu’une campagne de diffamation a été menée contre certains de ses caciques pour le décrédibiliser…
Le PJD irrite le Palais car une force absolue comme lui n’aime pas avoir affaire à des partis qui se voudraient autonomes, même s’ils admettent les règles du «jeu». Le roi entend garder la main sur tout ce qui est stratégique et ne tolère que ceux qui sont à sa botte, qui ne mettent pas son hégémonie en cause, qui avalisent sa sacralité de fait comme «dictateur de la foi».

On présente l’élection de ce vendredi comme un duel entre le PJD et le PAM (Parti de l’authenticité et de la modernité), est-ce correct?
Quand Fouad Ali el-Himma (conseiller et proche du roi) a créé ce parti il y a moins de dix ans, d’autres partis traditionnels comme l’Istiqlal ou l’USFP se sont émus et se sont proclamés «parti du roi», mais ils ont constaté que le Palais leur faisait payer leurs résultats électoraux médiocres et ils ont alors bien dû accepter l’arrivée du PAM. Selon moi, l’expression «parti politique» devrait concerner des formations qui représentent un courant de pensée, or ce n’est pas le cas du PAM ni de la plupart des partis au Maroc, qui n’ont pas d’identité mais sont des clubs de notabilités, avec la nuance que le PAM est télécommandé par le Palais.

Quels sont les risques de dérapages «à l’ancienn» (achats de vote, bourrage des urnes, etc.)?
Ces risques existent! D’abord, l’achat de voix n’a jamais cessé au Maroc. C’est le trucage le plus répandu: on impose aux notables de se présenter sur telle liste, on dit aux autres de s’abstenir, l’administration territoriale fait comprendre aux nécessiteux que leur intérêt matériel dépend de la qualité de leur vote, les médias appuient tout cela… Le découpage électoral fait le reste: on fait en sorte qu’en l’emportant dans des îlots ciblés on s’assure de l’élection des «bons» candidats. Résultat: une désaffection des urnes, surtout dans la classe moyenne. Malgré quoi, si on se réfère à ce que l’on sait des sondages officieux commandités par le ministère de l’Intérieur, le PJD devrait rester le premier parti et même augmenter sa représentation.
On peut penser qu’il n’y aura pas de bourrage des urnes, car cela risquerait de pousser le PJD dans ses derniers retranchements et de l’acculer à augmenter considérablement son exigence démocratique par rapport au Palais.

La faible participation en 2007 et 2011 (moins de 50%) indique-t-elle que beaucoup de gens ne croient pas que des élections peuvent apporter le changement, améliorer leur vie?
En effet. La première explication de la désaffection des urnes tient à cela: les gens savent que le pouvoir est prédestiné et se trouve entre les mains du roi. C’est d’ailleurs la monarchie qui a réussi à décrédibiliser les élites politiques, souvent considérées comme pourries et mues par leur seul intérêt personnel. Cela assoit l’autoritarisme et vide les institutions de sens.

Avec d’autres intellectuels, vous avez signé un appel à Nabila Mounib (PSU, gauche radicale). Que peut-elle incarner? Comment atteindre les gens et ne pas se confiner à sa clientèle (très minoritaire) de convaincus?
Cette personne fait partie de la seule force politique qui identifie le problème numéro 1 de ce pays et qui en fait sa priorité: l’absence de démocratie. Cela permet d’espérer l’éclosion d’une nouvelle élite autonome porteuse d’un projet démocratique. Il y aurait d’autres options, que je ne partage pas: faire confiance au PJD qui est dans une trajectoire de progrès et jouit d’une base populaire, ou prôner le boycott du scrutin, une tactique de rupture. Mais nous ne sommes pas dans une dynamique révolutionnaire qui validerait cette dernière option, je préfère donc tenter d’utiliser les élections comme tremplin d’un discours démocratique.
Propos recueillis le 5 octobre 2016 par Baudouin Loos

A lire en complément:

http://orientxxi.info/magazine/au-maroc-le-parti-du-roi-en-campagne-contre-le-parti-de-dieu,1501

http://orientxxi.info/magazine/elections-legislatives-maroc,1505

 

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