Voyage initiatique en terre d’islamisme

François Burgat, vous connaissez? Si la réponse est négative, voici de quoi, peut-être, donner envie d’en savoir plus. C’est que ce chercheur français publie un livre de plus (1), mais dans lequel, cette fois, il jette une lumière originale et personnelle sur une trajectoire atypique consacrée aux multiples facettes du phénomène islamiste.
Jusqu’ici, l’œuvre majeure de François Burgat s’intitulait L’Islamisme en face (1995, rééditée en 2002). Majeure car elle permettait au lecteur occidental, forcément sceptique ou incrédule à la base, de mieux saisir les ressorts de l’islamisme, de son succès dans le monde arabe, de sa légitimité en terre musulmane. Et cela à travers une démonstration nuancée qui privilégiait une explication d’ordre culturel, donc profane, bien plus que religieuse. Ce livre reste d’ailleurs indispensable pour percevoir en profondeur la nature d’abord identitaire de la capacité mobilisatrice de l’islamisme, quelles que soient ses nombreuses déclinaisons.
Dans Comprendre l’islam politique, le chercheur procède autrement. Il nous livre cette fois le fil de son évolution personnelle à travers une introspection de sa jeunesse puis de sa carrière. L’occasion de confier au lecteur, à la première personne, les mille et un détours ou anecdotes d’une vie de voyages, de séjours, d’apprentissage de la langue arabe, bref, d’une passion.
Les postes successivement occupés par François Burgat à Constantine, au Caire, à Sanaa et enfin à Damas l’ont mené à raffermir les conclusions de ce qu’il perçoit assez rapidement lors de ses innombrables contacts de terrain. Avec pour corollaire, parfois sinon souvent, une mauvaise réputation à la clé. Car il est toujours plus aisé, ici en Occident, de n’écouter que celles et ceux qui, très minoritaires au sud de la Méditerranée, nous parlent dans nos langues et partagent «nos valeurs» (comme si, au demeurant, nous mettions toujours ces valeurs en pratique…).
Burgat, lui, parle aussi aux islamistes. Pas aux coupeurs de tête, qui n’auraient d’ailleurs pas raté la sienne. Mais écouter l’Autre conduit souvent à se faire traîner dans la boue chez soi. «L’ami des égorgeurs», ont par exemple dit certains pendant la «décennie noire» en Algérie (les années 1990), dans un raccourci écœurant de bassesse qui a marqué notre homme.
Sa solitude ne durera pas. A force de taper sur le même clou, quand on a des choses profondes à dire, il y a un moment où les oreilles se tendent. L’islamisme est pluriel et cela commence à se savoir. Le Tunisien Ghannouchi n’est pas Ben Laden. Le Premier ministre marocain se réclame d’une idéologie islamiste et cela n’émeut plus personne. Qui peut d’ailleurs prétendre que les islamistes n’ont pas gagné la plupart des élections libres organisées dans le monde arabe?
Pourtant, François Burgat demeure sans doute moins médiatisé que ses collègues Gilles Kepel et Olivier Roy – dont il parle des travaux, pour s’en démarquer. Des collègues qui, il est vrai, avaient prématurément enterré l’islam politique… sans même jamais par la suite chercher à faire amende honorable malgré les évidences cruelles pour eux.
Les derniers chapitres de l’essai n’éludent pas le phénomène djihadiste. Dont Burgat décèle une origine surtout réactive – une réaction à une violence initiale – qui prend en effet à contre-pied les conclusions de ses deux confrères, lesquels se chamaillent d’ailleurs allègrement entre eux sous le regard narquois de notre auteur.
Avec Comprendre l’islam politique, François Burgat a écrit un livre d’une tonalité pour une fois très personnelle, avec un style attachant. Ses convictions revigorantes – même quand elles dérangent – méritent lecture. Pour nourrir le débat. Pour savoir, aussi, de quoi on débat, en toute connaissance de cause.
Baudouin Loos

(1) François Burgat, Comprendre l’islam politique, une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste, 1973-2016. Editions La Découverte.

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