Farouk Mardam-Bey: «Le peuple syrien est occulté»

Farouk Mardam-Bey, l’un des plus prestigieux intellectuels syriens (1), analyse la séquence des événements qui a précipité la Syrie en enfer. Il dissèque notamment les faiblesses de l’opposition. Et fustige une certaine gauche européenne qui soutient Assad.

Farouk Mardam-Bey parle d’une voix posée mais il est animé par la frustration et même la colère. Cet exilé de longue date en France est un intellectuel syrien très respecté. Récemment de passage à Bruxelles, il nous a confié ses impressions sur le malheur syrien.

Comment en est-on arrivé là en Syrie? D’une révolte populaire à la pire des boucheries?

Le soulèvement en Syrie était peut-être le plus nécessaire. Je veux dire qu’il y avait tellement de raisons de se révolter en Syrie après plus de quarante ans de règne de la famille Assad, avec déjà une révolte écrasée dans les années 1980 et pour laquelle toute la société syrienne a payé un prix très lourd. Il y avait à l’époque un mouvement de la société civile, des organisations professionnelles, des partis d’opposition, mais les islamistes, en lançant une sorte de guérilla à caractère confessionnel, anti-alaouite (la secte d’où procède le régime, NDLR), ont tout gâché et cela a donné l’occasion au régime de réprimer l’ensemble des forces politiques, de mettre des dizaines de milliers de gens en prison et de créer ce royaume de la peur en Syrie, qui a duré jusqu’à la mort de Hafez el-Assad en 2000. Après, pendant quelques mois il y a eu ce qu’on a appelé le «printemps de Damas», qui fit long feu car dès que la parole tant soit peu libérée a commencé à toucher à l’essentiel elle a été brisée et les gens ont été jetés en prison. Puis a commencé une dure période, avec le contexte libanais (assassinat de l’ex-Premier ministre Rafic Hariri, de plusieurs journalistes opposés à l’occupation syrienne, NDLR).

La révolte de 2011 n’avait pas un caractère confessionnel au début, les sunnites contre les alaouites et les chrétiens, comme d’aucuns le disent. Par ma connaissance des choses, mes contacts avec les gens, dont beaucoup de jeunes dans le mouvement de révolte, venus de toutes les confessions, je peux témoigner de leur désir liberté, de dignité. Et cela s’arrêtait là. C’était même un des problèmes de cette révolte: il n’y avait pas de pensée derrière, pas de direction politique, pas de stratégie, c’était un mouvement spontané qui s’est lancé à l’assaut d’une citadelle particulièrement compacte et solide, sans les moyens nécessaires, sans stratégie militaire. Est-ce que cela avait ainsi un sens d’aller prétendre libérer des villes comme Alep sans avoir les moyens de défendre la population puisqu’il n’y avait aucune défense anti-aérienne pour répondre à l’aviation du régime? C’est ce qui s’est passé partout: les trois quarts du pays ont été pris l’Armée syrienne libre au début, qui les a perdus peu à peu surtout en raison des bombardements aériens, insupportables pour la population civile.

Mais la grande catastrophe a été la mainmise sur la révolte militaire par les mouvements djihadistes. Ce n’était plus l’esprit de la révolution pour la liberté, la dignité, la justice sociale. En outre, ces mouvements ne s’entendaient pas entre eux et on le voit encore jusqu’à aujourd’hui puisqu’ils se battent entre eux dans le nord-ouest syrien. Au niveau international, cela a donné un coup très dur au sens même de ce qui se passait en Syrie. Les gens, ailleurs, ont commencé à se dire qu’ils ne comprenaient plus rien, à se demander s’ils devaient choisir entre Assad et Daesh, entre deux barbaries, etc. Et puis, peu à peu, on a conclu que la barbarie c’était Daesh, comme si on dédouanait Assad et son régime, qu’on oubliait la torture, les bombardements russes, l’intervention du Hezbollah et des milices iraniennes dont tout le comportement montre le caractère purement confessionnel.

J’ajoute l’élément de la médiocrité terrible de ceux qui, à l’extérieur, se sont autoproclamés représentants civils de ce soulèvement, des personnes qui sont tout de suite devenues des clients soit de l’Arabie saoudite, soit du Qatar, soit de la Turquie, etc. Et qui ne jouissaient pas de la confiance des gens en Syrie. Je pose la question: y a-t-il une seule personnalité qui aurait eu un peu d’étoffe qui a émergé? Non, personne. Il existe pourtant des milliers d’intellectuels syriens exilés de qualité, des écrivains, des artistes, mais pas des politiques.

Un autre élément a pesé: les attentats en Europe. En France, on peut dire qu’il y un «avant» et un «après attentats». Avant, on hésitait, c’était compliqué, certes Assad est un criminel, mais Daesh ce sont des barbares. Après, plus d’hésitation: notre principal ennemi c’est Daesh. On voit comment ce thème joue dans la campagne électorale française, avec la montée de sentiments islamophobes. On voit le retour d’un discours à caractère confessionnel, identitaire, dans la droite française, sur le mode «nous sommes chrétiens» suscité par les événements en Syrie et en Irak, cela dans un pays profondément laïque comme la France, ce qui est assez étonnant…

Pourtant, si les dirigeants occidentaux, Hollande, Obama, Cameron, avaient agi selon les valeurs qu’ils disent défendre, les choses se seraient passées autrement…

Oui, bien sûr! La France ne pouvait agir seule, elle n’en a pas les moyens militaires. Quand il y a eu le bombardement chimique du régime contre la banlieue de Damas en août 2013, l’armée française a été la seule qui était prête, mais ni Obama ni Cameron ne voulaient faire la guerre et ils ont inventé cette histoire qu’ils devaient d’abord avoir l’aval de leur parlement… D’une certaine manière, Obama était cohérent avec sa vision. Il voulait se retirer de cette région du monde en gardant juste les places stratégiques, il ne voulait pas être entraîné par Erdogan, par les Saoudiens. Quand ceux-ci ont voulu fournir aux rebelles des armes anti-aériennes, les Etats-Unis les en ont empêchés. Ces armes pouvaient tomber «entre de mauvaises mains», disaient-ils.

Malgré tout cela, sans l’intervention militaire des Russes à partir de septembre 2015, le régime d’Assad semblait sur le point de s’effondrer…

Oui, j’ai mentionné les faiblesses de l’opposition, mais en même temps le régime était en train de s’effondrer car ses pertes militaires étaient énormes. Quand on dit qu’il y a 300.000 morts en Syrie – en fait il y en a bien plus, surtout civils – il y a peut-être parmi eux 100.000 soldats, officiers et miliciens du côté du régime. Dont une vraie saignée dans la communauté alaouite: il n’y aurait pas une famille qui n’a pas perdu quelqu’un. C’est terrible et cette communauté est soudée par la peur du djihadisme, justement. Le régime a aussi réussi, en brandissant le spectre de Daesh, Al-Qaïda, etc., à mobiliser l’ensemble des communautés chrétiennes, prétendant être leur protecteur. Daesh l’y a bien aidé en Irak en martyrisant les chrétiens et les Yazidis. Dans la droite française – et notamment dans le chef de Fillon! -, le thème des «chrétiens d’Orient en danger» fonctionne du coup très bien.

Vous avez récemment publié une sorte de coup de gueule contre une certaine gauche française (et autre) pro-Assad…

Dès 2012 j’avais publié quelque chose dans ce sens. Moi-même à gauche, j’ai vu la réaction du parti communiste, par exemple, pourtant au début enthousiasmé par le «printemps arabe» en général, puis qui a montré ses réticences dans le cas syrien. Certes, historiquement, la Syrie avait été une alliée de l’Union soviétique, elle charriait l’idée que c’était un régime progressiste, non capitaliste. Mais cela a changé! Des politiques comme la réforme agraire ont volé en éclats et on est arrivé en plein néo-libéralisme. La famille du président et leurs proches tiennent 60% de l’économie du pays. Des milliards de dollars s’entassent dans des paradis fiscaux. Comment parler d’un régime progressiste?

Ces gens qui se disent marxistes, pour qui donc l’histoire c’est la lutte des classes, ont-ils fait une analyse de classes de la société syrienne? Ont-ils tenté de comprendre ce qu’il s’est passé en Syrie sur le plan économique depuis 2005 surtout? Qui sont ces gens qui se sont révoltés? Par exemple, dans la banlieue de Damas, ce sont des gens marginalisés, des pauvres venus de la Jazira (nord-est) qui sont venus s’installer dans la banlieue des villes; ce sont eux qui se sont d’abord révoltés. Venant de ces marxistes ou de ces gens de gauche qui soutiennent Assad, curieusement, il n’y a pas une seule analyse sociale sur les événements en Syrie.

Je crois que se cache derrière tout cela la peur de l’islamisme, dans cette gauche où il persiste une veine antireligieuse. Le grand problème de cette gauche est d’avoir complètement éliminé de sa vision tous les gens qui se situent entre le régime et Daesh, qui sont pourtant la majorité de la population syrienne. Je ne dirais pas que tous sont des démocrates pur jus mais beaucoup ont cru à une démocratisation, ont cru que les Occidentaux allaient aider les démocrates, et finalement rien de cela ne s’est produit.

Autre raison de ma colère: voir des gens croire que Poutine c’est Lénine! Croire que la Russie reste une force progressiste d’opposition à l’impérialisme américain, alors que Poutine et ses amis représentent une force réactionnaire à tous les niveaux, dans leur politique intérieure, dans leur vision du monde. Mais pour beaucoup de gens de gauche, rien que le veto russe à l’ONU passe pour anti-impérialiste! Quelqu’un comme Mélenchon, par exemple, parle positivement des Russes alors que son programme et celui de Poutine sont aux antipodes sur le plan social! L’anti-américanisme primaire domine. Le peuple syrien est noyé dans la géopolitique, il est occulté.

Propos recueillis par Baudouin Loos

(1) Farouk Mardam-Bey: bio express

Né à Damas en 1944, Farouk Mardam-Bey était venu à Paris pour y étudier les sciences politiques en 1965, il s’y installera définitivement. Longtemps bibliothécaire à l’Institut des langues orientales, il a aussi travaillé comme conseiller culturel à l’Institut du monde arabe. Il dirige depuis 1995 la collection Sindbad chez Actes Sud, où il édite une vingtaine d’ouvrages par an, traduits de l’arabe vers le français. Il est l’auteur d’une dizaine d’essais. Depuis la révolte populaire en Syrie, il a manifesté activement sa solidarité notamment en créant dès avril 2011 l’association «Souria Houria» (Syrie Liberté), qui organise des rencontres sur la Syrie et participe à l’aide aux réfugiés, à l’intérieur ou à l’extérieur de la Syrie. Site : souriahouria.com, riche en contributions en arabe, anglais, français.

Cet article a été publié dans Le Soir du 23 février 2017.

 

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