A Erez, Israël et Hamas partagent une même paranoïa

Le poste-frontière d’Erez, entre Israël et la bande de Gaza, sépare deux mondes. Un espace de deux kilomètres de long, où la méfiance la plus extrême s’observe des deux côtés. Expérience vécue.

Erez. La frontière entre Israël et la bande de Gaza. Côté israélien, un immense hangar, béton armé, grilles épaisses et vitres blindées. Le passage vers Gaza est aisé pour un journaliste étranger. Un journaliste israélien n’a pas le droit d’aller en territoire ennemi. Les collègues palestiniens, n’en parlons pas. Le fait est peu connu: les journalistes étrangers figurent parmi les rares privilégiés car le passage vers Gaza est devenu impossible pour la plupart des catégories de gens. Nombre de responsables politiques européens ou autres ont même été refoulés ces dernières années. Les journalistes, non, donc.

Le passage est même rapide, dans le sens Israël-Gaza. Quelques minutes. Il faut juste montrer patte blanche. Le sésame c’est la carte de presse temporaire délivrée par les bureaux du Premier ministre israélien à Jérusalem. La carte est fournie moyennant la production d’une attestation de travail du patron du média, d’une copie du passeport et de 30 shekels (7,5 euros).
Une fois sorti du bunker israélien, une longue allée en ligne droite après un premier zigzag attend le visiteur. Large de deux mètres, longue d’environ 1,5 km, elle est bétonnée, grillagée, dotée d’un toit et de caméras. A pied avec une valise, c’est déjà un trajet. Mais, depuis peu, des Palestiniens ont mis en place une navette dans de vieilles voiturettes de golf recyclées. C’est 10 shekels. A gauche et à droite, des grillages; au-delà, des terrains vagues.
Au bout du trajet, un hall de réception ouvert aux vents. Derrière le guichet d’un vague bureau administratif, deux ou trois hommes, qui regardent à peine le visiteur, prennent les passeports et notent les noms. Sans un mot. Derrière eux, des portraits défraîchis d’Arafat et d’Abbas pendent au mur comme un rappel: c’est le bureau de l’Autorité palestinienne. Après, on entre dans un autre monde, celui du Hamas.
Pour y accéder, quelques taxis attendent les rares clients sous le soleil. Il y a moins d’un kilomètre à faire, ce sera aussi 10 shekels. On arrive à un petit complexe de bâtiments récents. Le poste-frontière du “gouvernement” de Gaza. Là, il y a un autre guichet et, cette fois, une machine qui scanne les bagages. Aucune agressivité, la routine.
Sauf qu’il faut exhiber un document émis par l’administration du Hamas. Le sésame indispensable. En 2016, ayant omis de me munir de ce document, j’avais été irrémédiablement refoulé. Ils appellent ça en anglais la «coordination». Pour l’obtenir, il faut passer quelques jours plus tôt par le site du ministère de l’Intérieur du Hamas, en arabe. Ou demander à un ami local de vous aider. Dans mon cas, une petite agence de production audiovisuelle de Gaza avait accepté de démarcher le ministère avec le scan de mon passeport et une photo d’identité. Elle avait aussi avancé les 300 shekels de frais exigés.
Un membre de l’agence en question se présente avec un peu de retard dans les locaux du poste-frontière avec le précieux document. J’attendais depuis une demi-heure, je respire secrètement. Emis le 18 avril, il expire le 18 mai mais ne sera valable qu’une semaine une fois visé par la douane façon Hamas. Il porte le n° 2017090721.
Un employé m’engage alors à prendre place dans un petit bureau, où trois hommes m’attendent. Ce sont les «moukhabarat», comme on dit dans le monde arabe. Les services secrets. L’un d’eux prend des notes sur son ordinateur. Leur anglais est terrible, inopérant à dire vrai. Mais l’agencier venu à mon secours traduit de l’arabe sans problème.
Les questions se succèdent sur un ton studieux. «Etez-vous déjà venu à Gaza? Où allez-vous dormir? Qui allez-vous voir? Que comptez-vous faire? Quelles questions allez-vous poser aux gens?» Mieux vaut rester calme. Et dire la vérité. Je viens évaluer la situation d’un point de vue humanitaire mais aussi politique. Je voudrais parler aux gens dans la rue. Je souhaite interroger les responsables du Hamas et aussi ceux l’opposition, donc du Fatah. «C’est son métier», plaide mon traducteur. Les regards sont scrutateurs, mais le ton reste poli.
Une heure et demie plus tard, ces «formalités» sont terminées. On applique le bon tampon sur mon document de «coordination» désormais estampillé «State of Palestine, Ministry of Interior & National Security». Pendant les trois jours de mon séjour à Gaza, je ne verrai plus de policiers de près. Pour la presse télé, les choses sont sans doute moins simples.
Retour à Erez, trois jours plus tard, donc. Côté Hamas, pas d’histoire, la présentation du passeport suffit. «See you again, have a nice trip!» Au bureau de l’Autorité palestinienne, un kilomètre plus loin, même indifférence de l’employé qui note le passeport sans même jeter un  regard. La voiturette de golf m’économise vingt minutes de marche avec valise.
L’immense terminal israélien apparaît. Dans une première vaste pièce, deux Palestiniens d’un âge improbable font un premier tri. «Any food or bottle?» Nous montrons un colis, un kilo de café, reçu d’un ami, à destination d’une amie. «Impossible! No food, mister!» Nous laissons le café, à regret, en donnant le nom de l’ami qui, dès que prévenu par téléphone, viendra le reprendre, inch’allah.
Un épais tourniquet plus loin, le visiteur arrive devant la machine qui va scanner ses effets personnels. Tout y passe. Du personnel palestinien s’active, fait de son mieux, il n’y a pas à traîner. Rien dans les poches, svp. Tout part dans des bacs, dont les papiers, le portefeuille, les cartes de crédit. Je retrouverai mes affaires une grosse demi-heure plus tard.
Il faut d’abord passer soi-même aux rayons X. Position debout, jambes écartées, bras en l’air, ne plus bouger. Au second étage, à environ 35 mètres de là, des soldats israéliens examinent sur ordinateur le passage sous rayons, on peut les voir là-haut, derrière leur fenêtre. Ils déclenchent – ou non – la lumière verte de la porte grillagée qui permet de passer au stade suivant. Il me faudra répéter l’exercice trois fois car les rayons avaient repéré quelque chose: j’avais oublié dans la poche arrière de mon jeans la carte magnétique obsolète de ma chambre d’hôtel à Gaza.
On se retrouve enfin dans la dernière partie du vaste bâtiment. Celle où défile le tapis roulant qui charrie les valises dûment scannées. Il me faudra toutefois attendre de longues minutes avant de récupérer mes effets. Le temps de discuter avec un homme d’affaires palestinien pourtant peu loquace, un tantinet désabusé, et avec une jeune consoeur française basée à Jérusalem.
«Mon» bac arrive. La valise a été… dévalisée. Tout y est sens dessus dessous. Tout y a été retourné, secoué, gratté. Mes documents, adresses, cartes, articles, me reviennent en grand désordre. A moi de refermer valise et sac. Le smartphone est là, les cartes de crédit, quelques dizaines de shekels. (Je m’apercevrai, une fois revenu en Belgique, qu’une puce de téléphone française et le badge magnétique nécessaire pour entrer dans les locaux du “Soir” à Bruxelles avaient disparu d’une pochette de la valise. Sans explications, mais y a-t-il une explication?)
Il me reste à franchir le bureau chargé d’examiner les passeports. Derrière sa vitre blindée, la jeune fonctionnaire fait son boulot. Tout est en ordre. Encore quelques pas, un dernier tourniquet métallique, et nous voilà dehors. Comme de l’autre côté, le soleil brille. Welcome in Israel.

Baudouin Loos

 

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