La guerre de 1967: des témoins palestiniens s’expriment

Fin avril, nous sommes allés quelques jours en Palestine pour recueillir des témoignages sur la guerre des Six-Jours de 1967, sur l’époque jordanienne qui la précéda, puis sur ce qui s’ensuivit. (Un dossier sur neuf pages a été publié du 24 au 27 mai dernier dans «Le Soir».)
Voici, en vrac, ce que nous en ont dit une demi-douzaine de nos interlocuteurs. Quelques constantes: la plupart d’entre eux insistent pour dire que, sous la période jordanienne  (1948-1967), ils se sentaient déjà palestiniens, certains expliquent que le régime jordanien était dictatorial, plusieurs témoins racontent que des unités de l’armée israélienne chargées de s’emparer de la Cisjordanie arboraient en guise de ruse des drapeaux ou keffiehs irakiens ; enfin, sans surprise, tous rejettent l’occupation israélienne et expriment leur amertume à propos de la situation actuelle de leur nation…

Qarawat Bani Zeid
Né en 1951, Mohyeddine Arrar est une figure du village de Qarawat Bani Zeid, entre Ramallah et Naplouse. Après avoir longtemps travaillé au consulat général de France à Jérusalem, il a décroché un doctorat en histoire en France et est devenu professeur à l’Université Al-Qods.

«Durant la période jordanienne, entre 1948 et 1967, la police jordanienne veillait au grain, surtout que les idées communistes, baassistes ou nassériennes étaient en vogue. La répression incluait de nombreuses arrestations.
Quand la guerre a éclaté en 1967, beaucoup de gens sont partis en Jordanie car le souvenir des massacres perpétrés par les Juifs en 1948 était resté prégnant. Au village, pas mal de gens sont partis, dont les riches. Nous, on est resté. J’ai été le témoin de l’arrivée de l’armée israélienne au troisième jour de la guerre. Des chars sont passés devant la maison familiale. Les tankistes avaient mis des keffiehs rouges pour nous faire croire que c’était des renforts irakiens qu’on espérait. Les gens n’ont même pas remarqué qu’ils venaient de l’ouest, ce qui n’était pas logique pour des soi-disant Irakiens!
Quand le village a été pris, ils ont frappé à toutes les maisons et ont réuni les hommes au milieu du village, pour les interroger, savoir si nous avions des armes, ils nous ont ensuite relâchés. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour qu’ils trouvent de premiers collabos parmi nous, qui ont dénoncé ceux qui avaient des armes chez eux.
Les premières années furent difficiles, il y avait des barrages, des incursions de nuit. Puis les premières colonies juives. Ils ont d’abord prétendu que c’était les familles de soldats casernés dans le coin. Une grande colonie comme Halamish, près d’ici, a commencé par des tentes, puis des caravanes, avant les maisons, elle a été officialisée dans les années 80 puis s’est fort développée après les accords d’Oslo en 1993.
Dans toutes les localités palestiniennes, les mouvements comme le FPLP, le FDLP, le Fatah, avaient leurs partisans. Mais la résistance armée restait une exception. La fin de la ligne verte a constitué un avantage pour nous, on pouvait aller en Israël, surtout pour travailler.
En 1993, je n’ai pas cru à Oslo. Israël ne voudra jamais d’un Etat palestinien. Certains ont pensé que les Israéliens avaient été coincés par l’intifada de 1987 et qu’ils avaient changé de politique. Mais, non, ils n’étaient pas prêts à nous donner la liberté. L’occupation, pour moi, c’est ma femme qui a fait six fausses couches. Quand il y a un meurtre, ils abattent le coupable alors que dans l’autre sens c’est l’impunité. Ce village est en zone A, 100% sous contrôle palestinien en théorie, où les soldats israéliens n’ont pas autorité, pourtant ils viennent toutes les semaines et arrêtent qui bon leur semble. La vie quotidienne est difficile, les salaires sont minimes chez nous, légèrement mieux en Israël. La coordination sécuritaire avec Israël est très mal vue car elle ne profite qu’à l’occupant. Même le facebook palestinien est contrôlé par les Israéliens, qui procèdent à des arrestations sur la base des écrits sur ce réseau social.»

Jérusalem-Est
Samuel H, 67 ans, chrétien et marchand de tissu de Jérusalem-Est, ne nous donnera pas son nom. En échange de cet anonymat, il nous dit le fond de sa pensée.
«La période jordanienne était calme, je vivais une vie tranquille dans le quartier de Beit Hanina. Les lieux saints musulmans et chrétiens faisaient l’objet de pèlerinages nombreux, surtout du monde arabe. Certains Palestiniens n’adoraient pas le régime mais moi je n’ai jamais fait de politique, juste des affaires. On n’a pas eu le choix en 1948, on est tombé sous la férule jordanienne, puis on s’y est fait. On se savait palestinien dans notre cœur, c’est tout. On reçut un passeport jordanien et on l’a toujours…
Juin 1967 a en quelque sorte complété la «nakba» (catastrophe) de 1948. Moins de gens ont fui mais ceux qui l’ont fait craignaient les massacres. Ma famille est restée. Mais le sentiment de liberté ressenti pendant la période jordanienne a disparu. Cela fut l’occupation. Il a fallu de nombreuses années avant qu’on puisse à nouveau voyager jusqu’en Jordanie.
Maintenant, c’est très problématique. Les Israéliens nous font la vie impossible. Pour qu’on s’en aille. On attend des années pour un permis de bâtir, en vain! On paie les mêmes taxes que les Juifs mais on ne reçoit que très peu de services municipaux, la voirie est laissée en l’état, les infrastructures sont en mauvais état. Les colons juifs ont transformé ce conflit politique en conflit religieux. Ils disent que c’est Dieu qui leur a donné cette terre! Ils s’installent partout, même dans les maisons palestiniennes ici à Jérusalem.
Plus personne ne voudrait d’une option jordanienne maintenant, les jeunes veulent un Etat palestinien. Mais celui-ci a été rendu impossible par la colonisation qui a fait des territoires palestiniens des cantons déconnectés. Avant, on avait des dirigeants qui avaient le sens de l’Histoire, mais maintenant… Notre président Mahmoud Abbas ne peut même pas se rendre de Ramallah à Bethléem, un voyage de 25 km, sans le feu vert du Premier ministre israélien Netanyahou, tout est dans ce «détail»…

Mazen Chahed et Rajae Ansari, chrétiens, sont nés à Jérusalem en 1954 et 1957, ils sont commerçants près de la vieille ville.
«Entre 1948 et 1967, la vie était «normale», on avait presque oublié qu’on était palestinien. Le roi Hussein nous avait demandé d’être jordanien en échange d’une pleine citoyenneté. A l’école, les instituteurs ne disaient pas un mot sur la Palestine, dans le but d’effacer notre mémoire. Pourtant, on se sentait palestinien mais on n’avait pas le choix. En 1963, il y eut une grosse manifestation contre le gouvernement jordanien et durant la répression, la police jordanienne a abattu un gars qui avait brandi un drapeau palestinien. Il nous était interdit d’écouter la radio égyptienne et les discours panarabes de Nasser, par contre on pouvait écouter la radio israélienne! La ville était négligée, le royaume préférait investir à Amman. Mais l’armée jordanienne s’est bravement comportée en 1967 et s’est battue jusqu’à la dernière cartouche.
Après 1967, ce fut dur au début. On espérait une évacuation de l’occupant à qui nous témoignions une grande hostilité mais on a été déçu. Le président égyptien Gamal Abdel Nasser nous soutenait et parlait de nous libérer avant le Sinaï. Jusqu’à aujourd’hui, la majorité des gens espère ce départ des Israéliens et je crois que cela arrivera un jour! Les Israéliens n’ont rien fait pour le développement de la ville arabe, voyez l’état de nos routes et de nos écoles. Nous, les commerçants, on travaille avec les Israéliens mais le problème c’est que leur gouvernement veut nous voir partir. Je voudrais agrandir ma maison, impossible d’obtenir un permis alors mon voisin juif pourrait construire dix étages sans problèmes!
Les Palestiniens sont quasiment majoritaires entre la mer et le fleuve, les Israéliens doivent nous accepter. Dieu a créé ce pays, nous y demeurons, et à la fin ce sera la Palestine.»

Sébastiya
Adli Mosleh est né en 1940 dans ce village au nord de Naplouse célèbre pour ses trésors archéologiques. Il tient une boutique de souvenirs à l’entrée du site archéologique. Ses huit enfants sont tous mariés, ils sont tous restés en Palestine sauf une fille qui vit à Londres. Il compte fièrement vingt et un petit enfants.
«Sous les Jordaniens, la vie était facile, calme. On n’a cependant jamais pensé qu’on était jordanien, on se sentait évidemment palestinien! J’ai les deux passeports, jordanien et palestinien, mais je n’utilise que le second.
Pendant la guerre, les gens sont sortis de chez eux, ils craignaient que les avions bombardent leurs maisons, ils sont allés se réfugier dans les oliveraies. L’armée israélienne est arrivée de l’ouest et aussi de l’est, les soldats portaient des drapeaux irakiens qui nous faire croire que des unités d’Irak venaient à la rescousse contre Israël. C’était le troisième jour de la guerre. Quand les gens ont compris, ils ont eu très peur, mais il n’y a pas eu de combats.
Les soldats israéliens se sont montrés moins agressifs que ceux de maintenant. Les colons arrivèrent dans les années 70, ils ont créé Elon Moreh et Kadumim tout près d’ici.
Je ne fais pas de politique. J’ai pourtant fait six mois de prison en Israël en raison d’une dénonciation ou d’une erreur selon laquelle j’appartenais au Fatah, parti dont la majorité des gens sont proches ici.
En 1994, quand Arafat est rentré en Palestine, un vent d’espoir a soufflé mais une grande désillusion nous attendait ensuite… J’espère voir un jour un Etat palestinien mais je n’y crois pas. Oslo ne nous a rien apporté de bon. Israël ne veut pas la paix. Ils veulent notre terre mais elle est à nous!»

Naplouse
Ayoub Sweidan est né en 1946 à Naplouse. Il était instituteur. Ses quatre fils et ses deux filles sont tous mariés, il a neuf petits-enfants.
«La vie n’était pas facile avant 1967. Des gens sont même allés chez le roi Hussein pour lui demander de consacrer des moyens à la région et il n’y avait pas de démocratie. On se sentait palestinien mais on ne pouvait surtout pas le dire, les moukhabarat (police secrète) étaient partout. Il y eut un peu de résistance contre le règne de Hussein au début des années 50, m’a-t-on rapporté, mais ensuite les grandes familles de la ville, les Chaqaa, Toukan, Masri, se sont rapprochés de la cour et Hussein a même pu venir faire un voyage ici sans problèmes. Je vais encore chaque année en Jordanie où vivent un de mes frères et un cousin.
Le 5 juin 67, quand la guerre a éclaté, on aurait bien voulu participer aux combats. On a même creusé des tranchées. On entendait la propagande de la radio du Caire prétendant que l’armée égyptienne était en train de gagner la guerre. Le réveil fut dur quand on dut bien constater que c’était de la foutaise! L’armée jordanienne avait confisqué tous les véhicules. Un de mes cousins fait le tour du quartier pour recruter des volontaires pour se battre, mais les gens s’étaient souvent enfuis hors de la ville par crainte des bombardements. Le troisième jour c’était fini, on a vu arriver des Jeep avec le drapeau irakien, mais c’était une ruse des soldats israéliens.
Maintenant, l’Autorité palestinienne (AP) travaille avec les Israéliens, nous sommes toujours bien loin de la liberté. On dispose d’un drapeau mais c’est à peu près tout! Dans la ville de Naplouse, le Hamas est devenu populaire en raison de l’échec de l’AP et parce que trop de gens en profitent.»

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