«La reconnaissance internationale n’améliorera pas l’image de Haftar»

Soutenu par des Etats du Golfe, le général Haftar tient l’est de la Libye. Légitimé par Macron, il n’a toutefois pas encore gagné la partie. Les élections prévues ne sont pas la panacée. Le spécialiste tunisien Seif Eddine Trabelsi décode une situation nébuleuse.
Depuis la fin violente de la dictature de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est entrée dans une ère chaotique qui livre la population aux rivalités tribales et régionales. Nous avons interrogé Seif Eddine Trabelsi, un journaliste tunisien spécialiste de la Libye.

Pouvez-vous résumer les forces en présence sur le sol libyen?
Il faut rappeler une réalité essentielle : l’Etat n’y a pas le monopole de la force. Des centaines de milices se partagent le pouvoir sous différentes bannières. De manière synthétique, il y a d’abord trois gouvernements. Le premier est le gouvernement de consensus national présidé par Fayez Sarraj, qui était présent à Paris fin juillet quand le président Macron a tenté une médiation. Ce gouvernement est issu des accords de Skhirat signés en décembre 2015, après un dialogue conduit sous l’égide de l’ONU. Ce dialogue n’ayant pas inclus toutes les forces en présence, il a logiquement été très contesté. Il a de surcroît échoué à mener à bien les missions qui lui avaient été confiées.
Depuis la signature de l’accord de Skhirat, la guerre n’a cessé de s’étendre et les divisions du pays avec elle. Sous le gouvernement Sarraj, les conditions de vie des Libyens se sont ensuite beaucoup détériorées. Le dinar a perdu plus de cinq fois sa valeur, créant une hyperinflation. Le pays souffre d’une pénurie de liquidités financières sans précédent, notamment en raison de l’absence totale de confiance dans les banques. S’y ajoutent des pénuries récurrentes d’eau, d’électricité, de gaz et de gasoil.

Le gouvernement Sarraj est donc de plus en plus impopulaire…
En effet. Et il est affaibli. Il ne repose désormais que sur cette reconnaissance que la communauté internationale vient de lui renouveler à Paris et sur les milices locales qui lui prêtent allégeance contre financement ou pour éviter d’être sanctionnées par la communauté internationale.
Il existe ensuite un deuxième gouvernement, appelé gouvernement du Salut national. Celui-là est présidé par Khlifa el-Ghouil. Il est issu du Congrès national élu en 2012 Aujourd’hui très affaibli, il n’a plus de présence qu’à Misrata, ville clef de l’ouest, où son chef garde tout de même une certaine influence. Le troisième gouvernement est appelé gouvernement provisoire. Présidé par Abdallah Thni, son siège est à Al-Beida. Il tire sa légitimité du parlement dit « de Tobrouk », qui a été élu en 2014. Présenté souvent comme le gouvernement pro-Haftar ou le gouvernement de Haftar, ses zones d’influences sont celles où celui qu’on présente comme l’homme fort de l’Est est présent militairement, à savoir l’Est libyen, excepté la ville de Derna, qui lui échappe totalement.

Que pensez-vous de la « déclaration » signée par Sarraj et Haftar qu’Emmanuel Macron a arrachée le 26 juillet?
La déclaration commune entre Sarraj et Haftar faite à Paris comporte dix points. Les deux principaux concernent l’arrêt des hostilités et l’organisation d’élections. Le premier des deux, qui a été mis en avant et présenté comme une avancée décisive dans la résolution du conflit est donc « l’arrêt des opérations militaires sauf celles contre le terrorisme ». Mais Haftar a un usage extrêmement large du qualificatif de « terroristes » qu’il n’hésite pas à appliquer à n’importe lesquels de ses opposants. C’est donc une avancée très vague. Sans surprise, quelques heures à peine après la signature de l’accord, Haftar a déclaré sur France 24 qu’au sein même du conseil présidentiel présidé par Sarraj, il y a des terroristes de Daesh et d’Al-Qaïda.
Le second point est l’organisation d’élections en 2018. Dans le passé récent, les élections n’ont absolument rien résolu. Or, la situation sécuritaire ne permet pas actuellement l’organisation d’élections, les acteurs politiques ne peuvent même pas se déplacer en toute sécurité. Il est quasi impossible d’organiser des élections dans ces conditions. La Libye post-révolutionnaire a connu trois élections, deux législatives (en 2012 et en 2014) et une municipale en 2012. Et aucune n’a en rien résolu le problème. Les élections de 2014 ont même approfondi les divisions.

Reçu par le président Macron, Haftar s’est ainsi vu conférer une légitimité internationale, cela change quoi?
Oui en effet, la France a fait le choix de conférer sa légitimité à Haftar en le recevant à Paris. Cette option est bien évidemment essentielle car elle implique une définition des forces politiques légitimes sur la scène intérieure libyenne. Elle donne accès à la légitimité internationale à quelqu’un dont l’image a été très ternie par les exécutions collectives mises en scène (sur le mode employé par Daesh) par ses forces à Benghazi. Le paradoxe de cette reconnaissance internationale est qu’elle n’améliorera pas l’image d’Haftar et donc sa popularité chez une large majorité des acteurs politiques libyens. Il est aujourd’hui dans une impasse militaire, la France lui tend cette perche et l’intègre dans le jeu politique.

Quel rôle jouent les Etats du Golfe dans le conflit libyen?
Selon le dernier rapport de l’ONU publié en juin, Haftar est effectivement soutenu militairement, très ouvertement, par les Emirats arabes unis, ce qui représente une violation de la résolution 1970 du Conseil de sécurité, qui impose un embargo sur les armes en Libye. Pour ce qui est du Qatar, le rapport des experts de l’ONU ne relève rien, mais il est clair qu’il y a une proximité et un soutien politique pour certaines forces libyennes hostiles à Haftar. Toutefois, depuis l’embargo lancé contre le Qatar par tous les sponsors de Haftar, tout laisse à croire que Doha ne joue plus aucun rôle en Libye. Une des conclusions du rapport des experts de l’ONU est que la guerre en Libye ne continue que par le soutien de pays étrangers, donc oui, l’ingérence étrangère, en l’occurrence celle du camp Haftar avant tout, dans le conflit libyen complique énormément les choses.
Propos recueillis pas BAUDOUIN LOOS

NB Cet article a été publié dans Le Soir du 8 août 2017.

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