« Etre bénévole, pour me recréer socialement »

Il fut un temps où Suzanne était infirmière. Un temps où un cancer de la gorge ne s’était pas encore installé dans son quotidien. « C’est une maladie qui vous ruine socialement, qui vous isole complètement. Surtout lorsque, comme moi, on vient d’une famille où il y a pas mal de problèmes… » Le parcours de Suzanne, 62 ans, est différent de celui des autres bénévoles qu’elle côtoie depuis six mois au sein de l’ASBL Amon Nos Hôtes. Contrairement à Bouba, elle n’a pas vécu cinq ans dans la rue. Contrairement à Benoît, elle n’est pas passée par la case prison. Contrairement à Noëlle, elle n’a pas été placée en institution psychiatrique. Contrairement à Xavier, la perte d’un emploi ne l’a pas fait basculer dans une spirale infernale.

Contrairement à tous les autres bénévoles, Suzanne a un boulot. Depuis qu’elle est en phase de rémission, elle officie comme « dame de cour », comme elle l’explique pudiquement. Un métier qui ne l’enrichit pas. Au sens propre, mais surtout au sens figuré. « Je n’ai aucun contact avec les clients. Or, depuis la maladie, j’ai besoin de me recréer socialement… » C’est donc ce contact humain qu’elle est venue chercher chez Amon Nos Hôtes. Comme toutes les autres personnes qui fréquentent cette cafétéria sociale située sur les hauteurs de Liège. Un « bistrot sans alcool et un lieu de vie », comme le décrit son directeur Vincent Schroeder, où chaque soir depuis plus de dix ans se vendent sandwiches et boissons à prix coûtant.

« Il n’y a aucune sélection à l’entrée, mais les gens qui viennent ici sont en situation de précarité financière. Parce qu’ils sont SDF, sans-papiers, en état d’assuétude…, raconte-t-il. Au départ, notre projet était très novateur car les politiques publiques de l’époque étaient centrées sur l’aide au logement. Or, on constatait souvent que trois mois après avoir trouvé une habitation, les gens retournaient dans la rue, car ils ne supportaient pas l’isolement. Nous avons donc voulu agir sur ce sentiment d’inutilité. »

L’ASBL donne la possibilité à ceux qui le souhaitent de devenir bénévole et de participer au quotidien à la préparation des repas. « Ce statut leur donne une forme de fierté, avance Vincent Schroeder. Car un travail ne sert pas seulement à obtenir un salaire, mais aussi à se sentir valorisé et à se construire une vie sociale. » C’est cela qui a poussé Alfred à pousser les portes de l’association. « Je n’en pouvais plus de passer mon temps à ne rien faire. » Tout comme Guy, un bénévole qui en avait « marre de regarder toutes ces émissions nulles à la télé ! »

Amon Nos Hôtes veut surtout être un tremplin, « un soutien pour permettre aux gens en difficultés d’aller vers autre chose », selon le directeur. Grâce à l’effet d’entraînement du groupe, une partie des bénévoles entamerait une formation et/ou dénicherait un emploi, souvent sous le statut d’intérimaire. « Une large majorité de notre public-cible a déjà travaillé et dans des secteurs très variés. Cela prouve qu’ils ont des talents à proposer sur le marché de l’emploi. »

17 heures. Une file se forme derrière les portes de l’association. Ceux qui attendent dehors sont moins enclins à évoquer leur parcours. « Sans doute car ils ne ressentent pas cette légitimité que confère le statut de bénévole », estime Vincent Schroeder.
MELANIE GEELKENS

Cette entrée a été publiée dans REPORTAGES. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à « Etre bénévole, pour me recréer socialement »

  1. BREMHORST dit :

    Si je continue à être active comme bénévole c’est parce que j’estime que tant que la santé me le permet je peux encore apporter des compétences à mon environnement social.
    Il ne faut pas oublier que le bénévole apporte aux autres mais reçoit aussi beaucoup et qu’une action bénévole s’inscrit bien souvent dans une démarche collective.

  2. Arnaud Maréchal dit :

    A souligner que tous les bénévoles ne sont pas toujours ce que certains appelleraient “professionnellement inactif” mais qu’il existe aussi des bénévoles (dont je fais partie) qui ont un emploi et qui veulent tout-de-même consacrer du temps aux autres.
    Car il est important de ne pas rester coupé du monde et de pouvoir faire bénéficier les autres de nos talents (ou simplement de notre énergie positive) avec une liberté que nous ne permettrait pas un emploi rémunéré.
    Ceci dit, tous les bénévoles ont le mérite d’être là. Peu importe ce qu’ils font, leurs talents ou leurs visibilités car le plus important, c’est leur investissement personnel.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>