2013, une question de valeurs

Cette histoire a commencé par une fin. Un épilogue grisâtre. Celui d’une année 2011 qui restera parmi les sombres. Fukushima. Breivick. Amrani. Entre autres.

Mais il n’y a qu’un mot qui aura vraiment marqué 2011, 5 lettres qui auront fouetté nos oreilles jusqu’à nous conditionner, jusqu’à nous mettre le moral en berne pour de bon : CRISE. Cette crise financière hors norme qui a frappé le monde avec autant de violence qu’elle était prévisible. Mais aussi une crise de société. Celle qui a frémi dans le sud, avec les révolutions arabes et qui est remontée en ras-le-bol généralisé à travers les Indignés. Globules blancs luttant pour la survie d’un corps rongé, leurs actions éparpillées, souvent vaines, sont apparues un peu partout comme les symptômes d’un monde malade. Un monde fiévreux. En plein délire bancaire. Un monde qui s’entête à tirer sur la clope qui le fait crever. Faut bien mourir de quelque chose, pourquoi pas d’un capitalisme sauvage ?

On est le 31 décembre 2011, 19h30. Je referme la porte et m’enfonce dans la ville. Ma ville, Liège. Je passe la Meuse sous la pluie. Une sale pluie. Fine et froide. Qui rappelle combien il est bon d’avoir un chez soi. Rue Léopold. Place Saint-Lambert. Mon trajet ressemble à un parcours pour touristes morbides tant la cité a été marquée par les événements tragiques ces derniers mois. Je continue mon chemin, m’éloignant pas à pas de cette année qui laissera tant de traces. Crowne Plaza. Le palace liégeois. Je ne veux même pas savoir combien vont dépenser ceux qui réveillonneront là. Je remonte la rue. Un jeune gars sonne à une porte. “Tu n’es pas prête ?Ils sont en tenue de soirée. Ils semblent décidés à entamer 2012 sous les meilleurs auspices. Moi aussi. J’arrive à destination. Amon Nos Hôtes. Cafétéria sociale. Je bifurque. Passe le parking. Pousse la porte.

C’est la première fois que je mets les pieds ici. Il y a du monde. Un Père Noël en plastoche au plafond. Deux Marocains jouent au tennis de table. Toutes les places sont occupées. Ils sont presque 80. Quelques personnes sont en train de débarrasser des tables qui ont accueilli un vrai repas de fête. Velouté de champignons. Civet de biche avec sa poire aux airelles, ses trois purées et ses pommes duchesses faites main. Et là, c’est l’heure du dessert. Un Saint-Honoré. Sans alcool bien entendu. Je suis dans un SAS, un service d’accueil social. A 22h, la fête sera finie, la plupart des usagers rejoindront les abris de nuit qui les protègent du froid très provisoirement, les bénévoles rentreront seuls, chez eux, passer le cap de l’année nouvelle.

C’est ici que je voulais finir 2011. C’est ici qu’est né le projet BÉNÉVOLES.

Aujourd’hui, un an plus tard, je vais refaire le même parcours. Sauf que je ne marcherai plus vers l’inconnu. Ce n’est plus la curiosité mais l’envie qui guidera mes pas. L’envie de revoir ces gens extraordinaires qui ont rythmé l’inestimable aventure documentaire que fut BÉNÉVOLES. L’envie d’entendre encore Louise me raconter ses histoires d’amour folkloriques. L’envie de voir Guy servir au bar en racontant des blagues dont il est le premier à rire bruyamment. L’envie d’affronter une dernière fois Mawuli à la table de ping, de philosopher longuement avec Benoît, d’écouter Alfred, de taquiner Suzanne, de prendre des nouvelles de Leye,… L’envie aussi de revoir tous ces bénévoles s’activer pour aider ceux qu’ils estiment encore plus démunis qu’eux.

La crise a sans doute fait encore plus de dégâts en 2012 qu’en 2011 et pourtant l’année se termine sur une note très différente. Cette expérience unique avec ces bénévoles hors du commun et notre boulot documentaire sur le sens profond du travail m’ont gonflé d’une énergie nouvelle et ont bâti la solide conviction qu’il n’y a pas de fatalité, qu’il existe des alternatives et que l’absurdité et l’inégalité finiront bientôt par être trop flagrants pour durer sous cette forme.

Avoir passé un an complet avec des gens dont la priorité est d’aller mieux tout en offrant du bien-être à d’autres, c’est comme faire une cure de vitamines D, comme une luminothérapie. Le microcosme d’Amon Nos Hôtes, c’est l’antithèse d’un monde qui prônent l’individualisme, le succès et la rentabilité. C’est l’anti trader, l’anti Standard & Poor’s, l’anti pensée dominante.

Parmi les conclusions de BÉNÉVOLES, il a été dit que notre société était en perte de repères suite à la chute en disgrâce des grandes institutions traditionnelles. Ces institutions étaient porteuses de valeurs : travail, famille, éducation, charité,… Le vrai défi aujourd’hui n’est-il pas de retrouver du sens, et donc des valeurs individuelles ou sociales, en dehors de ces cadres rassurants qui ont foutu le camp.

Cet article a commencé par une fin, il se termine par le début d’autre chose. En 2013, je vais devenir papa. En plus de définir mes propres valeurs, je vais devoir commencer à en inculquer à un(e) petit(e) autre. Mon nouveau projet. Ma nouvelle aventure. En 2013, comme depuis 10 ans, Amon Nos Hôtes misera sur l’humain, sur le sens du collectif et sur la reconnaissance de la valeur de chacun. J’aime. Je partage. Je retweete.

Patrick SÉVERIN

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