13 juillet 2019

A la rencontre des jeunes d’Erythrée, mobilisés à vie

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Asmara, envoyée spéciale
Sawa… A l’extérieur du pays, le seul énoncé de ces quatre lettres suscite des frissons. Le lieu est synonyme de terreur, d’arbitraire et lorsqu’il apparut trop éloigné pour qu’un voyage y soit possible, il fallut chercher d’autres sources d’information : des rapports internationaux ou, tout simplement, les Erythréens eux-mêmes. C’est donc au hasard des rues d’Asmara que nous nous sommes adressés à des jeunes, sans demander leur identité complète et en modifiant les prénoms qu’ils nous donnaient.
Dans l’entrée d’un « cyber » proche d’un bar à la mode, Daniéla, les cheveux flottant sur son pull noir, est rayonnante. Son petit ami l’attend, la journée dominicale s’annonce lumineuse et c’est sans réticence aucune qu’elle accepte de détailler, dans un anglais parfait, son avenir immédiat. Etudiante douée, elle termine ses études secondaires dans une institution réputée où elle a suivi des cours en anglais et en italien. D’ici quelques semaines, elle prendra la direction de Sawa, sur la frontière du Soudan. Une région chaude, bien plus torride que la fraîche Asmara, capitale d’altitude.
« Je sais déjà ce qui m’attend » dit Daniela, « je vais à la fois terminer à Sawa ma dernière année d’études secondaires, où je pourrai m’orienter pour la suite, et recevoir une formation militaire, pour une durée totale de six mois. » Bonne élève, Daniéla sait déjà qu’elle pourra poursuivre des études, sans doute médicales, aux frais de l’Etat, puis exercer dans un hôpital. Voici quelques années, son copain a fait le même parcours : terminer ses études secondaires à Sawa, recevoir une formation professionnelle après six mois de formation militaire et ensuite être mis à la disposition du gouvernement. Il reconnaît cependant que, moins brillant que sa compagne, il occupe des fonctions subalternes. Son modeste salaire, payé par l’Etat, lui permet de vivre mais pas de nourrir le moindre projet, ni avec Daniéla ni avec une autre…
Quel souvenir garde-t-il de Sawa ? « Nous dormions dans des dortoirs, nous partagions les douches et le réfectoire ; la nourriture, surtout composée de lentilles, était médiocre. Mais je me souviendrai surtout de l’expérience de vie : c’est à Sawa que j’ai rencontré des jeunes venus de toutes les régions du pays. Ils parlaient d’autres langues, pratiquaient une autre religion, avaient des habitudes de vie différentes… J’en ai gardé des amis et nous sommes restés en contact via Internet… »
Rencontré dans un autre quartier d’Asmara, Hassan est mince et brun, presque efflanqué. Revenu de Sawa voici quelques mois, il a fait six mois de formation militaire et douze mois de service civil, puis il est resté, lui aussi, à la disposition du gouvernement. N’ayant pas les moyens de vivre seul, il a retrouvé sa famille et reconnaît qu’il a repris du poids : « Là bas, j’étais très maigre et ma peau avait tellement foncé à cause du soleil que les miens ont failli ne pas me reconnaître… » A Sawa, il a connu des heures difficiles : « lors des entraînements militaires, j’étais très souvent frappé, car je manquais de discipline. J’ai appris à obéir, à vivre à la dure. Finalement, tout s’est bien terminé… »Soudain, à la sauvette et en pleine rue, sans prendre de précautions, il nous copie par Bluetooth une clé USB qui contient des images ramenées de Sawa. Sur l’écran du portable s’affichent alors des photos aériennes montrant les installations d’un immense camp militaire en bordure du désert.
Quelques instants plus tard, alors que nous avions regardé ces photos avec le respect du aux trophées de guerre et dûment remercié leur auteur, un homme d’âge moyen éclatait de rire en conduisant sa 4X4 : « vous me parlez de Sawa ? C’est là que, le week end dernier, j’ai passé deux nuits, lorsque je suis allé rendre visite à mon fils… Je m’inquiétais car j’étais sans nouvelles mais je l’ai trouvé en bonne santé, et j’ai constaté qu’il s’était fait de nombreux copains… C’était dur, mais je pense que cette expérience l’a formé, le garçon a mûri… »
Sawa, un séjour de fin d’études ou un camp de travail ? Un bagne pour jeunes, d’où nul ne s’échappe qu’au péril de sa vie, en traversant le désert en direction du Soudan puis de la Libye et de la Méditerranée ? Le rude prélude à un service militaire illimité, au service du gouvernement, dont on ne peut se libérer qu’en fuyant le pays ?
Hailé, rencontré quelques jours plus tard au détour des rues d’Asmara où les policiers sont plus rares qu’à Bruxelles, accepte lui aussi de nous éclairer. Son passage par Sawa date de douze ans. « Pour ceux qui étaient destinés, au vu de leurs résultats scolaires, à poursuivre des études supérieures, l’entraînement militaire n’était pas trop rude. Nous savions que par la suite, nous allions être affectés à un service civil, dans un hôpital, une école, une administration… Pour les autres, les élèves moyens, c’était plus dur : la formation militaire était le prélude à une vie de soldat, souvent sur la frontière avec l’Ethiopie. La majorité des déserteurs vient de ce groupe là…Les autres, comme moi, étaient plutôt résignés à travailler pour le gouvernement, pour un salaire de misère… »Depuis son retour de Sawa, Hailé multiplie les petits gagne pain et, par exemple, il est chargé de récolter d’anciens chants de combat. Des rythmes venus de toutes les régions du pays et qui, durant la guerre de libération animaient les soirées dans les maquis du Front populaire pour la libération de l’Erythrée.
Pour lui comme pour beaucoup d’autres, cet horizon là, celui de la longue lutte pour l’indépendance, est indépassable : « c’est là que s’est forgée notre nation…A Sawa, nous avons continué à construire l’unité de notre pays, en mélangeant les jeunes de diverses origines… »
Hailé hésite à critiquer ouvertement les dirigeants politiques, mais il lâche tout de même qu’il a appris que non loin de Sawa des dissidents croupissent dans des prisons souterraines où, le jour, la température dépasse les 40 degrés tandis que des familles restent sans nouvelles durant des années.
Il assure cependant qu’il ne fuira jamais l’Erythrée. La longue route via le Soudan, la Libye, la Méditerranée, il n’en veut pas : « au bout du compte, la vie, dans vos pays, est misérable…Via les réseaux sociaux, je sais comment cela se passe en Belgique, j’ai appris que chez vous on laissait les réfugiés dormir dehors, hiver comme été… Vivre comme çà, jamais. Je préfère encore me débrouiller, en exerçant plusieurs métiers. Mais tout de même, j’aimerais visiter le monde…Arriver jusque chez vous, voir du pays, puis rentrer… Ici, même pour aller à Massawa, au bord de la mer, je dois solliciter une permission… »
Hailé, à plus de trente ans, n’a pas encore entamé ce qu’il appelle sa vraie vie : « j’arrive à payer mon petit loyer, mais je ne gagne pas assez pour me marier, vivre avec une femme. Comment pourrais je avoir des enfants ? Je rêvais d’en avoir quatre, ma copine en voudrait trois, mais le temps passe et nous n’aurons, sans doute, qu’une très petite famille… »
Le service militaire et civil obligatoire et illimité serait-il une méthode inédite, et autoritaire, pour limiter la croissance de la population ? Les chiffres tendraient à le prouver : voici trente ans, l’Erythrée comptait 3, 5 millions d’habitants, l’Ethiopie trente. Aujourd’hui le grand voisin compte 105 millions d’habitants et le Petit Poucet érythréen ne dépasse guère les 4 millions de citoyens…
Les officiels cependant n’en démordent pas. Le professeur Abraham, conseiller personnel du président Afeworki en matière économique, et ancien professeur d’université aux Etats Unis, assène sans hésitation que « Sawa, c’est l’une des meilleures réalisations du régime. C’est là que nous avons construit l’unité de notre nation, en mélangeant les jeunes d’origine diverse, en leur inculquant un idéal commun, en leur apprenant à se connaître… » Il précise qu’au départ, la durée du service militaire obligatoire ne dépassait pas 18 mois, et que tous, garçons et filles, y étaient soumis à la fin des études secondaires.
IL répète lui aussi que c’est la reprise de la guerre avec l’Ethiopie en 1998 qui a provoqué cette extension illimitée de la mise à disposition de l’Etat. Yemane Gebreab, le principal conseiller du chef de l’Etat, est persuadé que l’attaque éthiopienne visait à provoquer un changement de régime. Non alignée, refusant l’aide internationale et entendant compter sur ses propres forces, l’Erythrée, obstinée et à contre courant, dérangeait. « Compte tenu de la disproportion des forces en présence, nous avons du mobiliser tout le monde, sur le front mais aussi à l’arrière, pour faire tourner le pays. C’est ainsi que des jeunes, prolongeant leur service militaire, ont été appelés à faire fonctionner les hôpitaux, les centres de santé ruraux, les écoles… Ils ont construit des retenues d’eau et des terrasses, des barrages. L’Etat payait leur salaire, modeste certes, mais cela leur permettait de vivre… »
Cette mise à disposition illimitée ne permettant pas aux jeunes de se construire un avenir, la fuite à l’étranger est apparue comme une solution. L’Erythrée, privée de sa jeunesse, a connu une véritable hémorragie. D’autant plus que, compte tenu des conditions de leur départ et de la situation du pays, les candidats à l’asile étaient presque automatiquement pris en considération et bénéficiaient de vastes réseaux de solidarité, surtout en Italie et en Angleterre. Tous les officiels l’assurent : « si la paix se confirme, la durée du service militaire va se réduire, cette mobilisation ne sera plus nécessaire… »
Suzanne Ngongi, représentante du PNUD à Asmara, reconnaît que l’Erythrée est l’un des seuls pays d’Afrique en passe d‘atteindre les « Buts du Millénaire » : « diminution de la mortalité infantile, accouchements dans des centres de santé, progrès en matière d’éducation, souci constant de l’équilibre entre les villes et les campagnes…L’équité est au cœur de la politique de ce pays et la corruption est inexistante… »
Elle souligne cependant que la démobilisation ne sera probablement pas immédiate : «même si on n’en a plus tellement besoin, il est impossible de lâcher ainsi des milliers de jeunes sur le marché du travail… Il faut d’abord créer des emplois, solliciter le secteur privé… »
Sur ce point aussi, les officiels se montrent optimistes : « notre pays est riche, les ressources ne manquent pas », souligne Yemane Gebreab, « nous avons des mines d’or, d’argent, de cuivre et de zinc, un immense gisement de potasse, les ports de Massawa et d’Assab vont reprendre leur activité…Dans ce pays sec, aride, nous maîtrisons l’eau disponible et tous les citoyens ont accès à l’eau potable, la malaria a été éradiquée… »
Voici une dizaine d’années, l’Erythrée a refusé l’aide alimentaire proposée par les Etats Unis : « les grains de blé étaient brisés, impropres à la consommation, l’huile était périmée…Aujourd’hui, puisque l’eau est bien gérée, nos marchés débordent de fruits et de légumes produits localement… »
Sous les voûtes du marché d’Asmara, nous admirons en effet des montagnes de tomates, des oranges et des bananes, plusieurs variétés de céréales produites sur les haut plateaux et la délicieuse « Temri » la datte du désert…
Cependant, avant d’atteindre le marché, une surprise nous attend. Hailé nous avait prévenus : « le mercredi, c’est le jour des contrôles, la police vérifie les papiers afin d’attraper ceux qui ne sont pas en règle.. » Alors que la circulation est encore plus calme que d’ordinaire, nous voyons soudain se déployer dans les rues menant au marché des hommes en uniforme beige clair, les cheveux coupés à l’afro comme dans les maquis de naguère et portant les initiales de la police militaire. Alors que la foule se disperse rapidement, les policiers nous intiment l’ordre de poursuivre sans tarder et une dame nous pousse vers un taxi « ne traînez pas ici… » Message reçu : circulez, il n’y a rien à voir.. Sans doute s’agît il de ce que les Erythréens appellent une « giffa », une rafle, où la police vérifie les documents d’identité de tous et en particulier celle des éventuels déserteurs qui auraient fui le service militaire…
Par contre, les officiels se montrent étrangement sereins par rapport à ceux qui rentrent au pays : « ils finiront par revenir » dit le professeur Abraham, car même vivant à l’étranger, les Erythréens restent très attachés à leur patrie. Et ceux qui sont partis au cours des dix dernières années se trouvent très mal en Europe… »
Yemane Gebreab, le conseiller du président, assure que non seulement tous ceux qui veulent rentrer sont les bienvenus, mais qu’en outre, les exilés n’hésitent pas à faire des aller retour : « ils reviennent pour revoir la famille, pour se marier, et les fêtes se passent entre autres autour de la piscine de l’hôtel Asmara Palace. Puis, ils repartent sans avoir été inquiétés… »
C’est là l’un des paradoxes de l’Erythrée : sans le reconnaître officiellement, le pays vit aussi des envois, les « remittances », des exilés qui, autant qu’ils le peuvent, soutiennent les membres de leur famille tandis que les ambassades ont pour instruction de leur réserver bon accueil. «Si nos compatriotes résidant à l’étranger acceptent de s’acquitter d’une taxe de solidarité de 2% , nos diplomates et nos consuls leur donnent les documents leur permettant de rentrer au pays, même pour une durée limitée » assure Yemane Gebreab .« Ils sont chez eux ici, ils sont les bienvenus… »
C’est pour cela sans doute qu’au moment des fêtes religieuses, les avions qui se posent à Asmara affichent complet. En débarquent des Erythréens qui rentrent au pays les bras chargés de cadeaux. Habte, un homme d’affaires dont l’épouse vit au Texas avec ses trois enfants, s’affaire à rénover la maison léguée par ses parents : « il est temps que la famille revienne… L’émigration a aussi été un projet économique, il s’agissait de gagner de l’argent à l’étranger mais nous n’avons jamais oublié notre pays… »

13 juillet 2019

Le port de Massawa attend l’heure de la reconstruction

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Le port de Massawa attend l’heure de la reconstruction

Le port de Massawa, l’un des plus célèbres de la mer Rouge, attend patiemment l’heure de la reconstruction. La mosquée Sahaba, ceinte d’un grillage posé sur des quais vides, est l’une des plus anciennes du monde musulman : c’est ici qu’en 615, le prophète Mohamed, alors chassé de La Mecque où l’on ne voulait pas entendre son enseignement, débarque en terre africaine et fait construire un petit édifice religieux, l’un des trois à être tourné non pas vers La Mecque, mais vers Jérusalem et ses Lieux Saints…Derrière les docks et leurs alignements de containers, un pétrolier vide oscille lentement, un autre bateau met lentement le cap vers Djeddah, de l’autre côté de la mer Rouge. Des Bédouins Rasheimas venus d’Arabie saoudite tentent de vendre des colliers de perles aux rares visiteurs. Massawa, avec ses maisons de style ottoman et égyptien semble dormir depuis des siècles, le palais qui accueillait autrefois l’Empereur Hailé Sélassié n’est toujours qu’un amas de colonnades effondrées et la reconstruction de la ville se poursuit à un rythme d’autant plus lent que les offres présentées par la Turquie et son agence de coopération Tika ont été poliment déclinées : l’Erythrée ne veut rien devoir à personne.
Cependant, des signes ne trompent pas : sur le port, des restaurants de poisson viennent de s’ouvrir, le musée municipal a fait peau neuve et le jeune guide désigne des ossements recueillis dans la vallée de l’Omo, là même où l’on découvrit Lucy, notre ancêtre à tous. Et surtout, devant le musée, un bus s’arrête et des nuées de jeunes garçons en descendent en poussant des cris d’enthousiasme : venus en excursion depuis les hautes terres d’Ethiopie, ils voient la mer Rouge pour la première fois.
Paulo, un sexagénaire revenu des Etats Unis, a investi à Massawa l’essentiel de ses économies :il a acheté un immeuble à colonnades dont la seule terrasse ouverte sur la mer fait plus de 100 mètres carrés. C’est là qu’il a ouvert un club de disco, qu’il organise des soirées et des réceptions. «Dans cette affaire, je ne peux que gagner » dit-il, « les touristes vont revenir et surtout les Ethiopiens vont affluer. « L’Union européenne a fait le même pari : avant les derniers virages menant à Massawa, au dernier carrefour menant à Dekamerhe, une nouvelle route est en construction, qui permettra de relier Addis Abeba au port de Massawa, bientôt rival de Djibouti
Ainsi va l’Erythrée : à première vue, le rythme des changements est tellement lent que rien ne semble troubler le sommeil de ce pays peu fréquenté par les touristes et ignoré par les ONG qui en ont été chassées voici vingt ans.
Voici un an cependant c’est d’Ethiopie qu’est venu le coup de tonnerre : remportant les élections en avril 2018, un nouveau Premier Ministre, Ahmed Abyi, un officier supérieur d’origine oromo reconverti à la politique, a mis fin au pouvoir incarné depuis vingt ans par le Front populaire pour la libération du Tigré. Ce parti, ancré dans les hautes montagnes voisines de l’Erythrée suscitait un désaveu croissant à cause des accaparements de terre (entre autres autour d’Addis Abeba), fruits d’une croissance inégale et de la corruption. Les Oromos, vivant au sud du pays et déjà présents dans les faubourgs d’Addis Abeba représentent plus de 40% de la population. Leur vote a porté au pouvoir Abyi Ahmed, la petite quarantaine, dont le premier geste fut de se réconcilier avec l’Erythrée, se rendant à Asmara et invitant ensuite son voisin. « Le président Issaias Afeworki fut accueilli à Addis Abeba comme une célébrité, toute la population était dans la rue » se souvient le conseiller Yemane Gebrehab, l’un des artisans du rapprochement.
Pour les deux pays, le bilan de cette guerre inutile avait été terrible : 35.000 morts du côté éthiopien, 20.000 du côté érythréen, où la plupart des conscrits étaient des jeunes effectuant leur service militaire (ce qui explique les fuites massives…).
Entre l’inamovible président de l’Erythrée et le jeune Premier Ministre, l’entretien dura moins d’une heure mais tout était dit : en échange de la paix, l’Erythrée autorisait désormais l’Ethiopie à utiliser les ports de Massawa et d’Assab sur la mer Rouge, raccourcissant ainsi l’acheminement des exportations du géant enclavé. En outre, les deux hommes acceptaient d’ouvrir cinq points de passage sur la frontière commune, afin de faciliter les échanges commerciaux et humains. Si aujourd’hui, des Ethiopiens, parfois d’origine érythréenne, viennent faire la fête dans les restaurants d’Asmara tels que Ghilando, un vaste établissement couvert de guirlandes et ouvert récemment, la réciproque n’est pas vraie : après avoir ouvert cinq points de passage sur la frontière, l’Erythrée en a refermé trois, car plus de 70.000 de ses citoyens, profitant de l’ouverture, se sont précipités en quelques jours vers l’Ethiopie, dans l’espoir de poursuivre leur voyage vers l’Europe…

13 juillet 2019

Asmara, capitale de l’Erythrée, un pays hors du temps

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Asmara, envoyée spéciale
Les Italiens férus de patrimoine peuvent se rassurer : Asmara, la cité Art Deco construite entre les deux guerres sur les haut plateaux, à 2400 mètres d’altitude, n’a guère changé. La capitale de l’Erythrée, avec ses larges avenues plantées de palmiers et ses voûtes ombragées abritant l’Opéra, le café du cinéma Impero ou celui du Roma est toujours privée de gratte ciels et d’autoroutes et si les façades auraient besoin d’un coup de peinture, l’Unesco se félicite de la préservation de ce bijou qui semble hors du temps. Au terrasses, de vieux messieurs aux cheveux blancs sirotent tranquillement leur expresso, les mendiants sont relativement rares . La journée, les jeunes se pressent dans les cyber où ils captent des images et des messages venus d’un autre monde et, avec des muscles de champions cyclistes, ils circulent sur de vieux vélos chinois minutieusement rafistolés.
A première vue, cette ville paisible semble totalement décalée par rapport à la plupart des capitales africaines, bouillonnantes d’énergie, désordonnées et violentes. La nuit cependant, les rues sont bien éclairées grâce à des capteurs solaires et, au rez de chaussée, l’eau potable remplit les citernes. L’Erythrée paraît vivre dans le souvenir des trente années de guerre qui finirent par arracher l’indépendance à l’Ethiopie en 1991.
La paix, un début de développement économique furent interrompus en 1998 par un nouveau conflit frontalier qui éclata du côté de Badme, occupée par des troupes éthiopiennes venues du Tigré voisin. Cet état de guerre a justifié, sur le plan intérieur, l’ implacable répression de « dissidents » présentés comme des « traîtres à la solde de la CIA » et la disparition de la presse indépendante. Pour faire face à son puissant voisin éthiopien accusé de vouloir faire basculer le régime, l’Erythrée se vit contrainte de jeter toutes ses forces dans une guerre de tranchées et d’artillerie tandis que toute la jeunesse, garçons et filles, se trouva mobilisée dans un service militaire … dont la durée devint illimitée ! Cette obligation, imposée par un régime vieillissant (le président Issaïas Afeworki, héros de la lutte de libération, est au pouvoir depuis l’indépendance et aucun successeur potentiel n’est jamais cité) s’est accompagnée de la confiscation des libertés démocratiques.
C’est pourquoi plus d’un million de jeunes Erythréens, la force vive du pays, se sont réfugiés à l’étranger, se dirigeant vers l’Europe via l’Ethiopie et surtout via le Soudan, empruntant la terrible route du désert libyen où des passeurs et les trafiquants les mènent jusqu’aux rives de la Méditerranée.
Avec sa presse muselée, ne reflétant que les nouvelles officielles, ses interdictions de circuler sans permis à travers le pays, ses prisons clandestines souvent dénoncées par les exilés, son refus de la société de consommation occidentale et le contrôle strict des importations, s’ajoutant aux effets des sanctions internationales et à la volonté d’autosuffisance, l’Erythrée évoque plus le Cuba des balseros (les boat people qui fuyaient vers la Floride) que la Corée du Nord souvent citée. Une dictature donc, l’une des dernières du genre, et par cela même anachronique, mais une dictature qui, comme à Cuba, a obtenu de réels succès en matière de santé publique, d’accès à l’éducation, de maîtrise de l’eau potable. Et surtout, une dictature qui aujourd’hui se trouve à un tournant : le renversement, au Soudan voisin, d’Omar el Bechir change la donne régionale, mais surtout, la réconciliation avec le grand voisin éthiopien intervenue l’été 2018 à l’initiative du Premier Ministre éthiopien Ahmed Abyi a rebattu toutes les cartes.
A Asmara, longtemps tenue à l’écart, les réunions se succèdent désormais, réunissant les chefs d’Etat de la région (Kenya, Somalie, pays du Golfe…) désireux de trouver, entre eux, des solutions aux problèmes que posent le Sud Soudan ou la Somalie où sévissent les shebabs islamistes.
Le bouleversement géopolitique de cette région, l’une des plus peuplées d’Afrique et stratégiquement située, est tel que nous avons accepté une invitation à nous rendre sur place. Mais à Asmara et Massawa, nous avons constaté que, sur le plan interne, malgré les espérances et les promesses, l’heure du changement n’avait pas encore sonné !

13 juillet 2019

L’Ethiopie, fragile clé de voûte de la Corne de l’Afrique

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L’Ethiopie, fragile clé de voûte du développement de la Corne de l’Afrique

L’Ethiopie n’est pas seulement le siège de l’Union africaine, l’un des pays les plus peuplés d’Afrique (105 millions d’habitants) et un moteur de la croissance du continent (10% l’an…) : elle pourrait devenir la clé de voûte d’une stabilisation de tout l’Est de l’Afrique, du Soudan jusqu’à la Somalie. A une seule condition, et elle est d’importance : que cet Etat fédéral, une mosaïque, composée de dizaines d’ethnies différentes, n’implose pas et ne devienne pas, comme d’aucuns le redoutent déjà , une sorte de Yougoslavie africaine…
C’est dire si Abyi Ahmed, qui le 2 avril 2018 a été élu au poste de Premier Ministre au sein de la coalition au pouvoir, suscite autant d’espoir que de craintes. Rappelons que l’EPRDF (Front démocratique et révolutionnaire du peuple éthiopien), le parti dominant, est une coalition formée des quatre partis représentant les principaux groupes ethniques du pays, les Amharas autour de la capitale Addis Abeba, les Tigréens voisins de l’Erythrée, les Oromos, qui représentent près de 40% de la population et les peuples du Sud, vivant, entre autres, dans les régions du Sidamo et du Wolleita.
Se fondant sur une sorte d’ « ethno nationalisme », le EPRDF, qui avait pris le pouvoir en 1991 après la chute du dictateur communiste Mengistu Hailé Mariam, avait été jusqu’à présent dominé par les Tigréens du Front populaire pour la libération du Tigré, qui avaient pris le contrôle des rouages de l’Etat. Après le décès du président Meles Zenawi, très soutenu par l’Europe et les Etats Unis et l’effacement de son successeur Hailemariam Dessagnew, l’élection d’Abyi Ahmed au poste de Premier Ministre marqua une nouvelle ère : 13.000 prisonniers politiques furent libérés et une amnistie fut déclarée, le Parlement légalisa deux mouvements sécessionnistes dont le Front de libération des Oromos, (OLF). Sur le plan international, les relations furent normalisées avec l’Erythrée, après une douloureuse guerre de tranchées menée autour de la ville de Badme. Ce réchauffement se traduisit par l’ouverture des frontières, l’accès de l’Ethiopie aux ports érythréens d’Assab et de Massawa sur la mer Rouge et des actions conjointes de médiation, dirigées entre autres vers le Sud Soudan et la Somalie. Cette évolution positive fut unanimement saluée et Abyi Ahmed, la petite quarantaine, fut considéré comme l’un des « enfants prodiges » de l’Afrique.
Mais un an plus tard, les espoirs doivent être tempérés : la frontière avec l’Erythrée n’est plus ouverte qu’en un seul point de passage, le régime d’Asmara vit toujours sur pied de guerre et n’a pas aboli le service militaire obligatoire, (ce qui provoque l’exode des jeunes réfractaires). Mais surtout, c’est en Ethiopie même que s’accumulent les périls sinon les risques d’implosion. Le Premier ministre Abyi Ahmed a déjà échappé à deux tentatives d’assassinat et, en juin dernier, cinq personnalités de l’Etat régional amhara, dont le président, étaient assassinées. Une tentative de prise de pouvoir dans la région amhara fut ensuite dénoncée et il apparut que les putschistes présumés avaient auparavant bénéficié des mesures de grâce décrétées par le Premier Ministre Abyi Ahmed lors de son entrée en fonctions.
Actuellement, un autre péril se profile à l’horizon : des représentants de l’Etat du Sidamo (un Etat du Sud représentant le plus grand groupe ethnique du pays) ont annoncé que, si un referendum n’était pas organisé d’ici le 18 juillet prochain, ils proclameraient unilatéralement un nouvel Etat régional, fondé sur des bases ethniques. Il y a un an que ces revendications avaient été formulées, conformément à la Constitution, mais Addis Abeba avait jusqu’à présent fait la sourde oreille et négligé d’organiser le referendum demandé. Si le déploiement de forces de sécurité devait être la seule réponse apportée aux revendications du Sidamo, le malaise pourrait gagner d’autres peuples du Sud de l’Ethiopie, qui se sont longtemps sentis marginalisés et écartés d’un pouvoir contrôlé par les Tigréens du Nord.
Le malaise n’est pas du seulement au « fédéralisme ethnique » mis en œuvre par le TPLF lors de sa prise de pouvoir en 1991, dans le but de battre en brèche la centralisation menée depuis Addis Abeba et de défendre les droits des divers peuples composant la mosaïque éthiopienne : l’ouverture manifestée par le nouveau Premier Ministre peut aussi être interprétée comme une faiblesse et libérer des forces centrifuges qui réclament l’autonomie sinon la sécession.
Ce malaise politique se greffe sur une croissance économique rapide, spectaculaire mais inégale : autour de la capitale Addis Abeba, qui se modernise et devient un pôle de développement important, relais des entreprises chinoises, des millions d’Oromos sont évincés de leurs terres pour faire place à des plans d’urbanisation. Dans le Sud, Hawassa, la capitale du Sidamo, qui se développe à un rythme de 4,8% l’an connaît un problème comparable, son développement empiétant sur les terres appartenant aux populations voisines…
Dans l’ensemble de l’Ethiopie, les conflits fonciers ont déjà fait plus de trois millions de déplacés internes. Associés à la montée des revendications ethniques, ces réfugiés intérieurs pourraient, malgré une histoire séculaire, menacer d’implosion ce pays d’Afrique qui est l’un des plus prometteurs. Car dans le meilleur des cas, l’Ethiopie pourrait contribuer au développement de ses voisins mais elle pourrait aussi, en cas d’échec d’Abyi Ahmed, leur envoyer d’incontrôlables flux de réfugiés. Avec l’Europe pour destination finale…

13 juillet 2019

Bahati Lukwebo, barré de la présidence du Sénat, claque la porte

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Pour ceux qui en auraient douté, l’ex président Joseph Kabila a sèchement rappelé à ses partisans et aux autres qu’il était loin d’avoir pris sa retraite et demeurait, dans son parti tout au moins, le « maître du jeu », aussi appelé l’ « autorité morale » du Front, commun pour le Congo, majoritaire tant à l’Assemblée qu’au Sénat.
Le sénateur Modeste Bahati Lukwebo, originaire de Kabare au Sud Kivu, en a fait l’amère expérience : alors qu’il avait présenté sa candidature au perchoir du Sénat face au ministre sortant de la Justice, Alexis Thambwe Mwamba, il a été suspendu des FCC « pour une durée indéterminée », accusé d’avoir « porté atteinte aux intérêts des FCC », cette large coalition mise sur pied dans la perspective des élections de décembre 2018 et il a fini par quitter la coalition avec fracas.
Le « crime » du sénateur Bahati Lukwebo est d’avoir osé défier le très puissant Thambwe Mwamba, l’un des piliers du système kabiliste : originaire du Maniéma, comme Maman Sifa, la mère de l’ancien chef de l’Etat, cet avocat de formation, qui défendait naguère la Sominki (Société minière du Sud Kivu) et facilita la pénétration de la société canadienne Banro sur les sites miniers de la province, était déjà actif dans les dernières années du règne de Mobutu. Très hostile à Laurent Désiré Kabila, il rejoignit la rébellion du RCD Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie) soutenu par le Rwanda et en août 1988, il revendiqua, au nom des rebelles, l’attaque d’un Boeing 727 au départ de Kindu, qui se solda par une cinquantaine de victimes civiles. Ces propos lui valurent d’être poursuivi, à Bruxelles, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, même si, selon son avocat il n’était qu’un « simple porte parole ». Thambwe Mwamba est également visé par les sanctions de l’Union européenne et des Etats Unis, ce qui fait « mauvais genre » pour un homme appelé à devenir le deuxième personnage de l’Etat, constitutionnellement appelé à remplacer le président en fonctions si ce dernier venait à disparaître.
Après son ralliement au camp Kabila, dont il devint l’un des piliers, Alexis Tambwe Mwamba occupa les postes de Ministre des Affaires étrangères puis de la Justice. S’il est élu au perchoir du Sénat, avec comme adjoint Evariste Boshab, autre pilier du régime Kabila, cet homme du sérail sera, au même titre que Janine Mabunda, présidente de l’Assemblée nationale, l’un des éléments du dispositif de verrouillage des institutions par la majorité sortante.
L’éviction sans ménagements du sénateur Bahati Lukwebo risque cependant de ne pas être sans conséquences : à la tête de l’AFDC et alliés l’élu de Kabare est lui aussi un homme puissant et ambitieux, issu de la dynamique société civile du Sud Kivu et qui s’est considérablement enrichi durant ses années d’acteur politique. En outre, son parti compte, avec ses alliés, 44 députés nationaux, 70 députés provinciaux et 13 sénateurs, soit 127 parlementaires. Si la présence de Bahati Lukwebo à la tête de la Chambre haute aurait été un -relatif-signe de renouveau, son éviction en faveur d’un pilier du système Kabila comme Tambwe Mwamba pourrait le pousser dans la direction du président Félix Tshisekedi ou même de Lamuka, la coalition qui désigna Martin Fayulu comme candidat unique à l’élection présidentielle.
Ce qui est certain, c’est que malgré le revers qui vient de lui être infligé, Bahati Lukwebo est loin d’être en fin de carrière…

8 juillet 2019

Fin de course pour Bosco Ntaganda, condamné par la CPI

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Jusqu’en novembre 2013, le surnom de Bosco Ntaganda fut synonyme de terreur dans tout l’Est du Congo. A La Haye, les témoins présents dans la salle d’audience de la Cour pénale internationale ont suivi avec un effroi rétrospectif l’énoncé des 18 crimes de guerre et crimes contre l’humanité imputés au chef rebelle : viol et esclavage sexuel de mineurs, enrôlement d’enfants soldats âgés de moins de 15 ans, meurtre d’un prêtre, massacres, transfert forcé de populations civiles…
Visage fermé, Bosco Ntaganda détenu à la Haye depuis 2013 a écouté sans broncher et lors de la prochaine audience du tribunal, il sera probablement condamné à la prison à perpétuité, sentence qu’il pourra encore tenter d’infléchir en appel.
Salué par les défenseurs des droits de l’homme et plus encore par des milliers de victimes, ce verdict marque une étape importante dans la lutte contre l’impunité. Car « Terminator », tant par son parcours personnel que par sa cruauté, était sans doute l’un des plus emblématiques de ces « tueurs sans frontières » qui ont sévi dans la région durant deux décennies. En effet, Bosco Ntaganda qui se présenta devant la CPI comme ressortissant rwandais est originaire d’une famille d’éleveurs vivant à proximité de la frontière du Nord Kivu et au début des années 90, il rejoignit les rangs du Front patriotique rwandais avec lequel il combattit jusqu’à la chute de Kigali en 1994. Par la suite, ce transfrontalier qui avait oublié son origine rwandaise participa aux guerres menées par Kigali et après l’accord de paix de 2002, il fut intégré au sein de l’armée congolaise où il accéda au grade de général, avant de prendre la tête de mouvements rebelles dans l’Ituri, aux côtés de Thomas Lubanga puis au Nord Kivu, où, avec Sultani Makenga, il dirigea le M23. Charismatique, intelligent, le chef de guerre exerçait une autorité indiscutable sur les enfants soldats qu’il avait recrutés sans trop de peine : « je n’ai jamais discuté les ordres de mon colonel », nous confia un jour l’un de ses anciens subordonnés rencontré à Goma, « lorsqu’il me disait d’abattre les prisonniers d’une balle dans la tête, je n’hésitais pas un instant». Revenu à la vie civile, le jeune homme ajoutait que si Bosco lui demandait de le rejoindre, il partirait sur le champ…
C’est pour cela que, de l’Ituri jusqu’au Nord et au Sud Kivu, Bosco Ntaganda suscitait une terreur sans nom : sans états d’âme, ses hommes massacraient des civils, tuaient à coups de bâton ou de machettes, emmenaient les femmes comme esclaves sexuelles. A La Haye, le juge Fremr a expliqué que « dans une bananeraie, 49 personnes, hommes, femmes et enfants avaient été massacrés, que certains cadavres étaient nus, que d’autres avaient les mains liées ou le crâne écrasé. »
Homme de main du Rwanda, exécuteur des pires besognes, Bosco « roulait » aussi pour lui-même et il fut accusé de trafiquer l’or de l’Ituri ou les minerais du Nord Kivu. Mais lorsqu’en novembre 2012 les troupes du M23 occupèrent et pillèrent brièvement Goma, les rebelles furent chassés par une offensive conjointe menée par l’armée congolaise et les Casques bleus de la MONUSCO. Quelques mois plus tard des dissensions devaient précipiter la fin du mouvement :alors que Sultani Makenga et ses hommes se réfugiaient en Ouganda, Bosco Ntaganda, traqué par les Congolais mais peut être aussi par ses anciens alliés rwandais, réussit, à la surprise générale, à gagner l’ambassade des Etats Unis à Kigali d’où il fut extradé vers la Cour pénale internationale. Sa condamnation représente un tournant dans l’histoire des Grands Lacs et aussi dans la lutte contre l’impunité : pour la première fois, un commandant militaire a été reconnu responsable des crimes commis par ses subordonnés.

29 avril 2019

“Ils ont tué Monsieur H” Une enquête accablante sur la mort de Dag Hammarskold

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Voilà un livre qui démarre lentement. Qui ressemble, en ses premières pages, au rapport d’un contrôleur aérien. D’ailleurs, c’est bien de cela qu’il s’agît. D’une histoire d’avion, d’un crash comme il s’en produit si souvent sur les pistes peu balisées des brousses africaines. Bref un accident, un coup du sort. D’ailleurs c’est bien ce qui avait été présenté à l’époque, une erreur de pilotage, où un équipage peu familier de l’Afrique aurait confondu Ndola en Zambie avec Ndolo, qui était à l’époque l’aéroport de Léopoldville/Kinshasa. A ceux qui doutaient de cette confusion qui se jouait sur une seule lettre, on ajoutait que, volant trop bas, le DC-6 avait percuté une colline, ou une termitière. Bref, il fallait circuler, il n’y avait rien à voir.
L’ennui, c’est que le crash du 17 septembre 1961, allait secouer la planète entière et que, près de soixante ans plus tard, alors que disparaissent les derniers témoins, les enquêtes ne sont pas terminées à propos de l’un des plus graves crimes politiques de l’après guerre. Car à bord de l’Albertina, piloté par un équipage suédois, se trouvait, en personne, le secrétaire général des Nations unies Dag Hammarskold, un homme politique de talent et de conviction, vénéré en Suède comme un héros national. Celui que l’on appelait alors « Monsieur H », et qui a donné ce titre au livre que vient de publier notre confrère Maurin Picard, croyait en l’organisation supranationale. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, en ces temps de guerre froide et de rivalités multiples, le diplomate suédois voulait que l’ONU soit un instrument de paix et que lui-même en soit plus le général que le secrétaire.
C’est pour cela qu’un dimanche de septembre, neuf mois après l’assassinat de Patrice Lumumba, Dag Hammarskold avait embarqué à Léopoldville pour une mission dont le secret avait déjà été éventé par plusieurs diplomates, journalistes et autres « honorables correspondants » d’obédience diverse. Désireux de préserver l’unité du Congo, qui faisait face à la sécession du Katanga et du Kasaï, le Suédois voulait s’entretenir personnellement avec le leader katangais Moïse Tshombe et la petite ville de Ndola, en Rhodésie du Nord, la Zambie d’aujourd’hui, avait été choisie pour abriter ce rendez vous discret. Ambitieux, naïf, trop confiant ? Hammarskold entendait bien convaincre Tshombe, qui l’attendait déjà à Ndola, de mettre fin à une sécession condamnée par l’opinion internationale, d’ embarquer avec lui à bord de l’Albertina et d’annoncer au monde entier que le Congo avait retrouvé son unité. Le secrétaire général de l’ONU avait-il sous estimé la sympathie dont le Katanga sécessionniste jouissait en Belgique, plus particulièrement au sein de l’Union Minière, alors que le pouvoir central de Kinshasa était vilipendé et que le souvenir de Patrice Lumumba réveillait une haine implacable ? N’avait il pas compris que la Rhodésie du Nord et son chef Sir Roy Welensky étaient des alliés de fait du Katanga, que Londres et la City entretenaient des liens étroits et hautement profitables avec la Copperbelt (la ceinture de cuivre), que la France elle-même, celle du général de Gaulle rêvait toujours de tailler des croupières à une Belgique qui avait raté sa décolonisation ?
Maurin Picard, tout au long des premiers chapitres, ne se pose guère, en apparence tout au moins, de telles questions géopolitiques. Lui, il enquête. Il rouvre les dossiers, piste et rattrape les derniers témoins. Pose les bonnes questions : Peter Hallonqvist, le pilote suédois de l’Albertina, était-il réellement aussi inexpérimenté qu’on le disait à l’époque ? Le crash s’était produit sans témoins, disait on à l’époque, l’avion s’était abîmé loin en brousse et les premiers secours ne l’avaient rejoint que dans la matinée. Toutes ces fausses certitudes émaillant la chronique officielle depuis plus d’un demi siècle, Maurin Picard les passe au crible : en réalité, l’épave de l’Albertina, soi-disant introuvable, ne se trouvait qu’à douze kilomètres de la piste de Ndola, et des témoins, il y en eut, retrouvés par l’enquêteur et ayant gardé la mémoire intacte. C’est ainsi qu’un Sud Africain, Wren Mast-Ingle, accepte de parler, cinquante ans plus tard : il se souvient d’un quadrimoteur qui se consumait sous les arbres et dont la carcasse était criblée de balles. Quant aux charbonniers africains, jugés trop pauvres pour être crédibles, ils assurent, aujourd’hui encore, avoir vu un « petit avion » suivre le « grand », tirer et transformer le DC6 en boule de feu. Maurin Picard, durant plus de deux ans, a rouvert tous les dossiers, retrouvé tous les témoins encore vivants. Compulsé les archives de l’ONU, celles de l’Union Minière à Bruxelles, suivi les traces des « affreux », les mercenaires engagés par Tshombe, souvent des anciens de la guerre d’ Algérie qui n’étaient pas les électrons libres que l’on supposait.
Au fil des pages, le « log book » du contrôleur aérien se transforme en thriller passionnant, où défilent des aristocrates anglais, des « boutiquiers » belges (en réalité les dirigeants de l’Union minière du Haut Katanga, des anciens soldats français pas si perdus que cela, des avions de combat pilotés par des Belges comme Jan van Risseghem, des officiers de renseignement et autres agents doubles. Avec, en commun, une seule obsession, exprimée à l’époque par Harold Macmillan, le Premier Ministre britannique, «sortir du jeu Harold Hammarskold », ce diplomate suédois au regard bleu qui dérangeait et qui fut sans doute achevé, alors qu’il gisait à côté de son avion en flammes.

26 avril 2019

Louise Mushikiwabo: “ouvrir le français à la jeunesse africaine”

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Elue secrétaire générale de la francophonie lors du sommet d’Erevan, l’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo s’est déjà rendue en Tunisie, qui abritera le prochain sommet, ainsi que dans plusieurs pays africains et cette semaine, une visite officielle l’a menée à Bruxelles. Parfaitement bilingue depuis ses études aux Etats Unis, Mme Mushikiwabo justifie par des raisons de proximité et de relations économiques avec l’Afrique de l’Est la promotion de l’anglais au rang de langue officielle dans son propre pays. Mais elle entend désormais défendre et « rajeunir » l’usage du français : « il ne faut pas que cette belle langue demeure figée, académique…Il faut tenir compte de la jeunesse, et en particulier des millions de locuteurs africains, qui ne doivent pas être intimidés par la rigueur du français et, par défaut, se tourner vers un anglais qui leur paraîtrait plus facile, plus « commercial ». »
L’un des thèmes chers à la nouvelle secrétaire générale de l’OIF est de ramener l’usage du français dans les enceintes internationales, les Nations unies, mais aussi l’Union européenne à l’heure du Brexit, -elle s’en est entretenue avec Jean-Claude Juncker-de l’imposer dans le numérique, sur les réseaux sociaux, le monde des affaires. Dans ce combat pour « la défense et illustration » de la langue française, Mme Mushikiwabo compte sur le soutien de la France certes, mais aussi sur d’autres partenaires, comme la Suisse, Monaco, le Luxembourg qui pourraient augmenter leur contribution à l’organisation, sans oublier des « Etats charnières », à la lisière de plusieurs mondes comme la Roumanie et sans négliger le Canada, accompagné du Nouveau Brunswick et du Québec. Outre la langue, raison d’être de l’organisation, il y a aussi les valeurs communes, forgées au fil de quatre décennies : « la francophonie veut être un espace politique sain, attaché à la promotion de la démocratie, ainsi qu’un rempart contre les radicalismes, en particulier dans les pays du Sahel. »
Un tel rempart devant aussi être fondé sur la culture, Mme Mushikiwabo est frappée par la richesse de l’espace francophone, qu’il s’agisse des arts plastiques, du théâtre, de la littérature, de la musique. Mais la Rwandaise, qui a participé à la renaissance de son propre pays, fondée sur ses valeurs et ses traditions culturelles, veut aussi que les artistes puissent vivre de leur talent. Autrement dit, il importe de les promouvoir sur la scène internationale, de les défendre sur le plan commercial, de rémunérer correctement leurs activités, à l’instar du monde anglophone. Pour Mme Mushikiwabo, 750 millions d’Africains francophones, jeunes pour la plupart, représentent un potentiel exceptionnel et en RDC dont elle revient, elle a été particulièrement frappée par l’énergie qui se dégage de la jeunesse : « c’est pour ces jeunes que le français doit, absolument, rester une langue de communication et donc s’ouvrir, se moderniser… » Autant dire qu’en Belgique francophone, parfois en délicatesse linguistique avec les ukases venus de Paris, Mme Mushikiwabo trouvera des interlocuteurs convaincus…

26 avril 2019

L’irrésistible ascension de Jeanine Mabunda

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Coup double. A nouveau l’ingéniérie politique a fait ses preuves au Congo car la nomination de Jeanine Mabunda Lioko à la présidence de l’Assemblée nationale représente une double et paradoxale victoire. Une victoire d’abord pour les FCC (Front commun pour le Congo) la plate forme réunie par le président Kabila. Disposant d’une très confortable majorité au Parlement, le poste revenait au clan présidentiel et c’est donc sans surprise qu’il fut attribué à une personnalité de confiance, proche de l’ancien président qui, comme il s’y était engagé, cohabite paisiblement avec Felix Tshisekedi, tout en balisant étroitement le terrain d’action de son successeur. Mais la victoire appartient aussi aux femmes congolaises qui, en la personne de Mme Mabunda, voient enfin reconnaître leur talent politique et leur capacité d’accéder aux plus hautes fonctions. Cependant, et c’est là le paradoxe, Jeanine Mabunda n’est en rien le produit de la société civile ou des associations féminines, elle est plutôt une femme de pouvoir, qui doit son ascension à ses capacités intellectuelles, à son entregent et, surtout, à ses excellentes connections au sommet de l’Etat.
Après des études de droit à l’UCL et une licence à l’ICHEC, Jeanine Mabunda est engagée en 1988 à la Citibank puis à la Banque centrale du Congo au titre de conseiller du gouverneur de l’époque Jean-Claude Masangu, l’homme qui stabilisera la franc congolais. Economiste douée, elle entre en contact avec l’éminence grise du président Kabila, Augustin Katumba Mwanke. Ce dernier se révèle à la fois un homme d’Etat dans les situations de crise, où, entre autres il négocie avec le Rwanda, et un homme de confiance qui crée puis gère la fortune du chef de l’Etat et de sa famille. Jusqu’à sa mort en 2012 dans le crash de son avion : alors qu’il se prépare à atterrir à Bukavu l’appareil, qui avait été prêté par Moïse Katumbi, est victime d’un erreur de pilotage et s’écrase dans un ravin. Katumba Mwanke, l’homme qui possédait les dossiers de Kabila et gérait sa fortune, meurt sans livrer ses secrets.
En 2002, Jeanine Mabunda avait été placée à la tête du Fonds de promotion industrielle comme administratrice déléguée générale. S’il lui fut reproché d’avoir fait des choix favorisant la famille du président, sa sœur Jaynet, son frère Zoé permettant d’agrandir l’empire économique du Raïs elle aura aussi tenté d’ouvrir le Congo profond au secteur bancaire, créant des guichets de financement pour les petites et moyennes entreprises afin d’encourager les initiatives individuelles. Parallèlement, sa carrière politique s’envole et, en 2011 puis 2018 elle est élue députée nationale et prend la présidence de la Ligue des femmes du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, le parti créé par feu Laurent Désiré Kabila. C’est en 2014 que se confirme la confiance présidentielle : alors que le Docteur Mukwege parcourt le monde et dénonce le viol comme arme de guerre, Jeanine Mabunda est nommée représentante personnelle du chef de l’Etat en charge de la lutte contre les violences sexuelles et le recrutement des enfants soldats. SI elle estime que la gravité de la situation à l’Est a été montée en épingle et que Bukavu n’est pas la « capitale mondiale du viol », Jeanine Mabunda ne se contente pas de relations publiques : elle multiplie les actions de prévention, de sensibilisation et surtout, elle encourage les tribunaux militaires à traduire en procès les membres de forces armées accusés de viols. Avec pour résultat une diminution sensible des agressions sexuelles commises par des hommes en uniforme, même si , entretemps, -comme s’ils avaient été contaminés-, des civils et des groupes armés non identifiés ont pris le relais de la violence contre les femmes.
A l’Assemblée, Jeanine Mabunda, femme de tête et femme à poigne, assurée de l’appui des FCC et demeurée proche de Joseph Kabila, sera secondée par Jean-Marc Kabund A Kabund, novice dans l’hémicycle mais représentant l’UDPS le parti du président Félix Tshisekedi tandis que les autres partis d’opposition accusent la coalition FCC-CACH (Coalition pour le changement) d’avoir fait main basse sur la totalité des sièges du bureau.

18 avril 2019

Richard Sezibera: “l’hostilité de l’Ouganda est surprenante et inacceptable”

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Lors de la commémoration du 25 e anniversaire du génocide des Tutsis, l’absence des voisins immédiats du Rwanda n’est pas passée inaperçue, pas plus que la menace à peine voilée adressée par le président Kagame à ceux qui envisageraient de « ramener la guerre au Rwanda. »
Richard Sezibera, Ministre des Affaires étrangères du Rwanda refuse cependant de dramatiser : « le président congolais Felix Tshisekedi était déjà venu au Rwanda le 24 mars, l’Ouganda était représenté par son ministre des Affaires étrangères, la Tanzanie et le Kenya étaient présents…Nos relations avec la RDC sont très bonnes et les autorités sont de plus en plus déterminées à refuser aux « forces négatives » (ndlr. Les rebelles hutus des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) le passage par le Nord et le Sud du Kivu. C’est ainsi que, voici quelques semaines, ont été arrêtés au Congo le chef des services de renseignements des FDLR et l’ex porte parole du mouvement, qui ont été renvoyés ici. Transitant par le Congo, ils venaient d’Ouganda où ils avaient eu des réunions avec des personnalités officielles et ils vont être jugés ici.

Comment expliquez vous que l’Ouganda puisse entretenir des contacts avec les FDLR, vos adversaires ?
C’est à la fois surprenant et inacceptable et nous avons exprimé notre préoccupation au gouvernement ougandais. D’autant plus que ces responsables des FDLR s’étaient rendus en Ouganda pour y rencontrer, grâce à un ministre ougandais, des représentants du RNC venus d’Afrique du Sud (ndlr. Le RNC (Congrès national rwandais) est dirigé depuis l’Afrique du Sud par le général Kayumba Nyamwasa, un dissident du Front patriotique rwandais, devenu le principal opposant au président Kagame). Le RNC dispose d’appuis en Ouganda et en Tanzanie, 47 recrues du RNC ont été arrêtées, en possession de faux documents délivrés par les services de renseignement ougandais et devant passer par le Burundi et le Congo. Au lieu d’ être jugés pour terrorisme, ils ont été relâchés. En Ouganda, le RNC reçoit soutien et protection policière et il procède à des recrutements.
En Ouganda il y a beaucoup de rwandophones, plusieurs camps de réfugiés et il est facile d’y recruter. Les services de renseignement ougandais peuvent arrêter et accuser d’espionnage ceux qui refusent.

Est-il exact que l’Ouganda a fermé le « corridor Nord » qui permettait au Rwanda d’exporter via Mombasa…

Les incidents se multiplient : des camions venus du Rwanda ont été arrêtés durant plusieurs mois, mais surtout, un accord avait été conclu, prévoyant la construction d’une ligne de chemin de fer qui aurait relié Mombasa, Kampala puis Kigali, Bujumbura et l’Est du Congo. L’Ouganda a préféré, en dernière minute et sans explications, annuler le projet et diriger cette ligne de chemin de fer vers Juba au Sud Soudan, ce qui affecte le Rwanda, le Burundi et le Congo. Nous songeons maintenant à une ligne qui relierait Dar es Salam à Kigali…
Il y a deux ans que les relations se détériorent. Nous préférerions rétablir des relations de bon voisinage ou vivre vivre chacun de son côté… Mais si l’Ouganda se comporte de manière hostile, nous serons obligés de réagir.
Nous savons que ces adversaires ont été entraînés en Ouganda puis envoyés au Burundi d’où ils lancent des attaques via la forêt de Nyungwe, attaques que nous avons pu contenir car le RNC n’a pas d’idéologie politique, de soutien dans la population.
Par ailleurs, des leaders de groupes hostiles au Rwanda ont pris la nationalité de leur pays d’accueil. Certains d’entre eux ont formé une coalition rassemblant plusieurs groupes armés et annonçant qu’ils vont attaquer le Rwanda. Ils sont autorisés à circuler, à s’organiser, à récolter des fonds, aux USA, au Canada, en Belgique, en Allemagne. ..En Belgique les révisionnistes sont très nombreux. On trouve chez vous la deuxième génération, les enfants des auteurs du génocide, ils partagent la même idéologie et ont la double nationalité. La loi qui va être votée en Belgique, interdisant le négationnisme du génocide, représente un pas très important à nos yeux.