16 avril 2014

Justin-Marie Bomboko, le vieux baobab

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Avant l’hommage national qui lui sera rendu à Kinshasa, Justin- Marie Bomboko, l’un des pères de l’indépendance congolaise, a reçu à la cathédrale Saint Michel et Gudule le dernier hommage de ses compatriotes venus en grand nombre. Etaient présentes aussi plusieurs personnalités belges comme André Flahaux, le président du Parlement, le Vice Premier Ministre Didier Reynders ou Herman de Croo, qui a rappelé 50 années d’une indéfectible amitié, nouée sur les travées de l’Université libre de Bruxelles.
C’est en 1956 que le fils du chef traditionnel de Bosilela, dans la province de l’Equateur, débarque à Bruxelles. Son père l’a initié aux fondements de la culture des Mongo, un grand peuple de l’Ouest congolais, les missionnaires, impressionnés par ses facultés intellectuelles et les bons résultats déjà obtenus à l’Université Lovanium, lui ont décroché une bourse lui permettant de s’inscrire en sciences politiques et diplomatiques. La petite histoire raconte que de Croo, découvrant un jeune Africain grelottant dans les frimas de l’avenue Franklin Roosevelt, lui aurait offert son loden…
Large sourire, regard malicieux, le jeune Bomboko conquiert les cœurs, les titres académiques et les responsabilités : non content d’être le premier étudiant congolais diplômé en Belgique, il préside l’Union générale des étudiants du Congo belge et du Ruanda Urundi et collabore avec l’Institut de sociologie de l’ULB. En 1960, il est l’un des très rares Congolais dotés d’un diplôme universitaire et, passionné par la politique, il participe à la Table ronde économique de 1960. Aux côtés de Patrice Lumumba qui deviendra Premier Ministre, il signe l’acte consacrant l’accession du Congo à l’indépendance.
Dans une brève évocation pleine d’émotion, Mario Cardoso Losembe, qui à l’époque appartenait au parti de Lumumba, a rappelé combien cette indépendance fut précipitée, comment Bomboko, jeune intellectuel sans expérience, fut propulsé aux affaires étrangères du Congo indépendant. Car la fuite des colons belges (que Bomboko protégera personnellement) accélère la promotion des premiers universitaires congolais et après l’assassinat de Lumumba, Bomboko, aux côtés de Mobutu, devient membre du groupe de Binza, puis fondateur du Mouvement populaire de la révolution, le parti unique qui contrôlera le pays durant trois décennies.
En disparaissant sans jamais s’être réellement confié, Justin Marie Bomboko a coupé les racines de la mémoire : on ignorera toujours comment Lumumba fut révoqué par Kasavubu, comment le leader rebelle Pierre Mulele fut assassiné après être revenu d’exil grâce aux efforts diplomatiques de Bomboko…Mais avec les années, les questions et les critiques se sont estompées. Les Congolais se souviennent du « vieux baobab » devenu vice président du Sénat et défendant toujours l’unité de son pays, les Belges saluent avec émotion le plus fidèle de leurs amis, qu’ils hébergèrent même dans les locaux de l’ambassade durant les temps difficiles ; la très grande famille et les nombreuses relations du « Vieux » évoquent son érudition, son humour, sa connaissance de la culture des Anamongo dont il était le leader incontestable…La mèche blanche, qui le rendait si facilement reconnaissable, est passée à l’histoire elle aussi…

16 avril 2014

Un gentleman dans le massif des Virunga

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Emmanuel de Merode, le conservateur du parc national des Virunga, est toujours en soins intensifs à Goma, mais sa vie ne serait plus en danger. Alors qu’il regagnait son bureau, situé à Rumangabo, au cœur du plus ancien parc d’Afrique, le directeur provincial de l’Institut congolais pour la conservation de la nature a échappé de justesse à une embuscade qui aurait pu lui coûter la vie : alors qu’il traversait la localité de Rwaza, située à 30 km de la capitale du Nord Kivu des hommes armés venus de la brousse ont tiré sur sa jeep. Touché à l’abdomen et au thorax, M. de Merode a été sauvé par des militaires congolais qui l’ont amené à l’hôpital Heal Africa, mais les assaillants ont réussi à prendre la fuite.
Cette attaque suscite une vive émotion à Goma : Belge d’origine aristocratique, de Merode a été nommé en 2008 à la tête de l’ex parc Albert qui s’étend sur 800.000 km2 et abrite les derniers gorilles de montagne. Anthropologue formé dans les meilleures universités britanniques, de Merode avait travaillé auparavant dans le parc de la Garamba et surtout au Kenya où il avait été à bonne école : son beau père n’est autre que Richard Leakey, l’homme qui, tout en les protégeant, a réussi à transformer les parcs nationaux du Kenya en véritable manne touristique. Ayant prêté serment devant le drapeau congolais, de Merode a rang de colonel dans l’armée nationale et il est le seul étranger à disposer de pouvoirs judiciaires. Ces attributions lui ont permis de tenter de remettre de l’ordre dans un parc qui, à son arrivée, accueillait des braconniers qui chassaient les hippopotames à la mitrailleuse et des groupes armés de tout calibre, « génocidaires » hutus, rebelles tutsis du M23, Mai Mai congolais.
Short kaki, chemise impeccable, de Merode vit toujours sous la tente et il a réussi à transformer en véritable petite armée les 400 gardes du parc, formés par… d’anciens commandos belges. Même si les touristes commençaient à revenir, que 30% des recettes du parc bénéficiaient aux populations locales et que des projets concrets comme les adductions d’eau ou les centres de santé se multipliaient, le directeur, adulé par les populations locales, n’a cependant jamais manqué d’ennemis. En effet, ses gardes n’hésitent pas à engager le combat avec les groupes qui produisent du charbon de bois, un commerce dirigé vers Goma ou le Rwanda qui rapporte 3 millions de dollars par an mais contribue à la déforestation. Mais surtout, suivant les ordres de leur directeur, les gardes tentent d’empêcher la société pétrolière britannique SOCO de mener des prospections illégales dans le parc. Désormais, le pétrole, découvert sur les rives du lac Edouard, représente un nouveau cauchemar, pire encore que la guerre : Soco a réussi à convaincre les autorités, à Kinshasa comme à Goma, que ses royalties pourraient assurer le relèvement économique de la province sinistrée, bien plus vite qu’une manne touristique qui tarde à venir ou que les subventions versées par l’Unesco ou l’Union européenne à un parc classé « patrimoine de l’humanité ». Or noir contre or vert : la partie apparaît bien inégale… Lorsqu’il tomba dans une embuscade, de Merode venait de déposer sur le bureau du procureur de Goma un dossier dénonçant les activités illicites de Soco…

15 avril 2014

Le conservateur du parc des Virunga victime d’une embuscade

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Alors qu’il revenait de Goma mardi en milieu d’après midi, le Belge Emmanuel de Merode, conservateur du parc des Virunga, célèbre pour ses gorilles de montagne, a été victime d’une embuscade sur la route de Rumangabo, une artère très fréquentée en journée et qui relie à l’Ouganda la capitale du Nord Kivu. Des tirs ont touché son véhicule, qui n’était pas protégé par une escorte et de Merode, touché à l’estomac et aux jambes, a été transporté à l’hôpital Heal Africa de Goma. Ses jours ne seraient pas en danger. Le sénateur François Xavier de Donnea, qui nous a communiqué cette information, relève que de Merode revenait d’un entretien qu’il avait sollicité avec le procureur général de Goma, auquel il avait remis un dossier judiciaire très compromettant pour la société pétrolière britannique Soco. Cette dernière entend mener des prospections dans les limites du plus ancien parc d’Afrique.
Cela étant, de Merode dérange beaucoup de monde : la société SOCO sans doute mais aussi les braconniers et autres groupes armés, dont les rebelles hutus FDLR qui vivent du commerce du charbon de bois et contribuent à la déforestation du massif des Virunga…

14 avril 2014

Toujours pas de solution pour les orphelins adoptés bloqués à Kinshasa

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Longtemps gardée sous le boisseau, dans l’espoir d’une solution à l’amiable, l’odyssée des sept enfants congolais légalement adoptés par des familles belges défraie actuellement la chronique à Kinshasa. La presse locale s’en est emparée depuis que L., l’une des mamans, a tenté de forcer la main des autorités.
Rappelons qu’au terme d’une procédure longue et méticuleuse, vingt enfants congolais ont été adoptés par des familles belges, bénéficiant d’un jugement favorable rendu tant à Kinshasa qu’à Bruxelles. Treize de ces enfants sont déjà arrivés en Belgique, mais les sept derniers se sont vus interdire de quitter le territoire congolais ! En novembre dernier en effet, agacées par des pressions venant, entre autres, des Etats unis et du Canada et outrées par la révélation de plusieurs scandales (des enfants achetés pour 15.000 dollars…) les autorités congolaises décidaient d’imposer un moratoire bloquant jusqu’en septembre 2014 toutes les adoptions internationales. Les parents de sept derniers orphelins déjà détenteurs de la nationalité belge se sont ainsi retrouvés bloqués à Kinshasa et depuis novembre, ils sont hébergés par l’ambassade de Belgique, qui espérait une solution rapide au vu des jugements déjà prononcés.
Au fil des semaines et des médiations infructueuses des ministres Reynders et Labille, les attentes des familles ont fait place à l’angoisse et plusieurs parents, pour des raisons professionnelles, ont été obligés de rentrer seuls en Belgique, laissant derrière eux l’enfant auquel ils s’étaient déjà profondément attachés.Deux d’entre eux, ayant passé trop de temps au Congo, ont perdu leur emploi, un autre, pour “tenir” a du vendre sa voiture… Le week end dernier, en désespoir de cause, l’une des mamans a tenté le tout pour le tout : avec l’aide de parents congolais, elle a essayé d’ « exfiltrer » sa fille et la faisant embarquer, seule et en pleine nuit, sur un vol d’Air Maroc !
La tentative ayant échoué, la fillette a été récupérée par des agents de l’immigration congolaise. La maman s’est alors présentée spontanément aux autorités et elle a été mise en détention dans les locaux de la police ! Cette affaire suscite désormais un certain émoi dans l’opinion kinoise, la télévision y a consacré un reportage et les derniers parents belges demeurés sur place craignent de faire les frais de cette affaire et de voir la solution s’éloigner davantage.
Un peu de réconfort leur a cependant été apporté à l’occasion d’une rencontre avec le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku. Il est apparu que ce dernier, très proche du chef de l’Etat, était très au courant du problème et parfaitement conscient du fait que les sept enfants, ayant bénéficié, à Bruxelles et à Kinshasa, d’un double jugement d’adoption favorable, sont d’ores et déjà citoyens belges et ne peuvent donc être retenus sur le sol congolais où, légalement, ils seraient… apatrides !
M. Minaku s’étant montré positif, à l’instar de plusieurs autres personnalités congolaises, les parents ont gardé l’espoir d’une solution…
Même si juridiquement, la position des Belges est beaucoup plus forte et les garanties plus évidentes, elle risque cependant de souffrir du contexte international.
Du côté français en effet, quelque 200 procédures d’adoption sont en cours, dont 70 ont déjà été jugées favorablement à Kinshasa. Mais la ratification par un tribunal français ne pourra se faire que si… l’enfant se trouve sur le sol français, ce qui est impossible pour le moment ! Du côté italien, sept enfants ont été sortis des orphelinats, présentés à leurs parents et, comme les Belges, ils attendent le feu vert. Quant aux Américains et aux Canadiens, des centaines de procédures d’adoption seraient en cours, mais, selon une source locale, elles présenteraient beaucoup moins de garanties de sérieux que les Belges.
C’est pour tenter d’y voir clair que les Congolais ont promis de mettre à profit le temps du moratoire pour réexaminer chaque dossier cas par cas, mais les ambassades concernées constatent que jusqu’à présent rien n’a encore bougé. Ce qui, dans les temps à venir, risque de susciter davantage de pressions et d’aggraver à la fois le malaise et les passions au sein de l’opinion…

7 avril 2014

Deux rescapés dans un stade envahi par la musique

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« La France et le Rwanda m’ont tout donné/ ils m’ont aussi tout pris…Vos larmes ont rempli tous les lacs de la région… J’ai débarqué à Charles de Gaulle/victime des dégâts collatéraux/du discours de La Baule»
Lorsque le rappeur franco-rwandais Gaël Faye, comme prisonnier d’un rai de lumière, chante sa vie sur le podium dressé dans le grand stade de Kigali, des mains se tendent, des larmes coulent discrètement…Mais les cris qui avaient ponctué la manifestation du matin se sont éteints. Les gens écrivent des messages sur des rubans gris perle, couleur du deuil de cette année et les déposent dans des paniers tressés, messages de chagrin ou d’espoir, adieux personnels aux êtres aimés…
L’atmosphère lourde de la matinée s’est allégée, les discours politiques des invités de marque ont cédé la place à la musique car les meilleurs chanteurs du Rwanda ou même de la diaspora se sont donnés rendez vous à Kigali pour accompagner le deuil.
Théoneste, 25 ans et Félix, 23 ans, sont fascinés par la beauté de la musique traditionnelle et ils adorent Gaël Faye, la vedette parisienne. Mais s’ils consentent à évoquer leurs souvenirs douloureux, ils tiennent aussi à faire savoir qu’ils ont un projet de vie…Dans les premiers jours du génocide, Théoneste était à Gitarama : « J’avais cinq ans à l’époque et j’ai vu les Interhahamwe emmener mon père sous le regard des voisins. Ils le tuèrent et jetèrent son corps dans la rivière Nyabarongo. On ne l’a jamais retrouvé… Pas plus que les autres membres de ma famille, mes tantes paternelles, mes grand parents, ma grande sœur… » Théoneste a grandi sous la protection de son frère aîné, après que les soldats du FPR, ayant conquis Gitarama, aient emmené avec eux les deux jeunes garçons…
Malgré la solitude, la perte de la plupart de siens, Théoneste termine aujourd’hui ses études en sciences de l’éducation à l’Ecole supérieure de Kigali.
Quant à Félix, même s’il n’avait que trois ans en 1994, il explique que « les images lui hantent toujours la tête. » Des images, des rancunes aussi… « Nous habitions Ruhango, près de Kapgayi, un fief de l’église catholique…Lorsque les Interhahamwe ont désigné notre famille comme sympathisante du FPR, nous sommes allés chez les prêtres, espérant trouver du secours. Nous avons pu entrer dans l’église Saint Joseph puis dans le petit séminaire. Mais là, les prêtres ont laissé passer les miliciens, qui ont commencé à tuer. Tout est allé très vite, mon père a été massacré, mon grand frère aussi. Ma mère a accouché dans l’église mais le bébé est mort. Finalement, c’est le FPR qui nous a sauvés… »
La vie n’a pas été facile :« nous avons du vivre dans une maison cassée, pillée, la propriété avait été détruite. Elle a du repartir à zéro… »Aujourd’hui, baigné par la musique nostalgique qui baigne le stade, Félix ose cependant dire : « je suis content…Grâce aux bourses attribuées par le Fonds d’aide aux rescapés, je peux suivre des études de gestion, et j’espère obtenir mon master puis mon doctorat… »
Alors que les années précédentes, la foule en prière laissait éclater un chagrin qui paraissait inextinguible et que des équipes de la protection civile ne cessaient d’évacuer des corps saisis de tremblements, victimes de crises traumatiques, cette fois, pour ce vingtième anniversaire de tous les dangers, la douleur semble canalisée par la musique, apprivoisée par le temps qui a coulé.
Les deux garçons insistent : « écrivez le, c’est important : aujourd’hui grâce à notre président, nous avons l’espoir… »

7 avril 2014

La responsabilité de réparer

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Au Rwanda, l’heure est au chagrin, au souvenir. La mémoire des disparus hante les manifestations officielles et les colloques ; le rappel des responsabilités de ceux qui commirent le génocide ou qui le laissèrent se développer sans intervenir est omniprésente. Cependant, des voix manquent à l’appel. Elles ne s’expriment qu’au stade, lorsque des secouristes emmènent loin des regards des silhouettes hurlantes de chagrin, lorsque des gémissements perturbent les discours officiels. Qu’il s’agisse de la conférence sur le génocide ou de la plupart des autres manifestations de commémoration, les associations qui défendent les droits des survivants sont extraordinairement discrètes. Certes, des témoignages individuels sont présentés, mais presque rien n’est dit sur la souffrance quotidienne de ceux qui se sont retrouvés seuls à se battre pour simplement survivre.
Dans un discours inspiré, dépourvu de reproches et d’acrimonie, le président Kagame a souligné la résilience de son peuple, le fait que malgré tout les Rwandais, qu’ils soient victimes, anciens prisonniers, réfugiés, ont choisi de rester ensemble et de « voir grand », pour construire un meilleur avenir et sortir de la pauvreté.
Quant aux représentants de la communauté internationale, ils ont décliné sur tous les modes la « responsabilité de protéger », l’obligation de ne pas rester insensible face à des tueries massives, présentant cette notion nouvelle comme l’une des leçons tirées du génocide au Rwanda.
Mais nul, qu’il soit Rwandais ou étranger, n’ a évoqué une éventuelle « responsabilité de réparer », le devoir d’apporter aux victimes non seulement des assistances ponctuelles, mais une réelle indemnisation pour les pertes en vies humaines et aussi les dommages matériels et physiques subis durant le génocide. Certes, dans la mesure de leurs moyens, les autorités rwandaises ont créé un fonds d’aide aux rescapés, largement insuffisant et le pays a, d’une manière générale, bénéficié de l’assistance des bailleurs qui assurent près de 50% du budget. Mais ces veuves trop faibles pour cultiver leur champ, ces garçons et filles qui n’ ont personne pour payer leurs études supérieures, les soutient-on vraiment ? Il ne suffit pas de mettre au pied du mur les puissances qui ont abandonné ou trahi le Rwanda, d’espérer des excuses ou des aides macro- économiques. Vingt ans après, il n’est pas trop tard pour mesurer les dommages et, enfin, veiller à indemniser directement, personnellement, les rescapés du génocide qui demeurent les plus seuls, les plus silencieux des Rwandais.

6 avril 2014

Du sel sur les plaies

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Pourquoi jeter du sel sur les plaies ? Deux décennies après le génocide, le peuple rwandais a réalisé des miracles auquel nul n’aurait cru naguère : vivre ensemble sans conflit apparent, reconstruire un pays désormais cité en exemple, participer à des opérations de paix internationales, bâtir une économie prometteuse avec l’ambition d’échapper un jour à la pauvreté. Dans leur pays plus que dans la diaspora, les Rwandais se parlent, travaillent côte à côte, se réconcilient sinon entre eux du moins avec leur avenir…Ce vingtième anniversaire est cependant une date dangereuse, car toutes les émotions refont surface, les douleurs renaissent, les rancoeurs, comme de vieilles blessures, recommencent à sourdre. Si les Rwandais réussissent cependant à maîtriser leur passé et à dominer, non sans mal, leurs sentiments profonds, pourquoi leur chef, qui les a cependant conduits sur les chemins de cette cohabitation pacifique, ne le fait il pas ? Était il vraiment indispensable, pour le président Kagame, de s’en prendre encore une fois à la France et aussi à la Belgique, qui se montre cependant un partenaire loyal et n’a jamais remis en cause sa coopération ? Certes, dans ce qui a été dit, il y a des vérités historiques. Mais toute vérité est elle toujours, en tous temps, bonne à rappeler ? Dans ce pays qui se redresse, avec le soutien , l’admiration et les encouragements de tous, fallait il entretenir une paranoïa héritée du passé, remettre dos au mur les adversaires d’hier comme si la guerre, jamais, ne devait se terminer ? Par ses déclarations, dont il ne peut pas ignorer la portée, M. Kagame se comporte comme le chef d’une forteresse assiégée, il décourage les gestes de bonne volonté qui se multiplient du côté français, -même s’ils sont tardifs ou insuffisants-, il se place en porte à faux avec son pays lui-même, cette population jeune à laquelle il a lui-même donné des raisons d’espérer. Il y a un temps pour le chagrin, pour le ressentiment, pour la vérité. Un temps aussi pour l’espoir. Vingt ans, est ce vraiment trop tôt ?

6 avril 2014

Le Rwanda est devenue une histoire française

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Indigné par les accusations formulées par M. Kagame, Paris a décommandé la représentation française à la commémoration du génocide, estimant que les propos tenus portaient atteinte à l’honneur de la France. Les griefs en effet sont parmi les plus graves qui soient :préparation d’un génocide et participation à son exécution !
Ces reproches reposent non seulement sur la connaissance des faits par les Rwandais eux-mêmes (les troupes du FPR savaient parfaitement que les canons de 102 mm qui semaient la mort dans leurs rangs étaient actionnés par des artilleurs français) mais sur les révélations qui se multiplient en France même et suscitent une importante production éditoriale. En outre, vingt ans après la tragédie, la « Grande Muette » commence à rompre la règle du silence ; interrogé par France Culture, un officier aujourd’hui retraité explique cette semaine qu’en 1994, dans le cadre de l’opération Turquoise présentée comme « humanitaire », il avait pour mission d’empêcher le FPR de s’emparer de Kigali, de barrer la route aux rebelles en les bombardant et de conduire l’armée hutue en déroute vers le Kivu, dotée de tout son arsenal militaire, afin de préparer une revanche. Sur pression du Premier Ministre Edouard Balladur, qui menaçait de démissionner et s’opposait à l’Elysée, l’opération Turquoise fut finalement ramenée à sa dimension humanitaire. Mais à Bisesero, dans la « zone humanitaire sûre » qu’ils avaient créée et qui abritait les tueurs, les Français, -qui n’étaient pas là pour cela- négligèrent durant plusieurs jours de se porter au secours de milliers de Tutsis assiégés et qui espéraient leur aide.
L’armée française, malgré les comités de soutien, les professions de foi et la littérature de commande, ne s’est jamais guérie du Rwanda : elle est malade de ce qu’elle a vu et fait, malade de ceux qu’elle a soutenus, malade aussi des ordres reçus et exécutés, sans oublier certaines « bavures » comme des cas de viol rapportés par des témoins locaux.
S’agît il pour autant de la « préparation » d’un génocide et de la « participation » à son exécution ? Il appartiendra à d’éventuels tribunaux ou commissions d’enquête d’en décider mais ce qui est certain, c’est que la cellule africaine de l’Elysée, en soutenant jusqu’au bout les extrémistes hutus, a pris le risque de les voir mettre en œuvre une solution finale et malgré les paravents humanitaires, elle s’est montrée indifférente au calvaire des Tutsis.
Une certaine France a donné au « Hutu power » les moyens de son action, elle a soutenu jusqu’au bout ses dirigeants et aujourd’hui encore elle s’obstine dans le déni. Il faudra plus qu’un procès d’assisses et quelques gestes de bonne volonté pour dépasser cette histoire là : comme l’affaire Dreyfus, comme le procès Papon, le Rwanda est aussi devenu un enjeu français.

6 avril 2014

La Belgique a-t-elle contribué à la préparation du génocide?

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A quoi songeait M. Kagame lorsqu’il accusa la Belgique d’avoir aux côtés de la France, « participé à la préparation politique du génocide » ? Aux années 90, qui ont précédé l’entreprise d’extermination des Tutsis, à la longue histoire coloniale, aux circonstances ayant mené à l’indépendance, à l’exil et à la discrimination des Tutsis ?
S’il s’agît des années 90, la Commission d’enquête parlementaire a démontré que ces accusations étaient sans fondement : alors qu’elle entretenait des accords de coopération avec l’armée rwandaise, la Belgique, dès le début de la guerre entamée en octobre 1990, retira la force d’intervention qu’elle avait envoyée aux côtés des Français et Bruxelles annula même la livraison d’un stock de munitions qui avaient déjà été payées. Par la suite, la diplomatie belge, avec un mélange de volontarisme et de naïveté, s’employa à faire aboutir des négociations qui devaient mener en août 1993 aux accords d’Arusha, au partage pacifique du pouvoir entre le parti présidentiel, l’opposition politique et le Front patriotique rwandais. Poussant plus loin, alors qu’aucun pays ne se portait volontaire, la Belgique s’engagea à mettre 500 hommes à la disposition de l’ONU afin d’accélérer le déploiement de la Mission des Nations unies au Rwanda, qui allait permettre le départ des « coopérants militaires » français. Mais la diplomatie belge, malgré ses efforts, ne réussit jamais à obtenir que cette mission soit dotée d’un mandat d’imposition de la paix qui lui aurait permis d’intervenir plus énergiquement. Si les dix Casques bleus belges furent massacrés le 7 avril 1994 c’est aussi parce que depuis les années les extrémistes du Hutu power considéraient que les Belges, leurs amis d’autrefois, avaient changé de camp et pris parti pour le FPR et ils en donnaient pour preuve le fait que les Casques bleus avaient accompagné l’entrée des «rebelles » à Kigali à l’automne 1993. La propagande anti-belge de la Radio des Mille Collines était encouragée en sous main par une campagne de dénigrement menée par les « alliés » français. On est loin de la collaboration belgo-française dénoncée par le président Kagame. En revanche, il est tristement exact que la décision de retirer les Casques bleus belges a paralysé la Minuar et laissé le champ libre aux tueurs, mais il s’agissait là d’une réaction à la mort des paracommandos et non d’une planification…
Si la « préparation politique » du génocide remonte aux divisions entre les Rwandais instaurées par la période coloniale et surtout par le changement d’alliance opéré à la veille de l’indépendance (où les Belges optèrent pour le « peuple majoritaire » hutu et se montrèrent indifférents face aux pogroms dont furent victimes les Tutsis), les accusations de M. Kagame reposent sur une réalité qui a déjà été longuement soulignée. Mais elles ouvrent le gouffre des rancunes historiques qu’aucun geste ne pourra jamais apaiser… « Pour guérir, il faut aussi savoir oublier », assurait un psychologue rwandais lors de la conférence sur le génocide…
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6 avril 2014

Kicukiro se souvient de l’abandon des casques bleus belges

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Avant d’être déposée, le 7 avril, au Mémorial du génocide, la flamme du souvenir a fait une dernière étape à Kicukiro, un quartier de Kigali sur la route du Bugesera. Un garçon et une fille, âgés, de vingt ans exactement, ont porté en cortège le frêle flambeau. Sous les yeux de la population rassemblée sure les gradins, ils l’ont déposé au cœur de ce qui était à l’époque l’ETO, une école technique où les Tutsis, par milliers, s’étaient rassemblés sous la protection des Casques bleus belges.
Assisse à côté de moi, Speciose, les bras balafrés, se souvient de tout : « le 10 avril, après avoir fui à travers Kigali et marché 8 heures durant en essayant d’échapper aux tueurs, je suis arrivée ici car je savais que les Casques bleus s’y trouvaient et que les premiers détachements du Front patriotique rwandais se trouvaient à Rebero… Rien n’était prévu pour nous accueillir et nous étions plusieurs milliers, les gens arrivaient sans cesse, affolés, demandant de l’aide aux soldats blancs. Nous nous sommes installés tant bien que mal, creusé la terre pour aménager des latrines. La clôture était mince, et derrière les arbres, on voyait les miliciens qui s’agitaient. Mais nous faisions confiance à la Mission de l’ONU au Rwanda… »
Son récit rejoint celui de Vénuste Karasira, qui a accepté de parler à la tribune et brandit son bras unique pour scander ses paroles : «je me souviendrai toujours de cette pluie là…Nous n’avions rien pour nous couvrir, mais ce n’était pas grave, nous nous sentions en sécurité. Nous avons demandé aux soldats belges d’aller prévenir le FPR, pour qu’il vienne nous chercher, mais ils ont refusé. De loin nous avons vu des soldats français venir rechercher des professeurs blancs. Dans l’après midi du 11 avril, nous avons vu les soldats belges rassembler leurs sacs, charger leurs caisses de munitions. Nous les avons suppliés de ne pas partir, mais ils nous ont dit que les gendarmes rwandais allaient nous protéger… Certains d’entre nous se sont couchés devant leurs jeeps pour les empêcher de partir, mais ils ont tiré en l’air pour se dégager… »Speciose, à mi voix, confirme « à peine les Belges étaient ils partis que les miliciens sont entrés dans l’école. Je me suis cachée sous un monceau de cadavres. Couverte de sang, j’ai fait semblant d’être morte… » A la tribune, Vénuste poursuit « sous les coups des miliciens, nous avons marché jusque Nyanza où l’on triait les Hutus et les Tutsis. Cette nuit là, plus de 3500 Tutsis ont été tués, toute ma famille a disparu… Lorsque le FPR est arrivé pour recueillir les survivants, nous n’étions plus qu’une centaine…»
Lorsqu’il prend la parole à son tour, le Belge Jean-Loup Denblyden a la gorge nouée. Colonel de réserve, appelé en renfort pour organiser l’évacuation des Belges, il se trouvait à l’aéroport alors que ses compatriotes quittaient Kicukiro. Il se souvient d’une communication radio qui lui parvint à l’époque : « dans mon rétroviseur », disait un Casque bleu belge, j’ai vu les tueurs qui fonçaient vers l’école »…L’ancien officier rappelle que le deuxième bataillon commando avait perdu dix hommes mais il est formel : avec les hommes de l’opération Silver Back, chargés d’évacuer les expatriés, avec les troupes belges qui avaient été envoyées à Nairobi, nous aurions pu arrêter les massacres à Kigali, stabiliser la situation. Mais cet ordre là ne fut jamais donné… »Denblyden poursuit : « Lorsque les Casques bleus arrivèrent à l’aéroport, revenant de Kicukiro où ils avaient abandonné aux tueurs ceux qu’ils avaient pour mission de protéger, ils étaient écoeurés, révoltés. Un officier répétait cependant : « un ordre est un ordre. Nous devions partir. »
A l’hôpital psychiâtrique de Ndera aussi, ces ordres absurdes furent exécutés à la lettre : les expatriés furent emmenés, le personnel rwandais laissé aux mains des tueurs…
Vingt ans plus tard, l’abandon des Belges brûle encore la mémoire des Rwandais et en France aussi, des langues se délient, des anciens du Rwanda commencent à parler… Tous les soldats de la paix n’avaient cependant pas abandonné le Rwanda. A la tribune de Kicukiro, le major général Henry Kwami Anyidoho, qui commandait à l’époque le bataillon ghanéen, raconte « lorsque les Belges sont partis, mes supérieurs, à Accra, m’ont posé la question et je leur ai dit, sans hésitation « je reste ». Mes hommes sont restés jusqu’à la fin, et en ce moment même, au Ghana, mon bataillon est réuni pour se souvenir du Rwanda. » Lorsque l’officier africain quitte la tribune, la foule l’acclame.