21 août 2017

Le temps des déboulonnages

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Du passé faisons table rase ! Dans notre souci de ne plus lire sur le visage de nos villes qu’une histoire politiquement correcte, soutenons les Américains qui déboulonnent les statues du général Lee, faisons le ménage chez nous en traquant tout ce qui, dans l’espace public, fait allusion à un passé honni, Léopold II certes, mais aussi Godefroid de Bouillon qui porta la guerre en Palestine pour délivrer les Lieux Saints et aussi s’emparer les épices que lorgnaient les marchands, abolissons, à Waterloo et ailleurs, les hommages déguisés au grand vaincu, Napoléon, cet homme qui mit l’Europe à feu et à sang…
Faut-il vraiment lisser le passé, juger les crimes commis hier à la lumière de nos valeurs d’aujourd’hui ? Pourquoi pas ? Revisiter l’histoire peut inspirer nombre d’intellectuels, d’activistes, permettre de démystifier ces histoires qui ont forgé notre mémoire collective et relativiser l’aura des héros d’autrefois. Mais l’exercice peut s’avérer dangereux, car lorsque Stanley, Léopold II, le génral Tombeur héros de Tabora et tant d’autres auront fait la culbute, sommes nous sûrs d’avoir les moyens de les remplacer dans cet imaginaire collectif qui tisse la conscience des nations ?
En fait, au lieu de gommer l’histoire, ne faudrait il pas plutôt l’enrichir, apporter une meilleure compréhension des faits réels, faire place à de nouveaux héros ? Reprenons l’exemple du Congo, qui, semble-t-il, inspire les protestataires du Nord du pays. Il est vrai que Léopold II, comme d’autres dirigeants européens à l’époque, a envoyé en Afrique des explorateurs, des lieutenants, des fils de famille, mais aussi des mercenaires, des gens de sac et de corde recrutés à travers toute l’Europe et mus par l’appât du gain. Mais les Français firent ils autre chose ? Ou l’Angleterre, qui mena tant de guerres sur tous les continents et finit par accepter la partition de l’Inde, joyau de la Couronne ? Sans oublier les Allemands, qui, lors de la conquête du Sud Ouest africain, organisèrent le génocide des Hereros… L’histoire coloniale, où qu’on la regarde, est jonchée de cadavres, pavée d’injustices, de spoliations multiples et d’ailleurs l’histoire elle-même, aussi loin que l’on retourne, ne déroule que la litanie des haines, des ambitions, les interminables listes des victimes et des héros.
Au lieu de déboulonner des statues, ne faudrait- il pas plutôt reprendre l’enseignement de l’histoire, expliquer aux jeunes quelles sont les origines des écarts de développement entre les pays du Nord et ceux du Sud, rappeler que les Noirs d’Amérique et en particulier les jeunes paient aujourd’hui encore la facture des décennies d’esclavage, mettre l’accent sur les échanges inégaux qui furent imposés aux peuples colonisés et d’où sont nées tant de grandes fortunes aujourd’hui « blanchies », légitimées par le passage des générations ?
Mais surtout, il faudrait, dans nos villes et sur nos squares, accueillir d’autres statues, faire place à d’autres héros. Comment imaginer qu’en Belgique, aucune rue ne porte le nom de Patrice Lumumba, le héros de l’indépendance congolaise, célébré dans le monde entier ? Que Simon Kimbangu, le prophète non violent, emprisonné par les Belges durant trois décennies, ne soit mentionné nulle part ? Que le gouverneur Pierre Ryckmans, qui choisit de placer le Congo dans le camp des alliés, ou son fils André qui trouva la mort en organisant l’évacuation des Belges en 1960, en compagnie de son ami et collègue Saintraint, n’aient ni plaque de rue, ni statue ? Qu’aucune fresque ne relate le million de Tutsis rwandais massacrés en 1994, victimes d’une haine largement semée par la colonisation belge ? Plus largement encore, pourquoi n’est il pas question d’accueillir les héros des autres, ceux qui s’illustrèrent en dehors de notre pré-carré et firent avancer l’histoire de l’humanité ? Où sont Mehdi Ben Barka, Thomas Sankara , Nelson Mandela mais aussi Agostinho dos Santos le premier président de l’Angola ou Toussaint Louverture le Haïtien ? Si Salvador Allende a trouvé place dans notre panthéon mémoriel, tant d’autres combattants de la justice mériteraient d’être salués à ses côtés…
L’histoire ne progresse pas avec des soustractions, des biffures inspirées par le politiquement correct, des défenestrations aux mobiles équivoques. Elle s’écrit en intégrant toutes les luttes, tous les courages, et si l’on veut que les jeunes trouvent un sens au présent et acceptent de construire l’avenir, il faut enrichir leur ligne du temps non pas avec des anathèmes mais avec la vérité. Avec toutes les vérités. Et prendre le temps de les enseigner.

21 août 2017

Kenya: une crise politique sur fond de tensions entre éleveurs et cultivateurs

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Le Kenya retient son souffle : Raila Odinga, leader de la NASA (National super alliance) et rival malheureux du président Uhuru Kenyatta àl’élection présidentielle n’accepte pas le verdict des urnes et s’est adressé à la Cour Suprême pour lui demander de trancher. Il est cependant probable que la victoire d’ Uhuru Kenyatta, fils du légendaire Jomo Kenyatta, ne sera pas mise en cause et que le président sortant pourra entamer un deuxième terme.
Pour Raila Odinga, 72 ans, la défaite est amère car elle scelle son éviction définitive de la course au pouvoir. Cependant, outre la confusion qui a marqué le scrutin, le risque est ailleurs : la campagne électorale a été marquée par la violence et huit politiciens des deux camps ont été arrêtés pour avoir tenu des propos haineux. Alors que les traces des élections précédentes, en 2007, sont toujours visibles et que nul n’a oublié la violence des affrontements qui avaient fait 1300 morts et un demi million de blessés, beaucoup redoutent, une fois encore, l’exploitation des divisions ethniques à des fins politiciennes.
En effet, la nouvelle Constitution, adoptée en 2010, a prévu le transfert de nombreux pouvoirs du gouvernement central vers les provinces. Cette mesure a eu pour effet de déplacer les enjeux du pouvoir central vers les comtés et de rendre plus importante l’élection des députés provinciaux et des gouverneurs. Autrement dit, la violence naguère concentrée dans la capitale et dans ses quartiers les plus peuplés comme le bidonville de Kibera pourrait désormais se démultiplier en province, partout où des populations d’éleveurs et de cultivateurs sont en compétition pour des terres qui se raréfient.
Les politiciens, à l’instar des deux rivaux à l’élection présidentielle, pourraient à leur tour jouer sur la fibre ethnique : le président Uhurtu Kenyatta appartient à l’ethnie des Kikuyus, son rival malheureux Raila Odinga est un Luo, qui est censé représenter les éleveurs nomades. Or ces derniers, Pokots, Samburu ou, plus connus, Masaï, sont frappés par la sécheresse qui accable l’Afrique de l’Est depuis six mois et pousse les éleveurs à descendre dans la vallée du Rift à la tête de leurs immenses troupeaux. Alors que 2,7 millions de personnes sont touchées par la faim, les pistes du Nord du pays sont jonchées de cadavres de vaches et dans ces vastes savanes l’herbe n’a plus le temps de se régénérer car les troupeaux sont trop nombreux et les pluies trop rares.
Profitant de l’afflux d’armes légères dans la région (provenant entre autres de l’Ethiope et du Soudan) les politiciens locaux ont armé de jeunes miliciens qui ont pris d’assaut es ranchs mais aussi des réserves naturelles accueillant des touristes : des fermiers kikuyus ont été attaqués, un colon blanc a été tué par des guerriers Pokot.
Ce problème des terres, qui risque de déstabiliser le Kenya, remonte à l’époque coloniale : désireux de s’installer dans les régions fertiles de la vallée du Rift, les colons britanniques avaient repoussé les habitants locaux, les guerriers Masaï, vers le sud du pays voisin de la Tanzanie et dans la réserve de Laikipia. En 1911 cependant les Britanniques, brisant leur promesse, chassèrent les Masaï de Laikipia afin d’y installer de grandes fermes et des ranches. Le souvenir de cette éviction inspire les pasteurs qui aujourd’hui fuient les zones semi arides et tentent de se réimplanter à Laikipia, au pied du Mont Kenya.
Chercheur au sein de l’ « International Crisis Group » Murithi Mutiga relève que la violence qui vise des colons de souche européenne (vivant au Kenya depuis trois générations) n’épargne pas non plus les fermiers kényans. Craignant des violences récurrentes et une compétition accrue pour les terres fertiles, le chercheur recommande aux autorités de mieux former les éleveurs, afin qu’ils réduisent la taille de leurs troupeaux tout en améliorant leur qualité et qu’au lieu d’envisager des opérations militaire afin de repousser les pasteurs les autorités veillent plutôt à créer des corridors migratoires par où les troupeaux pourraient passer sans détruire les cultures.
On en est encore loin : au fil du temps, les grandes entreprises agricoles produisant du thé et du café, matières premières plus faciles à exporter et génératrices de devises- ont bénéficié de plus de faveurs que les pasteurs. L’expansion du tourisme a fait le reste, la création de grandes réserves animalières défendues par des rangers et ceintes de barbelés exacerbant plus encore la «faim de terre » des populations locales, même si beaucoup d’ONG et de conservationnistes ont tenté de partager avec les villageois les bénéfices de la manne touristique. On le constate : les enjeux politiques n’ont fait qu’exacerber des tensions récurrentes…

15 août 2017

Deux experts de l’ONU assassinés au Kasaï ” avec préméditation”

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Michaël Sharp, coordonnateur du groupe des experts de l’ONU et spécialiste des groupes armés, ainsi que sa collègue Zaida Catalan, spécialiste des questions humanitaires, ont été assassinés de façon préméditée le 12 mars 2017 dans la province du Kasaï Central. » Le groupe des experts de l’ONU qui, chaque année, remet un rapport au Conseil de Sécurité sur la situation en République démocratique du Congo s’est particulièrement intéressé à l’assassinat de deux de ses propres experts, un crime qui, outre une violation grave du droit humanitaire, représente une attaque contre le Conseil de sécurité lui-même. Rappelons que Michaël Sharp et Zaida Catalan s’étaient rendus au Kasaï Central en janvier 2017. Ils avaient commencé à enquêter sur l’escalade de la violence qui ravageait la région depuis qu’en août 2016 les forces armées gouvernementales aient abattu Jean-Pierre Mpandi, chef traditionnel Kamwina Nsapu, et dirigeant d’une rébellion du même nom visant tous les symboles et les agents de l’Etat. La répression menée par les forces gouvernementales s’était traduite par « un usage disproportionné de la violence » et des dizaines de fosses communes avaient été recensées. Ce conflit, circonscrit à une communauté précise au départ, avait pris de l’ampleur, jusqu’à enflammer de vastes zones du Kasaï, du Kasaï central, du Kasaï Oriental et du Haut Lomami.
Retournant à Kananga pour y clore les enquêtes en cours, les deux chercheurs de l’ONU avaient prévu une visite sur le terrain le 12 mars et la veille ils s’étaient entretenus avec des représentants du mouvement Kamwina Nsapu, afin de mieux comprendre sa structure, ses réseaux de soutien et l’éventuel recrutement d’enfants. Après avoir quitté Kananga le matin du 12mars, les deux enquêteurs furent assassinés dans la localité de Bukonde « par un groupe hétéroclite d’individus » et leurs corps furent retrouvés décapités. Sans pouvoir déterminer les responsables du meurtre, le groupe d’experts affirme cependant, avec prudence, qu’ « on ne saurait exclure l’implication de différents acteurs (favorables ou non au gouvernement), les factions Kamwina Nsapu, d’autres groupes armés et les membres des services de la sécurité de l’Etat. » Le groupe relève aussi qu’en dépit des éléments de preuve disponibles, certains autres suspects clés n’avaient pas encore été arrêtés.
Autrement dit, l’affaire est loin d’être close et la justice congolaise, la police suédoise et le fédéral Bureau of investigation des Etats Unis poursuivent les enquêtes pénales sur un meurtre qui pourrait se transformer en affaire d’Etat.
L’or fuit toujours le Congo
Le groupe des experts s’est également penché sur les circuits de la contrebande de l’or. Il se confirme que le dispositif de traçabilité de l’or artisanal, fruit de l’activité des creuseurs, n’a pas encore beaucoup avancé, que la contrebande se poursuit, en direction de l’Ouganda et des Emirats arabes unis, et que des éléments des FARDC (forces armées congolaises) sont impliqués dans l’exploitation et le commerce de l’or sur toute l’étendue du territoire.
Le groupe a recueilli de éléments de preuve démontrant l’implication du général de division Gabriel Amisi Kumba (alias Tango Four), commandant de la première zone de défense du pays, dans le secteur de l’or, alors que le Code minier interdit aux officiers des FARDC d’exploiter ou de commercialiser les ressources naturelles.
Selon un témoignage recueilli par les experts, des conducteurs de dragues opérant sur la rivière Tshopo dans le territoire de Bafwasende, avaient refusé de payer des taxes à l’Etat avançant qu’elles appartenaient à une entreprise locale, « la Conquête » propriété du général Amisi. Selon les experts, les dirigeants de l’entreprise « la Conquête » ont bénéficié à plusieurs reprises de la protection des FARDC.
Enquêtant sur les circuits de la contrebande de l’or, les experts ont mis en lumière les activités d’une Congolaise, Mme Elysée Chibalonza : en octobre 2016 les agents de douanes de Dubaï ont découvert 150 kilogrammes d’or non déclarés dans ses bagages et, selon les déductions des experts, la contrebandière, exploitant les failles dans le contrôle des bagages, pourrait avoir exporté illégalement jusqu’à 3,6 tonnes d’or au cours des dernières années.
Se penchant sur le rôle des pays étrangers, le groupe des experts relève aussi que le redémarrage des exportations ougandaises officielles coïncide avec, en 2016, l’ouverture de la première raffinerie d’or, African Gold Refinery, (AGR) propriété du Belge Alain Goetz, originaire d ’Anvers et qui était autrefois actif au Burundi. S’entretenant avec les experts, AGR s’est dite «incapable jusqu’à présent de savoir quel chemin emprunte le moindre gramme d’or » et n’a pas communiqué la liste de ses fournisseurs…

4 août 2017

L’expérience rwandaise est-elle transposable?

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Pour beaucoup de spécialistes du développement, le Rwanda représente un gage d’espoir : 23 ans après un génocide, Paul Kagame et le Front patriotique rwandais ont démontré qu’il était possible de transformer un pays déchiré, ruiné, en nation émergente. Qu’il n’était pas utopique d’affecter les résultats de la croissance (7%) à l’amélioration de la santé, de l’éducation, des infrastructures, des services. Dans beaucoup de pays africains, entre autres au Congo voisin, d’aucuns rêvent à leur tour d’un leader visionnaire, attaché au développement de son pays et surtout menant une lutte implacable (et sans cesse renouvelée) contre la corruption. Le succès du Rwanda est-il pour autant sans faille et est- il transposable ailleurs ? La pérennité du succès économique est elle définitivement acquise dans ce pays ambitieux, certes, mais où les ressources sont comptées et la population (trop nombreuse) encore peu ou mal formée ? Entre voir loin et voir trop grand, la marge demeure étroite. Mais surtout, ayant réussi le pari de faire vivre ensemble tous les Rwandais, les victimes et les bourreaux, les exilés des années 60 et les réfugiés de 1994 qui avaient fui vers les pays voisins, ayant assuré à tous une sécurité appréciée mais payée par un contrôle rigoureux, omniprésent, le Rwanda et son chef, s’ils veulent assurer la pérennité de leurs conquêtes, doivent encore, impérativement, réussir un autre pari : soulever peu à peu le couvercle de la casserole à pression, laisser échapper la vapeur afin d’éviter les risques d’explosion. Bref, démocratiser sans dérive, réussir un vrai pluralisme, donner une chance à l’alternance sans réveiller les démons de la revanche et de la haine, bannis depuis 23 ans. L’avenir seul dira si le succès rwandais est transposable mais il est d’ores et déjà certain que si les Congolais -par exemple- s’inspiraient de la détermination de leur voisin à lutter contre la corruption et à mettre de l‘ordre dans leur pays, des ressources autrement plus importantes que celles du Rwanda pourraient assurer un rapide décollage. Quant au pouvoir fort, au leader aussi charismatique et visionnaire qu’il est implacable, est-il vraiment indispensable dans un Congo vaste, multiple, très politisé, habitué à la liberté d’expression et aux joutes contradictoires ? Gageons plutôt que ce qui unit les Congolais (et les manifestations de ces derniers jours le démontrent davantage encore) c’est le désir de voir respectée une Constitution qui après avoir scellé la fin de la guerre en 2002 est toujours le gage du vivre ensemble. Le ciment de ce pays aux 400 ethnies, c’est sa loi fondamentale et seul celui qui s’en prévaudra aura la légitimité et la force d’entreprendre l’indispensable redressement , non seulement de l’économie et de la répartition des richesses, mais aussi cette « révolution morale » qui s’impose et qu’au Rwanda, pour un temps en tous cas, l’austère et inflexible Kagame a réussi à incarner.

3 août 2017

Un tribunal de fiction où tout est vrai

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Fictif certes, ce concept de Tribunal sur le Congo sorti tout droit de l’imagination de Milo Rau. Mais tellement vrai, tellement poignant dans l’évocation des cas et le défilé des témoins qu’au sortir des projections le public criait son exigence d’une justice véritable, d’un changement réel. Par le recours aux moyens du cinéma, par sa prolongation sur Internet et les réseaux sociaux, ce film qui évoque les ravages d’une mondialisation sauvage, précédée ou accompagnée par la violence, est une première, car il met à nu l’engrenage qui mène à la dépossession des Congolais. Mais Milo Rau, mû par l’indignation, par le désir de faire bouger les choses, s’inscrit aussi dans une longue tradition. Dans ce pays, le Congo, que l’on qualifiait à l’époque coloniale d’ « empire du silence », ce sont les écrivains, les artistes qui ont fait bouger les lignes, plus que les politiques complices et les propagandistes achetés. Le dramaturge s’inscrit dans la foulée de ces écrivains engagés, Mark Twain, Conan Doyle, qui, au 19e siècle ont été les premiers à dénoncer le scandale des mains coupées, de l’exploitation de l’ivoire et du caoutchouc. Alors déjà, ils décrivaient les ravages de la mondialisation incontrôlée dans cet immense bassin du fleuve Congo que Léopold II avait ouvert de force au commerce international et aux aventuriers venus de partout. Si l’Etat indépendant du Congo fut finalement aboli, cédé à la colonisation belge, c’est à ces écrivains qu’on le doit, car ils furent les premiers à dénoncer les abus et à susciter un mouvement international de protestation. Faut-il rappeler aussi l’ouvrage de Joseph Conrad, « Au cœur des ténèbres »,(devenu par la suite une métaphore douteuse, une facilité de langage), dont la trame inspira, à propos du Vietnam, bien plus tard, un film mémorable « Apocalyspe now ». Une œuvre de fiction certes, mais qui poussa l’opinion américaine à réclamer la fin de la guerre.
C’est aussi dans l’imaginaire du grand public que se gagnent les guerres, lorsque les émotions se font trop fortes et exigent la fin de l’intolérable. Durant trop longtemps, les guerres menées au Congo se sont déroulées dans le silence ignorant de l’opinion internationale et il a fallu le témoignage du Docteur Mukwege pour que soudain le calvaire des femmes soit porté à la connaissance de tous. Milo Rau va plus loin : son film, plus récent, démontre que les massacres, les viols,les recrutements d’enfant soldats, et, plus largement l’affaiblissement de l’Etat étaient le prélude à un autre chapitre, celui de la mise à sac des ressources congolaises par le capitalisme sauvage, associé aux élites locales complices ou impuissantes. Aujourd’hui comme hier, c’est le « tribunal de l’opinion » qui est interpellé.

3 août 2017

Tribunal sur le Congo, restitué à Bukavu

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Bukavu,

Faisant face à la grande salle du collège Alfajiri à Bukavu où plus de 800 personnes se serrent sur les travées, Kwaheri Kahule a redressé sa silhouette cassée, lissé les plis de son pagne. Sa voix ne tremble pas lorsqu’elle explique : « à Cinjira, d’où je viens la situation est pire que lorsque le film a été tourné, voici trois ans. Les petites maisons de banco que la société Banro nous avait données se sont depuis longtemps écroulées, le bétail qui a bu aux sources contaminées est mort depuis longtemps, empoisonné par le mercure…Ma vache est morte et jamais je n’ai été dédommagée…»
A Mushinga, au cœur du Bushi, le « centre des jeunes » refuse du monde. De toutes les collines du Bushi, cette région fertile où jadis de grandes sociétés, Pharmakina, Kinaplant, cultivaient le quinquina, des paysans sont descendus, des femmes courbées, des hommes qui frappent le sol de leurs longs bâtons de pasteurs. Des jeunes en chemise, qui n’ont pas de travail et dont le sang bouillonne lorsque le pasteur Zirhalirwa apostrophe l’assistance « dans ce pays, les parcs naturels sont mieux protégés que les hommes… Lorsque la société minière Banro s’est installée sur le site de Twangiza, 60 familles ont été déplacées à Chinjira, sur le sommet aride de la montagne. Là, il faut trois semaines pour que les sacs de farine arrivent de Bukavu et nous ne pouvons cultiver. A Twangiza, il y avait 16.000 creuseurs artisanaux, 800 seulement ont retrouvé du travail, les autres ont été chassés… »
A Goma, Poly, un jeune informaticien, nous assure qu’il n’a pas dormi, que les images de Mutarule le hantent, et Georges, qui travaille à la cuisine de l’hôtel Plazza est « très affecté » et se demande s’il ne faudrait pas prendre les armes. Au vu de la fosse commune de Mutarule, où 35 cadavres, enveloppés dans des sacs blancs ont été jetés dans une fosse commune et recouverts de sable, tous le spectateurs du film de Milo Rau « Tribunal sur le Congo » serrent les poings, essuient leurs larmes. A Panzi, fief du Docteur Mukwege, c’est dans l’église des pères xavériens que le film a été projeté devant 3000 personnes dans un silence accablé. Ici aussi, on a voulu en savoir plus sur les creuseurs chassés de la mine de Bisié, près de Walikale, une mine que les communautés locales avaient découverte mais dont elles ont été chassées au profit de la société Alphamines qui a obtenu un permis d’exploitation à Kinshasa. On a compati avec les spoliés de Chinjira, avec les victimes de Mutarule devant lesquelles l’étudiant Amani Kabaka pleure et crie « ils n’ont rien fait, ils n’ont rien fait »…Alors que le docteur Mukwege dénonce « un peuple qui a perdu son sens de l’honneur et de la dignité », l’assistance dénonce l’impunité, réclame une justice véritable. Et surtout met en cause un Etat qui ne protège personne, qui se rend complice des spoliateurs et des assassins. Les caméras de Milo Rau sont implacables, elles captent les regards moqueurs de l’assistance lorsque les autorités du Sud Kivu, le gouverneur, les ministres des mines et de l’intérieur, invitées aux audiences du tribunal, apportent des réponses où l’ignorance le dispute au ridicule : l’un explique qui si, à Mutarule, la police n‘est pas intervenue au moment du massacre, c’est parce qu’elle ne peut circuler la nuit, l’autre justifie son arrivée trois jours après le drame par le fait que les phares de sa voiture étaient en panne…Et tous les mandataires locaux s’avèrent impuissants face aux multinationales qui après avoir négocié leurs permis d’exploitation et d’expropriation à Kinshasa débarquent en terrain conquis sur les terres des communautés locales et profanent même les cimetières…

3 août 2017

Entretien avec Milo Rau face au public congolais

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Avant de présenter son film « Tribunal sur le Congo » au Festival de Locarno, le cinéaste suisse Milo Rau a voulu le « restituer » au public congolais. Revenir sur les lieux du tournage, retrouver les témoins interrogés, capter les réactions d’un vaste public réuni à Bukavu et à Goma.
Alors qu’à Bukavu, dans la vaste salle du collège Alfajiri les techniciens vérifiaient une dernière fois l’écran et l’acoustique, nous avons demandé à Milo Rau ce qui l’avait poussé à consacrer deux ans à réaliser ce film. S’agissait-il d’une ambition artistique, d’un sentiment d’indignation, d’une forme de militantisme …

Il y a un peu de tout cela…Au moment où je commence un projet, je suis dans la « chose », dans l’objet et au moment où je réalise je suis artiste et je me retrouve dans la forme. L’indignation a joué aussi, bien sûr… Le déclic, c’est qu’en 2010, je suis venu au Rwanda pour « Hate Radio » (une pièce de théâtre consacrée à la radio des Mille collines) et qu’à partir de là, je me suis intéressé à l’Est du Congo. J’y suis venu pour la première fois en 2013 et 2014, assez tard je le reconnais, et j’ai été totalement choqué par ce que j’ai vu. Avec mon équipe, nous avons été témoins du massacre de Mutarule, (Sud Kivu, non loin de la ville d’Uvira) et nous nous sommes demandés comment il était possible que de telles choses puissent se passer.
Incidemment, on voit dans le film comment tu demandes au ministre de l’Intérieur du Sud Kivu s’il était exact que de grands projets agricoles étaient en préparation dans la région (ndlr. un vaste projet de riziculture dans la plaine de la Ruzizi) et il a confirmé qu’il s’agirait d’un investissement d’un milliard de dollars. Face à ce projet de monoculture, les gens doivent disparaître, d’une façon ou d’une autre. On commence alors à comprendre que tout est lié, et on se demande comment cette réalité est présentable dans l’art… Ce qui se passe dans l’Est du Congo est affreux, mais il est impossible de le restituer dans un film ou dans une pièce… Le défi, c’est de trouver un chemin, afin que la question soit présentable, audible…C’est là qu’intervient l’idée d’ un tribunal, qui permet de rassembler tous les éléments du conflit dans une salle. C’est ainsi que j’ai commencé…

Le recours à cette formule d’un tribunal n’était pas inédit ?

Je l’avais déjà fait à Moscou, avec Pussy Riot et à Zurich. Le Congo représente le dernier volet d’une sorte de trilogie, mais maintenant le recours à cette formule est terminé.
Je pourrais évidemment me rendre en Irak, et monter un procès contre l’IS (Etat islamique), mais ici déjà, on m’a demandé pourquoi j’avais mis deux ans à terminer le montage du film sur le Congo, alors en Irak, vous pensez…
Au Congo, ce pays continent nous avons ramené 300 heures de film et quelquefois, durant le montage, nous nous demandions si nous n’étions pas fous de vouloir réaliser un tel film, sur une réalité aussi complexe…

La pièce « Hate Radio » (la « radio de la haine » consacrée à la radio des mille collines) était ciblée sur un seul cas précis et peut-être plus d’un accès plus facile…

Au Congo, certainement, le problème est beaucoup plus vaste. Cette tragédie a des causes apparentes, d’autres plus cachées. A Berlin, lors d’une deuxième session du tribunal, nous avons voulu aborder un niveau plus analytique, qui s’est ajouté au niveau plus émotionnel qui était celui des scènes tournées au Congo sur le terrain.
Lier tout cela de manière cohérente a été le principal problème de ce film.
Nous avions ramené 300 heures qu’il fallait impérativement réduire à 100 minutes. Il y a une citation de Bernard Herzog, un réalisateur allemand qui dit « nous sommes des réalisateurs de films, non des gérants de dépôts d’ordures… » C’est ce qu’on a fait, on a trouvé des « garbages », de la matière un peu partout et on a commencé à faire un film que je voulais être fatal, mais aussi utopique…J’ai essayé de balancer cela et veiller à ce que le film, sans doute affreux à cause de son contenu, séduise aussi séduisant à travers sa forme. Parler de la justice, de la vérité cela montre qu’il y a la possibilité d’un futur différent…

Pourquoi avez-vous choisi le détour par la fiction, la mise en scène d’ un procès imaginaire ? La fiction serait elle quelquefois plus vraie que le réel…

Dans l’histoire de l’art et aussi dans celle du journalisme, il y a beaucoup d’exemples où la fiction a aidé la réalité à se montrer. L’art permet de donner un cadre dans lequel la réalité peut apparaître en une fois, alors qu’elle est dispersée. Cette guerre économique mondiale qui se mène au Congo est dispersée sur différents continents, elle a pour terrain ce très vaste pays, où se trouvent de nombreux acteurs… L’art, dans ce cas un tribunal fictif, apparaît comme un moteur, qui permet de donner une forme, de réunifier l’ensemble des éléments…
C’est pour cela que je crois que quelquefois, la réalité a besoin de la fiction pour se réaliser.

Est-ce que le propre de l‘art n’est pas aussi de toucher le public au niveau des émotions, ce que d’autres sources d’informations ne peuvent faire ?

J’ai toujours pensé qu’entre l’intelligence et l’émotion, il n’y avait pas de différence. Pour moi l’émotion, c’est aussi quelque chose qui est cérébral, direct. Si on comprend quelque chose et si on le ressent en même temps, pour moi il s’agît là d’ une vraie expérience artistique. Dans une pièce, tu peux ressentir et en même temps comprendre. La compréhension pure ne suffit pas, l’émotion non plus, il faut trouver une dialectique pour lier les deux. C’est le problème qu’on a toujours dans l’art, faire quelque chose qui est distancié mais où l’analyse est cachée…Il faut que la structure existe, mais qu’elle demeure invisible. On travaille des années pour faire disparaître la structure, pour effacer la trace du travail… Dans le théâtre, le film, on doit toujours donner l’impression que tout se passe en direct…

Dans le cas présent, les personnages ne sont pas des acteurs, mais de vraies gens, qui racontent une vraie histoire, la leur…

Il est intéressant de noter qu’il y a des personnes qui fonctionnent très bien lorsqu’on les rencontre en « live » en réalité, mais qui, dans le film, ne fonctionnent pas…Voyez Vital Kamerhe, le leader de l’opposition : rencontré en direct il est très intéressant, mais dans le film, il passe difficilement. Trop lent, trop politique et cela ne fonctionne plus. Il arrive que l’on découvre des personnes qui paraissaient insignifiantes au premier abord mais qui, revues à l’occasion du montage, se sont avérées très fortes, très intéressantes.

La caméra n’est elle pas aussi un révélateur de vérité ? Il y a des gens, insignifiants au départ, qui sont porteurs d’un tel message, d’une telle conviction qu’au final ils crèvent l’écran, plus même que des professionnels…

Ce qui compte c’est toujours la nécessité. Il y a des experts qui disent toujours la même chose depuis trente ans ; ils sont intéressants certes, mais ils n’ont pas ce sentiment de nécessité, ce besoin urgent d’être entendu, comme un creuseur, un paysan, un survivant…
J’ai alors le sentiment d’être utilisé et j’aime beaucoup cela. Ce n‘est pas moi qui instrumentalise, c’est l’autre et cela me plaît beaucoup, c’est même ce que je recherche…
Dans le film, des experts s’expriment mais aussi des gens simples comme cette paysanne qui assure que si on lui donnait une vache de plus, cela lui suffirait. Cela fait rire l’audience mais elle a exprimé sa vérité à elle…

Ce tribunal n’est il pas aussi un recours contre l’impunité, dans ce pays où la justice est défaillante ? On fait appel à un autre tribunal, celui de l’opinion…

C’est tout à fait cela… Hier Maître Bisimwa, l’un des membres du jury, a dit que la justice au Congo, c’était comme un match de football, où dès le début on sait que celui qui devra arbitrer ne respectera pas les règles du jeu. Nous on s’est dit que, même dans une forme fictive, on allait mener ce jeu comme il devrait l’être, dans le respect des règles. Une fiction dans la forme mais avec des faits réels, de vraies personnes. Toutes les parties ont pu parler dans un temps équitablement limité, le même pour tous. Des questions ont été posées à tout le monde, gênantes quelquefois. Nous n’avons pas craint de demander ce que les creuseurs, présentés comme des victimes, avaient eux-mêmes fait pour le développement…La réalité est complexe… Au Congo la simple logique de « qui a fait quoi » s’est perdue depuis longtemps…On finit par ne plus savoir qui est la victime et qui est le bourreau…Ce que j’essaie de montrer dans le film c’est que finalement il n’y a peut-être plus de victimes ni de bourreaux, mais un chaos un peu total, partout…C’est dans ce contexte là que certaines entreprises multinationales peuvent s’imposer et c’est ce que je décris. Pourquoi de « petits » massacres comme Mutarule ne cessent ils de se répéter ? Indirectement, on essaie de donner une réponse, par exemple lorsque l’on demande au Ministre de l’Intérieur du Sud Kivu s’il n’y aurait pas un grand projet agricole en gestation du côté de Mutarule…

Qui est le véritable accusé du film ?

Au-delà des acteurs locaux, le film met en cause la mondialisation sauvage. Nous restons dans le présent et montrons le nouveau visage de cette mondialisation sauvage. Nous suggérons aussi que les lois visant à réguler la situation ou à pénaliser les acteurs (comme la loi américaine Dodd Frank qui vise les minerais issus de zones de conflit) font en réalité le jeu des grandes entreprises et des monopoles.
On criminalise les Congolais, on implante les grandes sociétés et on monopolise tout. C’est cela que j’essaie de montrer.
Les solutions que l’on trouve sont issues de notre ordre mais elles ne sont pas faites pour les Congolais…
Par exemple, bannir des mines les moins de 18 ans, c’est utopique. Dans ce pays les enfants travaillent et s’ils ne peuvent le faire, ils iront dans les groupes armés…
Dans le film, Berlin, où se tiennent les audiences finales, répond à Bukavu et donne la réponse à certaines questions. Un spécialiste assure, par exemple : « les minerais de conflit, ce sont les minerais que l’Europe n’a pas et dont on a besoin… »
Nous essayons de démonter une logique systématique, mondialisée. Ce que j’essaie de faire dans mes pièces, mes livres, c’est construire une conscience mondialisée. Le film ne veut pas être réducteur, il ne se contente pas d’accuser exclusivement les élites locales, elles aussi sont utilisées et en profitent pour s’enrichir tout en faisant elles-mêmes partie d’une grande machine d’exploitation…
Ce que nous faisons nous les artistes mais aussi les journalistes, c’est donner des outils, aider les gens à comprendre ce qui se passe…

Pourquoi avoir choisi de montrer le film aux Congolais en priorité ?

C’est logique. On a fait le film ici, avec l’aide et en coproduction avec des Congolais, des artistes, des producteurs, des intellectuels, des ONG, la société civile et même le gouvernement… J’ai aussi besoin d’écouter les réactions, les remarques des uns et des autres…

Le trac, on le ressent ici, ou plus tard, devant un public international ?

En réalité, la réaction du public international ne me touche pas beaucoup. En revanche, je serai très intéressé, très touché par la réaction du public congolais, comme je l’avais été au Rwanda lorsque j’avais fait jouer la pièce « Compassion » à Kigali. Pour moi, le vrai test, c’est au Congo. Pas une vraie première mais la minute de vérité… Je sais que si les Congolais n’aiment pas le film, ils seront sincères, le diront très clairement, n’hésiteront pas à chahuter…

Dans le contexte politique actuel du Congo, ce film pourrait être une allumette…

Peut-être mais la vérité reste, les ministres passent…Donc le film quoi qu’il arrive, va rester…Afin d’aller plus loin il y aura accès à des archives, à un livre, à un jeu vidéo…L’ensemble, je crois, sera une grande chose…
Il y aura plusieurs portes à cette essai de retrouver la vérité…On a aussi introduit au niveau des archives beaucoup de choses qui nous ont été apportées par la suite, c’est un travail en construction…On veut pouvoir faire des « updates » avec Internet c’est réalisable…Déjà maintenant je reçois de nombreux messages de Congolais qui me suggèrent des ajouts.
En novembre, il y a une autre initiative, le Parlement mondial, qui se tiendra à Berlin et là aussi, entre autres sujets, il sera question du Congo…
A Bruxelles verra le jour une autre initiative, qui s’appellera « Assemblée générale » où une sorte de tiers état global aura la parole… Cette méthodologie sera ensuite apportée à Berlin, au Reichstag……Seront invités des « parlementaires du futur » Ensuite on tentera d’institutionnaliser, de répéter cela dans des milieux différents..
Au fond il s’agit d’une version actuelle du Tribunal des peuples de Bertrand Russell, avec les moyens de notre époque. Pour combattre l’impunité, on a besoin d’une juridiction qui soit aussi une nouvelle représentation politique…

Propos recueillis à Bukavu

2 août 2017

Le Rwanda de Kagame, pile et face

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Bleu, blanc, rouge. Lorsqu’on le traverse en venant de Goma après avoir montré son passeport dans un poste frontière flambant neuf, le Rwanda semble en fête. Bleu, blanc, rouge, omniprésentes, les couleurs du Front patriotique rwandais flottent sur les drapeaux, les casquettes, les T shirts. De grandes banderoles tricolores flottent à l’entrée des villages, les statues sont elles mêmes décorées aux trois couleurs du parti et sur la vitre arrière de nombreuses voitures privées, on lit une seule injonction « Tora Kagame », votez Kagame. Lors des élections présidentielles qui auront lieu le 4 août, le candidat omniprésent sur les affiches et les panneaux lumineux affrontera cependant deux adversaires : Philippe Mpayimana, un candidat indépendant, et Frank Habineza, leader du parti des Verts, qui dénonce le système de monoculture et l’usage des OGM. Pour connaître ces quelques bribes de programme, il a fallu lire la presse locale, car autant Paul Kagame est omniprésent, autant ses rivaux sont peu visibles. Le chef de l’Etat, qui domine la vie politique depuis 1994 (au lendemain du génocide, il fut nommé ministre de la Défense et vice président) avait obtenu 95% des votes en 2003, 93% en 2010 et aujourd’hui, le seul suspense tourne autour du pourcentage : lors du referendum devant l’autoriser à briguer un troisième mandat, le « oui » l’avait emporté avec 98%…
Il est vrai que les Rwandais, parfois enviés par leurs voisins africains ont bien des raisons de voter pour Kagame, une fois encore. Au lendemain du génocide, alors que les Tutsis rentrés d’exil découvraient un pays transformé en cimetière où gisaient 800.000 des leurs et que deux millions de Hutus avaient pris la fuite craignant les représailles des vainqueurs, Paul Kagame empêcha les vengeances individuelles. Il obligea ses compatriotes à mettre de côté leurs origines ethniques et leurs rancoeurs pour vivre ensemble tandis que la « gaçaça » (la justice sur l’herbe) rendue au niveau des villages en présence de toute la communauté examinait les cas de plus de deux millions de citoyens et organisait châtiments et réparations. Aujourd’hui évoqué par des tombes communes, des monuments dédiés à la mémoire, des banderoles d’un mauve délavé, le souvenir du génocide semble circonscrit, canalisé. Partout, la vie a repris le dessus, la population est passée à douze millions et le pays, cultivé jusqu’au sommet de la dernière colline, semble plein comme un œuf, bouillonnant d’activité. Les marchés débordent de légumes et de fruits, les bus se succèdent sur des routes en excellent état et tous les véhicules observent strictement les limitations de vitesse draconiennes (pas question de négocier avec les policiers chargés de dresser des PV payables immédiatement). Kigali, jadis assoupie comme une ville de province, étincelle désormais comme un bijou : chaque mois, un nouveau gratte-ciel se dresse, des gens bien habillés se promènent le long d’allées fleuries, les boutiques de luxe se sont multipliées dans le centre ville, toutes les cuisines du monde se sont donné rendez vous dans les restaurants, plus un papier sale ne traîne dans des rues qui semblent manucurées et les sacs en plastique sont rigoureusement interdits. Prenant les commandes d’un pays détruit, l’un des plus pauvres du monde, Kagame avait promis de le mener vers l’émergence, de sortir la population de la pauvreté d’ici 2020. A première vue, il a réussi son pari : la croissance est de 7% l’an et peu à peu la population naguère vouée à l’agriculture, entre dans une économie de services, fondée sur le tourisme, le commerce. Kigali de son côté a l’ambition de devenir un « hub » régional où se croiseront les hommes d’affaires, des invités à des conférences internationales et même des Européens et des Américains désireux de passer une retraite paisible dans un pays qui leur offre des logements relativement bon marché et une sécurité totale. C’est à leur intention que la compagnie Rwandair (qui fonctionne encore à perte) s’est dotée de 12 avions, qu’un nouvel aéroport est en construction dans le Bugesera, que les hôtels de luxe se sont multipliés et que le coeur de la ville est illuminé par le Centre de conventions de Kigali, un énorme œuf de verre qui fait scintiller les couleurs nationales. Dans la capitale d’où les pauvres, les mendiants ont disparu, relégués à des dizaines de kilomètres d’où ils ne sont autorisés à revenir que moyennant le port de chaussures et de vêtements convenables, où les maisons basses ont été abattues pour faire place à des immeubles à étages, une classe moyenne apparaît, anglophone, tournée vers le business, sortant des nombreux instituts voués aux sciences et à la technologie. Si en ville la popularité de Kagame est incontestable, les pauvres, les gens des campagnes ont eux aussi des raisons de lui être reconnaissants : n’a-t-il pas institué un programme donnant une vache à chaque famille paysanne (pour tout Rwandais la vache représente le cadeau suprême…) et surtout mis en œuvre un système d’assurance maladie, qui permet à 90% de la population de bénéficier de soins de santé peu coûteux.
Kagame, le chef de guerre, qui aida Museveni à prendre le pouvoir en Ouganda en 1986, qui mit en échec l’armée du régime Habyarimana et ses alliés français en 1994, qui réussit le rapatriement d’un million et demi de réfugiés en 1996 et chassa du pouvoir le président Mobutu en 1997 a été reconnu comme l’un des meilleurs stratèges d’Afrique. Mais aujourd’hui, admirateur de Singapour, familier de Davos, ami personnel des Clinton, du patron de Starbuck et d’autres chefs d’entreprises américaines, ce pourfendeur de la corruption a pris l’allure d’un businessman vantant une histoire à succès appelée Rwanda. D’ici un an, lorsque son pays prendra la présidence de l’Union africaine, Kagame, un panafricaniste convaincu, qui dirige déjà la Commission des réformes, risque de secouer l’institution et d’en faire l’instrument, enfin, d’un véritable réveil du continent qui risque de surprendre les anciennes puissances coloniales…
Mince sinon dégingandé, l’allure austère, prématurément vieilli par le manque de sommeil, Kagame vient d’être comparé à un de Gaulle africain par un avocat belge, Philippe Lardinois, (éditions Du bord de l’eau) et ce personnage hors du commun appartient déjà à l’histoire. Mais la roche Tarpéienne n’est jamais loin du Capitole et ce troisième mandat qui pourrait le mener jusqu’en 2034 s’il était renouvelé risque d’accentuer les défauts du personnage, d’aiguiser les critiques et de rappeler les échecs.
Car l’ « homme fort », voué à la renaissance de son pays, a aussi une poigne de fer et un caractère difficile. La plupart de ses compagnons d’origine ont disparu, décédés ou écartés (deux généraux parmi les plus prestigieux, Jackson Nziza et Karenzi Karake viennent d’être mis à la retraite, Rose Kabuye est en disgrâce et son mari arrêté), le général Kayumba, exilé en Afrique du Sud a échappé à plusieurs tentatives d’assassinat et son collègue Karegeya a été assassiné dans sa chambre d’hôtel à Johannesbourg. Lorsque les langues se délient (ce qui est rare dans ce pays où les « grandes oreilles » sont partout) il est question des mémorables colères du « Boss » qui n’hésite pas à frapper ses contradicteurs, aussi proches soient ils, tandis que les organisations de défense des droits de l’homme, année après année, subissent les foudres du régime pour avoir dénoncé la surveillance de la population, qui s’exerce jusqu’au niveau des cellules et des collines, la répression des opposants, réels ou supposés, les disparitions inexpliquées et, de manière générale, le climat de peur entretenu dans le pays. L’obsession sécuritaire est en tous cas bien visible : des portails de détecteurs de métaux ont été installés à l’entrée de tous les hôtels, les communications sont souvent écoutées, et chaque soir, des militaires, courtois, silencieux mais armés jusqu’aux dents surgissent dans les rues et entament des patrouilles. L’artisan du miracle rwandais est loin d’être sans reproche : les populations de l’Est du Congo, tout en admirant ses réalisations, lui vouent une haine durable à cause des guerres, du soutien apporté à diverses rébellions, du pillage des ressources naturelles, moins visible aujourd’hui que l’ «accumulation primitive du capital » de la fin des années 90. Au Rwanda, même ceux qui admirent le président redoutent des ambitions démesurées : vouloir supplanter Nairobi comme centre régional des Natuions unies et entreprendre, via la Caisse sociale, la construction de maisons luxueuses, qui ne se vendent guère et font peser le risque d’un éclatement de la bulle immobilière. Avoir imposé l’usage de l’anglais dans l’enseignement (mesure revue aujourd’hui mais qui a fait perdre un temps considérable dans ce pays initialement francophone), avoir fait peser trop de contraintes sur les paysans et imposé, à grand renfort d’intrants et d’OGM, des monocultures (le thé, le café, la pomme de terre…) fragiles alors que jadis les systèmes culturaux traditionnels, plus autonomes, se fondaient plus sur la biodiversité…
Le plus grand échec de Kagame est peut-être sa réélection elle-même, ce troisième mandat qui risque de voir, l’âge aidant, ses défauts s’accentuer et s’estomper le souvenir de ses haut faits : son maintien au pouvoir après 23 ans de règne n’indique-t-il pas que, contrairement à ses promesses, l’ « homme fort » n’aurait ni trouvé ni formé de successeur à sa mesure et digne de sa confiance ?

31 juillet 2017

Congo,le doute, l’inquiétude, la colère…

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A la veille d’une série de manifestations et d’appels à des journées Ville morte, plusieurs sentiments se bousculent. Le doute d’abord : alors qu’une large frange de la population souhaite que des élections soient organisées dans les délais convenus et que cesse le carrousel des « dialogues », « arrangements particuliers » et autres manœuvres dilatoires, pourquoi les organisations citoyennes, les formations politiques et les forces sociales, qui appellent unanimement à des démonstrations publiques, n’arrivent elles même pas à s’entendre sur une date commune ? Tant qu’à prendre le risque de faire descendre la population dans la rue, pourquoi ne pas le faire tous en même temps ?
Inquiétude aussi : vu la faible capacité d’encadrement des signataires des divers appels, dérapages et provocations sont à redouter dans un pays où les détenus en cavale courent les rues, où d’anciens chefs de guerre comme Gédéon Kyungu au Katanga sont prêts, armes à la main, à se mettre au service des manipulations du pouvoir, où l’on ignore toujours qui tire vraiment les ficelles de la violence au Kasaï, à Beni dans le Nord Kivu ou ailleurs…. Si des violences éclatent, provoquées ou non, l’application d’une « loi anti casseur » à la congolaise ne permettra-t-elle pas d’inculper des dirigeants de la société civile et de l‘opposition, de les traiter comme de dangereux meneurs, tenus pour responsables des éventuels débordements ?
Mais au vu de cette dérive du Congo, chaque jour plus rapide, c’est surtout la colère qui prévaut. Colère car la crise actuelle, qui annihile des années d’efforts et de croissance et qui décapite les espoirs de la population, était parfaitement évitable. Lors des années de « vaches grasses », alors que les recettes de l’Etat augmentaient, rien n’empêchait le gouvernement, dominé par la majorité présidentielle, de prévoir les budgets nécessaires à la préparation des élections dans les délais légaux. Si rien n’a été fait, ou trop tard, c’est parce que M. Kabila et les siens, s’estimant indispensables, ont tout fait pour prolonger leur présence au pouvoir et imposer un « glissement » de fait. Et si, depuis la signature de l’accord du 31 décembre, négocié par les évêques, la mise en œuvre de la transition a pris tellement de retard, c’est aussi parce que les partis de l’opposition se sont laissé diviser par les calculs et les ambitions personnelles, à tel point que le crédit de la classe politique dans son ensemble s’est effondré.
Pour qui prend la peine de l’écouter, la population congolaise est unanime : elle récuse tractations et compromissions, elle exige que soit appliquée une Constitution qui, au sortir de la guerre, avait été ratifiée comme une garantie de la paix, elle refuse la « marche arrière toute » qui lui est aujourd’hui imposée, elle veut que l’Etat fonctionne et que soit partagé le bénéfice des ressources naturelles, actuellement confisqué par les « élites ». Dans ce pays immense et divers, le respect de la loi fondamentale est le seul véritable ciment, l’aspiration à la démocratie réunit la plupart des citoyens. Ne pas y répondre, laisser à la population seule le soin de « se prendre en charge », c’est aussi prendre le risque de libérer toutes les forces centrifuges…

25 juillet 2017

Congo: la classe politique tourne en rond, comme dans un film…

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Le film « Tribunal sur le Congo » se rejoue en direct

Goma et Bukavu, envoyé spéciale,

« Si nous voulons que nos droits soient respectés , nous devons retrouver notre sens de l’honneur et de la dignité… Dans ce pays, des hommes politiques ne se gênent pas pour venir assister à un tribunal fictif où sont évoqués des crimes bien réels, pour lesquels ils savent bien que personne ne leur demandera des comptes »…Dans la grande salle paroissiale de Panzi, à quelques mètres de son hôpital, le Docteur Mukwege ne mâche pas ses mots. Au premier rang d’une assistance de 3000 personnes, il a, durant presque deux heures, assisté à la « première » du film de Milo Rau, « Tribunal sur le Congo ». Un tribunal imaginaire, monté sous forme de documentaire, mais dans lequel tout est vrai, la procédure, les juges, mais surtout les témoins et les faits décrits : massacre de Mutarule près d’Uvira, où 35 villageois ont été tués par des militaires et jetés dans une fosse commune, spoliation des terres par des multinationales avides d’exploiter les ressources en or et en coltan, constitution de milices d’autodéfense des communautés…Durant des années, crimes de sang et crimes économiques se sont succédé au Congo, sans autre réponse que l’impunité des coupables et l’impuissance voire la complicité des dirigeants. Le « Tribunal sur le Congo » faisant appel à l’opinion entend apporter une première réponse à cette exigence qui fuse de partout et réclame la fin de l’impunité…
Apostrophant de autorités qui, pour certaines ont accepté de figurer dans le film et de répondre aux questions des jurés, le médecin-chef de Panzi visait aussi, avec une vigueur inhabituelle, un invité de marque, qui ne manqua aucune des projections du film au Sud et au Nord Kivu : Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale et aujourd’hui président d’un parti politique d’opposition, l’Union pour la nation congolaise. Dans ses fonctions, alors qu’il était le deuxième personnage de l’Etat, Kamerhe, fut, à l’époque, informé des accaparements de terres, des interprétations abusives d’un code minier déjà très libéral. Mais aujourd’hui, sans revenir sur le passé, il se contente d’écouter les revendications de ses compatriotes qui réclament la justice, la fin de l’impunité et il relaie avec éloquence un vœu partout exprimé : que l’ Etat congolais prenne ses responsabilités, garantisse la loi et l’ordre , défende les droits de chacun…Envisageant de se porter candidat à l’élection présidentielle, Kamerhe, visiblement, a entamé sa campagne en commençant par son fief du Sud Kivu, Bukavu et surtout Walungu, son village natal, où le film a également été projeté.
Captant la lumière des projecteurs, présent sur la scène lors des débats et ovationné par ses fans, même lorsqu’il arrive en retard et interrompt la projection, Kamerhe est apparu comme un politicien chevronné, beau parleur, habile à dévier les flèches et à botter en touche lorsque les questions se font trop pointues. Mais au-delà de la curiosité et de l’enthousiasme que suscite toujours l’apparition d’une vedette politique, l’ancien président de l’Assemblée nationale, présenté naguère comme un dauphin potentiel de Kabila, jusqu’à ce que surviennent le choc et la rupture, a-t-il gardé son crédit d’antan ? Ce qui est sûr, c’est qu’ à l’inverse d’autres opposants, il peut s’exprimer librement et utiliser à son profit les feux de la rampe…
Mais même dans son fief du Kivu, on lui reproche d’avoir accepté les dialogues successifs avec le pouvoir, en octobre avec le médiateur togolais Edem Kodjo et en décembre sous la houlette des évêques désireux d’éviter l’affrontement. Ces dialogues sont aujourd’hui largement considérés comme des jeux de dupes, où l’opposition, en acceptant d’entrer dans le jeu de la majorité présidentielle s’est discréditée par les rivalités, les luttes pour le pouvoir, les soupçons d’ « achat des consciences »… Avec le recul, les faits donnent raison au docteur Mukwege qui, l’automne dernier, était bien seul lorsqu’il réclamait, purement et simplement, que les élections soient organisées dans les délais requis et qu’au-delà de la date fatidique du 19 décembre, (jour de l’expiration du deuxième mandat du chef de l’Etat) les tenants de pouvoir cèdent la place à un pouvoir de transition…
Aujourd’hui, le dernier acte le la récupération des concessions accordées en décembre aux évêques vient de se jouer : après avoir désigné Bruno Tshibala au poste de Premier ministre, (ancien proche de Tshisekedi, Tshibala est aujourd’hui récusé par les plus radicaux du Rassemblement et n’incarne donc pas le consensus) le chef de l’Etat a achevé de diviser l’opposition en nommant Joseph Olenghankhoy (connu pour ses fréquents retournements) à la tête du CNSA. La manœuvre s’accompagne de cynisme : dans une récente interview au « Spiegel, » Joseph Kabila allait jusqu’à affirmer qu’en décembre, « il n’avait rien promis ».
Alors que la violence s’étend sur de larges portions du territoire, que l’opposition politique est discréditée et les évêques dupés, d’où viendra le verdict final de ce « Tribunal sur le Congo » qui se joue en direct, sur la large scène de ce pays- continent ? Le 31 juillet prochain, les organisations de la société civile, dont Lucha et le Docteur Mukwege, ont appelé à une journée de manifestations pacifiques…