13 octobre 2017

Centrafrique: la solitude d’un président civil

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« Ceux qui évoquent le risque d’un autre génocide ne tiennent pas compte de nos efforts… Il est vrai qu’il y a encore des violences, que nous ne contrôlons pas encore tout le territoire, mais nous ramener en arrière, cela n’est pas nous aider, cela nous enfonce encore plus… »
Rentrant de New York, où il a plaidé la cause de son pays à la tribune des Nations unies et passant par Bruxelles qui, en 2016 avait accueilli une conférence internationale sur la reconstruction le président de la Centrafrique, Faustin-Archange Touadéra nous tient ces déclarations où l’optimisme de commande se teinte d’une légère amertume. Comme s’il se demandait si la communauté internationale était bien sincère, si elle souhaite vraiment que son pays échappe définitivement à la violence et entame une reconstruction durable…
Pays charnière entre l’Afrique sahélienne et l’Afrique centrale, vaste territoire où se croisent les éleveurs peuls, musulmans et les cultivateurs chrétiens ou animistes, la Centrafrique fut longtemps un pays de garnison où ce qui intéressait l’ancien colonisateur français c’était la base militaire de Bouar et la possibilité qu’elle offrait d’intervenir dans toutes les zones du « pré carré » français. Sans surprise, c’est à un ancien sergent-chef, Jean Bedel Bokassa, qu’avait été confiée la présidence. Il disait « Papa » à de Gaulle, offrait des diamants à Giscard et le fait que son pays soit l’un des plus déshérités d’Afrique, l’un des moins développés, ne dérangeait pas grand monde.
Après l’éviction de Bokassa, qui s’était fait nommer « empereur », les putschs militaires se sont succédé jusqu’à ce qu’en 2003 le général François Bozize remplace un civil Ange-Félix Patassé, qui avait le soutien du colonel Kadhafi.
Rappelons que Patassé, ami du Congolais Jean-Pierre Bemba, avait obtenu que ce dernier envoie ses troupes, qui se trouvaient dans la province de l’Equateur, soutenir l’armée centrafricaine contre François Bozize, qui avançait depuis le Tchad. Ce sont les viols et autres exactions dont les troupes congolaises s’étaient rendues coupables à Bangui qui ont valu à leur chef, -qui les commandait à distance- d’être envoyé à la Cour pénale internationale où il a été condamné en première instance. Jean-Pierre Bemba se trouvait à l’époque en Afrique du Sud où il participait aux négociations de Sun City mais la Cour avait considéré qu’il pouvait être tenu pour responsable du comportement de ses troupes…
Depuis l’ère de Bozize, la Centrafrique a connu trois chefs d’Etat et plusieurs conflits entre les forces gouvernementales et des groupes armés souvent formés dans les pays voisins, qui constituaient leur base arrière, le Tchad entre autres…
L’un des conflits les plus médiatiques aux yeux de l’opinion occidentale fut celui qui opposa la milice Seleka, (formée au Tchad et composée de mercenaires de toute la région venus rejoindre les musulmans centrafricains dans le nord-est du pays) à des groupes d’autodéfense formés par les cultivateurs en majorité chrétiens, les anti Balaka. Parmi eux se trouvent également d’anciens militaires qui avaient servi sous le président François Bozize.
En fait, au fil des années, c’est le même conflit qui perdure.
Seleka ou ex Seleka (la milice fut officiellement dissoute en 2013) et anti Balaka, musulmans ou chrétiens, les deux groupes armés commirent de terribles exactions, pillant les villages, détruisant les maisons, multipliant viols et massacres… Des centaines de milliers de civils furent déplacés ou obligés de fuir dans les pays voisins et, pour mettre fin aux tueries et enrayer l’invasion des ex-Seleka, la France fut obligée, en décembre 2013, de déployer l’opération Sangaris, forte de 2000 hommes qui furent retirés en octobre 2016 pour être remplacés par une force des Nations unies, la Minusca, (Mission pour la stabilisation de la Centrafrique), composée de contingents africains, Burundais, Congolais de Brazzaville et de RDC, Rwandais, Marocains…
A l’heure actuelle, les Congolais des deux rives du fleuve ont été retirés pour mauvaise conduite (des viols entre autres), les Marocains ont très mauvaise presse, accusés eux aussi de viols et surtout soupçonnés de prendre parti pour les musulmans tandis que les Rwandais, taiseux, disciplinés, sont très appréciés. Ils assurent la sécurité personnelle du chef de l’Etat tout en se déployant sur la rive du fleuve Congo, d’où ils peuvent tenir à l’œil l’évolution inquiétante de la situation en République démocratique du Congo.
Dans le Nord est du pays, voisin de l’Ouganda et du Soudan, l’armée ougandaise avait également déployé des troupes, aux côtés d’une mission militaire américaine dans le but de combattre la LRA ougandaise (Lord’s Resistance army) une milice opposée au président Museveni, mais ces contingents ont été retirés. Cette défection inquiète le président Touadéra : « ce départ crée un appel d’air, par la brèche que représente cette frontière dégarnie, d’autres groupes armés pourraient s’engouffrer… »
Depuis son arrivée au pouvoir qui a suivi les deux tours de l’élection présidentielle en 2016 et 2017, le président Touadéra s’est efforcé d’incarner le changement, la rupture avec la logique des chefs de guerre. L’homme en effet est un scientifique : titulaire de deux doctorats en mathématiques (Lille et Yaoundé) il a été professeur à l’université de Bangui et il fut Premier Ministre du président Bozizé de 2008 à 2013. Aujourd’hui encore, les fonctionnaires se souviennent de son passage dans l’ombre d’un président qui occupait le devant de la scène : il tenta de maîtriser la crise sociale, essaya de trouver les moyens de payer les fonctionnaires et, pour lutter contre les détournements, institua la bancarisation, c’est-à-dire le paiement des traitements par voie bancaire…
Pour sortir de la guerre en 2008, Touadéra conduisit le dialogue entre les groupes armés , qui déboucha sur la conclusion de plusieurs accords de paix. Ces efforts lui permirent de remporter les deux tours de l’élection présidentielle et, dans ce pays divisé sur des lignes de fractures confessionnelles, ethniques, régionales, il réussit à faire de bons scores dans tous les territoires du pays.
Aujourd’hui cependant, le président, en dépit des efforts déployés, se montre parfois désabusé : il a le sentiment que la communauté internationale ne le soutient pas suffisamment, que la Minusca manque de moyens (les contingents congolais, retirés du pays, avaient été jugés très efficaces…), que les pays voisins lui demandent l’impossible…
En effet, alors que de nombreux citoyens tchadiens, ougandais, soudanais ont rejoint les groupes armés et opèrent en Centrafrique, multipliant les exactions et surtout les viols, les pillages, les chefs d’Etat de ces pays d’origine exercent une pression terrible sur Bangui pour que la paix passe par l’amnistie générale. Une mesure que Touadéra refuse catégoriquement. Il rappelle d’abord que la décision de poursuivre les auteurs de crimes en Centrafrique avait été décidée avant son arrivée au pouvoir, à l’initiative du président Michel Djotodia proche de la Seleka et que la création de la Cour pénale spéciale avait été décidée par la présidente de la transition Catherine Samba Panza. Il ajoute aussi que la Constitution promulguée en 2015 interdit cette amnistie, que les principaux bailleurs de fonds et organismes internationaux militent contre l’impunité. Quant aux victimes nationales elles exigent évidemment justice et réparations. Le président poursuit : « nous avons mis en place un gouvernement inclusif intégrant des membres des forces rebelles, nous avons commencé un processus de désarmement et de démobilisation qui a déjà permis à 60 éléments d’être intégrés dans les forces de sécurité, mais nous voulons mettre en place un Etat de droit et respecter les droits des victimes. Il n’est donc pas question d’instaurer l’impunité… »
Pourquoi de telles pressions ? Même si la population de Centrafrique est l’une des plus pauvres d’ Afrique, le pays, sous développé, sous exploité, ne manque pas de richesses : l’or, le diamant, qui font la joie des groupes rebelles établis dans les sites miniers, mais aussi l’uranium, et, last but not least, les terres arables, 15 millions d’hectares qui attirent évidemment les populations des pays sahéliens touchées par la sécheresse…
Le pétrole représente également un enjeu important : découvert près de la frontière soudanaise, les sociétés françaises, entre autres, rêvent de le mettre en exploitation, mais se trouvent en concurrence avec les Chinois qui souhaiteraient l’exporter via le pipe line qui traverse le Soudan et aboutir à Port Soudan sur la mer Rouge…
Ces intérêts économiques contradictoires empêchent la « communauté internationale » de s’engager avec détermination en Centrafrique et dans ce pays qui compte un demi million de déplacés intérieurs, de mettre fin une fois pour toutes au cycle de la violence. Ici comme ailleurs, le chaos, le désordre, la faiblesse de l’Etat et l’impunité favorisent de nombreux intérêts et le président Touadéra est bien seul lorsqu’il réclame que l’on lève l’embargo sur les armes afin de permettre aux deux nouveaux bataillons de sa jeune armée d’être opérationnels. Bien seul lorsqu’il souhaite que la Minusca se montre plus efficace, bien seul lorsqu’il répète que la crise dans son pays pourrait s’internationaliser : « avec Boko Haram qui sévit au Nigeria d’un côté, la NRA (National Resistance army) qui se bat du côté du Soudan et de l’Ouganda, notre pays se trouve au centre d’un arc de crise qui pourrait déstabiliser le cœur de l’Afrique. »

13 octobre 2017

Deux mots pour sauver le Congo..

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“Dites seulement une parole, et je serai guéri” La phrase de Jésus au centurion romain pourrait s’appliquer au Congo : malgré les violences qui se répandent à travers le pays, malgré la situation économique désastreuse, malgré la rue qui gronde et la jeunesse qui se prépare à manifester, un seul mot, ou plutôt deux, pourraient calmer le jeu. Deux mots magiques : « je pars ».
Si le président Kabila, dont le mandat a expiré en décembre dernier, sortait tout à coup de l’ambiguïté pour annoncer son départ, à l’issue du « bonus » d’un an qui lui avait été accordé lors des accords de la Saint Sylvestre, il y a gros à parier que la tension retomberait rapidement. Ce départ ouvrirait une « transition sans Kabila », (TSK) où une autorité intérimaire, la plus apolitique possible, serait chargée de préparer les échéances électorales et de remettre le pays sur pied.
Quelques évidences pourraient alors apparaître : M. Nangaa, le président de la Commission électorale, a sans doute raison lorsqu’il dit que 504 jours sont nécessaires pour organiser les divers scrutins dans des conditions correctes. Même si l’opposition et la société civile clament le contraire, chacun sait que tenir un scrutin, cette année encore, est non seulement irréaliste mais que cet exercice bâclé ouvrirait la porte à toutes les tricheries, toutes les contestations…Il est évident aussi que les partis politiques, les candidats qui comptent concourir ont besoin d’un climat apaisé, d’un peu de temps pour faire campagne et en trouver les moyens, la précipitation ne pouvant favoriser que les plus fortunés ou les dauphins de la majorité présidentielle…
En réalité, le fond du problème est moins le calendrier définitif des élections que le viol de la Constitution, un texte fondamental qui avait permis de ramener la paix et de rétablir la confiance après les années de guerre.
Le président Kabila, longtemps présenté comme l’ « autorité morale » de sa majorité, sinon du pays, aurait du demeurer fidèle à sa vocation initiale, reconstruire le Congo, y ramener la paix, le développer et…préparer une succession apaisée, qui aurait pu servir de modèle à d’autres pays de la région. Aujourd’hui les griefs des Congolais sont nombreux, l’aspiration au changement est évidente et même si elle est inutile, la crise n’en est pas moins profonde. Un seul homme, pour avoir failli à ses promesses, incarne désormais cette somme de frustrations. L’annonce de son départ, sinon demain, du moins à une date fermement déterminée, rouvrira le champ des possibles, calmera les esprits et désamorcera une violence qui ne demande qu’à s’étendre.
Un seul mot, une parole, et le Congo, s’il ne sera pas sauvé pour autant, pourra au moins croire en ses chances de guérison…

13 octobre 2017

La CENI vend la mèche: 504 jours…

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Un ballon d’essai qui fait l’effet d’une bombe à fragmentation…A la veille de l ’arrivée à Kinshasa de Nikki Haley, ambassadrice américaine à l’ONU et chargée d’évaluer la situation politique en République démocratique du Congo, le président de la CENI (Commission électorale indépendante), Corneille Nangaa a peut-être voulu jeter du lest, se montrer conciliant. Il a lancé, discrètement, une « petite phrase » qui s’est révélée explosive : « la CENI a besoin de 504 jours après la fin de l’enrôlement (c’est-à-dire du recensement) pour arriver au jour du scrutin. »
Désormaisj le calcul est vite fait : alors que le deuxième mandat du président Kabila se terminait officiellement le 19 décembre 2016, il n’y aura pas d’élections avant le premier trimestre de 1019 et, en outre, le chef de l’Etat aura le temps d’installer son successeur élu. Autrement dit, la perspective de voir Joseph Kabila quitter le pouvoir à l’issue d’un processus démocratique recule encore. Presque au-delà de l’horizon, car, au vu des retards déjà accumulés, rien ne permet de croire que la CENI sera prête dans 504 jours…
Cette « petite phrase a cependant le mérite de la clarté : elle rend caducs les accords dits de la Saint Sylvestre qui avaient été conclus le 31 décembre 1016 entre le pouvoir et l’opposition grâce à la médiation des évêques catholiques. Les termes en étaient simples : Joseph Kabila s’engageait à ne pas se représenter, à ne pas organiser de referendum ouvrant la voie à un troisième mandat, à ne pas modifier en ce sens la Constitution et en échange, il recevait un « bonus » d’un an, jusque fin 2017, soit le temps d’organiser le scrutin promis. Il avait été convenu que, durant cette période transitoire, le Premier ministre serait issu de l’opposition, de même que le président du Comité de suivi des accords, un poste de « garde chiourme » pour lequel Etienne Tshisekedi, l’intraitable opposant, semblait tout indiqué.
Tout au long de l’année 2017, cet accord avait été patiemment détricoté : le décès d’Etienne Tshisekedi avait précipité une crise de leadership au sein du Rassemblement de l’opposition et, tranchant dans le sens de ses intérêts, le président avait fini par nommer au poste de Premier Ministre Bruno Tshibala, un militant de la première heure de l’UDPS le part de Tshisekedi, mais récusé par l’opposition actuelle, tandis que la présidence du CNSA était confiée à Joseph Olenghankoy un opposant également contesté et connu pour ses revirements. Ce qui permit à Didier Reynders d’affirmer que l‘esprit de l’accord de la Saint Sylvestre n’avait pas été respecté, entraînant un refroidissement des relations entre le Congo et la Belgique. Quelque temps plus tard cependant Kabila devait confier au Spiegel « je n’ai rien promis » , confirmant ainsi qu’il s’était agi d’un jeu de dupes, avec un seul enjeu, gagner du temps…
Gagner du temps… Il y a longtemps que le pouvoir s’y emploie, que Joseph Kabila, entré en fonctions après l’assassinat de son père en 2001, a pris goût à l’exercice du pouvoir et à ses bénéfices et qu’il estime, comme ses courtisans le lui répètent régulièrement, qu’à l’aune africaine, 46 ans, c’est trop tôt pour quitter la scène… Alors que l’abbé Malu Malu, premier président de la CENI, vivait encore et avait été chargé d’organiser les élections de 2016, il avait, subtilement, été question d’un « glissement » qui aurait été justifié par les difficultés matérielles de l’organisation du scrutin. Par la suite, effectivement, les obstacles s’étaient multipliés : le budget de l’Etat avait soudain été ramené à 4,5 milliards de dollars par an tandis que celui de la CENI passait à 1,5 milliards de dollars. Autrement dit l’exercice de la démocratie apparaissait soudain comme hors de prix, tandis que les bailleurs habituels (Union européenne, Etats Unis, Nations unies) demandaient en vain que soit publié un calendrier crédible avant de débourser le moindre dollar.
Ralenti par le manque délibéré de prévisions et de moyens, le « glissement » allait être freiné plus encore par la situation sécuritaire : nul ne croit que les violences qui ont accablé le Kasaï, provoqué plus de 500 morts, le déplacement de 1, 4 millions de personnes aient été uniquement le fait d’affrontements d’origine « tribale » provoqués par la milice Kamwina Nsapu, implacablement réprimés par des troupes aguerries dépêchées du Kivu…De même, des questions se posent au sujet de la reprise des violences dans la région de Beni, attribuée à des groupes islamistes, on s’interroge sur la réapparition, au Katanga, de Gédéon Kyungu, le chef très redouté de la milice Kabata Katanga, soudain remis en liberté et visiblement réconcilié avec le régime. Quant aux prisons, nul ne croit que l’évasion de milliers de détenus (4000 à Kinshasa seulement…) soit uniquement due à l’incurie de gardiens sous payés.
Cette stratégie de la tension, les risques d’implosion du plus grand pays d’Afrique centrale inquiètent de Conseil de sécurité et l’envoyé spécial de l’ONU au Congo a confirmé que 8,5 millions de Congolais avaient besoin d’assistance humanitaire, tandis que le pays compte 3,8 millions de déplacés intérieurs et 621.000 Congolais réfugiés dans les pays voisins.
Déjà mise en œuvre du temps du président Mobutu, la stratégie du « pompier pyromane » , celle du « retenez moi ou je fais un malheur, car moi seul peux rétablir le calme » est à nouveau appliquée, avec un résultat identique : « on garde le chef, et on garde le chaos » …
Face à ces blocages multiples, l’opposition, la société civile, réclament une « transition sans Kabila ». Mais qui obtiendra le départ d’un homme qui peut encore compter sur les forces de sécurité, sur certains soutiens diplomatiques ( les voisins africains, des pays membres du Conseil de sécurité) des moyens matériels considérables et qui, adossé à son immense fortune, est capable de jouer sur les fragilités de l’opposition, sur les appétits des uns et des autres, qui se moque d’autant plus des sanctions économiques que la Chine et d’autres lui offrent des alternatives…Le peuple certes peut se dresser, manifester, se révolter. Reste à savoir combien de morts il faudra mettre dans la balance, et pendant combien de temps…

8 octobre 2017

Mukwege: je ne suis candidat à rien mais si la base me le demande…

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Rentrant de New York, où il se trouvait à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations Unies, le Docteur Mukwege est passé par la Belgique où, dans une conférence organisée à l’occasion du 40e anniversaire de l’hôpital Erasme il dialoguera, le 12 octobre prochain, avec des collègues obstétriciens à propos du «corps des femmes ».
A New York cependant, le médecin chef de l’hôpital de Panzi, au sud de Bukavu, a abordé le sort d’un autre « grand malade » la République démocratique du Congo qui s’enfonce dans la crise. Nous lui avons demandé s’il avait le sentiment que les » grands de ce monde » et l’opinion internationale dans son ensemble avaient pris la mesure exacte de la gravité de la situation en RDC.

On perçoit la gravité de la situation, mais ne voit pas que faire. Entre ceux qui pensent que les élections peuvent attendre et ceux qui pensent qu’elles doivent avoir lieu rapidement il y a un fossé qu’il faut essayer de combler. Il est clair que le 31 décembre prochain, l’accord dit de la Saint Sylvestre, (conclu grâce à la médiation de la conférence des évêques congolais ) et qui donnait encore une petite légitimité au pouvoir de Kinshasa arrive à son terme. Et au-delà de cet accord, il n’y a rien.
Je vous rappelle que, normalement, il aurait fallu organiser les élections avant cette date. Mais on voit très bien que les manœuvres de Kinshasa c’est d’éviter cette échéance : en plus des cinq ans, durée du dernier mandat présidentiel, ils ont eu douze mois pour organiser ces élections. Comme ils n’avaient rien fait durant cinq ans, on leur a donné un peu plus de temps… Neuf mois ont été consommés, mais ils n’ont même pas terminé le recensement Par contre, comme je l’avais déjà dit, on ouvre les prisons. En quelques mois, une vingtaine de prisons ont été vidées et, à mon avis, le but de l’opération, c’était d’alimenter les groupes armés, pour créer l’insécurité. Une insécurité qui fournira un autre alibi pour ne pas organiser les élections…
Combien de temps la communauté internationale va-t-elle accepter de jouer ce rôle de pompier, tout en sachant très bien qui est le pyromane ? Ce qui se joue c’est « moi et le chaos ». Un chaos qui est préparé et qui se répand. Il y a des territoires qui sont presque complètement aux mains des groupes armés. Il y a longtemps que je dis que beaucoup de ces groupes sont créés par ceux là même qui sont au pouvoir. Aujourd’hui tout le monde semble surpris mais si on pousse l’analyse on constate que la plupart des crises proviennent des fiefs des proches du président..
Ce qui se passe aujourd’hui à Fizi (où un groupe de rebelles dirigé par un certain Yakutumba a lancé une nouvelle rébellion ) est en lien direct avec le directeur de cabinet du chef de l’Etat. Au Kasaï, la crise a été provoquée par l’ancien Ministre de l’Intérieur Evariste Boshab… Dans la région de Beni c’est pareil, on retrouve des proches du chef de l’Etat…Après le 30 juin j’avais fait un appel aux jeunes, leur demandant de rejoindre ceux qui sont en train de faire une résistance pacifique et non pas ces groupes qui sont en train de retraumatiser la population pour maintenir au pouvoir ceux-là même qui maltraitent cette population . On a l’impression que la communauté internationale dispose de toutes ces informations ; nul ne peut dire qu’il ne sait pas ce qui se passe, on sait quelle est l’origine de tout cela. On joue les sapeurs-pompiers alors que l’on sait bien qui est le pyromane. Ce qu’il faut faire, c’est demander au pyromane d’arrêter ses manœuvres, de ne plus semer les foyers d’incendie…
Ne craignez vous pas qu’ à un moment ces foyers échappent à tout contrôle, y compris par celui ou ceux qui ont allumé le feu ?
J’ai toujours dit que la violence ne pouvait engendrer que la violence. Vous la lancez contre les autres mais elle peut vous rattraper…Des milliers de jeunes que vous avez armés et que vous avez laissé faire ont créé l’insécurité mais qui est à l’origine de cela…

Quelle est la situation près de chez vous, aux alentours de l’hôpital de Panzi ?

Avant même que je quitte Panzi, il y avait des assassinats tous les deux jours, comme pour traumatiser les gens au maximum…Il n’y a pas de prévention et ne pas nommer les responsables de cette situation, cela équivaut à la faire trainer encore davantage, alors qu’elle devrait se résoudre autrement…

L’Union africaine s’est cependant montrée plus compréhensive que les Occidentaux, en déclarant qu’elle pourrait accepter des élections en 2018 à condition qu’elles soient bien organisées…Comme si elle voulait donner un nouveau délai au régime…

Il est dommage que cela se passe comme cela…Ceux qui veulent donner un nouveau répit au régime, ce sont des gens qui n’aiment pas les Congolais… Cela fait vingt ans, jour pour jour, qu’il y a des habitants de ce pays qui n’ont pas pu rester Dans les Kivus, depuis la guerre dite de libération, il y a des populations qui n’ont jamais connu ladant…
On a eu une transition avec le président Kabila, puis, par referendum, on a adopté une Constitution. Ceux qui veulent donner plus de temps au régime doivent retenir une chose : en 2006, les élections locales n’avaient pas été organisées. Les gens ne s’étaient pas rendu compte que, pour contrôler la population, il faut avoir des autorités légitimes. Bourgmestres, maires de ville, chefs de quartier, personne parmi ces gens n’a été élu, personne n’est redevable auprès de la population. Ils ne rendent compte qu’à celui qui les a nommés à Kinshasa, au pouvoir central..… C’est pourquoi les manifestants sont régulièrement réprimés par ceux qui ne doivent rendre de comptes qu’à Kinshasa. Il s’agît là d’une manipulation que les gens semblent ignorer et qui explique cependant la difficulté de pouvoir mobiliser à la base…
En 2011 on aurait du avoir tout le cycle électoral, mais les élections locales n’ont pas eu lieu, ni les législatives.. Et donc le Sénat, (dont les membres devaient être élus au suffrage indirect) n’a pas été élu lui non plus, il se maintient dans l’illégalité, et les députés provinciaux non plus ne sont pas légitimes. Avec pour conséquence le fait que tous ces hommes qui se retrouvent dans le sénat, dans les Parlement provinciaux sont contents d’y rester, d’autant plus que si l’on organisait des élections ils ne seraient pas certains de gager les élections. Ils jouent donc le jeu du régime…Au total, cela fait du monde…Ajoutez à cela le Parlement national, le président : plus personne n’est légitime…En plus, une partie de l’opposition a été intégrée dans le gouvernement et donc, comme on dit chez nous, « elle mange aussi »…
C’est une formule de corruption incroyable car il faut tout de même retenir qu’un député gagne 12 000 dollars par mois et un simple militaire doit se contenter de miettes. Autrement dit, il y a rupture entre la classe politique dans son ensemble et la population et ceux qui devraient être la « voix de la base », c’est-à-dire les élus, ne le sont plus… Ce qui veut dire que la population est abandonnée à elle-même, opprimée…Tous ses relais ont été achetés…
Les plus sincères devraient choisir la démission, puisqu’ils sont hors mandat mais ils ne le font pas… Le résultat, c’est que l’on a un groupe de gens qui profitent de la situation et qui ne voudront donc jamais céder…

Qui va débloquer cette situation ?

Je ne crois plus à une solution qui viendrait du sommet… Ce que nous venons de décrire montre très bien que, plus on monte, plus on a des gens qui participent à ces blocages pour des intérêts privés. Le dialogue auquel on a assisté était plutôt une bataille pour des intérêts personnels. Je pense que la solution doit venir de la base.
Si la base exerce suffisamment de pressions, c’est de là que viendra la solution. Mais nous avons un problème : au Congo, les gens qui manifestent pacifiquement sont tués et malheureusement, la communauté internationale se tait. Tout le monde se tait alors qu’il y a une répression très forte et qui n’entraîne aucune conséquence pour ses auteurs. C’est là le danger : ce peuple affamé, massacré, opprimé devrait pouvoir se soulever pour réclamer cette alternance. J’ai suivi les jeunes qui, à Goma, Bukavu, Kisangani, ont manifesté pour que le 30 septembre on puisse en appeler aux élections qui doivent avoir lieu avant la fin de l’année. Ils ont été arrêtés et ne sont toujours pas libérés.
Je suis surpris que, dans un tel contexte, les Africains puisent encore soutenir cette situation (NDLR. L’Union africaine, soutenant le processus électoral, accepte l’hypothèse selon laquelle les scrutins ne pourraient être organisés qu’en 2018). Accepter cela, c’est ne pas mesurer les conséquences d’une nouvelle crise dans laquelle le Congo pourrait basculer… Aujourd’hui il est plus qu’important de faire appel aux leaders africains, de leur faire comprendre que la crise risque d’avoir un impact plus grand qu’on ne l’imagine. N’oublions pas que le Congo a neuf frontières…
Cette inquiétude doit se traduire par une prise de position, et il faut rappeler qu’un pays ne peut pas fonctionner sans la loi. Lorsqu’on met la loi fondamentale entre parenthèse, cela signifie que l’on décide de mener une politique de la terre brûlée, qui permet à chacun de faire ce qu’il veut. L’Est a déjà été le sanctuaire de nombreux mouvements rebelles. Tout cela aura une conséquence néfaste sur les pays voisins, sur la stabilité de la région et il faut tenter de résoudre cette crise avant qu’elle ne devienne régionale.

Une troisième guerre régionale ne serait donc pas exclure ?

Il faut le dire : nous avons passé vingt ans dans une guerre menée pour le contrôle du coltan. Je suis inquiet : si cette situation se prolonge, nous allons assister à une autre guerre, qui sera menée pour le contrôle du cobalt.
Je reviens de Suède : en 2020 Volvo ne construire plus de voitures fonctionnant avec du carburant, il n’y aura plus que des moteurs électriques. Or celles-ci utilisent le cobalt et le Congo détient entre 70 et 80% des réserves mondiales de cobalt, au Katanga principalement. Une fois de plus le Congo détient les ressources dont le monde a besoin.
Si les Congolais ne prennent pas d’initiatives, de mesures permettant aux hommes d’affaires de travailler correctement, nous assisterons à une spoliation de plus, avec des conséquences humaines désastreuses. C’est une perspective qui fait peur. On en va pas empêcher le monde d’accéder au cobalt puisque nous en avons ; l’Est a beaucoup souffert à cause du coltan, mais la guerre pour le contrôle du cobalt pourrait éclater au Katanga et personne ne pourra enrayer une telle évolution…

Croyez vous que les dialogues qui se succèdent (un troisième dialogue est déjà évoqué…) pourraient représenter une solution ?

Déjà au moment du premier dialogue, dirigé l’automne dernier par le médiateur togolais Edem Kodjo, j’étais sceptique. J’avais mis en garde, souligné que l’on ne pouvait commencer à négocier une Constitution, à la mettre entre parenthèses.. Je pense vraiment que le dialogue ne peut pas remplacer les élections. Mais comme au bout du compte, il y avait des postes à distribuer, tout le monde s’était précipité. Et aujourd’hui voilà que l’on parle d’un troisième dialogue… Que va-t-on dire ? Le gens sont-t ils suffisamment naïfs pour croire que l’on va continuer à discuter, à signer des documents portant sur un accord qui finalement ne sera pas appliqués. Les signataires sont-ils naïfs ?
Ne seraient-ils pas tout simplement cupides, intéressés par le « partage du gâteau » ?

C’est vous qui le dites…A propos de gâteau, j’ai le sentiment que ce dernier est en train de diminuer sérieusement. Pouvez vous imaginer un pays de 80 milions d’habitants ? Qui n’est pas un désert où rien ne pousse, où il n’y aurait rien ? Dans ce pays, pour ces 80 millions d’habitants, le budget de l’an dernier était de quatre milliards ? Un chiffre tellement bas ? Où sont les budgets de la santé, de l’éducation, de la sécurité..
Ceux qui se précipitent pour gagner quelque chose pour eux-mêmes ne réfléchissent pas au fait que, pour vivre, on a besoin d’avoir un entourage …
Voyez la situation actuelle : à Goma, à Bukavu, le choléra sévit. Et cela alors qu’autour de Bukavu, il y a au moins une vingtaine de rivières dont il suffirait de capter l’eau…
Chez nous la santé, l’éducation, cela n’existe pas. Où part l’argent ? µ
Les quatre milliards du budget c’est pour pouvoir faire tourner la machine des dirigeants. Le peuple lui, se sent complètement abandonné, perdu…Des richesses du pays, la population, ne voit rien. Ceux qui se précipitent pour diriger devraient tout de même se demander : diriger qui, et à quel prix ?
De par ma profession, dans mon hôpital, je vois se dérouler de véritables drames. Une telle pauvreté, un tel dénuement.. J’ai vu des femmes qui, après avoir accouché, préfèrent laisser leur bébé à l’hôpital.. Elles disparaissent, car elles ne peuvent emmener leur enfant là où elles vivent et elles déclarent alors « je ne veux pas le voir mourir, comme les quatre précédents, victime de la malnutrition, de diarrhées… » L’une de ces femmes me disait : « je suis enceinte car j’ai dû céder à mon mari, mais cet enfant dont je viens d’accoucher, je ne veux pas le voir mourir… » Cela traduit une misère profonde, un désespoir immense… Les enfants viennent à l’hôpital, sont soignés, guérissent, puis la maman disparaît. Et je me retrouve avec des enfants abandonnés, à cause de la misère. C’est un phénomène nouveau… Lorsque l’on voit une telle misère tous les jours, que les gens vous posent des questions sur l’alimentation de leurs enfants, leur éducation, on ne peut pas se taire. Car ce que je vois à Panzi existe évidemment ailleurs aussi. C’est le miroir de la société, des exemples comme cela se comptent par centaines. Près de chez moi, le curé de la paroisse dit la même chose : jamais il n’a vu une telle misère, indescriptible…J’avais envie de lui poser la question : comment songer à évangéliser des gens qui ont passé trois jours sans manger ? Pour des gens comme cela, que signifient des élections ?

Que veulent ces cens, ces citoyens de base ?

Ce qu’ils veulent, c’est d’abord manger…Puis aller aux élections…Parlons de cette fameuse transition… SI elle devait commencer, ce serait une transition sans Kabila, TSK, comme dit l’opposition…
Je vous rappelle qu’en 2002, Kabila avait commencé par une transition. Aujourd’hui il termine par une transition, plus ou moins. En tous cas, il est là. Et il n’a aucune intention de quitter. Alors moi je pense que face à ce président qui veut rester au pouvoir, qui fait preuve de mauvaise foi, de manière évidente, nous avons besoin du Conseil de Sécurité..

A vos yeux, pour que des élections claires, transparentes crédibles puissent avoir lieu, il faut que le pouvoir actuel se retire ?

Bien sûr : il faudra alors mettre en place une équipe neutre qui respectera certains principes. Cette équipe technique sera chargée de mettre les choses en place, d’organiser les élections.
Au Congo, ce ne sont pas les individus qu’il faut changer, c’est le système.
Je vous l’avais dit, si tous ces individus, de la base jusqu’au sommet vivent de ce système au détriment de la population, c’est le système qu’il faut changer. Cette transition doit être dotée de principes clairs.
Nous ne sommes plus un Etat, nous n’avons plus de frontières, au Kasaï, l’armée tire à bout portant sur une population sans armes, nous avons donc besoin du soutien de la communauté internationale si nous voulons changer les choses. Il faut mettre en place des principes qui permettent que désormais tous les partis politiques, après la transition, pourront concourir à égalité des chances, défendre leur programme politique.

Il n’empêche que c’est Kabila qui dispose encore des armes, de l’argent, de la force, des réseaux, sinon des soutiens internationaux…Qui donc va mettre en place cette transition sans Kabila dont vous parlez ? Il faudrait presque un miracle ?

Le miracle peut quelquefois être accompli par les gens de bonne volonté, par ceux qui comprennent, qui mesurent le coût de ce qui est en train de se préparer… Que le monde aujourd’hui n’agisse pas, cela relèverait de la pire hypocrisie…

Qui donnera le « coup de pouce » ? La communauté internationale, si on y croit, ou un miracle, en interne ?

Quelque chose peut se passer en interne. Mais la destruction est telle que l’on aura toujours besoin des pays amis pour reconstruire et même pour faire une transition et mettre en place des institutions qui permettront l’organisation des élections. Nous n’avons pas d’armée car peut on qualifier d’armée des troupes qui tirent sur leur propre population ? Beaucoup de Congolais n’ont pas d’identité. A Panzi, chez moi, il y a eu une crise : des jeunes ont attrapé des policiers qui étaient venus voler et plus de 50 policiers ont ainsi été blessés…Pensez vous que l’on puisse organiser une transition sans au moins pouvoir résoudre, ne serait-ce qu’en partie, de telles situations ? Les conditions en ce moment ne sont pas réunies…

Résumons : il faudrait donc une période transitoire, qui permettrait de remettre de l’ordre, et à la tête du pays on placerait des personnalités crédibles et provisoires…

Il faudrait que les personnes qui accepteraient de jouer un rôle dans la transition, durant une période déterminée, sachent qu’elles n’auront pas le droit de présenter leur candidature aux élections. La mission sera très claire : mettre les choses en place et pas seulement les urnes. Les élections ne vont pas résoudre les problèmes du Congo. Ce qu’il faudra, c’est un changement de mentalité. Une révolution morale. Par laquelle les gens se diront : « on est tombé très bas, il faut maintenant reconstruire un Etat digne… »
Une révolution morale doit permettre de discuter de certaines valeurs que nous défendons. Tout le monde doit avoir une vision, savoir où nous allons, ce que nous voulons faire. Ce n’est pas la transition entant que telle qui va résoudre nos problèmes…On avoir des élections, mais si elles sont mal organisées elles remettront les mêmes personnes à la tête du pays…
Par contre si tout le monde accepte que ça va très mal, que la situation est inacceptable, cette prise de conscience peu amener à ce que les gens se battent pour la paix, pour la liberté de pensée, d’expression, pour des points de base comme manger, vivre quoi.. C’est fondamental et cela nous amène vers un idéal de dignité humaine.

Allez vous trouver une équipe capable de gérer cette période intermédiaire, transitoire. Et vous-même, pouvez vous jouer un rôle dans cette équipe ?

On se pose beaucoup de questions sur les capacités des Congolais. Il faut qu’ils aient le courage de dire « ça ne va pas, cela va mal, mais cela va changer, c’est ma responsabilité ». Il faut que chacun se dise que lui, il peut jouer son rôle pour que cela change. Voici un mois j’avais organisé à Kinshasa une conférence à laquelle participaient une soixantaine d’intellectuels, d’universitaires.
La réflexion portait sur ceci : « comment des gens qui vont enseigner partout dans le monde ne prennent-ils pas le temps de réfléchir à la situation dans notre propre pays, où se passent des énormités ? Au cours de cette conférence, des gens ont pris des risques pour parler, pour dénoncer des situations inacceptables.
Oui, dans ce pays, il y a des gens qui sont capables de se lever, de se lancer dans la bataille. Mais la communauté internationale doit les sécuriser…
Le pouvoir utilise toujours l’argument de la souveraineté, mais en fait on invoque la souveraineté quand il s’agît de protéger certains intérêt, et sans tenir compte des obligations qui en découlent…
Nous sommes dans une période où le soutien de la Monusco nous est plus nécessaire que jamais. On ne peut pas faire partir la force onusienne avant d’avoir réformé le secteur de la sécurité, c’est une nécessité absolue… Comment peut on penser faire cette transition s’il n’y a pas un système d’accompagnement international… Rappelez vous : de 2001 à 2006 il y avait le CIAT (comité d‘accompagnement de la transition), où se retrouvaient entre autres les ambassadeurs des Etats Unis et de Belgique ainsi que le patron de la Monusco. Nous aurons besoin d’une structure comparable, il faut être humble…La communauté internationale ne peut pas continuer à assister à la destruction massive de la population congolaise par la volonté d’un seul individu. Il y a là non assistance à personne en danger… C’est là que s’appliquerait le droit humanitaire.

Si cette transition se mettait en place, accepteriez vous de jouer avec l’équipe ?

Ah cette question… Je ne suis candidat à rien du tout. Il faudrait que le peuple comprenne mon raisonnement : plus encore que la transition, que les élections elles mêmes, ce qu’il faut réaliser, c’est le changement de mentalité, pour se dire que nous voulons arriver à un idéal qui mette l’homme au centre des préoccupations, qui respecte la dignité humaine. Si les gens comprennent cela, qui que ce soit, il faut comprendre que deux ans, ce sera juste le temps de comprendre certains principes, de jeter les bases pour aller vers un changement du système…
C’est un rôle qu’on ne peut jouer que si le peuple le décide. Ce n’est pas moi qui doit le solliciter, mais si la base me le demande, c’est qu’elle va me soutenir dans la vision qui est la mienne. Et là, je peux être sûr que cette construction va se mettre en place…

A Panzi, à Bukavu, et aussi à l’étranger, vous êtes très connu. Mais à l’intérieur du Congo, où vous n’apparaissez jamais à la télévision, quel est votre degré de notoriété ?

Je reviens des Etats Unis, je suis régulièrement en Belgique… Mais lorsque j’étais à Kinshasa la dernière fois, je ne pouvais pas traverser la rue sans que les gens m’interpellent et me disent « ne refuse pas… » Même si on ferme les télés et les radios, l’information passe. Dans la rue les gens me disent « il ne faut pas refuser sinon nous, on va vous traiter comme un traître… » On peut penser qu’il y a un black out sur l’information mais si, même sans campagne, sans publicité, les gens vous reconnaissent, pensent que vous pouvez les aider, c’est déjà un début de révolution morale…Dans le pays lui-même les idées se diffusent… La diaspora envoie des messages, « radio trottoir » fonctionne, les gens suivent… Quand les gens disent « nous pensons que le Dr Mukwege peut faire la transition puisqu’il est intègre » c’est un argument qui me plaît, un message d’ordre moral… Cela signifie que ce n’est pas uniquement sur la base de la distribution de billets de banque que les gens peuvent décider, mais sur les qualités morales, éthiques, de la personne… C’est cela le changement…La moralité, c’est cela qu’il faut pour atteindre notre idéal…Même lorsque je voulais expliquer à la télévision le travail que nous menons j’ai été victime d’un black out…
Si les intellectuels décident que l’on peut faire un consensus autour de ma personne ce sera très important… Il ne suffit pas d’avoir de l’argent, il faut aussi développer les qualités morales, éthiques pour pouvoir discuter…J’ai été frappé par les déclarations d’un homme politique de Kinshasa, Martin Fayulu, membre de l’opposition,(le parti ECIDE) qui s’est prononcé en ma faveur. (ndlr Martin Fayulu, l’un des leaders de l’opposition avait déclaré : « quand on a un joueur comme Messi, on ne le laisse pas sur le banc..) Il est important de relever que Fayulu, qui est originaire du Bandundu, soutient quelqu’un du Kivu, qui n’est donc pas de sa province… Voyant cela je me dis que nous avons encore des hommes et des femmes qui peuvent faire la différence… Moi, je crois au peuple congolais.
Lorsque la base s’est exprime, elle est accueillie par la répression, on tire à balles réelles. Et je trouve que les organisations de défense des droits de l’homme ne protestent pas assez…C’est tous les jours qu’il faudrait dénoncer ce qui se passe dans ce pays…
A New York, j’ai rencontré la mère de l’experte de l’Onu assassinée au Kasaï, c’était très dur, très émouvant…
Comment se sortir de l’oppression ? La répression que nous subissons est très forte, si vous saviez le nombre de gens que j’ai perdus autour de moi, parmi ma famille, mes amis.. Chaque jour nous perdons des vies humaines, mais nous n’allons pas lâcher. Nous ne sommes pas faibles, pas éteints… On peut encore rebondir. Les Congolais ne sont pas couchés, ils sont debout… J’ai reçu des lettres, des menaces, beaucoup a été fait pour me pousser à aller en exil. Mais cela je ne peux pas le faire. J’ai déjà perdu beaucoup de gens autour de moi, il y a des veuves, des gens qui ont perdu les leurs, massacrés. Ce serait une lâcheté de les abandonner, de me sauver. Non je ne peux pas faire cela. Je ne serais jamais tranquille. Ici, je ne serais jamais heureux…

29 septembre 2017

Uvira: une nouvelle rébellion passe à l’assaut

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La nouvelle rébellion qui a éclaté dans le Sud Kivu est elle le début d’une guerre de libération ou une autre manœuvre de diversion face à l’échéance électorale ?

Tout est mis en œuvre à Uvira pour éviter une escalade du conflit : alors que jeudi matin, des hommes armés, arrivant par bateau, attaquaient la ville qui fait la frontière avec le Burundi, l’armée congolaise a répliqué avec des armes lourdes et, contrairement à ce qui avait été déclaré initialement, les assaillants ne sont pas entrés dans la ville. Après plusieurs heures d’affrontements, l’attaque a été repoussée et la Monusco a engagé des hélicoptères sur le terrain. Afin de prévenir un mouvement de panique qui aurait poussé la population d’Uvira à quitter la ville et à tenter de remonter vers Bukavu via la route dite des escarpements, la Monusco a refusé la formation d’un « couloir humanitaire » qui aurait permis l’exode. Les habitants d’Uvira, terrorisés, sont donc restés terrés chez eux et les enfants ne sont pas allés à l’école.
Présentés comme des « Mai Mai Yakutumba » les assaillants se réclament de la Coalition nationale du peuple pour la souveraineté du Congo, CNPSC. Celle-ci repose essentiellement sur le groupe formé par le commandant William Amuri Yakutumba qui a quitté l’armée congolaise en 2007. Le mouvement a déjà attaqué l’armée congolaise en d’autres lieux, dont Force Bendera et il opère dans la région de Fizi et du Maniema, des zones où était naguère installé le PRP, Parti de la révolution populaire présent dans le maquis créé par Laurent désiré Kabila, père du président actuel. Les combats aux confins du Sud Kivu et du Maniéma inquiètent les observateurs congolais qui relèvent que c’est dans cette zone que, voici deux décennies, en octobre 2016, commença la première guerre du Congo qui sept mois plus tard devait mener à la chute du président Mobutu.
Une fois de plus, c’est l’Est du Congo qui pourrait être la poudrière d’où viendra la déflagration fatale. Les derniers évènements survenus le week end dernier à Panzi, dans la banlieue de Bukavu, montrent à quel point les esprits sont échauffés : lorsque la population découvrit que des malfaiteurs sévissant dans le quartier étaient en fait des policiers mafieux, elle se souleva contre les forces de l’ordre et 53 policiers furent blessés, dont certains subirent le supplice du pneu enflammé.
A l’heure actuelle, deux hypothèses sont émises à propos du mouvement CNPSC : la première est que ce nouveau groupe, mieux armé et semble t-il mieux formé que ces prédécesseurs , se réfère l’article 64 de la Constitution congolaise, qui autorise tout citoyen congolais à s’opposer aux violations de la Constitution. Ces combattants qui, selon certaines sources, se comportent correctement avec la population, dénonceraient donc les tentatives du président Kabila de se maintenir au pouvoir et ont commencé à se battre en espérant que d’autres forces rejoindront leur combat.
Opérant dans les régions du Sud Kivu et du Maniéma où se trouvent de nombreux gisements aurifères, les Mai Mai Yakutumba auraient aussi recruté des combattants parmi les populations locales qui s’estiment dépossédées de leur patrimoine par les grandes sociétés minières. Est particulièrement visée la société canadienne Banro, qui opère sur le site de Nyamoya et a suscité le mécontentement : non seulement les paysans ont été chassés pour faire place à la « concession Banro » et les creuseurs artisanaux ont été éjectés des sites mais les rejets de déchets miniers contenant du mercure ont pollué les nappes phréatiques et les sources de la région, entraînant la mort du bétail et contaminant les humains. La société Banro, dont les convois ont été attaqués et qui a subi des prises d’otages a d’ailleurs fait savoir qu’elle cessait, pour le moment au moins, ses activités dans la région.
Recrutant essentiellement parmi le groupe ethnique des Bembe, les Mai Mai Yakutumba entretiennent aussi une hostilité ancienne à l’encontre des Banyamulenge, ces pasteurs tutsis vivant dans les haut plateaux surplombant Uvira. Or parmi les commandants militaires des FARDC déployés dans la région se trouvent un grand nombre de Banyamulenge, réputés pour leur fidélité au président Kabila. L’hostilité des Bembe est partagée dans la région d’Uvira par d’autres groupes ethniques, les Vira et les Fulero, qui craignent d’être dépossédés de leurs terres dans la plaine de la Ruzizi au profit de grands projets agricoles.
Ce volet « ethnique » de la rébellion ouvre cependant la voie à une autre hypothèse : selon certaines sources, parmi les combattants qui ont attaqué Uvira, surprenant les observateurs par la qualité de leur armement et par leurs qualités tactiques, se trouveraient des ressortissants burundais et plus particulièrement des miliciens Imbonerakure, redoutable force d’appoint du régime du président burundais Pierre Nkurunziza, dont le cas est actuellement examiné par la Commission des droits de l’homme de l’ONU qui vient de publier un rapport accablant.
Si ces miliciens burundais, sous couvert de prêter main forte à une rébellion congolaise, pouvaient se déployer le long de la rive d lac Tanganyika et dans la ville d’Uvira, ils sécuriseraient la frontière du Burundi lui-même, où le président Nkurunziza redoute toujours des attaques armées qui seraient menées depuis le territoire congolais. En déployant lui-même ses fidèles de l’autre côté de la frontière, le président Nkurunziza se constituerait ainsi une « zone tampon » et réussirait à régionaliser le conflit. Cependant, les porte parole de la nouvelle rébellion ont déjà catégoriquement démenti la présence de combattants étrangers dans leurs rangs. A première vue du reste, cette hypothèse cadre mal avec le fait que les présidents du Burundi et de la RDC, qui sont tous les deux en dehors du cadre légal de leur deuxième mandat, entretiennent de bonnes relations et collaborent sur le plan sécuritaire : comment Nkurunziza pourrait il soutenir un mouvement armé qui s’en prend à son dernier allié dan la région ?
Les jours à venir révéleront sans doute le véritable visage de la nouvelle rébellion qui assiège Uvira: la dégradation de la situation au Sud Kivu due à une attaque armée peut certes traduire la révolte de populations locales et l’aspiration généralisée à un changement de leadership politique, mais le mouvement militaire elle peut aussi être une manœuvre servant de prétexte à ce que d’aucuns redoutent depuis longtemps, la proclamation de l’état d’urgence qui, pour une durée non déterminée, rendra impossible la tenue des élections..

23 septembre 2017

Kabila à l’ONU: le maître des surprises

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Look de vieux sage et barbe grise : Joseph Kabila, que l’on connaissait le crâne rasé, le verbe rare et l’allure insaisissable, a surpris une fois de plus. Après avoir présidé une conférence consacrée à la paix dans le Kasaï, il est subitement apparu à l’Assemblée générale de l’ONU et, à la tribune comme dans les coulisses, a mené une contre offensive éclair contre l’opposition qui jusque là tenait le haut du pavé.
S’il a rencontré Charles Michel, le Premier Ministre belge, c’est à l’habileté diplomatique de son ministre des Affaires étrangères She Okitundu qu’il le doit. Ce dernier en effet a réussi à écarter de l’entretien le Ministre des Affaires étrangères Didier Reynders, comme si ce dernier faisait désormais partie du problème plus que de la solution. Kinshasa en effet reproche à Reynders de trop aligner ses positions sur celles d’une opposition multiforme, éclatée, qui réclame d’un même souffle le départ de Kabila et l’organisation, cette année encore, des élections qui auraient du avoir lieu avant le 31 décembre 2016. Lorsqu’il se rendra dans la capitale congolaise pour inaugurer la nouvelle ambassade du Royaume, Didier Reynders devra regagner du terrain pour apparaître à nouveau comme un interlocuteur accepté par tous les protagonistes. Il pourra mesurer aussi les progrès enregistrés par la CENI, qui a déjà enrôlé 42 millions d’électeurs mais n’est pas au but de ses peines.
Que cela plaise ou non, la « bilatérale » entre le chef du gouvernement belge et le président Kabila, hors mandat depuis neuf mois, représente une victoire diplomatique pour ce dernier : souvent présenté comme un paria, comme un homme s’accrochant au pouvoir en dépit du bon sens et des vœux de ses compatriotes, Kabila est apparu comme un homme encore « en charge » détenant les clés du pouvoir et celles de son éventuelle succession.
Comme il l’avait fait devant le Premier ministre belge, le chef de l’Etat, devant une Assemblée représentant la planète entière, a réitéré sa promesse d’organiser des élections « libres, transparentes, irréversibles ». Mais il ne s’est pas soucié de fournir des précisions de date, ce qui sera évidemment interprété comme une nouvelle manœuvre visant à grignoter encore un peu de temps. Si nul n’est dupe, la «communauté internationale » a-t-elle d’autre choix que le prendre au mot, l’obliger à honorer ses engagements ? En effet, le chef de l’Etat congolais tient encore en mains les réseaux de pouvoir au sein de son armée : partout dans le pays, il peut compter sur des officiers et des hommes de troupe des Tutsis congolais entre autres, qui sont prêts à se battre pour lui. Et cela même si, parmi d’autres officiers et parmi les hommes de rang, mal payés et démoralisés, la grogne est bien réelle. Si surprise il y a un jour, elle viendra du côté militaire, mais il n’est pas sûr que ceux qui renverseront (peut-être…) Kabila réjouiront l’opposition et les défenseurs des droits de l’homme : habilement, le président sortant tente encore d’apparaître comme un moindre mal. D’autres points de son discours devant l’Assemblée générale vont dans le même sens : alors même que des chercheurs ont démontré que des officiers proches de Kabila, comme le général Akili Mundos, avaient entretenu des contacts avec les groupes armés et avec des islamistes, à Beni entre autres et que dans le Kasaï la répression massive exercée par des généraux venus du Kivu est largement dénoncée, Kabila, jouant sur les peurs de son auditoire, a dénoncé le péril islamiste dans l’Est et les menées terroristes dans le centre du pays. Attisant les craintes, il s’est présenté comme le garant de la sécurité ! Adoptant une posture souverainiste, il a aussi égratigné la Monusco, demandant son « redimensionnement » et la « réorientation » de ses moyens.
Qu’il ait ou non convaincu ses interlocuteurs, Kabila s’est ainsi imposé comme une autorité de fait, avec laquelle il faudra encore compter et qui pourra encore surprendre, fût ce par son départ…Autrement dit, il serait imprudent de vendre trop vite la peau de l’ours blessé…

20 septembre 2017

Carnage à Kamanyola: 36 réfugiés tués par les militaires en guise de représailles

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Kamanyola, sur la frontière entre le Sud Kivu et le Burundi, dans la plaine de la Ruzizi fut longtemps célèbre pour le monument que le président Mobutu y fit construire en souvenir d’une mémorable victoire remportée sur les rebelles en 1964 . Aujourd’hui la petite localité est le lieu d’ une tuerie de grande ampleur : au moins 36 réfugiés burundais ont été tués par l’armée congolaise et 183 blessés ont été dénombrés, dont plusieurs grièvement atteints.
Selon un témoin oculaire, des affrontements entre des réfugiés burundais et les forces congolaises ont commencé lorsque les Burundais, munis de couteaux, de bâtons, de machettes ont attaqué un bureau de l’ANR (agence nationale de renseignements congolaise) et tenté de le détruire. Au cours de l’échauffourée, un policier congolais et un militaire ont été tués. L’officier qui a été inhumé samedi, Mbuza Ndando, était le fils de l’ex commandant de la 10eme région militaire du Sud Kivu, le général Mbuza Mabe. « Leurs corps ont été déchiquetés » nous assure un témoin. Les militaires congolais ont alors tiré à balles réelles sur la foule des réfugiés en fureur. Les manifestants burundais entendaient protester contre le fait que, quelques heures auparavant, quatre de leurs compatriotes avaient été arrêtés par la police congolaise alors qu’ils fabriquaient des armes blanches. Les réfugiés craignaient que leurs compatriotes soient ramenés à la frontière de leur pays et remis aux forces de sécurité burundaises. Au Sud Kivu, de nombreuses sources assurent que, lorsque des opposants burundais sont ainsi reconduits manu militari dans leur pays, ils sont d’abord interrogés par les services burundais puis exécutés.
Dans le cas actuel, les réfugiés burundais, des Hutus, sont des adeptes d’une prophétesse appelée Zebiya, réputée pour accomplir des miracles après avoir eu des visions de la Vierge. Alors qu’autrefois les adeptes de Zebiya se rassemblaient à Kayanza au Burundi, un certain nombre d’entre eux, opposés au président burundais Pierre Nkurunziza et se plaignant de persécutions religieuses se sont réfugiés depuis cinq ans au Congo et en particulier dans un camp installé à Kamanyola où ils sont plusieurs milliers.
Cette présence de réfugiés non loin de la frontière et donc au mépris des règles internationales en la matière inquiète le pouvoir de Bujumbura, qui redoute des infiltrations d’opposants armés et dont les services de sécurité collaborent avec l’ ANR congolaise.
La situation au Sud Kivu est en effet très complexe : à Bukavu, il n’est pas rare de rencontrer de jeunes Burundais, Hutus ou Tutsis, mais tous opposants au président Nkurunziza, qui assurent qu’après avoir quitté leur pays via le Rwanda, ils ont transité dans des camps de réfugiés au Rwanda puis, de là, ont gagné le Sud Kivu, quelquefois dotés de fausses cartes d’électeur congolaises afin de déjouer les soupçons de complicités rwandaises ! Cette présence de nombreux réfugiés burundais au Sud Kivu, dont des opposants armés, a incité Bujumbura à pratiquer à son tour des infiltrations : des miliciens Imbonerakure (de jeunes Hutus recrutés par le régime) ont été envoyés au Sud Kivu et aideraient les militaires et policiers à démasquer et neutraliser leurs compatriotes. Selon des sources locales, la violence des affrontements est due au fait que, parmi les policiers congolais qui tentaient de maîtriser les réfugiés, se trouvaient des hommes s’exprimant en kirundi mais portant des uniformes congolais.
La Monusco a dénoncé une escalade de la violence et déclaré que les forces de défense et de sécurité congolaise auraient « ouvert de feu de manière disproportionnée » et le chef de la Monusco a appelé les autorités à ouvrir des enquêtes judiciaires. Selon un réfugié, ses compatriotes, « chassés comme de animaux » ont trouvé refuge dans une base de la Monusco. Mais selon d’autres sources, les Casques bleus, installés à proximité du camp de réfugiés, ne sont pas intervenus pour protéger ces derniers.

20 septembre 2017

Le Burundi ciblé pour crimes contre l’humanité

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Le porte parole du gouvernement burundais a beau dénoncer un « complot occidental qui restera sans effet », les accusations formulées par l’Algérien Fatsah Ouergouz, vice-président de la Cour africaine des droits de l’homme, ont suscité la peur à Bujumbura. En effet, les charges sont lourdes et leur confirmation pourrait entraîner des sanctions sans appel, d’autant plus qu’ à Genève, la commission des droits de l’homme de l’ONU vient de confirmer les accusations accablantes. C’est que les membres de la Commission d’enquête sur le Burundi ont directement visé le sommet de l’Etat, dénonçant « des crimes contre l’humanité et autres atrocités » perpétrés « dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique contre la population civile, avec la connaissance d’une telle attaque. Ces actes entrent dans le cadre d’une politique de l’Etat burundais. » La Commission indique qu’elle a de bonnes raisons de croire que plusieurs de ces violations, commises en majorité par des membres du service national de renseignement, de la police et de l’armée ainsi que des Imbonerakure (milices pro gouvernementales) constituent des crimes contre l’humanité. Les enquêteurs reconnaissent cependant que des atteintes aux droits de l’homme ont été également commises par des groupes armés d’opposition, mais qu’elles se sont avérées difficiles à documenter. En effet, le Burundi n’ayant pas autorisé les enquêteurs à se rendre sur place, les conclusions présentées sont le fruit de plusieurs mois d’investigations auprès de plus de 500 témoins dont de nombreux Burundais réfugiés à l’étranger. Même si Willy Nyamitwe, le responsable de la communication présidentielle, a rétorqué par une antienne connue, la dénonciation de l’Occident et en particulier de l’Union européenne, les premières conclusions des experts suscitent une nervosité certaine à Bujumbura qui craint une intensification des pressions.
En effet, le Burundi ayant notifié sa décision de se retirer de la CPI le 27 octobre 2016 et ce retrait devenant effectif un an après la décision, c’est d’ici fin octobre 2017 que la CPI pourra ouvrir une enquête de son propre chef. Au-delà de cette date, la décision devra être prise par le Conseil de sécurité, où le Burundi a souvent bénéficié du veto russe et chinois.
Dénonçant des violations d’une cruauté extrême, en particulier des exécutions extra judiciaires et des détentions arbitraires, des actes de torture, des disparitions forcées, soulignant que les victimes sont en majorité de jeunes hommes étant perçus comme des opposants au gouvernement, la Commission veut faire vite et a déjà établi une liste confidentielle d’auteurs de ces crimes contre l’humanité. Dans le collimateur de la justice se trouvent Ange Bunyonyi et le patron des services de renseignements, qui pourraient être visés par un mandat d’arrêt international.
La crainte d’enquêtes internationales a déjà poussé le régime à tenter d’effacer certaines preuves et à éliminer des témoins gênants : des jeunes gens appartenant aux Imbonerakure ont été assassinés car ils auraient pu dénoncer les politiciens qui les avaient actionnés. Rappelons que ces groupes constitués au départ sur une base sportive s’étaient peu à peu transformés en milices, bras armé du parti au pouvoir, faisant régner la peur sur les collines et exerçant un étroit contrôle sur la population.
Le rapport ne conclut cependant pas à l’existence d’un génocide car la Commission n’a pas été en mesure d’établir l’existence d’une volonté politique de détruire en tout ou en partie un groupe ethnique.
Malgré la volonté du régime d’ « ethniciser » la crise, d’attiser le désir de revanche des Hutus, et en particulier des centaines de milliers de réfugiés rentrés de Tanzanie où ils s’étaient réfugiés après les massacres de 1972, la dérive du Burundi est essentiellement politique : elle résulte de la volonté du président Nkurunziza de rester au pouvoir. Le troisième mandat qu’il exerce depuis 2015 avait suscité de violentes manifestations et aujourd’hui, dans la perspective d’élections prévues pour 2020, un quatrième mandat est déjà envisagé.
L’opposition suscitée par cette violation des accords de paix d’Arusha avait largement dépassé les clivages ethniques et au sein même du parti au pouvoir le CNDD était apparu un groupe de « frondeurs », dont des militaires de haut niveau, des Hutus qui avaient participé à la rébellion et avaient ensuite été intégrés dans l’armée nationale.
A l’heure actuelle, l’étau qui se resserre sur le régime n’est pas seulement le fait de la justice internationale ou le résultat des sanctions économiques décrétées par l’Union européenne : le mécontentement des militaires est de plus en plus préoccupant. En effet, le Burundi avait été durant des années un contributeur très apprécié aux missions de maintien de la paix de l’Onu, en Centrafrique et surtout en Somalie où le contingent burundais intégré au sein de l’AMISOM avait d’ailleurs essuyé des pertes sévères. Payés en devises au gouvernement burundais, les salaires de ces Casques bleus burundais, rétribués, eux, en monnaie locale, avaient longtemps représenté une bouffée d’oxygène appréciable pour un régime isolé et sanctionné. Lorsque 3000 Casques bleus burundais auront quitté la Somalie d’ici quelques semaines, cette manne risque de se tarir et le mécontentement des militaires rapatriés pourrait gonfler le flot des opposants, à l’heure où une nouvelle rébellion se développe, le Front populaire burundais, composé essentiellement de « militaires frondeurs » et dirigé par le général Jérémie Ntiranibagira.
Selon certaines sources, cette nouvelle rébellion entretient des liens avec l’ex- président Buyoya dont la présence à l’investiture du président Kagame avait été très remarquée.
La vigilance de la Cour pénale internationale pourrait aussi renforcer les pressions qu’exercent sur Bujumbura plusieurs pays voisins, dont la Tanzanie, une alliée de longue date du CNDD, qui a sommé le régime d’ouvrir des négociations avec l’opposition.

20 septembre 2017

Ndaywel croit au métissage

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Isidore Ndaywel, historien

Les Congolais tiennent beaucoup à l’unité de leur pays : certes, le Congo a été créé artificiellement, mais il a un vécu de plus d’un siècle et une culture s’est créée. Une culture congolaise qui s’est rediffusée sur l’ensemble du territoire, entre autres par la musique. La convivialité, la musique, certaines formes d’expression artistique : les origines sont multiples, mais tout cela fusionné, ces valeurs se sont redistribuées sur tout le territoire. Kinshasa est demeuré un creuset de cultures, le savoir être de la capitale s’est imposé dans tout le pays. (…)On ne rencontre pratiquement plus de famille congolaise dont tous les membres appartiennent à un même groupe, sont originaires d’une même province. Il y a eu tellement de mélanges… (…) Les métis sont un héritage du ghetto belge. Ce sont les Belges qui ont séparé, catégorisé. Placé les métis dans des écoles séparées. (…) Les métis formaient une classe intermédiaire. Sitôt qu’apparaissait un métis quelque part, l’enfant était enlevé par d’administration coloniale. (…) Aujourd’hui apparaît une nouvelle génération de métis, ils sont nés de couples mixtes. Une nouvelle identité se crée, notre concept de nationalité congolaise exclusive va devoir changer.

(1) Extrait d’une interview de l’historien Isidore Ndaywel, dans «Congo, Kinshasa aller-retour » éditions Nevicata

20 septembre 2017

La guerre des mots précède quelquefois la vraie guerre

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Dans l’Afrique des Grands Lacs, encore plus qu’ailleurs, la guerre des mots précède souvent la guerre elle-même. C’est pourquoi on ne peut laisser passer aucune dérive langagière, d’où qu’elle vienne. Or en ce moment, les attaques verbales ne manquent pas et se font de plus en plus âpres. La dernière polémique en date a été suscitée par le conseiller diplomatique du président Kabila, Barnabé Kikaya Bin Karubi : dans un entretien au Monde, il a qualifié de « République des métis » l’opposition congolaise, confirmant à « Jeune Afrique » qu’ à ses yeux, c’est bien un « groupe de métis » qui s’oppose au régime en place à Kinshasa. Ancien ambassadeur à Londres, universitaire, ex-journaliste en Afrique du Sud, (d’où il fut en rapport avec Le Soir) M. Kikaya Bin Karubi connaît le sens des mots, leur charge émotionnelle. C’est donc en connaissance de cause que cet intellectuel de haut niveau a visé des personnalités comme Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga né d’un père sépharade, originaire de Rhodes et enterré dans la ville israëlienne de Haifa, Olivier Kamitatu, porte parole du Rassemblement de l’opposition, dont la mère était belge, l’homme d’affaires José Endundo, et surtout le dernier venu sur la scène politique congolaise, Sindica Dokolo.
Ce dernier, époux d’Isabel dos Santos, fille du président angolais José Eduardo dos Santos, et dont la mère est Danoise a rallié l’opposition et multiplie les déclarations fracassantes. S’il est exact qu’un certain nombre de métis congolais s’opposent au pouvoir en place, ce n’est cependant pas en raison de leur origine ethnique, mais parce qu’ils ont désavoué les manœuvres du régime visant à retarder les élections. Sur ce point, ils se retrouvent en phase avec leurs compatriotes de toutes origines qui, de Kinshasa à Butembo en passant par le Kasaï, par Goma et Bukavu, manifestent quotidiennement pour exiger que la Constitution soit respectée.
Il n’empêche que soulever la question des métis au Congo, fût ce par inadvertance, reste dangereux : très minoritaires, les métis, dans leur grande majorité, sont le produit de la colonisation belge et, transmises de génération en génération, les blessures de la mémoire sont toujours sensibles. Le pouvoir colonial en effet a toujours veillé à assurer aux enfants métis «qui avaient dans les veines une goutte de sang blanc » (suivant la phraséologie de l’époque) une éducation séparée, de meilleur niveau que celle de leurs compatriotes congolais. Séparés au départ, perçus comme différents, les métis ont préservé des liens de solidarité et formé une petite classe sociale intermédiaire dans laquelle le régime Mobutu a puisé ses premiers cadres. Léon Kengo wa Dondo, président du Sénat et deuxième personnage de l’Etat, qui fut longtemps Premier ministre sous Mobutu, s’appelait naguère Léon Lobitsch et se prévalait d’ancêtres polonais, Bemba Saolona, le « patron des patrons » et père de Jean-Pierre Bemba, le rival de Kabila à l’élection présidentielle de 2006, était également métis belgo congolais.
Au fil du temps cependant, Mobutu ayant mené une politique de brassage des ethnies et des provinces d’origine, les Congolais ont voyagé d’un bout à l’autre de leur immense pays (ce que le pouvoir colonial leur interdisait de faire), ils ont étudié côte à côte, se sont mélangés, mariés, se sont fréquentés dans les cérémonies sociales et dans les villes, des solidarités « de quartier » sont devenues plus fortes que les appartenances ethniques. Des villes comme Kinshasa, Lubumbashi, Goma, sont devenues des creusets où s’est forgée une réelle identité congolaise, avec d’un bout à l’autre du pays des points communs qui transcendent les origines et frappent les visiteurs étrangers: le goût de la musique et en particulier la célèbre rumba, la débrouillardise (le célèbre article 15 décrété par Mobutu), un sens de l’humour et de la dérision aussi inconnu à Luanda et Dar es Salam qu’à Kigali ainsi que, obstinée, têtue, héritée peut-être du légalisme des Belges, une aspiration à la loi, un attachement à la Constitution, sans cesse battu en brèche, sans cesse revendiqué. Comme si chacun se souvenait que c’est au droit que le Congo doit son existence, qu’il s’agisse de l’Acte de Berlin signé par les puissances en 1885, de la Loi fondamentale en 1960, de la Constitution ratifiée en 2005 et limitant à deux le nombre de mandats présidentiels.
Evoquer, même sous forme de « petite phrase » une éventuelle « République des métis » équivaut à réveiller les démons de la division ethnique jamais totalement endormis.
Du temps de Mobutu déjà, à chaque crise du pouvoir politique correspondait un réveil des identités ethniques, facteur de division : au début des années 90 alors que le parti unique avait été aboli et que les pressions se multipliaient en faveur de la démocratisation du régime, les Balubas, qui soutenaient l’opposant Etienne Tshisekedi, furent pris pour cibles et 300.000 d’entre eux, victimes d’une véritable épuration ethnique, furent chassés du Katanga dans des conditions dramatiques. Après la chute de Mobutu, en 1997, la prise de pouvoir des rebelles soutenus par le Rwanda et, en 1998, le déclenchement de la deuxième guerre du Congo, toujours avec l’appui du Rwanda, déclencha à Kinshasa une violente campagne dirigée contre les Tutsis congolais. Ils furent considérés comme des traîtres potentiels, des infiltrés et à l’époque, l’actuel ministre des Affaires étrangères She Okitundu s’employa, avec courage, à mettre en sécurité de nombreuses familles d’origine tutsie.
Dans l’est du pays, les menées de Kigali, soutenant plusieurs rébellions armées, provoquèrent, de manière durable, méfiance et hostilité à l’encontre des Tutsis congolais. Aujourd’hui encore, des listes « ethniques » circulent sous le manteau, dénombrant le nombre de Tutsis occupant des postes de responsabilité dans l’administration et dans l’armée et dénonçant d’innombrables manœuvres d’infiltration, de noyautage.
Quant à Joseph Kabila, il a, dès son accession au pouvoir, été la cible de ces campagnes de haine et de diffamation, selon lesquelles il n’aurait pas été le fils de Laurent Désiré Kabila (même si, au fil des années la ressemblance physique devient évidente…) et le qualifiant de « Tutsi rwandais ». Ces « révélations » ne reposant sur aucun élément factuel incontestable ont largement contribué à saper la légitimité et l’éventuelle popularité du chef de l’Etat.
Mais aujourd’hui, ces motifs là apparaissent secondaires au regard d’autres griefs, comme l’enrichissement insensé de Kabila et des siens avec en parallèle une croissance qui ne s’est pas accompagnée d’un réel développement et d’un recul significatif de la misère.
Contesté, mis en difficulté par l’exigence démocratique, le régime, comme Mobutu avant lui, risque de choisir la fuite en avant, laissant se déchaîner les passions ethniques, visant les Kasaïens, les métis et, plus largement, les Occidentaux et les Belges en particulier.
Ayant, imprudemment peut-être, choisi de faire à Paris son « coming out » politique en se présentant comme un éventuel homme d’Etat susceptible de diriger une transition sans Kabila, le docteur Mukwege a suscité la tempête sur les réseaux sociaux et même dans la presse kinoise : le quotidien « le Potentiel » l’a qualifié d’ »homme des Occidentaux », des blogueurs l’ont traité d’ami des Blancs (comme s’il s’agissait d’une injure), et à ce titre, le médecin chef de Panzi a été menacé de « lapidation » !
Sur le plan politique, le président Kabila, dont l’entourage est frappé par des sanctions ciblées décrétées par l’Union européenne et les Etats Unis, a obtenu l’appui de l’Union africaine qui approuve le report des élections et il parie désormais sur la carte « panafricaniste ». Mais si le régime succombait à des dérives ethniques, cette solidarité africaine pourrait bien s’éroder, et tout d’abord chez les plus proches voisins : à Luanda, le pouvoir est clairement aux mains des métis qui, au sein du MPLA (Mouvement populaire pour la libération de l’Angola) ont vaincu l’Unita de Jonas Savimbi qui misait sur les populations umbundu des haut plateaux, moins éduquées, moins ouvertes sur le monde que les métis de la côte. Quant à Kigali, mieux que personne, le président Kagame et les siens savent que la stigmatisation ethnique peut mener au génocide.
Dans la région, seul le Burundi, faisant marche arrière toute, pourrait épauler Kinshasa, mais pour le pire : le président Nkurunziza et les siens présentent leur maintien au pouvoir (troisième mandat et préparation du quatrième) comme une revanche des Hutus chassés du pays en 1972, ils dénoncent avec virulence les ingérences de l’Occident et tentent d’ «ethniciser », de transformer en opposition Hutus Tutsis, une crise qui, comme à Kinshasa, est essentiellement politique.