15 juillet 2016

La France, pays en guerre

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Vieille nation, la France s’est bâtie dans la guerre : son territoire est parsemé de monuments aux morts, de stèles commémorant les soldats tombés lors de la Première et de la Seconde guerre mondiale tandis que l’invocation des victoires et le rappel des souffrances des victimes constituent l’un des ciments de l’identité nationale.
Moins souvent évoquées sont aussi les traces laissées par les guerres de la France dans l’imaginaire des autres peuples : les accords Sykes Picot, conclus en 1916 entre la France et l’Angleterre, mirent en œuvre le dépeçage de l’empire ottoman et les populations du Proche Orient n’ont rien oublié de ce découpage en zones d’influence…
Si les seules guerres dont se souviennent les Français sont celles qui eurent lieu en territoire européen, le reste du monde est demeuré marqué par les guerres coloniales et les expéditions militaires qui se sont succédé depuis 1945 et qui furent quelquefois la matrice des conflits et des frustrations actuelles : guerre d’Indochine de 1946 à 1954, suivie par la guerre du Vietnam menée par les Américains, guerre de Corée de 1950 à 1963, et surtout guerre d’Algérie, menée de 1954 à 1962 dans un pays qui était encore un département français….C’est là que fut conceptualisée la guerre anti-terroriste avec la notion d’ « ennemi intérieur », toujours d’actualité. On se souvient aussi des expéditions militaires, qui contribuèrent à nourrir la rancœur des populations arabes : l’opération franco-britannique menée sur Suez en 1956-57 pour empêcher la nationalisation du canal par Gamal Abd el Nasser, l’expédition de Bizerte sur la Tunisie en 1961.
Lorsque sonna l’heure de la décolonisation, la France du général de Gaulle et de Foccart n’hésita jamais à soutenir sinon à organiser elle-même la mise à l’écart ou l’assassinat de leaders jugés trop nationalistes, qu’il s’agisse de Felix Moumié au Cameroun, de Mehdi Ben Barka en Algérie, de Thomas Sankara au Burkina Faso…Depuis la fin des années 70 jusqu’à la disparition du président Kaddhafi en 2011, l’influence française dans la bande sahélienne fut concurrencée par la Libye, ce qui inspira en 1978 une expédition militaire française au Tchad, qui aboutit à la mise au pouvoir de Hissène Habré, récemment condamné par la justice sénégalaise.
En 1991, la France s’engagea dans la guerre du Golfe aux côtés des Américains afin d’empêcher Saddam Hussein de s’emparer du Koweit mais à l’époque, le président George H. Bush refusa que les troupes poursuivent l’offensive jusque Badgad, estimant qu’un Irak fragmenté en entités sunnites, chiites et kurdes serait un facteur d’instabilité..De manière exceptionnelle, la France sous la présidence de Jacques Chirac refusa de s’engager dans cette aventure là , ce qui renforça alors son crédit politique dans le monde arabe. En 2014 cependant, la France revint en Irak et elle s’engagea en Syrie en 2015, avec un objectif double, donc ambigu : chasser le régime de Bachar el Assad mais aussi contrer les milices islamistes, par ailleurs soutenues par des alliés de la France comme le Qatar.
Par la suite, la France s’engagea militairement au Kosovo, et surtout de 2001 à 2014, elle intervint aux côtés des Américains en Afghanistan, afin de défaire les talibans et le foyer originel d’Al Qaida. Mais, comme les Soviétiques avant eux, les Occidentaux se heurtèrent au farouche nationalisme des Afghans.
En 2011, lorsque la France de Sarkozy et les Britanniques de David Cameron réussirent à défaire le régime libyen (avec l’appui de l’OTAN), l’assassinat du colonel Kaddhafi, traqué puis exécuté dans des conditions ignominieuses, n’eut pas pour seul effet de frapper les imaginations : l’effondrement de la Libye, tombée aux mains de milices rivales, ouvrit la voie aux islamistes qui multiplièrent les attentats en Tunisie et étendirent leur influence dans les pays du Sahel, Mali et Niger principalement ; le basculement débloqua aussi le verrou que la Jamahyria libyenne opposait aux flux de migrants venus du Sahel et d’Afrique noire.
Par la suite, la France fut pratiquement obligée de s’engager au Mali en 2013 et l’opération Barkhane tenta de stopper l’avancée des groupes islamistes qui s’étaient emparés du nord du pays, dont la ville sainte de Tombouctou. En 2013 et 2014, l’opération française Sangaris menée en Centrafrique eut pour objectif de mettre fin aux tueries qui opposaient les milices balaka (se réclamant de l’Islam) et anti-balaka (professant religions chrétiennes ou cultes animistes), mais elle fut ternie par des accusations de violences sexuelles. Auparavant, l’armée française était également intervenue en Côte d’Ivoire, contribuant activement au renversement et à l’arrestation du président Laurent Gbagbo, qui se trouve aujourd’hui sur les bancs de la Cour pénale internationale tandis que son rival Alassane Ouattara préserve toujours les intérêts de l’ex-métropole en Afrique de l’Ouest.
Si les engagements militaires de la France, de plus en plus nombreux, permettent au pays de « conserver son rang » de grande puissance, de justifier son siège au Conseil de sécurité, et de diriger, à New York le Département des opérations de maintien de la paix de l’Onu, ils représentent cependant une dépense de plus en plus lourde. D’après Pierre Conesa, maître de conférences à Sciences Po, « les 3600 soldats français déployés en Afghanistan ont représenté 3 milliards d’euros pour les seules dépenses militaires, tandis que les bombardements menés contre l’Etat islamique en Irak en en Syrie dans le cadre de l’opération « Chammal » coûtent plus d’un million d’euros par jour. » A ces dépenses sur le front des Opex (opérations extérieures) s’ajoute, depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, le poids des opérations intérieures : plus de 90.000 militaires sont déployés dans l’Hexagone, mais la commission parlementaire chargée d’enquêter sur les attentats commis en 2015 a relevé l’ « échec global » des services de renseignement.
C’est que la lutte ne se déroule pas seulement sur le terrain policier ou militaire, le combat s’est également installé dans les esprits :si le « récit » arabe ou musulman ne se prive pas de rappeler le passé colonial ou néo colonial de la France, la haine professée par les islamistes est aussi nourrie par la détestation du modèle français d’aujourd’hui, celui d’une société multiculturelle fondée, malgré les difficultés, sur l’égalité des sexes, la laïcité, la tolérance, la liberté d’esprit…

24 juin 2016

En passe d’être vaincu le Sida pourrait resurgir à la faveur des guerres et des crises migratoires

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New York,

La bonne nouvelle, c’est que d’ici 2030 sinon avant, le Sida pourrait cesser de représenter une menace pour la santé publique. Grâce à la distribution massive et bon marché d’anti rétroviraux, grâce à d’immenses efforts en matière de santé publique et surtout grâce à une mobilisation citoyenne sans précédent, le fléau est en passe d’être endigué. Aujourd’hui déjà, des pays comme la Thaïlande peuvent déclarer, non sans fierté, que le processus de transmission du fléau de la mère à l ’enfant a pu être stoppé.
A l’avant-garde de la lutte, on retrouve l’agence Onusida, une organisation dirigée par le Malien Michel Sidibe, qui a succédé à l’épidémiologiste belge Peter Piot. M. Sidibe vient d’être reçu par le ministre de la Coopération Alexander de Croo qui a alloué 4 millions d’euros à l’agence, en saluant l’excellence de son travail.. En effet, Onusida fonde son action sur une extraordinaire mobilisation sociale, où l’on voit le mouvement de lutte contre le sida être porté par des personnes atteintes par le virus, luttant en faveur d’une meilleure prévention. Grâce à des fonds massifs, réunis entre autres par le Fonds Mondial, soutenu par les Etats Unis, grâce à des actions citoyennes, grâce aux combats menés pour que les personnes atteintes du VIH ne soient pas ostracisées, des succès remarquables ont été engrangés. Du 8 au 10 juin, une réunion de haut niveau, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU s’est tenue à New York, afin d’évaluer la stratégie mise en œuvre et surtout d’éviter une reprise de l’épidémie.
Car il y a aussi une mauvaise nouvelle : les urgences qui se multiplient pourraient mettre en péril les succès engrangés sinon inverser la tendance. Ces urgences sont nombreuses : les migrants qui fuient les pays en conflit ou tentent le voyage vers l’Europe sont, par la force des choses, menacés par la contamination, ou privés d’accès aux soins médicaux, aux traitements qui permettraient de contenir l’épidémie. En outre, les foyers de violence se multiplient, de la Syrie à l’Irak, sans oublier les guerres qui ravagent l’Afrique sud saharienne.
Invitée à la rencontre de New York, l’ancienne présidente de Centrafrique, Mme Catherine Samba Panza qui dirigea son pays durant la période de transition, a souligné l’impact de la guerre sur le système sanitaire de son pays : « avant la guerre civile la prévalence du VIH/sida était de 4,9% chez les adultes de 15 à 49 ans, les femmes étant deux fois plus touchées que les hommes et la prévalence de l’infection chez les jeunes de 14 à 24 ans était de 2,8%, avec un ratio de six filles pour un garçon.
De janvier à octobre 2015, la crise a réduit dramatiquement l’offre de services de prévention, de soins, de traitement, plus d’un tiers de l’infrastructure sanitaire ayant été détruit ou pillé.
Avec pour résultat le fait que 4130 personnes qui étaient sous antirétroviraux ont été perdues de vue, si elles n’ont pas physiquement disparu… »
Soulignant que durant cette guerre fratricide on avait recensé 17.374 cas d’agression sexuelle dont 12 366 cas de viols Mme Samba Panza a précisé que la guerre avait réduit à néant tous les efforts déjà déployés : « mon pays compte 2,5 millions de réfugiés internes et 600.000 réfugiés dans les pays voisins….
Secrétaire général de la Fédération des sociétés de Croix Rouge et de Croissant rouge, El Hadj As Sy tire lui aussi la sonnette d’alarme : « la violence sexuelle accroît le risque de contracter le Sida, surtout parmi les enfants. En Afrique australe, un tiers de la population est prise dans le cercle vicieux « violence sexuelle et contamination… »
Fondatrice d’un centre de lutte contre les violences sexuelles à Mogadiscio, la Somalienne Ilwad Elman, comme en écho à Catherine Samba Panza, relève un autre aspect des dangers de contamination : « le déploiement de troupes chargées du maintien de la paix, qu’il s’agisse de Casques bleus ou de soldats relevant de l’Union africaine, augmente considérablement les risques. » Mme Ilman relève que dans son propre pays, la Somalie, l’Union africaine a déployé des hommes provenant de cinq pays différents, dont l’Ouganda, l’Ethiopie, le Burundi, le Kenya, des pays qui connaissent une forte incidence du Sida et que leur comportement représente souvent un danger supplémentaire pour la population somalienne…
A la suite des révélations concernant le comportement des troupes françaises en Centrafrique, relevant de l’opération Sangaris et aussi des troupes congolaises engagées sous la bannière des Nations Unies et qui ont fini par être rappelées, le département des opérations de la paix de l’ONU, dirigé par le Français Hervé Ladsous se trouve sous le feu des critiques. En effet, l’ONU ne dispose pas de tribunaux militaires ou de Cour martiale susceptible de juger ses propres hommes en cas de mauvaise conduite : les Casques bleus défaillants sont simplement rappelés et confiés à la justice de leurs pays respectifs. Les abus commis par ces « soldats de la paix » a suscité plusieurs rapports internes, mais qui ne sont jamais sortis des circuits onusiens et surtout n’ont donné lieu à aucune sanction…. A huit mois de l’élection d’un nouveau secrétaire général de l’ONU et du remplacement du chef des opérations de paix, le sida pourrait s’inviter dans le débat politique…

18 juin 2016

Les priorités de Roch Marc Christian Kabore pour le Burkina Faso

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Massif, de haute taille, Roch Marc Christian Kaboré, 59 ans, élu président du Burkina Faso le 29 novembre 2015 avec 53,49% des voix, veut incarner la stabilité dans un pays qui, depuis le renversement du président Compaoré les 30 et 31 octobre 2014, a été durement secoué, par une tentative de coup d’Etat d’abord, puis par une attaque terroriste sur Ouagadougou en janvier dernier.
Aujourd’hui, le chef de l’Etat, un homme d’expérience, qui a déjà été président de l’Assemble nationale, s’est rendu aux Nations Unies la semaine dernière et, à Bruxelles, il a participé aux journées européennes du développement, plaidant en faveur d’un partenariat plus intense avec son pays : « seul le relèvement de notre économie, la création d’emplois pour la jeunesse, le retour des investissements étrangers pourra enrayer la vague migratoire et empêcher les jeunes de rêver au départ. Des gisements d’or viennent d’être découverts, et nous souhaiterions attirer davantage d’investisseurs, aux côtés des sociétés canadienne et australienne qui se trouvent déjà sur place. »
M. Kaboré attache une particulière importance à la formation de la jeunesse :« dans le passé, nous avons peut-être formé trop de littéraires… Il nous faut aujourd’hui mettre l’accent sur des formations plus techniques. Multiplier les écoles professionnelles, insister sur le fait que l’agriculture et l’élevage peuvent être d’importantes sources d’emplois. Nous insistons aussi sur le développement des télécommunications, de l’informatique… Dans la Fonction publique, 20.000 jeunes vont être recrutés par concours. Notre objectif est de créer 650.000 nouveaux emplois en cinq ans… L’énergie solaire représente aussi un gisement d’emplois : pour produire un mégawatt, il faut couvrir un hectare de plaques solaires, qui doivent être entretenues… »
Optimiste, le président du Burkina Faso vante l’esprit d’entreprise de ses compatriotes : « l’auto emploi est important, les gens se débrouillent, et lorsqu’ils émigrent, c’est plutôt en direction des pays voisins, la Côte d’Ivoire principalement. Quant à l’Europe, ils se dirigent surtout vers l’Italie, où les Burkinabe sont très nombreux dans l’horticulture, le maraîchage, la cueillette des fruits… »
Si le Burkina Faso fut fortement secoué par les attentats du 15 janvier dernier à Ouagadougou, visant des lieux fréquentés par les touristes (l’hôtel Splendid, le restaurant taxi Brousse), le président estime que « le tourisme revient peu à peu, mais les voyages dans le Nord, considéré comme « zone rouge », doivent se faire sous escorte. Nous avons intensifié la coopération avec les pays voisins, surtout en matière de renseignements et il apparaît que les auteurs des attentats à Ouagadougou et ceux qui endeuillèrent la ville balnéaire de Grand Bassam en Côte d’Ivoire appartenaient au même réseau islamiste, qui a des ramifications au Mali et au Niger… »
Mais pourquoi le Burkina Faso ? «Il faut savoir que depuis le renversement du président Compaoré, notre situation a changé : jadis, lorsqu’il y avait des prises d’otages, le Burkina jouait volontiers les médiateurs ; les uns et les autres se retrouvaient chez nous, ce qui signifie que notre pays, considéré comme une base arrière, était épargné…Aujourd’hui nous nous retrouvons en ligne de mire, d’autant plus que nous combattons aussi les grands réseaux de trafiquants de drogue, qui amènent la cocaïne de l’Amérique centrale jusqu’en Europe et transitent par certains pays du Sahel. Tout cela contribue au financement du terrorisme… »
« C’est pourquoi » poursuit le président « un effort considérable est déployé en matière de sécurité, à tel point que le Burkina Faso, qui contribue aux opérations de maintien de la paix en Afrique, entend retirer certains de ses contingents afin de les déployer dans le Nord du pays, surtout le long de la frontière avec le Mali. »
Sur le plan politico-judiciaire, le président Roch Marc Kaboré estime que « l’ex président Blaise Compaoré, qui a été accueilli en Côte d’’Ivoire devrait être extradé, pour pouvoir répondre devant la justice burkinabe de sa gestion du pays durant 27 ans. Mais ce sera difficile, puisque la nationalité ivoirienne lui a été accordée… »Quant au président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire, Guillaume Soro (un proche du président Ouattara, lui aussi devrait pouvoir répondre de son implication dans la tentative de coup d’Etat menée le par le général Gilbert Diendere, l’ancien chef d’état major de Compaoré » mais nous avons du abandonner cette requête, à cause de l’impunité due à ses fonctions… »

18 juin 2016

En désaccord à propos des migrations, MSF renonce à l’argent de l’Europe

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En désaccord avec la politique de l’Union européenne à propos de la migration, MSF préfère se passer désormais des financements de l’Europe, qu’il s’agisse de l’Union ou de spays membres, soit une perte de plus de 62 millions d’euros.
Ce n’est pas la première fois que Médecins sans Frontières claque la porte. En 1995, alors que ses équipes assuraient la couverture médicale dans les camps de réfugiés hutus qui s’égrenaient au Nord et au Sud Kivu le long de la frontière du Rwanda, MSF décida de quitter les lieux, en même temps qu’une ONG américaine International Rescue Commitee.
A l’inverse de nombreuses organisations, surtout catholiques, qui géraient les camps et apportaient un soutien quotidien à 1,5 millions de personnes, MSF refusait de cautionner le fait que, parmi les réfugiés civils se trouvaient de nombreux militaires et miliciens qui avaient pris part au génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. Ces hommes en armes profitaient de la vie dans les camps et de l’aide internationale pour, logés, nourris, soignés, se réorganiser et se préparer à « terminer le travail » au Rwanda, c’est-à-dire poursuivre leur œuvre de mort en éliminant les Tutsis et en luttant contre le nouveau régime mis en place par le Front patriotique rwandais.
Au lendemain de leur arrivée au Kivu, un exode rendu possible par l’opération française Turquoise présentée comme humanitaire, les éléments armés avaient renforcé leur autorité dans les camps : ils recrutaient les jeunes gens, organisaient au vu et au su de tous des entraînements militaires, frappaient les civils d’un impôt de guerre de 10 à15%, qui était payé en nature par des prélèvements sur les rations alimentaires ou en espèces lorsque les réfugiés avaient trouvé du travail à l’extérieur des camps. Cette militarisation des camps s’était accompagnée d’incursions à l’intérieur du Rwanda, des « safaris » menés dans le but d’éliminer survivants ou témoins du génocide. Un an plus tard, en octobre 1996, dans la volonté de détruire ces camps installés trop près de la frontière et d’obliger le réfugiés à regagner le Rwanda, éclatait la première guerre du Congo, assortie de nombreux massacres, qui finit par mener sept mois plus tard à la chute du régime Mobutu. Une autre page s’ouvrait dans la région, mais les conséquences de cet exode des Hutus vers le Congo se font sentir jusqu’aujourd’hui. Pressentant cet enchaînement dramatique, où les réfugiés civils allaient servir de « bouclier humain » aux militaires et où l’aide humanitaire allait permettre aux bourreaux de reprendre des forces et d’être soignés, MSF préféra faire connaître publiquement sa position et quitter avec fracas les camps du Kivu. Ce qui valut à l’organisation d’être critiquée, sinon vouée aux gémonies par les autres ONG qui entendaient rester jusqu’au bout aux côtés des réfugiés hutus et aussi bénéficier des crédits de l’Union européenne et du Haut Commissariat de l’ONU pour les réfugiés qui soutenaient financièrement leur action sur le terrain.
Par la suite, franc tireur, libre de sa parole et de ses actes, MSF allait encore perturber le landerneau humanitaire en d’autres occasions, décrétant notamment que, pour porter secours aux victimes du tsunami qui avait ravagé l’Asie du Sud est, elle disposait d’assez de fonds et dissuadait les bailleurs d’encore verser de l’argent !

15 juin 2016

L’opposition congolaise se rassemble autour de Tshisekedi

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lC’est à Genval, durant deux jours, que se sont réunis une centaine de représentants de l’opposition congolaise et de la société civile, dont quelques « poids lourds » de la vie politique congolaise : Etienne Tshisekedi, l’ éternel opposant représentant son parti l’UDPS, (Union pour la démocratie et le progrès social), la « Dynamique de l’opposition » représentée entre autres par Martin Fayulu, le G7 (d’anciens responsables du régime Kabila passés à l’opposition) dont l’ex Ministre du Plan Olivier Kamitatu ou José Endundo, ancien ministre du Tourisme. Deux personnalités importantes brillaient cependant par leur absence : l’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, qui avait reçu l’autorisation de quitter le pays pour recevoir des soins de santé, et Vital Kamerhe, le leader de l’UNC, (Union pour la nation congolaise). Ce dernier, après avoir été un proche du président Kabila et présidé l’Assemblée nationale, avait refusé de faire le voyage car il craignait de devoir cautionner un éventuel « glissement » c’est-à-dire un report des élections législatives et présidentielle qui doivent, en principe, avoir lieu à la fin de cette année.
Jusqu’à la veille de la réunion de Genval en effet, on pouvait croire que le scenario proposé par la majorité présidentielle allait l’emporter : à l’issue d’un « dialogue national », l’opposition aurait été invitée, durant une période transitoire nécessaire à la bonne organisation des scrutins, à participer à un gouvernement de transition. Cette formule de partage des postes avait déjà été discutée avec l’UDPS, le parti de Tshisekedi, et selon certaines sources, des accords avaient déjà été signés, consolidés par des offres financières.
A Genval, au cours de discussions qui se sont poursuivies jusque tard dans la nuit de jeudi à vendredi, ces perspectives de transition négociée ont volé en éclats : l’opposition congolaise, réunie au sein d’une nouvelle structure baptisée « Rassemblement » a exigé, ni plus ni moins, que M. Kabila, au terme de son deuxième mandat, quitte le pouvoir en fin d’année, dans les délais prescrits par la Constitution.
L’opposant historique Etienne Tshisekedi, rallié à cette exigence radicale, a déclaré devant une centaine de délégués « quelles que soient les circonstances dans lesquelles le pays va vivre, nous sommes tout près de la victoire ». L’ Acte d’engagement des forces d’opposition réunies au sein du « Rassemblement » prévoit »de faire aboutir la lutte du peuple congolais au service de l’alternance et de l’Etat de droit. » et un « comité des sages » placé sous la direction de M. Tshisekedi sera chargé de coordonner l’action de l’opposition.
Cette dernière avait jusqu’ici échoué à former un front uni contre M. Kabila, au pouvoir depuis 2001 et élu deux fois, lors des élections de 2006 et de 2011, un scrutin qui avait donné lieu à de vives contestations. Cette fois, un pas vers l’unité semble avoir été franchi, d’autant plus que des organisations de base, comme la Lucha, émanation de la société civile du Nord Kivu, étaient également représentés à Bousval ainsi que le frère de Moïse Katumbi, l’opposant politique Katebe Katoto. Les signataires de l’Acte d’engagement exigent, malgré les difficultés techniques invoquées par le pouvoir, qu’une élection présidentielle soit organisée avant la fin du mandat de M. Kabila le 19 décembre et ils réclament également la mise en œuvre intégrale de la résolution 2277 du Conseil de sécurité des Nations unies qui se prononçait dans le même sens.
A Kinshasa, dans le camp de Joseph Kabila, la réaction a été à la hauteur de ce durcissement de l’opposition : le secrétaire général de la Majorité présidentielle, Aubin MInaku qui est aussi président de l’Assemblée nationale, a tenu une conférence de presse au cours de laquelle, en termes très durs, il a rejeté « toutes les résolutions adoptées par ce conclave comme constitutives d’une tentative de coup d’Etat ». Le forum qui s’est tenu à Genval, a-t-il déclaré, «représente un complot contre la nation » et il a appelé les Congolais « à se lever pour faire échec au coup d’Etat institutionnel en gestation »
S’il se confirme que le conclave de Genval a mis en échec une tentative de « glissement » pacifiquement négocié entre le pouvoir et la classe politique, on ne peut que redouter un durcissement, qui pourrait déboucher sur des mouvements populaires et des actes de répression…

6 juin 2016

Retour à Keren, champ de bataille de l’Erythrée

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C’est en mai 1977 que j’avais découvert Keren. A l’issue d’un interminable périple depuis Port Soudan, j’avais été accueillie dans une base du Front populaire pour la libération de l’Erythrée, un mouvement armé qui se battait depuis pour conquérir l’indépendance du pays. Côte à côte, des filles et des garçons montaient vers le front ou travaillaient dans des ateliers dissimulés dans des crevasses de la Montagne. Les combattants devenus mécaniciens, réparaient les camions, remettaient en service les armes capturées sur l’ennemi éthiopien. Quelques heures après mon arrivée, un ordre tomba : il fallait repartir, monter vers Keren en roulant de nuit. A l’aube, je découvris une ville d’allure italienne, sertie au milieu des cultures, avec des vignobles à l’horizon. Les rues étaient bloquées par des blindés pulvérisés, des corps inertes, qui se ressemblaient tous, jonchaient les rues. A l’hôpital, il était impossible de distinguer les blessés des deux armées car les combattants, qu’ils soient Erythréens ou Ethiopiens recevaient les mêmes soins d’urgence. Cette bataille là, qui ouvrait aux guerilleros la route vers Asmara, distante de moins de 100 km, représentait pour l’armée éthiopienne une défaite cuisante autant que symbolique et aurait du précipiter la fin d’une guerre de libération qui avait commencé en . Il n’en fut rien : le régime marxiste de Mengistu Hailé Mariam, qui se mit en place à Addis Abeba, reçut, pour cause de guerre froide, un appui massif de l’Union soviétique et des soldats cubains vinrent se battre contre des guerilleros qui ne rêvaient que du Che et de Fidel et durent déchirer les photos de leurs héros..Il fallut attendre 1991 pour que l’Erythrée accède enfin à l’indépendance. Ces trente années d’une guerre menée dans la solitude ( l’Union africaine soutenait Addis Abeba, l’ONU détournait les yeux…) ont laissé des traces dans les esprits, marqué l’Erythrée d’un nationalisme sourcilleux, imprimé à ses dirigeants une mentalité de moines soldats.
Autour de Keren aujourd’hui, quelques chars rouillés traînent encore dans les montagnes, un nouveau cimetière abrite les « martyrs » de la guerre d’indépendance, à côté des centaines de dalles de marbre sous lesquelles reposent les soldats italiens et les conscrits locaux qui, en 1941 furent, ici même, vaincus par les alliés. Une bataille décisive, qui entraîna la défaite de l’Axe italo allemand en Afrique…Pour le reste, la ville a fait peau neuve : Johannes Melake, aujourd’hui chef du département de l’administration et des Finances, qui combattait naguère du côté d’Asmara, nous montre avec fierté le nouvel hôtel de ville et nous fait remarquer la propreté de la cité où, comme partout en Erythrée, l’usage des sacs en plastique est interdit. Devant la cathédrale copte au dôme rutilant, des femmes reviennent du marché, certaines sont voilées de noir, d’autres portent un foulard rouge, attaché sur le front avec un bijou en or, les plus jeunes sont en jeans, coiffées d’un haut chignon et ne lâchent pas leur portable. Si les colons italiens, souvent mariés à des femmes érythréennes, ont quitté la ville, les bars et les restaurants sont toujours là, quelques maisons ornées de colonnades ocre attestent de la grandeur passée et sur la terrasse de l’ «auberge sicilienne », le temps semble s’être arrêté. Puisque le présent est plus important que les souvenirs, Johannes Melake nous emmène à l’improviste à l’école élémentaire Selam. Dans chaque classe, une cinquantaine d’enfants en uniforme lie de vin sont penchés sur leurs cahiers. Les uns écrivent dans l’une des langues nationales, le tigrinya, les autres apprennent déjà l’anglais et sont tout heureux de nous souhaiter la bienvenue dans la langue de Shakespeare. Approuvé par le directeur, Melake précise que l’enseignement est gratuit, que l’école fournit même le matériel scolaire et les uniformes. Quant aux enseignants, très jeunes pour la plupart l’administrateur nous précise que plusieurs d’entre eux prestent ici leur service militaire, dit service national… Lorsque Melake, sans se faire prier, m’amène à l’hôpital, les souvenirs refont surface : c’est ici, dans cette cour pavée que naguère les blessés des deux armées gisaient côte à côte et les gémissements montaient jusqu’au ciel. Aujourd’hui les travaux vont bon train, une nouvelle extension est en construction car cet hôpital de référence accueille les patients qui lui sont envoyés par les postes de santé installés dans les villages et la maternité, où nous débarquons à l’improviste s’agrandit sans cesse. A l’aune africaine, les salles sont propres, les lits pas trop serrés, des bébés, surveillés de près, dorment dans des couveuses. Lorsque j’explique à mon guide qu’ailleurs en Afrique les familles doivent nourrir les patientes et que quelquefois les jeunes mères sont retenues jusqu’à ce que les frais d’hospitalisation aient été réglés par les proches, il s’indigne en précisant qu’ici aussi tout est gratuit, le soins mais aussi les repas apportés aux patients. Kiros, le responsable de la maternité, confirme mais lâche tout de même que, si tout va bien, l’hôpital manque tout de même de sage femmes. Avant de se dédire, sous le regard furieux du directeur. Ici aussi il apparaît qu’une partie significative du corps médical preste ici le fameux « service national » dont nous reparlerons…
Quant au marché, il illustre la richesse agricole de la région mais aussi la diversité de la population, des femmes musulmanes côtoient des chrétiennes, des hommes en galabieh se dirigent vers la mosquée après avoir fermé boutique, les orfèvres martèlent indifféremment des croix en or et des croissants, cisèlent des bracelets et des pendentifs aux motifs traditionnels. L’artisanat aussi atteste d’un bel éclectisme, et les noires poteries typiques des haut plateaux, côtoient des paniers en vannerie et des tapis de table en paille sur lesquels ici comme en Ethiopie on déroule l’ingera, la crêpe au goût aigre qui accueillera les viandes en sauce et les piments rouges.
Parfois, on se demande ce qui distingue finalement ces deux pays qui se considèrent toujours comme d’irréductibles adversaires, qui vivent aujourd’hui encore dans un état de ni guerre ni paix, de part et d’autre d’une frontière toujours contestée ? Rien sans doute, sauf en Erythrée, l’empreinte profonde de l’Italie qui voulait faire de ce pays une terre de peuplement et la volonté farouche des Erythréens de revendiquer leur jeune indépendance sur base des frontières coloniales…Une indépendance sourcilleuse qui se vit aujourd’hui encore comme un défi permanent…

6 juin 2016

Asmara la déconcertante capitale de l’Erythrée

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Asmara
Pourquoi Asmara, la capitale de l’Erythrée, est elle à la fois familière et déconcertante ?
Familière, avec ses avenues bien alignées, ses maisons ocre aux vastes jardins, ses cafés avec terrasse, où l’on sert des capuccinos, les latte machiatto, des pâtisseries et des glaces multicolores. Familière aussi avec ces jeunes qui déambulent, se retrouvent dans des cafés Internet, partagent à la tombée du jour une bière « Asmara » bien fraîche…Mosquées, cathédrale, églises chrétiennes ou orthodoxes, les édifices religieux parsèment la ville, aussi fréquentés les uns que les autres.
Peau dorée, traits réguliers, allure altière et sourires généreux, les habitants de la capitale ont le charme des Italiens du Sud. Mais ici, même si les pavés sont usés, aucun papier ne traîne, les détritus sont soigneusement ramassés. Les voitures sont presque toutes d’anciens modèles, bien entretenus mais qui accusent leur âge. En réalité, les vélos sont bien plus nombreux. Ils surgissent de partout, montés par de calmes vieillards, par des femmes en foulard et longue robe blanche, par des jeunes qui se font la course… Dans tous les quartiers des ateliers de réparations accueillent une clientèle nombreuse tandis que les photos de deux jeunes Erythréens, héros du tour de France l’an dernier, détrônent les images héroïques de la guerre de libération. Ceux qui portèrent, un jour entier, le maillot à pois du Tour ont fait des émules et l’on voit désormais des jeunes et des moins jeunes, accrochés à leur vélo de course, transpirer sur les routes de montagne qui grimpent au dessus d’Asmara, elle-même à 1400 mètres d’altitude.
A l’aune des capitales africaines, Asmara est tout aussi déconcertante : ici, pas d’embouteillages, non seulement parce que les voitures sont rares mais aussi parce que des bus rouges sillonnent la ville, bon marché et très populaires. Pas de mendiants non plus, pas de sollicitations, de marchés étalés à même les trottoirs. Les magasins sont de taille modeste, guère plus grands que des épiceries de quartier et ils dissimulent la pauvreté de leur stock en alignant derrière les vitres des montagnes de bananes, de pommes, de boîte de conserves. Pas de kiosques non plus, car la presse indépendante n’existe pas, peu de librairies, un ou deux cafés. Mais après quelque temps, la différence qui s’impose le plus, c’est l’absence de publicités : pas de néons, d’affiches tapageuses. Et surtout, à la différence de tant de villes africaines, les ONG internationales sont invisibles. Pas de jeeps 4X4 alignées devant les bars, pas de panneaux déclinant toutes les variantes de la générosité internationale. « C’est cela la résilience » m’explique Hailé, un homme d’affaires local : « au début, après l’indépendance, les ONG étaient nombreuses. Puis, après la guerre de 1998 contre l’Ethiopie, le régime s’est durci et les ONG ont quitté le pays. Au fond le régime ne souhaitait pas réellement leur présence, son dogme, c’est l’autosuffisance. Compter sur ses propres forces… »
Il nous met en garde : « ne jugez pas l’Erythrée d’après ce que vous voyez à Asmara. Le régime n’a guère investi dans la capitale, il y a très peu d’immeubles neufs et l’Unesco envisage même de la classer comme patrimoine mondial, exemple intact de l’architecture italienne du temps du fascisme. Si nous les citadins manquons d’eau courante et parfois d’électricité, dans les campagnes, les progrès sont nombreux : adductions d’eau, routes en bon état, écoles, dispensaires… »
Parfois comparée à la Corée du Nord, l’Erythrée, en réalité, nous fait plutôt penser au Cuba des années Fidel.
Au sommet du pouvoir, un « héros de la révolution » Issaïas Afeworki, 73 ans, une vie au service de l’indépendance de son pays. Le discours prononcé à l’occasion du 25eme anniversaire de l’indépendance en témoigne : au lieu de proposer aux jeunes des perspectives d’avenir, le combattant d’autrefois vit toujours dans le souvenir des luttes du passé. Le voisin éthiopien est l’ennemi de toujours, avec, derrière Addis Abeba, le « grand Satan » américain, tenu pour responsable de tous les maux du petit Goliath de la Corne de l’Afrique. Autoritaire, Issaïas Afeworki a écarté tous ses compagnons de lutte, et en particulier l’aile « libérale » et certains d’entre eux, comme Petros salomon ou Ermias Debessai, croupissent toujours en prison. Lorsque nous demandons de leurs nouvelles, nos interlocuteurs lèvent les yeux au ciel et observent un lourd silence. Afeworki, qui ne supporte guère la critique, l a supprimé la presse libre et lorsque nous demandons à son principal conseiller, Yemane Gebray, pourquoi il n’y a toujours pas d’élections, de Parlement, de partis politiques, le vétéran nous répond tranquillement « qu’il faut d’abord construire la démocratie à la base, au niveau local, des districts et des communes. Chaque chose en son temps… »
Celui d’Issaïas semble illimité…Cependant cet homme solitaire, orgueilleux, entouré de quelques anciens combattants de sa génération, recueille encore les applaudissements de la foule à l’issue du son discours-fleuve tenu lors du 25eme anniversaire de l‘indépendance. «C’est qu’il n’est pas corrompu » nous explique HaÏlé, « il vit très simplement. Ma femme m’a raconté que l’autre jour, dans son épicerie, elle faisait la file derrière l’épouse du président, qui achetait elle-même quelques produits de base comme du savon… »
Comme à Cuba l’idéologie nationale est celle de l’autosuffisance, du principe de l’égalité entre tous les citoyens, et l’Etat se donne le devoir de pourvoir aux besoins de base des citoyens. Un diplomate européen le reconnaît » alors que l’an dernier, la sécheresse avait frappé toute la région, en Erythrée, contrairement à l’Ethiopie voisine, il n’y a pas eu de famine : le gouvernement avait acheté de la nourriture en grande quantités, afin de procéder à des distributions auprès des plus pauvres.
Christine Umutoni, représentante du PNUD (Programme des nations unies pour le développement) à Addis Abba, explique, chiffres à l’appui, que l’Erythrée est en passe d’atteindre les « Buts du Millénaire » qu’il s’agisse de l’allongement de l’espérance de vie, de la mortalité infantile, de l’accès à l’éducation et à la santé…
Cependant, comme dans le Cuba frappé d’embargo, le régime connaît des heures difficiles sur le plan économique : les Nations unies l’ayant accusé de soutenir les shebabs somaliens, l’Erythrée est frappée par des sanctions internationales et politiquement isolée. Nationalisme sourcilleux oblige, les amis sont rares : le Soudan peut-être, la Somalie éventuellement, l’Ouganda, qui avait envoyé des musiciens aux cérémonies dy 25 eme anniversaire…
C’est que l’Ethiopie, qui n’a sans doute jamais accepté l’indépendance de ce territoire que seule la colonisation a écarté de son histoire, se montre incroyablement sourcilleuse, considérant comme une offense toute relation avec la jeune Erythrée : alors que la ville de Leipzig avait envoyé une chorale à l’occasion du 25ème anniversaire de l’indépendance, Berlin dut faire face aux représentations éthiopiennes…
Comme à Cuba aussi, les réformes économiques ont durement touché la population, la réforme du taux de change a fait passer le dollar à 19 nacfas au lieu de 50  et les prix ont monté en conséquence : désormais un litre de lait coûte l’équivalent de 8 euros. Des coupons distribuéss par des kebele (comités de quartier) qui permettent d’accéder à quelques produits de base font penser à la libretta des Cubains, y compris le contrôle politique. Mais surtout, comme à Cuba, un fossé sépare les familles qui ont accès aux envois d’argent de la diaspora de ceux qui doivent se contenter des revenus locaux…
« Permettre un jeune d’émigrer, c’est l’investissement de toute une famille » nous explique Hailé. « J’ai des voisins, une famille nombreuse, qui avaient épargné pour pouvoir payer les 700 dollars qui ont permis à leur fils aîné d(atteindre l’Italie. Après quelques mois, ce dernier, à force de sacrifices, (il cueillait des fruits et récoltait des légumes) a réussi à renvoyer les 700 dollars à sa famille. Son père, le remerciant, lui a aussitôt répondu qu’avec cet argent il allait envoyer le cadet tenter sa chance à son tour… Mais le service national illimité représente évidemment la principale cause des départs: après six mois de service militaire proprement dit, jes jeunes doivent prester 18 mois de service civil puis… ils restent à la disposition des autorités et ne peuvent donc pas planifier leur avenir…Alors autant tenter sa chance sous d’autres cieux, malgré les risques immenses…

6 juin 2016

Pourquoi les jeunes Erythréens rêvent de quitter leur pays à tout prix

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Asmara,

Quel paradoxe ! Alors qu’officiellement 40.000 Erythréens tentent chaque année de pénétrer dans l’Union européenne, que, selon les organisations de défense des droits de l’homme, ils seraient 5000 à quitter le pays chaque mois, l’anniversaire de l’indépendance a provoqué le retour de milliers de membres de la diaspora, hier réfugiés en Europe, aux Etats Unis, au Canada. Ils sont rentrés les bras chargés de cadeaux pour leur famille. Accueillis, comme John, qui à Houston travaille dans une station service, par un «  welcome cake » moëlleux à souhait…
Dendiname, employée de banque, qui vit à Londres et rentre au pays à chaque congé, nous explique les deux raisons de ces aller retours : « non seulement les Erythréens restent très attachés à leur famille et la diaspora garde des liens étroits avec ceux qui sont rentrés au pays. Mais surtout le nationalisme demeure très fort et les exilés sont devenus des « bi nationaux » : ils prennent la nationalité de leur pays d’accueil, mais toujours, restent Erythréens… »
Les autorités ne les découragent pas, que du contraire : une fois leur situation régularisée à l’étranger, les Erythréens peuvent se rendre à l’ambassade de leur pays d’origine où, s’ils acceptent de payer une taxe de 2% sur leurs revenus, ils bénéficient de tous les services souhaités et peuvent rentrer à leur guise rendre visite à leurs proches ou passer des vacances. Faut-il dire que cet apport en devises, via la taxe ou via les dons aux familles restées au pays représente une contribution non négligeable aux finances du pays ?
Le paradoxe des aller retour ne répond cependant pas à la question essentielle : pourquoi les Erythréens sont ils les plus nombreux, avec les Syriens, à risquer l’aventure de l’exil et à tenter de gagner l’Europe ? Le voyage est aussi coûteux que dangereux : à Asmara, les tarifs sont connus. Un trajet vers la frontière soudanaise à bord d’un bus « sécurisé » c’est à dire sans contrôle,  se paie 2000 dollars. A cette somme s’ajouteront 1500 dollars pour la traversée du désert vers la Libye, où les candidats à l’exil risqueront de se faire arnaquer, enlever, torturer par les Bédouins du Sinaï, qui les libéreront moyennant de fortes rançons. Viendra ensuite la traversée de la Méditerranée, risquée et coûteuse elle aussi… Mais l’espoir est au bout de la route : à l’instar des Syriens, les Erythréens peuvent être reconnus comme demandeurs d’asile « prima facie » c’est à dire du seul fait de leur nationalité, sans devoir fournir d’autres preuves, en raison de la mauvaise réputation de leur pays. Sans vouloir être cité, un diplomate européen trouve cette politique dangereuse : « on ouvre une sorte d’ « entonnoir » dans lequel, certes, s’engouffrent de jeunes Erythréens, mais dans lequel se poussent aussi des Somaliens, des Sud Soudanais, des Ethiopiens…Tous, ayant brûlé leurs documents d’identité, se prétendent Erythréens et espèrent être acceptés d’office… » Le diplomate ajoute : « même si tous les Erythréens quittaient leur pays, cela ne nous ferait que 3,5 millions de personnes à intégrer. Mais un demi-million d’Erythréens se trouvent aussi en Arabie Saoudite et dans les pays du Golfe…. S’ils se présentaient à nos frontières comment seraient ils accueillis ? «  Et de poursuivre : « l’Ethiopie, elle, a une population de 80 millions d’habitants. Que se passerait-il s’ils tentaient de fuir par le même canal ? »
Tout cela ne répond toujours pas à la question de base : pourquoi fuient ils, souvent en prenant des risques immenses ?
La réponse est multiple : la première raison, c’est le refus du service national « illimité » qui contraint les jeunes, garçons et filles, à prester six mois de service militaire proprement dit et de dix huit mois de « service civil ». Mais surtout, à l’issue de ces assignations contraignantes, dans des conditions difficiles (les pires rumeurs circulent à propos du camp de formation de Sawa) les jeunes conscrits ne sont … jamais officiellement démobilisés. Ils doivent demeurer, pour une durée indéterminée, à la disposition des autorités de leur pays. « C’est que nous sommes peu nombreux, que la guerre n’est jamais réellement terminée » assurent les officiels. A quoi des observateurs étrangers rétorquent que les Erythréens, très patriotes, reviendraient sans doute volontairement sous les drapeaux si leur patrie était réellement menacée.
Le désir d’émigrer est certainement renforcé par la piètre situation des droits de l’homme, par le contrôle social exercé par les « kebele » (les comités de quartier) par l’absence d’alternative politique offerte par la gérontocratie au pouvoir…
Certes, les dangers sont immenses : rapts par les Bédouins, noyades en mer, refus opposé par certains pays européens, sans refoulement cependant. « Un pour cent des candidats à l’exil peuvent disparaître dans l’aventure » reconnaît notre diplomate, qui conclut, non sans cruauté : « c’est beaucoup sans doute, mais au regard de l’attente des familles, ce n’est pas dissuasif… »

6 juin 2016

Le retour en Erythrée

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L’Erythrée est considérée comme l’un des pays les plus fermés du monde et très rares sont les journalistes ou les organisations de défense des droits de l’homme qui ont été autorisés à se rendre dans le pays. La plupart des informations disponibles sont recueillies au départ des récits livrés hors du pays par des candidats à l’asile. Ces derniers expliquent généralement leur départ par l’obligation de prester un « service national » militaire et civil, d’une durée…illimitée. Pays sans presse libre, sans Parlement ni partis politiques, l’Erythrée, dirigée par le président Issaias Afeworki, au pouvoir depuis 25 ans après avoir dirigé dans le maquis le Front populaire pour l’indépendance de l’Erythrée, est souvent comparé à la Corée du Nord. A tort, car ce petit pays de quatre millions d’habitants ressemblerait plutôt à ce qu’était le Cuba de Fidel Castro voici deux ou trois décennies. Compte tenu de l’exécrable réputation du pays en matière de droits de l’homme, les réfugiés en provenance d’Erythrée voient leur demande d’asile immédiatement prise en considération par les pays européens, ce qui les place sur le même pied que les Syriens.
Comment avons-nous pu nous y rendre ? A la fin des années 70 et durant les années 80, nous avions à plusieurs reprises visité les zones contrôlées par le FPLE et assisté entre autres à la bataille de Keren, victorieusement livrée contre l’armée éthiopienne en 1977. A l’occasion du 25eme anniversaire de l’indépendance du pays, les dirigeants du FPLE, dont le ministre de l’Information, Yemane Gebremiskel, que nous avions déjà rencontré à l’époque du maquis, avaient invité quelques –rares- témoins de cette guerre menée contre les forces éthiopiennes, invitation présentée comme un signe d’ouverture émanant de l’un des régimes les plus fermés au monde.
A l’arrivée, en provenance d’un vol passant par l’Egypte, un véhicule du protocole d’Etat nous conduisit au principal hôtel de la ville, Asmara palace, propriété du gouvernement.
Là, durant un jour et demi… rien ne se passa : ni programme, ni guide, ni visites proposées. Pas même une exposition qui se tenait à une centaine de mètres de l’hôtel et montrant les conditions d’extrême dénuement et aussi d’inventivité dans lesquelles s’était déroulée la lutte pour l’indépendance. Le 25 mai, avec les autres invités, nous avons pris place en fin d’après midi sur les gradins du stade, quelques rangées derrière le chef de l’Etat. Nous avons assisté d’abord au défilé militaire, puis à celui de groupes de jeunes représentant tous les groupes ethniques du pays tandis que, sous le drapeau de leurs pays d’accueil respectifs des jeunes venus de la diaspora défilaient également. Le spectacle se termina par une succession de shows musicaux illustrant les efforts du pays en matière de développement et d’autosuffisance. Aucune réception officielle ne clôtura ces festivités mais la ville, décorée de banderoles lumineuses, était en fête et les habitants d’Asmara, jusque tard dans la soirée, se répandirent par petits groupes dans les cafés de la ville.
Au cours des jours suivant, aucun programme ne nous fut proposé, nous avons circulé en ville sans véhicule officiel, sans guide, sans contrôle, nous entretenant librement avec quelques contacts locaux. Des contacts difficiles à joindre, car nous ne disposions pas d’un numéro de téléphone local, le « roaming » international ne fonctionnait pas et l’accès à Internet était aléatoire. Le dernier jour, répondant à notre insistance, une voiture du ministère de l’Information nous conduisit à Keren, lieu de très anciens souvenirs. Et c’est sans que rien n’aie été arrangé au préalable qu’à notre demande nous avons visité, à l’improviste, plusieurs écoles et l’hôpital de référence de la ville. Ainsi que l’immense cimetière où dorment des centaines de soldats italiens tombés en 1941 et des «martyrs » de la guerre de libération. Le jour du départ, sans autre protocole, la navette de l’hôtel nous ramena à l’aéroport.

3 juin 2016

L’abbé Malu Malu, le Sisyphe des élections congolaises

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Certes, nul n’est indispensable, mais il est des individus plus nécessaires que d’autres : lorsqu’en octobre 2015 l’abbé Apollinaire Malu Malu fit savoir que, pour des raisons de santé, il se retirerait de la présidence de la Commission électorale indépendante, chacun comprit qu’un vent mauvais risquait de souffler sur le Congo. Car ce petit homme au visage rond, aux yeux pétillants d’intelligence, était reconnu comme le meilleur expert du pays en matière électorale.
Alliant capacité de persuasion et maîtrise du dossier, celui que l’on appelait tout simplement « l’abbé » était, croyait-t-on, capable de tout et aussi de son contraire : se présenter comme le garant de la légalité tout en réussissant à convaincre les bailleurs et une bonne partie de l’opinion de la réalité des difficultés techniques menant à un report du scrutin. De fait, depuis que l’abbé Malu Malu dut se retirer pour suivre aux Etats Unis un traitement médical sans espoir, la CENI s’est trouvée décapitée, cible d’une suspicion généralisée et le climat politique s’est dangereusement durci.
Né le 22 juillet 1961, originaire du territoire de Lubero, au Nord Kivu, Apollinaire Malu Malu Muholongu était à la fois un prêtre catholique fortement soutenu par son évêque Mgr Melchisedeck Sikuli Paluku , un activiste de la société civile et un intellectuel de grand format.
Appartenant à l’ethnie des Nande, l’abbé Malu Malu, issu d’une famille modeste, obtiendra en France plusieurs diplômes et doctorats dans le domaine de la science politique, des droits de l’homme, de la philosophie et de la théologie. Il aura aussi été durant trois ans curé de la paroisse de Monestier-le-Clermont, dans le diocèse de Grenoble.
Rentré au pays en 1997, il s’attache au développement de l’Université du Graben, à Butembo, une institution privée qui multipliera les échanges avec plusieurs universités belges, principalement Liège et l’UCL.
En 2003, Joseph Kabila charge l’abbé de relever un défi gigantesque : enrôler les électeurs et organiser les premières véritables élections démocratiques au Congo. Techniques, financiers, les obstacles ne manqueront pas et Malu Malu, simple « curé de province » devra affronter les critiques du cardinal Etsou (originaire de l’Equateur…) comme, plus tard, celles du cardinal Monsengwo….A l’issue des élections « historiques » de 2006, on découvre que le petit abbé, en plus de jongler avec les chiffres, n’a pas froid aux yeux : alors que les partisans de Jean-Pierre Bemba, le candidat vaincu, menacent de bouter le feu à Kinshasa, c’est à bord d’un char de combat que Malu Malu se rend à la télévision nationale pour y proclamer la victoire de Kabila.
Par la suite, appartenant au « premier cercle » autour du président, il se voit chargé de missions délicates : préparer en 2007 la conférence de Goma afin de mettre fin à la guerre du Kivu, diriger un vaste programme de reconstruction de l’Est…
Lors des élections de 2011, Malu Malu ayant été remplacé par un autre proche de Kabila, le pasteur katangais Mulunda Ngoy, ce scrutin sera marqué par les irrégularités et les violences.
Comment redresser la barque ? Gagner du temps au profit de Kabila tout en calmant l’opinion et en restaurant la crédibilité de l’exercice électoral ? Lorsque son collègue et ami Pierre Lumbi, conseiller spécial du chef de l’Etat s’opposa à l’idée d’un éventuel report des élections et fut obligé de démissionner, la tâche de l’abbé Malu Malu ressembla à ce rocher qui finit par écraser Sisyphe…