17 avril 2015

Les signaux sont au rouge au Burundi

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L’Inde a conseillé à ses ressortissants de quitter le Burundi. Plus de 8000 habitants des provinces voisines du Rwanda ont déjà plié bagages pour se réfugier de l’autre côté de la frontière. Le parti au pouvoir, CNDD-FDD est divisé et plusieurs de ses dirigeants, appelés « frondeurs » et désormais suivis de près par les services de sécurité, ont fait savoir qu’ils s’opposaient au projet consistant à faire concourir le président sortant, Pierre Nkurunziza pour un troisième mandat alors que les accords de paix d’Arusha, conclus en 2000 n’en prévoyaient que deux. Constatant que tous les signaux étaient au rouge, le représentant spécial des Nations unies pour les droits de l’homme, le diplomate jordanien Zeid Raad Al Hussein a tenu des propos extrêmement clairs avant de quitter Bujumbura mercredi dernier, assurant que la communauté internationale s’inquiétait du climat de violences et d’intimidation régnant dans le pays.
Tout indique que le Conseil de Sécurité dispose désormais d’informations confirmant les rumeurs qui traversent le Burundi depuis des semaines, selon lesquelles le parti au pouvoir serait prêt à prendre le risque d’une déstabilisation violente afin d’assurer la victoire électorale de son candidat, le président sortant et que le recrutement de jeunes miliciens, les Imbonerakure et la distribution d’armes dans toutes les provinces seraient organisées par l’ancien chef des services de renseignements, Adolphe Nshimiymana, l’un des hommes les plus redoutés du pays, devenu conseiller à la présidence.
Si le climat se tend dangereusement, tout n’est cependant pas encore joué : c’est au cours du dernier week end d’avril que le parti au pouvoir doit décider du maintien de la candidature de M. Nkurunziza et d’ici là, chacun fait ses comptes. En effet, l’Eglise catholique (qui rallie 80% des Burundais), la société civile et les défenseurs des droits de l’homme, les partenaires extérieurs qui multiplient avertissements et visites sur le terrain ne sont pas seuls à s’opposer à un troisième mandat : le parti au pouvoir est lui-même divisé sur l’opportunité de bafouer les accords de paix d’Arusha, qui représentent toujours le socle de la stabilité politique du pays et, selon certaines sources, l’armée et la police seraient traversés de courants contradictoires…
Alors que d’aucuns, décrivant le recrutement de jeunes miliciens, les distributions d’armes, le fichage des éléments suspects et la multiplication des actes d’intimidation se rappellent déjà les prémices du génocide rwandais de 1994, il apparaît cependant que le Burundi a évolué d’une autre manière : désormais, suivant le prescrit des accords de paix et l’obligation d’attribuer à chaque groupe ethnique des quotas fixes, Hutus et Tutsis se retrouvent dans tous les partis politiques et toutes les institutions et, même si la peur subsiste au sein de la minorité tutsie, le clivage ethnique est devenu moins important que le fossé politique.
Même si, dans les campagnes, le parti au pouvoir a pu jouir d’une certaine popularité grâce à l’adoption de mesures sociales, (la gratuité de l’accès aux centres de santé pour les femmes enceintes, l’ouverture de nombreuses écoles primaires et la construction de logements) il suscite de nombreuses critiques relayées par la presse et l’opposition qui lui reprochent d’avoir accaparé les institutions de l’Etat, d’avoir vertigineusement relevé le degré de corruption, de se comporter de facto comme un parti unique, en ayant gardé une mentalité et un comportement hérités des années de maquis.
C’est le 9 mai au plus tard que devraient être déposées les candidatures à l’ élection présidentielle fixée au 26 mai. En ce moment déjà, les policiers sont déployés de manière très visible afin de dissuader le collectif «Halte à un troisième mandat » de réunir les foules et une manifestation qui était prévue pour cette semaine a été décommandée de facto.
L’inquiétude de la communauté internationale et des pays de la région n’est pas suscitée seulement par la perspective de nouvelles violences : si le président Nkurunziza se décide à concourir pour un troisième mandat, cette décision signifiera l’abolition des accords de paix qui, en 2000, mirent fin à la guerre civile et ce précédent pourra avoir des répercussions dans les pays voisins. En République démocratique du Congo, malgré les engagements officiels, la question du « troisième mandat » du président Kabila n’est pas définitivement résolue, au Rwanda le président Kagame est censé préparer sa succession, au Congo Brazzaville le président Sassou Nguesson, sans opposition réelle, se prépare à se succéder à lui-même…
En outre si le Burundi devait basculer dans la violence, l’afflux de dizaines de milliers de réfugiés au Rwanda représenterait pour Kigali un enjeu à la fois humanitaire et sécuritaire tandis que le Sud Kivu risquerait une fois de plus d’être déstabilisé par des « réfugiés sans frontières » qui pourraient s’allier aux derniers groupes armés que l’armée congolaise peine à démobiliser.

13 avril 2015

A Kinshasa, l’atmosphère politique est aussi délétère que celle des fosses de Maluku

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La découverte de la fosse commune de Maluku, où 421 personnes ont été inhumées de nuit dans la nuit du 19 au 20 mars dernier a produit au Congo un double choc, psychologique et politique et les explications officielles n’ont pas dissipé le malaise.
Rappelons que, selon les autorités provinciales de Kinshasa, les corps emballés dans des housses de plastique étaient ceux d’indigents et d’enfants morts nés, abandonnés dans plusieurs hôpitaux de la ville (Saint Joseph, Mont Ngaliéma) et rassemblés à la morgue de l’hôpital général (ex-Mama Yemo). La capacité de la morgue ne dépassant pas 300 places, décision fut prise de procéder à un enterrement collectif des dépouilles que nul n’avait jusque là réclamé.
Ce lundi, le gouvernorat de la ville de Kinshasa prévoit d’ailleurs d’organiser à l’hôpital général une séance d’information afin d’expliquer le processus d’enfouissement des corps et de montrer que depuis l’opération de mars dernier, la morgue compte déjà une centaine de nouveaux cadavres non réclamés. Un travailleur social de Kinshasa, joint par téléphone, refuse de politiser le dossier : « le fait que, dans cette ville de dix millions d’habitants, des indigents puissent mourir sans que leur corps soient réclamé est un effet de la misère généralisée : les deuils coûtent cher, la solidarité familiale diminue. Quant aux corps des enfants morts nés, l’usage voudrait que les fœtus soient incinérés, comme le placenta. Mais les hôpitaux de la ville ne possèdent plus d’incinérateur, seuls les musulmans ont encore les moyens de brûler les corps… Et si l’enfouissement a eu lieu au milieu de la nuit, c’est pour une raison très simple, éviter la chaleur du soleil».
Cette confirmation de la misère qui règne à Kinshasa ne surprendra que ceux qui se contentent de saluer les chiffres d’une croissance à deux chiffres, sans se préoccuper du fait que la population ne voit pas-encore- les retombées d’un progrès économique qui ne s’accompagne pas de développement social…
Pour Kalev Mutomb, chef de l’ANR (Agence nationale de renseignements) que l’opposition accuse d’avoir « vidé ses cachots » et dissimulé dans l’inhumation collective de Maluku les corps de manifestants disparus en janvier, ces accusations « méchantes » n’ont aucun sens et son témoignage, en un sens, confirme la misère sociale qui règne dans la capitale: « chaque matin, on ramasse des corps dans les caniveaux, on les amène à la morgue centrale puis le permis d’inhumer est délivré et un procès verbal est rédigé. Dans le cas précis de Maluku, ce sont les autorités provinciales qui ont signalé que dans le cimetière Fula Fula, il y avait encore de la place, ailleurs c’était complet… Le transfert des corps a été réalisé par des fossoyeurs dépendant de la municipalité sans qu’aucun agent de la police ou des services de renseignements ne se trouve à bord… De toutes manières, la Monusco, comme le Procureur général de la République ont été chargés de mener une enquête. »
Qu’il s’agisse du gouverneur de Kinshasa ou des autorités provinciales, tous les officiels assurent qu’il n’y a aucun lien entre les victimes des manifestations de janvier et les corps enfouis à Maluku, mais sans réussir à convaincre l’opinion : beaucoup de familles n’ont pas récupéré les corps des étudiants portés disparus en janvier, les chiffres des victimes demeurent contradictoires, le nombre d’indigents ensevelis dans l’anonymat paraît démesuré. Selon un représentant de la société civile, la brutalité de l’opération, présentée comme « routinière », « la quatrième en moins d’un an… »a provoqué un véritable « choc psychologique » au sein d’une population qui demeure traumatisée par les atrocités commises durant les guerres à l’Est du pays, qui refuse de croire que des morts puissent être traités avec un tel manque de respect et que,pour des raisons souvent économiques, les rituels du deuil ne puissent plus être observés.
Pour Ida Sawyer, de Human Rights Watch, «le gouvernement doit mener une enquête crédible pour faire la lumière sur cette affaire, notamment sur l’identité des personnes enterrées et donc exhumer les corps… » La Belgique insiste également sur une enquête «crédible et indépendante » et est prête à libérer des fonds à cet effet.
Si l’affaire des fosses communes de Maluku suscite un tel malaise, c’est aussi parce qu’en plus du malaise social, elle s’ inscrit dans un climat politique délétère : l’opposition multiplie les interpellations sur le sujet mais surtout la majorité présidentielle elle même est divisée.
A moins de deux ans des prochaines élections tout ses passe comme si la bataille de l’ «après Kabila » avait déjà commencé, et plusieurs « hommes forts » à la tête de courants différents, se positionnent : le premier Ministre Matata Mponyo, le Ministre de l’ Intérieur Evariste Boshab (qui a promis une enquête sur Maluku), le président de l’Assemblée Aubin Minaku, (qui avait renoncé à changer la loi électorale), sans oublier les chefs de l’armée et les responsables des services de renseignements, comme Pierre Lumbi (opposé au changement de la Constitution) ou Kalev Mutomb, auxquels les politiques, soucieux de leur avenir, -avec ou sans Kabila- aimeraient faire porter le chapeau des disfonctionnements actuels. A ces considérations politiciennes se mêlent des enjeux ethniques ou régionaux (le très puissant Evariste Boshab est un Kasaïen, Kalev Mutomb est Katangais mais opposé au gouverneur Moïse Katumbi…)..
Ces ambitions et ces rivalités autorisant bien des coups bas, l’atmosphère politique risque de devenir aussi délétère que celle des fosses de Maluku…

9 avril 2015

Le combat du siècle… pour défier Senghor!

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Un peu plus de vingt ans après le « combat du siècle » qui opposa Georges Foreman à Mohamed Ali, le fantôme de ce dernier plane toujours sur Kinshasa. La musique a changé, (un peu), la politique n’est plus la même (quoique…) les mythes ont vieilli (légèrement) Mais à l’heure où, sur les scènes de Belgique, d’Avignon et d’Afrique l’acteur burkinabe Etienne Minoungou interprète magistralement le personnage de Mohamed Ali et lui donne se pleine dimension africaine, Blaise Ndala, un écrivain congolais installé au Canada a lui aussi laissé courir son imagination et libéré ses souvenirs.
Le titre intrigue « j’irai danser sur la tombe de Senghor » mais il éclaire le propos d’un ouvrage qui dépasse de loin la simple péripétie d’un match de boxe.
Se replongeant dans les ambitions, l’orgueil et aussi la grandeur du Zaïre de l’époque, l’auteur avance une hypothèse qui fait réfléchir rétrospectivement : selon lui, jaloux de la gloire de l’académicien Léopold Sedar Senghor, adulé par les Blancs fascinés par le talent et l’érudition du Sénégalais, le président Mobutu, suivant la suggestion de l’un de ses plus brillants conseillers, eut l’idée d’organiser la confrontation entre un George Foreman redoutable boxeur mais politiquement modéré et le flamboyant Mohamed Ali, idole et symbole du « pouvoir noir ». Un homme qui se sentait chez lui à Kinshasa, cette ville mythique qu’il traversait à pied tous les matins en guise d’entraînement.
Le match du siècle était aussi celui de la revanche, de la rivalité entre deux chefs d’Etat avides d’entrer dans l’histoire !
Cette révélation ne nourrit cependant pas le livre de Blaise Ndala : ce qui lui donne sa force et son originalité, c’est la manière dont l’auteur se met dans la peau de Modero, un jeune et talentueux musicien qui quitte son village de Banza pour tenter sa chance dans une ville où le chanteur Zaïko Langa Langa règne en maître. Finalement Mohamed Ali, superbement évoqué, n’est plus qu’un prétexte : ce qui apparaît dans ce livre, c’est une savoureuse évocation de Kin la Belle avec ses musiciens, ses bars, ses superstitions. Cette ville où tout est possible et où le jeune Modero finira par se tailler une place au soleil, son ambition courant comme en contre point de celle de Mohamed Ali.
Depuis le match du siècle qui mit la ville en émoi et fit connaître Kinshasa dans le monde entier, le Zaïre devenu Congo a certes changé. Mais le récit de Blaise Ndala n’a pas vieilli car ce qui persiste dans cette ville endiablée, c’est l’essentiel : l’ambition, le désir de réussir, la débrouille, la magie et, omniprésente, obsédante, la musique qui aide à draguer « millimétré », qui aide à vivre et à espérer…

Blaise Ndala, j’irai danser sur la tombe de Senghor,
éditions l’Interligne, Ottawa, Canada

9 avril 2015

La fosse commune de Maluku émeut KInshasa

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D’où proviennent les 424 dépouilles enterrées à la hâte dans une fosse commune du cimetière Fula Fula, près de Maluku, à une centaine de kilomètres de Kinshasa ? Cette question suscite à Kinshasa rumeurs et indignation.
C’est dans la nuit du 19 au 20 mars que les habitants de cette petite commune rurale ont été alertés par le passage de plusieurs camions bennes chargés de sacs en plastique dégageant une odeur nauséabonde. Joint par téléphone, l’un de ces témoins, qui tient à demeurer anonyme, se souvient du fait que « des hommes qui semblaient porter un uniforme de style militaire ont déchargé des véhicules portant les sigles de l’hôtel de ville de Kinshasa. Dans un grand trou situé un peu à l’écart des tombes de pierre, ils ont jeté des corps emballés dans des housses de plastique. A l’aube, l’opération n’était pas encore terminée tant des corps étaient nombreux… Le lendemain, il pleuvait à verse et nous avons tout de suite été frappés par l’odeur terrible qui se dégageait de la fosse. A tel point que les mamans, incommodées, ont du renoncer à se rendre aux champs, c’était insupportable. Le troisième jour, nous avons appelé la Monusco (Mission des Nations unies au Congo) et des ONG de droits de l’homme pour les alerter et demander une enquête. »
Quelques jours plus tard, averti de l’affaire, le député Martin Fayulu, appartenant à l’opposition, interpelle le Parlement et, dans une motion, demande au président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, d’ordonner une enquête mais il se heurte à un refus.
Selon Martin Fayulu, c’est alors que « le Ministre de l’Intérieur et vice-premier ministre Evariste Boshab, réagit, peut-être par panique : il convoque les représentants des organisations de défense des droits de l’homme et de la Monusco et leur présente sa version des faits. Selon lui, le 19 mars 2015, il a été procédé à une inhumation collective de 421 corps, dont 320 étaient des fœtus et des enfants morts nés, les autres étant des indigents dont les dépouilles avaient été abandonnées à l’hôpital général de Kinshasa, ex hôpital Mama Yemo. »
Peu convaincu par cette version officielle, Fayulu n’entend pas en rester là : « avec José Makila, un autre député de l’opposition, j’ai saisi l’Assemblée nationale pour qu’elle somme le Ministre de l’Intérieur de venir s’expliquer devant les parlementaires car je considère que ses explications ne tiennent pas la route. En effet, une telle procédure est tout à fait inhabituelle : dans notre pays, d’ordinaire, les fœtus sont incinérés et non enterrés dans des fosses communes. En outre, puisque les accouchements ont eu lieu à l’hôpital général, les noms des mamans sont connus. Il en va de même pour les indigents : si leurs corps se trouvaient dans la morgue de l’hôpital, leur identité est avérée et ils ne peuvent être ensevelis de cette manière anonyme… Des membres de leur famille auraient du être avertis et invités à identifier les corps… »
Notre interlocuteur de Maluku partage le scepticisme du député : « pourquoi enterrer la nuit, entre 2heures et 4 heures du matin ? Au vu de ces corps dans des sacs, je ne pense pas qu’il puisse s’agir d’enfants morts nés ou de fœtus.. »
Et il avance une autre hypothèse : « lors des manifestations de janvier, dites des « trois glorieuses » contre la loi électorale, il y a eu beaucoup de disparus. Je connaissais l’un d’entre eux, un changeur de monnaie, sur lequel les militaires ont tiré à bout portant. Grièvement blessé, il est probablement mort dans les heures qui ont suivi. C’est en vain que sa famille a cherché le corps partout, y compris à l’hôpital militaire. Mon intime conviction, c’est que sa dépouille se trouve dans l’un de ces sacs jetés à Maluku… »
Les autorités congolaises, qui ont laissé les journalistes travailler librement sur le site, ont ouvert deux enquêtes, l’une militaire et l’autre civile et des magistrats militaires ont été dépêchés sur les lieux.
Une partie de la société civile et des organisations de défense des droits de l’homme partagent les soupçons de notre témoin, estimant possible que les corps de certains des manifestants tués en janvier et qui n’ont jamais été rendus à leur famille se trouvent dans la fosse commune de Maluku et Human Rights Watch a exigé une enquète indépendante et crédible. Pour cela les corps devront être exhumés. Après avoir refusé dans un premier temps, le ministre de l’Intérieur, au nom du gouvernement, s’est engagé à autoriser l’exhumation des corps si cette demande lui est adressée.
Dans un pays où, même indigent, on ne meurt jamais dans la solitude et l’anonymat et où, culturellement, les traditions mortuaires demeurent très importantes, la découverte de cette fosse commune nauséabonde trouble fortement l’opinion, qui ne pourra être rassurée que par une enquête au dessus de tout soupçon. Le député Fayulu rappelle pour sa part qu’après les manifestations de janvier, les organisations de défense des droits de l’homme avaient cité le chiffre de 42 morts, au minimum et qu’à Maluku, selon les dires des autorités elles mêmes, une cinquantaine d’adultes ont été inhumés sommairement . D’autres sources se demandent si certaines des dépouilles n’appartiendraient pas à des “kulunas” ces bandits qui terrorisaient Kinshasa voici quelques mois et que les forces de l’ordre matèrent et décimèrent sans état d’âme, au grand soulagement de l’opinion mais en suscitant les critiques des défenseurs des droits de l’homme.

9 avril 2015

Le Katanga défie le pouvoir à KInshasa

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Pour des motifs différents, la fronde semble désormais régner au sein de la majorité présidentielle, cet agglomérat de partis qui, jusqu’à présent, soutenaient le président Kabila. La possibilité de voir le chef de l’Etat sortant se présenter pour un troisième mandat après avoir modifié la constitution avait déjà suscité le désaveu du Mouvement social pour le renouveau (MSR) le deuxième parti à l’Assemblée et les critiques d’ autres formations. Cette fois, c’est au Katanga, bastion du régime, que des failles apparaissent : l’Union nationale des fédéralistes congolais (Unafec), qui a organisé un congrès extraordinaire à Lubumbashi, a décidé de présenter son propre candidat à la présidence de la République !
L’Unafec est dirigée par un homme politique influent, connu pour ses opinions fédéralistes, Gabriel Kyungu wa Kumanza qui est également président de l’Assemblée provinciale du Katanga.
Le rassemblement des membres de l’Unafec, initialement prévu pour samedi, avait d’abord été dispersé par des hommes en uniforme et M. Kyungu avait été empêché de quitter sa résidence. Finalement, la réunion s’est tenue dimanche et l’Unafec a décidé de faire cavalier seul : non seulement le parti soutiendra l’influent gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi Chapwe comme candidat à la présidence de la République mais il présentera aussi une liste séparée aux sept autres scrutins qui précéderont l’élection présidentielle de novembre 2016. Cette décision, nouvelle lézarde dans la majorité présidentielle, est due à des motifs propres à la province du cuivre : le Katanga en effet accepte mal la nouvelle loi sur la décentralisation promulguée le 2 mars dernier par le président Kabila.
Conformément à la constitution de 2005, les 11 provinces actuelles seront remplacées par 26 nouvelles entités et le riche Katanga se verra découpé en quatre : deux provinces riches, le Lualaba (Kolwezi) et le Haut Katanga (Lubumbashi) et deux provinces pauvres, le Tanganyika (Kalemié) et le Haut Lomani (Kamina). Ce découpage est particulièrement impopulaire parmi les «Balubakat », originaires du Nord Katanga. Quoique originaires d’une région pauvre, ils comptaient jusqu’à présent parmi les piliers et les bénéficiaires du régime, puisque le père de l’actuel chef de l’Etat, Laurent Désiré Kabila, natif d’Ankoro au Nord Katanga y avait recruté ses premières troupes. Le découpage risque de fermer aux Balubakat l’accès aux ressources de la province, ce qui pourrait encourager davantage le mouvement sécessionniste « Bakata Katanga » (coupez le Katanga) et stimuler les divers mouvements de rébellion Mai Mai.
Aux inquiétudes suscitées par le découpage s’ajoute la frustration : selon le ministre provincial des Finances, Charles Mwando Simba, le Katanga a envoyé, en 2012, un milliard de dollars à Kinshasa sous forme de taxes prélevées sur le secteur minier. Alors que la constitution prévoit que 40% des sommes envoyées à Kinshasa doivent être rétrocédées, le Katanga n’aurait reçu, en 2012, que 65 millions de dollars, au lieu des 460 millions auxquels il estime avoir droit. « Vache à lait » du relèvement économique, la province du cuivre s’estime injustement traitée par le pouvoir central.
A ce mal être s’ajoute à Kinshasa l’inquiétante affaire des 400 corps retrouvés dans une fosse commune, dans le cimetière Fula Fula de Maluku. Aux habitants du quartier incommodés par les odeurs nauséabondes les autorités répondirent que ces 400 dépouilles anonymes étaient celles d’indigents abandonnés à la morgue de l’hôpital général de la capitale. En l’absence d’informations plus précises, cette procédure expéditive relance d’autres soupçons, d’aucuns se demandant si les dépouilles ne seraient pas celles des victimes des manifestations de janvier contre la loi électorale, dont le bilan officieux s’était élevé à 42 morts…

COLETTE BRAECKMAN
Le Katanga défie le pouvoir de Kabila

Pour des motifs différents, la fronde semble désormais régner au sein de la majorité présidentielle, cet agglomérat de partis qui, jusqu’à présent, soutenaient le président Kabila. La possibilité de voir le chef de l’Etat sortant se présenter pour un troisième mandat après avoir modifié la constitution avait déjà suscité le désaveu du Mouvement social pour le renouveau (MSR) le deuxième parti à l’Assemblée et les critiques d’ autres formations. Cette fois, c’est au Katanga, bastion du régime, que des failles apparaissent : l’Union nationale des fédéralistes congolais (Unafec), qui a organisé un congrès extraordinaire à Lubumbashi, a décidé de présenter son propre candidat à la présidence de la République !
L’Unafec est dirigée par un homme politique influent, connu pour ses opinions fédéralistes, Gabriel Kyungu wa Kumanza qui est également président de l’Assemblée provinciale du Katanga.
Le rassemblement des membres de l’Unafec, initialement prévu pour samedi, avait d’abord été dispersé par des hommes en uniforme et M. Kyungu avait été empêché de quitter sa résidence. Finalement, la réunion s’est tenue dimanche et l’Unafec a décidé de faire cavalier seul : non seulement le parti soutiendra l’influent gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi Chapwe comme candidat à la présidence de la République mais il présentera aussi une liste séparée aux sept autres scrutins qui précéderont l’élection présidentielle de novembre 2016. Cette décision, nouvelle lézarde dans la majorité présidentielle, est due à des motifs propres à la province du cuivre : le Katanga en effet accepte mal la nouvelle loi sur la décentralisation promulguée le 2 mars dernier par le président Kabila.
Conformément à la constitution de 2005, les 11 provinces actuelles seront remplacées par 26 nouvelles entités et le riche Katanga se verra découpé en quatre : deux provinces riches, le Lualaba (Kolwezi) et le Haut Katanga (Lubumbashi) et deux provinces pauvres, le Tanganyika (Kalemié) et le Haut Lomani (Kamina). Ce découpage est particulièrement impopulaire parmi les «Balubakat », originaires du Nord Katanga. Quoique originaires d’une région pauvre, ils comptaient jusqu’à présent parmi les piliers et les bénéficiaires du régime, puisque le père de l’actuel chef de l’Etat, Laurent Désiré Kabila, natif d’Ankoro au Nord Katanga y avait recruté ses premières troupes. Le découpage risque de fermer aux Balubakat l’accès aux ressources de la province, ce qui pourrait encourager davantage le mouvement sécessionniste « Bakata Katanga » (coupez le Katanga) et stimuler les divers mouvements de rébellion Mai Mai.
Aux inquiétudes suscitées par le découpage s’ajoute la frustration : selon le ministre provincial des Finances, Charles Mwando Simba, le Katanga a envoyé, en 2012, un milliard de dollars à Kinshasa sous forme de taxes prélevées sur le secteur minier. Alors que la constitution prévoit que 40% des sommes envoyées à Kinshasa doivent être rétrocédées, le Katanga n’aurait reçu, en 2012, que 65 millions de dollars, au lieu des 460 millions auxquels il estime avoir droit. « Vache à lait » du relèvement économique, la province du cuivre s’estime injustement traitée par le pouvoir central.
A ce mal être s’ajoute à Kinshasa l’inquiétante affaire des 400 corps retrouvés dans une fosse commune, dans le cimetière Fula Fula de Maluku. Aux habitants du quartier incommodés par les odeurs nauséabondes les autorités répondirent que ces 400 dépouilles anonymes étaient celles d’indigents abandonnés à la morgue de l’hôpital général de la capitale. En l’absence d’informations plus précises, cette procédure expéditive relance d’autres soupçons, d’aucuns se demandant si les dépouilles ne seraient pas celles des victimes des manifestations de janvier contre la loi électorale, dont le bilan officieux s’était élevé à 42 morts…

30 mars 2015

Fosfom: dix ans d’une nouvelle forme de coopération médicale

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Ils sont rentrés en Arménie, en Algérie, au Cameroun, au Liban, au Maroc et ailleurs encore et curieusement, ces médecins, brillants spécialistes en leurs domaines respectifs, ont le même sourire. Un sourire qui exprime la foi en la vie, la confiance en soi, l’ouverture aux autres et la tolérance… Le point commun qui unit ces stagiaires, c’est qu’ils sont tous passés par l’ULB, qui leur a organisé des stages dans ses divers hôpitaux et services. Le programme Fosfom (Fonds de soutien à la Formation médicale) a ainsi organisé plus de 800 stages dont ont bénéficié des étudiants en médecine venus du monde entier. Ils ont ainsi complété leur spécialisation, acquis un bagage technologique, scientifique qu’ils ont ramené dans leur pays d’origine. Mais surtout, durant leur séjour en Belgique, ils ont eu l’opportunité de partager des valeurs et de nouer des amitiés qui les accompagneront leur vie entière, comme le plus beau des bagages…
Durant 44 jours de tournage, le cinéaste Yvon Lammens s’est attaché à retrouver ces « anciens » d’un type différent : ils les a filmés à Bruxelles, un peu, et dans leur pays, beaucoup. Doté de beaucoup d’empathie et de chaleur humaine, le réalisateur a montré combien ces jeunes médecins, futurs cadres dans leurs pays respectifs, avaient su ramener l’essentiel, au-delà du bagage scientifique : un esprit de tolérance et d’ouverture, à l’image de Bruxelles, cette ville qu’ils ont appris à connaître, melting pot de 150 nationalités…
A l’occasion des dix ans de Fosfom, cette coopération médicale d’une autre génération, le film d’Yvon Lammens sera présenté ce jeudi à 18 heures à l’Académie royale de Belgique et il illustrera ce nouveau visage de la coopération universitaire médicale…
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30 mars 2015

La genèse du film “l’homme qui répare les femmes”

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L’avant première du film “l’homme qui répare les femmes” vient d’avoir lieu en Belgique: à Bruxelles, Louvain la Neuve, Liège, Ath, un public très ému a salué ce documentaire mais surtout a ovationné le docteur Mukwege qui avait accepté d’assister au lancement d’un film dont il est le personnage principal, mais pas le seul héros. Car le véritable héros de ce documentaire, c’est le peuple congolais: le film montre les débuts de la guerre en 1996, recueille des témoignages jusqu’à présent inédits à propos des massacres, et surtout illustre l’immense courage, la résilience des femmes congolaises: refusant d’être victimes, elles finissent par reconstruire leur vie après que leur corps eut été “réparé. Grâce à elles, le film n’est pas négatif ou misérabiliste: il se veut un gage d’espoir en l’avenir, il donne l’image d’un peuple debout…
Comment ce tournage a-t-il réalisé sur le terrain? Voici quelques épisodes de cette aventure…

Avant de nous retrouver autour d’un projet commun, Thierry Michel et moi avons longtemps suivi des désirs parallèles : faire mieux connaître un homme qui, dans la ligne d’un Floribert Chebeya, représente un véritable héros congolais, montrer que le Docteur Mukwege, loin d’être isolé, est à la fois le produit et l’expression de la résistance d’un peuple face à la guerre et à l’exploitation…Il nous fallut des mois pour nous convaincre d’unir nos efforts et d’autres mois encore pour persuader ceux qui tenaient les cordons de l’aide financière et pour rassurer les autorités congolaises quii nous ont finalement permis de filmer sans entrave aucune, dans un climat de liberté que Thierry Michel avait rarement connu…….Ce long délai nous permit aussi de mieux connaître l’homme qui allait devenir le fil conducteur de notre histoire à quatre mains…Il nous permit aussi de convaincre les autorités congolaises d’accorder enfin à Thierry Michel le visa qui, durant plusieurs années, lui avait été refusé.
Pour ne pas prendre de risques, l’équipe, débarquant à Bukavu en mai 2014, décida cependant de louer une maison au bord du lac. Thierry, avant d’empoigner sa camera, se révéla alors un maître en logistique…A chaque fois qu’il pénétrait dans une boutique, achetant moustiquaire, casserole, détergent, cafetière, Patrick, notre indispensable assistant congolais, murmurait : « il présente une véritable liste de mariage… ». Cette liste s’avéra bien utile lorsque le soir, à la fraîche, alors que moteurs et caméras rechargeaient leurs batteries, que les ordinateurs tournaient et que, juchée sur le toit, la génératrice buvait de grandes lampées de pétrole, l’équipe se retrouvait enfin au calme, avec le sentiment de se sentir chez soi, verre en mains…
Pénétrer avec Thierry Michel dans l’enceinte de Panzi, c’est autre chose qu’y déambuler avec son seul bloc note…. A la seule vue de la camera, les curieux se rapprochent, tout le monde se pousse pour être dans l’image. Mais en même temps, les interdits pleuvent : pas de visages, pas de gros plan, pas de pasteur pratiquant imposition des mains ou harangue charismatique. Rien d’autre qu’une image aseptisée, que des plans où l’on distingue les docteurs Mukwege et Cadière en salles d’opération, penchés sur des silhouettes non identifiables……
En fin d’après midi, l’équipe venue de l’hôpital Saint Pierre, qui a opéré sans désemparer, de 7heures 30 du matin jusque 18 heures, laisse filtrer quelques murmures : « nous allons finir par créer le syndicat des médecins blancs… »Tous sont épuisés, et lorsque Mukwege sort de la salle d’opération, il a les larmes aux yeux : « je ne m’habituerai jamais à opérer une gamine de quatre ans, qui ne pourra jamais enfanter… »
Le lendemain, devant une assemblée de notables, réunis à Kavumu, le docteur raconte qu’il a opéré « avec des larmes dans les yeux »…Pendant la réunion, caméra à l’épaule, Thierry s’affaire. Il fixe les masques burinés des uns, la solennelle hypocrisie des autres, les femmes qui brandissent un calicot proclamant » depuis toujours combattues, parfois battues, jamais abattues, gloire à Dieu… »
Deux jours plus tard, branle bas de combat : pour la première fois, sous la protection des Casques bleus égyptiens, le docteur a accepté de revenir à Lemera, cet hôpital du Sud Kivu où il a passé ses quinze premières années de vie professionnelle. Comme l’ONU n’attend pas, nous avons failli manquer le départ car Jean-Pierre notre chauffeur a oublié de mettre son réveil. Les portables crépitent : « vous êtes à quel niveau ? On arrive, on est déjà là…» Finalement, le convoi se met en route. La piste déroule ses ornières rouges, le docteur rêve tout haut en regardant la Ruzizi qui serpente dans la vallée « les habitants de ces trois pays sont faits pour vivre en paix… »
Fasciné par le paysage grandiose, Thierry se prend pour Cecil B de Mille et il n’hésite pas à demander au docteur de prendre la pose, de présenter son meilleur profil, de réfléchir à voix haute. Amusé, extraordinairement patient, Mukwege accepte les injonctions…
A Lemera, où commença par un massacre la première guerre du Congo, en 1996, le docteur se penche sur un morceau de pelouse plus vert que les autres « c’est ici qu’ont été jetés les corps de mes malades, arrachés à leurs lits, jamais déterrés ni inhumés… »
Quelques jours plus tard, nous voilà enfournés dans une jeep, direction Walungu. Camera, micro, pied, sacoche, lunettes, casquette, Thierry n’en finit pas de récapituler tout ce qui lui est indispensable et qu’il risque d’oublier. Lorsqu’il s’arrête à hauteur du marché, pour quelques menues emplettes qui rempliront le coffre, Patrick s’esclaffe : « le mariage continue, le shopping aussi… »
Cette mise en commun du pain, de l’eau, des fruits crée une bonne ambiance entre notre équipe et les femmes qui nous accompagnent, des dirigeantes de Sarcaf qui nous emmènent à Cangombe.
Nous sommes attendus par des villageoises qui sont rentrées après s’être fait soigner à Panzi. Avec un courage inouï, ces anciennes victimes miment les circonstances de leur viol et leur fuite dans la forêt et elles racontent comment la vie a repris. Par moments, elles semblent danser leur douleur, la transformer en énergie… De telles scènes, Thierry tient à les filmer lui même, camera à l’épaule et tant pis pour les crampes et la fatigue, ces images là seront signées…
Au retour, le fou rire secoue la jeep car Thierry croit avoir retenu une phrase fétiche en swahili, qu’on lui a enseignée au Katanga et il la répète à l’envi… Les femmes se tordent et consentent enfin à traduire « en fait, ce que vous dites, c’est que « les Blancs sont des idiots »… On vous a mené en bateau… »
Lors de notre deuxième séjour, trois mois plus tard, tout a changé : la lumière est plus crue, l’herbe a roussi. Comment ajuster les images et donner un sentiment de continuité ?
Cette fois, nous ne passons guère de temps à Panzi, où il est de plus en plus difficile de filmer. Nous préférons mettre le cap sur les villages de l’intérieur, Mwenga, Kaniola, Kassika, ces lieux passés à l’histoire en raison des atrocités qui s’y déroulèrent. On nous attend, car personne n’est jamais venu filmer jusqu’ici.
A Kaniola, des femmes chantent en descendant dans la modeste crypte où s’affichent les noms de centaines de victimes. Un homme nous raconte, à Mwenga, comment son épouse fut enterrée vive, les plaies couvertes de pili pili. Le curé en soutane blanche nous emmène dans la petite école et nous montre 36 enfants nés du viol, se demandant qui se souciera jamais d’eux…
La camera tourne, on oublie la pluie du soir qui s’annonce. Soudain, diluvienne, l’averse recouvre la piste d’une sorte de boue rouge aussi glissante que du savon de Marseille. La jeep tangue, glisse, s’écarte du précipice et soudain s’enfonce dans un fossé, côté colline.
Au Congo tout s’arrange : alors que nous nous préparons à passer la nuit recroquevillés dans le véhicule, nous apprenons que l’épouse du Mwami nous a préparé un casse croûte, que le tracteur offert par le président Kabila à chaque collectivité va être utilisé pour nous désembourber…
Croire que Thierry et moi allons nous contenter de cette modeste victoire sur les éléments pour regagner Bukavu, c’est mal nous connaître. Notre intention réelle est de visiter un camp où sont rassemblés les rebelles hutus désarmés et nous en avons été empêchés pour d’obscures raisons administratives. Qu’à cela ne tienne, nous appellerons Bukavu, Kinshasa, New York, la terre entière s’il le faut pour décrocher les indispensables autorisations. A l’aube, tout semble débloqué. Mais un officier sud africain de la Monusco demeure bien décidé à nous empêcher de travailler. Nous décidons alors de faire un aller retour à Bukavu, pour une fois encore, frapper à toutes les portes. Finalement on nous permet de visiter le camp pendant une heure, celle où, comme par hasard, tous les occupants du camp assistent à la messe…
L’image, c’est sacré. Malgré l’existence d’archives innombrables, Thierry tient à filmer lui-même une mine. Il veut s’y glisser, lampe vissée sur le front, tient à se mêler aux creuseurs ébahis. Des femmes acceptent de porter notre barda dans la montée et la descente. Au retour, avec Thierry couvert de boue et d’estafilades, nous nous arrêtons dans le petit campement où des belles, sacoches à l’épaule et talons hauts bien plantés dans la boue, s’emploient à convaincre les creuseurs de dépenser leur pécule. Dès l’aube, la bière coule, la musique est tonitruante. Des commerçants discutent sous une bâche, les chèvres bêlent avant de finir en brochettes. « Ambiance à gogo » dit un jeune homme qui assure payer ses études avec ce qu’il réussit à ne pas dépenser.
Nous étions partis pour filmer les drames, la pauvreté, l’aliénation. Nous étions prêts à nous enfoncer dans la boue et la pluie. Et voilà que nous terminons dans le rire, la musique. Au bord de la rivière, les creuseurs tamisent leur récolte, avec huit spectateurs pour deux hommes au travail. Nous partageons la bière et les brochettes de chèvre, taquinons les jolies emperruquées. Même ici, il y a du réseau, et les creuseurs appellent tous azimuts… Nous aussi, nous donnons des nouvelles. « Ca va ? Oui, un peu. Un peu seulement, un peu beaucoup… C’est le Congo … La vie est là. Elle finira par gagner. »

30 mars 2015

Les étapes de la reconstruction des femmes du Kivu

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Avec ses salles d’opération, ses aires de repos, ses longs couloirs où s’alignent les patientes, Panzi est d’abord une institution médicale. Mais avec le temps, ces lieux où le Dr Mukwege vit pratiquement cloîtré, est aussi devenu un grand village.. Vers les profondeurs des jardins, on distingue une cuisine communautaire et un réfectoire, une vaste pelouse où jouent les enfants, une crèche où des jeunes femmes veillent sur des bambins turbulents…
Dans ce quartier périphérique de Bukavu, Panzi et ses annexes forment une sorte de nébuleuse : grâce aux nombreux prix qui ont récompensé son action, le Dr Mukwege a créé la Fondation Panzi, multipliant activités et services destinés aux femmes (non sans susciter quelques jalousies dans le milieu…)
Si Maman Zawadi, la sœur du Docteur, s’occupe des enfants, Thérèse Kulungu, une ex-avocate venue de Kinshasa, dirige une « clinique juridique » où les femmes victimes de violences sexuelles viennent enregistrer leur témoignage, soigneusement archivé. Faut-il dire que cette « banque de données » reprenant les cas de plus de 40.000 femmes représente aussi une nomenclature des divers groupes armés, qui utilisent chacun des méthodes différentes…
Les juristes de la clinique encouragent les femmes à demander réparation et à porter plainte. « Il faut récuser les « arrangements à l’amiable » explique Me Kulungu. « Ils se concluent le plus souvent au détriment de la victime, par exemple lorsque les parents se contentent de recevoir une chèvre ou une poule pour les dédommager du viol de leur fille…Il arrive aussi que les familles décident de marier le violeur et sa proie, éteignant ainsi la plainte… » L’assistance juridique telle qu’elle est conçue à Panzi vise au contraire à aider la victime à faire valoir ses droits, à saisir les tribunaux afin de lutter contre l’impunité.
Après avoir été soignées, restaurées dans leur intégrité physique, les «femmes de Panzi » apprennent aussi à reconstruire leur vie, y compris sur le plan économique.
On leur enseigne non seulement la couture, la vannerie, activités classiques, mais aussi des rudiments de comptabilité afin de pouvoir gérer un budget, tenir un petit commerce. Mukwege s’émerveille toujours de leur savoir faire : « avec un petit crédit, de 100 ou 200 dollars, ces femmes se lancent. Elles achètent et revendent des légumes puis se construisent un petit logement… »
La « Cité de la Joie » animée par la Belgo Congolaise Christine Schuler-De Schryver vice-présidente de la Fondation Panzi, affiche des ambitions plus vastes encore, inscrites en grandes lettres à l’entrée des bâtiments : « transformer la douleur en pouvoir ». Il s’agît de permettre à des femmes qui ont connu les souffrances les plus extrêmes de redevenir non seulement des personnes à part entière mais aussi de se transformer en leaders d’opinion.
A la « Cité de la joie » sont ainsi admises des jeunes filles sélectionnées dans toutes les provinces du Congo pour avoir été victimes de « violences liées au genre », suivant la terminologie aujourd’hui utilisée.
Durant plusieurs mois, les « élues » suivent des cours de culture générale, apprennent à connaître leurs corps, à se défendre. Elles sont capables de prendre la parole en public, d’animer des réunions. « Lorsqu’elles retournent au village, elles sont transformées » assure Christine De Schryver, « elles sont devenues les ferments du changement social »…

30 mars 2015

La génération perdue du Kivu

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Devant le centre de santé de Kavumu, à 30 km au dessus de Bukavu, du côté de l’aéroport et du camp de démobilisés, un homme erre, hébété. Cikuru ne comprend pas ce qui lui arrive et désigne sa petite maison de torchis, devant laquelle des femmes s’affairent. Elles finissent par en sortir une gamine emmitouflée dans une couverture rêche. La petite a les yeux retournés, elle fixe le vide.
Le père réussit à expliquer que le drame s’est joué au milieu de la nuit : « la maman était absente de la maison, la petite dormait dans une pièce séparée…A l’aube, j’ai été réveillé par des pleurs qui venaient du jardin. Je suis allé voir et j’ai trouvé la gamine, qui n’a que 7 ans, recroquevillée derrière un buisson, du sang entre les jambes. Tout s‘est passé au milieu de la nuit : des inconnus ont pénétré dans la maison, ont été chercher la fille, comme s’ils connaissaient les lieux. Ils l’ont violée à plusieurs puis l’ont ramenée dans notre parcelle… »
Le Dr Tina, adjointe du Dr Mukwege, s’approche prudemment du petit corps recroquevillé. Le constat est aussi rapide que désolant : « la petite a été violée avec une brutalité telle que ses organes génitaux sont pratiquement défoncés. La pénétration a tout brisé. Cette fillette demeurera handicapée à vie… »
Quelques heures plus tard, le Dr Mukwege mesure à son tour l’étendue des dégâts : « cette petite est détruite, il n’y a plus qu’un cloaque… » En pleine salle d’opération, il crie presque, au bord des larmes : « où sont les hommes, ceux qui devraient défendre nos filles et nos femmes ? Comment les mobiliser ? »
Une nouvelle tragédie ravage désormais le Sud Kivu, comme si l’horreur était sans limites : alors que les rebelles hutus sont battus en brèche par une offensive de l’armée gouvernementale, que les diverses milices, poursuivies par les FARDC désarment les unes après les autres, la pratique du viol s’est, si l’on peut dire, démocratisée. Des civils, assurés de l’impunité, se livrent désormais à des agressions sexuelles dont la violence semblait naguère le monopole des groupes armés. Des fillettes mineures sont devenues la principale cible : au cours des dix dernières années, 3457 mineurs victimes de viols, -dont huit garçons- ont été traités à l’hôpital de Panzi et ce nombre augmente d’année en année.
Les statistiques de Panzi révèlent que, bien souvent, les enfants violées reconnaissent en leur agresseur le visage familier d’un voisin, d’un parent. Un civil, un père de famille, ou, très souvent, un jeune démobilisé…
Issus des groupes armés qui ont accepté de se rendre, les jeunes démobilisés pullulent désormais. Certains d’entre eux sont d’anciens enfants soldats, ou des gosses nés du viol, eux-mêmes fruits de la violence. Leur vie s’étant passée au sein des groupes armés, la culture de ces gamins, c’est la brutalité, la loi de la force et lors de leur démobilisation, aucun accompagnement psychologique n’a été prévu.
Rendus à la vie civile, ces jeunes hommes tirent leur subsistance des carrés miniers, se sont transformés en motos taxis, (à Goma seulement ils sont plus de 3500…) Devenus creuseurs, ils sont hantés par toutes les superstitions. Les uns espèrent que violer une enfant mineure les immunisera contre le SIDA, les autres croient que cela leur portera chance et leur permettra de découvrir un filon magique, un gisement d’or ou de coltan…D’autres enfin croient que le viol confirmera leur puissance sexuelle…
Ces jeunes sont la génération perdue du Kivu. Ces enfants de l’après guerre en portent toutes les séquelles et les transmettent à de nouvelles générations…

17 mars 2015

Opérations retour et autres formes de compréhension

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La corruption ? Quel vilain mot ! De quoi parlez vous ? Aucun de nos interlocuteurs ne se hasarde à le prononcer. Surtout au téléphone…En revanche chacun reconnaît que quelques vieilles pratiques ont la vie dure et qu’elles prennent des formes nouvelles. La plus connue, c’est l’Opération Retour.
C’est à l’occasion de la guerre à l’Est que la formule a fait florès : tel chef militaire, à Kinshasa, envoyait vers Goma ou Bukavu l’argent destiné à payer les soldes des militaires engagés sur le front. Mais sur les listes figuraient aussi des « fantômes », morts, disparus, inexistants en tous cas. Les sommes non redistribuées aboutissaient dans des comptes privés, finançant la bulle immobilière locale, et une part non négligeable du butin était renvoyée à Kinshasa. Retour à l’expéditeur. Aujourd’hui cependant, les paiements par voie bancaire et surtout l’établissement de fiches biométriques des militaires par la mission européenne EUSEC ont décimé les « fantômes ». Mais les « retours » se pratiquent toujours : « même les bailleurs qui veulent faire aboutir leurs projets savent qu’il faut « convaincre » le fonctionnaire en charge du dossier » nous assure un coopérant, qui précise que « le choix des consultants, très bien payés, se fait aussi moyennant quelques « encouragements »… » »Ce pays est une vache à lait pour tout le monde » poursuit-il « et, puisque le système ne peut ou ne veut se réformer, chacun sait que sur chaque projet, il y a un « coulage » de 15 à 20%… » Le Dr Yasar Argun Irsin, conseiller en passation des marchés auprès du Premier Ministre, accepte cependant d’être cité lorsqu’il explique que « le travail n’est pas facile, mais nous multiplions les audits, nous vérifions les contrats, tentons de faire respecter les règles des marchés publics. C’est lent, mais cela s’améliore… »
Pour sa part, notre coopérant poursuit : «le problème, c’est que les fonctionnaires sont encore sous payés et chacun est obligé de se débrouiller. En outre, il n’y a pas de culture de l’impôt. Les gens ne comprennent pas que les taxes qu’ils paient pourraient servir à construire le pays… » En revanche, les « tracasseries » font partie du quotidien : un « café » pour le policier de faction, un « sucré » (limonade) pour le militaire, une barrière de bois sur les pistes de campagne, un petit billet à l’agent de la circulation qui vous coince indûment…
Un homme d’affaires belge, actif dans le secteur bancaire, nous déclare cependant, la main sur le cœur : « nous, nous refusons de distribuer enveloppes et pots de vin. Tout est clair, vérifiable… Question de principes… » Quelques instants plus tard, il reconnaît cependant que « cette rigueur nous fait rater pas mal d’affaires… Tout le monde passe avant nous, nos dossiers traînent… On peut réussir, mais il y faut de la patience…» Lui cite-t-on, le cas d’un entrepreneur qui proclame haut et fort que lui, il ne corrompt jamais personne que notre interlocuteur éclate de rire : « mais évidemment, il ne dira jamais le contraire…D’ailleurs, le système est infiniment plus subtil que la banale distribution d’enveloppes. Il faut « intéresser » ses interlocuteurs, répondre avec finesse à des questions délicatement avancées comme « et moi là dedans ? » ou, plus brutalement, « de combien est ma part ? »
Dans les milieux d’affaires, les anecdotes abondent, à propos de délégations venues d’Iran, de Corée du Sud ou d’ailleurs et peu au fait des mœurs locales, qui sont reparties sans avoir réussi à rencontrer le moindre responsable, puisque refusant obstinément de « comprendre », autrement dit d’ « encourager » les intermédiaires. C’est pour cela que des investisseurs étrangers, venus de contrées lointaines et désireuses de s’engager dans le domaine minier, recourent volontiers à des intermédiaires belges « eux au moins nous comprennent », assurent les Congolais soulagés, « ils nous ont tout appris ». Installé en Afrique pour y développer une société d’éclairage, un homme d’affaires de dimension moyenne se souvient :«en Belgique aussi je devais lâcher 10% pour obtenir le moindre contrat. On appelait cela un discount… »