13 octobre 2014

A Bayeux, les journalistes débattent des nouveaux défis de la terreur

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Bayeux,

Lorsque le seul message est la terreur, parfois délibérément mise en scène et que les cibles sont les journalistes ou les humanitaires, comment répondre au devoir d’information ?
Les rencontres de Bayeux, où le grand public, parmi lequel de nombreux jeunes en âge scolaire, échange avec des dizaines de journalistes, représentent toujours des moments privilégiés, qui permettent de prendre la température du monde. Mais plus que jamais, de l’Ukraine à la Centrafrique, en passant par la Syrie, le monde a la fièvre et surtout, la couverture des foyers de tension est devenue de plus en plus dangereuse, jusqu’à dissuader les plus audacieux des reporters de suivre des guerres telles que celle menée par l’Etat islamique en Irak et en Syrie. Alors qu’au fil des années se multiplient les stèles dédiées aux journalistes décédés dans l’exercice de leur métier, immortalisés dans le petit cimetière de Bayeux, ce sont les parents de l’Américain James Foley, récemment décapité, qui ont rappelé l’essentiel : « James ne doit pas être mort en vain. Il est mort pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas… »La maman de Camille Depage, une photographe indépendante de 26 ans, assassinée en Centrafrique, ne disait pas autre chose : « si ma fille était là bas, c’est parce qu’elle a toujours voulu donner une réalité aux guerres oubliées… »
Certes, mais des photos, des textes, des films ramenés des zones de conflit et présentés au jury du Prix Bayeux se dégagent aussi deux messages : le premier, résumé par Christophe Deloire, représentant de Reporters sans Frontières, est que « les journalistes sont des témoins à supprimer ». L’autre, plus nouveau et plus inquiétant encore, nous a été souligné par Nicolas Hénin, journaliste au Point et otage en Syrie, c’est que « la terreur elle-même est devenue une arme de guerre… La violence est le message, elle s’exerce délibérément à l’encontre des journalistes étrangers, en sachant qu’elle générera un maximum de publicité. » Et de poursuivre « la violence est devenue un outil de communication, utilisé par des gens qui, à leur manière, sont des professionnels … »
Ces nouveaux visages de la guerre ont hanté les débats du jury : dans ces zones grises, comme le Nord du Mali, l’Irak ou la Syrie, pratiquement interdites aux journalistes occidentaux, comment rendre compte de la réalité ? Comment parler, avec justesse, de ceux qui seuls importent, les civils pris au piège de l’intolérance et de la violence extrémiste ? En relayant des vidéos réalisées localement, par des « militants », en se branchant, sans pouvoir contrôler les contenus, sur les réseaux sociaux ?
Malgré les risques, des photographes, des reporters ont cependant continué à se rendre en Syrie, afin de rendre plus présente la souffrance d’un peuple martyrisé par son gouvernement. C’est ainsi que le photoreporter Laurent Vander Stock a ramené de Syrie des portraits à taille réelle de Syriens assiégés par la guerre au quotidien, d’autant plus interpellants qu’exposés dans la cathédrale de Bayeux, ils semblent sortir de la pierre et trouvent toute leur place à côté des gisants de naguère et des scènes bibliques. Mais la guerre d’aujourd’hui, n’est ce pas aussi la trahison, la « marchandisation » des journalistes devenus monnaie d’échange, source de revenus ?
La pertinence de cette question explique pourquoi c’est le récit très personnel du Britannique Anthony Loyd qui a remporté le prix de la presse écrite : «Je pensais que Hakim était mon ami, et il a tiré sur moi… »
Cependant, enfoncés qu’ils sont dans la guerre et la violence, les journalistes risquent parfois d’aller trop loin dans l’horreur : « on a l’impression que le photographe était assis sur les genoux du bourreau lors de la décapitation » s’est exclamé un membre du jury lorsqu’il s’est agi de décerner le prix de la photo tandis que certaines images de la Centrafrique, dégoulinantes de haine et de cruauté, suscitaient un malaise évident. Ces réserves expliquent pourquoi, in fine, c’est un reportage réalisé au Bahrein, où des manifestantes voilées, issues de la minorité chiite, continuent à défier le pouvoir, qui a remporté les suffrages du jury.
Dans la catégorie reportage TV, où un reportage ambigu consacré à la vie et la mort d’un jeune djihadiste franco-syrien avait retenu l’attention, le même désir de donner priorité aux victimes s’est imposé lorsqu’il s’est agi de couronner un reportage de Arte consacré à la Syrie « la vie, obstinément ». On y voit des fillettes aux yeux trop grands traverser les champs de ruines et assurer crânement : «Nous resterons ici. Si nous devons mourir, ce qui compte, c’est d’affronter la mort aux côtés de notre père et de nos frères… Tous ensemble… »
En ces temps où la violence, qu’il s’agisse des viols publics dans l’Est du Congo ou des décapitations en Syrie, est devenue le message d’intimidation et de terreur, la réponse des journalistes est demeurée la même, obstinée et lucide : malgré la dissuasion, il faut continuer à se rendre sur place, au nom des victimes. Parce que donner la mesure de ces guerres qui prennent aujourd’hui de nouveaux visages, c’est aussi, in fine, contribuer à la paix…

13 octobre 2014

Face à Ebola, la solitude de Médecins sans Frontières

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Ferrare,

« Un mois après la session spéciale de l’Assemblée générale de l’ONU consacrée à l’épidémie Ebola, un mois après la décision de faire intervenir les armées des Etats Unis, de France, de Grande Bretagne, nous, sur le terrain, nous ne voyons toujours rien…. Pas un seul lit supplémentaire, pas de « task force »…Les pays qui se sont engagés veulent déléguer leurs moyens auprès des grandes ONG internationales, mais parmi ces dernières, bien peu sont équipées pour faire face à une telle situation… »
A la Foire internationale de Ferrare, qui a rassemblé 71.000 personnes autour de vastes débats à propos de tous les défis de la planète, la « famille MSF » était omniprésente : de Belgique, de France, d’Espagne, des chefs de mission, des directeurs d’opération avaient rejoint leurs collègues italiens qui avaient organisé une vaste mobilisation dans la ville et invité le public, à titre de soutien, à envoyer des SMS payants et à participer à plusieurs conférences. Mais si les gens arboraient des badges, se pressaient dans les tentes MSF pour recevoir des feuillets d’information et prenaient peu à peu la mesure de la menace, le découragement des responsables était perceptible : « le nombre de personnes contaminées double toutes les trois semaines » souligne Christopher Stokes, directeur de MSF Belgique « et la réponse est trop lente »…
Durant des heures, comme des cartes brûlantes que l’on bat et rebat, les principaux dirigeants de MSF ont réexaminé l’équation : « MSF Italie a déjà eu un mort dans son équipe, de nationalité ougandaise » rappelle Lauris de Filippi, MSF France a du rapatrier une volontaire, sauvée de justesse. Tous assurent que les engagements de volontaires atteignent leurs limites : «sur le terrain, il faut une vigilance de tous les instants » explique Christopher Stokes «on ne peut pas s’habiller seul, revêtir sans contrôle les équipements de protection : l’opération prend une demi heure et elle se déroule, impérativement, sous le regard d’une personne responsable qui suit chaque étape et repère la moindre défaillance… C’est tellement lourd qu’un volontaire ne peut pas rester plus d’un mois d’affilée sur le terrain… »
« La moindre gaffe peut avoir d’incalculables conséquences » souligne un autre responsable : « il est formellement interdit de se toucher, d’avoir le moindre contact physique avec qui que ce soit, de partager le moindre aliment, le moindre couvert. Le mois dernier, dans un groupe, quelqu’un avait ouvert un paquet de chocolats et l’avait partagé. C’était suffisant pour que tout le monde soit mis en quarantaine. Or une quarantaine, c’est 21 jours d’isolement, 21 jours sans travailler, ce qui paralyse d’autant les équipes… »
Face au fléau, les équipes MSF imposent des règles d’hygiène simples, mais radicales : isoler les patients, confiner les personnes à risque, distribuer maison par maison des kits d’hygiène et de nettoyage, désinfecter, avec du chlore, de l’eau de Javel… A Monrovia, les volontaires vont de rue en rue pour repérer les malades et, le cas échéant, découvrir des cadavres. Mais à mesure que les populations locales se rendent compte des risques, d’autres problèmes se posent : « il n’y a pas assez d’ambulances et celles qui existent ne sont pas toujours sécurisées. Lorsque les gens font appel à un taxi pour être conduits à l’hôpital, le chauffeur, de plus en plus fréquemment, refuse la course, de nombreux conducteurs ayant déjà été contaminés… En outre, des bateaux chargés de produits d’hygiène, désespérément attendus à Monrovia ou Freetown, refusent désormais de s’arrêter dans les ports maudits et poursuivent leur route… »
Un autre problème est la gestion des cadavres : la population a enfin été dissuadée de toucher les défunts, de procéder aux rites de deuil et d’ensevelissement. Mais que faire des corps contaminés, véritables bombes bactériologiques ?
« A Monrovia, nous avons creusé des fosses communes » raconte un responsable, mais l’eau se trouve à quelques centimètres du sol et elle risque de submerger les dépouilles puis de se répandre…D’où l’idée de construire au plus vite un crematorium afin de brûler les corps. Mais au Liberia, seule la communauté indienne pratique la crémation… »
« Est vraiment à nous de gérer des problèmes de ce type, d’autres ONG ne pourraient elles s’en charger ? » se demandent les responsables des MSF, étourdis par tant de solitude.
« Que fait l’Europe ? « s’interroge Sergio, un volontaire italien « faudra-t-il prendre d’assaut le Parlement européen pour que les élus comprennent l’urgence du problème ainsi que l’importance d’une réponse coordonnée ? » Découragé, il soupire « Internet, Facebook, Twitter, la presse…Il y a neuf mois que tout le monde est au courant et la réponse est toujours trop lente… »
Jean-Hervé Bradol est un «ancien » de MSF France. Du Rwanda à la Syrie, cet homme de terrain croyait avoir tout vu et cependant il s’effare encore : « Avec l’Etat islamique qui pratique la terreur systématique, on en revient à une sorte de Moyen Age, celui des bandes armées dévastatrices et fanatiques. Et avec Ebola, une épidémie qui ne peut se comparer à aucun autre fléau, ce sont des peurs très anciennes qui se réveillent, on songe à la peste noire, à la grippe espagnole qui jadis décimèrent des villes entières… 2014 est vraiment une « année horrible », qui fera date dans l’histoire de notre organisation…»

13 octobre 2014

L’Afrique face à la Cour pénale internationale

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Une première : le président du Kenya comparaît devant la Cour pénale internationale

Equipes de télévision, groupes de partisans entonnant des chants patriotiques et arborant des foulards aux couleurs nationales : l’arrivée du président kenyan Uhuru Kenyatta à la Cour pénale internationale de La Haye a frappé les esprits. C’est la première fois en effet qu’un chef d’Etat en exercice comparaît devant la Cour, à titre personnel certes, mais entouré d’un cérémonial présidentiel spectaculaire.
Devant la Cour, M. Kenyatta s’est contenté de plaider son innocence, répétant qu’il avait sa conscience avec lui et l’audience a ensuite été ajournée. Les faits qui lui sont reprochés remontent aux élections présidentielles de 2007 : M. Kenyatta, qui appartient à la puissante ethnie des Kikuyus, était à l’époque un allié proche du président Mwai Kikaki dont le rival était Raila Odinga, appartenant au groupe ethnique des Luos. Alors que les deux candidats s’accusaient réciproquement de fraudes, la contestation électorale se transforma en affrontements ethniques, les pires depuis l’indépendance : durant plusieurs semaines, des civils furent arrachés de leur maison et traînés dans les rues, brûlés vifs ou attaqués à la machette. Ces violences interethniques ternirent considérablement l’image d’un pays souvent cité en exemple et elles se soldèrent par 1200 morts et 600.000 déplacés.
A l’époque, deux hommes, qui se partagent aujourd’hui les postes de président et vice-président, furent accusés d’avoir incité au meurtre les milices rivales. M. Kenyatta est mis en cause pour avoir soutenu la secte Kikuyu des Mungiki. Cette dernière, opérant dans la vallée du Rift, se vengea des exactions dont avaient été victimes les Kikuyus auxquels les autres groupes reprochent d’avoir, depuis l’indépendance, monopolisé le pouvoir et accaparé la terre. Quant à M. William Rufo, aujourd’hui vice président, il soutenait à l’époque M. Odinga et il avait lancé dans la bataille le groupe ethnique des Kalenjin, allié aux Luos. Lui aussi est accusé par la Cour pénale internationale d’avoir mis sur pied des milices décidées à attaquer les Kikuyus.
Alors que la justice internationale traite de faits commis en 2007, les politiciens kenyans ont, depuis lors, trouvé un terrain d’entente : grâce à la médiation de Kofi Anan, l’ancien secrétaire général de l’ONU, un accord de partage du pouvoir a été signé en avril 2008 entre MM. Kibaki et Odinga et, après les élections de cette année, remportées par M. Kenyatta, le même principe de partage du pouvoir a prévalu et son ancien rival William Rufo est devenu vice président.
Désireuse de faire un exemple et de démontrer qu’aucun chef d’Etat, fût il en exercice, n’est au dessus de la justice internationale, la CPI s’est montrée indifférente à cet « arrangement à la mode kényane » et elle entend poursuivre autant M. Kenyatta que son vice président Rufo. Mais ce faisant, elle s’est attiré la contre offensive du président kényan qui a dénoncé des mobiles politiques et des procès qui ne viseraient que des Africains.
Même si c’est une Gambienne, Fatou Bensouda, qui a succédé à l’Argentin Moreno Ocampo au poste de procureur de la CPI, l’Union africaine relaie la défense kenyane, dénonçant une justice internationale biaisée au détriment du continent noir. Les arguments ne manquent pas : non seulement les enquêtes menées au Kenya ont été entachées d’irrégularités mais surtout, alors que la CPI a été saisie de crimes contre l’humanité commis dans 139 pays, elle n’a émis jusqu’à présent que 30 mandats d’arrêt, tous dirigés contre des Africains. La comparution de M. Kenyatta à La Haye est lourde de dangers : elle pourrait attiser les passions sur le terrain et nuire à la crédibilité d’une institution dont la création avait été largement saluée en Afrique. A l’époque, le Kenya lui-même avait ratifié avec enthousiasme le traité de Rome en espérant qu’il mette fin à l’impunité de nombreux dictateurs africains. Mais aujourd’hui, Nairobi dénonce «la justice des Blancs « et la presse rappelle le procès infamant que le colonisateur britannique avait infligé, en 1952, au « fondateur de la nation » Jomo Kenyatta, père du prévenu et président actuel…

2 octobre 2014

De mémoire de papillon, ou la tragédie de Lumumba questionnée par les jeunes générations

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Quand Lumumba quitte les livres d’histoire pour s’inviter chez Claude Volter

Patrice Lumumba est enfin sorti des livres d’histoire, des pamphlets politiques, de la chronique judiciaire. Après une « relégation mémorielle » de plus d’un semi siècle, ce personnage de tragédie occupe enfin la place qui lui revient : celle d’un héros… Trahi, méconnu, sali, récupéré par les faussaires et les Judas, le voilà qui revient, dans les bagages d’une nouvelle génération, qui pose, encore et toujours les mêmes questions aux aînés : où étiez vous, que saviez vous, qu’avez-vous fait ?
De manière très littéraire, l’écrivain Laurent Demoulin transforme Lumumba en nouvel Ulysse et mêle la légende grecque aux réminiscences de l’histoire (1). Mais surtout, sur la scène de la Compagnie Claude Volter, Michel de Warzée (2) a entrepris un étrange périple, en compagnie de deux auteurs plus jeunes, Philippe Beheydt et Stephanie Mangez. A quatre mains, ces derniers ont mis en scène le choc des générations, apprivoisé les souvenirs très personnels du directeur du théâtre Claude Volter dont le père, le juge Lemaire de Warzée d’Hermalle, est celui là même qui, à Léopoldville, condamna Patrice Lumumba à six mois de prison. Une sentence que le futur Premier Ministre n’accomplit jamais car, les mains encore marquées par les fers, il fut libéré avant le terme prévu pour pouvoir assister à la Table ronde de 1960. Durant des décennies, le souvenir de ce procès a pesé sur la famille et souvent est revenue la question lancinante : mais qui était donc Lumumba, quelle fut l’exacte responsabilité des Belges ? Cette masse pesante du passé non dit et non résolu, il fallait que deux jeunes auteurs y portent le scalpel, pour la délivrer du fantôme qui, comme le disait naguère le cinéaste Raoul Peck, hante toujours les rues de Bruxelles (où aucune place ne porte encore le nom du proscrit…) Délivrés des non dits et des complexes du passé, les deux auteurs tissent une double trame, aussi vraie à l’avers qu’au revers. La première, à la fois familière et bouleversante, est celle de Raymond, un ancien militaire qui, sans doute, participa à la mise à mort de Lumumba, un soir de janvier au Katanga. Que s’est il donc passé, cette nuit où le Congo bascula ? On ne le saura pas plus aujourd’hui qu’hier, car la mémoire de Raymond, fort opportunément, est défaillante (autant que celle des derniers protagonistes qui comparaîront bientôt devant un tribunal bruxellois et s’abriteront, eux aussi, derrière les brouillards d’Alzheimer…)
Mais l’essentiel est ailleurs : ce qu’il faut retenir c’est que Raymond, comme tant d’autres, a laissé au Congo une partie de son âme, qu’il n’a rien compris à la lutte, aux aspirations du peuple congolais, qu’il assure avoir obéi aux ordres (de qui ? dans quel but ?)… Il s’est inscrit dans une histoire qu’ il ne maîtrisait pas, il a tenu son rôle sans savoir qui écrivait la partie et il mourra à la fois innocent et coupable, hanté et amnésique, traqué par une jeune femme qui le mitraille de questions et ne craint pas d’humilier le vieux soldat…
Miracle de la mise en scène, à la fois extrêmement simple et évocatrice, deux Africains évoluent dans l’ombre de Raymond. Ils rodent aux confins de la scène, surgissent de la nuit, jaillissent des coulisses et s’imposent au premier plan des cauchemars. Il sont là, omniprésents, Lumumba et son geôlier, un militaire dégingandé, que le détenu s’obstine à appeler mon frère, qu’avec sa parole de prophète, de tribun, il réussit à déstabiliser. Si les défaillances de Raymond émeuvent, Diouc Koma, très convaincant dans le personnage de Lumumba, suscite des réactions contrastées : dans la salle, des Belges d’un certain âge se contiennent, comme si les haines d’hier n’étaient pas apaisées, d’autres sont gagnés par l’émotion, et ne peuvent s’empêcher de se demander si les Belges, dans leur aveuglement, n’auraient pas sacrifié un autre Mandela…
Adossé à de solides recherches bibliographiques, nourri par les souvenirs et les fantômes issus d’histoires familiales, ce spectacle laisse aussi la part belle à l’imaginaire. Il permet à chacun de se réapproprier Patrice Lumumba, de revisiter et de reconstruire un drame qui oscille entre une histoire belge et une tragédie de portée universelle…

(1)Laurent Demoulin, Ulysse Lumumba, éditions Le Cormier
(2) Théâtre Claude Volter, de mémoire de papillon, jusqu’au 25 octobre à Bruxelles, une pièce de Philippe Beheydt et Stephanie Mangez, sur une idée de Michel de Warzée

2 octobre 2014

Une lettre ouverte à propos des “minerais de sang”

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Lettre Ouverte
à l’attention des gouvernements, entreprises, organisations non-gouvernementales et autres
acteurs qui travaillent sur la thématique des «minerais de sang»,

Au début de cette année, deux géants industriels internationaux, Intel et Apple, ont publié
des politiques de responsabilité sociale détaillées concernant les minerais en provenance
de l’est de la République Démocratique du Congo (RDC). Ces décisions font suite à une
recrudescence inédite de règlements, projets de loi et initiatives ayant pour objectif
d’« assainir » le secteur minier de l’est de la RDC. Toutes ces initiatives ont été accueillies
par un concert de louanges presque unanime.
L’initiative qui a probablement été la plus médiatisée est la législation américaine connue
sous le nom de « section 1502 de l’acte Dodd-Frank Act ». Elle exige des entreprises cotées
en bourse aux Etats-Unis et qui s’approvisionnent en minerais à l’est de la RDC (ou dans les
pays voisins) qu’elles détaillent leurs chaînes d’approvisionnement à la « commission des
titres et de la bourse » (Securities and Exchange Commission-SEC). Le Canada a presque
terminé la mise en place d’une législation similaire et beaucoup d’autres pays se penchent
sérieusement sur cette thématique ; l’Union Européenne a introduit un système de
régulation volontaire autour des « minerais de conflit » et les Nations Unies et l’Organisation
pour la coopération économique et le développement (OCDE) ont élaboré des directives
sur l’utilisation des ressources naturelles issues de zones à haut risque (telles l’est de la
RDC).
Ces initiatives visent en premier lieu les mines artisanales (ou « informelles ») de l’est de la
RDC. Elles sont fondées sur l’idée des « minerais de sang », une analyse largement
répandue au niveau international selon laquelle une série de minerais (en premier lieu la
cassitérite, le tantale, le tungstène et l’or) extraits de façon artisanale auraient aidé les
protagonistes des conflits en RDC à financer leurs interventions pendant les vingt dernières
années.
La situation
Bien que la campagne contre les « minerais de sang» ait réussi à influencer les politiques,
elle n’en résulte pas moins d’une mécompréhension fondamentale des relations entre les
minerais et les conflits à l’est de la RDC. Les minerais aident à perpétuer les conflits mais ils
n’en sont pas la cause. Parmi les bases structurelles des conflits dans la région, il y a d’une
part les luttes de pouvoir et d’influence, au niveau national et régional, et d’autre part des
tensions relatives à l’accès à la terre, la citoyenneté, et l’identité des différents groupes qui
peuplent la région. La possibilité d’exploiter et de tirer profit des minerais est souvent un
moyen de financement pour des opérations armées, afin de mener ces luttes, et non une fin
en soi. Ainsi, des analyses internes des Nations Unies montrent que seulement 8% des
conflits en RDC sont liés aux minerais, et soulignent que les motivations varient grandement
au sein du large éventail des différents groupes armés.
Par ailleurs, les groupes armés ne dépendent pas des minerais pour survivre. L’est de la
RDC est une économie militarisée à 100%, dans laquelle les minerais sont seulement une
ressource parmi d’autres que les groupes armés, et l’armée congolaise (FARDC), utilisent
comme sources de financement. Ainsi, le M23, jusqu’à récemment le groupe armé nonétatique
le plus puissant en RDC, n’a jamais cherché à contrôler directement les activités
minières.

De plus, peu d’acteurs locaux ont participé aux discussions internationales, avec comme
conséquence directe que les réalités du terrain n’ont pas assez été prises en compte. Mettre
en place les systèmes et procédures requis pour auditer des milliers de mines artisanales
situées dans des endroits isolés et difficiles d’accéder dans un territoire couvrant environ
deux fois la superficie de la France serait un défi pour n’importe quel gouvernement. Dans
l’est de la RDC, où les infrastructures et les capacités de l’Etat sont limitées voire parfois
non-existantes, l’énormité de la tâche peut difficilement être surestimée. Puis, en
demandant que les compagnies prouvent l’origine des minerais extraits à l’Est du Congo et
dans les pays environnants avant qu’un système permettant de fournir de telles preuves ait
été mis en place, le mouvement contre les « minerais de sang » et la législation qui en a
résulté (dont la section 1502 de l’acte Dodd-Frank) ont fait fuir des acheteurs internationaux
dont beaucoup préfèrent aujourd’hui s’approvisionner autre part.
Le résultat
Le mouvement contre les « minerais de sang » n’a pas encore mené à des changements
significatifs sur le terrain ; il a au contraire eu un certain nombre de conséquences nonintentionnelles
et dommageables. Presque quatre ans après l’adoption de l’acte Dodd-
Frank, seule une petite fraction des centaines de sites miniers à l’est de la RDC ont été
atteints par les efforts de traçabilité et de certification. La majorité des sites reste dans
l’ombre, contrainte à l’illégalité, voire au déclin puisque certains acheteurs internationaux
ont décidé de se conformer à la nouvelle législation en se retirant du Congo.
De très nombreux mineurs se sont par conséquent retrouvés à la limite de la légalité,
alimentant le trafic de minerais et favorisant ainsi un retour des groupes armés qui profitent
des failles de la régulation internationale. D’autres mineurs ont simplement perdu leur
travail ; et dans les zones où l’exploitation artisanale a cessé, l’économie locale a durement
souffert. L’exploitation artisanale fait vivre, selon les estimations, entre huit et dix millions de
personnes à travers le pays. Certains des anciens mineurs sont ainsi retournés à l’agriculture
de subsistance, mais le niveau d’insécurité dans l’est du pays les laisse dans une immense
pauvreté et dans la peur permanente d’être déplacés et de manquer leurs précieuses
récoltes agricoles. D’autres mineurs ont fini par rejoindre les milices, par nécessité d’obtenir
de l’argent rapidement et en l’absence d’autres opportunités ; un comble au vu des
intentions originales du mouvement contre les « minerais de sang ».
A côté de l’impact sur les communautés de mineurs et sur l’économie locale, la campagne
contre les « minerais de sang » et l’acte Dodd-Frank n’ont pas vraiment mené à la
destruction des groupes armés, ils les ont plutôt amenés à changer de secteur d’activité.
Certains groupes armés se sont ainsi tournés vers le trafic de charbon, de marijuana, d’huile
de palme, de savon, ou d’autres produits de consommation. Les groupes armés qui restent
dans le secteur minier ont contourné le problème de la certification en taxant les minerais
plus en aval que sur le site d’exploitation même ; les barrages routiers qu’ils ont mis en
place peuvent rapporter des millions de dollars par an. D’autres ont trouvé plus simple de
garder le contrôle sur le site de production par l’intermédiaire de membres de leur famille
ou d’associés civils faisant meilleure figure.
En outre, la mise en place du processus de certification est truffée de problèmes qui restent
irrésolus. Quelques sites miniers ont eu la chance d’être atteints par les équipes
d’évaluation conjointes chargées de se prononcer sur leur statut « sans conflit » (ou « vert »),
mais ces équipes n’ont pas été capables de maintenir la fréquence d’une visite de validation
tous les trois mois comme la loi le prévoit. Le processus est également ralenti par les
plusieurs mois que le ministère congolais des mines prend pour vérifier et approuver

l’évaluation au niveau national. Étant donnée la vitesse à laquelle la situation évolue dans ce
type d’environnement volatile, ces évaluations irrégulières et ces longs délais soulèvent des
questions sérieuses quant à la précision de la certification, et plus généralement quant à la
crédibilité du système tout entier.
Plus inquiétant encore : afin de déterminer le statut « vert » des minerais qu’ils achètent, les
entreprises multinationales comme Apple et Intel auditent uniquement les fonderies ; elles
ne se rendent pas dans les mines elles-mêmes. Les fonderies se trouvent hors de RDC, et
les audits ne sont pas nécessairement toujours conduits par des tierces parties, ce qui
amène encore à se questionner sur le fait que ce mécanisme de certification reflète bien les
réalités du processus de production.
Le site le plus avancé en termes de production de minerais « sans conflits » ou « propre » à
destination du marché international est Kalimbi, une zone d’extraction d’étain où des
financements étrangers ont permis la mise en place d’un mécanisme d’ensachage et
d’étiquetage dénommé iTSCi. Le mécanisme est géré par les industriels eux-mêmes.
Pourtant, même là-bas, malgré l’établissement d’un « circuit fermé » depuis la mine jusqu’à
l’exportation, la mine subit toujours l’influence sporadique des acteurs armés ; et ce sont les
mineurs qui paient indirectement les coûts additionnels générés par le mécanisme de
traçabilité. De nouveau, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la crédibilité du système,
ainsi que sur la pertinence de l’étendre, comme cela est déjà en cours, à d’autres sites
miniers géographiquement plus reculés. La tendance à la monopolisation de ces initiatives
de chaînes d’approvisionnement « sans conflit » (telles que l’iTSCi) est un autre problème
qui vient s’ajouter aux différentes lenteurs. Cette monopolisation est, à nouveaux,
économiquement défavorable aux populations locales car elle les exclut et les isole d’un
accès légal aux marchés internationaux.
L’alternative
Bien qu’il existe un large consensus autour de la nécessité d’assainir le secteur minier de
l’Est du Congo, le modèle actuel de la communauté internationale pour atteindre cet
objectif fait l’objet de nombreux désaccords. Les efforts pour améliorer la transparence des
chaînes d’approvisionnement en minerais de RDC doivent se poursuivre mais une approche
à la fois plus fine et plus holistique, qui prenne en compte les réalités du secteur minier de
l’Est du Congo et la complexité de ce conflit, est nécessaire. Pour cela, nous avançons cinq
recommandations :
1. Améliorer la concertation avec le gouvernement et les communautés : le
gouvernement congolais ainsi que la société civile n’ont pas été suffisamment consultés
sur la section 1502 de l’acte Dodd-Frank avant son adoption et beaucoup n’étaient pas
au courant de ses implications. Nombre d’entre eux ont été mis devant le fait accompli.
Les seuls acteurs qui ont été consultés étaient des partisans de l’acte Dodd-Frank, ce qui
a généré des tensions supplémentaires au niveau local où de nombreuses voix
divergentes existent. Les voix congolaises doivent être plus et mieux écoutées, et les
contextes et structures de pouvoir à l’échelle locale doivent être mieux pris en compte.
Cette meilleure compréhension permettrait en outre une meilleure harmonisation avec
les initiatives nationales et régionales existantes, telles que l’initiative régionale contre
l’exploitation illégale des ressources naturelles de la Conférence Internationale sur la
Région des Grands Lacs (CIRGL).
2. Travailler à une réforme de fond: le processus d’audit doit être conçu pour
améliorer les pratiques du secteur minier plutôt que pour simplement fournir une
solution de façade. L’idée courante selon laquelle un processus de contrôle et de

validation statique assure un commerce de minerais « sans conflit » n’est pas appropriée
dans le contexte sécuritaire instable de l’est de la RDC. Les mines et les fonderies
doivent être régulièrement inspectées et le laps de temps entre l’inspection et la
certification doit être minimisé. Quand l’inspection et la certification ne peuvent pas se
dérouler comme prévus, des dérogations ou d’autres alternatives ne doivent pas être
exclues.
3. Mettre en place des incitations à de meilleures pratiques: le cadre juridique
doit être accompagné par des projets concrets de terrain réalistes, qui visent vraiment à
la mise en place des dispositions légales. Si ce n’est pas possible, ce qui est évidemment
toujours le cas aujourd’hui près de quatre ans après l’adoption de l’acte Dodd-Frank, des
phases de transition doivent être ménagées et les standards doivent être revus. De
même, et si possible ou souhaitable, les anciens acteurs du conflit devraient être incités à
se joindre aux programmes, ce qui permettrait d’éviter la subversion ou l’infiltration du
système « propre » en incluant les acteurs mentionnés au lieu de les exclure.
4. Promouvoir une compétition équitable: la règlementation doit être basée sur une
compétition équitable qui permettra non seulement aux entreprises internationales, mais
aussi aux producteurs congolais d’influencer (voire d’augmenter) les prix au niveau local.
Ceci permettra aux coopératives minières de garantir un salaire minimum décent à leurs
membres.
5. Élargir l’objectif: les causes profondes du conflit telles que l’accès à la terre, l’identité,
ou les luttes politiques dans le contexte d’une économie militarisée, doivent être prises
en considération. C’est de cette façon, plutôt qu’en mettant l’accent uniquement sur les
minerais, que la violence des conflits pourra être réduite. En outre, les efforts visant à
éradiquer les « minerais de sang » ne devraient pas négliger le fait que l’exploitation
minière artisanale est un moyen de subsistance essentiel pour des milliers de personnes
à l’est de la RDC. Le secteur minier représente au moins autant, si pas plus, une
opportunité pour sortir la région de la pauvreté qu’un facteur contribuant à la violence.
Des mesures qui n’hésitent pas à soutenir l’industrie, à l’exemple de celles contenues
dans le projet de loi de 2009 « US Conflict Minerals Act », sont nécessaires pour tirer
plein profit du potentiel économique de l’exploitation minière artisanale. Enfin, d’autres
défis importants tels que l’accès au crédit, les connaissances techniques, les conditions
de travail dangereuses, et la dégradation de l’environnement ne doivent pas être ignorés
par les multinationales si elles cherchent vraiment à améliorer leurs pratiques
commerciales et à améliorer la transparence de leurs chaînes d’approvisionnement.
Des progrès ont été réalisés dans la production de produits plus éthiques pour les
consommateurs, mais les intervenants n’ont pas encore réussi à améliorer la vie des
populations congolaises, ni à répondre à l’impact négatif des initiatives contre les « minerais
de sang ». Si les politiques de lutte contre les « minerais de sang » veulent réellement
aboutir à un changement positif sur le terrain, les lois adoptées par les gouvernements
nationaux, et les mesures telles que celles décrites par Apple ou Intel, doivent être fondées
sur une approche plus globale et mieux adaptée aux réalités locales. Sans cela, la capacité
des initiatives contre les « minerais de sang » à améliorer la vie quotidienne des congolais et
de leurs voisins continuera à être sérieusement limitée. Pire encore, ces initiatives risquent
d’alimenter les conflits auxquels elles souhaitent mettre fin.
Lettre signée par 70 chercheurs et coordonnée par Christophe Vogel

2 octobre 2014

Dans la ruche des creuseurs: enfin une mine propre au Sud Kivu

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Lemera,
Même si pour un gaillard qui tamise le sable, casse la pierre ou coltine des sacs bien fermés, il y en a dix qui regardent, appuyés sur leur pelle, la mine de Rubanga, près de Lemera, ressemble à une ruche. Creusée dans la falaise ocre, une grande excavation est soutenue par des piliers de bois. Si à l’entrée, un homme peut se glisser, plus ou moins accroupi, à quelques mètres de là, lampe frontale bien accrochée et piolet brandi, il faut ramper et frapper sur les parois humides, pour en détacher des blocs où luiront, peut-être, des fragments de cassitérite. Désireux de vivre au plus près l’effort des mineurs, Thierry Michel suit l’équipe jusque dans les entrailles de la colline, caméra à l’épaule. Mais la pénombre aidant, il ne ramènera que quelques images floues, moins convaincantes que les scènes qui se déroulent à l’extérieur. Car à l’entrée de la mine, il y a moins de désordre qu’on ne le croirait au premier abord : ici, les creuseurs se sont constitués en une coopérative, dotée d’un comité de gestion. C’est à un petit homme mal fagoté, très présent sur les lieux, que le chef coutumier de Lemera a confié, en exclusivité, l’exploitation de ce pan de colline et c’est avec ce dernier que le « comité » a négocié les droits d’exploitation.
Les mines autour de Lemera, au contraire des sites plus lointains et plus difficiles à contrôler, sont des mines « propres ». Autrement dit, le comité des mineurs s’est engagé à ne vendre la production qu’à un seul comptoir, installé à Lemera et qui a pignon sur rue à Bukavu, Metachem, appartenant au sieur Mudekereza. Ce dernier s’est engagé à faire certifier sa « récolte » de minerais, ce qui explique la présence sur les lieux d’un grand type un peu mieux vêtu que les autres, chaussé de bottes rouges qui tranchent sur les godasses trouées de ceux qui s’enfoncent dans le boyau de la mine. Même s’il ne se fatigue pas beaucoup, cet homme, un employé de l’ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives, devenue un organisme gouvernemental) joue un rôle essentiel : il supervise la certification des sacs de cassitérite et il autorise la pose d’un fil de plastique blanc, prolongée par une étiquette portant la mention d’origine du minerai et le nom de son propriétaire, Mudekereza en l’occurrence. Cette certification devrait, en principe, permettre au minerai produit à Lemera d’échapper aux mesures internationales de boycott et, depuis les comptoirs sis à Bukavu, de pouvoir être exportés en toute légalité.
La coopérative, elle, perçoit 0,3% sur le montant du prix d’achat, afin de pouvoir organiser les mineurs, les répertorier, les doter d’une carte leur autorisant l’accès à la mine. Quant à l’agent de l’ITIE,il ne veille pas seulement à la certification des minerais : il s’assure aussi du fait qu’aucun mineur d’âge ne travaille sur la mine, que les militaires en sont absents également, que les femmes –qui coltinent sur leur tête d’énormes sacs plus lourds qu’elles- sont correctement traitées.
Cependant, Claude qui nous guide dans cette oasis de légalité, ne peut s’empêcher de sourire et de murmurer que le contrôleur aux bottes rouges n’est pas là tout le temps, que la nuit aussi, discrètement, on charge des sacs qui, au lieu des comptoirs de Bukavu seront dirigés vers le Burundi, quelquefois dans des camions censés transporter des ordures mais… qui sont dotés d’un double fond.
A quelques kilomètres de Lemera, à Musholo, c’est au bord d’une rivière que se sont installés les creuseurs. Détournant les eaux claires, ils ont installé de petits bassins de tamisage, rincent et trient inlassablement les tas de cailloux arrachés à la montagne. C’est l’artisanat de l’infiniment petit. Ici, tout le monde travaille, gagne quelque chose et « fait sa vie ». En principe, le creuseur peut vendre 6 dollars le kilo le premier tas de pierres qu’il a plus ou moins réussi à tamiser. Mais une femme, déjà âgée, écrème le marché et propose 7 dollars aux hommes immobilisés derrière leur bassin. Lorsque le marché est conclu, elle se met en marche vers la route qui surplombe la carrière, lestée de plusieurs kilos qu’au sommet elle revendra à des motards avec une légère plus value.
Dans une clairière voisine, d’autres femmes vendent dès le matin de la bière et des « sucrés ». Il est dix heures et les brochettes étant déjà épuisées, on égorge une chèvre qui sera découpée avant d’avoir eu le temps de refroidir. Les plus aisés mangent sous un auvent de branchages, les autres sont accroupis autour des brasiers. « Etre creuseur, c’est dur et parfois dangereux » nous explique un homme couvert de boue rouge, « il faut manger beaucoup pour avoir la force ». Il est jeune encore, et vigoureux. Pourquoi ne se reconvertit-il pas dans l’agriculture, alors que, sur cette terre rouge, fréquemment arrosée, tout pousse sans engrais ? Il éclate de rire, se moque de la question : « en travaillant dans les mines, on gagne plus vite, on peut facilement se faire cent dollars par mois… Si on a la chance… Car si on ne trouve pas le bon filon, il faut savoir attendre, et creuser l’estomac vide. » Autour de lui, les femmes rient aux éclats, remplissent à ras bord des assiettes de haricots rouges, les brochettes grésillent, la bière circule. « Ambiance à gogo » conclut l’homme, « c’est aussi pour cela que je travaille ici… » Paul Bagenda, aussi dépenaillé que les autres, tient cependant à nous livrer sa vérité, un peu différente : relevant sa casquette, il nous explique, dans un français impeccable, qu’il compte bien terminer cette année sa licence d’anglais à l’université de Bukavu. « Si je travaille ici, c’est pour pouvoir, en trois mois, gagner l’argent nécessaire à mon inscription… » Et il précise que lui, il ne consomme ni la bière, ni les brochettes, ni les femmes : « je vis chez mes parents, à Lemera, et ce que je gagne, je le dépose sur mon compte en banque via mon téléphone portable. Lorsque je vais à Bukavu, je puise l’argent dont j’ai besoin, mais pas plus. Je ne serai pas creuseur durant toute ma vie… »

1 octobre 2014

Kota Koli: un mouroir pour les démobilisés

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Voici près d’un an, en novembre dernier, la défaite militaire du M23, un mouvement rebelle opérant au Nord Kivu, marquait un tournant politique important : non seulement le gouvernement congolais rétablissait son autorité sur l’Est du pays, mais surtout, des milliers d’hommes, se réclamant de plusieurs groupes armés, acceptaient de rendre leurs fusils et d’être transférés dans des centres de démobilisation. Le souhait de la plupart d’entre eux était de trouver place au sein de l’armée congolaise ou, à défaut, d’être aidés à se réintégrer dans la société. Cette reddition progressive des groupes armés ouvrait, après deux décennies de violences, la perspective d’une véritable pacification du pays.
Aujourd’hui, non seulement le programme dit DDR (désarmement, démobilisation, réinsertion) est l’arrêt, mais à Kota Koli, il s’est transformé en tragédie : selon une enquête menée par l’organisation Human Rights Watch, plus de cent personnes, anciens militaires, femmes et enfants, sont morts de faim dans cet ancien camp militaire, les responsables ayant négligé de leur fournir des soins de santé, de la nourriture et des conditions de vie adéquates !
C’est en septembre 2013 que 941 combattants issus de plusieurs groupes armés, avaient été transférés, ainsi que des membres de leur famille, de l’Est du Congo où ils opéraient jusque Kota Koli, un lieu tristement célèbre du temps de Mobutu : ce camp destiné à la formation des para commandos avait été édifié sur le modèle de Marche des Dames en Belgique et, au cœur de la dense forêt de l’Equateur, des instructeurs belges d’abord, puis israéliens, avaient dispensé une formation extrêmement dure à des hommes destinés à former des unités d’élite, issus de l’armée zaïroise mais aussi venus des pays voisins, le Tchad et le Rwanda entre autres.
Désaffectée depuis la chute de Mobutu, la base de Kota Koli, en raison de son isolement et de ses installations, avait été choisie pour abriter les candidats à la démobilisation. Mais l’intendance n’a pas suivi : d’après HRW, le gouvernement n’a envoyé que des quantités minimales de nourriture et de médicaments et, à deux reprises seulement, 20 dollars par personne.
Etat des routes (une centaine de kilomètres séparent Gbadolite, où se trouve l’ancien palais de Mobutu, de ce camp retiré au cœur de la forêt), négligence, manque de moyens : les raisons invoquées par le général Delphin Kahimbi, responsable de la démobilisation, ne manquent pas. Mais la réalité, c’est que les commandants locaux ont autorisé les hôtes du camp à se rendre dans le village de Kota Koli, pour tenter de s’y procurer de la nourriture, soit en proposant leurs services aux villageois, coupant du bois ou cherchant de l’eau pour un demi dollar par jour, soit en troquant contre de la nourriture le petit matériel reçu au moment de leur reddition.
Selon les enquêteurs d’HRW, après avoir du vendre le petit matériel de cuisine les femmes des ex- combattants ont du cuire leurs aliments en utilisant leurs vieux casques !
Victimes de malnutrition, de maladies, soignés par des infirmiers dépourvus de médicaments et ne parlant même pas leur langue, ces démobilisés vivant dans des conditions infra-humaines ressemblent à des squelettes et d’après les villageois, le cimetière local est devenu trop petit pour les accueillir : «il nous arrivait d’enterrer cinq personnes par jour » a confié un ancien combattant à HRW.
Les autorités congolaises, dont le Ministre de la Défense Luba Ntambo, ont expliqué cette situation déplorable par l’éloignement du site de Kota Koli, mais aussi par les retards pris par le programme DDR et les hésitations des bailleurs.
Ce qui est certain, c’est qu’après une année, l’échec du « pré DDR » augure mal de la suite : selon d’autres témoignages qui nous ont été envoyés par des militants des droits de l’homme, la situation serait à peine meilleure dans d’autres centres de démobilisation, à Bweremana au Nord Kivu entre autres. L’abandon des démobilisés actuels, issus de différents groupes (M23, Mai Mai, Nyatura, ACPLS) n’est pas de nature à encourager les autres à se rendre et à espérer une prochaine intégration, soit dans la vie civile soit dans les rangs de l’armée congolaise. Cet échec est également lourd de dangers : plus de 2000 rebelles tutsis du M23, des combattants aguerris, se trouvent toujours au Rwanda et en Ouganda et sont censés être un jour démobilisés au Congo. Les souffrances de leurs anciens compagnons d’armes ou de leurs adversaires ne sont pas de nature à les encourager à rentrer au pays. A cette hypothèque sur la paix s’ajoute le sort des combattants hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) : leur démobilisation volontaire marque le pas, ils sont toujours cantonnés au Kivu, au grand dam des populations locales et, au vu des informations en provenance de Kota Koli, on comprend mieux pourquoi ils refusent catégoriquement d’être délocalisés à Kisangani ou dans la province de l’Equateur…

26 septembre 2014

Jean-Claude de l’Estrac, un vent du large pour la francophonie

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Tractations de coulisses, jeux d’influence et enfin, décision finale, prise par les chefs d’Etat des pays membres de la francophonie réunis en sommet : durant longtemps, la procédure de nomination du secrétaire général de la francophonie, assez opaque, répondait à une série de non dits et on a longtemps cru que le poste devait revenir à un ancien chef d’Etat (le Sénégalais Abdou Diouf par exemple) ou qu’il fallait respecter une certaine alternance géographique (Afrique de l’Ouest hier, Afrique centrale demain…). Cette année, d’ici le sommet du 28 et 29 novembre à Dakar, le jeu s’est ouvert, le suspense est réel. Plusieurs candidats battent campagne depuis des mois. Parmi eux, l’ancien président du Burundi Pierre Buyoya qui espère pouvoir compter sur l’appui des pays d’Afrique centrale mais se heurte à un veto suisse et canadien, le ministre de la Culture du Congo Brazzaville, l’écrivain Henri Lopes, l’ancienne gouverneure du Canada, Michaëlle Jean, d’origine haïtienne, qui joue sur ses appartenances multiples (Amérique du Nord, Caraïbes, France)…Même le nom de l’ancien maire de Paris, Pierre Delanoë avait été cité !
Mais c’est de l’Océan Indien que vient un souffle véritablement nouveau, une candidature inattendue qui pourrait bien bousculer les petites négociations entre amis : le Mauricien Jean-Claude de l’Estrac, 66 ans, ancien journaliste et patron de presse, longtemps ministre des Affaires étrangères et actuellement secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien (COI) est bien décidé à conquérir le poste de secrétaire général de la francophonie et à imprimer à l’organisation un virage décisif, en direction de l’économie et de la promotion de l’emploi des jeunes.
Même s’il n’a jamais été chef d’Etat et n’est pas issu du « pré carré » cher aux Français, de l’Estrac ne manque pas d’atouts et il présente la réussite de son pays, l’île Maurice, comme le meilleur des arguments : « après avoir dirigé l’Express, le principal quotidien mauricien, j’ai décidé, à 28 ans, de me lancer dans l’action politique et j’ai été élu député du Mouvement militant mauricien, un parti de gauche. Après avoir été en charge des Affaires étrangères, je me suis attelé au décollage de mon pays, à la tête du ministère du développement économique puis de l’Industrie.
Qui se souvient qu’au moment de l’indépendance, l’île Maurice était présentée comme un cas presque désespéré, avec peu de ressources naturelles, une démographie galopante ? Nous avons fait mentir les prévisions catastrophiques en misant sur deux points : l’éducation gratuite pour tous et l’industrialisation. Situé au milieu de l’Océan Indien, notre pays a attiré les capitaux de Hong Kong et de Taïwan qui cherchaient à se délocaliser et nous avons misé à fond sur l’ouverture aux marchés européens que représentaient les accords ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). Disposant d’une main d’œuvre abondante et bon marché, nous avons importé du textile indien et nous avons appris à tisser, à confectionner des vêtements. Par la suite nous avons du nous-mêmes importer de la main d’œuvre puis délocaliser, entre autres vers Madagascar. Aujourd’hui, nous produisons des articles hauts de gamme, à forte valeur ajoutée, nous misons sur la technologie et le pays est sorti de la pauvreté. » De l’Estrac insiste : «ce modèle peut être reproduit, en particulier en Afrique et dans l’espace francophone, il est urgent de créer une agence de promotion de l’industrialisation de l’Afrique, en partenariat avec le secteur privé. L’enjeu est vital, il faut donner aux jeunes de l’espoir et du travail. Sinon, ils iront voir ailleurs et, tout naturellement, se détourneront du français… »
Depuis son pays, multilingue (français, anglais, créole, hindi..), membre du Commonwealth et de la francophonie, ce laboratoire ouvert aux vents du large, l’ancien journaliste constate le déclin du français, qui n’est plus que la neuvième langue parlée au monde, venant désormais après le portugais, le russe, le japonais. C’est par le développement économique, industriel, par la création d’un observatoire de la diversité culturelle qu’il entend relancer la vieille langue de Voltaire, lui permettre d’attirer à nouveau les jeunes générations.
A côté de cette inflexion économique, de l’Estrac entend aussi poursuivre les chantiers ouverts par ses prédécesseurs : renforcer la stabilité politique et l’état de droit, défendre le respect des minorités, créer des mécanismes d’alerte précoce afin de prévenir les conflits, tenter de combler la fracture numérique en rendant l’informatique accessible à tous…
Sans nul doute, l’homme est un battant : en quête de soutiens, il fait le tour des capitales africaines, passe de Paris à Bruxelles et sans doute Québec où se trouve sa véritable rivale Michaëlle Jean. Mais l’ex-ministre est aussi un ancien militant de gauche, qui n’hésite pas à sortir d’autres cartes, inédites dans le cénacle francophone : 32.000 intellectuels, dont le prix Nobel de littérature Jean Marie Le Clezio, ont déjà signé une pétition soutenant sa candidature. Grâce à lui, la société civile, les intellectuels s’impliquent dans les choix de la francophonie. Une première…

26 septembre 2014

Elikia M’Bokolo analyse la propagande coloniale belge

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Rencontre avec Elikia M’Bokolo, historien et Commissaire de l’exposition sur la propagande coloniale au Musée Belvue

Comment l’historien de l’Afrique que vous êtes s’est-il intéressé à la propagande coloniale belge ?

Avec mon ami Jean Pierre Jacquemyn, professeur de littérature et amoureux de la parole congolaise, j’avais commencé à travaillé sur l’image des Belges au Congo et celle des Congolais en Belgique. Voici quinze ans, Jean-Pierre avait fait la première version de « notre Congo/onze Congo » en puisant dans les sources disponibles à l’époque… Dans cette démarche, nous insistions surtout sur la manière dont on avait montré le Congo. Cette fois, nous voulons souligner que la propagande coloniale en Belgique a commencé avec le début de la colonisation et qu’elle s’est prolongée longtemps après la fin de celle-ci…A la source de cette propagande, il n’y a pas seulement le roi Léopold II : ce dernier a réussi à impliquer beaucoup de structures qui n’auraient pas eu besoin d’y participer, en particulier à l’Eglise catholique romaine. Or elle va jouer le jeu, au nom du catholicisme et de la Belgique. S’y ajoutent les grandes entreprises financières et industrielles qui avaient besoin du Congo. Contrairement à d’autres pays, comme l’Angleterre, où les grandes banques se font discrètes, ici, tout le monde veut prendre part à la propagande…Autre caractéristique : la propagande léopoldienne et belge a utilisé tous les supports possibles. Rien ne lui a échappé : lorsqu’un gamin mange une glace, ça lui parle du Congo, la famille qui met un calendrier dans sa cuisine voit une image du Congo…Tous les Belges ont entendu parler du Congo, l’ont vu, l’ont imaginé durant toute la période coloniale. J’appelle cela de la propagande car ce qu’on leur racontait n’était pas vrai. Si on leur avait raconté la vérité, d’accord… Mais en réalité, on leur parlait de l’ « œuvre civilisatrice »…. Dans les années 1880, cela pouvait passer, faute d’autres informations. Mais dans les années 1900, Léo Frobenius a produit des pages remarquables sur les civilisations du Congo écrivant qu’au 15e siècle déjà « ces gens étaient civilisés jusqu’à la moëlle des os »…Or en Belgique on a continué à répéter les poncifs : «ces gens ne sont pas civilisés », « ils ne savent pas exploiter leurs ressources », « il faut les mettre au travail »… Par la suite, on va renforcer cette invention des races. Léopold II n’a rien à voir là dedans : les bastions de cette pensée fondée sur les races, dont le meilleur représentant est Gobineau, c’était l’Angleterre, la France, les Etats Unis. Mais la propagande belge va récupérer cette pensée et la figer, avec d’un côté, les Blancs qui n’ont que des qualités, et de l’autre les Noirs. On va aussi relever qu’il y a des « races » parmi les Noirs. Ce démon va empoisonner notre vie jusqu’aujourd’hui : on nous raconte que certaines races sont plus intelligentes, que d’autres, pour qu’elles travaillent, ont besoin d’être frappées à la chicotte (ndlr. longue lanière de cuir dont on se servait comme d’un fouet…) On oublie ainsi que le cuivre du Katanga était exploité depuis des siècles, que les croisettes de cuivre servaient de monnaie dans toute l’Afrique centrale…
Dans cette perception, les Congolais n’existent pas en tant que tels : ils n’ont d’existence que s’ils font ce qu’on leur demande de faire, sous la contrainte.

Y eut-il des résistances à cet état de fait ?

On a négligé ce fait central : toutes les colonisations ont rencontré des résistances, y compris la colonisation belge… Lorsqu’éclatent les premières guerres, on les met sur le compte des Arabes, du fait qu’il y a des tribus guerrières, « arabisées ». Alors qu’au contraire, ces révoltes éclatent dans tout le Congo, dans les années 10,20,30, partout… On nous montre les missionnaires catholiques, en négligeant de dire que les protestants étaient là bas aussi et qu’ils travaillaient. Simon Kimbangu (ndlr. un prophète congolais qui donna naissance à la religion kimbanguiste) est issu des missions protestantes . Sa pensée était une forme de résistance : s’appuyant sur la Bible, il disait que Dieu avait créé tous les hommes égaux…En Belgique, le roi a su très bien jouer, pour démontrer que, grâce à lui, la Belgique devenait un grand pays qui jouait désormais dans la cour des grands et tous les actes de résistance ont été occultés.

Face à une telle propagande, une question se pose, où était la gauche belge ?

Dans une démocratie parlementaire, cela pose question. Certes, il y a eu des missionnaires, pour rompre le silence, mais moins qu’ailleurs. Pourquoi les Belges qui vivaient au Congo et qui voyaient des choses se sont ils tus ?
Cependant, vers la fin des années 20, on constate que des Pères de Scheut, qui vivaient au Congo, dans l’Equateur et dans la région du lac Léopold II commencent à recueillir les témoignages des gens qui décrivent la période léopoldienne. Le père Hulstaert va écrire des pages terribles qui racontent cette période là, vingt ans après. Mais avec des effets pervers, car il va suggérer aux Congolais de se coaliser, de se réunir pour survivre. Là où les gens vivaient épars dans leurs villages il va réussir à coaliser un peuple sous le nom de Anamongo.
Les Belges qui vivaient au Congo n’ignoraient pas ce qui se passait. Lorsque, tout jeune, j’étais invité chez mes condisciples de l’athénée royal de Kalina (eux ne pouvaient pas venir chez nous, dans les familles congolaises) il arrivait qu’ à table, certains parents de mes condisciples disent qu’ils savaient bien ce qui se passait dans le pays, que ce n’était pas toujours bien. Dans les courriers privés des familles, il y a peut –être des témoignages ? Qui sait ? Si oui, il faudrait que ces documents soient déposés aux archives. Si les missionnaires suédois ont écrit à leurs familles, on peut penser que des Belges l’ont fait aussi.

La propagande coloniale qui a marqué les esprits hier influence-t-elle aujourd’hui encore la perception que les Belges ont du Congo ?

Sans aucun doute. Au début des années 60, une sorte de « rideau de silence » est tombé sur tout ce qui concernait le Congo. On ne parle plus de rien sauf pour dire « c’est le désordre ». Du reste, au début des années 70, beaucoup de familles belges se débarrassaient du Congo, au sens propre. Elles revendaient des tabourets, des figurines…Alors que j’étais étudiant à Paris, on faisait des razzias sur Bruxelles pour en ramener ces objets. Par exemple, la bibliothèque de l’Université de Wisconsin, à Madison, s’est constituée en grande partie au départ de ces livres que l’on jetait. Les trois gros volumes publiés sur le Congo en 1956 se trouvaient pour quelques sous sur les brocantes. Il y a eu un temps où les Belges ont vomi le Congo, considérant que « puisque les Congolais sont ingrats, alors que nous on voulait les civiliser, qu’ils se débrouillent ».
Il faut dire aussi que Mobutu est un produit de la propagande coloniale belge….Regardez les premières photos, au début de son règne : Mobutu est un sosie de Baudouin, qu’il imite… A l’époque, pour tous ces gens, la mode au Congo était de s’habiller comme Baudouin, avec les lunettes, la raie…La pensée commune c’était que « sans les Blancs on n’est rien »…On a vu cela dans toutes les anciennes colonies mais en Belgique, c’était plus poussé qu’ailleurs.
En Belgique, on parle souvent des « Noirs », au lieu de dire les Rwandais, les Congolais. On se réfère aussi aux ethnies, en recourant aux clichés en disant, par exemple : « les Balubas sont intelligents , les Bangala sont violents et brutaux, les Swahilis roublards et menteurs, les Bakongo sont obéissants mais portés à se révolter. » Tout cela persiste jusqu’aujourd’hui comme si beaucoup de Belges n’avaient toujours rien compris à ce qui s’est passé au Congo…

Que pensez vous de cette « expertise » belge si souvent mise en avant à propos du Congo ?

Cette expertise est censée découler de l’accumulation des connaissances durant la période coloniale, parmi lesquelles beaucoup de préjugés. Ce qui est grave, c’est qu’au Congo même la propagande coloniale a produit des effets, elle a marqué les esprits. Les Congolais eux-mêmes parlent de « Blancs « et « Noirs ». Un proverbe existe dans toutes les langues du Congo : « on a beau dire, un Blanc restera un Blanc, un Noir restera un Noir… »Lorsqu’un chauffard brûle un feu rouge c’est ce qu’on lui dit, et aussi lorsqu’un politicien vole de l’argent. Jusqu’aujourd’hui, nous sommes dépréciés.
En outre, s’il faut choisir entre deux expertises, congolaise et belge, c’est la belge qui l’emportera, payée en milliers de dollars ou d’euros au contraire du Congolais, payé en centaines…De même, on choisira plutôt un médecin congolais travaillant en Afrique du Sud –et formé par les Blancs-que son collègue resté au Congo.
Voyez la querelle qui persiste au Congo, sur les « originaires ». Beaucoup pensent que l’on pourrait réaménager la Constitution par rapport aux « originaires » : les citoyens d’un territoire seraient les habitants légitimes de ce territoire, à l’exclusion des autres. Mais cela, c’est la classification coloniale ! Or si vous lisez l’histoire du Congo, vous voyez que tous les royaumes ont toujours été fondés par des étrangers, des gens venus d’ailleurs. Une telle ethnicisation de la politique congolaise est dramatique. Aujourd’hui les Congolais, surtout Kinshasa parlent d’une « invasion » des swahilis…Or le swahili c’est une langue, et non un peuple…
Dans l’exposition, nous avons des images montrant la propagande coloniale sur les « Arabisés », qui étaient le premier nom donné aux Swahilis. Or ces gens étaient des habitants du Congo qui parlaient le swahili, certains étaient devenus musulmans et commerçaient avec Zanzibar… Le Congo porte encore des traces de cela.

L’exposition sera-t-elle présentée au Congo ?

Nous l’espérons. Il s’agira de montrer aux Congolais que la colonisation, ce fut autre chose que les mensonges racontés aux Congolais et aussi aux Belges.
La capacité des Congolais à s’autodénigrer est un reflet du regard que les Belges portaient sur eux. Pour beaucoup de Congolais, arriver en Europe c’était arriver au paradis…. L’exposition tente de démonter les mécanismes de propagande, elle tente de déconditionner tout le monde, d’aller à l’histoire, à la vérité. C’est sur cette base là qu’il faut tenter de faire des choses ensemble. Je pense qu’on peut faire des choses avec les Chinois, les Turcs, les Coréens, mais aussi avec les Belges…Il faut se déconditionner pour pouvoir repartir…Je ne crois pas qu’il y ait une haine des Congolais envers les Belges, à l’inverse du Kenya par exemple. Cette histoire d’ « oncle » et de « neveu » qui circule entre Belges et Congolais est elle aussi absurde, car dans notre histoire, c’est toujours par l’ « oncle » que vient le malheur, la relation est malsaine…

Parmi les jeunes générations, il y a-t-il une sorte de « décontamination » ?

Je ne crois pas car s’il n’y a plus de propagande, il n’y a pas de cours d’histoire non plus. On ne sait pas ce qui se dit dans les familles. Dans l’histoire orale congolaise il se dit beaucoup de choses. Sur le plan géographique, sur celui des identités collectives…Les Batetela par exemple disent que eux, ils ont résisté. Et il est vrai qu’ils ont été les empêcheurs de coloniser tranquillement. Les Bakongos aussi disent qu’ils ont toujours résisté, que leur royaume existait avant la Belgique elle-même.
Par contre, au Katanga ou au Kasaï, l’idéal pour une famille c’est que leur fille épouse un « muzungu », un Blanc. Là vous êtes considéré comme sauvé…

Les guerres qui se sont déroulées à l’Est du Congo ont-elles provoqué une résistance, une maturation ?

Il y a toujours eu des résistances à l’Est. Dans ces provinces, les forces armées congolaises n’ont pas vraiment combattu, ce que l’on a vu émerger, c’est la résistance populaire. Déjà pendant la colonisation, cette résistance a été combattue de manière systématique. Dans les archives coloniales, dès les années 20, on voit apparaître le mot « déportation »…La résistance est l’une des caractéristiques des populations congolaises et nous l’avons introduite dans le commentaire de l’exposition.

Pourquoi les historiens, Belges mais surtout Congolais, ne se sont ils jamais focalisés sur ces résistances ?

Nos historiens, jusqu’à l’âge de 40 ans à peu près, ont été formés à l’ancienne, suivant l’école historique belge qui ne considérait comme valables que les documents écrits. Or les seuls documents écrits étaient les documents coloniaux, qui parlaient de l’économie, de la géographie, mais pas de la résistance…On ne voyait, on n’entendait pas la population. Des mots ont été détournés de leur sens: aujourd’hui le terme « Salongo » désigne le travail obligatoire du samedi. Or le chant «Salongo » est important au Congo. C’est le chant des travailleurs du chemin de fer, des entreprises forestières, du travail forcé ; ils chantaient « Salongo » et il s’agissait là d’un chant de dénonciation du travail forcé, qu’ils comparaient à l’esclavage en disant que cela doit se terminer…
Tant qu’on ne prend pas en compte ce que les gens disent, l’histoire que l’on écrit, c’est celle des appareils d’Etat. Or la plupart des discours tournent autour de la gouvernance, de l‘économie. Et aujourd’hui, si le Congo survit, c’est parce que les populations refusent de mourir. Quand il n’y a pas d’Etat, ils organisent des contre Etats. Quand il n’y a pas d’armée, ils s’organisent pour résister autrement. L’espoir du Congo, c’est la continuité de cette résistance.
Les meilleurs de la classe politique congolaise, ce sont des « premiers de classe ». Des diplômés de l’université, qui croient qu’un 19 sur 20 en droit constitutionnel ou en économie politique lui donne la capacité de gérer un Etat. Ils ne savent pas qu’un Etat, ce n’est pas seulement la compétence mais aussi l’obligation de rendre compte de ce que l’on fait et de s’appuyer sur le peuple. Lorsque Kinshasa a été envahie par les troupes rwandaises, ce sont les gens du quartier populaire de Masina qui ont défendu la ville. Même le ministre de la Défense avait fui…
Ce sont ces mêmes gens, qui, le 4 janvier 1959, ont dit «basta » la colonisation, on n’en veut plus. J’étais gamin à l’époque mais du jour au lendemain la colonisation s’est effondrée : les gens voulaient voir le fleuve, dépassaient la barrière du chemin de fer, ils n’obéissaient plus. L’Etat congolais n’a pas la mémoire de son passé. Le pouvoir post colonial joue avec le feu. Quand on vit à Kinshasa, qu’on voit au rond point Victoire passer les 4×4 des tenants du pouvoir, face aux rangées de gens qui font la file pour attendre l’autobus, on se demande quand l’explosion va avoir lieu, quand quelqu’un va lancer la première pierre…
Ce carapaçonnage derrière une soi disant compétence et la reconnaissance de Washington ou d’autres, ça va éclater à la figure des gens. On joue avec le feu…Et en particulier les juristes du pouvoir qui veulent changer la Constitution….

23 septembre 2014

Un nouveau village où les femmes du Congo reprennent espoir

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Panzi,

Traversant les quartiers sud de Bukavu, la route qui mène à l’hôpital de Panzi et au delà, à la frontière burundaise, ressemble plutôt à une piste défoncée par les pluies, jalonnée de boutiques où l’on vend chargeurs, cartes de téléphone, appareils électro ménagers importés de Chine. A tout moment, un camion renverse son chargement de bananes ou de charbon de bois, la circulation se bloque et, par dizaines les badauds s’agglutinent ou font semblant de s’affairer. C’est pour dégorger Bukavu, encombrée sinon paralysée, où il arrivait que des femmes sur le point d’accoucher meurent au bord du chemin, que, voici vingt ans, le docteur Mukwege a fondé l’hôpital de Panzi, avec l’aide des églises norvégienne et suédoise soutenant la 8eme CEPAC (Conférence des églises chrétiennes pour l’Afrique centrale). A l’époque, les églises opérant au Sud Kivu se répartissaient l’espace suivant des critères qui remontent à l’ère coloniale : les catholiques se déployaient dans les villes tandis que les protestants, venus de Tanzanie, devaient rayonner dans les campagnes, depuis les hautes montagnes jusqu’aux rives du lac Tanganyika.
Originaire de Kaziba, d’où son père était parti vers Bukavu pour y fonder la première paroisse protestante, le docteur Mukwege, après la fin de ses études au Burundi, fut d’abord affecté à l’hôpital de Lemera, créé en 1978. Attirées par sa réputation de gynécologue exceptionnel, les femmes de toute la région ne tardèrent pas à affluer dans ce vaste établissement, y compris depuis les pays voisins, le Rwanda et le Burundi. C’est là aussi que Mukwege fonda un institut technique médical. Mais Lemera, où commença la première guerre du Congo en octobre 1996, ne se remit jamais réellement de ces journées tragiques où le personnel médical et les malades furent massacrés par les rebelles qui partaient alors à l’assaut du Congo. Ayant échappé de justesse à la tuerie, le Dr Mukwege, qui porte toujours le titre de chef du département des œuvres médicales de la CEPAC, décida alors de fonder une nouvelle structure plus proche de Bukavu et d’accès plus facile.
PLUSIEURS FOIS PILLE ET RECONSTRUIT PANZI EST DEVENU UN HOPITAL DE REFERENCE

Avec l’aide des églises de Suède et de Norvège, il choisit le quartier de Panzi, pour y installer un nouvel hôpital particulièrement voué aux soins gynécologiques. Pillé puis détruit par les rebelles, Panzi fut chaque fois reconstruit avec l’aide de la solidarité internationale. Aujourd’hui, l’hôpital vaste et bien tenu, est devenu une structure de référence, bénéficiant aussi du soutien de l’Etat congolais.
Au fil des années, l’afflux de patients a permis la création d’un nouveau village. Tout autour de Panzi, les maisons ont surgi du sol, toits de tôle enchevêtrés et murs d’argile qui s’effondrent souvent lors des grosses pluies. Devant l’hôpital, s’alignent des étals où les familles achètent de quoi nourrir leur parent. De petits hôtels se sont ouverts et même une boîte de nuit dont la musique tonitruante retentit jusque dans le bureau du docteur !
Mais l’animation de Panzi a aussi une autre cause : bon nombre de femmes victimes de violences sexuelles, qui étaient arrivées à l’hôpital pour se faire soigner, ont refusé de repartir ! Les unes avaient été rejetées par leur mari resté au village, les autres avaient tout perdu, la santé, leur maison, leur famille. Nombre d’entre elles, systématiquement violées alors qu’elles se rendaient aux champs du côté de Mwenga et de Shabunda, aux abords de la forêt, avaient décidé de ne plus quitter les abords de la ville. Et d’autres enfin ont fini par considérer Panzi et « leur » docteur comme leur véritable famille. C’est le cas d’Alphonsine. Cette jeune fille au doux sourire, soignée et reconstruite par le Dr Mukwege, ne veut plus quitter les lieux. Elle travaille dans l’hôpital, partage souvent les repas familiaux du médecin, n’a guère d’autre horizon.
C’est ainsi qu’au fil des années, Panzi est devenu bien plus qu’un hôpital : les femmes y sont accueillies et, durant le temps des soins, qui peut durer des semaines, sinon des mois, les enfants sont accueillis dans une crèche. Mais lorsque l’opération a réussi, tout reste à faire : puisqu’il s’agît de lutter contre l’impunité et d’apprendre aux femmes à réclamer leurs droits, une clinique juridique a été ouverte. Là, une avocate de renom, Yvette Kobuo, s’est mise à l’écoute des femmes, constitue un dossier, examine les procédures qui pourraient donner lieu à des procédures judiciaires.

NANTIES DU PETIT PECULE QUE PANZI LEUR AVAIT ACCORDE LES FEMMES SE SONT LANCEES DANS LE COMMERCE REUSSISSANT A NOURRIR LEUR ENFANT

Un peu plus loin, Maman Zawadi et plusieurs volontaires « encadrent » des jeunes filles qui poursuivent leur traitement et guérissent lentement de leur traumatisme. Dans la perspective d’une future réinsertion, elles apprennent un métier, la couture, la vannerie, ou, de manière plus sophistiquée, s’initient à la comptabilité, acquièrent la capacité de gérer un petit business. Le Dr Mukwege s’émerveille toujours du courage de ses anciennes patientes : « combien de femmes n’ais je pas vu repartir ainsi ? Nanties du petit pécule que Panzi leur avait accordé, elles se sont lancées dans le commerce, réussissant à nourrir leur enfant… »
Avec le temps, au vu des prix qui se succédaient et des subventions internationales toujours plus importantes, le Docteur Mukwege a décidé d’élargir le rayonnement de son hôpital. C’est ainsi qu’a vu le jour la Fondation Panzi, indépendante de l’hôpital lui même et qui a une activité beaucoup plus large : des cliniques mobiles sont envoyées dans les villages les plus reculés. Les femmes peuvent se faire examiner et y recevoir les premiers soins avant d’être, si nécessaire, acheminées sur Panzi.
En outre la Fondation Panzi se déploie désormais loin du Kivu : au Maniéma, au Katanga, dans les deux Kasaï et dans l’Equateur, elle envoie des spécialistes du traitement des fistules vaginales. Les équipes dirigées par le Dr Tina Amisi y découvrent souvent des femmes invalidées depuis des années par la fistule, résultant de grossesses précoces et mal traitées. Des soins sont prodigués sur place et les cas les plus graves peuvent être renvoyés sur Panzi. Cette extension de son activité a permis au Docteur de découvrir une autre facette des maux qui accablent son pays. Devant la caméra de Thierry Michel, il soupire : « le Kasaï, l’Equateur n’ont pas connu la guerre. Mais le nombre de fistules est parfois aussi élevé qu’au Nord et au Sud Kivu, résultant du manque d’accès aux soins ou de traitements inappropriés… Il reste tant à faire… »