1 juillet 2015

le Congo et la communaute internationale: memo pour le tribunal sur le Congo

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Ce dimanche d’avril 1994, tous les drapeaux de toutes les agences de l’ONU, de toutes les ONG flottaient très haut au dessus des véhicules qui se dirigeaient vers le Burundi. Lorsque le convoi était arrêté aux barrages, les civils tutsis étaient brutalement extraits des voitures bondées et massacrés sur le champ. Seuls les expatriés arrivèrent sains et saufs à la frontière. Trois jours plus tôt, dix Casques bleus belges, qui avaient pour mandat d’observer l’application des accords de paix, avaient été massacrés à Kigali après avoir été obligés de rendre leurs armes. Dans le courant du mois d’avril 1994, après le départ du contingent de 500 casques bleus belges, la mission des Nations Unies au Rwanda, dirigée par le général Dallaire, allait être sensiblement réduite. Ces images, celles de l’abandon du Rwanda aux mains des auteurs du génocide, me hanteront toujours, et elles rodent encore sur les rives des Grands Lacs. Et nul n’a oublié l’exode massif qui eut lieu trois mois plus tard : dès le 4 juillet 1994, après la victoire du Front patriotique rwandais, deux millions de Hutus, dont beaucoup avaient participé au massacre de leurs voisins, prirent la direction de la Tanzanie et surtout du Congo, qui s’appelait encore Zaïre. Le président Mobutu fut mis sous pression par la France et sommé par la communauté internationale d’accueillir sur le territoire du Nord et du Sud Kivu plus d‘un million et demi de Rwandais, civils et militaires confondus. Parmi eux se trouvaient de nombreux criminels, qui reçurent tous le statut de réfugiés et bénéficièrent de l’aide et de la protection de la communauté internationale, le Haut commissariat aux réfugiés, les grandes agences de l’ONU tandis que des dizaines d’ONG prenaient en charge l’organisation des camps où les génocidaires reprenaient des forces et se préparaient à « terminer le travail » c’est-à-dire à reprendre l’offensive.
A Goma, une épidémie de cholera emporta 30.000 personnes dont de nombreux citoyens congolais, à Bukavu, tous les arbres des collines furent coupés pour construire les camps de réfugiés, au Nord Kivu, dans le Masisi, plus de 300.000 vaches furent volées et découpées en viande de boucherie vendue dans les camps. Après avoir abandonné le Rwanda aux forces du génocide, la communauté internationale imposa au Congo de subir les conséquences de cette tragédie et les populations locales ne furent jamais dédommagées des dommages qu’entraîna cet accueil forcé.
SI dans les grandes enceintes diplomatiques plus personne ne rappelle cette genèse de la déstabilisation du Congo et n’évoque l’opération française Turquoise qui couvrit l’exode des réfugiés hutus, les Congolais, eux, n’ont pas oublié. Ils savent que c’est l’implantation sur leur territoire de milliers de citoyens rwandais qui donna prétexte à deux guerres, à d’innombrables mouvements rebelles, autochtones ou téléguidés par les pays voisins et qu’elle justifia le déploiement, dès le début des années 2000, de la plus grande des opérations de paix de l’ONU. Depuis l’arrivée des premiers observateurs en 1999, jusqu’à nos jours où les effectifs onusiens s’élèvent à 19.815 militaires, 760 observateurs militaires, 1400 policiers, l’intervention de l’ONU a absorbé un budget total de 8,73 milliards de dollars, soit une moyenne de un milliard 200 millions de dollars par an. Ce qui représente la plus grande, la plus coûteuse des opérations de paix de tous les temps.
Porté au pouvoir en 1997 par une coalition comprenant des rebelles congolais, des militaires rwandais et ougandais, le successeur de Mobutu, Laurent Désiré Kabila, se souvenait qu’en 1960 les Nations Unies ne firent rien pour empêcher l’assassinat de Patrice Lumumba. Se méfiant de l’organisation internationale, il refusa d’autoriser une commission d’enquête sur le massacre des réfugiés hutus et finalement dut en endosser la responsabilité, alors qu’il n’y était pour rien, les tueries ayant été le fait de commandos envoyés directement par Kigali et Kampala. Il refusa obstinément le déploiement d’une force militaire de l’ONU et finalement, il fallut attendre son assassinat en 2001 et l’arrivée au pouvoir de son fils Joseph pour que les Nations unies soient enfin autorisées à s’installer au Congo.
Il y a déjà quinze ans que la Monuc, Mission des Nations unies au Congo, devenue Monusco, Mission pour la stabilisation du Congo, fait partie du paysage. Au fil des années, ses tâches se sont diversifiées, toute la « famille » onusienne s’est installée dans le pays. Sur le plan des transports, la Monusco est devenue la plus grande compagnie aérienne d’Afrique mais surtout les agences se sont déployées dans tous les secteurs : l’information avec radio Okapi, les droits de l’homme, la préparation et l’observation des élections, la défense des droits de l’enfant et des femmes ,les affaires politiques et civiles, le plaidoyer sur d’innombrables sujets.
Même si elle concentre désormais l’essentiel de ses effectifs dans l’Est du pays, la Monusco apparaît comme un Etat dans l’Etat et voici deux ans, elle a été renforcée sur le plan militaire par l’apport de 3000 hommes, envoyés par le Malawi, l’Afrique du Sud et la Tanzanie, la Brigade d’intervention africaine chargée de mettre fin, définitivement, à la prolifération de groupes armés dans l’Est du pays. Au fil des années et des débats au Conseil de sécurité, le mandat de la force onusienne a évolué : de simple observation au tout début, il s’est, au fil du temps, précisé et durci. Les Casques bleus sont, plus que jamais, officiellement chargés de protéger les populations civiles aux côtés des forces gouvernementales et de nombreuses initiatives en ce sens ont été prises, comme l’ouverture de lignes téléphoniques spéciales, sorte de téléphones rouges, ou l’accompagnement de femmes revenant du marché et menacées d’être dépouillées, enlevées et violées. Il ne se passe guère de semaine sans que l’actuel représentant spécial de l’Onu au Congo, l’Allemand Martin Kobler, un ancien d’Afghanistan, se déplace à l’intérieur du pays er répète sa détermination à mener à bien cette mission de protection.
Cependant, aux yeux des populations congolaises, cette protection n’est qu’un leurre, une dangereuse illusion. Vous vous souvenez tous de la tragédie de Srebenicza, où les Casques bleus hollandais refusèrent d’intervenir pour protéger des civils et furent jugés par la suite.
Au Congo, depuis quinze ans, à des échelles différentes, Srebrenicza se reproduit pratiquement chaque mois. A Bukavu, tout le monde se souvient encore de l’entrée dans la ville du chef rebelle Laurent Nkunda, qui pût franchir les barrages onusiens sans qu’un coup de feu ne soit tiré. Ses hommes, désireux de se venger contre une population hostile, parcoururent le quartier résidentiel de Nguba, de maison en maison, violant systématiquement toutes les femmes qu’ils y trouvaient. En 2008, à Kiwandja, au Nord Kivu, des centaines de civils furent massacrés par ces mêmes rebelles dirigés par Nkunda et j’ai moi-même vu les rouleaux de barbelés qui entouraient le camp de Casques bleus à deux kilomètres de là, des rouleaux sur lesquels des civils venus alerter et demander des secours s’étaient empalés et avaient hurlé toute la nuit sans obtenir de réponse.
Kassika, où la femme du Mwami fut éventrée dans l’église et son enfant arraché de son ventre, Makobola, Mwenga où les femmes durent descendre debout dans une fosse commune où elles allaient être enterrées vivantes, Shabunda et ses miliers de femmes violées, Rutshuru, où j’ai moi-même vu une fosse commune que les experts de l’Onu ordonnaient de refermer au plus vite, Beni… La liste des villages martyrs du Congo est infinie, le « rapport mapping » dont il sera question plus tard cite plus de 600 lieux de tueries…Tous ces crimes ont été commis par des hommes en armes.
Les violences sexuelles les plus atroces, les empalements, les éventrations, le recours aux instruments tranchants comme les machettes ou les coutelas sont souvent imputées aux rebelles hutus venus du Rwanda en 1994 mais les autres groupes ont développé leurs propres méthodes, viols en série, commis publiquement, devant la famille ou le village réunis, enlèvement d’esclaves sexuelles, viols d’enfants de moins de cinq ans…Il y eut aussi des tueries opérées sur une base ethnique, comme le massacre de Mutarule sur lequel ce tribunal est amené à se pencher.
Il faut le répéter : toutes ces opérations de représailles, de vengeance, de terreur, ces violences sexuelles massives, ces massacres commis à la machette ou au fusil d’assaut ont eu lieu alors que les forces onusiennes étaient sinon présentes du moins pas éloignées au point de ne pouvoir intervenir. Certes, la Monusco a réparé des routes, transporté des urnes électorales, organisé des milliers de séminaires, publié des millions de documents. Mais sur deux points principaux, qui avaient justifié son déploiement voici quinze ans, c’est-à-dire la neutralisation et le rapatriement des génocidaires hutus et la protection des civils congolais, elle a tragiquement échoué. Cette année encore, ce sont les forces gouvernementales congolaises qui mènent seules des opérations contre les derniers groupes de rebelles hutus FDLR. Alors que les opérations auraient du être menées avec le soutien logistique des Nations unies (qui auraient assuré le transport et l’approvisionnement en vivres) cette collaboration fut annulée en dernière minute sur ordre de New York, qui venait de découvrir que les deux généraux congolais chargés des opérations figuraient sur une « liste rouge », étant accusés, comme beaucoup d’autres, de violations des droits de l’homme.
Grâce à ces scrupules de dernière minute, les rebelles hutus ne sont toujours pas mis hors course et il arrive que certains d’entre eux, ramenés à la frontière rwandaise par l’armée congolaise et remis entre les mains du HCR soient reconnus au Kivu quelques jours plus tard… Retour à l’expéditeur… Plusieurs raisons peuvent être invoquées pour expliquer cet échec. On a incriminé un mandat insuffisant, mais ce dernier a été plusieurs fois modifié et renforcé. On a souligné l’immensité du territoire congolais, la densité des forêts, mais les forces de l’ONU disposent de nombreux moyens de transport, de systèmes de communication satellitaires et même de drones qui survolent la frontière du Rwanda.
Des éléments objectifs ont été rappelés : les troupes de l’Onu, des soldats originaires du sous continent indien, les « curry countries » dont l’Inde, le Pakistan, le Népal, le Bangla desh, non seulement ne disposent pas d’un système de renseignements efficace (en anglais on dit, très justement, d’ « intelligence ») mais ne parlent pas la langue et sont culturellement très éloignés des populations congolaises. Pourquoi ne Congo ne bénéficie –t-il pas de troupes francophones, de contingents africains, de casques bleus européens ? Chacun se souvient de l’efficacité de l’Opération Artemis, déployée en Ituri en 2003 où l’on vit les troupes françaises venir à bout en quelques semaines des rebelles dirigés par Thomas Lubanga qui fut ensuite envoyé à La Haye…Ce type d’opération ne fut pas renouvelé.
Il est vrai que les pays européens, qui envoient cependant leurs soldats dans des pays autrement plus dangereux comme l’Afghanistan ou le Mali, refusent d’engager leurs troupes au Congo, et la Belgique, traumatisée par le massacre de ses dix casques bleus au Rwanda, n’envoie plus de soldats dans ses anciennes colonies.
On peut cependant, après tant d’années, se demander si le fait de n’envoyer au Congo que les moins efficients des contingents, les plus éloignés culturellement, relève uniquement d’une incapacité d’ordre technique. N’y aurait il pas, aussi, une volonté sub liminale, de ne jamais réellement résoudre le conflit, de laisser se prolonger indéfiniment une guerre dite de basse intensité qui, s’accompagnant du pillage des ressources naturelles rendu possible par la faiblesse de l’Etat, bénéficie à tant de monde ?
Les troupes onusiennes ne sont d’ailleurs pas au dessus de tout soupçon et bien des scandales sont défrayé la chronique : abus sexuels commis par le contingent marocain, collusion entre des Casques bleus indiens et des FDLR se traduisant par des transports d’ivoire et de coltan, trafics d’or, recrutement de garçons envoyés au Pakistan pour y suivre un enseignement religieux…
Ce qui paraît évident, c’est qu’au-delà de la protection bien illusoire des populations civiles ou de la stabilisation toute relative du pays, la force onusienne a représenté l’un des instruments de cette inscription forcée du Congo dans la mondialisation. Au forceps, à coup d’opérations militaires et d’interventions diplomatiques, ce vaste pays a été exploré, prospecté, quadrillé, mis en coupe réglée.
A plusieurs reprises, le président Kabila a demandé, mais sans frapper sur la table, que la mission onusienne prépare son retrait du Congo. On lui a chaque fois répondu que c’était trop tôt, trop risqué, on a fait valoir les risques de guerre, d’éclatement…
Qui osera jamais prendre les risques d’un départ définitif, qui osera jamais réclamer la souveraineté pleine et entière d’un pays qui, dans les faits, se trouve toujours placé sous la tutelle de la communauté internationale ?

1 juillet 2015

De Berlin à Berlin, quelques rappels pour le Tribunal sur le Congo

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Le Congo a toujours été un objet de convoitises internationales. Après la traite négrière, menée au fouet et au mousqueton, il y eut, au nom de la lutte contre l’esclavage, le règne de la chicotte, ce fouet en peau de rhinocéros qui sanctionnait ceux qui refusaient de livrer leurs ballots de caoutchouc ou qui fuyaient pour ne pas descendre dans les mines de cuivre.
Grâce à la prédation coloniale, menée en costume cravate et bardée de principes civilisateurs, la Belgique réussit à sortir de la deuxième guerre mondiale sans être accablée de dettes. Grâce à l’uranium du Katanga, mis à la disposition des alliés américains à prix d’ami, le colonisateur put faire bonne figure parmi les vainqueurs de la guerre et participer à la fondation des grandes institutions dites de Bretton Woods, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale qui, jusqu’aujourd’hui mènent le monde.
Après une indépendance chaotique, dont le héros, Patrice Lumumba, fut assassiné sur ordre des Américains et des Belges car il voulait que ses compatriotes congolais bénéficient du fruit des richesses de leur pays, la prédation en toque de léopard et canne de chef s’ajouta à la prédation en col blanc : durant 32 ans, le maréchal Mobutu, maintenu au pouvoir grâce au soutien occidental, s’employa à piller le pays, à gaspiller les ressources. C’était le temps de la cueillette, celui des enveloppes, des valises, et vers la fin, celui des caisses de nouveaux billets imprimés à Munich et que l’on appelait « tourne à gauche ». En effet, dès leur arrivée à l’aéroport de Kinshasa, certaines malles prenaient la direction de la Banque centrale, mais beaucoup d’autres étaient dirigées vers le bateau présidentiel où de nuit, les leaders politiques venaient monnayer leurs trahisons.
Avec un tel héritage, où la corruption était devenue une institution nationale, comment s’étonner de l’effondrement des systèmes de références ?
Au début des années 90, la conférence nationale souveraine, vaste exercice qui avait réuni toutes les forces de la nation, s’était clôturée sur un échec, sans tirer au clair les assassinats politiques ni analyser les leviers de la prédation économique.
Alors que la fin de la guerre froide avait rendu inutile un vieux dictateur rongé par le cancer et que l’armée nationale se résumait à une garde présidentielle entourée d’une pléthore de soldats non payés et démotivés, le Zaïre, qui allait bientôt redevenir le Congo, était l’archipel de la débrouillardise, du chacun pour soi. Une vaste zone grise au cœur de l’Afrique où, par manque de sécurité ou de connaissance du terrain, les grands acteurs économiques avaient renoncé à investir tandis que la presse internationale évoquait volontiers un « Etat en faillite »…
En 1994, l’afflux de réfugiés rwandais, parmi lesquels de nombreux auteurs du génocide, acheva de fragiliser l’Est du Congo et l’installation d’un million et demi de civils et d’hommes en armes dans des camps gérés par la communauté internationale fut perçu comme une menace existentielle par le nouveau régime rwandais dont Paul Kagame était l’homme fort.
En octobre 1996 éclata ce que l’on pourrait appeler une « guerre gigogne ». La guerre des fantassins, des bottes en caoutchouc et des kalachnikovs…A l’avant plan, des hommes venus du Rwanda et d’Ouganda. Ils avaient entrepris de détruire les camps de réfugiés, de pourchasser impitoyablement les « génocidaires » et au cours de leur avancée, pas moins de 200.000 personnes furent portées disparues. Certains de ces « libérateurs », poussant jusque Kisangani, rêvaient de détacher de Kinshasa l’Est du Congo. A leurs côtés se trouvaient des Congolais, opposants de longue date à Mobutu comme Laurent-Désiré Kabila. Ils pensaient que l’heure de la revanche avait sonné, qu’il était temps de ressusciter les idées nationalistes de Lumumba.
Les techniques de cette première guerre du Congo étaient simples : avancer, tuer, chasser les populations civiles, séduire et enrôler les jeunes dans une aventure qui, sept mois plus tard, devait mener à la chute du dictateur, instaurer à Kinshasa un ordre nouveau… A cette époque, qui remarquait les conseillers militaires américains stationnés à Goma ? Qui s’interrogeait sur le fait que des sociétés minières comme American Mineral Fields, basée à Atlanta, la ville de la famille Clinton, prêtaient leurs avions pour transporter les chefs rebelles et à Lubumbashi, signaient des contrats miniers avant même la chute du régime Mobutu ?
Le financement de cette première guerre était simple, car le Zaïre, rebaptisé République démocratique du Congo, avait encore de beaux restes : une usine de retraitement de minerai, démontée au Sud Kivu, fut remontée de l’autre côté de la frontière, des avions militaires, qui apportaient des hommes et des armes, repartaient chargés de marchandises, des centaines de véhicules, portant des plaques « zaïroises » circulaient désormais à Kampala et Kigali. Dans une ville enclavée comme Kisangani, les habitants en étaient réduits à pédaler sur les tolekas, les vélos taxis à la selle recouverte de laine tricotée.
C’était le hold up du siècle, perpétré au nom de la sécurisation des frontières, du renversement d’un dictateur honni, de la libération d’un peuple. Mais la façade dissimulait des ambitions à plus long terme : comment pouvait on laisser en friche cet immense pays, la plus vaste forêt du monde, le plus grand bassin hydrographique, des centaines de sites miniers inexploités ?
Il y eut cependant une erreur de casting : Laurent Désiré Kabila, devenu président, refusa d’endosser le rôle qu’on lui avait dévolu, être le fondé de pouvoir d’intérêts étrangers. L’ancien maquisard, qui avait accueilli Che Guevara , refusa d’être « coiffé » par un bureau politique nommé à Kigali et Kampala. Il dénonça les contrats miniers qu’il avait lui-même signés en temps de guerre et adjura la population de compter d’abord sur ses propres forces, créant des « comités de pouvoir populaire », afin de stimuler les initiatives locales et de pouvoir se passer de l’aide étrangère…
Il fallut une année pour que Kabila se décide, fin juillet 1998, à congédier les militaires rwandais qui l’avaient porté au pouvoir et leur demande de regagner leur pays. Il fallut alors moins de 48 heures au Rwanda pour retraverser la frontière et mettre sur pied un mouvement présenté comme « congolais » le Rassemblement congolais pour la démocratie, dans lequel des Tutsis originaires du Congo jouaient un rôle prédominant tout en prenant leurs ordres à Kigali. L’Ouganda ne fut pas en reste : il encouragea Jean Pierre Bemba, un ancien mobutiste, de fonder à son tour un mouvement rebelle, le Mouvement pour la libération du Congo qui fut soutenu dans un premier temps par des troupes ougandaises.
Cette guerre, entamée le 2 août 1998, sera bien vite appelée la « première guerre mondiale africaine » car Kabila appela ses alliés à la rescousse : le Zimbabwe et l’Angola envoyèrent des renforts qui épaulèrent les faibles troupes gouvernementales et stoppèrent l’avancée des rebelles.
Durant cette guerre là, le Congo faillit éclater : il était divisé en plusieurs zones distinctes, qui n’avaient pas de contact entre elles, et chacun des belligérants finançait son effort militaire en puisant dans les ressources locales. Si l’Est du pays était mis en coupe réglée, les Zimbabwéens se payaient avec les diamants du Kasaï tandis que les Angolais obtenaient d’importantes concessions leur permettant d’exploiter le pétrole des eaux territoriales communes.
La prédation, en ces années là, était simple : « take the money and run… » « Il s’agît d’une guerre autofinancée » assuraient des financiers rwandais, elle ne pèse pas sur le budget de notre pays.
Lorsque les négociations s’engagèrent à Lusaka en 1999, les représentants de la communauté internationale veillèrent, pour mettre Kabila en minorité, à placer sur le même pied les forces rebelles et les représentants du gouvernement mais le vieux rebelle, contraint de signer, s’employa à saboter l’arrangement : il encouragea la renaissance, dans l’Est du pays, des anciens groupes d’autodéfense villageois, les Mai Mai qui combattirent en avant des lignes gouvernementales…
En 2001 Laurent Désiré Kabila, l’homme qui défendait farouchement la souveraineté menacée de son pays, fut assassiné par un de ses gardes du corps soudoyé par des Libanais avec de l’argent américain. Antoine Vumilia, ici présent, pourrait nous en dire plus sur le sujet…Dans les capitales occidentales, le soulagement fut palpable. Joseph Kabila, 28 ans, fut désigné pour succéder à son père à la tête d’un pays occupé, morcelé, pillé par plusieurs armées étrangères. Rompant avec le radicalisme de son père, il fut obligé de louvoyer, de conclure des compromis afin d’obtenir, pas à pas, non seulement la fin des hostilités, mais le retrait des troupes étrangères, la réunification du pays. Rwandais et Ougandais, soutenus par les Américains, n’acceptèrent de retirer leurs troupes qu’à la condition de voir leurs alliés et complices, les « proxys », ou « collaborateurs » intégrer le gouvernement central.
En attendant des élections générales, fixées à 2006, une étrange formule « un plus quatre », comprenant un président, flanqué de quatre vice présidents dont deux représentaient les rebelles d’hier, vit alors le jour.
Les troupes étrangères, officiellement, quittèrent le pays, mais dans les provinces de l’Est une vingtaine de mouvements armés demeurèrent opérationnels, avec comme caractéristique commune de fonctionner en pillant les ressources locales et en terrorisant la population. C’est à cette période que le Docteur Mukwege, le gynécologue de Panzi, près de Bukavu, commença à dénoncer l’utilisation du viol des femmes comme arme de guerre, pour terroriser et soumettre des populations et s’emparer de leurs richesses.
Jusqu’aujourd’hui, les victimes de cette « grande guerre africaine » n’ont pas été dénombrées. On cite le chiffre de quatre ou six millions de morts, c’est-à-dire de personnes emportées par la violence, les exodes, le travail forcé, la privation de soins médicaux. Si le chiffre exact des victimes ne sera jamais connu, un jour peut-être ira-t-on déterrer les 600 charniers et autres fosses communes qui s’égrènent dans l’Est du pays, depuis le grand Nord du Kivu jusqu’à la frontière du Burundi…
En 2002, alors que le Congo n’était pas dirigé par une autorité légitime, mais par des hommes qui étaient tous issus de la lutte armée, la Banque mondiale dicta pratiquement un Code minier d’inspiration très libérale. Il était censé attirer les investissements étrangers par des mesures exceptionnellement favorables : exonérations d’impôts durant quinze ans, rapatriement des bénéfices etc..
Au cours des années qui suivirent, les cartes du Congo se couvrirent de carrés, des propriétés accordées à tous les candidats investisseurs qui, sans même se rendre sur le terrain, avaient obtenu des « concessions » à Kinshasa.
Les prédations de la première guerre s’étaient menées à la kalachnikov, avec des enfants soldats et des lance roquettes. Les prédations de la deuxième s’étaient accompagnées de chars de combat, de mitrailleuses lourdes.
Les prédations qui suivirent les accords de paix furent menées avec des moyens plus sophistiqués que les pelles et les burins, avec des Caterpillar et des pelleteuses qui dévoraient les collines, des camions remorques qui franchissaient les postes frontières chargés de terre brute, des avions qui transportaient les lingots d’or
Peu à peu, le Congo retrouva sa place dans l’ordre du monde : premier producteur de cobalt, deuxième producteur de cuivre, avec un million de tonnes par an, premier producteur de coltan…
Les premières élections démocratiques, supervisées par la communauté internationale, eurent lieu en 2006 et Joseph Kabila légalisa son pouvoir. En 2011, il fut reconduit, à l’occasion d’un nouveau scrutin, très contesté et marqué par de nombreuses irrégularités et son deuxième, et en principe dernier mandat doit s’achever en 2016.
La guerre à l’Est ne s’est pas pour autant terminée : malgré la présence de 20.000 Casques bleus, la plus importante et la plus coûteuse des opérations de paix de l’ONU, les groupes armés se sont maintenus. Les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), nouveau nom des génocidaires de 1994, sont toujours présents. Ils exploitent des carrés miniers, enlèvent des femmes congolaises et des milliers d’enfants, comme des petites graines plantées en terre étrangère, sont issus de leurs viols. Certains groupes armés congolaises sont démobilisés, d’autres reprennent les armes, pour défendre leur terroir, pour lutter contre des rebelles poussés par Kigali. La formule élaborée lors des accords de paix de 2002, permettant la réintégration au sein de l’armée nationale des groupes rebelles démobilisés et l’amnistie sinon la promotion de leurs chefs, a eu des effets pervers : l’armée nationale est désormais infiltrée par des combattants d’origine étrangère et par des hommes qui ne connaissent que la violence et la rapine..
Durant toutes ces années, jamais le Rwanda et dans une moindre mesure l’Ouganda n’ont renoncé à leur volonté de garder une main mise sur l’Est du Congo, qu’ils considèrent comme leur hinterland économique. Malgré la mise en échec, en novembre 2013 du M23, le dernier des grands groupes rebelles soutenus par Kigali, l’instabilité persiste. Dans le « grand Nord » du Kivu, à Beni, affrontements et atrocités demeurent quotidiens, car les politiciens congolais eux-mêmes ont retenu la leçon de l’impunité instaurée par les accords de paix : levez une troupe, tuez des civils, puis négociez votre reddition en échange d’un grade d’officier ou d’un poste de ministre…
Les rebellions à répétition représentent aussi une forme de pression économique : c’est au moment où Kinshasa entreprenait de réviser les contrats miniers et de revoir certaines dispositions du Code qu’éclata la guerre dirigée par le chef rebelle Laurent Nkunda, aujourd’hui réfugié à Kigali. Alors que j’allais l’interviewer dans son fief proche du Rwanda je me souviendrai toujours d’avoir croisé des hommes d’affaires américains qui sortaient d’ un entretien avec lui, et vantaient ses bonnes dispositions…
Je voudrais conclure en vous remerciant de m’avoir invitée à Berlin, une ville où fut décidé, en 1885, le partage de l’Afrique. C’est ici que furent dessinées les frontières actuelles du Congo et en particulier des provinces de l’Est, des frontières contestées jusqu’aujourd’hui. C’est ici que fut décidée une spoliation des ressources qui se poursuit toujours ; c’est ici que l’on posa les prémices des guerres du futur, qui sont aujourd’hui d’autant plus âpres que de nouveaux acteurs, les Chinois et les Asiatiques en général, veulent prendre place à la table.
Mais grâce au Tribunal sur le Congo, c’est ici aussi que ces vols à main armée et ces crimes en col blanc connaissent un début de jugement et que des Congolais, enfin, sont invités à témoigner eux-mêmes de leurs souffrances et de leurs luttes.

1 juillet 2015

Les nouveaux activistes africains

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Le sifflet, le carton rouge, le balai…Une nouvelle forme de protestation secoue l’Afrique et conduit en prison de jeunes activistes congolais

Du Ouagadougou à Dakar, de Kinshasa à Bruxelles, les réseaux sociaux bruissent d’indignation : voici déjà trois mois que deux activistes, Fred Bauma, membre fondateur de « Lucha » à Goma et Yves Makwambala, membre du collectif « Filimbi » (le sifflet) sont détenus à Kinshasa. Ce vendredi, ils ont à nouveau comparu devant le tribunal de grande instance de la Gombe qui les accuse d’ « atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat ». Les charges sont lourdes : les prévenus sont accusés d’avoir été membres d’une association « Filimbi Eloki » une « bande organisée » qui aurait pour but « d’attenter à la personne ou à la vie du chef de l’Etat, de changer, détruire ou interrompre le processus constitutionnel. » Ces accusations peuvent entraîner des condamnations allant de dix ans de prison ferme à la peine de mort… Le seul crime qui est jusqu’à présent reproché aux deux détenus est d’avoir organisé à Kinshasa en mars dernier un atelier d’échanges avec d’autres jeunes Africains, principalement des Sénégalais du mouvement « Y en a marre » et des Burkinabe du collectif « le Balai citoyen ». Les arrestations ont eu lieu lors d’une conférence de presse organisée dans les locaux d’une maison de production « Eloko Makasi » dans la commune populaire de Masina. Une trentaine de personnes furent alors interpellées, six prirent la fuite tandis que Yves Makwambala et Fred Bauma furent mis au secret durant 40 et 50 jours.
Bénéficiant du soutien de l’USAID, l’agence de développement américaine, l’atelier réunissait une trentaine de militants venus de divers pays d’Afrique, pour échanger sur le thème « Jeunesse et citoyenneté ». Alors que des conférences de ce type, qu’il s’agisse de la bonne gouvernance, de la lutte contre la pauvreté ou des droits des femmes, sont organisées chaque jour à Kinshasa par les différentes agences de développement et que les participants en repartent nantis d’un petit « per diem » qui couvre leurs « frais de transport », dans ce cas ci, les services de renseignement ont vu rouge : ils ont cru avoir mis la main sur un dangereux réseau, mettant en cause la sécurité de l’Etat.
Il faut reconnaître que la réputation des amis de Lucha et de Filimbi n’est plus à faire : au Sénégal, « Y en a marre » s’est opposée avec succès au président Wade qui briguait un troisième mandat et au Burkina Faso, sous la houlette du musicien Smokey, d’acteurs et d’activistes, le « Balai citoyen » fut à la pointe des manifestations qui menèrent au départ du président Blaise Compaoré, qui avait lui aussi eu l’imprudence de vouloir se représenter.
Par la grâce d’Internet et des réseaux sociaux, les Congolais de tout bord, accrochés à leurs portables, avaient suivi en direct les évènements de Ouagadougou. Le pouvoir n’avait pas été en reste : une délégation officielle dirigée par le conseiller Atundu, venue observer la manière dont Compaoré tentait de se maintenir au pouvoir, fut exfiltrée de justesse d’un Burkina en ébullition.
Dans les jours qui suivirent, des activistes congolais, eux aussi hostiles à un éventuel troisième mandat présidentiel, se rapprochèrent de leurs homologues burkinabe, entretenant une correspondance suivie.
D’où le soupçon, nourri par les autorités congolaises, de voir l’atelier d’échange d’expériences se transformer, selon les termes du porte parole du gouvernement Lambert Mende, en tentative de subversion : « alors qu’officiellement, ils étaient venus pour échanger, en réalité, ces personnes arrêtées étaient à Kinshasa pour apprendre aux Kinois comment se confronter aux forces de l’ordre et mettre fin au régime sans attendre les élections ».
Après avoir été interpellés, les rappeurs et activistes sénégalais et burkinabe furent renvoyés dans leur pays sans autre forme de procès et les Congolais furent arrêtés.
Membres fondateurs de Filimbi, Frank Otete et Filibert Anzuluni, qui réussirent à prendre la fuite et se trouvent en Belgique s’étonnent encore de la réaction agressive des autorités : « à Masina, nous assistions à des échanges pacifiques entre jeunes Africains, parmi lesquels des rappeurs, des slameurs et autres reggaemen, parmi lesquels nos compatriotes musiciens faisaient bonne figure. Nous étions nous mêmes surpris et émus de constater le talent de ces jeunes venus de la cité, qui se confrontaient pour la première fois à des musiciens venus d’ailleurs et rencontraient des groupes plus larges. »
Frank Otete, médecin travaillant pour la multinationale Nestlé, et Filibert Anzuluni, directeur chez Ecobank, la trentaine décontractée, se décrivent comme « représentatifs de cette nouvelle classe moyenne qui se développe dans les grandes villes. La plupart d’entre nous ont étudié à l’université, certains ont trouvé du travail, d’autres non et ces derniers ont été obligés, malgré leur diplôme conquis de haute lutte, d’accepter des emplois non qualifiés, dans les services de sécurité privés par exemple… »Frank et Filibert assurent que leurs compagnons, à l’origine de divers mouvements citoyens, ne connaissent pas de réels problèmes matériels mais sont confrontés chaque jour à la pauvreté, aux inégalités sociales : « nous voyons les enfants des rues, obligés de mendier et, si nous avons du travail, nos familles sollicitent notre soutien financier. C’est pourquoi, depuis plusieurs années, des asbl de terrain ont été créées. Cette « nouvelle société civile congolaise » dont l’un des porte parole est Ben Kabamba, qui se fit remarquer lors des manifestations de janvier dernier, opposées à l’hypothèse d’un troisième mandat présidentiel, a des antennes dans toutes les villes du pays : Goma, Beni, Kisangani, Lubumbashi et bien sûr les différents quartiers de Kinshasa.
Tout le pays étant désormais couvert par les réseaux de téléphonie mobile, nous sommes en contact permanent les uns avec les autres et la mobilisation peut se faire très rapidement… Vous n’imaginez pas à quel point Facebook gagne du terrain au Congo…»
L’existence d’un tel réseau explique pourquoi l’une des premières mesures prises par les autorités, en janvier dernier, fut de couper les SMS…Revenant sur les évènements de janvier dernier, les deux activistes de Filimbi reconnaissent que, bien qu’adeptes de l’action non violente, ils ont été débordés par la colère des jeunes : « personne ne contrôlait ces groupes qui agissaient simultanément, dans des quartiers différents… Même des leaders de l’opposition, comme Vital Kamerhe ou des chefs politiques comme Moïse Katumbi, le gouverneur du Katanga, ont été pris au dépourvu…Les partis politiques traditionnels ont été dépassés. »
Pourquoi ces jeunes en colère ont il attaqué les magasins tenus par des Chinois ? « Tout simplement parce que, dans l’entendement populaire, les Chinois soutiennent le pouvoir en place. Mais d’autres communautés auraient pu être ciblées, les Libanais, les Ouest Africains et même les expatriés européens. »
« Nous sommes des « éveilleurs », assurent les deux activistes, « il y a plusieurs années déjà que nous essayons de sensibiliser les jeunes, de les faire réfléchir, tout en prônant l’action non violente…Nous n’étions pas clandestins, loin s’en faut, mais discrets, sinon méconnus car nos associations, créées sur base volontaire, ne bénéficient d’aucun financement et ne sont donc pas répertoriées au sein de la société civile… »
Qui alors soutient cette « nouvelle société civile » qui recrute parmi la jeune génération et se distingue de la « société civile « des années 90, souvent très dépendante des bailleurs étrangers et parfois courtisée par le pouvoir ?
« Nombre d’entre nous sont des jeunes cadres qui jouissent d’une certaine indépendance financière. Les « enveloppes », cela ne nous intéresse pas, nous n’en avons pas besoin…Nous sommes en contact avec les jeunes Congolais de la diaspora, mais, privilégiant les actions non violentes, nous ne sommes pas aux côtés des « combattants ». »
Nos interlocuteurs assurent que c’est la mobilisation à la base, via la musique, les réseaux sociaux, qui a politisé les jeunes des « quartiers » : « ils aspirent à la démocratie, demandent le respect de la Constitution, une meilleure répartition des ressources, la lutte contre la corruption, contre l’impunité… En janvier, le pouvoir a reculé sur la question du troisième mandat, sinon les troubles auraient continué, au risque de devenir incontrôlables… »
S’ils s’appuient sur les milieux populaires, les jeunes intellectuels ont le bras plus long qu’on ne le pense : « certains d’entre nous sont des fils de notables du régime. En janvier, on a vu des officiers, des ministres demander aux services de sécurité et même au président de mettre fin à une répression qui visait leurs propres enfants… »
Outre le Burkina Faso et le Sénégal, les activistes congolais ont des relais dans tous les pays de la sous-région, où ils décèlent des forces de changement identiques : en Angola, malgré la chape de plomb, des actions ponctuelles sont parfois lancées. Au Congo Brazzaville un mouvement, « Ras le bol » rassemble des artistes qui s’expriment via la BD, le théâtre, la musique, au Gabon il y a du mouvement…
« Le sifflet, le carton rouge, voilà nos armes. Elles signifient aux politiciens « cela suffit »… A travers tout le pays, des jeunes sont au courant de nos actions et nous sommes surpris par les talents qui s’expriment et qui demandent non pas le renversement mais la moralisation des institutions…. »
Refusant d’apparaître comme hostiles au pouvoir, s’abstenant de critiquer Joseph Kabila qui n’est pas beaucoup plus âgé qu’eux mais ne les comprend pas, les jeunes de Filimbi et leurs alliés à travers l’Afrique veulent, au contraire, un approfondissement de la démocratie. Aussi difficiles à encarter qu’à acheter ou étiqueter, ils dérangent profondément les pouvoirs en place et font souffler un vent nouveau…

23 juin 2015

La justrice britannique immobilise le légendaire général Karenzi Karake

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Après avoir été arrêté samedi à Londres, alors qu’il se préparait à reprendre un vol pour Kigali, le général Emmnanuel Karenzi Karake, chef des services de renseignements rwandais, a été remis en liberté mais il demeure à la disposition de la justice britannique. Cette dernière est intervenue en vertu d’un mandat d’arrêt européen délivré en Espagne voici sept ans par un magistrat espagnol, qui, à l’époque accusait le légendaire général « K K » de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité (chefs d’inculpation qui furent classés en 2014 à la suite d’un changement de la loi sur la compétence universelle en Espagne) lorsque) mais aussi de « crimes de terrorisme ».
Le parquet de l’Audience nationale espagnole, en charge des affaires de terrorisme, a sollicité la remise à l’Espagne de l’officier rwandais. Même si cette requête a peu de chances d’être exaucée, l’affaire a provoqué à Kigali une réaction extrêmement vive : le ministre de la justice du Rwanda, Busingye Johnston a annulé la visite qu’il devait faire en Espagne, Kigali a officiellement « demandé une explication » au gouvernement britannique et la ministre rwandaise des affaires étrangères Louise Mushikiwabo, très en phase avec la pensée du chef de l’Etat, a qualifié cette arrestation d’ « inacceptable » et dénoncé « la solidarité occidentale pour avilir les Africains, (…) sur base de la folie de pro-génocidaires ».
En réalité, plusieurs raisons expliquent l’obstination de la justice espagnole : la première est sans doute l’implication supposée du général Karenzi Karake dans le meurtre de trois travailleurs humanitaires espagnols membres de l’organisation Médecins du monde, qui avaient eu connaissance d’assassinats massifs imputés au Front patriotique rwandais et découvert des fosses communes en territoire rwandais. Ces assassinats de ressortissants espagnols, (neuf au total) s’ajoutent à une campagne de critiques menée par les milieux catholiques. S’y ajoutent les témoignages recueillis par des ONG internationales comme Human Rights Watch, qui avait documenté les massacres de civils commis en 2000 dans la ville de Kisangani, lors des affrontements qui avaient mis aux prises les armées de l’Ouganda et du Rwanda alors que ces forces se disputaient le contrôle des comptoirs de diamant. Emmanuel Karenzi commandait alors les forces rwandaises qui furent accusées de nombreux crimes de guerre, massacres de civils congolais et même exécutions sommaires de militaires ougandais. Par la suite, les Nations unies documentèrent plus de 600 massacres commis au Congo par les diverses forces en présence et publièrent un texte de synthèse, le « rapport mapping ». Ce dernier demeura longtemps sans suite mais il pourrait être exhumé si un Tribunal international sur les crimes commis au Congo venait à être créé.
Membre lui aussi de la diaspora tutsie venue d’Ouganda, combattant de la première heure du FPR et jouissant d’une réelle popularité , le général Karenzi Karake a déjà suscité la polémique : de janvier 2008 à avril 2009, il fut le numéro deux de la force hybride de l’ONU et de l’Union africaine déployée au Darfour avant d’être déchargé de ses fonctions à cause des accusations espagnoles. Au Rwanda même, il connut la disgrâce pour « mauvaise conduite » en 2010 et, après avoir «demandé pardon », il fut placé en 2011 à la tête des services de renseignements rwandais, un poste clé s’il en est.
Alors que l’officier avait déjà voyagé en Europe à plusieurs reprises et se rend à Londres plusieurs fois par an, les déboires actuels du « général KK », membre du premier cercle autour du  président Kagame qui s’interroge sur l’opportunité d’un troisième mandat laissent perplexe. Le zèle subit de la justice britannique serait il une réponse au fait que Kigali ait  suspendu les émissions de la BBC à la suite de la diffusion d’un reportage controversé sur l’”histoire non dite” du génocide? Faut il y voir un avertissement, à la veille de la décision concernant un éventuel troisième mandat? Même si la justice est, théoriquement, indépendante,  l’arrestation d’un “maître espion”‘ n’est pas un procédé fréquent et  d’aucuns rappellent le proverbe rwandais “qui veut atteindre le maître frappe d’abord le chien…..”

21 juin 2015

Le Rwanda à son tour s’engage en direction d’un troisième mandat présidentiel

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Quelle surprise ! Voici plusieurs mois déjà, le président Kagame, homme fort du Rwanda depuis 1994 et déjà élu deux fois, avait déclaré qu’il appartiendrait au peuple de décider de le reconduire pour un troisième mandat. Le «peuple » s’est donc prononcé et 3,6 millions de Rwandais, soit plus de la moitié du corps électoral, ont adressé des pétitions au Parlement, demandant aux élus de réformer l’article 101 de la Constitution qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Lors d’un congrès qui s’est tenu le week end dernier, le Front patriotique rwandais s’est prononcé à son tour en faveur d’une réforme de la constitution et son président, Christophe Bazimavo, a déclaré que les signataires des pétitions « ont cet espoir bien fondé que, si le président continue, il ne va rien changer mais plutôt continuer ce développement socio-économique, cette sécurité qui est observée ici et là, cette bonne gouvernance… »
S’il est exact que de nombreux citoyens rwandais créditent le président Kagame pour la sécurité et la stabilité qu’il a réussi à instaurer dans son pays et reconnaissent les progrès accomplis (le Rwanda est l’un des seuls pays d’Afrique à pouvoir se vanter d’avoir atteint les « buts du millénaire » en matière de santé, d’éducation, de promotion des femmes) de nombreux observateurs décèlent cependant la main du parti derrière ces pétitions massives. Dans un pays aussi contrôlé que le Rwanda, beaucoup mettent en cause la spontanéité des pétitions et font état de pressions directes ou indirectes exercées par les autorités locales.
Rappelons que dans les deux pays voisins, la République démocratique du Congo et le Burundi, la question du « troisième mandat » avait jeté les opposants dans la rue : en janvier dernier, la perspective d’un changement de la Constitution ouvrant la voie à une reconduction du président Kabila avait enflammé plusieurs villes congolaises. Quant au Burundi, il traverse une crise grave qui a déjà fait 70 morts et la question des élections tient toujours le pays en haleine : le parti au pouvoir a accepté de reporter le scrutin présidentiel à juillet prochain et d’ouvrir un dialogue avec l’opposition mais il n’a rien cédé sur le fond, c’est à dire la candidature du président Nkurunziza à un troisième mandat non prévu par les accords de paix d’Arusha ni par la Constitution. En réalité, la situation toujours bloquée laisse redouter le pire : des rumeurs font état de la préparation d’une nouvelle rébellion, l’armée connaît des défections, des jeunes fuient en direction du Rwanda où se trouvent déjà de nombreux intellectuels et la répression se poursuit.
Dans les cas de ces trois pays, il faut remarquer que les Etats Unis expriment avec autant de rigueur que d’équanimité la nouvelle doctrine du président Obama :« des institutions fortes mais pas d’hommes forts ». En janvier dernier John Kerry s’était prononcé contre un troisième mandat pour Kabila, en mai Washinton avait adopté une position en pointe désapprouvant la candidature du président Nkurunziza et même dans le cas du Rwanda, souvent considéré comme l’un des meilleurs alliés des Etats Unis dans la région, la position a été sans équivoque. Rodney Ford, le porte parole du Département d’ Etat, a déclaré « nous sommes engagés à soutenir une transition pacifique et démocratique en 2017 afin qu’un nouveau président soit élu par le peuple rwandais » ajoutant, comme pour dissiper toute équivoque : « nous ne sommes pas pour le changement des constitutions pour des intérêts personnels ou politiques. »…
Cette intransigeance américaine est d’autant plus remarquable qu’elle est relativement neuve: il n(y a pas si longtemps que les Etats Unis se montraient très tolérants à propos de la longévité politique de leurs meilleurs alliés et tout le monde a oublié que le président Roosevelt lui-même, en 1940, à la veille de la deuxième guerre mondiale, a été considéré par le parti démocrate comme le meilleur candidat possible, car il avait été l’artisan du New Deal, qui avait permis à son pays de sortir de la crise de 1929.. Il accomplit donc un troisième mandat, qui fut reconduit en 44 et interrompu par sa mort
…Autres temps, autres principes…

18 juin 2015

Un “Tribunal sur le Congo” examine la mondialisation à la congolaise

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Bukavu,

Tout était faux, cette semaine là à Bukavu. Le grand amphithéâtre du collège Alfajiri n’était qu’un décor. Les témoignages avaient été soigneusement préparés, sept cameras tournaient en permanence. Tout était faux, soigneusement mis en scène par le réalisateur suisse Milo Rau, qui travaille sur le projet « Tribunal sur le Congo » depuis plus d’un an. Tout était faux mais en même temps, tout était vrai. Les intervenants, plusieurs dizaines de Congolais venus des profondeurs du Sud Kivu étaient bien réels et ils décrivaient des situations très concrètes, des lieux où la mort frappait voici quelques jours encore. Le président du tribunal, l’avocat belge Jean-Louis Gillissen, spécialiste de la procédure, est un habitué de la justice internationale. Ayant plaidé à Arusha autant qu’à Timor ou à la Cour pénale internationale de La Haye, il veillait au respect scrupuleux des règles, temps de parole, courtoisie à l’égard des intervenants, calme dans le public, menaçant à plusieurs reprises de faire évacuer une salle turbulente ou indignée. Les interrogatoires menés par les six membres du jury étaient précis, rigoureux et les arguments de la défense étaient écoutés avec la même attention que ceux de l’accusation.
Mais surtout les trois cas présentés au tribunal présentaient un résumé criant des problèmes actuels de l’Est du Congo, cette vaste région du Sud et du Nord Kivu. Depuis novembre 2013, officiellement, la guerre a pris fin, les rebelles tutsis du M23 ayant été mis en déroute. Mais en réalité, de nombreuses bandes armées rodent toujours et les sociétés minières, exhibant des permis qui leur ont été accordés par Kinshasa, s’emparent des terres et chassent impitoyablement les creuseurs artisanaux et les habitants des collines.
Milo Rau, s’il avait voulu faire œuvre d’historien, aurait pu évoquer les racines de la violence, l’afflux des réfugiés hutus, les deux guerres du Congo, le développement de mouvements rebelles soutenus par le Rwanda, l’apparition des groupes armés Mai Mai, défendant leur territoire et adoptant souvent les méthodes criminelles de leurs adversaires. Mais pour ce metteur en scène de 38 ans, qui a travaillé un an sur le sujet, la roue tourne vite. L’histoire d’aujourd’hui, c’est celle de ce Congo désormais qualifié de « post conflit », où l’Etat, désireux d’asseoir son autorité sur l’ensemble du pays, a concédé d’immenses territoires à des sociétés minières qui contribuent bien peu au budget de l’Etat. Quant aux populations, hier otages des guerres, victimes des bandes armées, décimées par le viol massif et l’enrôlement d’enfants-soldats, ne sont-elles pas aujourd’hui prises dans un piège plus subtil encore, celui d’une mondialisation jugée irréversible ?
A la barre de ce tribunal hors du commun, le premier du genre jamais organisé en territoire congolais, des dizaines de témoins ont défilé, illustrant jusque dans les moindres détails trois cas précis et emblématiques. Le premier est celui de la mine de Bisie, dans le territoire de Walikale : en 2002, Sylvain Ikandi et d’autres creuseurs découvrent en pleine forêt un gisement de cassitérite d’une teneur exceptionnelle. «Dans cette région dépourvue de routes, nous pratiquions le troc, échangeant nos minerais contre de la nourriture et des produits manufacturés. Certes, les groupes armés comme les forces gouvernementales étaient présents, et tous ces hommes en armes prenaient leur part…Mais on vivait… Tellement bien qu’à la fin, nous étions plus de 10.000 creuseurs artisanaux sur le site, les gens venaient de partout… En 2004, MPC, le comptoir qui jusque là se contentait de nous acheter les minerais, se transformé en société d’exploitation. Dès ce moment, nous les creuseurs nous sommes devenus des intrus : quatre mille d’entre nous furent chassés manu militari. Privés de leur gagne-pain, d’anciens soldats démobilisés, reprirent les armes et formèrent un nouveau groupe armé, sous la direction d’un ancien creuseur de Bisié, Cheka… »
Cagoulé, recouvert d’une sorte de burqa brune, un « témoin protégé » entre alors en scène. Ce combattant, sous les ordres de Cheka, proclame « les groupes armés, ce sont les paysans en colère, qui protègent leur territoire. »
Les auditions font peu à peu apparaître toute la réalité humaine de ce territoire perdu : des creuseurs dépossédés et relégués dans des endroits « non rentables », une société qui a négocié à Kinshasa ses droits d’exploitation mais ne rétrocède aucune richesse aux habitants de la région devenus des parias sur leur propre territoire, des minerais emportés à l’état brut et raffinés dans une fonderie installée à Gisenyi, du côté rwandais de la frontière…
L’audience suivante examine un cas plus emblématique encore, celui du site de Twangiza, une réserve d’or exploitée par la société américano canadienne Banro. A la suite d’un accord conclu à Kinshasa et validé par l’autorité coutumière, Banro, une start up des années 90 a réussi à mettre la main sur l’ancien domaine du baron Empain et de la Sominki (société minière du Kivu), un territoire presque aussi vaste que la Belgique.
Des photos qui circulent parmi les jurés montrent des cratères de montagnes rongés par des excavatrices géantes, mais surtout on y distingue des maisons minuscules, plantées à 2800 mètres d’altitude, « tellement petites qu’on ne peut même pas s’y gratter le dos » se plaint un témoin…C’est là, à Chingira, que les 3500 habitants de Twangiza ont été déportés, dépossédés de leurs champs, interdits d’accès à leurs cimetières, aux sépultures de leurs ancêtres… «Nous n’avons pas été consultés » assure Raymond Mwafika, président d’une mutualité de Luwindja, « et de toutes façons le code minier prévoit que les terres sont propriété de l’Etat… »Terrorisée, une vieille dame drapée de son plus beau châle vert reconnaît qu’elle a bien reçu une maison en guise de dédommagement, mais que sur cette terre d’altitude rien ne pousse, que les vaches meurent et que, construits à la hâte, les bâtiments s’effondrent les uns après les autres… « Tous les jeunes s’en vont, je n’ai pas de maison à donner à mes enfants… »
Mondialisation à la congolaise
Au fil des audiences, au cours desquelles, durant des heures, comparaissent des témoins effrayés de leur audace, des activistes qui refusent de se résigner, des intellectuels, des « témoins protégés », impressionnants derrière leur cagoule brune, se dessine le visage de cette « mondialisation à la congolaise ». Implacable, elle dépossède les plus pauvres, bénéficie aux sociétés étrangères qui rapatrient leurs bénéfices et partagent quelques miettes bien grasses avec leurs interlocuteurs haut placés à Kinshasa. Mélange de mauvaise gouvernance, de corruption locale et nationale, cette modernité là témoigne d’un mépris immense pour les droits des plus faibles.
Ouvrant les travaux du tribunal, le gouverneur du Sud Kivu, Marcellin Cishambo, avait asséné une leçon de réalisme politique à ses compatriotes : « croyez vous que les règles du capitalisme ont changé ?Alors que nous étions encore en guerre, nous avons été obligés de signer un code minier rédigé en anglais par la Banque mondiale… Lorsque nous avons voulu le réviser afin d’élargir la part de l’Etat congolais dans la répartition des profits, on nous a asséné qu’il ne fallait pas perturber le « climat des affaires » On nous somme de rapatrier les FDLR, ces combattants armés hutus qui menaceraient le Rwanda et la Monusco refuse de nous assister dans ces opérations militaires. Mais lorsqu’on les ramène à la frontière, ils reviennent quelques jours plus tard… Savez vous que 75 % des minerais qui arrivent à Kigali (où s’est créée une Bourse des matières premières) sont fournis par ces mêmes FDLR ? » Et le gouverneur, porte parole politique, de poser la question : « sommes nous assez forts pour affronter les géants de l’industrie minière, pour les obliger à construire chez nous des usines de raffinage ? Croyez vous que les plans de dépeçage, de balkanisation du Congo soient définitivement abandonnés ? »
Mutarule, un massacre à huis clos, entre Congolais
A sa manière, la troisième audience du Tribunal répondit à ceux qui font reposer sur le monde entier les causes du malheur congolais en occultant les responsabilités locales. Car à Mutarule, le massacre de juin 2014 s’est déroulé à huis clos, entre Congolais, sans qu’intervienne l’armée congolaise qui fut peut-être complice des agresseurs. Autre drame, même scenario : un tribunal, factice, mais plus sérieux qu’une institution véritable, des témoins qui racontent une histoire de vengeance et de terreur où 35 civils, hommes , femmes et enfants appartenant à l’ethnie Bafulero, (originaire de la plaine de la Ruzizi) furent massacrés sans pitié par des Barundi ou des Banyamulenge (Tutsis congolais). Des éleveurs qui entendaient se venger du vol de leurs vaches, de l’assassinat de l’un de leurs chefs coutumiers et de razzias à répétition…
En cause ici, les conflits fonciers, les rivalités ethniques, la passivité ou la complicité de l’armée nationale… Mais aussi la formidable impuissance de la Mission des Nations unies présente au Congo depuis quinze ans. Malgré un mandat qui oblige les soldats de la paix à protéger les civils, le contingent pakistanais cantonné à quelques kilomètres des lieux du carnage fit la sourde oreille, renvoyant ceux qui venaient l’avertir du drame …Ici aussi, des survivants ont défilé à la barre, d’autres ont accepté de parler masqués, de s’exprimer par le truchement d’une vidéo : « je tenais mon bébé contre mon ventre, il a été arraché à l’arme blanche, explique une femme, «j’ai été poignardée sur mon lit d’hôpital » dit une autre, « le colonel O. a interdit à ses hommes d’intervenir car les vaches appartenaient à des militaires haut gradés… »assène un activiste.
Autant les deux premières audiences démontraient combien faute d’une gouvernance efficace les intérêts du peuple congolais étaient sacrifiés au dernier avatar de la mondialisation, autant le massacre de Mutarule suscita dans l’assistance une émotion que même le « président Gillissen » frappant comme un sourd avec son marteau, s’avéra impuissant à contenir. Lorsque Luc Henkinbrant, ancien chargé des droits de l’homme à la Monusco, évoqua le « rapport mapping », cette synthèse onusienne portant sur plus de 600 massacres commis au Congo durant les guerres successives et s’exclama : « du Nord au Sud Kivu, je pourrais vous montrer une succession de charniers qui n’ont jamais été ouverts car l’impunité est la loi » il déclencha une immense ovation qui dépassa de loin les limites fixées au film de Milo Rau.
Ce « tribunal sur le Congo » qui se terminera sur un dernier tournage à Berlin, lieu du partage de l’Afrique en 1885, sera projeté en 2016 au grand stade de Kinshasa et dans toutes les salles européennes. Ce film devrait porter à travers le monde l’immense exigence de justice qui hante le peuple congolais. Pour qu’enfin la vérité soit dite, pour que les millions de morts anonymes ne soient pas oubliés et puissent enfin trouver le repos…

29 mai 2015

Le président du Burundi est peut-être moins seul qu’on ne le croit

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Le week end prochain, en principe, un nouveau sommet réunissant les chefs d’Etat d’Afrique de l’Est est convoqué à Dar es Salaam afin de trouver une solution à la crise qui, depuis plus d’un mois, pousse le Burundi au bord du gouffre. Instruit par l’expérience précédente (c’est alors qu’il se trouvait en Tanzanie que le chef de l’Etat avait failli être victime d’un putsch militaire) cet homme que tous décrivent comme isolé, soumis à des pressions considérables, fera-t-il le voyage ? La France, qui avait longtemps observé une prudente réserve vient elle aussi de rejoindre la Belgique et la Hollande et a décidé de suspendre sa coopération dans le domaine de la sécurité et l’Union européenne reconsidère également son aide. A ces avertissements, à ces pressions assorties de menaces, le régime burundais fait face jusqu’à présent : au nom de la souveraineté nationale un budget extraordinaire a été débloqué pour faire face aux échéances électorales. Les prochaines élections législatives seront sans surprise puisque l’opposition a annoncé son intention de les boycotter, une perspective qui ne semble pas émouvoir les autorités. Plusieurs déclarations officielles, dont une note de synthèse remise aux chefs d’Etat africains, dénoncent les « préjugés », les « idées pré conçues » qui « déforment le jugement des nombreux envoyés spéciaux et autres délégations qui font le voyage vers Bujumbura, » et dont « les recommandations ne seraient pas nourries par les faits observés sur le terrain. » Le Burundi critique aussi une « histoire » construite de toutes pièces par la « presse internationale » et des « agents étrangers », il assure que les manifestations, limitée à trois ( !) quartiers de Bujumbura sont « sponsorisées » et que les manifestants ont reçu pour instruction de déclencher des incidents violents (une assertion d’autant plus étonnante que tout le monde a pu constater que la police tirait à tir tendu et que, depuis lundi, les Imbonerakure sont entrés dans les quartiers en ébullition afin de remettre de l’ordre à leur manière avec des bâtons et des fouets…) Les documents officiels assurent aussi que la candidature du président à un troisième mandat n’est pas négociable. De son côté l‘opposition dit exactement la même chose, mais… dans l’autre sens, faisant de l’effacement de Nkurunziza un préalable absolu……
Il est évident que si les pays voisins du Burundi décidaient d’appliquer à son président le même traitement que celui infligé en 1996 à Pierre Buyoya qui dut faire face à un embargo implacable à la suite d’une tentative de putsch, le régime serait obligé de lâcher du lest sous peine condamner à l’asphyxie ce pays enclavé.
Mais le feront ils ? Rien n’est moins sûr. Lors du putsch manqué en effet, chacun a remarqué que si la Tanzanie avait avalisé le reversement du président, ce dernier n’aurait jamais pu regagner son pays. Or c’est le président tanzanien Kikwete lui-même qui ramena son collègue à la frontière…
Par ailleurs, entre le Burundi, le Congo et le Rwanda se joue une subtile partie de billard à trois bandes. A Bujumbura, les manifestants assurent, mais sans fournir de preuves, que des Interhahamwe (les rebelles hutus rwandais toujours incrustés au Congo) auraient franchi la frontière pour venir renforcer les Imbonerakure (les jeunesses du parti). Par ailleurs,des sources congolaises, non officielles, vont jusqu’à dire que des militaires et des policiers congolais, dépêchés depuis Goma, auraient traversé le lac Kivu pour seconder leurs collègues du Burundi, mais à Bujumbura nul n’a pu confirmer cette information.
A Bukavu des officiels congolais décrivent les relations entre les deux pays en termes prudents : « le Congo ne soutient pas activement Nkurunziza mais il ne le lâche pas non plus. »
En fait, nul dans la région n’a oublié qu’en novembre 2013, lors de l’offensive des forces congolaises assistées de la Monusco contre les rebelles tutsis du M23, soutenus par Kigali, les forces tanzaniennes et sud africaines, destinées à former la « Brigade d’intervention africaine » opérant sous la bannière de l’ONU, avaient été autorisées à transiter par l’ aéroport de Bujumbura, au grand déplaisir de Kigali qui n’a pas pardonné ce manque de solidarité du « petit frère » burundais. Cet effort conjoint, épaulé par une Brigade d’intervention africaine, avait entraîné la défaite du M23, allié de Kigali. Depuis lors, les relations entre la Tanzanie et le Rwanda sont exécrables, entre l’Afrique du Sud et Kigali le climat est à peine réchauffé et les débats actuels sur le Burundi dissimulent beaucoup d’arrière pensées……
Mais surtout, depuis que des infiltrations rwandaises ont été signalées au Nord Kivu, le cycle des accusations réciproques a repris. C’est ainsi qu’un officier congolais, documents à l’appui, nous a déclaré que le 7 avril dernier, il avait remis entre les mains de la Monusco un membre des FDLR (rebelles hutus) qui souhaitait regagner son pays. A sa grande surprise, le 13 du même mois, il retrouva l’homme qui avait été renvoyé en opération au Congo…
Même si les sommets régionaux se multiplient et si la crise du Burundi, ave son cortège de réfugiés, inquiète tous ses voisins, on est loin d’une position unanime et sincère. En outre, tout indique que, pour le Congo, entre un voisin perçu comme menaçant (le Rwanda) et un voisin loyal mais en difficulté, (le Burundi de Nkurunziza) Kinshasa choisira, au minimum, de ne pas nuire à ce dernier…

26 mai 2015

Des campagnes à l’écoute de Bujumbura

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Cibitoke,

Alors qu’à Bujumbura, les manifestations ne faiblissent pas et que la détermination des opposants à un troisième mandat présidentiel se poursuivent malgré le déploiement des forces de police et malgré la peur semée dans la ville par des grenades et l’assassinat du chef d’un parti d’opposition, les autorités assurent que quatre quartiers de Bujumbura ne représentent pas tout le Burundi, que les campagnes sont calmes et se préparent à voter tranquillement pour le chef de l’Etat.
Pour « prendre la température » du milieu rural, nous avons d’abord parcouru, vers le Nord, la route menant à Ngozi, puis, en direction de la frontière congolaise, la route traversant la province de Cibitoke. Partout, la première impression est la même : le calme certes, mais un important déploiement policier. (Au fait, compte tenu des hommes en bleu déjà déployés dans les quartiers chauds de Bujumbura, d’où viennent ces policiers innombrables, dont les effectifs semblent inépuisables ? S’agirait il comme l’assurent les partis d’opposition, de jeunes « Imbonerakure » partisans du CNDD qui auraient reçu des uniformes, ou des renforts seraient ils venus du pays voisin, le Congo en l’occurrence, comme le prétendent certaines rumeurs insistantes venant de l’autre côté de la rivière Ruzizi qui marque la frontière entre les deux pays ?) Lorsqu’ils prennent la direction du Rwanda, les véhicules sont arrêtés et fouillés. Vers Cibitoke, on passe sans encombre. Partout on a l’impression que les gens se sont donné rendez vous sur les grand routes. Ils déambulent ou se rassemblent par petits groupes, poursuivant des discussions qui semblent passionnées. « Puisque les radios indépendantes n’émettent plus, ils confrontent les informations dont ils disposent » explique notre chauffeur, dont le téléphone crépite sans arrêt et qui est tenu au courant de tous les derniers développements, minute par minute. Des gens se promènent un transistor à l’oreille et ne ratent aucune des émissions des radios internationales, BBC, Voix de l’Amérique et bien sûr, Radio France Internationale que le pouvoir accuse de dramatiser les évènements.
Dans chaque village traversé, la campagne électorale bat son plein : il y a des banderoles, des tambours, des camions qui transportent des jeunes gens très enthousiastes qui scandent des slogans et entonnent des chants de victoire. Rien que de très normal sauf que, à part quelques maigres drapeaux de l’Uprona, le plus ancien parti du Burundi, une seule formation politique fait campagne, le parti du président. Dans toutes les localités les militants se rassemblent autour de grands kiosques ronds décorés du drapeau du parti et de là ils essaiment à travers le village. Nous n’avons pas noté de comportement agressif, de menaces visibles, même si, dans les camps de réfugiés à l’extérieur du pays, les gens font état d’intimidations et assurent que s’ils ne votent pas pour le président sortant, ils seront repérés et sanctionnés. Mais il est évident que cette campagne, qui doit mener au élections législatives qui ont été reportées d’une semaine, est inhabituelle puisqu’une seule formation occupe le terrain…
Peut-on dire que les milieux ruraux restent demeurent totalement étrangers cette « intifada » à la burundaise qui secoue la capitale ? Certainement pas : les familles ayant récupéré les élèves du secondaire et les universitaires ayant été priés de quitter des établissements momentanément fermés, on peut être certain que dans la discrétion des maisons familiales, les jeunes font l’éducation politique de leurs aînés, expliquant les raisons du soulèvement.
En outre, les conséquences matérielles commencent à se faire sentir : chez les changeurs, les dollars deviennent difficiles à trouver et les camions étant bloqués à Bujumbura, les fruits s’empilent sur les marchés sans trouver acheteurs…

26 mai 2015

Adisco sème l’espoir sur les collines du Burundi

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Cibitoke, envoyée spéciale
Pour vivre heureux, vivons caché… Loin de la route de Cibitoke, sur sa colline de Butaramuka, François Minani se fait discret. Là haut, vers le village, il y a des meetings, on discute, on observe. Lui, il se contente, tranquillement, d’écouter la BBC sur son transistor suspendu à un arbre devant la maison. Et pour le reste, il surveille sa parcelle, il taille, il coupe, il cueille. C’est que les saisons se succèdent vite, il y a toujours quelque chose à planter et surtout une récolte à faire…Qui dit que le Burundi est pauvre ? Bien soignée, la terre ici est une bénédiction. François, tenant compte de l’exiguïté de sa parcelle, a multiplié les cultures : ce mois ci, les arbres fruitiers croulent sous le poids des mandarines, les avocats arrivent à maturité, les manguiers sont magnifiques. Sous les ombrages, François nous montre le maïs, les courgettes qu’il s’apprête à cueillir, les colocases, les amarantes, le manioc qui se dresse fièrement. Devant chaque maison, des haricots, rassemblés en bouquets sèchent au soleil. Ceux-ci sont les plus beaux de tous : de longues tiges brunes, sous lesquelles glissent les grains ronds et fermes, parmi lesquels François choisira les semences de l’année prochaine. « La vente de mes seules mandarines me rapporte 300.000 francs burundais » explique le vieux paysan, « de quoi payer les frais scolaires de mes enfants.. »Avec un bémol cependant : « cette année à cause des troubles à Bujumbura les camions ne sont pas venus chercher nos fruits et j’ai peur de ne rien gagner. Mon fils a du rentrer à la maison, il va peut-être rater son année car l’université a fermé et les étudiants ont été renvoyés chez eux… » Tout cela n’entame cependant pas l’optimisme du vieux paysan : « nous nous sommes organisés à une échelle tellement modeste, en ne comptant que sur nous-mêmes, que nous nous sentons forts… »
C’est en 2010 que l’aventure a commencé. Ces collines éloignées, où la guerre a fait rage dans les années 90, n’on jamais eu l’honneur d’une visite du gouverneur de province, et l’agronome de l’Etat n’a jamais abîmé ses souliers sur les chemins boueux. Un jour, raconte François, les animateurs d’Adisco (appui au développement intégral et à la solidarité sur les collines) sont venus nous proposer de créer notre propre coopérative, en versant chacun 10.000 francs burundais (6 euros). Si certains sont restés sceptiques, 523 paysans ont adhéré. Le message d’Adisco, qui nous a envoyé un animateur de proximité, était clair : « ne comptez que sur vos propres forces, le sol est bon, perdez l’habitude de tendre la main, vous pouvez avancer… » François poursuit « nous avons alors créé des IGG, groupes d’auto promotion et sur le modèle des tontines en Afrique de l’Ouest, nous nous sommes organisés par groupes de dix personnes, mettant en commun nos apports financiers pour réaliser à tour de rôle des projets individuels. L’un voulait améliorer ses capacités de stockage, l’autre acheter les intrants, tous souhaitaient se regrouper pour vendre à un meilleur prix.
Au Burundi, les banques commerciales ignorent les paysans, elles refusent de leur prêter de l’argent, considérant que les terres, les modestes maisons ne représentent pas des gages suffisants. Adisco s’est alors proposé de jouer les intermédiaires auprès de la Banque nationale de développement économique et des prêts ont pu être obtenus, au taux encore très élevé de 19%.
François, un homme patient et minutieux, est devenu « multiplicateur de semences ». Formé par Libère, qui se présente comme un « inspecteur de sécurité » il produit désormais ses propres semences : maïs, riz, sorgho. Sélectionnées par l’Isabu (l’institut de recherche agricole du Burundi), ces semences de qualité supérieure sont amenées à la coopérative par Adisco et sur chaque récolte, François sélectionne et prélève les meilleures graines pour la saison prochaine. « Nous avons nos pépinières, nous savons comment bien orienter nos tuteurs, comment tailler les billons perpendiculairement à la pente pour empêcher les érosions ; nos récoltes ont augmenté » dit François tandis que Libère souligne : « ces semences paysannes sont certifiées bio, de qualité supérieure et les paysans pourront les commercialiser eux-mêmes, plus besoin de recourir aux OGM… »
Sur la colline de Rugeja aussi les femmes ont décidé de se rassembler par groupes de dix, les « Serukabakenyezi » (de « seruka », qui veut dire « bougez, sortez de chez vous… »Auparavant, dit Jocelyne «on vivait chacun pour soi. On s’observait, on se jalousait. Un jour une animatrice nous a proposé de nous mettre ensemble, de créer des tontines : chacune apporte sa contribution et une fois par semaine, nous nous réunissons pour décider comment faire fonctionner le dispositif d’entr ‘aide : à tour de rôle, par exemple, les femmes ont pu s’acheter une chèvre…A la longue, comme l’argent augmentait, on a pu louer un champ, cultiver du riz, planter des bananiers. Depuis cinq ans, beaucoup de femmes nous ont rejoint. Nous comptons désormais 80 groupes de dix femmes, qui se réunissent chaque semaine, ont appris à travailler ensemble, à se soutenir en cas de problèmes… Nous avons acquis une force que nous ne soupçonnions pas… »
Comme François, Jocelyne se montre sceptique face à l’aide internationale : « auparavant on croyait que le PAM (Programme alimentaire mondial) allait nous sauver et nous attendions les distributions de vivres. Mais nous avons compris que nous devions d’abord compter sur nos propres forces, sur nos capacités. Après tout, nous ne sommes pauvres, nous avons une bonne terre, de l’énergie à revendre, c’est de nous que le développement doit partir… »
C’est ainsi qu’en se regroupant, les femmes ont pu, via la coopérative, vendre leur café à l’usine en obtenant un meilleur prix, qu’elles ont amélioré leurs pratiques culturales et les capacités de stockage « on ne gaspille plus, on utilise la fumure, on apprend à acheter les engrais au bon moment, à les utiliser à bon escient… » Les voisines de Jocelyne approuvent « même le regard des hommes sur nous a changé, ils nous respectent davantage puisque nous gagnons de l’argent… »
Ces modestes succès n’empêchent pas les problèmes de demeurer nombreux : dans cette région qui connut la guerre, de nombreux démobilisés sans travail viennent de Kayanza ou de Ngozi, des régions surpeuplées pour voler les récoltes, piller les champs… En outre, il faut intégrer les rapatriés de Tanzanie qui ont quitté le pays dans les années 70. Ils revendiquent les terres qu’ils possédaient autrefois et qui sont aujourd’hui occupées par d’autres, et les arrangements sont difficiles.
Bébé au sein, enfant sur le dos, les voisines de Jocelyne font le compte des bouches à nourrir : l’une a eu douze enfants, l’autre dix. « Un seul repas », dit Aimée, « cela fait trois kilos de riz, deux kilos de haricots, sans oublier les amarantes, l’huile, le sel…Il est de plus en plus difficile de faire deux repas par jour et il nous arrive d’envoyer les enfants chez les voisins en leur suggérant « va voir s’il leur reste quelque chose à manger… »
Peu à peu, assure Jocelyne « les femmes vont comprendre que si elles veulent nourrir leur famille, envoyer les enfants à l’école il leur faudra veiller à avoir moins d’enfants ; les mentalités vont deoir évoluer mais cela doit partir de la base…Aujourd’hui déjà, les familles ont moins d’un hectare à cultiver…
A Ruziba Nyamakarabo, où le café est trié en plein air, graine par graine, les membres de la coopérative ont la fierté de ceux qui ont remporté une bataille. Les entrepôts sont pleins à craquer, les sacs gonflés de graines s’empilent jusqu’au plafond, bientôt des camions viendront emporter la récolte et la coopérative distribuera les bénéfices. La bataille s’est déroule voici quelques années lorsque sous pression de la Banque mondiale le gouvernement du Burundi fut obligé de privatiser la filière café et d’en confier la commercialisation à la multinationale suisse Webcor. Adisco, soutenue par de nombreuses ONG internationales, s’est opposée à cette dépossession des paysans . Aujourd’hui, assure Pascal Bigirimana, président de la coopérative, nous vendons directement notre café aux acheteurs, sans intermédiaires, et notre production étant certifiée « Fair trade », commerce équitable, nous en obtenons un bon prix…Un cultivateur moyen peut gagner, pour une seule récolte, de 500 à 800.000 francs burundais… Ce qui nous permet de payer les frais scolaires, d’adhérer aux mutuelles de santé…

Mais surtout les membres de la coopérative affichent une fierté inspirée par une raison immatérielle : « nous nous sentons libres. Ici, c’est a base qui décide, ce n’est pas comme dans e pays voisin, où l’Etat dit aux paysans ce qu’il doivent faire, pour leur bien… Ici, nous avons appris à discuter, à défendre nos intérêts… »
C’est cela aussi le miracle burundais, construit au cours des quinze dernières années, à la faveur de la paix politique qui avait été garantie par des accords équilibrés : la population, jusqu’à la plus lointaine colline, a appris à se prendre en charge, à réfléchir…C’est pour cela aussi que ceux qui voudraient balayer de tels acquis et instaurer un régime fort, incarné par un parti quasi unique rencontrent une aussi large résistance …

26 mai 2015

Burundi: deux balles ont brisé la trêve

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Deux balles à bout portant, deux morts de plus : il n’en fallait pas davantage pour briser la trêve décrétée par les manifestants burundais après un mois de mobilisation et pour torpiller les timides efforts de médiation entamés par Saïd Djinnit, le représentant spécial de l’ONU à Bujumbura. L’onde de choc de l’assassinat, samedi soir, de Zedi Feruzi, leader du parti Union pour la paix et le développement, secoue toujours Bujumbura : refusant d’encore participer à un dialogue à peine ébauché, les représentants des principaux partis politiques ont plongé dans la clandestinité, les leaders de la société civile se terrent ou ont gagné le Rwanda ou le Kenya, des généraux, de plus en plus nombreux, quittent le pays. « Comment voulez vous que cela ne débouche pas sur une autre rébellion ? » « nous confie un officier à la retraite à la recherche d’un visa…Mais surtout, cet attentat a élargi la révolte à d’autres quartiers de Bujumbura, à d’autres communautés. Lundi matin, le quartier musulman de Buyenzi était lui aussi couvert de barricades tandis que des gaz lacrymogènes étaient lancés à Kinama. Dimanche en effet, l’inhumation de Zedi Feruzi avait été l’occasion d’une importante manifestation de la communauté musulmane qui, jusqu’à présent s’était montrée discrète. Pour beaucoup, un tel meurtre était particulièrement calculé : le petit parti de Feruzi est une dissidence du CNDD, le parti du président, fondé par Hussein Radjabu, le leader historique du parti et les transfuges auraient été particulièrement bien informés de tous les secrets de la formation au pouvoir, qui se créa dans la clandestinité et le maquis et bénéficia, à l’époque, du soutien du Soudan…
Après les trois grenades jetées à l’aveuglette vendredi soir sur un marché fréquenté surtout par les femmes commerçantes, et qui auraient fait neuf morts (contre trois officiellement reconnus) c’est une véritable stratégie de la tension qui est désormais perceptible au Burundi, renforcée par des rumeurs alarmantes, déconseillant par exemple aux « Blancs » de se montrer trop visibles dans des lieux publics…Mais on se demande bien qui peut bénéficier de ce pourrissement de la situation qui rappelle trop les premiers mois de 1994 à Kigali… De part et d’autre en tous cas l’intransigeance demeure intacte : lundi matin, comme si les deux jours de trêve avaient permis à tous de reprendre des forces, les manifestations ont recommencé à Bujumbura. Quartiers barricadés, hérissés de barbelés afin d’empêcher les incursions de la police dans les maisons, jets de pierre, blocage de la circulation afin d’empêcher les travailleurs d’aller prendre leur service, la détermination des jeunes n’avait pas faibli et leurs soutiens demeuraient toujours aussi constants, se traduisant par l’approvisionnement des manifestants et eau et en nourriture fournis par des contributeurs anonymes. Le mot d’ordre demeurait le même, transmis depuis la base aux participants à un hypothétique dialogue : « le troisième mandat n’est pas négociable, Nkurunziza doit partir… ».
Du côté du pouvoir, la même fermeté prévalait. Rencontrés par hasard à une réception organisée par l’ambassade du Kénya (qui entendait démontrer ainsi sa solidarité avec les autorités en place..) quelques proches du président se disaient victimes d’une conspiration internationale et se vantaient du soutien de la Chine et de la Russie au Conseil de Sécurité. Ils s’efforçaient de démontrer la légalité constitutionnelle du troisième mandat et assuraient que, contre vents et marées,les élections présidentielles auraient lieu le 26 juin comme prévu, débouchant sur la réélection de Pierre Nkurunziza. Ce dernier, dimanche, avait repris ses matchs de football comme si de rien n’était. C’est sans doute au nom de la même conception de la démocratie que, lundi matin, les Imbonerakure, les jeunes militants du CNDD, avaient sorti leurs bâtons, appuyant une police dotée de gaz lacrymogènes…
Ces démonstrations de force et autres gesticulations politiques se déroulent cependant au bord d’un gouffre économique : les changeurs manquent de dollars, dont le cours a explosé, les réserves des banques ont été vidées par tous les candidats à l’exil, les salaires de mai ne pourront vraisemblablement être payés. Et dans les campagnes, censées se tenir à l’écart de la contestation politique, les fruits de saison, mandarines, papayes, mangues, s’amoncèlent faute de camions pour les transporter vers la capitale…Sur toutes les lèvres, deux mots : jusqu’à quand ?