29 septembre 2020

Le génocide au travers de souvenirs d’enfants

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Hélène Dumas fait partie de ce que l’on appelle les « jeunes historiens » du Rwanda. Arrivée dans le pays bien après les faits, cette nouvelle génération a appris la langue, cheminé dans les collines plus que dans les bureaux de la capitale, écouté des récits de vie et de mort captés au ras du sol. L’auteur du très remarqué « Génocide au village » (Editions La Découverte) a découvert, en 2016, des cahiers d’écoliers perdus au milieu de la documentation diverse que la Commission nationale de lutte contre le génocide avait empilée pèle-mèle dans des armoires et des cartons. Il s’agissait d’un document unique en son genre : deux mille feuillets sur lesquels, douze ans après le génocide, cent cinq orphelins s’étaient livrés à un exercice douloureux, à la demande de l’Association des veuves du génocide (Avega) A l’époque des faits, l’âge moyen de ces jeunes scripteurs se situait entre huit et douze ans, dont une majorité de filles. Avec l’aide de deux rescapés, Hélène Dumas entreprit donc de traduire ces textes, qui décrivent le génocide au travers de regards d’enfants.
Au fil de ces souvenirs soigneusement rédigés mais où la douleur est livrée à l’état brut, on ne retrouve ni polémique ni politique. Rien d’autre que, lancinantes au fil des pages, la brûlure de la perte, la douleur de la trahison. Car ces récits d’enfants commencent presque tous par une évocation du monde d’avant. Un monde où entre voisins on se fréquentait et s’entr’aidait. Un monde qui soudain bascula, où ceux avec lesquels on partageait le lait étaient soudain ceux là même qui vous dénonçaient, vous traquaient, dépouillaient votre mère de ses vêtements et dans les marais où vous étiez caché lâchaient les chiens pour accélérer la traque.
Ces enfants là n’ont pas raconté leur vie dans la perspective d’un procès ; leur récit n’avait d’autre finalité que se souvenir de la réalité rwandaise d’avant le génocide, remonter le fil de cette haine qui soudain submergea toute la population et rendit si efficace l’œuvre de mort. C’est ainsi qu’avec précision, les enfants racontent comment le « marquage ethnique » s’imposait à l’école où les instituteurs méticuleux demandaient aux élèves de se présenter en fonction de leur ethnie, corrigeant sévèrement ceux qui tentaient de tricher et de se faire inscrire dans une autre colonne. Très vite, les jeunes apprenaient comment distinguer un Tutsi (« très grand, mince, avec un long nez, sans beaucoup de force et aimant le lait… »), les premiers sobriquets fusaient « inzoka » le serpent, ou « Rusumbansika » (« tellement grand qu’il dépasse les murs de la maison »). Ceux qui étaient ainsi désignés savaient déjà qu’ils n’auraient aucune chance de réussir l’examen national et de trouver place dans l’enseignement secondaire.
Quant à la mémoire des massacres, elle est d‘un réalisme saisissant : les enfants se souviennent de ces groupes d’ « igitero », des voisins soudain emplis de haine qui déferlaient en criant, et « assénaient des coups de bâton ou de massue comme s’ils découpaient un serpent…. Papa a été coupé en morceaux comme un régime de bananes et quand la nuit est tombée, ils l’avaient achevé. » Les enfants ont aussi été frappés par le vol des vaches familiales, soudain appelées « vos choses » et dévorées le soir même dans une sorte de fête barbare. Les récits racontent les chiens qui pistaient, qui traquaient jusque dans les marécages et l’écriture est tellement précise que l’on croit entendre les clameurs qui accompagnaient les mises à mort.
Ces évocations sont glaçantes, car la parole des enfants n’a pas été filtrée, elle n’est pas livrée devant un tribunal, elle n’a pas d’autre finalité que le souvenir.
Sans circonlocutions, les jeunes scripteurs ont décrit une haine à l’état brut, qui entendait détruire les garçons perçus comme de futurs combattants, saccager les filles par le viol, détruire les organes reproducteurs, afin que les matrices ne portent plus de futurs ennemis. Exceptionnels et bouleversants, ces témoignages ont été recueillis au ras du sol, au plus près de la souffrance et de la cruauté. Ils n’ont été ni mi s en scène ni interprétés et les enfants, équanimes, racontent aussi les sauvetages, les actes de solidarité, et la difficulté de vivre dans « le temps d’après ». Un temps étrange où les bourreaux se retrouvent à vivre aux côtés de leurs victimes d’hier, où s’organisent les commémorations, où les tribunaux gaçaça se mettent en place tandis que se pose, lancinante, la question des dépouilles des disparus.
« Où avez vous jeté les corps ? « A cette interrogation obsédante, les voisins tardent souvent à répondre et lorsqu’ils guident les survivants vers les fossés ou les latrines où se décomposent les corps suppliciés, ces révélations sont quelquefois livrées comme monnaie d’échange, dans l’espoir d’obtenir la clémence du tribunal populaire.
Une seule conclusion s’impose : ce livre est l’un des plus bouleversants qu’il nous ait été donné de lire à propos du génocide des Tutsis du Rwanda.
Seules des plumes d’enfant pouvaient avoir la force d’aller aussi loin dans l’évocation de ce que les adultes préfèrent appeler l’innommable ou l’indicible.

Hélène Dumas, Sans ciel ni terre, paroles orphelines du génocide des Tutsi (1994-2006)
Editions La Découverte

29 septembre 2020

L’éloge du sang: Kagame en accusation, une enquête à sens unique

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L’ Eloge du sang, une enquête fouillée mais controversée sur les crimes commis au Rwanda

« L’éloge du sang », l’ouvrage de Judi Rever enfin publié en France, mérite mieux qu’un tir de bazooka. Car la journaliste canadienne, au contraire de nombreux auteurs, chercheurs ou journalistes, qui se sont souvent contentés de compiler les documents qui leur avaient été communiqués par diverses officines, s’est, elle, rendue sur le terrain.
En Afrique comme en Europe, elle a débusqué des témoins, même s’ils étaient tous à charge. Elle s’est en tous cas rendue au Congo, où, alors qu’elle était journaliste pour RFI, elle a couvert la première guerre dite de l’AFDL (Alliance des Forces pour la démocratie et la libération qui réunissait les troupes rwandaises, ougandaises et des combattants congolais). Cette offensive déclenchée en octobre 1996 au départ de la frontière rwandaise a mené au démantèlement des camps de réfugiés hutus et, sept mois plus tard, à la chute du régime Mobutu et à l’accession au pouvoir de Laurent Désiré Kabila, qui sera assassiné quatre ans plus tard.
Dans les forêts du Kivu, Judi Rever, c’est évident, a eu un choc. Elle a assisté à la fuite en avant d’une partie des réfugiés hutus, poursuivis par les troupes de Kagame et encadrés par ceux là même qui avaient mené le génocide. Elle a vu des charniers, des corps calcinés, à peine dissimulés dans des fosses communes, elle a vu des civils congolais tomber eux aussi sous le coup des envahisseurs qui les considéraient comme alliés des Hutus.
De Bukavu et Goma jusque Mbandaka en passant par Kisangani, Judi Rever a suivi la piste sanglante partie du Rwanda et se poursuivant à travers le Congo. C’est de là que part sa quête: durant des années, la journaliste canadienne, horrifiée par les crimes de guerre dont elle avait été témoin, a voulu en savoir plus, ce qui l’a menée à enquêter sur le Front patriotique rwandais, libérateur du Rwanda et bourreau du Congo. Pour cela, elle s’est fondée sur de nombreux témoignages, des victimes bien sûr, mais aussi des transfuges qui ont connu en Ouganda les débuts du FPR. Ces transfuges, dont de nombreux militaires, ont contribué à mettre en œuvre l’implacable stratégie de Paul Kagame et par la suite, en mal avec le régime ou poursuivis pour des affaires de corruption, ils se sont souvenus des crimes auxquels ils avaient été associés et les ont dénoncé. L’auteur a aussi bénéficié de généreuses fuites onusiennes, des rapports émanant du « Bureau des enquêtes spéciales » créé en 1999 par le Tribunal international pénal pour le Rwanda. Ces documents sont précis, accablants pour le FPR, mais ils n’ont jamais été rendus publics, ce qui est un autre scandale que dénonce l’auteur, alors que ces informations, recueillies par les enquêteurs internationaux, auraient mérité, après vérification de leur pertinence, de recevoir davantage de publicité. Par le travail qu’il représente, par la somme d’informations qu’il véhicule, cet inventaire des crimes commis « de l’autre côté du miroir » ne doit pas être écarté.
Mais le problème, c’est que Judi Rever, qui se défend cependant d’être négationniste et se contente d’assurer, à la fin de son livre, qu’elle reconnaît sans ambiguïté la réalité du génocide des Tutsis, n’aborde l’histoire que par un seul côté et omet le début.
Car enfin, comment peut-on évoquer l’entrée en guerre du Front patriotique rwandais au début des années 90 sans remonter en arrière, sans évoquer le fait que, avec la complicité du colonisateur belge, la « révolution hutue » des années 60 avait fait des Tutsis rwandais des citoyens de deuxième catégorie, tandis que des centaines de milliers d’entre eux, chassés dans les pays voisins dont l’Ouganda, devenaient « les plus anciens réfugiés d’Afrique » ? Face au « peuple majoritaire » incarnant une démocratie du nombre, les Tutsis du Rwanda , considérés comme des étrangers dans leur propre pays, avaient été soumis à la règle des quotas, à des discriminations multiples. Et surtout, lors de chaque tension politique, ils avaient été victimes de massacres à répétition dont le génocide de 1994 fut l’apogée. C’est cette pyramide d’injustices et de crimes, dressée sur trois décennies, que le FPR, arrivé au terme de la négociation, entreprit de renverser, quel qu’en soit le prix.
Démontant la stratégie du mouvement, auteur accuse le Front d’avoir infiltré les partis d’opposition, semé délibérément la méfiance et le chaos à l’intérieur du pays (entre autres en provoquant des concentrations de déplacés aux portes de Kigali à la veille du génocide) et finalement d’avoir abattu l’avion du président Habyarimana. Cette thèse a déjà été fréquemment développée, le génocide des Tutsis n’était pas encore terminé qu’elle courait déjà, discréditant les vainqueurs et hypothéquant les tentatives de reconstruction de l’unité nationale.
De même, lorsqu’elle s’est rendue au Congo deux ans après le génocide, la journaliste n’a examiné qu’une face de la médaille. Dans les camps de réfugiés assaillis par l’AFDL, elle n’a vu que des civils dépendants et affolés. Elle ne s’est pas interrogée sur les recrutements qui s’étaient poursuivis, sur les exercices militaires et la préparation de la revanche, sur les structures hiérarchiques, celles des auteurs du génocide, demeurées intactes. Elle n’a pas été frappée par une étrange transmutation : il avait suffi que des tueurs, qui avaient liquidé leurs voisins de la manière la plus atroce, associant femmes et enfants à leurs crimes, franchissent la frontière pour qu’ils se transforment aussitôt en « réfugiés présumés innocents », bénéficiant d’une aide internationale plus généreuse que celle dispensée aux survivants.
De même, relatant la fuite tragique des réfugiés hutus à travers la forêt congolaise, l’auteur n’a pas eu vent de cette tactique dite du « bouclier humain » et qui consistait à placer femmes et enfants en première ligne, afin de retarder les poursuivants et de protéger la fuite des hommes en armes s’enfonçant toujours plus avant dans la forêt et entamant au passage la longue série de viols et d’exactions qui allaient accabler les populations locales. Cette course poursuite menée jusqu’à la rive du fleuve Congo en face du Congo Brazzaville, a été émaillée de charniers, de crimes de guerre, d’exécutions sommaires à propos desquels les investigations manquent encore, en dépit du « rapport Mapping » publié par les Nations unies voici dix ans.
Ne livrant qu’une partie de l’histoire, se focalisant sur la fin sans rappeler le début, l’auteur déforce son témoignage qui n’apparaît plus que comme un dossier à charge, long réquisitoire mené par une journaliste endossant l’habit du procureur. Au fil des récits et des éléments extraits des rapports rédigés à l’intention du TPIR, un fil rouge apparaît, une intention de plus en plus évidente : mener le lecteur à conclure qu’un autre génocide a été mené au Rwanda puis au Congo, celui des Hutus et des opposants potentiels fussent ils Tutsis, et cela au seul bénéfice des combattants venus d’Ouganda, ces anciens réfugiés désireux de récupérer leurs terres et d’exercer un pouvoir sans partage.
« Justice des vainqueurs », « second génocide »…Nous nous retrouvons là en terrain connu, celui du procès d’intention, d’une accusation formulée depuis un quart de siècle par les auteurs du génocide des Tutsis et par leurs protecteurs. Quant à l’auteur de l’ « Eloge du sang », malgré le considérable travail d’investigation qu’elle a mené, non sans risques et difficultés, elle apparaît in fine comme une alliée des révisionnistes de toutes obédiences.

Judi Rever, l’éloge du sang, éditions Max Milo

26 septembre 2020

Retour sur Bukanga Lonzo, l’”éléphant blanc” du Bandundu

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Une commission parlementaire va examiner où sont passés les 95 millions de dollars du projet

Des épandeurs cloués au sol, des tracteurs neufs n’ayant jamais servi mais dont les moteurs ont été emportés pour être placés sur des navires privés, des tonnes d’engrais chimiques entreposés en plein air alors qu’ils étaient destinés à être répandus sur les champs, des bâtiments vides et des ouvriers agricoles désoeuvrés…En août dernier, découvrant le site de Bukanga Lonzo, dans le Bandundu, le Premier Ministre congolais Sylvestre Ilunga Ilunkamba n’a pas pu cacher sa surprise en constatant le délabrement de ce méga projet dont son prédécesseur, Matata Mponyo Mapon était si fier. Quelques mois plus tôt, le Ministre de l’Agriculture avait déjà tiré la sonnette d’alarme : « je suis déçu de voir que des installations d’une telle valeur soient abandonnées dans la brousse… » L’échec est donc total, et la facture s’élève à 92 millions de dollars ! Une enquête parlementaire a été diligentée afin d’autopsier ce nouvel « éléphant blanc », de déterminer les responsables voire les complices et aussi de savoir comment un investissement aussi important se résume aujourd’hui à quelques hangars délabrés, pourrissant au bord du fleuve Kwilu, à quelques heures de route de Kinshasa.
En 2014, lorsque nous avions assisté à l’inauguration du projet, les intentions étaient bonnes : ce parc agro industriel de 75.000 hectares consacrés à la culture de maïs, de soja et de haricots, s’ajoutant à 10.000 hectares destinés aux produits maraîchers, avait pour première vocation de répondre aux besoins de Kinshasa, l’immense métropole dont les dix millions d’habitants sont toujours en quête d’aliments frais. Plus largement, le Premier Ministre, soutenu par le président Joseph Kabila, voulait miser sur l’agriculture pour diminuer les importations alimentaires, réduire la pauvreté et enfin mettre en valeur le potentiel considérable du pays, 80 millions d’hectares de terres arables. Cependant, alors que l’agriculture familiale fait vivre les trois quarts de la population, c’est le modèle de l’agro business qui avait été choisi sur les conseils et avec le financement de la Banque Mondiale ( à laquelle contribue la coopération belge). S’inspirant de Bukanga Lonzo, il était prévu de mettre en chantier quatre fermes modèles, dont l’une dans la plaine de la Ruzizi au Sud Kivu.
A cette époque, rien n’était trop beau : les dirigeants de la société sud africaine, Africom Commodities, choisie pour mettre en œuvre le projet, étaient très fiers de montrer les deux petits avions- tracteurs qui allaient répandre les pesticides afin de désherber sans devoir labourer, puis projeter les engrais liquides et, enfin, les semences. Le grand patron de la société sud africaine Mozfood, inspiratrice du projet et déjà active au Mozambique, avait même fait le voyage. A l’intention des officiels congolais il énumérait la liste des investisseurs potentiels, Caterpillar, Massey Ferguson, Michigan Equipment Company Tractors et Triomf, une société sud africaine productrice de fertilisants. La société des parcs industriels (SOPAGRI) chargée de créer 18 parcs agro industriels à travers le pays se vantait de réunir des investissements privés, des fonds multilatéraux et, last but not least, la force de travail des agriculteurs locaux. Mais voilà : où étaient donc passés les paysans du coin ? Ces femmes éternellement penchées sur la terre, ces hommes qui hissent sur leurs vieux vélos des charges plus lourdes qu’eux et les poussent jusqu’à la grand route dans l’attente d’un camion qui mènera leur production jusqu’à la capitale ? En cherchant bien, au-delà des barrières gardées par des militaires, nous apercûmes des groupes de civils, plus curieux qu’enthousiastes. Ils se gardaient bien d’applaudir les nouveaux investisseurs qui s’entretenaient en anglais avec les beaux messieurs venus de Kinshasa. Ces derniers, parcourant les champs vides qui descendaient jusqu’au fleuve où les avions puisaient l’eau des arrosages et vidaient leurs surplus de pesticides, nous expliquaient que le Bandundu était particulièrement dépeuplé, les jeunes préférant chercher du travail dans la capitale.
Trois ans plus tard, à l’invitation d’associations paysannes locales soutenues en Belgique par le CNCD et l’Opération 11- 11- 11, des journalistes belges sont retournés à Bukanga Lonzo.
Bonnets brodés, médailles et rubans colorés illuminant leurs vieux costumes, des chefs traditionnels du Bandundu nous attendaient, représentant les sept villages sur lesquels s’étendait le projet. De loin, ils nous ont montré les vastes hangars posés sur une terre dont ils avaient perdu l’accès : les limites du domaine n’ont jamais été réellement fixées et ceux qui s’avancent sont battus et chassés par les gardes… Alors qu’à l’époque, on nous avait dit que le projet se faisait en concertation avec les populations locales, les chefs estiment avoir été trompés : « ceux qui vous ont été présentés à cette époque venaient du plateau des Bateke, une autre région. Ici les Teke sont minoritaires et nous, nous avons été écartés… »
Cet accaparement de terre, fréquent au Congo, a été rendu possible par la loi Bakanjika. Promulguée en 1973, dans la droite ligne des ordonnances coloniales et des « terres vacantes » de Léopold II, elle considère que toutes les terres appartiennent à l’Etat et que ce dernier peut en céder l’usage (mais non la propriété…) Autrement dit, considérant « l’intérêt supérieur du pays » des terres peuvent être cédées par Kinshasa à des entreprises agricoles ou, plus souvent encore, à des sociétés minières. En outre, le dépôt de capitaux dans les paradis fiscaux étant de plus en plus difficile, la classe dirigeante congolaise mise de plus en plus sur les investissements agricoles et tous ceux qui le peuvent acquièrent des terres, quitte à chasser les petits paysans.
Les villageois, eux, considèrent que seuls leurs chefs traditionnels peuvent accorder le droit d’exploiter la « terre des ancêtres ». A Bukanga Lonzo, les populations locales ont donc été considérées comme étrangères sur leurs terres traditionnelles, privées d’accès aux cimetière et lieux de culte, interdites d’aller ramasser des chenilles à la lisière des forêts.
Quant aux jeunes, si on leur reproche d’aller chercher du travail à Kinshasa, c’est parce que, dans l’enceinte du projet, ils ont été discriminés : « là bas, tout le monde parle anglais et on nous considère comme des intrus. Seuls ceux qui s’expriment en swahili et peuvent discuter avec les Sud Africains ont une chance d’être embauchés. Lorsque le projet fonctionnait, les manœuvres étaient traités comme des esclaves, travaillant de 6 heures du matin jusqu’au coucher du soleil et recevant un bol de haricots le midi… »
Aujourd’hui, tout cela est appartient au passé. Les tracteurs rouillent ou sont cannibalisés, l’exode rural se poursuit, une enquête parlementaire a été diligentée. Si on découvrira peut-être où est passé l’argent, le modèle de développement choisi sera-t-il pour autant mis en question ?
Car, si Bukanga Lonzo s’avère un échec, des « privés » ont eu plus de succès : le diamantaire Dan Gertler a créé la ferme Kitoko à 650 km de Kinshasa, le général Numbi vit dans une ferme de 3800 hectares près de Lubumbashi et à Kingakati, aux portes de Kinshasa, le domaine de 500 hectares créé par le président Kabila propose aux touristes du dimanche un zoo et des restaurants…

24 septembre 2020

Le piège tendu à Paul Rusesabagina…

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Comment Paul Rusesabagina, héros du film Hôtel Rwanda, est arrivé à Kigali au lieu de Bujumbura

Le Brigadier général Nzabamwita, chef des services de renseignements du Rwanda n’a pas la réputation d’un homme expansif. Devant la presse, il s’est cependant réjoui ouvertement du « coup fumant » réalisé par ses services et s’est félicité de l’arrivée à Kigali de Paul Rusesabagina : cet ancien gérant de l’hôtel des Mille Collines qui inspira le film Hôtel Rwanda, était devenu par la suite l’un des principaux adversaires du régime de Paul Kagame.
Si le brigadier-général insiste sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un enlèvement, c’est parce qu’ un tel procédé rendrait caduque une éventuelle procédure judiciaire. L’officier rwandais a attribué le succès de l’opération à une « bonne coopération internationale », précisant que le chef de station de la CIA à Kigali et le patron des services de renseignements belges l’auraient personnellement félicité. Ce que les intéressés ont immédiatement démenti, le porte parole du SGRS (renseignement militaire belge) précisant qu’il n’avait jamais congratulé les autorités rwandaises.
Les proches de Paul Rusesabagina rappellent cependant que le renseignement militaire belge a déjà participé à des opérations aux côtés des services rwandais, en vertu d’un accord de coopération très discrètement conclu. Ils n’excluent pas que les communications téléphoniques de l’opposant, qui appelait fréquemment sa famille en Belgique, aient été écoutées et transmises. A La Chambre cependant, répondant à une question du député Ecolo Samuel Congolati, le Ministre de la Justice Koen Geens a formellement démenti toute collaboration avec Kigali.
Rusesabagina était donc suivi d’autant plus près que les chefs d’accusation énumérés par Kigali pèsent lourd : meurtre, vol à main armée, incitation à l’insurrection, incendie criminel…Et cela alors qu’aux Etats Unis, les actes de courage posés en 1994 lui avaient valu de recevoir la médaille de la liberté et un prix d’un million de dollars.
Comment cet homme, qui, au moment du génocide, avait accueilli et sauvé 1268 réfugiés tutsis en même temps qu’il accueillait dans son hôtel une partie des « services français » et des membres du gouvernement intérimaire (hutu) a-t-il pu se jeter ainsi dans la gueule du loup ?
Son « plan de vol » était pour le moins surprenant. Paul Rusesabagina après avoir créé en Belgique une prospère compagnie de taxis, passait beaucoup de temps à San Antonio, au Texas et c’est depuis Chicago qu’il s’envola pour Dubaï le 26 août dernier. S’entretenant avec sa famille en Belgique, dont il était séparé pour cause de pandémie, il s’était montré avare de détails à propos de son voyage, invoquant uniquement des raisons d’affaires. En réalité, il avait l’intention de répondre à une proposition de se rendre au Burundi, pour y rencontrer le nouveau président Evariste Ndayishimye.
A Dubaï, après quelques heures d’attente, il prit place dans un avion privé qui, croyait-il, lui avait été envoyé par ses hôtes de Bujumbura. Selon le New York Times, le vol était opéré par Gain Jet, une compagnie charter dont le président Kagame utilise régulièrement les services. La destination de l’appareil n’était cependant pas le Rwanda, mais le Burundi : s’expliquant devant la presse )à Kigali, M. Rusesabagina expliqua que l’invitation qui lui avait été adressée par un pasteur burundais, Constantin Niyomwungere. Ce dernier aurait souhaité t le présenter aux fidèles de son église. Embarquant volontairement à Dubaï, le héros du film Hôtel Rwanda croyait donc que sa destination finale serait le Burundi, mais il se retrouva finalement … à Kigali !
« Quelle opération magnifique » se réjouit le Brigadier général Nzabamwita, « il s’est livré lui-même ! » Sans démentir cette étonnante version, le prévenu a précisé qu’à son arrivée, il passa trois jours dans un lieu inconnu, ligoté et les yeux bandés, mais correctement traité.
A Kigali cependant, on est persuadé du fait que M. Rusesabagina ne se rendait pas au Burundi pour prêcher et prier, mais plutôt pour rencontrer des membres de l’opposition armée rwandaise, très affaiblie par des opérations menées au Kivu par les forces armées congolaises assistées par les voisins rwandais. Voici quelques mois, un autre opposant armé, Callixte Nsabimana alias « Sankara », arrêté aux Comores et transféré au Rwanda dans des circonstances peu claires, avait livré à Kigali le « modus operandi » de l’opposition armée et le rôle joué par Rusesabagina.
Cette hypothèse ne dissipe cependant pas d’autres points d’ombre : comment cet homme d’affaires avisé et débrouillard, a-t-il pu commettre l’imprudence de se rendre dans un pays voisin du Rwanda à bord d’un avion privé, au départ d’un pays, les Emirats arabes unis, entretenant d’excellentes relations avec Kigali ? Et surtout, comment a-t-il pu faire confiance à un homme se présentant comme le pasteur burundais Constantin Nyiomwungere ? Selon des sources burundaises, aucune des églises de ce pays n’aurait les moyens de s’offrir un jet privé et surtout, aucun pasteur officiant sous ce nom n’est connu sur la place. Par contre, en Belgique, un certain Nyiomwungere, un Tutsi né au Burundi, serait apparu comme demandeur d’asile voici cinq ans. On se souvient de lui à Aywaille et Louvain la Neuve où il se présentait comme un pasteur de l’église Goshen Holy Church International. Il fréquentait les milieux rwandais mais il était soupçonné de travailler pour le gouvernement de Kigali. Si tel est le cas, il recevra certainement une promotion pour avoir réussi à tromper Rusesabagina en lui inspirant confiance et en jouant sur la perspective de lui faire rencontrer à Bujumbura le chef de l’Etat lui-même…

12 septembre 2020

Une dent, dernier souvenir de Patrice Lumumba, sera enfin restituée à la famille

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La mémoire des Congolais, le souvenir de ses proches et une dent dans un tiroir : ce qui reste de Patrice Lumumba

Voici quelques semaines, Juliana, la fille de Patrice Lumumba, adressait au roi Philippe une lettre au nom de toute la famille du défunt. Elle rappelait que depuis le 17 janvier 1960, « nous n’avons aucune information qui détermine avec exactitude les circonstances de la mort tragique de notre Père, ni ce qu’il est advenu de sa dépouille. » (…)Héros sans sépulture, corps sans ossements, la dépouille de notre Père a été condamnée à demeurer une âme en errance à perpétuité, sans l’ombre d’une tombe pour son repos éternel. »
Soixante ans après l’assassinat du Premier ministre congolais, vingt ans après la fin des travaux d’une commission d’enquête parlementaire qui a établi les responsabilités de la Belgique dans l’assassinat du héros de l’indépendance, non seulement la famille n’a jamais été dédommagée, mais les derniers restes du défunt sont demeurés parmi les pièces du dossier judiciaire ouvert à Bruxelles en 2011. Ces restes se résument à … une dent, saisie chez un policier belge Gérard Soete, qui contribua à faire disparaître le corps de Patrice Lumumba, après son assassinat le 16 janvier 1961.
Cette semaine, répondant favorablement à la requête de la famille Lumumba, le Parquet fédéral a annoncé que la dent serait restituée, mais qu’il s’agissait d’un geste avant tout symbolique. Eric Van Duyse, le porte parole du Parquet fédéral, a rappelé qu’il n’y avait pas de certitude absolue établissant que cette dent ait bien appartenu au père de l’indépendance : « il n’y a pas eu d’analyse ADN sur cette dent, cela l’aurait détruite. »
Pour Juliana Lumumba, malgré son caractère objectivement dérisoire, cette restitution minimale représente un moment important : « c’est une grande victoire. Enfin, mon père pourra être enterré dans la terre de ses ancêtres. On pourra l’inhumer, il y aura un lieu de recueillement. »
Puisque cette demande répond aux voeux de la famille,on ne glosera pas sur la désinvolture de la Belgique, qui attendit tant d’années pour découvrir que derrière Lumumba, tribun politique et martyr de l’indépendance, il y avait aussi une famille, une épouse, des enfants, des hommes et des femmes qui ne purent jamais faire leur deuil puisque, à propos des derniers moments de l’être cher, la vérité ne fut jamais complètement reconnue…
A Berlin, à Leipzig, à Moscou, dans son village natal d’Onalua, des statues honorent la mémoire d’un homme plus grand que ses 35 ans de vie, un homme privé de sépulture mais à propos duquel Jean Paul Sartre écrivait en 1963 « mort, il va cesser d’être une personne pour devenir l’Afrique tout entière ».
A Bruxelles, la ville où cet « évolué » fit ses premiers pas en politique, seul un bout de trottoir, cédé par la Ville de Bruxelles à l’orée du quartier ixellois de Matonge rappelle la brûlante mémoire du disparu. Brûlante, oui, car la mémoire de Lumumba n’a cessé de hanter la Belgique et elle planera encore sur les prochains travaux de la commission parlementaire consacrée à la colonisation.
On sait aujourd’hui que lorsque Gérard Soete, dans une clairière proche d’Elisabethville (aujourd’hui Lubumbashi) dépeça les corps de Patrice Lumumba et de ses deux compagnons Okito et M’Polo l’ancien policier, imbibé de whisky pour être capable de mener à bien ce qu’il qualifia de « travail diabolique », n’était pas isolé. Il exécutait des ordres bien précis, faire en sorte que, précisément, plus rien ne subsiste du corps de Lumumba et de ses compagnons.
La veille, le 17 janvier 1961, après avoir été arrêté, torturé puis expédié au Katanga où, enfermé dans la maison Brouwez il sera battu à mort, entre autres par les ministres du gouvernement sécessionniste katangais, Patrice Lumumba a été emmené dans une clairière et fusillé. Si des soldats congolais ouvrent le feu, ce sont deux Belges, le commissaire de police Verscheure et le capitaine Gat qui donnent l’ordre de tirer. Auparavant ils ont informé les prisonniers déjà agonisants, du sort qui les attend. A l’arrière plan, des ministres katangais observent la scène en tremblant de froid et les corps des suppliciés sont jetés dans une tombe fraîchement creusée dans la terre sablonneuse.
Dès le lendemain, la rumeur de la mort de Patrice Lumumba se répand dans Elizabethville et les Belges comme les leaders katangais, au premier rang desquels le Mwami Munongo, ennemi déclaré du Premier Ministre déchu, se réjouissent sans retenue. Pas pour longtemps : un missionnaire a rapporté que dans la région de Tshilatembo, où les prisonniers ont été tués, des charbonniers ont entendu des coups de fusil. Au petit matin, ils ont aperçu un bras qui émergeait d’une trouée de terre fraîchement remuée. Ainsi que le relate Ludo de Witte, reprenant le témoignage de Jacques Brassine, (1) des policiers reçoivent l’ordre de clôturer hermétiquement le voisinage tandis qu’une réunion d’urgence se tient au Ministère de l’Intérieur du Katanga et Gérard Soete y participe au titre de commissaire en chef de la police katangaise. Alors que la joie des officiels fait place au désarroi, Soete mesure immédiatement les conséquences de la probable découverte des corps : le lieu va attirer des curieux, susciter des pèlerinages.
Mort, Lumumba risque de devenir plus subversif encore ! On peut se douter qu’à Bruxelles, où le ministre des Affaires africaines d’Aspremont Lynden suit d’heure en heure l’évolution de la situation et tient à s’assurer de l’élimination définitive de l’ancien Premier Ministre, on se montre plus inquiet encore. Pour mettre fin aux rumeurs, une fable est montée selon laquelle les prisonniers auraient tenté de s’évader. A toutes fins utiles, Bruxelles réclamera, plusieurs jours après le crime, que les prisonniers soient traités correctement.
Soete et Verscheure, eux, ne tergiversent pas. Ils ne se perdent pas dans les méandres et les mensonges de la diplomatie. Dans la soirée du 18 janvier, équipés d’une scie à métaux, de deux dame jeanne d’acide sulfurique, d’un fût à essence vide de 200 litres, ils quittent Elizabethville à bord d’un camion des Travaux publics et regagnent les lieux de la fusillade accompagnés de soldats katangais. Arrivés en pleine nuit et ne retrouvant pas immédiatement la fosse ils ne se mettent au travail que le lendemain soir. Déterrer les corps, les couper en morceaux, broyer les crânes après en avoir extrait les balles : cette macabre besogne leur prend du temps. Les cendres, les ossements sont éparpillés sur le chemin du retour, les dents également, mais Soete en glissera une ou deux dans sa poche. Des souvenirs qu’il ramènera en Belgique. Auparavant, pour se remettre de ses émotions, le commissaire prendra deux semaines de vacances en Afrique du Sud en compagnie de son frère qui avait participé à l’opération.
Alors que la nouvelle de la mort de Lumumba suscite dans le monde une émotion considérable (des ambassades belges sont prises d’assaut en Inde, à Belgrade, à Varsovie, au Caire…) Bruxelles maintient la thèse officielle : l’assassinat est attribué aux Katangais, mus par une « haine tribale » à l’encontre d’un Premier Ministre qui défendait l’unité du Congo et s’opposait à la sécession.
Pourquoi une telle détestation ? Pourquoi cette volonté d’écarter définitivement un homme qui avait présidé les associations d’évolués, avait été présenté au roi Baudouin en 1955, avait défendu en 1956 l’idée d’une « communauté belgo congolaise » ? Loin d’être le leader radical, prétendument courtisé par les communistes tel qu’on le présenta à la fin de sa vie, il voulait que soient satisfaites les aspirations simples des Congolais : un salaire décent, l’admission des plus compétents à des postes à responsabilité, l’intégration de nationaux dans l’administration coloniale, la fin des humiliations. Il rêvait d’un grand Congo uni, transcendant les appartenances ethniques auxquelles les Belges voulaient si souvent réduire les Congolais et ce n’est que bien tard, après Joseph Kasa Vubu qui défendait d’abord le peuple Bakongo, qu’il réclama l’indépendance. « Personne n’avait vu venir Patrice Lumumba » répète son biographe Jean Omasombo, qui le compare à un Ovni en politique. Préférant se former lui-même, il quitte les écoles des Blancs dont il juge l’enseignement trop faible, gagne le Maniéma puis Stanleyville où il gagne sa vie comme employé dans l’administration et la Poste. Autodidacte, il dévore les livres, se montre curieux de tout. Ambitieux, il milite au sein des associations d’ « évolués » et ce n’est qu’à la fin des années 50, lorsqu’il constate que les Belges se montrent sourds à ses revendications et le mettent en prison qu’il finit par réclamer l’indépendance. Il crée le Mouvement national congolais en 1958 et ayant rencontré au Ghana les leaders des mouvements de libération africains il s’inscrit dans le vaste mouvement qui secoue le continent. Aux yeux des Belges, cet homme inclassable, populaire dans toutes les régions du pays, est vite qualifié d’ « incontrôlable ». Et pour cause, il ne se laisse ni séduire ni corrompre et les peines de prison qui le frappent ne font qu’accroître sa popularité. Lorsque s’ouvre la Table ronde de janvier 1960, les autres leaders congolais qui sont cependant des rivaux politiques, refusent d’entamer les travaux sans lui. Les Belges le libèrent et montrant ses poignets encore marqués par les menottes il s’installe triomphalement à la table de négociations.
Le fameux discours qu’il prononce devant le roi Baudouin, le 30 juin 1960, qui résume les griefs et les aspirations des Congolais ne sera pas la cause de sa mort : il y a longtemps que Patrice Lumumba était l’homme à écarter. Politiques, médiatiques, militaires : tous les moyens seront mis en oeuvre et la fusillade dans une clairière du Katanga ne sera que le point d’orgue d’une histoire tragique. Mais la mémoire des peuples est têtue et le souvenir de Lumumba s’impose toujours.

Sources : Ludo DE WITTE, l ’assassinat de Lumumba, Editions Kharthala
Jacques Brassine, Enquête sur la mort de Lumumba, Racines

12 septembre 2020

Bernard Remiche, un homme au-delà du droit, de l’économie, de la politique et même du Congo…

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Un grand ami du Congo s’en est allé en la personne de Me Bernard Remiche. Avocat près la Cour d’Appel de Bruxelles, professeur d’université (UCL, Nice, Coïmbra, Buenos Aires…)il s’était spécialisé dans le droit économique et plus particulièrement les questions de propriété intellectuelle. Sa dernière grande victoire avait été remportée contre la société multinationale Monsanto, qui avait voulu implanter en Argentine les semences OGM.
Ses liens avec le Congo étaient anciens et particuliers : n’étant pas issu d’une famille ayant des attaches en Afrique il avait découvert le pays alors que, dans les années 70, il était chef de cabinet du Ministre de la Coopération d’alors, Lucien Outers. A ce titre, il eut à gérer en 1978 une crise exceptionnelle : l’incursion au Katanga de rebelles venus du pays voisin, les fameux « gendarmes katangais ». Cette crise, marquée par une avancée fulgurante en territoire katangais au départ de la localité de Dilolo sur la frontière se termina de manière tragique et spectaculaire lorsque les paras français, devançant leurs alliés belges qui arrivèrent à la fin des opérations, sautèrent sur Kolwezi, délivrèrent les otages européens retenus à la villa P2 et mirent les rebelles en déroute, ce qui conforta le pouvoir de Mobutu. Après la fin de la participation du FDF (Front pour la défense des francophones) au gouvernement, Bernard Remiche, qui avait été témoin et acteur d’une politique belge déjà marquée par les querelles communautaires s’impliqua davantage dans le Zaïre de l’époque et noua de nombreux contacts avec l’entourage du président Mobutu mais aussi avec des opposants notoires. Passionné par le pays, cet homme affable, doté d’un solide sens de l’humour qu’il légua à son fils Gilles, comptait de nombreux amis à Kinshasa ; il défendit les intérêts de la maison d’édition De Boeck et, bien plus tard, tenta de remettre de l’ordre dans les finances et la gestion du Grand Hôtel de Kinshasa, une tâche de Sisyphe…Il fut aussi l’avocat de la famille Lumumba et se tint à ses côtés lorsque la Belgique, après une commission d’enquête parlementaire, reconnut enfin sa responsabilité dans la mort du héros de l’indépendance. Auparavant, il s’était passionné pour la musique congolaise, plaidant la cause des musiciens, -des hommes aux affaires compliquées et aux visas parfois difficiles à obtenir- et il suivait toujours, même de loin, la politique du pays, alimenté qu’il était par les informations que lui donnaient ses nombreux amis et collègues
Fin observateur de la politique belge, il avait été l’un des sages du FDF et à l’époque, l’un des artisans du rapprochement de ce parti avec le Rassemblement wallon. Passionné par la presse depuis ses études universitaires, comptant de nombreux amis parmi les journalistes, il avait soutenu plusieurs aventures éditoriales, dont, au début des années 70, Quatre Millions Quatre, puis Dimanche Matin et enfin la version belge de l’hebdomadaire français Marianne.
Devenu professeur émérite, il avait gardé ses activités d’avocat, ses passions intellectuelles, son goût pour la politique et d’immenses lectures éclectiques. Porté par un sens indéfectible de l’amitié, il avait aussi maintenues intactes ses nombreuses relations en Belgique et à travers le monde. C’est pour cela que le jour de ses funérailles à Bruxelles, une messe sera dite aussi à l’église Sainte Anne de Kinshasa, jumelée pour l’occasion avec l’église Sainte Anne d’Uccle… Entre Belges et Congolais et en dépit des règles sanitaires et des « distanciations » multiples, il est de ces amitiés qui demeurent sans frontières…

9 septembre 2020

Au Congo, la coalition au pouvoir prend l’eau de toutes parts

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Lorsque Félix Tshisekedi a été présenté par la Cour Suprême comme le vainqueur des élections présidentielles de décembre 2019 et a conclu un, accord de coalition entre le Front Commun pour le Congo, soutenant Joseph Kabila et la Coalition pour le changement (CaCh) réunissant son propre parti l’UDPS et la formation dirigée par Vital Kamerhe, de nombreux Congolais ont cru que le rêve devenait réalité : pour la première fois dans l’histoire du pays, la passation de pouvoir se déroulait de manière pacifique, «civilisée ».
Démentant les prophètes de malheur et le clan des perdants, dont Martin Fayulu présenté comme le véritable vainqueur par l’Eglise catholique et ses observateurs, l’opinion, dans sa grande majorité, a voulu donner sa chance à Félix Tshisekedi, relativement inconnu mais de bonne volonté et surtout héritier d’un nom prestigieux.
Moins de deux ans plus tard, force est de constater que les attelages politiques sont grippés : du côté de la coalition pour le changement, les partisans de l’UNC, le parti de Vital Kamerhe, et avec eux les ressortissants du Kivu, pleurent la mise à l’écart de leur leader pour faits de corruption avérés, même s’il a pu quitter la rude prison de Makala pour un hôpital où il est traité pour le Covid 19.
Le président Tshisekedi et les siens sont donc seuls aux commandes et, fortement encouragés par les Etats Unis, ont essayé d’élargir leur champ de manœuvres, en rognant sur les bastions de leur allié Kabila : de nouveaux juges ont été nommés à divers niveaux, dont cette même Cour Suprême qui avait cependant proclamé la victoire du nouveau président, d’importantes nominations ont eu lieu au sommet de l’armée, non sans provoquer grogne et ressentiment, des protections ont été retirées, ce qui a permis, entre autres, l’arrestation de Christian Ngoy, l’un des assassins de Floribert Chebeya qui se croyait en sécurité au Katanga. La nomination des juges a d’ailleurs permis à des membres du FCC de menacer d’accuser le président en exercice de haute trahison.
Face à cet « imperium » que Felix Tshisekedi exerce avec de plus en plus d’assurance et qu’il focalise sur la lutte contre la corruption, les partisans de Kabila ont jeté le masque à leur tour: il est clair que pour eux, l’effacement du président sortant n’était que momentané et que la nouvelle date à retenir est 2023, où doivent se tenir de nouvelles élections.
D’ici là, les grandes manœuvres ont commencé, les hostilités aussi. Le premier terrain est évidemment la CENI (Commission électorale indépendante) dont le président Corneille Nangaa doit être remplacé par un candidat issu de la société civile et présenté par les confessions religieuses. Ronsard Malonda, un homme du sérail qui avait efficacement secondé Corneille Nangaa, a été récusé et aucun autre nom n’a encore fait l’unanimité.
Cette semaine, une autre carte a été abattue : certains membres du FCC ont suggéré de modifier le mode de scrutin présidentiel ! Le député Alphonse Ngoyi, ancien gouverneur du Kasaï oriental, a lancé une réflexion sur le suffrage indirect : le scrutin direct serait remplacé par le recours à de « grands électeurs », ce qui permettrait de réduire les coûts au niveau de l’organisation. Mais dans l’hypothèse de l’ « achat des consciences », pratique courante s’il en est, ces économies pourraient s’avérer illusoires.
Parallèlement à la « cour des grands », -le microcosme politique-, la « cour des petits » c’est à dire celle des populations s’agite aussi : dans l’Est du pays, la violence sévit plus que jamais . Dans l’Ituri, ( Bunia et Bén)i les tueries, attribuées aux rebelles musulmans des ADF, sont quotidiennes. AU Sud Kivu, les pasteurs tutsis Banyamulenge subissent depuis des mois l’incendie de leurs villages et les raids sur leurs troupeaux sont attribués aux diverses milices qui évoluent en contrebas, dans la plaine de la Ruzizi. L’assassinat d’une quinzaine de personnes dans le village de Kipupu (et non 220 comme l’avaient clamé les députés provinciaux) a fait monter la tension et incité le Rwanda à lancer une mise en garde très médiatisée au Docteur Mukwege qui avait dénoncé cette nouvelle tuerie…

31 août 2020

Le héros du film Hotel Rwanda, passé à l’opposition, arrêté à Kigali

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Sur toutes les rumeurs qui traversaient Kigali depuis des jours, portant entre autres sur la santé du président Kagame ou les raisons de la sortie de James Kabarebe contre le Docteur Mukwege, c’est une certitude qui l’a emporté, relançant un autre train d’interrogations : Paul Rusesabagina, arrêté au Rwanda, se trouve en garde à vue dans un commissariat de Remera, l’un des quartiers de la capitale. Cette information a été rendue publique par un communiqué laconique publié par le Rwanda Investigation Bureau qui rappelle que l’ancien patron de l’hôtel des Mille Collines est soupçonné d’être le fondateur et l’un des principaux financiers de groupes armés, dont le MCRD (Mouvement rwandais pour le changement démocratique) et le PDR-Ihumure (parti pour la démocratie), deux formations qui opèrent au départ des pays voisins du Rwanda sont qualifiées de « groupes terroristes adeptes de la violence » par le RIB.
Le personnage de Paul Rusesabagina est connu dans le monde entier depuis que son histoire inspira le film Hôtel Rwanda, avec Don Cheadle dans le rôle principal. En 1994, alors qu’il était directeur par interim de l’hôtel des Mille collines, Paul Rusesabagina avait joué un jeu double, qui avait sauvé plus de 1200 Tutsis qui tentaient d’échapper aux massacres. En effet, alors qu’au dernier étage de l’hôtel de luxe, propriété de la Sabena, les officiers et politiciens extrémistes multipliaient les réunions et orchestraient le génocide, dans les étages inférieurs s’entassaient des Tutsis menacés de mort et des personnalités politiques « modérées ». En accord avec les directives de la compagnie aérienne, données depuis Bruxelles, Paul Rusesabagina accueillait tout le monde, mais contre promesse de paiement et par la suite des factures furent envoyées par la société à ceux qui avaient survécu.
Avec efficacité et courage, le directeur de l’hôtel avait caché ces hôtes terrorisés jusqu’à leur évacuation vers les zones contrôlées par le FPR. Depuis le film Hôtel Rwanda, qui raconte son histoire, Paul Rusesabagina était considéré comme un héros dans les pays occidentaux et il reçut plusieurs prix, mais au Rwanda, il n’allait pas tarder à apparaître comme un opposant.
Réfugié en Belgique, cet homme astucieux et débrouillard monta des compagnies de taxi, embauchant nombre de ses compatriotes, puis déplaça ses affaires aux Etats Unis.
Devenu un opposant déclaré au régime, il mit au service de l’opposition ses relations et ses moyens financiers et fut très rapidement accusé de financer des groupes armés appuyant l’opposant numéro un au régime de Kigali, le général Kayumba Nyamwasa, un ancien responsable de la sécurité du FPR et compagnon de maquis de Kagame. Depuis l’Afrique du Sud où il est réfugié, Kauymba, qui a fondé le RNC (Rwanda National congres) a échappé à plusieurs tentatives d’assassinat et il organise des milices opérant entre l’Ouganda, le Sud Kivu et le Burundi.
Paul Rusesabagina, opposant déclaré au régime de Kigali, faisait l’objet d’un mandat d’arrêt international justifié par de nombreuses charges, dont des incendies criminels, des assassinats ciblés, des actes de terrorisme perpétrés contre des civils. Le porte parole du Rwanda Investigation bureau, Thierry Murangira, a refusé de nommer les pays qui avaient permis la capture de l’opposant, invoquant seulement « la coopération internationale ». Rusesabagina voyageait régulièrement aux Etats Unis et en Belgique où se trouvaient ses affaires mais aussi dans les pays d’Afrique centrale voisins du Rwanda, dont la RDC et le Burundi. A noter que plus de 1800 réfugiés burundais qui se trouvaient dans un camp situé dans le sud du Rwanda ont actuellement amorcé un mouvement de retour vers leur pays d’origine. ..

25 août 2020

Les propos tenus à Kigali par James Kabarebe visent le Docteur Mukwege

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La sécurité du Docteur Mukwege, prix Nobel de la paix, es- elle menacée au départ du Rwanda ? Les propos tenus par James Kabarebe, conseiller du président Kagame et qui dirigea les guerres menées au Congo au lendemain du génocide, ont semé l’inquiétude et le président Tshisekedi a demandé que des mesures de sécurité soient prises.
S’exprimant à l’occasion d’une interview télévisée pour laquelle il est apparu en uniforme, le général Kabarebe, qui dirigea la guerre menée au Congo par les Forces armées rwandaises en soutien à l’AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) dirigée par Laurent Désiré Kabila nie fortement le fait que les RDF (Rwanda defense forces) aient massacré des réfugiés rwandais lors de l’ offensive menée au Kivu en 1996-97. Rappelons qu’à la fin du génocide en 1994, à la faveur de l’opération française Turquoise, près de deux millions de civils hutus, poussés par la peur des représailles et entraînés par les auteurs du génocide, avaient fui en direction des pays voisins, dont le Zaïre de Mobutu.
L’officier rwandais a rappelé que dans les immenses camps qui s’égrenaient alors sur la frontière entre le Rwanda, le Nord et le Sud Kivu, les civils soutenus par l’aide humanitaire avaient été pris en otages par les hommes en armes. Ces derniers les utilisaient comme « boucliers humains » et se protégeaient derrière eux. Rappelant la version donnée par Kigali depuis 1996/1997, le général Kabarebe insiste sur le fait que l’objectif des RDF était de forcer le retour au Rwanda des Hutus réfugiés au Zaïre afin qu’ils puissent se réintégrer dans la société et il rappelle que par la suite l’état rwandais paya même les études des enfants de nombre d’entre eux.
D’après lui, ce retour des réfugiés fut mal perçu par les ONG qui se trouvaient alors au Kivu car nombre d’entre elles auraient souhaité garder sous leur emprise ces civils dépendant de l’aide internationale. Selon Kabarebe, le dépit ressenti par les humanitaires, bien plus que l’indignation, serait l’une des motivations du « rapport Mapping », une cartographie des crimes commis au Congo entre 1993 et 2003. Ce document onusien, sorte de catalogue d’une décennie d’horreurs, a toujours été récusé par Kigali et à l’époque, le Rwanda menaça même, en cas de publication, de retirer ses troupes présentes au Darfour sous l’ uniforme de l’ONU.
Depuis une décennie, ce rapport explosif se trouve dans les tiroirs de l’ONU, tandis que le Docteur Mukwege, au nom de la justice, réclame précisément la publication du document, la divulgation du nom des principaux accusés, et la mise sur pied d’un tribunal international sur le Congo.
Récusant les arguments du médecin congolais, James Kabarebe ne se contente pas de nier la réalité des massacres, comme le fait aussi l’ambassadeur du Rwanda à Kinshasa. Il déclare aussi, textuellement, que « le Docteur Mukwege, originaire du Sud Kivu, de la tribu des Bashi, est comme tant d’autres qui avaient intérêt à ce que les réfugiés rwandais ne puissent rentrer chez eux car ils en tiraient des bénéfices… » Si ces propos, tels qu’ils ont été communiqués à la presse, ne représentent pas une menace de mort explicite, ils sont cependant inquiétants compte tenu de la personnalité de leur auteur et de la qualité de leur cible. Rappelons en effet que l’un des premiers massacres de la première guerre du Congo fut commis à l’hôpital de Lemera, où travaillait le docteur Mukwege. Les combattants de l’AFDL, considérant peut-être que des réfugiés hutus étaient soignés ou accueillis dans cet hôpital protestant, ne firent pas de quartier : les malades furent achevés sur leur lit et le personnel soignant, 35 personnes, fut tué par les assaillants. Si le futur prix Nobel échappa à cette tuerie, c’est parce qu’il venait de prendre la route de Bukavu pour y convoyer un de ses collègues médecins mais il fut durablement marqué par cette tragédie.
Les propos de James Kabarebe, interprétés comme des menaces à peine dissimulées, ont suscité une tempête de protestations sur les réseaux sociaux congolais et étrangers. Qu’il s’agisse de l’ambassadeur des Etats Unis à Kinshasa Mike Hammer et d’autres diplomates occidentaux ou de nombreuses ONG défendant les droits de l’homme, comme Physician for Human rights, la pression est montée pour exiger un renforcement du dispositif de sécurité autour du médecin-chef de Panzi et depuis Kinshasa le président Tshisekedi a lui aussi demandé une enquête.
L’enchaînement des faits actuels remonte à juillet dernier lorsque la localité de Kipupu, au Sud Kivu, fut endeuillée par le massacre de plus de 220 villageois (un chiffre contesté depuis Kigali, où il n‘est question que de douze morts mais qui nous fut confirmé par plusieurs sources locales). Depuis des mois, dans cette région montagneuse voisine du Burundi et du Rwanda, les groupes armés se croisent, traversent les frontières et font régner une insécurité généralisée : certaines milices sont hostiles au pouvoir de Bujumbura, d’autres sont composées d’opposants à Kigali, qu’il s’agisse de troupes du RNC (Rwanda national congres, dirigé par le général Kayumba) ou de groupes de Hutus membres des FDLR. Sans oublier les Mai Mai congolais Yakutumba, plusieurs groupes d’autodéfense locaux, ( d’ethnie Bembe, Bavira, Fuliro) et aussi les Tutsis congolais Banyamulenge. Installés dans les haut plateaux au dessus de la ville d’Uvira, la nationalité de ces derniers est contestée. Ils sont accusés d’être les avant postes de Kigali, tandis que leurs troupeaux sont régulièrement décimés par des groupes armés de diverses obédiences installés dans la plaine de la Ruzizi. Dans ce contexte explosif, marqué par l’insécurité et la haine ethnique, tout indique que Kipupu a été le théâtre d’une sanglante vengeance, comme à Mutarule voici une dizaine d’années, où des militaires tutsis intégrés dans l’armée congolaise avaient fait payer chaque tête de bétail abattu par trente vies humaines…
Indigné par les évènements de Kipupu, le Docteur Mukwege avait dénoncé l’absence de protection des civils mais surtout, en termes très durs, il avait affirmé que cette tuerie se situait dans la droite ligne des massacres commis depuis 1996 en RDC, « ce sont les mêmes… ». Autrement dit, il avait attribué ces tueries à des hommes armés dépendant du régime de Kigali, sans rappeler le fait qu’à l’époque, parmi les réfugiés hutus se trouvaient aussi de nombreux auteurs du génocide qui commirent bien des atrocités à l’encontre des populations congolaises.
Le plaidoyer développé par le docteur Mukwege, qui plaide aussi en faveur d’un futur Tribunal international pour le Congo, irrite Kigali pour plusieurs raisons : tout d’abord parce que le rapport met en cause la responsabilité d’officiers officiers rwandais –dirigés par James Kabarebe- ayant mené les deux guerres du Congo et que l’évocation des massacres ternit l’image du régime. Dans la violence et la confusion qui régnaient à l’époque, le décompte des morts n’a jamais été fait et des chiffres invérifiables sinon invraisemblables, se chiffrant en millions, furent avancés. L’agacement de Kigali est aussi politique : depuis sa parution voici dix ans, le rapport Mapping – d’autant plus redoutable qu’il est gardé sous le boisseau- est utilisé dans la guerre de propagande qui se mène depuis un quart de siècle entre Kigali et les milieux français qui, après avoir soutenu les extrémistes hutus et les avoir exfiltrés, les protégèrent durant leur exil au Congo et ailleurs.
C’est dans ce contexte tendu qu’il faut lire et interpréter les propos de James Kabarebe : même s’ils ne recèlent pas de menaces explicites, ils sont inquiétants au vu de la personnalité de leur auteur, par ailleurs soutenu par des articles de fond publiés dans la presse rwandaise . Il est évident aussi que Kigali n’a pas apprécié le patronage accordé par le Docteur Mukwege à un colloque qui s’est tenu l’an dernier dans l’enceinte du Sénat français et intitulé « Afrique des Grands Lacs, soixante ans d’instabilité ». Plusieurs auteurs ouvertement hostiles au Rwanda, comme Charles Onana et Judi Rever, avaient été invités et c’est en dernière minute que le Prix Nobel, obligé de regagner le Kivu pour raisons de famille, avait renoncé à assister à la rencontre..

18 août 2020

Eric de Lamotte, un autre volcan de Goma, vient de s’éteindre

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Comment croire que le volcan de Goma puisse un jour s’éteindre ? Comment croire qu’Eric de Lamotte, cet homme qui était l’énergie incarnée, ait pu être terrassé par l’offensive fulgurante d’un cancer du poumon ?
Il faudra pourtant apprendre à vivre sans la haute silhouette d’Eric de Lamotte, sans son enthousiasme communicatif, sans ses intuitions, sa générosité, ses combats….A peine diplômé de l’Université de Liège où il a fait HEC, Eric de Lamotte, en 1980, débarque à Goma. Dès ce moment, son existence sera indissolublement liée à cette ville particulière où depuis toujours, faisant face aux menaces de la nature et des tensions politiques, une population extraordinairement résiliente et courageuse relève les défis et inlassablement, fait revenir la vie sur la lave et la cendre des volcans.
Eric de Lamotte était à l’image de cette ville, frappé parfois, abattu jamais. Debout, s’employant à construire, à restituer à tous et d’abord aux plus vulnérables ce qu’il estimait avoir reçu. A son arrivée, recruté par la Banque commerciale du Zaïre (BCZ) il dirige la succursale de Goma. Bien vite, c’est tout le Congo, alors Zaïre, qu’il apprend à connaître au fil de ses mutations successives, Lubumbashi, Kolwezi, Kinshasa, pour finalement revenir à Goma, la ville de ses premières amours où il s’est d’ailleurs marié.
Même si son épouse et ses enfants, pour des raisons professionnelles ou scolaires, s’installent à Bruxelles, si le Maroc, et en particulier Essaouira accueille la famille pour les vacances, Eric ne quittera jamais Goma. Il aime ce Kivu déchiré et magnifique et surtout, il veut se trouver aux côtés d’une population trop souvent meurtrie. La première fois que nous l’avons rencontré, en un temps où, plus encore qu’aujourd’hui la ville s’était transformée en immense camp de réfugiés, Eric s’employait à accueillir des jeunes filles seules, menacées, et à leur offrir, dans les jolies maisonnettes de l’association Inuka, un cadre de vie familial et une occasion de reconstruire leur vie en apprenant un métier. La deuxième rencontre aurait pu être le constat d’un échec : dans ce Nord Kivu dévasté par la guerre, Eric avait eu l’idée, à première vue insensée, d’organiser un festival de musique rassemblant des artistes venus des trois pays, Rwanda, Burundi et Congo. Réunis autour du Foyer culturel de Goma, ils allaient chanter la paix et surtout faire vivre à des milliers de jeunes la magie de la musique, de la joie de vivre, de chanter , de danser ensemble. Las, à quelques jours du festival, le canon tonnait sur les collines, la ville se préparait à être envahie sinon saccagée. Mais Eric lui aussi tonnait « le festival n’est pas annulé, il n’est que postposé : il aura lieu, tôt ou tard et plus vite que vous ne l’imaginez… »C’est qu’il connaissait la résilience des gens de Goma, capables de tailler des blocs de lave pour reconstruire leurs maisons et il savait que ce festival, voulu par tous, serait bientôt remis en chantier. Il ne se trompait pas : cette année encore, à la veille du confinement, le festival a rassemblé plus de 16.000 personnes, confirmant ce rendez vous de paix, incontournable pour toute la région.
Mais Eric, s’intéressant plus aux gens qu’aux institutions, était ailleurs depuis longtemps : non seulement, afin de développer le tourisme dans l’une des plus belles provinces du Congo il avait mis sur pied Kivu Travel, une agence de voyages locale, mais le banquier qu’il était avait conçu un instrument de micro crédit, Smico, une banque spécialisée dans les prêts modestes, de 1000 à 5000 dollars, permettant le démarrage de petites entreprises. Au fil du temps, s’intéressant à tous les âges de la vie, Eric de Lamotte ne s’était pas contenté de soutenir les jeunes, d’accueillir les femmes, il s’était aussi rendu compte du désarroi des vieux, que la guerre et les exodes avaient trop souvent condamnés à la misère et à la solitude. A leur intention il avait soutenu la création de champs communautaires.
Si la réputation de cet homme généreux et enthousiaste avait depuis longtemps dépassé Goma, elle avait aussi transcendé les générations : dans le sillage d’Eric, de nombreux jeunes, Belges et Congolais, ont appris à travailler ensemble, à s’estimer, à s’aimer…C’est pour cela que, disparu trop tôt, trop vite, Eric de Lamotte laisse au Congo une profonde empreinte : bien au delà des polémiques actuelles, cet homme a démontré qu’entre Congolais et Belges la solidarité existe bel et bien et qu’à tout âge, à toute époque, elle trouve des relais…