25 février 2020

Ambition, pauvreté,paradoxes: ainsi va le nouveau Rwanda

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Kigali,
La mésaventure de la ministre rwandaise de la santé, Diane Gashumba, illustre tous les paradoxes du régime de KIgali: la volonté de bien faire, d’être en pointe dans tous les domaines, et en même temps les limites d’un pays dont le budget est modeste, la population pauvre mais où les ambitions du « grand chef », c’est-à-dire le Boss, c’est-à-dire le président Kagame, n’ont pas de limites.
Qu’on en juge : voici quelques jours, à la faveur de la « retreat » la retraite annuelle à laquelle ministres et cadres du Front patriotique rwandais sont conviés dans un lieu isolé, gardé par l’armée, le président tint à montrer l’exemple face à l’épidémie de coronavirus. Il se proposa comme volontaire pour un test de dépistage et ordonna à tous les participants d’en faire autant. Diane Gashumba, la ministre de la Santé, se trouva bien embarrassée. Elle fit valoir au président que les personnalités politiques conviées à la « retraite » n’appartenaient pas particulièrement à une catégorie à risques, que dépistage n’était pas traitement et que, surtout, elle ne disposait que de 95 kits. Trop peu pour 300 participants à la rencontre, assez pour d’éventuels cas douteux se présentant à l’aéroport en provenance de Chine ou d’autres pays à risques et accueillis par des fonctionnaires au visage protégé par des masques. Las, le président, qui croyait que le stock de kits disponibles s’élevait à 3500, limogea instantanément la ministre, prise en flagrant délit d’imprévoyance et surtout de désobéissance…
Quelques heures auparavant, autre griffe sur l’image polie et policée du Rwanda, le corps du chanteur KizitoMihigo avait été retrouvé dans sa cellule de Remera, où il avait été incarcéré après une tentative de quitter le pays via le Burundi. La disparition de cet artiste très populaire suscita une vive émotion car la population rwandaise admirait un homme qui, survivant du génocide, avait participé à la composition de l’hymne national et chantait la réconciliation et la paix. Depuis le Congo voisin aussi, des messages affluèrent, jusqu’à ce que cette solidarité sans frontières incite le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Olivier Nduhungereheà émettre un tweet de protestation sur un thème étonnant, « mêlez vous de vos affaires » tandis qu’ un communiqué émis depuis l’Europe par les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda, expression politique des mouvements armés hutus) exprimait sa solidarité avec l’artiste, un Tutsi décédé de manière plus que suspecte…

Kigali fait peau neuve en attendant les amis du Commonwealth

La capitale du Rwanda, Kigali, est à l’image de ces paradoxes politiques : ambition démesurée d’un côté, pauvreté persistante et marginalisation des plus pauvres de l’autre. D’ici juin prochain, Kigali, dans l’attente du sommet du Commonwealth qui rassemblera 54 pays anglophones, fait peau neuve : aujourd’hui déjà, les rond points et les bas côtés des routes entretenues au cordeau (souvent pardes veuves du génocide) sont plantés de fleurs multicolores. Au centre ville, les derniers immeubles dotés d’un seul étage sont jetés à bas, le plan d’urbanisme établi à Singapour ne prévoyant au cœur de la future City que d’ambitieux gratte ciels, des hôtels de luxe et des restaurants panoramiques. Dans cet esprit, l’école belge a été rasée, le centre culturel français attaqué par les bulldozers, le « Kiovu des pauvres » une colline où vivait une population d’artisans a été remplacée par une forêt d’immeubles et de bureaux, le café « la Sierra », à la lisière du « Kiovu des riches » qui abritait les coopérants étrangers et où jadis on donnait rendez vous en lisant la presse locale, n’existe plus, l’hôtel Mille Collines qui appartient à l’histoire du pays a fait peau neuve…
Rutilant, parsemé d’hôtels cinq étoiles et de boutiques de luxe, le centre de Kigali a été débarrassé de ses mendiants, les enfants des rues ont été emmenés en province loin des regards tandis que les feux rouges, comme dans toutes les grandes villes modernes, affichent les secondes accordées aux piétons. Partout, se faufilant entre les 4X4 et les taxis bien enregistrés, vrombissent les motos taxis. Ils sont des milliers, (50.000 selon certaines sources ?) dûment enregistrés, dotés d’un casque obligatoire pour le passager, à se disputer le chaland en gagnant quelques francs par jour.
« C’est notre seul débouché » nous confie un universitaire, « les emplois demeurent trop rares et nombre de diplômés se résolvent à devenir moto taxis… »
Les habitants des petites maisons de briques, installées le long de la rivière Nyararongo ou accrochées aux abords des marais qui alimenteront un jour un lac artificiel, ont longtemps cru que la chance leur sourirait, qu’ils passeraient inaperçus malgré les avertissements répétés de la municipalité. Las, dans ce pays dont tout le territoire est cadastré, les pluies diluviennes des dernières semaines, faisant déborder le cours de la rivière, ont détruit les ultimes illusions : après que les inondations aient fait une douzaine de morts et détruit 113 maisons, la sentence est tombée et en quelques jours des quartiers entiers ont été rasés. Les plus chanceux, ceux qui étaient enregistrés, ont été indemnisés, les illégaux priés de plier bagages sans demander leur reste. « Tout était prévu » nous explique un ami, « à la périphérie, sur des collines jadis vouées à l’agriculture, des nouveaux quartiers ont été construits, reliés au centre ville par des lignes de bus, propres et modernes… » « Certes, ajoute un autre intervenant, « mais la durée des trajets a considérablement augmenté, le centre ville est devenu pratiquement inaccessible pour les plus modestes et ceux qui y travaillent ne peuvent plus rentrer déjeuner chez eux…. » C’est pour cela peut-être que la main d’œuvre est si difficile à trouver à Kigali : il n’est question que de « smart city », tous les lieux publics possèdent le wi fi, les immeubles de bureaux s’alignent, mais trouver un plombier ou un menuisier compétent relève de l’exploit.
De même, l’asphaltage des rues, le lotissement, luxueux ou non, de toutes les collines ceinturant Kigali a son revers : les érosions se multiplient,chaque pluie torrentielle entraîne des torrents de boue et paralyse davantage la circulation…
Ceux qui accusent Kigali d’être une vitrine de la modernité au détriment d’un arrière pays qui serait négligé se trompent cependant : le long des routes tracées au cordeau, parfaitement entretenues (mieux qu’en Belgique !) et qui mènent jusqu’aux rives du lac Kivu, de nouvelles maisons, vastes et confortables ont été construites par quelques privilégiés tandis qu’à l’arrière plan, les toits de chaume traditionnels, bon marché et faciles à entretenir ne surplombent plus les demeures modestes, ils ont été remplacés par des tôles qui scintillent au soleil et jurent parfois avec le doux dégradé du vert des collines…Les vaches aux longues cornes, peu productives mais synonymes de beauté, ont été remplacées par un bétail maintenu dans les étables familiales, nourri avec du fourrage et donnant beaucoup plus de lait. Partout s’alignent des écoles neuves, des centres de santé où les soins de base sont désormais accessibles à chacun grâce à la sécurité sociale, des marchés de brique débordant de légumes et de fruits qui atteindront souvent les marchés de Goma et de Bukavu, en plus des bidons d’eau « wasac » une eau traitée et purifiée, très appréciée par les voisins congolais.

L’imbroglio de la langue
Le maniement de la langue est une autre des particularités du Rwanda : l’enseignement de l’anglais ayant été décrété obligatoire dès l’école primaire, les enseignants, souvent mal formés à la langue de Shakespeare, enseignent comme ils le peuvent les matières de base et les élèves qui n’ont eu accès qu’aux écoles publiques, baragouinent aussi mal l’anglais que le français, ce qui pose de sérieux problèmes aux voyageurs qui tentent de se faire comprendre…En revanche, de nombreuses écoles privées, payantes, dispensent un enseignement de qualité. A Birambo par exemple, sur la route de Kibuye, au cœur des collines, les sœurs de l’Assomption ont entièrement reconstruit leur école des filles qui avait été détruite en 1994. Aujourd’hui comme hier, les classes du tronc commun (proposé après les neuf années d’école primaire à celles qui ont réussi l’examen d’Etat), soit 374 élèves, accueillent des jeunes filles disciplinées. Elles veillent à l’entretien du jardin, à la propreté des lieux et pour la plupart, elles ont choisi l’option informatique. Ici, au cœur des collines verdoyantes, de grandes adolescentes, sur des ordinateurs de bonne qualité, jonglent avec les programmes informatiques, construisent des sites ; passant sans hésiter du français à l’anglais, elles jouent avec la « novlangue » du dieu Internet et sont bien décidées à conquérir un jour les bureaux de la capitale…
Du reste, ce n’est pas à Birambo qu’elles auront un avenir : tout autour de l’école et du couvent, les cultures vivrières d’autrefois, les potagers, les vergers, les champs aux cultures associées ont fait place au moutonnement d’une plantation de thé appartenant à une société indienne qui n’emploie qu’une rare main d’œuvre…
Le calme des vertes collines est enchanteur mais, à quelques encablures de là, sur les hauteurs de Bisesero, plane encore le souvenir des 50.000 Tutsis qui, après avoir résisté d’avril jusque juin 1994, furent assassinés jusqu’au dernier tandis que l’armée française détournait les yeux. De palier en palier, le gardien du mémorial nous montre les empilements d’os, les crânes alignés dans les vitrines, l’interminable énoncé alphabétique des victimes et il soupire « les Abasesero( lalignée tutsi de Bisesero) n’existent plus…Pour survivre, les derniers combattants ont du épouser les filles, les femmes de leurs bourreaux. Désormais nous sommes tous mélangés… C’est cela le nouveau Rwanda… »

25 février 2020

Felix Tshisekedi, sur le fil du rasoir

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Face au « principe de réalité » et aux pesanteurs congolaises, les bonnes intentions du président marquent le pas
Les bonnes intentions ne suffisent pas… Un an après son accession au pouvoir dans des circonstances controversées, Félix Tshisekedi fait l’amère expérience des pesanteurs congolaises et des limites de la classe politique de son pays.
Après les espoirs suscités par sa volonté déclarée de lutte contre la corruption, renforcée par la nomination de nouveaux magistrats, supposés plus intègres que leurs prédécesseurs, les désillusions se succèdent. La dernière en date est celle des saute mouton, ces viaducs qui étaient censés désengorger les grandes artères de Kinshasa. Un an après le début de travaux qui ont paralysé la capitale, il apparaît non seulement que la tâche est loin d’être terminée mais que des sommes importantes auraient été détournées par divers intervenants, ce qui a mené à la détention momentanée du directeur de la société Safricas. Erwin Blattner. Cette homme influent, personnalité en vue à Kinshasa. a cependant quitté sa cellule sans autre forme de procès et il est douteux que l’enquête remonte jusqu’à Vital Kamerhe, le puissant directeur de cabinet du chef de l’Etat, présenté comme un ami de l’homme d’affaires. Auparavant, d’autres grands projets décidés dans la foulée de la « politique des cent jours » de Félix Tshisekedi se sont heurtés au principe de réalité : à Beni, les militaires engagés dans des combats meurtriers contre les milices islamistes n’ont pas touché leur prime de fin d’année, qui aurait été détournée par le général Sikabwe Fall, depuis longtemps mis en cause par l’ONU ; la promesse de mettre en place, sur plusieurs années, une assurance maladie universelle se heurte à la fermeté du Fonds monétaire international, qui a « retoqué » le budget de 11 milliards de dollars présenté par le Premier Ministe Ilunga Ilunkamba et le nouveau plan de trésorerie prévoir désormais deux fois moins de recettes et deux fois moins de dépenses. En outre, le principe de la gratuité de l’enseignement primaire, accueilli avec enthousiasme par toutes les familles du Congo, a été battu en brèche par les grèves des enseignants du réseau catholique (80% des écoles) tandis que dans les faits, bien des parents s’acquittent encore de frais scolaires ou participent à la rémunération des enseignants.
Sur le plan politique également, le chef de l’Etat se rend compte qu’additionner les voyages, conquérir sa légitimité au delà des frontières ne suffit pas et qu’au pays aussi, il faut consolider ses alliances, assurer ses arrières. On en est loin : le parti de M. Tshisekedi, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) qui fut durant quarante ans un vivier de personnalités politiques ayant essaimé dans diverses formations n’a pas encore acquis l’expérience du pouvoir.
L’entourage du président, parmi lesquels de nombreux nouveaux venus recrutés dans la diaspora, est soupçonné d’enrichissement rapide ; des piliers du parti ne font pas confiance au directeur de cabinet Vital Kamerhe, qui a l’expérience de la chose publique mais demeure un rival potentiel du chef de l’Etat… Mais surtout, le « mariage de raison » conclu, à la surprise générale, entre Félix Tshisekedi et le président sortant Joseph Kabila à l’issue d’un scrutin controversé et qui n’ont pas encore été suivies par des élections locales, connaît de nombreuses déchirures dans le contrat. Tout d’abord parce que le président Tshisekedi, à chacune de ses sorties à l’étranger, égratigne son prédécesseur sous la pression de ses interlocuteurs occidentaux qui, sans mesurer les risques, le somment de se démarquer de son partenaire et allié de circonstance. Lorsqu’il rentre au pays, le président, à chaque fois, se retrouve confronté à la réalité du rapport de forces, sachant bien que Kabila contrôle toujours le Sénat, l’Assemblée, qu’il garde son ascendant sur l’armée et dispose de « cartes cachées » comme ces armes de guerre qui arrivent nuitamment depuis la Tanzanie jusqu’au port de Tanganyika, sur les bords du lac du même nom, par l’entremise du gouverneur de la province qui n’est autre que Zoe Kabila, frère de l’ex chef de l’Etat….
Lors de son dernier séjour à Kinshasa, l’envoyé spécial américain Peter Pham n’a pas mâché ses mots : au nom de la lutte contre la corruption, il a sommé Tshisekedi de sévir contre le « clan Kabila », c’est-à-dire de détricoter l’ alliance qui avait cependant permis la transition pacifique.
C’est peut-être pour cela qu’en lieu et place de mesures de fond, les coups d’épingle se succèdent, frappant d’anciens caciques : interpellation de Kalev Mutomb, l’ancien chef de l’ANR (Agence nationale de renseignements), humiliation de l’ancien Ministre de l’Intérieur et « dauphin » de Kabila Emmanuel Shadary empêché de se rentre au Burundi en compagnie de Marcellin Cishambo ex- gouverneur du Sud Kivu, interpellation de Jaynet Kabila, la sœur jumelle…
Jusqu’à présent, à part des protestations de circonstance, le « clan Kabila » s’est gardé de toute réaction précipitée et il assure que l’accord de coalition est toujours valable. Mais si Félix Tshisekedi se montre jusqu’à présent prudent, avançant à pas feutrés sur le fil du rasoir, sans doute n’oublie –t-il jamais que son partenaire demeure un grand fauve qui prépare ses coups avec plusieurs longueurs d’avance…

19 février 2020

Rwanda: la crainte des survivants n’est pas dissipée

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Kigali, envoyée spéciale

Poussés par l’offensive de l’armée congolaise, les Hutus réfugiés en République démocratique du Congo reviennent au Rwanda, par centaines. Hommes, femmes et enfants traversent la frontière, souvent dans un état physique déplorable. Dans un premier temps, ils sont identifiés, reçoivent des soins médicaux, et le Rwanda jaloux de ses prérogatives et instruit par les équivoques du passé, n’entend pas laisser au HCR le soin de prendre en charge ceux qui reviennent au pays après un quart de siècle d’exil.
Ce retour, officiellement, se passe bien : chacun est invité à regagner sa colline d’origine, à retrouver les membres de sa famille souvent rentrés depuis longtemps et à tenter de reprendre ses activités. Mais il apparaît, de source officieuse, que les litiges sont fréquents : non seulement les nouveaux venus ignorent les us et coutumes du nouveau Rwanda, mondialisé, anglicisé, modernisé, mais surtout, ils souhaitent retrouver les propriétés laissées au moment de l’exode, qui se réduisent souvent à une humble parcelle, exigüe certes, mais vitale pour cette population paysanne.
Quant aux rescapés, ils redoutent cette cohabitation avec ceux qui, bien souvent, ont participé au massacre de leurs familles, pillé leurs biens et qui, malgré la « gaçaça », justice communautaire, on fait preuve de bien peu d’empathie envers les survivants. « Qui peut lire dans les cœurs de ses voisins, dans le secret des conversations familiales ? «  nous confie G, un sociologue ?
L’angoisse que suscite le retour des réfugiés au Congo est aggravée par d’autres perspectives : cette année, ayant purgé leur peine, plus de 40.000 prisonniers détenus pour avoir participé au génocide, seront remis en liberté. Redevenus des citoyens ordinaires, ils rejoindront leur colline, leur parcelle, leur famille. « Ce retour là inquiète encore plus que les rapatriements depuis le Congo » poursuit G, car si ces hommes ont purgé leur peine jusqu’au bout, c’est aussi parce qu’ils ont refusé de faire acte de repentance, ils n’ont fait preuve d’aucune empathie à l’égard de leurs victimes… Quel sera leur comportement envers les rescapés qui restent traumatisés, appauvris, qui se sentent vulnérables et isolés ? »
Illuminée par les gratte ciel, traversée de routes asphaltées, balisée par des caniveaux et des rond points taillés au ciseau, des lampadaires éclairés de jour comme de nuit, rutilante de centres commerciaux ou administratifs, Kigali, devenue l’une des plus belles villes d’Afrique se prépare à accueillir dignement le sommet du Commonwealth qui aura lieu en mai prochain. Une fois de plus les autorités rwandaises seront congratulées par leurs pairs, pour l’excellente organisation de la rencontre, pour la propreté de la ville, la sévérité des mesures d’hygiène et de prévention, qu’il s’agisse d’Ebola ou du coronavirus, l’excellence des hôpitaux qui traitent désormais les cancers, les diabètes, des pathologies jusqu’à présent négligées mais qui sont un effet de la sédentarisation des citadins.
Mais dans les coulisses d’autres craintes s’expriment, dans une discrétion obligée. Malgré la reconnaissance internationale dont il bénéficie, malgré les bonnes relations désormais nouées avec le pouvoir de Kinshasa qui lui permettent de mener en territoire congolais des opérations militaires bien peu secrètes, le Rwanda se sent à nouveau isolé, voire menacé : les relations avec l’Ouganda sont exécrables, à tel point que l’ancien allié, le président ougandais Museveni soutient désormais Bujumbura, et le Rwanda y décèle l’éternelle main de la France !
En outre, un ancien diplomate passé par les Nations unies nous assure à Kigali que les massacres de Beni, qui font chaque semaine des dizaines de morts en contrepoint à l’offensive des forces congolaises, seraient instigués par l’Ouganda mais mis sur le compte du Rwanda afin de justifier les soupçons congolais, récurrents sinon obsessionnels, de balkanisation de la RDC.
Les craintes de notre ami sociologue dépassent le plan diplomatique : « le temps », dit-il, « n’a pas nécessairement joué en notre faveur. Dans de nombreux pays d’Europe, mais aussi d’Afrique s’est établie, depuis 1994, une nouvelle diaspora. Elle est organisée, relativement prospère, composée d’agriculteurs qui, en Zambie, en Tanzanie, au Mozambique, ont trouvé des terres à cultiver, des camions et des taxis à conduire, des écoles où envoyer leurs enfants, des commerces à faire prospérer. Ces communautés n’ont guère répondu aux efforts de Kigali qui a multiplié les opérations « come and see » « venez et voyez » destinées à convaincre les exilés de revenir dans une patrie reconstruite. Au Mozambique, deux leaders de la communauté rwandaise qui avaient accepté de faire le voyage ont été assassinés à leur retour ! »
Même s’ils n’expriment leurs craintes qu’à voix basse, les rescapés se demandent si les exilés de 1994, rêvant toujours de revanche, ne seraient pas en contact avec d’éventuelles « cellules dormantes » créées dans le pays…
Ce qui explique un autre des impressions que laisse le Rwanda un quart de siècle après le génocide : un pays où la sécurité demeure une compréhensible obsession, où chaque hôtel ou restaurant, chaque bâtiment administratif est doté d’un portail électronique où les visiteurs sont dûment scannés. Cette impression de surveillance se double certes d’un sentiment de sécurité car la criminalité est faible et nul ne craint de sortit la nuit. Mais en même temps chacun sait que dans ce pays où la population dépasse les 12 millions d’habitants et où chaque année 250.000 jeunes se pressent sur le marché du travail, rien n’est jamais définitivement acquis…

19 février 2020

Rwanda: vie et mort de Kizito Mihigo

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Suicide ou assassinat ? La mort en prison du chanteur Kizito Mihigo émeut le Rwanda mais touche aussi les Congolais

Très connu au Rwanda, le chanteur de gospel Kizito Mihigo, 38 ans, comptait aussi de nombreux admirateurs au Congo. « L’écho de son cri pour la justice et la paix résonne jusqu’ici » a déclaré le mouvement citoyen Lucha tandis que la polémique entourant les circonstances de sa mort agite l’opinion rwandaise dans le pays et dans la diaspora. C’est le lundi 17 février à l’aube que le corps sans vie du chanteur a été retrouvé dans sa cellule du commissariat de Remera un quartier de Kigali. Selon le quotidien pro gouvernental « The New Times », il se serait suicidé à l’aide de ses draps et «montrait des signes de dépression ». Une version officielle qui suscite beaucoup de scepticisme…
Quatre jours avant sa mort, Kizito Mihigo avait été arrêté dans la localité de Nyaraguru, alors qu’il se préparait à traverser la frontière du Burundi. En septembre 2018, le chanteur, qui purgeait une peine de dix ans de prison, avait bénéficié d’une mesure de grâce présidentielle en même temps que 2.138 détenus parmi lesquels l’opposante Victoire Ingabire. Mais il demeurait obligé de se présenter chaque mois au parquet et il lui était interdit de quitter le territoire national sans autorisation, ce qui explique son arrestation par le Bureau rwandais d’investigation et son transfert à Kigali.
Accusé d’entretenir des liens avec le général Kayumba Nyamwasa, l’un des fondateurs du Front Patriotique rwandais devenu le pire adversaire du président Kagame et collaborant aujourd’hui avec les mouvements armés hutus en exil, Kizito Mihigo était devenu l’une des « bêtes noires » du régime.
Il n’en avait pas toujours été ainsi : lorsque voici deux décennies, un jeune homme mince, aux grands yeux tristes, se présenta à la rédaction du Soir, c’est parce qu’il tenait à expliquer qu’il était un rescapé du génocide, que sa passion était la musique et que le président Kagame, auquel il vouait un respect presque filial, avait accepté, sur sa cassette personnelle, de prendre en charge ses études à l’étranger. Après le Conservatoire de Bruxelles, Kizito Mihigo réalisa son rêve et poursuivit ses études musicales au Conservatoire national de musique et de danse de Paris. Durant son séjour en Europe, il noua vraisemblablement des contacts avec la diaspora rwandaise parmi laquelle des mouvements d’opposition très actifs en France et en Belgique. Ce jeune Tutsi au cœur généreux fut sensibilisé au sort des Hutus en exil et convaincu de la nécessité de mener plus avant la réconciliation. A son retour au pays, devenu un chanteur compositeur talentueux et apprécié, Kizito Mihigo participa à la composition du nouvel hymne national. Mais il créa aussi, en 2001, une Fondation pour la promotion de la paix et de la réconciliation au Rwanda. Evoquant, dans ses chansons, la douleur des survivants du génocide, il n’hésitait pas à dénoncer, dans le même souffle, les représailles contre les Hutus et en 2014, la chanson « Igisobanuro cy !urupfu » ( la signification de la mort) entraîna sa disgrâce. Aux yeux du régime, le jeune prodige choyé par Kagame était allé trop loin, flirtant avec des thèses jugées révisionnistes. La descente aux enfers commença par l’accusation de conspiration contre le régime, qui entraîna une peine de dix ans de prison, finalement levée en 2018.
La fin tragique de Kizito Mihigo frappe l’opinion car il n’est pas le premier à disparaître dans des circonstances mystérieuses mais aussi parce que le climat sécuritaire est particulièrement tendu : au Burundi, les forces du RNC (Congrès national rwandais) du général Kayumba ont fait leur jonction avec des éléments des FDLR composé de réfugiés hutus et ces opposants armés bénéficient du soutien actif de l’Ouganda. A propos de la mort de Kizito, si la thèse la moins plausible est celle du suicide, les autres hypothèses demeurent ouvertes : le chanteur pourrait, comme d’autres avant lui, avoir été « liquidé » par le régime, mais ses « nouveaux amis » pourraient tout aussi bien avoir décidé de supprimer un homme talentueux et idéaliste mais qui en savait trop…

19 février 2020

Avec le festival Amani, Goma choisit la vie

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Avec le festival Amani, Goma choisit la vie

Goma,envoyée spéciale
Enthousiastes comme jamais, levant leurs doigts en V, éclairant de leurs portables la nuit de Goma et l’enceinte du collège Mwanga, les jeunes du Nord Kivu ont une fois de plus fait la fête au festival Amani « mes trois jours de vrai bonheur sur l’année », nous chuchotait un jeune garçon. Chaque après midi, plus de 12.000 personnes ont applaudi les chanteurs, les slameurs, les rockeurs, les danseurs traditionnels descendus des collines du Masisi.
Cependant, tout au long du festival, une ombre a plané sur la fête : de jour en jour, les organisateurs se sont demandé si, pour des raisons d’ordre public, il ne serait pas plus avisé de tout annuler. Chaque midi en effet, des jeunes descendus des quartiers populaires de Goma,où se pressent des déplacés venus du grand Nord (la région de Beni) ont menacé de chahuter, de protester contre cette fête de la musique alors que chez eux la mort est quotidienne. Mais, laissant poindre d’autres motivations, nombre de manifestants réclamaient aussi que le festival se déplace à Beni, en dépit des risques multiples et ils lançaient des pierres sur les festivaliers qui faisaient la queue…Ces derniers, impassibles, acceptaient de bonne grâce les fouilles corporelles, les prises de température et les lavages de mains, des mesures prises à cause de l’épidémie d’Ebola qui sévit toujours dans la région, même si elle épargne désormais la capitale du Nord Kivu.
Cependant, malgré les risques sanitaires, sécuritaires, les inévitables jalousies et les arrière pensées, le miracle a eu lieu, une fois de plus, reposant sur la bonne volonté de centaines de bénévoles et sur des artistes qui sont allés bien au-delà de leur prestation programmée. C’est ainsi que l’on découvrit que Mbilia Bel, qui chante depuis 38 ans aux côtés des plus grands musiciens congolais, comme Tabu Ley Rochereau et le groupe Afrisa international, n’est pas seulement une « bête de scène » qui se trémousse, se dandine, offre son généreux postérieur à une foule ébahie et n’a rien perdu de sa voix sensuelle et forte. Elle est aussi une femme de cœur : à quelques heures de sa prestation, « la Déesse » a tenu à rendre visite aux jeunes slameurs de Goma, en pleine répétition et les a encouragés.
Voici un an, c’est en compagnie de Gaêl Faye (chanteur, écrivain, auteur de Petit pays) et avec le soutien du Belge René Georges (Esperanzah) que ces jeunes avaient créé le Goma Slam Session. Aujourd’hui, ils ont livré au festival des textes très aboutis, très politiques, évoquant eux aussi Beni, les morts, la guerre, les combats quotidiens et concluant en chœur, accompagnés par Kris Dane à la guitare «les héros c’est toi, c’est moi c’est nous ».
Alors que les années précédentes, Amani accueillait surtout des groupes venus des pays voisins (tambourinaires du Burundi, danseurs du Rwanda,..) cette année l’apport régional s’est fait plus mince, à cause peut être de la crise politique au Burundi et les contrôles renforcés aux frontières. Mais en revanche, Amani s’est ouvert sur le monde et le monde a répondu à l’appel. C’est ainsi qu’ « Euforquestra » (euphorie et orchestre) un curieux groupe venu de l’Iowa a mis le feu à la grande scène . Dans la plus grande tradition du country et du folk américain, six gaillards, décontractés, infatigables, se sont déchaînés avec leur saxo, leur batterie, leur guitare, leur trompette basse, entonnant aussi, en hommage à Goma, une chanson en swahili qui fut reprise en chœur par une foule trépignant de joie.
Si Amani s’est davantage recentré sur des talents africains comme le rappeur sénégalais Didier Awadi et surtout des vedettes congolaises le public n’a pas perdu au change : Goma s’est révélée une pépinière de talents qui, après avoir fait leur écolage derrière les murs du collège Mwanga ont conquis le pays et plus encore. C’est ainsi que Innoss B, un enfant du pays, lauréat du prix Vodacom en 2010, est aujourd’hui une super star à Kinshasa et il a commencé à enregistrer aux Etats-Unis. Baskets de vynil bleu, cheveux rouges, pantalon immaculé, jeu de jambes parfait, son look décoiffe et sa voix, son abattage, font le reste.
Coiffures afro, poing levé parfois,sourires lumineux, les jeunes du Nord Kivu ont eu raison d’entonner, en même temps que leurs rappeurs préférés, un leitmotif qui pourrait résumer ce festival chaque fois improbable, chaque fois réussi : Goma choisit la vie.

19 février 2020

Comment Beni s’est invité au festival Amani

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Goma, envoyée spéciale,
Où est le temps où le festival Amani, d’abord postposé pour cause de combats dans la ville de Goma , avait finalement lieu, pratiquement par défi, alors que sur les collines résonnait encore l’artillerie ? Sept années après sa première édition, le festival qui, durant trois jours fait chanter et danser pour la paix toute la jeunesse de Goma et des pays voisins, est désormais rodé, balisé : plus de 600 volontaires recrutés par le centre des jeunes de Goma ou venus de Belgique font tourner, sur trois scènes, une énorme machine tandis que le « village » réservé aux ONG, est devenu une petite cité dans l’enceinte du collège Mwanga justifiant le surnom de capitale mondiale de l’humanitaire jadis donné à la capitale du Nord Kivu.
Mais dès l’ouverture du festival, on sentait comme une faille, peut-être due au succès croissant de la rencontre, à l’affluence escomptée(12..000 jeunes par jours se présentent munis d’un bracelet qui leur coûte un dollar) voire à la jalousie : un journaliste, sachant parfaitement qu’une telle rencontre ne peut avoir lieu qu’en reposant sur le bénévolat, n’hésitait pas à poser la question d’un éventuel «  business » ! Et le lendemain, alors que le Requiem pour la paix, adapté de l’œuvre de Mozart mettait en scène 30 choristes vêtus de noir, 8 solistes, un tambourinaire et un extraordinaire danseur, on sentait que le public n’était pas à l’unisson : au premier rang, des jeunes chahutaient, rigolaient et chahutaient, sans même mesurer à quel point ce spectacle qui émouvait profondément les Européens présents se voulait un acte symbolique en mémoire de toutes les victimes des guerres qui ont endeuillé la région.
La souffrance du présent se sont cependant bien invitées au festival ; pour cause d’Ebola, de hautes barrières bleues barraient l’accès du collège et il était impossible de les franchir sans passer le test de température ou sans se laver les mains. Et surtout, Beni, la ville du « grand Nord » où les massacres quotidiens forment le contre point de l’offensive de l’armée, a failli, dès les premières minues, faire capoter le rendez vous d’Amani.
Car Bwana Pwa, présenté comme un agitateur professionnel par la police, a bien l’étoffe d’un leader ou d’un agitateur. Visage rond, regard vif, vêtu d’un T shirt portant l’effigie de Patrice Lumumba le Premier Ministre assassiné qui reste l’éternel héros de la jeunesse, le jeune homme entend bien faire entendre son cri : « stop au génocide à Beni ». Avec sa troupe, un petit groupe de garçons portant le même T shirt blanc et, pour certains munis de lance pierres, Bwana Pwa s‘est frayé un chemin depuis les quartiers populaires de Goma jusqu’au collège Mwanga.
Intercepté par la police alors que déjà les pierres volaient, le garçon affiche des intentions pacifiques : rappeler les tueries quotidiennes à Beni, (30 personnes massacrées le week end dernier, 200.000 villageois déplacés) interpeller les festivaliers, souligner l’impuissance de l’autorité, brandir quelques calicots. Rien de bien méchant, de très agressif au premier abord. Mais la police de la ville connaît le gaillard, elle assure qu’il est recherché comme fauteur de troubles, sinon manipulé par des politiciens de la région et que dans les quartiers populaires il est capable de soulever les jeunes. Du reste, à peine avait il franchi l’enceinte du festival qu’il fut appréhendé sans ménagements et lancé dans une voiture hérissée de policiers en uniforme bleu. Au grand dam des organisateurs d’Amani, qui craignaient que cette fermeté policière ne mette le feu aux poudres et ne finisse par dresser la jeunesse de Goma contre un festival qui est précisément organisé à son intention afin de promouvoir la paix…

19 février 2020

Mwangaza, la clinique des miracles

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Kolwezi, envoyée spéciale

Kyembe Mwenze, 53 ans et son fils Kasongo Mwenze, 31 ans sont arrivés trempés, essorés par la pluie et le vent à la clinique Mwangaza, à la périphérie de Kolwezi. Depuis leur village de Kalopi, voisin de la frontière zambienne, ils ont parcouru 80 km à moto, dans des conditions difficiles, slalomant au milieu des camions. « Je dérapais dans la boue ; à travers les rideaux de pluie j’y voyais à peine, la tête me tournait » raconte Kasongo, un agriculteur dont la vue a commencé à se dégrader en 2011 et qui, comme son père, était devenu incapable de cultiver son champ. « C’est après m’être présenté à la clinique mobile que je me suis décidé à faire le voyage vers Kolwezi, car une cataracte avait été décelée et on m’a opéré avec succès. Par la suite, alors que mon père avait complètement perdu la vue, je l’ai convaincu de m’accompagner pour être opéré lui aussi… »
Même si aujourd’hui elle habite dans ce qui s’appelle le « quartier latin » de Kolwezi, -des maisons neuves entourant une église de réveil dont la musique et les chants secouent le voisinage- Marguerite vient de bien plus loin. Son père est enseignant dans le village de Lwana, au fond de la province du Lualaba. Découvrant qu’une tâche blanche grandissait sur l’œil de sa fille, il a refusé les services du médecin local désigné par le chef coutumier, préférant envoyer la petite de 4 ans à la clinique Mwangaza, une institution créée par l’ONG belge Lumière pour le monde et dont il connaissait l’existence. Aujourd’hui Marguerite et sa maman sont hébergées par des parents qui vivent au « Quartier latin » et dès la première visite à la clinique, une cataracte congénitale a été détectée, affection qui devient de plus en plus fréquente en RDC.
Médecin chef de la clinique, le Docteur Socrate, a été formé par l’ONG ainsi que par le médecin britannique David Woods, qui vient plusieurs fois par an à la clinique opérer ou superviser les cas les plus graves. Il examine Marguerite et se veut rassurant : une opération peut parfaitement lui rendre la vue. Dans le « Quartier latin », le verdict rassure et l’oncle, qui héberge la fillette et sa maman, formule le sentiment général : « Marguerite doit aller à l’école… Dans son état actuel, elle ne quitte plus les genoux de sa mère, pleure sans arrêt. Une fille, ça doit travailler. Et comme elle est là, elle ne peut rien faire, elle ne sert à rien. » Ce que l’on pourrait traduire par « une bouche inutile »…
Sans autre commentaire, le rendez vous est pris, la petite fille sera opérée le même jour que les Kasongo père et fils.
Dans la petite clinique impeccable, tenue par des religieuses et entièrement financée par l’aide internationale et les donateurs de Lumière pour le monde, rien n’est laissé au hasard : dans l’attente de l’opération les patients se préparent en compagnie de leurs proches qui leur apportent de la nourriture et achètent les médicaments. Si les Kasongo assurent qu’ils repartiront tout de suite au village, Marguerite restera en observation quelques jours encore.
Le docteur Socrate porte bien son nom. Cet homme mince, que l’on devine nerveux par nature, affiche un calme olympien. Il reconnaît que lors de sa première opération, alors qu’il était supervisé par le docteur Woods, ses mains tremblaient, qu’il a du s’interrompre. Tout cela appartient au passé. Aujourd’hui, il s’approche d’un pas tranquille de la petite fille qui a beaucoup pleuré avant de sombrer dans une anesthésie complète, ce qui préviendra tout mouvement dangereux. Dans la « salle d’op », tout ce qui entoure la petite est de couleur verte, c’est-à-dire stérile, et une religieuse, ceinte de vert elle aussi, nous enjoint sévèrement de ne toucher à rien.
Faute de pouvoir disparaître dans le mur, nous retenant presque de respirer sous le masque, nous nous approchons de la table d’opération, où, de la tête bandée de Marguerite n’émerge qu’un œil minuscule, presqu’entièrement retourné. Avec des mains d’orfèvre, de peintre ancien, le docteur Socrate s’approche de cet œil, semble le coudre pour l’empêcher de bouger, le palpe comme un œuf et en retire une membrane gélatineuse, presque opaque mais encore claire. La religieuse commente à mi voix: « chez les vieux, qui attendent trop longtemps, la membrane est brune, presque dure… Plus difficile à enlever… »
Pour la petite, tout va très vite. La cataracte ôtée est remplacée par une sorte de capsule transparente, le sang est épongé, chaque millimètre de peau est désinfecté, le bandage est minutieux. Bien plus tard, Marguerite se réveillera sur son lit, la main dans celle de sa maman.
Pour le miracle, il faudra attendre.
C’est le lendemain que le docteur Socrate revient en scène, tant pour les Kasongo que pour Marguerite. Avec une assurance de magicien, il retire le pansement du vieux papa, qui retrouve enfin de visage de son fils. Il tend les bras et l’homme pleure, murmure « on a bien fait de venir, on repart demain… » »Méfiez vous de la poussière », recommande le docteur, qui suggère le port de lunettes de motards…
Marguerite, elle, est remise sur ses pieds avec précaution. Lorsque le bandage est enlevé, la maman est priée de faire quelques pas devant elle. Personne ne soutient tient la petite qui tend les bras en direction de sa mère, nul n’ose parler. Lorsque Marguerite, -qui ne voit pas encore très bien, il faudra quelques jours pour cela- se met à suivre sa maman et se met en marche dans le sillage de la jeune femme, chacun respire : « elle voit déjà, elle verra de mieux en mieux » prophétise le docteur Socrate.
Cela peut paraître idiot, mais avec nos yeux intacts et nos lunettes de luxe, c’est nous qui versons quelques larmes.

19 février 2020

Dans les classes bondées de Lubumbashi, Lumière pour le Monde soutient les mal voyants s

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Lubumbashi, envoyée spéciale

Comme tous les établissements scolaires du Congo, le collège Saint Boniface, à Lubumbashi, déborde. Littéralement. A côté, le stade du célèbre club, le Tout Puissant Mazembe, le club des champions, ressemble, en dehors de ses matchs historiques, à un espace vide, sauf lorsque les gamins viennent d’entraîner sur un terrain qui appartenait autrefois à cet établissement catholique et auquel l’ancien gouverneur Katumbi a donné une autre vocation. Dans les salles de classe du primaire, les enfants se serrent à quatre sur les bancs puis à chaque récréation jaillissent dans la cour comme s’ils étaient mus par des ressorts. Le conseiller de l’enseignement primaire Kibale qui nous accompagne rappelle l’ampleur du défi : « depuis l’instauration de la mesure de gratuité de l’enseignement primaire, lors de la dernière rentrée de septembre, les écoles ont du absorber deux millions et demi d’élèves supplémentaires. Des gosses que, faute de moyens, les parents ne pouvaient envoyer à l’école ou qui en avaient été chassés faute de pouvoir payer, par mois, des montants oscillant entre 100 et 300 dollars destinés à améliorer les salaires des enseignants ou à entretenir les locaux. »
Cependant, malgré l’évidente surpopulation, le calme règne, les instituteurs comme Corneille écrivent soigneusement sur le tableau noir des formules de trigonométrie. A chaque requête de l’enseignant, des mains se lèvent pour déchiffrer et expliquer. Joseph, lui a le nez sur son cahier, trop occupé à scruter sa loupe pour penser à lever la main. Mais il suit cependant et John, le moniteur assis à côté de lui, a bon espoir de le voir réussir son année.
Dans une autre classe, de l’enseignement secondaire cette fois, Grodi, un ado de quinze ans, albinos, attend de recevoir un pupitre incliné qui lui facilitera la lecture. Son handicap visuel est de catégorie 3 et Fréderic, son moniteur, suit l’élève depuis le primaire. Durant les cours, il est souvent assis à côté de son pupille ; durant les récréations il l’aide à relire ses notes, il le fait réviser s’il le faut. L’élève et l’adulte partagent la même volonté de réussite et Grodi, très sérieux dans son uniforme bleu et sa chemise immaculée, élégant même s’il est encore un peu maigre, affiche déjà ses ambitions « je veux devenir avocat, pour pouvoir défendre les gens… Je sais que j’aurai beaucoup de travail… »
Dans la classe voisine, elle aussi surpeuplée, Kabinda, 13 ns, suit un cours de littérature africaine. Il déchiffre au tableau noir des citations de Bertrand Badié, d’Aimé Césaire, sait déjà ce qu’est la littérature panafricaine, cite des écrivains antillais… Béatrice, sa monitrice, est fière de ce gamin qui aime écrire, qui dévore les livres tant qu’il le peut. Cependant c’est avec une grosse loupe que l’enfant découvre ses auteurs préférés et il écrit lentement, avec application. Mais la jeune femme en est certaine : « il va réussir, ces enfants handicapés font preuve d’une incroyable volonté. »
Frédéric Ilunga, qui a le titre d’assistant technique dans le domaine de l’éducation inclusive, nous confirme que, parmi les enfants handicapés de la vue et qui sont suivis par des moniteurs itinérants et aidés par des loupes, des visulettes, des jumelles monoculaires, des pupitres surélevés, le taux de réussite scolaire est de 75%.
C’est l’ONG belge « Lumière pour le Monde » appuyée par la Coopération belge, qui prend en charge, outre le matériel, le salaire des moniteurs itinérants, qui passent entre les classes et suivent d’une année à l’autre les enfants qui ont des problèmes de vision. L’enseignement catholique absorbant au Congo 65 % des élèves, au Katanga c’est avec la coordination des écoles diocésaines qu’un accord a été passé. La Codebu recrute des enseignants volontaires pour ce type d’accompagnement et les affecte aux projets tandis que LDM assure le financement.
Durant longtemps, les handicaps visuels passaient inaperçus au Congo. Ils n’étaient pas traités ou, dans les villages, étaient considérés comme un effet de la sorcellerie. Cependant, les troubles de la vue affectent 10% de la population tandis que le pays ne compte que 200 ophtalmologues, une spécialité encore peu prisée.
C’est pour cela que Lumière pour le Monde, à la demande des autorités congolaises, devenues sensibles aux problèmes que pose la santé oculaire, se déploie dans quatre provinces du Congo, le Katanga et le Lualaba, Mbuji Mayi au Kasaï, Kalemié sur les rives du Lac Tanganyika, formant et suivant le travail des professionnels de la santé, fournissant du matériel. Lorsque nous demandons au coordinateur de LDM, le Docteur J.M. Mbenga, si son organisation collecte parfois de vieilles montures rassemblées en Europe, il éclate de rire : « nous n’en sommes plus là. Nous menons un travail professionnel, suivant des critères européens et avec des financements internationaux. Nous proposons des montures neuves, qui coûtent entre 5 et 30 dollars, gratuites pour les enfants et les démunis. Déjà nous collaborons avec la seule mutuelle de santé existant au Congo, celle des enseignants, en attendant qu’il y en ait d’autres… »
Pour Béatrice, qui, à Lubumbashi, est l’une des quatre enseignantes chargées d’encadrer 197 enfants, son métier est le plus beau du monde, une inépuisable source de bonheur : «mon travail, c’es d’essayer de rendre l’espoir à ces élèves qui naguère traînaient au fond de la classe…»

4 février 2020

Le gouverneur du Lualaba veut combattre la “douleur sociale”

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Richard Muyej nous devons nous préparer à l’ « après mines »

Kolwezi,

Historien de formation, le gouverneur de la nouvelle province du Lualaba, Richard Muyej tient à inscrire sa ville dans l’histoire du pays : « Kolwezi a tellement marqué l’histoire du Congo que, sur le rond point de l’indépendance, j’ai tenu à faire figurer toutes les personnalités historiques du pays, le premier président Kasa Vubu, le Premier Ministre Patrice Lumumba, Moïse Tshombe, mais aussi le roi Baudouin et l’ancien secrétaire général de l’ONU Dag Hammarskold qui trouva la mort au Katanga. On découvre aussi Mobutu, Kabila père, Kabila fils, Félix Tshisekedi :si j’ai affiché toutes ces personnalités c’est pour faire comprendre aux jeunes que notre pays est aussi le produit d’une histoire déjà longue…Tant d’évènements historiques sont partis d’ici…Nos héros sont morts pour cimenter nos liens. Je ne crois pas en une éventuelle balkanisation, la force du peuple sera toujours plus forte. Il faut que les Congolais se sentent une même peuple, une même nation, ils appartiennent à un même espace, avons vécu les mêmes réalités. Lorsque Goma a été conquise, les Congolais, dans tout le pays sont descendus dans la rue, il ne fallait pas perdre un seul centimètre de notre territoire…
Evoquer la balkanisation, cela suscite une peur injustifiée…Nous devons plutôt nous concentrer sur d’autres défis, qui sont énormes…

Quels sont les défis qui se posent à votre province, le Lualaba, à la ville de Kolwezi ?

Le paradoxe est commun à toutes les provinces de notre pays, nous connaissons d’un côté l’immensité de nos richesses et de l’autre la précarité de la vie des citoyens. Kolwezi s’est vue décerner le nom de « capitale mondiale du cobalt » c’est fort bien. Mais à la périphérie de la ville, nous avons encore des problèmes élémentaires à résoudre, comme assurer à nos jeunes l’accès à l’éducation, à l’emploi… Il nous faut concentrer nos énergies et susciter l’épanouissement de nos communautés. Le Lualaba a des atouts liés aux activités minières et le paiement de la redevance, dont s’acquittent les sociétés minières, nous permettent certaines réalisations comme une nouvelle Assemblée nationale, un bureau du gouvernement, de nouveaux auditoires pour l’Université.. Il y a toujours eu des taxes, mais c’est la première fois qu’elles permettent tant de réalisations. C’est au Trésor public, à Kinshasa, que les sociétés minières paient le gros de leurs taxes mais il y a tout de même des taxes, prévues par le nouveau Code minier, qui sont destinées à la province. C’est une question de volonté politique, de redevabilité ; il faut que ces taxes servent à la population…L’hôtel du gouvernement a été construit en deux ans, nous édifions le siège du parlement provincial, chaque député aura son bureau. Une province aussi prestigieuse devra avoir un minimum d’infrastructures mais le grand défi c’est dans les territoires qu’il se pose.
La richesse du sous sol, la pauvreté de la population, n’est ce pas un scandale ?

J’ai un point de vue clair sur l’impact des mines sur l’épanouissement de nos communautés. A la veille e du 60 e anniversaire de l’indépendance je suis gêné de présenter mon pays comme immensément riche avec une population tellement pauvre. Il faut utiliser les moyens que nous procurent les mines pour préparer l’avenir et investir dans les secteurs de prédilection que sont l’agriculture et le tourisme.
L’agriculture suscite l’épanouissement des communautés à la base. Quant au tourisme, nous avons un potentiel exceptionnel, dans toute la province et dans les territoires. Tout près d’ici, le lac de Zilo est un lieu très attractif où l’on oublie l’environnement minier… Nous allons construire une école dite d’après mines, afin que les générations futures se préparent déjà, par prudence, à vivre sans les mines… J’ai l’impression que les mines n’ont eu aucun impact direct sur le développement du Congo. A la veille du 60 e anniversaire de l’indépendance le bilan du secteur minier demeure mitigé. Même dans les espaces où se développent de grands projets miniers (Glencore, Sicomines, Tenke Fungurume…) si l’on s’éloigne de cinq à dix kilomètres, on ne sent plus l’odeur du cuivre et du cobalt, il n’y a plus que l’odeur de la pauvreté…
Si on se ressaissit maintenant et que l’on réinvestit dans l’agriculture, si on attire le tourisme, on aura des résultats plus rapidement que si on continue à compter sur les mines. L’ancien président Kabila partageait cette vision, Félix Tshisekedi aussi : les mines oui mais il faut aussi autre chose…

Ne faudrait il pas dès aujourd’hui veiller à ce que la contribution des entreprises minières bénéficie davantage à la population ?
Absolument. Déjà avec le bénéfice des mines nous investissons dans les infrastructures : nous avons deux grands projets routiers. Le premier c’est d’ ouvrir le Lualaba vers l’Angola par Dilolo et vers la Zambie. En ce qui concerne l’axe Kolwezi Dilolo Lobito, les travaux ont déjà commencé. D’ici trois ou quatre ans, la région sera reliée avec l’Angola/ Avant l’indépendance tout sortait, facilement, par le port de Lobito en Angola. Nous allons construire une route asphaltée sur 444 km qui seront réhabilités ce qui prendra au moins trois ans. Du coté angolais c’est déjà fait ils ont réhabilité la route et aussi le rail…
J’ai des partenaires potentiels qui veulent investir sur le rail. Nous sommes assis sur le coffre fort du pays et nous voulons que notre province du Lualaba soit un tremplin pour le développement du Congo… Le rail est rationnel pour les marchandises mais la route est indispensable pour le déplacement des personnes. Nous pourrions aller par route fers Kinshasa en passant vers l’Angola. La connection vers la Zambie peut se faire en deux ans.
Quelle est l’évolution démographique de la province ?
A Kolwezi, nous sommes au-delà de 750.000 habitants, deux millions 500.000 au niveau de la province. Je crains que les statistiques soient largement dépassées car au Kasaî où s’épuisent les gisements de diamants il faut désormais aller chercher en profondeur… Ici, lorsque le prix du cobalt a pris de l’élan nous avons connu l’afflux des jeunes venus des provinces voisines et plusieurs sites ont été occupés. Notre crainte, c’est que les provinces voisines, le Kasaï et le Maniéma se dépeuplent de leurs jeunes qui viennent chez nous avec des comportements qui nous paraissent négatifs. Il faut une stratégie nationale pour bloquer la fuite de ces jeunes qui veulent quitter leur province…Et aussi pour nous aider à créer des structures claires d’encadrement. Il y a des afflux de creuseurs qui ne parlent même pas les langues locales. Certes tous les Congolais selon l’article 30 de la Constitution ont le droit de vivre dans leur pays, mais il faut de l’ordre dans tout cela…
C’est même un sujet que nous avons soumis à l’autorité nationale. Il faut un certain contrôle de population, intégrer ces nouveaux venus dans les stratégies de développement. Nous faisons tout pour éviter de nouveaux incidents ; nous sommes chargés de veiller à l’unité du pays. Le pays est géré par une coalition dont nous sommes membres et nous allons tout faire pour garantir la paix qui fait parie de l’unité du pays…
J’ai voyagé dans l’Est, je sais ce qui se passe à Beni, je sais ce qu’est la guerre, je connais les effets des affrontements intercommunautaires. Nous ne voulons pas d’une telle situation ici… La population est suffisamment sensibilisée et nous menons des réunions de concertation permanente avec les pays voisins comme la Zambie, le contrôle des frontières fonctionne régulièrement… C’est sur le Lualaba que reposent les espoirs de développement du pays, il faut le préserver…Nous sommes conscients de cette responsabilité.

On a le sentiment que les grandes sociétés minières prennent aujourd’hui tout ce qu’elles peuvent, que le Lualaba est mis en coupe réglée. Mais la fin, lorsque les gisements seront épuisés que restera- t il aux Congolais, à part les remblais et les déchets ?

Nous devons reconnaître qu’au début, (ndlr. en 2002) c’est avec un certain taux de naïveté que nous avons négocié les premiers contrats de partenariat. On a beaucoup donné aux capitaux étrangers et par la suite, on s’est rendu compte que l’on avait privilégié l’intérêt des autres. Nous avons alors initié la « revisitation des contrats miniers » pour rétablir l’équilibre mais on n’a pas réussi car très vite, on s’est rendu compte que les autres parties disposaient des services de juristes forts, que les clauses des contrats étaient suffisamment verrouillées. Le Code Minier actuel a été le résultat d’une épreuve de force.
Aux partenaires, je dis que nous sommes à la recherche des équilibres, nous n’avons cela comme richesse et nous avons des obligations vis-à-vis de notre peuple. Quand on est partenaire on doit tenir compte aussi du bonheur de l’autre…Le nouveau Code minier tient compte de tout cela… Sur ce point, l’ancien président Kabila est resté constant et je suis heureux de constater que le nouveau président Félix Tshisekedi partage la même vision, la même fermeté, c’est cela qui fera qui fera notre force. Sur tous ces sujets notre nouveau président est simple et clair, il parle sans ambages. Pour lui, il faut que le peuple trouve son compte dans ces contrats… Il faut un dialogue responsable qui privilégie les intérêts des deux côtés

A l’issue de l’épreuve de force, lorsque fut promulgué le nouveau Code minier, les sociétés minières sont elles parties comme elles avaient menacé de le faire ?
Mais elles sont là ! Elles travaillent, elles s’acquittent de leurs obligations, paient entre autres la redevance minière dont nous bénéficions. Il faut leur rendre justice, elles paient leurs taxes, correctement et à temps…
Dans ce pays il y a du potentiel dans toutes les régions, il faut développer les possibilités partout afin que les populations y trouvent leur compte ainsi que les générations futures. Je suis surpris par les débats politiques à Kinshasa, provoqués par des incompréhensions passagères. Pour moi, le sujet le plus important est de s’atteler à ce que la présidente de l’Assemblée, Mme Mabunda, a appelé la « douleur sociale ».
Voici un an, tout le monde s’attendait au chaos, les élections se sont déroulées, les Assemblées sont en place mais maintenant l’urgence est sociale…

Les artisans creuseurs protestent car ils n’ont pas de place pour travailler..

Nous sommes en train de créer un centre de négoce qui va constituer l’unique marché pour les transactions issues de l’exploitation minière. Nous avons déjà dépensé 15 millions de dollars, entamé des prospections sur de nouveaux sites miniers et leur découverture va avoir lieu.
Ce sera la fin des appareils truqués, des balances falsifiées qui bradent le marché de nos compatriotes, il y aura des balances, des entrepôts, trois laboratoires, les services de l ’Etat seront concentrés pour que dans ces opérations chacun trouve son compte ; lorsque les creuseurs auront leurs espaces destinés à l’exploitation artisanale ils n’auront plus aucune raison de se rendre sur les sites privés et nos partenaires seront rassurés. Le transport des minerais aussi sera organisé. Des certificats indiqueront les sites d’origine. Les exportations de cuivre se poursuivront mais il y aura des restrictions concernant le cobalt puisqu’il entre comme le coltan et le germanium dans la catégorie des minerais stratégiques et ne pourra plus être commercialisé n’importe comment…Dès que le centre de négoce sera ouvert tous ces comptoirs privés seront fermés, alors qu’aujourd’hui ils pullulent à côté des concessions. Nous voulons aussi protéger les privés qui sont des partenaires de l’Etat ou de la Gécamines et les mettre à l’abri des infiltrations des creuseurs… Dans les mines, il faut que tout le monde retrouve son compte…

4 février 2020

L’avenir du Congo est insulté

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Le Congo cessera-t-il un jour de nous indigner ? A satiété, les meilleurs auteurs ont dénoncé les abus de la colonisation, le portage, le travail forcé… Les crimes politiques et les violences qui ont accompagné une indépendance mal préparée ont été longuement analysés, y compris au sein d’une commission d’enquête parlementaire. La dictature de Mobutu, sur laquelle l’Occident a fermé les yeux durant trois décennies a fini par disparaître dans l’opprobre général. Les guerres qui ont suivi, dévastant l’Est du pays, n’ont pas encore livré tous leurs secrets : guerres menées par les voisins, conflits ethniques, captation des ressources comme le coltan. Les crimes commis dans les deux Kivu n’ont même pas encore été jugés et à Beni, les morts se comptent toujours par dizaines. Malgré les carences de la justice et l’impuissance de la communauté internationale, on croyait tout savoir des souffrances du Congo, souvent incarnées par le viol des femmes et le recrutement des enfants soldats. Eh bien non. Force est de constater, la rage au cœur, qu’on ne savait pas encore tout.
La confirmation du scandale nous frappe au visage comme un coup de poing : l’avenir lui aussi est insulté, hypothéqué. L’exploitation minière qui devrait permettre le développement des générations présentes se révèle une bombe à retardement pour les générations futures. Au Katanga, où les mines devraient servir à construire des routes, des écoles, des hôpitaux, alimenter le budget de l’Etat et permettre le décollage, elles font la fortune des grandes sociétés et se révèlent un fardeau pour l’avenir.
Le Congo certes, a toujours possédé les ressources dont le monde avait besoin, qu’il s’agisse du cuivre, de l’uranium, du coltan et aujourd’hui du cobalt et du lithium. Mais non seulement ces pactoles successifs n’ont jamais bénéficié aux populations congolaises, aujourd’hui c’est l’avenir lui-même qu’elles hypothèquent. Car ces minerais qui devraient nous assurer une énergie propre et nous libérer de notre dépendance au pétrole, se révéleront peut-être un poison pour les Congolais eux-mêmes, soumis aux radiations, victimes de la contamination de leurs sols, de la mort clinique de leurs rivières, sans parler des menaces qui pèsent sur la forêt tropicale, réservoir de biodiversité !
Si l’avenir est ainsi hypothéqué, ce n’est cependant pas à cause des ressources naturelles elles mêmes, qui auraient pu être une source de richesse partagée. Le véritable ennemi du Congo, qui risque de le détruire, c’est une fois de plus, l’avidité d’un monde obnubilé par le profit immédiat et dominé par les « majors » qu’elles soient occidentales et aujourd’hui chinoises. C’est aussi la complicité des élites nationales, au plus haut niveau du pouvoir, allègres partenaires du pillage ou vilipendées dès lors qu’elles veulent modifier les termes de l’échange.