25 août 2015

L’or maudit de Shabunda

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Si le rythme d’exploitation actuel se poursuit, où 660 kilos d’or sont produits chaque mois, soit huit tonnes par an, d’ici moins de quatre ans, toutes les réserves de la rivière Ulindi, qui traverse le territoire de Shabunda auront été épuisées…

Un rapport produit par la société civile de la région des Grands Lacs (1) décrit par le menu une nouvelle malédiction,  celle des richesses, qui vient de s’abattre sur le territoire de Shabunda, l’un des plus isolés du Congo, des plus éprouvés aussi. C’est là en effet que les deux guerres du Congo ont recruté des combattants et laissé des centaines de milliers, sinon des millions, de victimes, c’est là qu’un nombre incalculable de femmes ont subi des violences sexuelles d’une brutalité inégalée, pratiquées par les rebelles hutus puis par tous les groupes armés congolais.  La paix relative dont se vantent les autorités du Sud Kivu se traduit de facto par un équilibre entre le groupe armé des Raia Mutomboki, originaires de la région, et les forces armées congolaises. Equilibre assuré aussi par le partage des énormes richesses que produit ce territoire peu accessible.  Depuis un an et demi environ, il apparaît qu’à la violence armée des deux décennies précédentes a succédé l’exploitation intensive et rapide des ressources aurifères de deux des trois cours d’eau qui traversent le territoire, la rivière Ulingi et Lulingu. On sav  ait déjà que Shabunda était riche en cassitérite, wolframite, coltan, que le territoire possédait du diamant et de la  tourmaline. Il apparaît aujourd’hui que dans le lit des rivières se trouvent d’importantes réserves d’or. Fini le tamisage manuel d’autrefois ! Aujourd’hui, l’exploitation des sédiments des lits des rivières se fait à l’aide de deux types de dragues : les « dragues suceuses », sorte de radeaux portant un équipement permettant de sucer les sédiments alluviaux par un simple tuyau qu’un plongeur enfonce dans le gravier, à trente mètres de profondeur. Aspirés par la pompe, les sédiments remontés à la surface sont déversés sur une  sorte de tapis, un « sluice »et  les particules fines qui s’y trouvent sont amalgamées par l’équipe de lavage à l’aide de mercure. Après la combustion de l’amalgame, l’or pur peut être récupéré.  Chaque drague utilise 1 à 2 kilos de mercure par mois pour réaliser l’opération.

D’après les chiffres communiqués par la Fédération des exploitants artisanaux, 175 dragues suceuses  fabriquées localement (avec du matériel chinois) opèrent sur le territoire de Shabunda, dont 171 sur la seule rivière Ulindi et chaque jour les équipes récupèrent entre 20 et 40 kilos d’or.  D’après les calculs de la société civile, qualifiés de « conservateurs », les 175 dragues artisanales produisent 550 kilos d’or par mois, une production acheminée par petit porteur vers les comptoirs de Bukavu.  Depuis un an, des engins plus performants encore sont entrés en action : quatre  dragues dotées de « chaînes à godets » ont été amenées par la société chinoise Kunhou Mining Group. La chaîne à godets pouvant atteindre une profondeur de dragage de 15 mètres, les quatre dragues recueillent à elles seules 110 kilos d’or par mois.

Ce qui signifie que, grâce aux dragues, le seul territoire de Shabunda produit près de 8 tonnes d’or  par an et cela alors que toute la production aurifère du secteur artisanal était jusqu’à présent estimée à 10 tonnes par an.

L’exploitation par drague n’étant pas réglementée par la législation minière, aucun titre minier n’a été attribué à la société chinoise et jusqu’à présent aucun site minier n’a été validé dans le territoire de Shabunda.

Ces exploitations en dehors du cadre légal ne sont cependant pas perdues pour tout le monde : les propriétaires de dragues paient une multitude de taxes , impôts et autres prélèvements dont beaucoup n’ont  pas de base légale.  Ainsi par exemple, le « service d‘assistance et d’encadrement du small scale mining » (Saesscam) dont la création avait été saluée en Europe comme une tentative de remise en ordre du  secteur minier perçoit 10% des recettes des dragues suceuses, soit 1,14 millions de dollars par mois, alors que ses agents se contentent d’assister à l’accostage des radeaux…Le groupe armé des Raia Mutomboki profite également de la manne : les 50 dragues opérant dans le territoire qu’il contrôle doivent payer des droits d’entrée, les passants doivent présenter un « livret d’impôts », des prélèvements sont effectués sur la production aurifère…Quant aux forces armées gouvernementales, elles perçoivent elles  aussi des contributions tandis que des officiers sont propriétaires de dragues ou détiennent des maisons d’achat d’or.

Tout cela pourrait apparaître comme un « système de redistribution à la congolaise »  dans lequel tous les puissants du territoire trouveraient leur compte si au moins l’avenir des populations n’était pas hypothéqué. Tel n’est cependant pas le cas : le dragage de 6 millions de mètres cubes par an détruit les couches sédimentaires de la rivière mais surtout, plus d’une tonne de mercure est déversée chaque mois dans la seule rivière Ulindi. Ni les exploitants miniers ni les populations riveraines ne mesurent les effets à long terme de ces vapeurs de mercure qui peuvent contaminer l’eau et le sol.

A Shabunda, une paix mal gérée qui rend possible le pillage et l’exploitation irréfléchie des ressources peut, à terme, s’avérer plus meurtrière encore que les guerres à répétition !

(1)Coalition de la société civile de la région des Grands lacs contre l’exploitation illégale des ressources naturelles

 

 

25 août 2015

La crise du Burundi déborde sur la région

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Les assassinats ciblés du général Adolphe Nshimirimana, un Hutu chef des renseignements militaires et du colonel à la retraite Jean Bikomagu, un Tutsi qui fut chef d’état major du président, Buyoya font craindre une nouvelle escalade de la violence au Burundi qui, au départ d’une crise politique, déboucherait sur un conflit ethnique, faisant reculer le pays de deux décennies. Cette perspective, à laquelle s’ajoute la crise humanitaire incarnée par 170.000 réfugiés déjà hébergés dans les pays voisins (Rwanda et Tanzanie) préoccupe vivement la région et la communauté des Etats d’Afrique de l’Est multiplie les réunions sur le sujet. Mais si jusqu’à présent la médiation internationale échoue à faire prévaloir une solution politique, -qui pourrait prendre la forme d’une sortie différée du président Nkurunziza dont  la réélection, récente demeure très contestée-, c’est aussi parce que les chefs d’Etat de la région sont prisonniers de leurs propres contradictions,  sans parler de leurs propres intérêts.

Qu’on en juge : présenté comme médiateur dans une crise  née de la volonté du président burundais de briguer un troisième mandat alors que la Constitution n’en prévoit que deux,  le président ougandais Museveni est, lui, au pouvoir depuis 1986, une pérennité qui lui vaut une réputation de « sage »…Même s’il considère que son homologue Nkurunziza a été incapable de gérer  une situation délicate, le président Museveni n’est pas homme à  sortir son collègue du ring,  et il prône toujours une solution négociée.

Quant au président tanzanien Jakaya Kikwete, sa position est, elle aussi marquée par l’ambiguïté : la Tanzanie qui accueille déjà 100.000 réfugiés burundais redoute de devoir faire face à une crise humanitaire majeure mais par ailleurs son président, au début en tous cas, s’ était aligné sur la position américaine, très hostile à un troisième mandat. A cela s’ajoutent des relations glaciales avec Kigali depuis que Kikwete  conseilla au président rwandais Paul Kagame d’ouvrir des négociations avec l’opposition armée hutue, que Kigali qualifie toujours de «génocidaire ».

Mais par ailleurs, la Tanzanie qui abrita les négociations d’Arusha demeure très attachée aux termes d’accords qui furent négociés par Julius Nyerere, le « père de la nation ».  Un attachement qui est partagé par Mme Zuma, présidente de l’Union africaine,  qui se souvient du parrainage exercé par Nelson Mandela tout au long des pourparlers de paix.

La position du Rwanda n »’est pas simple elle non plus. D’une part, le président Kagame bénéficiera certainement d’une modification de la Constitution , 3.700.000 citoyens ayant déjà signé une pétition en ce sens.  Mais par ailleurs, alors que voici dix ans, les relations avec le président Nurunziza étaient excellentes, elles se sont progressivement ternies, en particulier lorsque Bujumbura accorda des facilités de transit aux avions venus de Tanzanie, du Malawi et d’Afrique du Sud qui participaient à l’opération conjointe contre les rebelles congolais alliés du M23.  Aujourd’hui Kigali non seulement fait face à un afflux de réfugiés, mais ne peut demeurer indifférent à la montée des tensions ethniques au Burundi et accuse son voisin d’avoir recruté des rebelles hutus « génocidaires » pour renforcer ses propres milices Imbonerakure. Et par ailleurs, le Rwanda, bon gré mal gré, est forcé d’accueillir de nombreux Tutsis du Burundi, des paysans des collines frontalières mais aussi des journalistes, des intellectuels  et des militaires comme le général Nyombare auteur d’un putsch manqué à Bujumbura en mai dernier, ce que Bbujumbura dénonce comme la préparation d’une nouvelle rébellion.

Quant à la République démocratique du Congo, où le président Kabila ne s’est pas encore prononcé sur son éventuelle candidature à un troisième mandat,  l’évolution de la situation au Burundi a valeur de test grandeur nature ; si Nkurunziza réussit à s’accrocher,  les partisans de Kabila lui conseilleront de tenter la même aventure mais un éventuel renversement du voisin donnerait des arguments à ceux qui prônent le strict  respect de la Constitution et redoutent des manifestations populaires

A ces sentiments ambivalents et peu désintéressés des chefs d’Etat de la région s’ajoutent les contradictions de la « communauté internationale » : lors de son voyage en Afrique, le président Obama  a déclaré  sans ambiguïté qu’il  souhaitait des institutions fortes, plutôt que des hommes forts  tandis que la France, qui compte en Afrique de l’Ouest des « présidents amis » installés à vie se montrerait plus accommodante.  Sans  oublier la Chine et la Russie qui, au Conseil de sécurité, s’opposent à l’adoption de sanctions contre le  Burundi…

 

 

 

 

24 août 2015

Congo: les ambitions de Noël Tshiani, Kasaïen et économiste chevronné

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Noel Tshiani, haut fonctionnaire à la Banque mondiale, souhaiterait devenir le dauphin de Tshisekedi et devenir candidat à la présidence

Haut fonctionnaire à la Banque Mondiale depuis 1992, Noël T. Tshiani a été représentant-résident dans plusieurs pays d’Afrique, dont le Tchad et les îles du Cap Vert, où il a accompagné le redressement spectaculaire de l’économie.  Le Kasaïen nourrit cependant d’autres ambitions : après avoir rêvé de se voir confier les clés de la Banque centrale du Congo, il envisage aujourd’hui de se présenter comme candidat à la présidence de la République lors des prochaines élections, toujours prévues pour novembre 2016.  Rien de moins.

Pour cela, il doit présenter ses lettres de créances sur plusieurs plans. Le plus facile,  ce sont les compétences professionnelles. Sur ce plan,  M. Tshiani n’a rien à craindre, ses états de service à la Banque mondiale et auparavant à la City Bank et la Republican bank donnent l’image d’un économiste rigoureux, spécialiste des questions monétaires.  Il connaît par cœur les statistiques internationales qui, pour lui, illustrent les échecs de son pays : « suivant l’indice de développement humain, (IDH) le Congo vient en avant dernière position, d’après Transparency International, il est l’un des plus corrompus,  sur le classement de Doing Business qui juge le climat des affaires, il est 184eme sur 189 et d’après le panel des experts africains , 85%  des ressources minières échappent à la fiscalité de l’Etat .. Par rapport aux potentialités, le budget de l’Etat (9 milliards de dollars) apparaît dérisoire, d’autant plus que la présidence consomme 153% du budget qui lui est accordé et la Primature 205%… »

M. Tshiani se sent capable de relever les principaux défis du développement qui se posent au pays : « assurer la paix et la sécurité, faire diminuer la pauvreté en milieu rural, établir l’accès de tous à l’eau et à l’électricité, construire des infrastructures, des hôpitaux, des écoles. Et surtout améliorer la climat des affaires et assainir l’environnement économique….Revoir le Code minier certes, mais surtout envoyer des vérificateurs fiscaux afin que les impôts dus soient correctement payés. »

L’autre point sensible concerne ce que l’on appelle au Congo la « géopolitique », c’est-à-dire l’équilibre entre les provinces et, plus largement, les grandes zones culturelles et linguistiques.

Sur ce point, le fait que M. Tshiani soit originaire du Kasaï, au centre du pays, représente à ses yeux un atout incontestable : « le président  Mobutu étant  originaire de l’Equateur, les natifs de cette province furent longtemps privilégiés. Laurent -Désiré Kabila et son fils Joseph venant  du Nord Katanga et du Maniéma,  beaucoup de Congolais ont le sentiment que depuis la chute de Mobutu en 1997,  c’est l’Est du pays qui a imposé son agenda. Quant au centre (les deux Kasaï, le Bandundu) il a été écarté du pouvoir durant des décennies et il serait donc temps de rétablir l’équilibre. »

C’est pourquoi M. Tshiani, lors de son passage à Bruxelles, a essayé de rallier à sa cause Etienne Tshisekedi,  le chef historique de l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social). Il croit  qu’en tant que Kasaïen, le vieux leader ne pourra que soutenir l’un de ses compatriotes voire faire de lui son dauphin et il écarte les rumeurs persistantes selon lequelles Tshiskedi aurait engagé des négociations (un dialogue…) avec des représentants de Kabila aux termes desquelles son fils Félix se verrait promettre un poste ministériel important en échange de son ralliement.  Depuis Bruxelles, M. Tshiani  s’est également rendu à La Haye où, dans l’enceinte très sécurisée de la Cour pénale internationale, il a pu s’entretenir avec Jean-Pierre Bemba, le président du MLC (Mouvement pour la libération du Congo) détenu depuis sept ans.  Si, compte tenu des procédures en cours, M. Tshiani se montre discret sur le contenu de l’entretien, il se dit cependant très choqué par la surreprésentation des Congolais et des Africains en général parmi les prisonniers et se jure que s’il accède au pouvoir, il fera tout pour que ces hommes puissent être jugés au pays et que plus aucun ressortissant du Congo ne doive comparaître devant cette juridiction internationale.

Jusqu’à  présent plus connu à l’étranger qu’à l’intérieur du Congo, le banquier venu de Washington mise beaucoup sur la diaspora congolaise, assurant que des comités de soutien se créent un peu partout et se mettent en lien avec l’intérieur du pays.  Miminisant l’aura du gouverneur du Katanga, le très populaire Moïse Katumbi et les chances de Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale, déjà connu dans tout le pays, M. Tshiani s’offre déjà le luxe de songer à l’avenir politique du président Kabila une fois qu’il aura quitté le pouvoir : « il faudra assurer sa sécurité et la jouissance de ses biens , le protéger, le mettre à l’abri d’éventuelles poursuites… »

 

 

16 août 2015

Oeil pour oeil, mort pour mort au Burundi

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Deux semaines après l’assassinat du chef des renseignements et numéro deux du régime, le général Adolphe Nshimirimana, c’est une personnalité de son rang, mais appartenant à l’ancien camp adverse, qui a été abattu : le colonel Jean Bikomagu a été pris pour cible par des motards qui ont pris la fuite après avoir ouvert le feu sur lui en plein Bujumbura.
Aujourd’hui retraité, le colonel Bikomagu est resté une personnalité connue au Burundi : militaire de haut rang du temps du président Buyoya, il garda son poste de chef d’état major sous la présidence de Melchior Ndadaye, le premier président hutu élu en 1993 et qui fut assassiné par des militaires tutsie en octobre de la même année. A l’époque, le nom du colonel Bikomagu fut cité parmi les complices de cet assassinat mais rien ne put jamais être démontré. Ce qui est certain, c’est que, jouissant d’un grand prestige au sein des forces armées, le colonel Bikomagu s’opposa aux mouvements rebelles hutus qui virent le jour après l’assassinat de Ndadaye, parmi lesquels le CNDD (Conseil national pour la défense de la démocratie) aujourd’hui au pouvoir).
Il a suivi dans la mort son adversaire de naguère, le général Adolphe Nshimirimana et cet assassinat, qui ressemble clairement à une vengeance a encore fait monter la tension au Burundi.

16 août 2015

“Kabila désir” ou le désir de Kin Kiey Mulumba

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« Le « glissement » ? Mais on y est déjà, à moins que ce soit le pourrissement, que peut-être l’opposition souhaite…D’ores et déjà, il est certain que le pays ne sera pas prêt à mener le cycle électoral tel qu’il est prévu. Il faut donc réfléchir à d’autres solutions.. »
Ministre chargé des relations avec le Parlement, Tryphon Kin Kiey Mulumba a gardé de son passé de journaliste et d’éditeur (Le Soft) le goût des analyses pointues, dérangeantes s’il le faut. De passage en Belgique, il nous a confié quelques une de ses réflexions. Pour lui, «en face, le pouvoir n’a guère d’interlocuteur. Etienne Tshisekedi, le chef historique de l’UDPS, a accepté le principe du dialogue avec le pouvoir, Vital Kamerhe n’est pas pour ce dialogue mais il souhaiterait pouvoir s’entretenir en tête à tête avec le président Kabila. La vérité, c’est qu’aucun parti n’est réellement prêt à aller aux élections dans les délais impartis. Il faut donc réaménager… »
Ainsi qu’il l’avait déjà confié à RFI, Kin Kiey Mulumba nous confirme qu’il n’est pas réellement favorable au « glissement » c’est-à-dire à un recul de la date des élections pour des raisons techniques ou présentées comme telles, (manque de financement, absence de la communauté internationale qui est loin d’être prête à financer l’exercice…)Pour lui, qui a mis sur orbite un slogan simple « Kabila désir » il n’y a qu’une solution, voir Joseph Kabila rester au pouvoir afin de poursuivre le travail commencé.
Eloquent, Mulumba ne se fait pas prier pour rappeler les réalisations du « chef » : « le pays est en pleine construction, le Congo a enfin décollé. Même dans l’arrière pays on construit des infrastructures, les routes sortent de terre, à Kinshasa le nouvel aéroport a été inauguré ainsi qu’à la Luano (Lubumbashi), la société des chemins de fer a été dotée de nouvelles locomotives, des villes nouvelles sont en construction, la stabilité est rétablie, la production de cuivre atteint le record historique d’un million de tonnes par an…. Jeune encore, le président est en pleine possession de ses moyens, pourquoi le mettre en congé alors qu’il a encore tant à faire… »
Le ministre ne nie cependant pas la réalité des mouvements populaires mais il minimise la portée des émeutes de janvier, et relativise les injonctions internationales : « lors de son voyage en Afrique, le président Obama a dit que les présidents devaient respecter leurs constitutions, ne pas s’éterniser au pouvoir. Mais il oublie que dans on propre pays, le président Roosevelt a été reconduit quatre fois. Qu’en Ouganda le président Museveni est au pouvoir depuis 1986. Qu’au Rwanda le président Kagame se prépare à se faire réélire. Ce qui compte pour moi, ce n’est pas la personne de Kabila, c’est le Congo, il faut maintenir l’élan actuel… »
Un éventuel changement de constitution n’émeut pas le ministre, qui rappelle que l’essentiel c’est de préserver les acquis de la démocratie, « notre presse est l’une des plus libres du continent, la population congolaise est très attachée à ce climat de liberté. ». Mais surtout, pour défendre une prolongation de M. Kabila à son poste présidentiel, le ministre, un « vieux de la vieille » qui connut la fin du mobutisme et participa à la rébellion du RCD Goma, ne craint pas les accents prophétiques : » la guerre n’est pas nécessairement derrière nous. La région n’est pas stable, les périls restent nombreux : la rébellion du M23 n’a pas totalement désarmé, il y a toujours des violences à Beni, le péril islamique est une réalité, on parle des la guerre de l’eau… Autrement dit, le Congo a besoin, a envie, d’un homme comme le président Kabila… »
Le seul point sur lequel M. Mulumba ne communique pas, ce sont les sentiments du président lui-même. Lui, c’est clair, il désire Kabila. Mais Kabila lui-même, désire-t-il poursuivre, en dépit des termes de la constitution, et des exemples du Burkina Faso et du Burundi où la perspective d’un troisième mandat a suscité les troubles que l’on sait ?
L’avenir dira si l’influent ministre a levé un coin du voile ou pris ses propres désirs pour la réalité…

13 août 2015

Le Burundi en quelques questions

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Pourquoi est-il aussi dangereux de remettre en cause les accords d’Arusha ?

Conclus en 2000 sous le patronage de Nelson Mandela, les accords d’Arusha consacrent le principe de l’équilibre ethnique au sein des institutions et des forces de sécurité, l’armée et la police. Cet équilibre dépasse la simple arithmétique (85% de Hutus, 15% de Tutsis) et accorde aux Tutsis une représentation supérieure à leur poids réel. Au cours des quinze dernières années ces accords ont eu pour effet de rassurer les Burundais : les Hutus ont été intégrés au sein de l’armée, les Tutsis, représentés au sein de tous les partis politiques, ont participé au pouvoir.
Le Burundi de 2015 pourrait-il suivre la voie du Rwanda en 1994 et devenir le théâtre d’un nouveau génocide ?
Difficilement : la presse extrémiste style Kangura ou Radio des Mille Collines n’existe pas, la chaîne de commandement, y compris au sein du parti au pouvoir est divisée, est divisée. Les affrontements actuels reposent sur des causes politiques- l’opposition à un troisième mandat présidentiel- et non ethniques :nombreux sont les Tutsis et les Hutus qui partagent des valeurs démocratiques communes et ne veulent pas revenir quinze ans en arrière.
Pourquoi les durs du régime veulent ils revenir sur les accords d’Arusha ?
Leur logique est celle de vainqueurs militaires : ils estiment que les concessions des années 2000 étaient transitoires, que la règle de la majorité ethnique doit leur garantir l’accès au pouvoir et aux ressources qui y sont liées, que les Hutus, victimes en 1972 de massacres à grande échelle, ne sont pas arrivés au bout de leur revanche. S’il se confirme, le recours aux arguments ethniques (miser sur la solidarité des Hutus) apparaîtra comme une fuite en avant. Mais cette utilisation de la « dernière carte » peut s’avérer dangereuse : les craintes des Tutsis s’en trouveront renforcées et la perspective d’affrontements ethniques ne laissera pas le Rwanda indifférent.

L’insurrection armée et la guerre civile sont-elles inévitables ?
Les protestations contre le troisième mandat et plus largement contre la remise en cause des accords d’ Arusha se transforment peu à peu en insurrection armée, les désertions au sein de l’armée se multiplient, les armes circulent. L’assassinat, le 2 août, du général Adolphe Nshirimirimana, l’homme fort de la sécurité, a démontré que tout était possible, y compris une opération « chirurgicale » qui décapiterait le sommet de l’Etat. C’est ce que redoute le parti au pouvoir CNDD , qui dénonce l’élimination ciblée de ses responsables tandis que le président s’efforce de tenir des propos apaisants afin de dissuader ses troupes de recourir à la vengeance.

13 août 2015

Le Congo, véritable Lego institutionnel

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A tous les niveaux, la RDC est entrée dans la mise en œuvre d’un véritable « lego » institutionnel. Un processus complexe, dans lequel toutes les pièces se tiennent et déterminent un calendrier électoral qui passera par une impressionnante série de scrutins, dont la première étape sera l’élection des gouverneurs et vice-gouverneurs de province le 6 octobre prochain. Si tout se déroule comme prévu, le cycle électoral devrait se terminer en novembre 2016 avec l’élection présidentielle. Cette échéance est la plus attendue, la plus sujette à polémiques car en principe, terminant son deuxième mandat, le président sortant Joseph Kabila ne peut se représenter et les spéculations à propos de son éventuelle succession vont bon train.
Dans l’immédiat, le Sénat vient de voter une loi sur la répartition des sièges électoraux à l’issue d’une session extraordinaire, le vote précédent ayant été invalidé car le quorum d’élus n’avait pas été atteint. Cette loi, qui fixe le nombre de sièges par circonscription, représente en quelque sorte la rampe de lancement du processus électoral. A ce sujet le politologue Bob Kabamba, professeur à l’Université de Liège, rappelle que « le premier fichier électoral présenté par le gouvernement avait été recalé en juin dernier. Les députés avaient estimé que la copie était mal faite, certaines circonscriptions étant même dépourvues d’électeurs… Une remise en ordre a donc été nécessaire… »
L’élection des gouverneurs et vice gouverneurs de province se fera dans le cadre d’un découpage territorial nouveau, qui depuis le 30 juin dernier redessine le visage administratif du Congo : le pays compte désormais 26 provinces (25 plus la ville province de Kinshasa) qui remplacent l’ancienne configuration de onze provinces.
Six des anciennes provinces sont concernées par ce découpage : Bandundu et Equateur dans l’Ouest du pays, Kasaï occidental et Kasaï oriental dans le centre, Province orientale dans le Nord Est et Katanga dans le Sud. L’Est du pays n’est pas concerné par cette réorganisation territoriale et administrative puisqu’en 1988 le « Grand Kivu » avait été scindé en trois entités (Nord Kivu, Sud Kivu et Maniéma) tandis que le Bas Kongo rebaptisé Kongo central cohabite toujours avec la « ville province » de Kinshasa.
Le principe de ce découpage fait l’unanimité : déjà du temps du maréchal Mobutu, les Congolais estimaient que dans cet Etat vaste comme 80 fois la Belgique, il fallait raccourcir la distance entre le pouvoir et les administrés et tant la conférence nationale souveraine du début des années 90 que le dialogue intercongolais des années 2000 ou la constitution de 2006 reflétaient ce souhait.
Dans la réalité cependant, non seulement il a fallu 10 ans pour que le processus soit mis en œuvre, mais aujourd’hui, la rapidité de son déroulement éveille crainte et suspicions. Ainsi par exemple, le découpage du Katanga en quatre provinces distinctes suscite beaucoup de critiques car les recettes tirées des exploitations minières seront désormais concentrées dans la nouvelle province de Lualaba au Sud tandis que la jeune province de Tanganyika, avec capitale Kalémié au Nord sera dépourvue de ressources, à court terme en tous cas. De plus, les élus katangais, qui siégeaient jusqu’à présent à Lubumbashi, renâclent devant la perspective de regagner leur circonscription d’origine. D’aucuns soulignent aussi que ce redécoupage de la province du cuivre réduit aussi l’assise du très populaire gouverneur Moïse Katumbi, candidat potentiel à la succession de Joseph Kabila.
Bob Kabamba, lui, s’inquiète plutôt du poids de ces nouvelles institutions : « le processus est budgétivore, car de 11 gouverneurs et 110 ministres provinciaux, on va passer à 26 gouverneurs et 260 ministres provinciaux…Et cela alors que, du temps des 11 provinces, Kinshasa s’avérait déjà incapable de rétrocéder aux provinces les 40% des recettes budgétaires prévus par la constitution… »
Le politologue constate aussi que certaines des nouvelles provinces s’en sortiront mieux que d’autres : « dans le Nord, l’Ituri bénéficiera du commerce transfrontalier avec l’Ouganda et de l’exploitation de l’or ; le Lualaba, avec Kolwezi pour capitale, n’aura pas de problème, le Kasaï oriental, avec le diamant de Tshikapa s’en sortira également. Mais l’Equateur, le Nord Ubangi et le Sud Ubangi sont loin de disposer des ressources et des infrastructures nécessaires. »
A cette objection, les autorités rétorquent que toutes les provinces du Congo recèlent des richesses qui doivent encore être exploitées et qu’une caisse de solidarité nationale sera prévue… Cette promesse laisse sceptiques de nombreux citoyens qui redoutent de devoir supporter le poids fiscal du découpage…
Aux incertitudes sur le financement des nouvelles provinces s’ajoutent les doutes sur la faisabilité du calendrier électoral, l’opposition soupçonnant toujours le pouvoir de tenter de gagner du temps afin de bénéficier, pour quelques mois ou quelques années, d’une « rallonge », que les Congolais appellent «glissement », imposée par des raisons techniques ou budgétaires…

9 août 2015

Depuis Bruxelles Léonard Nyangoma lance un appel à la négociation

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Afin de présenter un front commun face à la médiation internationale, dirigée par le président ougandais Yoweri Museveni et d’engager un dialogue avec le régime de Bujumbura, plus de 60 représentants de la diaspora burundaise se sont discrètement réunis à Bruxelles autour de Léonard Nyangoma, un personnage clé de la vie politique du pays depuis deux décennies et d’Audifax Ntabitoreye, représentant de la société civile. Après avoir été l’un des fondateurs du parti au pouvoir, le CNDD (Conseil national pour la défense de la démocratie) créé après l’assassinat du président hutu Melchior Ndadaye, en 1993, Léonard Nyangoma préside aujourd’hui le CENARED (comité national pour le respect des accords d’Arusha et le respect de la Constitution et de l’état de droit). Cette structure collégiale accueille de nombreuses personnalités issues de la société civile mais aussi le deuxième vice président de l’Assemblée nationale et trois des quatre ex-présidents du vivent au Burundi après avoir pacifiquement cédé le pouvoir.
Après avoir fait sa première apparition publique à Addis Abeba, le comité tente à présent d’informer et de mobiliser la diaspora burundaise, très active en Belgique et dans les pays voisins.
Ayant participé à la création du CNDD, M. Nyangoma a très bien connu le chef de l’Etat actuel Pierre Nkurunziza, qui a rejoint le parti en 1996 les armes à la main : « l’intransigeance dont il fait preuve est sans doute due à la faiblesse de sa culture politique et à la prééminence de sa formation militaire… A quoi s’ajoute l’appât de l’argent, le désir de « se servir », ce qui explique pourquoi, au cours des dix dernières années, le Burundi n’a pu se redresser sur le plan économique ou social et a connu plusieurs scandales, comme l’incendie du grand marché de Bujumbura et de plusieurs marchés de province, le dernier en date étant celui du marché de Gitega voici deux jours. »
Optimiste, M. Nyangoma qui a traversé la guerre civile des années 90, estime que « jusqu’à présent, le Burundi a échappé au piège ethnique. A Arusha, après avoir discuté durant des mois, nous avons finalement remporté une grande victoire contre le tribalisme. Même si le régime actuel voudrait relancer l’opposition hutu/tutsi, les Burundais ne sont plus dupes : jusqu’aujourd’hui, l’ « esprit d’Arusha » rayonne sur tout le pays. A terme nous envisageons d’ailleurs de réécrire nous-même notre histoire, afin de balayer définitivement les vieux clichés issus de l’époque coloniale… »
A propos de l’assassinat du chef des services de renseignements, le général Adolphe Nshimiyrimana, M. Nyangoma assure : «nous regrettons qu’il soit mort de cette façon. Nous aurions préféré qu’il puisse répondre de tous ses crimes devant la justice. La voiture dans laquelle il se trouvait était un véhicule militaire, c’est pourquoi nous réclamons une enquête neutre. …Cette mort ouvre une nouvelle ère de représailles : alors que la plupart des journalistes sont déjà en exil, Esdras Nkidumana, le correspondant de RFI a été roué de coups, beaucoup de personnalités se trouvent dans le collimateur, le dernier rapport de Human Rights Watch a démontré que le Burundi était dorénavant une prison à ciel ouvert. Massacres, disparitions, assassinats se multiplient…»
Comment la communauté internationale peut-elle aider le Burundi à sortir de la crise ? « N’oubliez pas que le pays dépend, à 80% , de l’aide étrangère… Des pressions diplomatiques sont possibles, les membres de l’oligarchie peuvent être privés de visa…Il faut peser sur le rapport de forces…La Belgique a d’ailleurs donné l’exemple en suspendant une partie de son aide. »
A Bruxelles, tout au long de la réunion avec les représentants de la diaspora, les scenarios de sortie de crise ont été envisagés et M. Nyangoma a rappelé qu’ « après le 26 août, date de l’expiration du deuxième mandat présidentiel, il faudra amener M. Nkurunziza à quitter pacifiquement le pouvoir, car les dernières élections ne comptent pas, c’était une mascarade. Il faudra donc préparer de nouvelles élections, et avant cela, rétablir un minimum de conditions de sécurité, désarmer les Imbonerakure (miliciens à la solde du parti au pouvoir), rétablir un climat d’apaisement, créer un les conditions d’un vote dans la dignité, refaire un recensement électoral…. Une période de transition sera sans doute nécessaire…»
« Jusqu’à présent cependant » constate M. Nyangoma, « le pouvoir a refusé toute négociation mais, au titre de médiateur, le président Museveni va reprendre la discussion, à Addis Abeba ou ailleurs et Mme Zuma, la présidente de l’Union africaine, souhaite également s’impliquer… »
Alors que tous les signaux sont au rouge, le président de la nouvelle coalition refuse cependant de céder au pessimisme : « je ne crois pas que le scenario de 1994 au Rwanda pourrait se reproduire. Certes, le risque n’est pas nul, il faut demeurer vigilant, le passé a laissé des séquelles. Mais il n’y a pas de haine entre les citoyens burundais, je n’envisage pas la possibilité d’une guerre fratricide. Le pire peut encore être évité. Et si nous y arrivons, le Burundi, par sa conscience démocratique, par la détermination de ses citoyens, pourra être cité en exemple, car même lorsque la police tirait sur eux, les manifestants ont tenu bon, durant des semaines… »
Le troisième mandat présidentiel valait-il réellement tous ces troubles ? « La question de fond va bien au-delà : ce que les Burundais rejettent, c’est un pouvoir prédateur, criminel, qui a multiplié les assassinats, qu’il s’agisse des membres du FNL ou des trois religieuses italiennes, quii a commis 1600 enlèvements. C’est contre le système que les Burundais se sont soulevés, ce peuple est digne, courageux, il a tenu bon et pourrait être cité en exemple dans toute la région. »

9 août 2015

Tout pour éviter le pire au Burundi

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Après cinq semaines de manifestations qui ont entraîné une centaine de morts et blessés, après un coup d’Etat manqué, après des élections législatives puis présidentielles contestées qui se sont traduites par 69% des voix au président sortant Pierre Nkurunziza, le Burundi donne toutes les apparences d’un pays en voie de déstabilisation, d’autant plus que l’armée est profondément divisée, que le CNDD, parti au pouvoir est, malgré sa victoire, miné par des dissentions internes et que les pays voisins (Rwanda, RDC et surtout Tanzanie) accueillent plus de 150.000 réfugiés.
Les évènements des deux derniers jours ont porté l’inquiétude à son comble, avec l’assassinat du très puissant général Adolphe Nshimirimana (ancien chef des renseignements) et la tentative de meurtre dont a été victime Pierre-Claver Mbonimpa, le doyen des défenseurs des droits de l’homme. Désormais, l’opposition craint une vague d’attentats ciblés et le spectre du génocide rwandais plane sur le Burundi.
Qu’il s’agisse du secrétaire général de l’ ONU ou de la Belgique, la «communauté internationale » exprime une inquiétude justifiée face à ces prémices de guerre mais les avalanches de communiqués sont loin de remplacer des actions concrètes. La première serait, au minimum, de permettre aux personnalités les plus menacées de trouver un asile temporaire en Europe ou ailleurs. La seconde serait de surveiller étroitement tous les pays voisins du Burundi, afin de s’assurer qu ’aucun d’entre eux, sous quel prétexte que ce soit, ne contribue à la déstabilisation de ce pays fragile. La troisième, la plus importante, serait de promouvoir une solution honorable pour tous, qui serait trouvée à l’issue d’un nouveau round de négociations entre le parti au pouvoir, ses propres dissidents parmi lesquels le » comité des sages » et l’opposition dans son ensemble. Les élections, certes, se sont déroulées dans des conditions contestables. Mais il est probable que, même si on refaisait l’exercice, le parti au pouvoir, CNDD-FDD, sortirait vainqueur du scrutin, tant est grande son emprise sur les campagnes. Alors que le clan des « durs » a été affaibli par la disparition du général Nshimirimana, pourquoi ne pas promouvoir, par exemple, une solution transitoire qui maintiendrait le président sortant au pouvoir pour une durée limitée et lui offrirait, à moyen terme, une voie de sortie honorable ? Seul un véritable dialogue politique, à Addis Abeba ou ailleurs, réunissant tous les protagonistes burundais sous l’égide de l’Union africaine, pourrait mener à une solution pacifique et éviter un nouveau bain de sang dans la région. Pour cela l’Europe aussi doit s’impliquer. Avec des menaces sans doute, des sanctions peut-être mais surtout avec une main tendue, vers des solutions réalistes et pragmatiques…

9 août 2015

le Burundi décapité

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Depuis que deux roquettes et des tirs d’armes automatiques ont fauché le général Adolphe Nshimirimana en plein cœur de Bujumbura, le Burundi retient son souffle et se demande quelles seront les conséquences de cet attentat qui décapite le système. «Ceux qui ont frappé à la tête ont ainsi ouvert la voie à une progression de la rébellion, qui existe déjà dans le nord du pays » nous assure un activiste de la société civile « et les divisions au sein de l’armée pourraient mener à une reprise de la guerre… »
Dans d’autres milieux, on redoute un durcissement du système et, alors que sept arrestations ont déjà eu lieu, les milieux d’opposition, qui s’étaient mobilisés contre le troisième mandat du président sortant Pierre Nkurunziza redoutent de faire l’objet de rafles ou de vengeances. Un haut cadre du parti au pouvoir a confié à l’agence France Presse que la situation était très grave, ajoutant : « nos garçons ont envie de se venger ». Quelques heures après l’attentat, le chef de l’Etat, d’ordinaire connu pour sa discrétion, a pris la parole pour essayer de calmer le jeu, exhortant ses troupes à renoncer à la vengeance.
En réalité, aussi bien dans les milieux internationaux qu’à l’intérieur du pays, la grande crainte vise le comportement des « Imbonerakure », cette milice de jeunes, créée pour appuyer la candidature du chef de l’ Etat, et qui, à la veille des élections présidentielles, ne s’est pas privée d’intimider les électeurs soupçonnés de tiédeur ou de sympathies envers l’opposition. Le général Adolphe Nshimirimana était considéré comme le principal organisateur et recruteur de ces groupes de jeunes, auxquels il donnait des consignes depuis le débit de boissons qu’il possédait à Kamenge, l’un des quartiers de Bujumbura considéré comme un bastion du parti au pouvoir le CNDD(Conseil national pour la défense de la démocratie.
La crainte d’éventuelles représailles, qui pourraient viser les partis politiques, les organisations de la société civile et les nombreux manifestants qui, durant des semaines s’étaient opposés à la réélection du président sortant à un troisième mandat, ainsi que le risque d’une reprise de la guerre civile elle-même, prennent le pas sur le soulagement qu’inspire la disparition de l’homme le plus redouté du pays.
En effet, le général Adolphe était bien plus qu’un simple conseiller ou un chargé de mission à la présidence : très proche du président Nkurunziza, qu’il avait rencontré dans la lutte armée au début des années 90, il était la poigne de fer du système et, durant les dix années qu’il passa à la tête du Service national de renseignements, il se vit attribuer la responsabilité de la plupart des « coups bas » imputés au régime. Très actives au Burundi et relayées par une presse courageuse et indépendante, les organisations de défense des droits humains ont soupçonné le patron des services de renseignements d’être impliqué dans de nombreux crimes, exécutions extrajudiciaires, enlèvements, intimidations ou liquidation de personnalités dérangeantes comme Ernest Manirumva, le patron de l’OLUCOME (organisme chargé de lutter contre la corruption). En 2014, l’assassinat et le viol de trois religieuses italiennes, très respectées et vivant dans un couvent de Kamenge, avait révulsé l’opinion lorsqu’il était apparu que les octogénaires avaient été liquidées car elles possédaient des informations compromettantes sur la formation, au Congo, de miliciens Imbonerakure et sur la collaboration de ces derniers avec les Interhahamwe rwandais se réclamant toujours de l’idéologie du génocide. Pour avoir mené cette enquête explosive le journaliste Bob Rugurika, de la Radio publique africaine, fut détenu durant plusieurs mois et sa libération, à la suite des pressions internationales, fut l’occasion d’impressionnantes manifestations. En mai dernier, le général Adolphe avait réussi à déjouer la tentative de coup d’Etat mené par une partie de l’armée, et en avait profité pour décapiter la presse indépendante. Avec un autre proche du président, Alain- Guillaume Bunyoni ancien chef de la police, le disparu incarnait l’aile dure d’un parti issu de la lutte armée et où de nombreux contestataires, appelés les « frondeurs », se sont opposés à un troisième mandat présidentiel. Si le recours à la violence est conjuré, on pourrait voir s’ouvrir une négociation politique avec l’opposition qui, à Addis Abeba, vient de se regrouper dans un collectif, le Conseil national pour le respect de l’accord d’Arusha et la restauration de l’Etat de droit.