25 janvier 2015

Congo: pas de “glissement” électoral au nom du recensement

Catégorie Non classé

Les étudiants de l’Université de Kinshasa ne s’y sont pas trompés : poussant des cris de joie, ils sont descendus dans la rue samedi soir dès l’annonce par Aubin Minaku, président de l’Assemblée nationale, du retrait d’une disposition de la loi électorale qui subordonnait la tenue des élections présidentielle et législatives à la fin des opérations de recensement. Dimanche, une commission paritaire mixte, réunissant des membres des deux chambres, Sénat et Assemblée, devait finaliser le compromis intervenu. Reformulé par les sénateurs, l’alinéa litigieux stipule désormais que l’actualisation de la liste électorale définitive, en fonction des données disponibles, devra se faire dans le respect des délais constitutionnels et légaux prévus pour l’organisation des élections présidentielle, législatives, provinciales, urbaines, municipales et locales. Autrement dit, que les opérations de recensement soient ou non terminées, il ne devrait pas avoir de « glissement », c’est à dire de report de la date des élections, le scrutin présidentiel étant prévu pour fin 2016, date où s’achèvera le deuxième et en principe dernier mandat du président Kabila.
Après son adoption par la commission paritaire, la loi électorale sera envoyée pour promulgation à présidence de la République qui ne devrait pas s’y opposer, puisque le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, membre de la majorité présidentielle, a déjà ratifié le compromis, vraisemblablement en concertation avec le président Kabila lui-même.
Cet alignement sur la lettre des prescrits légaux, qui a instantanément calmé les esprits, est intervenu après une longue semaine émaillée de troubles qui ont fait craindre de voir le Congo suivre l’exemple du Burkina Faso, où le président Compaoré, qui avait voulu modifier la Constitution, avait fini par être emporté par une révolte populaire.
Tout au long de cette semaine marquée par des émeutes, des violences, des journées ville morte et des manifestations ainsi que par la coupure de l’accès à Internet, les Congolais, aussi bien à Goma et Bukavu qu’à Kinshasa, ont fait plus que répondre aux appels des partis d’opposition, d’ailleurs rapidement débordés par la rue: ils ont prouvé leur attachement à l’esprit de la Constitution, qui prévoit que le chef de l’Etat ne peut exercer que deux mandats successifs et ils ont démontré qu’ils ne seraient pas dupes d’éventuelles « entourloupes ». Autrement dit, dans ce Congo souvent décrit, -injustement- comme un « Etat en faillitte », les Congolais ont démontré à quel point ils tenaient à des institutions fortes, soutenues par le respect des lois fondamentales. Ces manifestants, soudain transformés en constitutionnalistes sourcilleux, ont aussi démontré la capacité de mobilisation politique du pays tout entier et réussi à se faire entendre, d’abord par les sénateurs qui ont fait prévaloir la voix de la sagesse et finalement par la majorité présidentielle qui a renoncé, à ce stade en tous cas, à la tentation du passage en force.
Cela étant, la crise soudain dénouée laisse une certaine amertume : elle a illustré le fossé qui séparait l’opinion populaire d’un pouvoir volontiers autiste, longtemps sourd aux avertissements qui n’avaient pas manqué, elle a provoqué un usage inconsidéré de la force (désavoué par le président de l’Assemblée) qui aurait fait 42 morts selon la Fédération internationale des droits de l’homme ainsi que de nombreux blessés et prisonniers d’opinion (dont l’ex bâtonnier de Lubumbashi, Me Jean-Claude Muyambo.)
La leçon de sagesse adressée au pays par un Sénat que l’on disait en perte de vitesse et finalement, par toute une classe politique mise sur la sellette va de pair avec la vigilance de la population qui n’acceptera plus que l’on modifie les règles du jeu deux ans avant la fin de la partie…

21 janvier 2015

Congo: les autorités peinent à rétablir l’ordre

Catégorie Non classé

Le feu sous la cendre…Après deux jours de manifestations violentes, les impératifs du quotidien ont repris leurs droits à Kinshasa : le trafic a repris timidement, les commerces ont rouvert. Cependant, la tension demeure palpable : des policiers sillonnent les principales artères et veillent à disperser les petits groupes qui tenteraient de se reformer. A l’université, les forces de l’ordre ont pénétré à l’intérieur du campus, faisant face à des étudiants qui crient « Kabila dégage » et des coups de feu ont été entendus. Dans le quartier de N’Djili, en direction de l’aéroport, un poste mobile de police a été détruit par des manifestants qui réclament la démission du chef de la police, le général Célestin Kanyama. La décision de couper les signaux Internet et d’empêcher les SMS a été maintenue, afin d’empêcher une coordination des manifestations d’opposition, mais de telles mesures, s’ajoutant à l’interruption de RFI, ont accentué le malaise général et la plupart des écoles de Kinshasa sont resté fermées.
En outre, la polémique se poursuit à propos du nombre de morts : les autorités ne reconnaissent que cinq victimes, mais une organisation de défense des droits de l’homme fait état de 28 morts et d’autres sources citent même le chiffre de 40 !
A l’intérieur du pays également les manifestations de protestation se sont poursuivies : à Goma la police a dispersé une centaine d’étudiants avec des gaz lacrymogènes, Mbandaka dans l’Equateur et Bukavu, la capitale du Sud Kivu ont été le théâtre de manifestations pacifiques, s’opposant, comme à Kinshasa, à la nouvelle loi électorale.
La violence des manifestations, où des groupes de jeunes, échappant à tout contrôle, ont joué au chat et à la souris avec les forces de police et se sont livrés à des pillages a inquiété le pouvoir mais elle a également dépassé l’opposition, qui n’avait guère de prise sur les émeutiers et ne disposait d’aucun service d’ordre. C’est ainsi que le député Clément Kanku a appelé les Kinois à ne pas se livrer à des actes de vandalisme et il a déclaré qu’il était temps pour le gouvernement d’écouter la voix de la population.
L’Union européenne et la Monusco ont exprimé leur préoccupation face au risque de déstabilisation du pays et surtout, l’archevêque de Kinshasa, Mgr Monsengwo a appelé les autorités congolaises et les hommes politiques à « ne pas tuer leurs concitoyens ». « Ces derniers jours » a-t-il déclaré « Kinshasa se trouve dans un état de siège incompréhensible, la population est en révolte… »Comme il l’avait déjà fait depuis longtemps, le prélat a condamné le projet de révision de la loi électorale actuellement examiné par le Sénat, un projet qui subordonne les prochaines élections, présidentielle et législatives, à l’organisation d’un recensement de la population, exercice qui pourrait prendre plusieurs années, permettant ainsi au président Kabila de rester au pouvoir au-delà du terme de son deuxième mandat en 2016.

20 janvier 2015

Constat d’une explosion annoncée

Catégorie Non classé

L’effet de surprise ne pourra être invoqué : il y a des mois que l’hypothèse d’une prolongation ou d’un renouvellement du mandat du président Kabila n’agite pas seulement l’opposition mais divise profondément la majorité présidentielle. Emanant de piliers du régime, les mises en garde n’ont pas manqué et les services de renseignement avaient signalé que la moindre étincelle pouvait mener à une explosion de colère populaire. La seule annonce d’un probable « glissement » de la date des élections a suffi à provoquer de violentes démonstrations à Kinshasa mais aussi à Goma et ailleurs dans le pays. Comme on pouvait le prévoir, l’opposition a appelé à manifester, mais elle s’est avérée incapable d’assurer le service d’ordre et de canaliser une foule en colère, qui s’est trouvée prise sous le feu des forces de police.
Même si la violence de l’explosion ne surprend guère, elle pose question : pourquoi un tel mécontentement, une aussi profonde aspiration au changement, alors que le pouvoir actuel est sans doute celui qui, depuis l’indépendance, a le plus œuvré pour la reconstruction et la modernisation du pays ? Certes, il y eut déficit de communication, manque de charisme et d’éloquence et les chiffres glorieux de la croissance, les références macro économiques si souvent invoquées n’ont pas masqué le creusement des inégalités, l’arrogance des nouveaux riches qui ne le cédaient en rien aux prédateurs d’hier.
A certains égards le Congo d’aujourd’hui peut faire songer à la France de Marie Antoinette : Louis XVI n’était pas le pire des rois et le peuple vivait plutôt mieux sous son règne. Mais les révolutions n’éclosent pas au fond du gouffre, au plus noir de la guerre et de la misère, lorsque le seul impératif est celui de la survie. Elles éclatent lorsque, la tête à peine sortie de l’eau, les manants découvrent que ceux qui les gouvernent vivent dans un luxe insolent et se sont enrichis au delà du raisonnable.
Au Congo aussi, les progrès ont été réels, mais très lents et ils ont creusé les inégalités au lieu de les combler ; le sentiment de pauvreté, d’exclusion s’est aiguisé, en particulier auprès d’une jeunesse qui a étudié à force de sacrifices mais sans trouver de réels débouchés.
Avec ses dix millions d’habitants soumis à des taxes et des lois nouvelles, mais sans avoir réussi à échapper à la précarité, Kinshasa, métropole en transition, représente une bombe en puissance. Pour répondre aux impatiences populaires, le régime demandait un peu de temps encore, mais la rue a donné sa réponse.

20 janvier 2015

Deuxième journée d’émeutes à Kinshasa

Catégorie Non classé

Pour la deuxième journée consécutive, la situation est demeurée très tendue à Kinshasa, alors que le Sénat examinait un projet de loi électorale très controversé, liant les prochaines échéances des élections présidentielle et législative à l’achèvement des opérations de recensement de la population.
Les partis d’opposition, qui avaient appelé la population à manifester contre le report probable des élections de 2016 ont rapidement perdu le contrôle de leurs troupes, qui ont été dépassées par des émeutiers et des pillards.
Quant au pouvoir, il a réagi par la manière forte, déployant la police anti-émeute et la garde républicaine qui, après avoir utilisé des gaz lacrymogènes, ont tiré à balles réelles sur les manifestants. Non seulement le bilan des victimes est contesté, mais il y a des dégâts dans les deux camps : les autorités ne reconnaissent que quatre morts, mais d’autres sources, notamment hospitalières, font état d’une quinzaine de morts et de très nombreux blessés.
En outre, alors que les manifestations tournaient à l’émeute, elles ont pris pour cible des symboles du pouvoir, comme de nombreux commissariats qui ont été incendiés. Des acquis du régime, comme les bus Transco, -fierté du Premier Ministre car achetés sur fonds propres- qui assuraient une liaison rapide et bon marché entre le centre ville et les « cités » périphériques ont également été attaqués.
Désireux d’enrayer la vague de violence et de frapper à la tête (supposée), les autorités ont arrêté un leader politique katangais, Me Jean-Claude Muyambo, ancien bâtonnier du barreau de Lubumbashi, qui avait participé à l’appel à manifester. En outre, l’accès au réseau Internet et aux SMS a été suspendu, sans doute afin de freiner une éventuelle coordination entre les émeutiers.
D’après des témoins, joints par téléphone, la situation est d’autant plus difficile à maîtriser dans cette métropole de dix millions d’habitants que les manifestants se composent de petits groupes de jeunes opérant dans les quartiers populaires du Sud et de l’Ouest de la capitale, entre autres dans les immenses cités séparant le centre ville de l’aéroport de Ndjili, des quartiers surpeuplés, appelés « Chine rouge »…
Ces jeunes, n’étant pas encadrés par les partis politiques, se sont livrés à des pillages, attaquant, entre autres, des boutiques tenues par des commerçants chinois souvent accusés de se livrer à une concurrence déloyale.
La voie express menant à l’aéroport a été bloquée et le vol Air France du mardi soir a été supprimé. Les abords de l’Unikin sont restés l’un des points chauds, car les étudiants manifestaient en grand nombre et selon certaines sources, non confirmées, ils auraient même eu l’intention de s’emparer du site où se trouve le CRN-K (centre régional d’études nucléaires de Kinshasa) où se trouve un réacteur utilisé à des fins de recherche médicale.
La simultanéité des manifestations de jeunes, leur caractère éclaté et les attaques délibérées contre les symboles de l’Etat, comme le commissariat de Ngaba qui a été saccagé, ont pu faire songer à une stratégie insurrectionnelle, où certains émeutiers auraient été payés pour semer le trouble. Mais ce soupçon, qui hante manifestement un pouvoir qui a suspendu les moyens de communications, ne renseigne pas sur les « cerveaux » de cette dangereuse manœuvre, qui pourrait se retourner tant sur l’autorité que sur l’opposition, l’un et l’autre dépassés par la colère populaire.

18 janvier 2015

RDC Vers un report des élections présidentielles pour cause de recensement

Catégorie Non classé

La seule idée d’une modification de la Constitution, qui aurait permis au président sortant Joseph Kabila de briguer un troisième mandat ayant suscité un tollé général, au Congo et à l’étranger, c’est donc la tactique du « glissement » qui a prévalu.
Samedi en fin de soirée, l’Assemblée nationale a adopté un projet de loi qui lie la tenue des prochaines élections, législatives et présidentielle, au résultat et surtout à l’aboutissement du recensement général qui doit être entamé cette année. Le texte a été adopté par 337 députés, 8 contre et 24 abstentions, mais la plupart des députés de l’opposition n’ont pas pris part au vote.
Dans un pays aussi vaste et aussi peuplé que le Congo, un recensement de la population, et donc des électeurs, représente un exercice à la fois indispensable, coûteux, et…extrêmement long. Autrement dit, subordonner les élections à l’aboutissement du recensement ne peut que différer l’exercice : il est désormais certain que les élections, qui devaient se tenir avant décembre 2016 devront être reportées, pour des raisons techniques, à l’année 2017 voire plus tard encore.
Dans les coulisses du pouvoir, il y a longtemps que cette solution est suggérée. Depuis des mois, des proches du pouvoir expliquent que le président Kabila, ayant été confronté au début de son deuxième mandat à la rébellion puis à la guerre contre le M23, estime que, contre sa volonté, il a perdu deux ans. Un laps de temps où tout l’effort national, financier et politique, a été monopolisé par la recherche d’une solution, à la fois diplomatique et militaire, au défi que posait cette rébellion soutenue de l’extérieur et qui affaiblissait l’autorité de l’Etat. Autrement dit, le régime estime qu’il n’a pas disposé des cinq années qui lui étaient nécessaires pour lancer, de manière irréversible et convaincante, les différents chantiers de la modernisation du pays. Attendre la fin du recensement représenterait donc une manière détournée de regagner le temps initialement perdu à cause de la guerre à l’Est..
Cette tactique est cependant risquée car nul n’est dupe de la manœuvre et dès lundi, lorsque les marches de protestation auront commencé, le pouvoir et l’opposition pourront mesurer leurs capacités de mobilisation respectives.
Samedi soir déjà, la majeure partie des députés de l’opposition, boycottant le vote, ont dénoncé un « coup d’Etat constitutionnel ». Un collectif formé autour des trois principaux partis de l’opposition a appelé les habitants de Kinshasa à « occuper massivement » le Parlement ce lundi, où le Sénat doit commencer à examiner le texte en vue de son adoption avant la fin de la session extraordinaire le 26 janvier prochain. Certains évoquent déjà l’exemple du Burkina Faso, où des manifestations devant l’Assemblée nationale avaient mené à la chute de Blaise Compaoré…
Rappelons que Joseph Kabila, succédant à son père assassiné en janvier 2001 avait été élu président en 2006, lors des premières élections libres tenues depuis l’indépendance en 1960. Cinq années plus tard, en 2011, il avait été réélu pour un nouveau mandat de cinq ans, le dernier en principe. Mais ce scrutin, entaché de désordres, de violences et de fraudes, avait été vivement contesté et avait affaibli la légitimité du chef de l’Etat. Ce dernier, par une victoire militaire contre le M23 et par la suite, par une politique de grands travaux (axes routiers, domaine agro industriel de Bukanga Lonzo, construction d’écoles et d’hôpitaux…) a essayé de rétablir sa popularité mais n’y a que très imparfaitement réussi.
Il faut noter aussi que la question du recensement et celle d’un possible report des élections, qui mobilisent l’opinion, occultent d’autres dispositions, elles aussi adoptées samedi soir. C’est ainsi que la caution exigée des candidats à l’élection présidentielle a doublé, passant de 50.000 à 100.000 dollars, ce qui écartera les candidatures fantaisistes mais renforcera fortement la barrière de l’argent, bien ou mal acquis….

12 janvier 2015

Dans les rues de Paris, un seul mot ” liberté”

Catégorie Non classé

Chapeau

Peau contre peau. Visage après visage. Banderoles, pancartes, slogans. Tous Charlie. Tous Français. Juifs, chrétiens, musulmans. Athées. Tous libres et décidés à le rester. A se battre. Cette foule là, c’est un bouclier humain. Un rempart contre la folie. Elle mêle toutes les générations, toutes les couleurs, parle toutes les langues, mais c’est en français qu’elle clame sa liberté, dit une chose et son contraire mais sans jamais oublier l’essentiel : tous ensemble. Tous présents. Le nom de Charlie fait crépiter les mains et les applaudissements font trembler Paris. La Marseillaise passe comme une houle, le chant des partisans donne des frissons.
Sur toutes les lèvres, un seul mot « liberté »…

Le « Charlot » des Gabonais

Bien avant le début de la manifestation, Loyola Millet et ses camarades se sont installés place de la République et haranguent la foule avant l’arrivée, bien plus tardive, des personnalités officielles.
En cause, non pas Charlie, mais leur « Charlot » à eux, Ali Bongo, le président du Gabon, qui s’est invité aux côtés de François Hollande. Etudiante en sciences de la santé, Loyola brandit bien haut une pancarte rappelant que le « Charlie » du Gabon s’appelle Mboulou Beka, un journaliste tué par balles le 20 décembre dernier. « Chez nous, il n’y a pas de liberté de presse, et la France se tait, elle qui a mis en place Ali Bongo et le soutient sans désemparer… La France de Charlie ne peut pas accepter un tel allié, ce président là ne peut pas partager l’indignation et la colère des Français… »
D’autres Africains, parmi lesquels beaucoup de Gabonais, approuvent : ils sont médecins, étudiants, et se présentent comme des victimes de la « Françafrique ». « Liberté à l’intérieur des frontières de l’Europe, et quoi à l’extérieur ? Nous aussi, nous avons droit à la liberté d’expression… »

Claire Brisset : des raisons d’espérer

Malgré l’horreur qui l’a saisie au cours des jours écoulés, Claire Brisset, qui fut médiatrice pour le droit des enfants, découvre des raisons d’espérer : « il faut se réjouir du fait que dans ce pays, attaquer la liberté d’expression est jugé insupportable, les gens ont fait bloc autour de valeurs communes. Un fait nouveau, c’est que les Français, qui considèrent souvent la gendarmerie et la police comme des forces de répression ont cette fois applaudi les forces de l’ordre, les considérant comme des garants des libertés. Je constate aussi que, dans la foule, toutes les générations se mêlent, des anciens qui ont connu Mai 68, des jeunes, qui partagent les mêmes valeurs…Par contre, il y a aussi de moins bonnes nouvelles : les trois auteurs des crimes de cette semaine incarnent l’absence d’une vraie politique de l‘immigration, ils sont le symbole de l’échec de l’école…Depuis 1789, la France est un pays qui pense qu’elle a quelque chose à dire au monde, des valeurs à transmettre. Elle le croit toujours mais aujourd’hui, elle est réduite à ses propres frontières, elle n’a plus son empire colonial, ce qui est l’un des éléments du malaise. Durant longtemps, la France a pu puiser en Europe la main d’œuvre dont elle avait besoin et l’intégration des Polonais, Espagnols, Italiens s’est opérée sans exiger d’effort particulier. Par la suite, la France a fait appel à ses anciennes colonies, mais sans politique d’accueil, de scolarisation spécifique…Ces populations là ont été parquées dans des ghettos horribles, autour des grandes villes, Paris, Marseille, et je crois vraiment que la laideur urbaine sécrète la haine, que l’absence d’infrastructures, de moyens de transport, cela peut rendre fou. Quant à l’école, agent intégrateur par excellence, elle n’a pas fonctionné, car les enseignants n’ont pas été formés à gérer des élèves qui ne parlaient pas le français. La politique de la ville, c’était de la poudre aux yeux. Il n’y a eu aucun désir d’accueillir ces jeunes de la deuxième génération, de partager avec eux les richesses et ils sont partis à la dérive……
Aujourd’hui, on chante la Marseillaise, mais demain, une fois passée la flambée d’émotion, on peut craindre une montée des réflexes sécuritaires, islamophobes, alors qu’il faudrait, de fond en comble, repenser la politique scolaire et celle de l’intégration…

Hélène Cardin : contre le communautarisme

Ancienne journaliste à France Inter, Hélène Cardin estime que le pouvoir s’est montré trop laxiste à l’égard des filières radicales : « nous avons été naïfs et aujourd’hui, la terreur a envahi Paris… Paris, qui est tout de même la capitale du pays des libertés. Et la plus importante d’entre elles, la liberté d’expression, a été massacrée… La France est un Etat laïc, il ne peut y avoir ici de communautarisme, comme aux Etats Unis… Ces attentats ont suscité la rage, un esprit de vengeance…
Demain on va nous empêcher d’écrire, de filmer, et aussi de rire : c’est inimaginable, et c’est pour cela que la manifestation d’aujourd’hui est aussi importante. Mais le pire reste peut-être devant nous : nous allons devoir faire face à tous ces jeunes Français qui sont allés faire le « jihad » en Syrie : comment allons nous protéger nos médias ? On sait bien que c’est impossible…Nous avons atteint les limites : aujourd’hui, ceux qui protègent les journalistes meurent avec eux !
Il faut maintenant dire « stop », on arrête tout cela. Et cesser de penser que l’on pourra un jour réintégrer ces gens : il faut renforcer l’arsenal législatif, rétablir nos valeurs à nous, dire « en France, c’est ainsi. Et si ça ne vous plaît pas… » Nous sommes le pays des libertés, de la laïcité, c’est pour cela que le monde entier nous témoigne sa solidarité…Et c’est pour cela que moi, tous les soirs, je m’en vais marcher place de la République… »

Amina Tadjani: « nous sommes venus en famille »

Avec sa mère Khetra, sa sœur Rizlaine, Amina Tadjani est venue en famille et ne se fait pas prier pour exprimer ses opinions. Sur la place de la République, le petit groupe de femmes brandit bien haut ses panneaux soutenant Charlie et revendique le droit à la liberté. Amina reconnaît cependant que :« la plupart de mes compagnes du lycée ne sont pas là, elles ont eu peur des menaces, mais nous, nous sommes venues depuis notre banlieue. Nous sommes Françaises, musulmanes, attachées aux libertés, comme tout le monde. Nous ne nous reconnaissons absolument pas dans ces gens qui tuent au nom du Prophète, qui souillent l’Islam, qui bafouent ses valeurs les plus sacrées. Nous refusons tous ces amalgames et si nous marchons, c’est pour défendre la France : nous sommes chez nous ici, et nous refusons les intimidations…»

Isabelle Durant : apporter au vivre ensemble des réponses locales et européennes

Rencontrée au milieu de la foule, l’écolo belge Isabelle Durant n’a pas voulu se joindre au cortège officiel : « il y a là des gens que je n’avais pas envie de croiser… » Si elle a tenu à venir à Paris, « c’est parce qu’il est important qu’on se mélange, on ne peut faire des manifestations chacun chez soi, il faut échanger entre citoyens engagés… Il faut tout faire pour construire ce qui peut empêcher ce genre d’actes et favoriser une cohésion sociale plus harmonieuse…En Belgique aussi il y a des gens qui sont largués, pénalisés pour délit de sale gueule. Il faut renforcer les efforts sur le plan scolaire, de l’intégration, mais sans négliger les aspects sécuritaires qui devront être repensés…Ici, on a eu affaire non pas à des martyrs, mais à des fous, des gens qui étaient prêts à tuer et mourir… Cela exige des mesures adéquates. Il faudra aussi revoir l’attitude de l’Europe à propos de tout ce qui se passe au Moyen Orient, autour de la Méditerranée…L’Europe doit augmenter son investissement dans la région, sauver les démocraties naissantes, mettre fin aux injustices, s’engager plus encore dans le problème israélo palestinien… »

Mouloud Belaïd : enseigner la liberté à mes enfants

Mohamed, le petit dernier de 4 ans , est juché sur les épaules de son père et regarde la foule, comme pour ne rien oublier Son frère de six ans, Lisian, marche gaillardement depuis la place de la République et compte bien arriver au rendez vous de Nation.
« Avant de partir », explique le père, « j’ai expliqué au plus grand qu’il était important d’être ici. Je lui ai dit que ces hommes qui avaient tué n’étaient pas des musulmans, mais des criminels. Ce qu’ils ont fait est inhumain. Je suis ici parce que je veux transmettre à mes enfants un message de liberté, d’égalité, de fraternité. Je suis Algérien, et dans mon pays d’origine, j’ai déjà connu des assassinats de femmes et d’enfants. Et voilà que maintenant je retrouve cela ici…C’est pour cela que nous sommes venus marcher, parce que cette peur est inacceptable. On veut la liberté, chacun doit pouvoir faire ce qu’il veut. Ces gens disent qu’ils agissent au nom de l’Islam mais ce qu’ils font, c’est une insulte à notre religion. Ils sont des délinquants, des braqueurs, des criminels, ils n’ont rien à voir avec l’Islam. C’est cela que je veux faire comprendre à mes enfants… Ce qui m’a fait mal, c’est qu’un Monsieur, dans la manifestation, a apostrophé mes enfants en leur disant : «voilà de futurs terroristes… » J’en aurais pleuré… »
Alors que les marcheurs, comme un fleuve inextinguible, se répandent dans toutes les rues attenantes au Boulevard de la République, Danilo mène un groupe d’Italiens. Au passage, ils applaudissent les gendarmes et clament leur attachement à la France, le pays où ils vivent, dont ils partagent les valeurs. Il sont ici pour une seule raison : « la liberté, c’est plus important que la vie… »

9 janvier 2015

Congo: les rebelles hutus gagnent (un peu) de temps

Catégorie Non classé

Depuis le 2 janvier dernier, l’ultimatum lancé aux rebelles hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) est terminé. En principe, il n’y a plus rien à discuter : les forces des Nations unies et l’armée congolaise devraient passer à l’action afin de réduire militairement ce groupe armé, dont l’évaluation du nombre de combattants oscille entre 1500 et 3000 hommes. Sur le terrain cependant, rien ne se passe, comme si, encore et toujours, il était urgent d’attendre !
Rappelons que les FDLR, une organisation politique et militaire est le dernier avatar des « génocidaires » hutus, arrivés dans l’Est du Congo à l’issue du génocide des Tutsis et après la victoire du Front patriotique rwandais. Depuis deux décennies, Kigali reproche à la communauté internationale d’avoir traité des combattants auteurs de crimes contre l’humanité comme des réfugiés et dénonce les complicités et relations commerciales dont ces groupes hutus ont pu bénéficier au Congo. Soucieux de protéger sa frontière contre d’éventuelles incursions et de contrôler le Kivu par rebelles interposés, le Rwanda, à son tour, a soutenu plusieurs groupes armés, dont le dernier en date, le M23, a été mis hors d’état de nuire en novembre 2014.
En contrepartie de cette reddition, des accords régionaux conclus à Addis Abeba, avaient amené les autorités congolaises, la Monusco et une Brigade africaine d’intervention forte de 3000 hommes à s’engager à neutraliser en priorité les FDLR et, dans la foulée, les autres groupes armés sévissant dans l’Est du Congo. Or, sur le terrain, cette priorité a été inversée : les rebelles ougandais des ADF Nalu ont été attaqués, neutralisés puis ont refait surface du côté de Beni et aujourd’hui ce sont des rebelles burundais des FNL (Forces nationales de libération) qui se trouvent sous le feu. Quant aux FDLR, au lieu d’être désarmés en premier lieu, il sont bénéficié de nombreuses mesures de temporisation : rassemblement dans des camps de regroupement, transfert à Kisangani et dans l’Equateur. Pour gagner du temps, les dirigeants du mouvement ont promis d’abandonner la lutte armée et ils ont continué à réclamer, toujours en vain, l’ouverture d’un dialogue politique avec Kigali. En réalité, moins de 350 rebelles hutus se sont rendus dans des centres de démobilisation, des vieux, des malades, des « dépendants » (femmes et enfants) Et ils ne se sont désaissis que d’un matériel dérisoire, quelques vieux fusils, des munitions hors d’usage. Le dernier ultimatum ayant expiré, la Monusco et l’armée congolaise se trouvent désormais au pied du mur, sommés, sous peine d’apparaître comme parjures, d’entamer des opérations militaires. Non seulement Kigali s’impatiente mais les envoyés spéciaux pour les Grands Lacs (Etats Unis, Union africaine, Union européenne, Belgique) ont publié un communiqué comminatoire, insistant sur l’urgence des opérations de désarmement.
Or un nouveau délai vient d’être proposé : c’est le 15 janvier à Luanda que les pays d’Afrique australe (SADC) envisagent de se réunir afin d’examiner la situation. Pour décider, peut-être, qu’il est urgent d’attendre encore ?
Plusieurs raisons expliquent ces tergiversations. La première considération est humanitaire : extirper ces rebelles hutus enkystés au sein des populations congolaises qu’ils terrorisent et terrés dans des forêts inexpugnables peut s’avérer militairement difficile et humainement coûteux, de nombreux civils pouvant être tués ou obligés à fuir. La deuxième raison pourrait être militaire : combattants aguerris et organisés, ces rebelles hutus vont s’avérer difficiles à neutraliser. Mais d’autres raisons sont plus déterminantes encore : au fil des années, ces groupes ont noué dans la région de nombreuses alliances commerciales et se sont spécialisés dans l’exploitation et le transport du charbon de bois et des minerais (y compris vers la frontière rwandaise…). Ils comptent également des alliés en Afrique du Sud et en Tanzanie, deux pays qui entretiennent des relations tendues avec le Rwanda car ils continuent à promouvoir un « dialogue interwandais ». Deux organisations sous régionales, la CIRGL (Conférence pour la sécurité dans les Grands Lacs) et la SADCC (Afrique australe) étalent aujourd’hui leurs divergences. Quant aux populations de l’Est du Congo, elles attendent toujours la fin du cauchemar…

9 janvier 2015

MOhamed Ali, porte parole de tous les “nègres” du monde

Catégorie Non classé

Interview d’Etienne Minoungou, qui rescussite Mohamed Ali

Acteur, directeur du Festival « Récréthéâtrales », qui a rassemblé à Ouagadougou plus de 150 artistes au moment même de la révolution populaire qui a chassé du pouvoir Blaise Compaoré, Etienne Minoungou présente au Théâtre « Le Public » le spectacle qu’il a créé en Avignon, « M’appelle Mohamed Ali », sur un texte de l’écrivain congolais Dieudonné Niangouna. Il prépare aussi son spectacle suivant, une adaptation de « Cahiers d’un retour au pays natal » de l’écrivain martiniquais Aimé Césaire, mais dans l’immédiat, c’est l’actualité qui le touche…
« Comme tout le monde, je suis bouleversé par l’attentat contre Charlie Hebdo. Mais sur les sites africains, je lis des réactions discordantes : des gens qui disent que les Européens, au moins savent célébrer leurs morts…En Afrique, Boko Haram a tué une centaine de personnes, de très nombreux journalistes ont été assassinés, au Burkina Faso, au Congo, mais la capacité d’empathie ne se manifeste pas…Il y a en ce moment un vrai débat sur Internet…Les internautes s’interrogent aussi sur les valeurs que la République française défend au delà de ses frontières… »

Au delà du combat du boxeur Mohamed Ali, qui disputa à Kinshasa en 1974 le match du siècle contre Joe Foreman, quel est le véritable sens du texte de Niangouna que vous interprétez ?

« Quand il parle de « Noirs », Dieudonné Niangouna fait évidemment référence à la lutte pour les droits civiques menée par les Noirs aux Etats Unis, mais le deuxième sens de son texte, qui m’amène à le porter, c’est d’évoquer les « nègres » du monde. Nous sommes dans une société néo libérale où le projet le plus évident c’est de rendre tous les humains taillables et corvéables à merci, les rendre « nègres ». au sens large. Dans ce sens là, le texte évoque alors la condition des exclus, des exilés, de tous ceux qui sont en marge aujourd’hui, laissés sur le bord de la route…C’est au début des années 2000 que je m’étais lié d’amitié avec Dieudonné Niangouna, écrivain de Brazzaville. En 2009, je lui ai demandé d’écrire pour moi un texte sur Mohamed Ali, car j’étais toujours interpellé à propos de ma ressemblance physique avec Cassius Clay. Lorsque j’ai découvert la dernière version du texte qu’il avait rédigé, en 2012, j’ai été saisi par l’émotion, cela collait pile poil tant il avait écrit au plus près de ma vie, de mes combats, de mes rêves. Il était venu au village sur la tombe de ma mère, nous avions tant parlé et je retrouvais tout cela dans la pièce…A Paris, nous avons eu une seule discussion, à propos de Mohamed Ali, du sport , de son combat. Des 47 pages du texte très dense, j’en ai retenu 27, sur lesquelles j’ai travaillé, monté la dramaturgie. Lorsque j’ai joué à Brazzaville, avec de l’autre côté du fleuve, les silhouettes de Kinshasa et du stade où s’était passé le vrai combat contre Foreman, Niangouna était en larmes, comme si j’étais entré dans son imagination… J’étais rassuré. »

Comment avez vous fait pour vous identifier au personnage de Mohamed Ali, rendre compte de sa vie, de ses combats ?

« C’était de l’ordre de la rencontre…J’ai relu le livre magnifique de Norman Mailer, « le combat du siècle », j’ai regardé les films, dont « When we were kings » (quand nous étions rois), où Mohamed Ali joue son propre rôle, essayé, en, regardant You tube, de retrouver les jeux du visage, de la tête, la gestuelle de la main, la manière de parler, de retrouver ses défis, son impertinence, son humour… J’ai regardé les films de tous ses combats, essayé de comprendre pourquoi Ali était toujours plus fort que les autres : c’est parce qu’il menait un autre combat que la boxe seule. Foreman était plus noir que Mohamed Ali, mais lui, il avait une conscience politique de son art. Pour lui, la boxe c’était un prétexte ; il ne se battait pas seul mais avec un peuple. C’est pourquoi à Kinshasa, il est sorti, il est allé dans les marchés, à la rencontre de la population et les Congolais –100.000 spectateurs présents au stade- se sont reconnus en lui…
Moi aussi sur scène, je n’ai pas voulu sauver ma peau d’acteur, réaliser une performance, mais exprimer le rêve que portait Mohamed Ali. J’ai vu, à Avignon, que cette clé fonctionnait…Sur le ring, il parlait beaucoup et soignait particulièrement son allure physique, il veillait sur sa beauté, sa grâce, afin d’exprimer la dignité et j’ai essayé de travailler cette élégance…
J’ai joué à Ouagadougou, Abidjan, Cotonou, et découvert que les gens s’identifiaient encore à Mohamed Ali, il demeurait comme une incarnation de ceux qui n’ont rien, mais tentent de conserver leur dignité. D’exister sans nécessairement choisir l’exil. L’une des phrases du texte, « l’Afrique, c’est l’avenir du monde… » a particulièrement touché les jeunes…

A Ouagadougou, dans votre pays, vous avez fondé les « Récréthéâtrales », cette résidence d’écriture et de théâtre suivie d’un festival, qui a joué un rôle particulier durant les derniers évènements menant à la chute de Compaoré…

En 2002, j’ai créé les Récréthéâtrales comme un espace de travail, de réflexion pour tous les professionnels du théâtre en Afrique. Auparavant, y avait des festivals, mais pas d’espace « résidence », où les compagnies pouvaient venir travailler, se former, mener des recherches autour de l’écriture, de la mise en scène, du jeu d’acteurs. Au fil du temps, c’est devenu l’un des plus grands espaces de création en Afrique où j’au accueilli entre 200 et 250 artistes, scénographes, comédiens, techniciens. C’est en 2008 que nous avons décidé de quitter les lieux institutionnels consacrés au théâtre pour nous rapprocher des gens et investir les quartiers populaires et en particulier les cours familiales, espaces traditionnels des relations sociales, les demandes en mariages, les funérailles… Le théâtre devait trouver son vrai public, son véritable sens. Dans ma langue, en moré, on dit que le théâtre est un espace de discussion sociale pour « élargir la parenté ». Nous devions donc sortir des théâtres pour jouer dans les parcelles, lieux de la vie sociale. Il fallait aussi créer les conditions techniques pour que ce déplacement n’appauvrisse pas les conditions de travail de l’artiste, et nous avons mis en place un laboratoire de réflexion sur la scénographie, qui a fini par créer des structures mobiles, montables et démontables. Cela nous a amenés à une autre révolution : désormais on ose parler du « théâtre à l’africaine » comme un parle du « théâtre à l’italienne ». Il s’agît d’une identité, d’un langage qui nous est propre et que nous pouvons partager avec le reste du monde…

En 2014 quel fut le lien entre les Récréthéâtrales et la révolution en cours ?
En 2008, notre thème était « transgression », en 2010, c’était « indépendantriste », ou le désenchantement des indépendances, en 2012 c’était « l’insoumission » et en 2014, dès janvier, nous voulions travailler au départ de la phrase suivante, extraite de Mohamed Ali : « tenir la main au futur, qu’il ne tremble pas, qu’il sourit… » De janvier jusqu’octobre les jeunes proclamaient « nous voulons ouvrir les portes de l’avenir, nous ne voulons pas payer un prix pour notre liberté mais s’il le faut, on va le faire ». Loin de la « stabilité », du « progrès » prônés par Compaoré, les gens exigeaient aussi de pouvoir « rêver à autre chose » et ils l’exprimaient sur les pancartes…
L’un des leaders du « Balai citoyen » qui joua un grand rôle durant les évènements, Serge Bambara, dit « Smokey » était impliqué comme comédien rappeur dans une des créations « nuit blanche à Ouagadougou ». En même temps, il avait créé une sorte de vigilance citoyenne sur la gouvernance. Smokey et ses comédiens déployaient un énorme effort de sensibilisation : lors du festival, le jour, ils participaient aux rassemblements sur la place de la révolution, le soir ils revenaient au théâtre ; les aller retour entre le théâtre et la rue étaient constants.
Le 29 octobre, alors que Smokey était sur la place de la révolution où il organisait les ambulanciers pour transporter les blessés, 300 personnes étaient dans la salle, attendant son spectacle. Il finit par arriver, par jouer devant une salle pleine et à la fin, il expliqua ce qui se passait, les blessés, les gaz, disant aux gens « demain, vous devez sortir : il faut empêcher le vote de la loi modifiant la Constitution. Le lendemain, 30 octobre, tout le monde y est allé et nous avons assisté à la prise de l’Assemblée nationale, suivie de la chute de Compaoré…C’est cela aussi le théâtre, cette possibilité de porter des rêves collectifs, d’inciter les gens à agir… »
Entre les Récréthéâtrales et la fureur du peuple, il y avait un lien…« Mohamed Ali » était chez lui. Soudain, il y avait adéquation entre la scène et la rue…
En 72 heures, un peuple pauvre, largement analphabète, a réussi à faire partir un dictateur riche, malin, soutenu…
C’est un exemple que l’on peut donner au reste du monde…

9 janvier 2015

Ils ne passeront pas

Catégorie Non classé

Ce soir, après une journée d’épouvante, nous sommes tous Français. Tous Juifs. Tous journalistes, caricaturistes, économistes libres d’esprit, comme Bernard Maris. Tous républicains aussi, même si nous vivons dans une monarchie. Car nous partageons la même foi dans les Lumières, dans le progrès de l’humanité, dans la séparation entre l’Eglise et l’Etat, dans les droits démocratiques. La même foi dans l’homme, quelle que soit sa couleur de peau, de carte, de drapeau. Et pour beaucoup aussi, nous sommes adeptes d’un Islam de tolérance et de bonté, car nous croyons fermement que ces partisans là sont les plus nombreux, qu’ils ont été trahis par les faux prophètes, les marchands de haine, les criminels incultes. Nous croyons que nos voisins musulmans ont été humiliés dans leurs valeurs de vie par ces barbares qui ont tué en leur nom. Par ceux qui ont oublié que naguère, alors que les catholiques, à leur manière naviguaient dans les ténèbres de l’obscurantisme et allumaient les bûchers, ce sont les lettrés d’Andalousie et d’ailleurs qui ont sauvé les textes sacrés, maintenue allumée la flamme du savoir, assuré la transmission des valeurs. Et aussi, en toute discrétion, protégé les Juifs, si longtemps persécutés par ceux qui se réclamaient d’un christianisme de combat…
Oui, ce soir nous avons envie de serrer les rangs. De descendre dans la rue car, s’il faut qu’on se compte, la démonstration sera éclatante : nous sommes les plus nombreux, les plus forts aussi, car nos valeurs ont été conquises de haute lutte, au fil de guerres ignobles et de victoires payées au prix fort. Le sang qui a été versé cette semaine fait partie du même sillon, tracé au nom de la liberté d’esprit. Et si nos valeurs sont solides, c’est parce qu’après nos guerres, de tribus, de religion, de frontières, nous avons été capables de tourner la page et de nous unir dans un même rêve, celui de l’Europe.
Mais ce soir, si nous avons le désir d’être ensemble, d’être côte à côte même si nous sommes différents, nous savons aussi qu’il nous faut être vigilants. Car il est vrai que nous avons été distraits, égoïstes, que nous avons pratiqué des valeurs à deux vitesses, plus ou moins sincères à l’intérieur de nos frontières, largement démenties au-delà. Des valeurs qui, dans nos pays, ont varié en fonction des patronymes, des nuances de peaux, des croyances, qui ont oscillé entre ces distinctions sociales si subtiles qu’elles ne sont écrites nulle part mais que tous savent déchiffrer…
Ensemble, oui, nous avons envie d’être ensemble, mais à condition que soit brisé ce plafond de verre qui, en silence, nous sépare de tous ces gens qui vivent avec nous, détiennent le même passeport et font partie de notre avenir, mais sans avoir les mêmes chances.
Oui, ce soir, tous menacés, tous solidaires, nous sommes Français, Européens, Juifs, -même si nous n’ignorons rien de la Palestine-, Musulmans, -malgré la folie d’Al Quaida-. Ce soir, nous entendons rester libres, capables de pleurer mais aussi de rire, de tendre la main et de dire à nos enfants de ne pas avoir peur. Et, poings serrés, larmes aux yeux, blessés par les barbares, nous avons envie de répéter ce vieux cri de résistance : « no pasaran ».

7 janvier 2015

On rira encore

Catégorie Non classé

Ces gens là ne respectaient rien. Ils riaient de tout et de tous, décapaient, dépiautaient le ridicule et dégonflaient les importants. Héritiers de Molière, ils sont morts dans ce qui était leur scène à eux, leur établi, leur salle de rédaction. Morts d’avoir trop travaillé, de nous avoir trop fait rire, trop donné à réfléchir, d’avoir défié la planète entière. Ils avaient multiplié les pieds de nez, les coups de pieds au cul, dévié les coups du sort et défié toutes les censures. Sauf la dernière. La définitive.
Dans cette balance là, ils avaient mis leur vie. Mais les poids, en quelques minutes, ont basculé. Héritiers de Beaumarchais, ils savaient la vanité des éloges et mesuraient la qualité des blâmes. Ils pensaient juste, avec des mots de tous les jours et ils ne se gargarisaient de rien, sauf d’un peu de pinard, question d’huiler les rouages. Ils nous appartenaient, nous nous reconnaissions en eux, comme des cousins montés à la ville, qui auraient pris la lumière et le soleil mais en gardant leurs galoches et en serrant leur stylo dans des paluches de bûcheurs. Ils sentaient la poudre et les paillettes, mais aussi la terre, l’humus, le bon sens et l’humanité. Ils étaient les membres glorieux et rigolards de notre grande famille, et nous avions fini par oublier que la quête de l’info dérangeante, la traque du mot juste, de la phrase qui portait comme une flèche, cela représentait un boulot de tous les instants. Pire, une obsession, un délire qui ne s’arrêtait jamais mais sans tourner sur lui-même. Face à l’arbitraire, à l’insanité, à la lâcheté déguisée en bon sens, ils étaient nos mousquetaires : tous pour un…Dans le crépitement de la barbarie, c’est ensemble qu’ils sont partis : un pour tous…
Ils nous ont laissés seuls, anéantis, écrasés sous le choc de la haine à l’état brut, de la bêtise à mufle de cendre.
Merci aux douze  de Charlie. On les a désouchés comme des arbres trop grands, couchés dans la sciure et les larmes. Mais on ne les pleurera pas trop longtemps. Le sang n’est pas sec que des milliers de plumes crissent déjà, que des crayons tremblent et noircissent les pages, que les réseaux vibrent et que les ondes craquent. On pleure. On crie de rage. On sanglote aussi. Mais on rira encore. C’est promis, c’est juré. On rira des monstres qui veulent nous asservir. En mémoire des disparus, on décoiffera les empennés, on griffera les statufiés, on déboulonnera les ensoclés.
Rire, oui, on rira encore. Pour rester vivants. Pour rester debout. Dignes d’eux. Merci les amis.