20 novembre 2019

Spirale de violence au Sud Kivu

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Depuis plusieurs mois, le Sud Kivu est pris dans une spirale de violence, et plus particulièrement la région de Fizi et la zone dite des hauts plateaux où vit la communauté des Tutsis congolais Banyamulenge.
Le représentant de l’ONU à Kinshasa, François Grignon, s’en est ému, relevant qu’en octobre seulement, 90 « incidents » avaient été recensés entraînant le déplacement de plusieurs centaines de personnes dont les maisons avaient été incendiées. Des différends fonciers opposant les pasteurs Banyamulenge aux agriculteurs d’autres groupes ethniques(les Babembe et les Bafuleros entre autres) et portant sur la gestion des pâturages et des champs sont l’explication généralement donnée à ces violences qui ont entraîné plusieurs assassinats de chefs coutumiers et en mai dernier le meurtre d’un important notable banyamulenge. Au-delà de ces rivalités d’ordre foncier se trouve un conflit bien plus ancien : les Congolais du Sud Kivu n’ont jamais accepté la présence parmi eux de Tutsis banyamulenge, dont les premiers groupes, venus du Rwanda voisin, s’étaient installés sur les hauts plateaux du temps de la colonisation belge. Malgré la nationalité congolaise accordée par le président Mobutu à ces réfugiés tutsis et à leurs descendants, les relations avec les « autochtones » ont toujours été difficiles, aggravées par les guerres qui ont secoué la région depuis l’intervention des troupes rwandaises en 1996 lorsqu’il s’agissait de démanteler les camps qui abritaient les réfugiés hutus et de hâter la chute du président Mobutu. L’hostilité des « Congolais de souche » à l’encontre des Banyamulenge a été aggravée par le projet de donner le statut de commune à la petite ville de Mulenge au cœur des hauts plateaux. Aujourd’hui encore, cette région est hantée par les groupes armés de diverses obédiences : des Mai Mai congolais se présentant comme des défenseurs de leur terroir, des groupes d’opposants burundais, des Rwandais hostiles au régime de Kigali et, pour certains, appartenant au mouvement d’opposition dirigé depuis l’Afrique du Sud par le général Kayumba Nyamwasa, des groupes armés hutus semant la terreur parmi les civils… Bien décidé à rétablir l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire, le président Félix Tshisekedi a déjà ordonné une offensive militaire contre les groupes rebelles du côté de Beni au Nord Kivu et il entend faire de même au Sud Kivu. Ces perspectives de guerre inquiètent d’autant plus les civils que, dans un premier temps, il avait été question d’associer les armées des pays voisins (Rwanda et Ouganda) à ces opérations dirigées, en territoire congolais, contre leurs opposants respectifs. Des plans, provisoirement suspendus, qui ravivent toutes les craintes d’invasion sinon de balkanisation du pays…

20 novembre 2019

Le Rwanda convoque ses souvenirs au théâtre Varia à Bruxelles

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Lorsque le silence fut revenu sur les collines du Rwanda, Carole Karemera, comédienne, musicienne, danseuse, artiste multiple et femme engagée, décida de quitter les scènes bruxelloises et européennes pour rentrer dans son pays. Il était temps d’y créer un centre culturel dédié aux arts de la scène, afin de ranimer la parole, de danser les émotions, d’exprimer enfin des souvenirs mis sous le boisseau. Désireuse de commémorer cette année encore le 25eme anniversaire du génocide, Carole Karamera a convaincu le Varia de s’associer à son initiative et d’organiser une semaine exceptionnelle où le théâtre apportera son modeste tribut, dans le domaine de la mémoire, du travail de justice, du réenchantement du réel, et fera le pari de redessiner l’avenir avec de nouvelles générations, via le théâtre du Papyrus et ses spectacles destinés aux enfants, « le petit peuple de la brume » ou « les enfants d’Amazi. »
A tout seigneur tout honneur : la semaine s’ouvrira sur « Rwanda 94 », le spectacle magistral de Jacques Delcuvellerie et Marie-France Collard, une création du Groupov, présentée à la fin des années 90 comme « une tentative de réparation symbolique envers les morts à l’usage des vivants ». Sur deux soirées, le spectacle sera présenté dans son intégralité, dans sa forme filmée ou jouée mais il sera surtout l’occasion de revoir l’inoubliable cantate de Bisesero, dédiée à ces Tutsis, derniers survivants d’une colline du même nom, qui avaient résisté aux bourreaux avec des armes traditionnelles et qui attendirent en vain le retour de soldats français qui avaient promis de revenir pour les secourir.
L’année du génocide, Felwinne Sarr, aujourd’hui écrivain, philosophe et musicien n’était qu’un étudiant sénégalais qui, à Paris, lisait et relisait les lettres que son père lui envoyait depuis le Rwanda. Casque bleu dans la Mission des Nations unies au Rwanda, cet officier avait suivi jour après jour la descente aux enfers du Rwanda et ses missives prenaient son fils à témoin de son impuissance et de son désespoir. Un quart de siècle plus tard, Felwinne Sarr a prêté sa plume à Carole Karemera lorsque cette dernière a voulu raconter l’histoire toute simple, dont elle avait été le témoin : celle d’une veuve rwandaise, qui vit seule avec ses souvenirs. Un jour, sur sa colline, elle découvre un jeune homme qui non seulement à l’âge de son fils disparu, mais qui a probablement participé à son assassinat. Entre le bourreau et l’agricultrice isolée, une étrange histoire se noue : lui, il évoque le président défunt Habyarimana, elle, elle évoque Imana, le Dieu qui, avant l’arrivée des Blancs était commun à tous les Rwandais…Felwinne Sarr a rédigé le récit de cette histoire exceptionnelle, le metteur en scène d’origine congolaise Denis Mpunga l’a montée en spectacle, le théâtre Varia accueillera Carole Karemera elle-même, accompagnée de Michaël Sengazi pour faire revivre cette parole puisée au plus profond de la honte et le la douleur et présenter « We call it love ». Seuls manqueront plusieurs acteurs burundais, privés de visa.
Dans son centre culturel installé sur l’une des collines qui surplombe Kigali, Carole Karemera ne cesse d’apprivoiser la parole, pour qu’elle perpétue la mémoire ou nourrisse auteurs et créateurs. C’est ainsi que, dans le cadre de son projet « Arts and mémory » elle a créé à Kigali ce qu’elle appelle « une cathédrale sonore ». A à partir de recherches documentaires, d’interviews, d’extraits de chansons traditionnelles ou de hits qui étaient diffusés en 1994, elle a tenté de recréer les souvenirs de ces temps heureux où l’orage s’annonçait sans que l’on y croie vraiment. Tout au long de la semaine, les visiteurs du Varia pourront, casque sur la tête, fermer les yeux et visiter ce Rwanda d’avant, ce pays dont on disait que Dieu venait y passer la nuit…

18 novembre 2019

La Fleur en papier doré offre un bouquet à Pierre Mertens

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S’il est bien un endroit mythique à Bruxelles, c’est « la Fleur en papier doré » rue des Alexiens. Rénové, agrandi, doté d’une salle de réunion, d’une cuisine moderne, animé par l’équipe dirigée par Geert van Bruaene, le bistrot n’a gardé de son passé glorieux que la petite salle donnant sur la rue des Alexiens, avec ses tables en bois, son sol carrelé et cette ambiance inimitable qui séduisit tant d’écrivains « belges ». Qu’il s’agisse de Marcel Marien ou d’Hugo Claus, d’Irène Hamoir ou de Louis Scutenaire, de Paul Colinet ou de Louis Paul Boon, ils sont nombreux à s’être attablés ici, pour écrire, discuter autour d’une chope, ou pour démontrer ainsi que devait le rappeler Jacques de Decker, secrétaire de l’ Académie, qu’il existe bien une littérature « belge » qui s’exprime, aujourd’hui encore, dans les deux langues, le français et le néerlandais…
Il était donc logique que, pour fêter son 80e anniversaire, Pierre Mertens, aussi « nobélisable » qu’Hugo Claus, et l’un des derniers « monstres sacrés » du panthéon littéraire belge ( la prétention en moins) ait choisi à son tour de réunir ses amis dans le petit estaminet, à l’occasion d’une soirée consacrée à l’œuvre mais surtout à la vie même de l’écrivain…
Jacques Sojcher, Jacques de Decker, Guy Scarpetta et tant d’autres ont d’abord parlé de l’amitié qui les lie à Pierre Mertens depuis des décennies, une amitié parfois nouée sur les bancs de l’école ou les travées de l’université. Ils ont aussi rappelé à quel point Pierre Mertens était ancré dans une littérature d’engagement, de témoignage, côtoyant des écrivains comme Jorge Semprun, Milan Kundera, Garcia Marquez, inscrivant son œuvre dans une époque marquée par l’après guerre, par les grands combats de la fin du siècle dernier et des questionnements sur l’ art, l’écriture, le témoignage, qui se poursuivent jusqu’aujourd’hui… Evoquer l’œuvre de Pierre Mertens, c’est aussi parler musique et rêver de Schubert, entrelacer l’intrigue romanesque par d’intenses échappées au cœur de la culture européenne, rencontrer des personnages comme celui de Godfried Benn ou les protagonistes de la question royale…
Une soirée avec Pierre Mertens et ses amis, c’est plonger dans le siècle, revivre ses combats et ses passions politiques tout autant que se laisser envahir par des souvenirs d’amour et d’affection, mais c’est aussi ouvrir les yeux sur le présent : dans cette petite salle capitonnée, entendre Scarpetta se demander si la deuxième guerre mondiale a jamais été réellement terminée ou de Decker évoquer les périls qui menacent nos démocraties, c’est aussi rester attentif au monde tel qu’il va, aux acquis menacés, aux périls nouveaux et, comme le héros de cette soirée d’exception l’a fait durant toute sa vie, lutter contre l ’endormissement de l’esprit et la soumission de l’âme…

17 novembre 2019

Procès Rwanda: les souvenirs d’une journaliste

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Alors que Fabien Neretse, accusé de génocide, comparaît devant un jury de Cour d’Assises au Palais de Justice de Bruxelles, la journaliste du Soir a été invitée à présenter son témoignage au titre de « témoin de contexte ». La première question posée par la présidente du tribunal a porté sur les voyages effectués au Rwanda depuis le milieu des années 80 jusqu’au 25eme anniversaire du génocide, qui a été commémoré cette année à Kigali et dans l’ensemble du Rwanda.
La première impression que laissa le Rwanda, alors qu’il était comparé au Zaïre de Mobutu vers la fin des années 80, était celle d’un pays tout entier tourné vers le développement, d’où la politique était, apparemment, reléguée au second plan. Une vitrine, où la beauté des paysages et la discipline des habitants n’allaient plus longtemps dissimuler des problèmes soigneusement tus, mais que nul ne pouvait ignorer : pauvreté accablante dans les campagnes, surpopulation, effets dévastateurs d’une dévaluation de 40% du franc rwandais qui allait réduire de moitié un pouvoir d’achat déjà minimal. La « vitrine rwandaise » tant appréciée par la coopération belge, entre autres, n’allait pas tarder à voler en éclats lorsqu’en octobre 1990 les Tutsis réfugiés en Ouganda qui s’étaient vus maintes fois refuser le retour au pays déclenchèrent la guerre sur la frontière, affrontant l’armée rwandaise rapidement appuyée par des troupes zaïroises et surtout par un détachement de l’armée française, soucieuse de barrer la route à des « rebelles » considérer comme anglophones. La guerre d’octobre fut l’occasion d’une première découverte : plusieurs milliers de Tutsis et d’opposants politiques furent arrêtés, détenus au stade de Kigali et leur identification n’avait été possible grâce à des listes pré existantes. Les années suivantes furent celles d’une descente aux enfers : offensive militaire et apparition d’immenses camps de réfugiés venus du Nord entassés aux portes de Kigali, dégradation de la situation économique, apparition de tendances « hutu power » extrémistes au sein des partis politiques existants, achats d’armes et création de milices tandis que les accords de paix d’Arusha, signés en août 93 ouvraient la voie au multipartisme, à la liberté d’expression mais aussi à une presse extrémiste, de plus en plus virulente et haineuse tandis que des armes achetées en grandes quantités étaient progressivement distribuées sur les collines. Longuement, tout au long du témoignage, il fut question du génocide, de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, de la mort des Casques bleus belges, de l’exode des Hutus vers les pays voisins et plus particulièrement vers le Nord et le Sud Kivu, où les milices se reconstituèrent dans les camps de réfugiés, jusqu’à l’éclatement de la première guerre du Congo, en 1996.
Tirant la leçon d’un quart de siècles de voyages au pays des Mille collines, la journaliste insista sur ses conclsions d’aujourd’hui, à savoir que le génocide et ses conséquences ne peuvent être circonscrits dans le temps et dans l’espace. Les tueries ont duré cent jours et fait un million de morts, mais les techniques mises en œuvre et en particulier le viol avec extrême violence, comme moyen d’extermination d’un groupe humain, se sont répandues dans la sous région, et en particulier dans l’actuelle RDC. Le génocide n’a pas seulement bouleversé l’espace rwandais, ses conséquences ont déstabilisé, jusqu’à aujourd’hui, toute l’Afrique centrale. De plus, les traumatismes qui hypothèquent l’existence des survivants ont été transmis aux générations suivantes : de nos jours encore, des adolescents qui n’étaient pas nés en 1994 sont réveillés par des cauchemars, hantés par des atrocités qu’ils n’ont cependant pas vécues en direct et ce fait rappelle un avertissement qui avait été lancé en 1995 à Kigali par le directeur de l’Institut Yad Vashem, dédié aux victimes de l’Holocauste: les générations à venir seront elles aussi marquées par le génocide, les traumatismes seront, plus que probablement, appelés à se transmettre.
Les questions posées au témoin à propos de la gacaca (justice communautaire, ou réparatrice) ont permis d’expliquer la complexité du vivre ensemble dans le Rwanda d’aujourd’hui, où des survivants du génocide sont obligés de vivre aux côtés des bourreaux de leur famille et, un quart de siècle après les faits, ne cessent de poser la question qui les hante toujours : « où se trouvent les corps des nôtres, dont nous ne pouvons faire le deuil tant qu’ils n’ont pas été retrouvés et inhumés dans la dignité…”

14 novembre 2019

La chaire Mukwege, créée à Liège, examinera le viol sous tous ses aspects

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Face au viol, qu’il soit utilisé comme arme de guerre ou qu’il résulte de l’effondrement des barrières morales, la riposte s’organise. Dans son hôpital de Panzi au Sud Kivu, le Docteur Mukwege, confronté depuis des années à la violence physique, à ses conséquences psychologiques, à la stigmatisation des victimes souvent rejetées par leur famille, à leur détresse matérielle et à l’impunité des coupables a tenté, progressivement, de répondre aux besoins multiples suscités par le fléau.
C’est ainsi qu’au-delà des soins médicaux et de la reconstruction physique des femmes détruites, l’hôpital de Panzi met désormais à la disposition des victimes une cellule de conseil juridique et un centre de réhabilitation, la maison Dorcas ou la Cité de la Joie. Là, les femmes acquièrent des compétences professionnelles qui leur permettent de contracter un petit crédit afin de se lancer dans une activité rémunératrice et de retrouver leur autonomie.
Depuis plus de quinze ans, cette approche qualifiée de holistique, qui prend en compte les victimes dans tous les aspects de la reconstruction de leur vie s’est mise en place au fil des évènements et des besoins. Panzi, dont le Docteur Mukwege est le médecin-chef, est devenu bien plus qu’un simple hôpital, c’est désormais un lieu où on soigne les corps mutilés et les âmes blessées, où les femmes viennent chercher refuge, soins et réconfort. Véronique de Keyser, ancienne députée européenne, professeur émérite à l’Université de Liège et psychologue de formation, a voulu aller plus loin encore. S’interrogeant sur l’avenir des enfants nés du viol, des gosses qui sont issus de la violence et n’ont rien connu d’autre, elle a créé une asbl, « les enfants de Panzi et d’ailleurs » qui tente d’aborder une autre des conséquences des violences sexuelles : le destin brisé d’enfants souvent rejetés par le milieu villageois, où on les appelle « les enfants du serpent », des gosses qui n’ont pas les moyens de fréquenter l’école, d’apprendre un métier et pour qui le retour à la guerre est souvent la seule perspective.
On le constate : dans cette région où la violence sexuelle n’avait jamais été systématique, son apparition pose des problèmes inédits, multidimensionnels ; elle représente un défi pour de nombreux professionnels dans le domaine de la santé physique et mentale, du droit, de l’économie domestique. Or jusqu’à présent, pris par l’urgence, la plupart des spécialistes en ces diverses matières avaient paré au plus pressé et travaillé en ordre dispersé.
Désormais, les échanges entre les professionnels de plusieurs disciplines seront organisés de manière systématique, des échanges seront prévus, des synthèses seront publiées : tel sera le « cahier des charges » de la « chaire Mukwege » qui a été inaugurée à Liége en présence de la reine Mathilde et du Prix Nobel de la paix 2018.
Cette chaire multidimensionnelle, d’un genre nouveau, a été lancée à l’ initiative de Véronique de Keyser mais elle sera portée au quotidien par le professeur Adelaïde Blavier, attachée au centre d’expertise en psychotraumatismes et psychologie légale à l’ Université de Liège et collaborant avec le CHU de Liège. Réunissant des scientifiques de diverses disciplines elle travaillera aussi en étroite collaboration avec les psychologues et autres professionnels travaillant sur le terrain, dans l’enceinte de l’hôpital de Panzi ou ailleurs dans l’ Est du Congo.
Cette initiative permettra de développer des recherches interdisciplinaires dans le domaine des violences sexuelles et de mettre au point, de manière scientifique, des méthodes de travail qui jusqu’à présent avaient été inspirées par le pragmatisme, par la nécessité d’apporter des réponses immédiates à la multiplication des drames individuels. Les enseignements de cette chaire dépasseront d’ailleurs le cas de la RDC : au Kosovo, en Irak auprès des femmes yezidies, le docteur Mukwege a découvert de nombreuses similitudes dans le processus de destruction autant que dans les conséquences des viols systématiques. Mais après avoir fait plusieurs fois le tour du monde et approfondi sa connaissance du problème, le Prix Nobel a répété son intime conviction devant son auditoire liégeois : qu’il s’agisse des Balkans ou du Kivu, la principale blessure des femmes victimes de viol, c’est le silence qui leur est imposé, c’est l’impunité dont bénéficient leurs bourreaux. Et, avant l’assistance matérielle, leur première exigence, c’est la justice. Ancienne magistrate à la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg, Françoise Tulkens devait rappeler que le corollaire de la justice, c’est aussi la réparation et qu’à cet égard, le colloque de Liège et les futurs travaux de la Chaire Mukwege pourraient représenter un tournant…

27 octobre 2019

Une opération militaire régionale suscite la méfiance à l’Est

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Vive émotion à l’Est du Congo : selon des documents provenant de l’état major les chefs d’état major des pays de la région (RDC, Burundi, Rwanda et Ouganda) devraient, fin octobre, mettre au point une offensive commune contre les groupes armés étrangers qui dévastent le Nord et le Sud Kivu. Un état major intégré serait mis sur pied et il travaillerait en coordination avec la Monusco et la force africaine Africom.
Cette offensive serait destinée à réaliser la promesse faite par le président Tshisekedi lors de ses voyages dans l’Ituri et dans les deux Kivu : mettre définitivement hors course les groupes armés, congolais et étrangers, qui dévastent la région depuis plus de vingt ans. Les principales cibles de l’offensive sont les ADF Nalu, (Allieddefense forces). Ce groupe, d’origine ougandaise, opère dans l’Ituri mais possède des bases dans le parc des Virunga. Présenté comme « islamiste », il compterait dans ses rangs des « shebabs » somaliens et kenyans. Sont également visés les FDLR rwandais (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) : ces descendants des réfugiés hutus arrivés au Congo en 1994 au lendemain du génocide se sont depuis longtemps « enkystés » dans la forêt congolaise. Ils s’y livrent au trafic de charbon de bois, (vendu au Rwanda…)contrôlent des mines de colombo tantalite et sont accusés des pires exactions à l’encontre des populations civiles, viol des femmes et recrutement d’enfants soldats. D’autres groupes d’origine congolaise sont aussi visés : lesRedTabara, les Nyatura et le NDC rénové, sans oublier des factions burundaises.
Si les préparations d’opérations militaires qui seraient menées sur le sol congolais par des armées des pays voisins inquiètent vivement les populations de l’Est, c’est parce que la méfiance est généralisée : tous ces groupes armés, qui vivent de l’exploitation des ressources et de la terreur exercée sur les civils, ont aussi multiplié entre eux des alliances autant opportunistes qu’équivoques. Un seul exemple : il est régulièrement question d’infiltrations au Rwanda, via l’Est du Congo et le Burundi, d’hommes armés appartenant au RNC, le mouvement d’opposition rwandais dirigé depuis l’Afrique du Sud par le général KayumbaNyamwasa. Ces opposants au régime du président Kagame sont des Tutsis, mais sur le terrain, ils auraient noué des alliances avec les Hutus des FDLR, tout en bénéficiant de certains soutiens au sein de l’armée ougandaise, qui est cependant alliée de Kigali…
A ces équivoques régionales s’ajoutent des complicités au sein de l’armée congolaise elle-même qui demeure infiltrée par d’anciens rebelles. En effet, depuis les accords de paix de 2002, des groupes armés, bénéficiant de mesures d’amnistie, ont été réintégrés au sein des forces régulières et certains de leurs chefs, non seulement occupent des postes de commandement mais bénéficient d’une impunité totale, soutenus qu’ils étaient par l’ex président Joseph Kabila.
Le député Juvénal Munobo, élu dans la zone minière de Walikale sur les listes du parti UNC (Union pour la nation congolaise) s’est déjà opposé très explicitement à cette opération militaire conjointe et plus particulièrement à la pénétration de troupes étrangères (ougandaises et rwandaises) en territoire congolais.
Le député assure qu’en réalité, des militaires rwandais seraient déjà rentrés en territoire congolais, dont deux bataillons des forces spéciales.Selon des sources locales, des militaires rwandais portant uniforme congolais seraient déjà déployés dans le Ruwenzori, près de la frontière ougandaise, chargés de combattre les hommes du RNC du général Kayumba.
Le mouvement citoyen Lucha critique lui aussi ce projet de force armée interrégionale et rappelle les échecs cuisants des opérations précédentes, UmojaWetu et Amani Leo, menées avec les pays voisins et, comme le député Munobo, Lucha considère que l’apport des armées étrangères doit se limiter à l’échange de renseignements. Lucha rappelle aussi que la brigade d’intervention régionale de la Monusco dispose de moyens importants et pourrait suppléer à l’apport contesté des pays voisins. Une autre couac de mauvais augure vient de surgir, l’Ouganda refusant de participer aux opérations aux côtés de son voisin rwandais…

27 octobre 2019

Congo: l’enseignement primaire sera gratuit, mais comment le payer?

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Lors de son passage à Bukavu, le président Félix Tshisekedi a pu mesurer l’impact de la décision de rendre gratuit l’enseignement primaire : lors de la rentrée de septembre, des parents d’élèves avaient refusé de payer, même partiellement, les frais scolaires qui leur étaient réclamés, surtout par les écoles catholiques et manifesté avec bruit leur opposition.
Soulignant que le droit à l’éducation figure dans la Constitution, les autorités ont tenu bon, même si cette gratuité représente un saut dans l’inconnu : le financement de l’enseignement primaire par l’Etat devrait absorber 20% d’un budget porté à sept milliards de dollars par an, (contre 5 milliards auparavant). Alors qu’auparavant, la RDC n’accordait que 500 millions de dollars par an à l’ensemble du secteur de l’éducation, le gouvernement devra, chaque mois, affecter 26 millions de dollars au paiement des salaires des enseignants du primaire. Ces derniers, quant à eux, devront aussi faire face à une affluence record dans tous les établissements d’enseignement tant la mesure est populaire.
Il faut rappeler que c’est à la moitié des années 80 que le Zaïre du président Mobutu, inaugurant les politiques dites d’ajustement structurel ou d’austérité, fut obligé de mettre fin à la gratuité de l’enseignement. Depuis près de quatre décennies, les parents sont obligés de s’acquitter d’une partie du salaire des enseignants et des frais d’entretien des écoles et chaque rentrée scolaire représente un cauchemar pour les parents obligés de payer, pour chaque enfant, des sommes oscillant entre 300 et 900 dollars par an.
Si, au moment de la rentrée, les enfants se présentent les poches vides, ils sont impitoyablement chassés par les directions d’école et, au sein des familles, les parents se voient souvent obligés de choisir lequel des enfants pourra étudier et leur choix défavorise généralement les filles…
En outre, c’est le retrait des coopérations étrangères suivant la rupture entre le président Mobutu et la Belgique, qui ouvrit la voie à une sorte de privatisation de l’enseignement au début des années 90. Cohabitent ainsi des écoles publiques, officielles, des écoles privées ouvertes par de simples particuliers et, majoritaires, des écoles dites conventionnées, souvent d’inspiration catholique ou protestante.
Dans tous les réseaux, les enseignants, encadrés par leur syndicat, n‘hésitent pas à mener des grèves pour défendre leurs droits et aujourd’hui encore ils redoutent que la fin de la contribution des parents porte atteinte à leur revenu.
Arsène Lumpali, l’un des dirigeants de la Commission Justice et Paix à Bukavu, de passage à Bruxelles, décrit l’ampleur du problème : « les seuls enseignants à percevoir le salaire prévu par les barèmes de l’Etat sont ceux qui sont « mécanisés » : connus, dûment répertoriés comme agents de l’Etat ils gagnent, en principe, un salaire qui va de 250 à 300 dollars par mois. Dans les écoles de village, ce salaire ne dépasse pas les 100 dollars. C’est ce revenu régulier, considéré comme insuffisant, que les parents étaient invités à compléter. A ces enseignants enregistrés s’ajoutent les « non mécanisés » : ne figurant pas sur les listes officielles, ils sont cependant indispensables pour faire face à la surpopulation scolaire et les parents sont les seuls à les rémunérer…A l’avenir, il faudra que ces enseignants surnuméraires soient régularisés… »
Danny Singoma, qui préside à Kinshasa la Maison de la Laïcité et soutient, via l’ONG Laïcité et Humanisme, bon nombre d’écoles officielles, souligne à quel point, dans la capitale comme ailleurs les écoles sont en crise, y compris dans l’enseignement dit conventionné : « elles vendent leurs terrains, y compris les cours de récréation, à des entreprises immobilières, autorisent des commerces à s’installer à front de rue…Pour l’enseignement conventionné, généralement plus cher, l’instauration de la gratuité représentera un sérieux manque à gagner puisque les parents payaient jusque 500 dollars par enfant, dans des classes de 40 enfants ! »
Malgré les nombreuses grèves, la société civile soutient la décision du gouvernement et Danny Singoma précise que « la Coalition nationale de l’enseignement pour tous » (CONEP) une structure qui rassemble plus de 60 organisations, a lancé le mot d’ordre « on ne recule pas.. »
Assistant à Rome à la cérémonie de cardinalat de Mgr Fridolin Ambongo, le président Tshisekedi a réussi à réduire les tensions avec l’Eglise catholique. « De toutes façons » relève Arsène Lumpali « les autorités devront composer, puisque dans une ville comme Bukavu, par exemple, les écoles catholiques et protestantes représentent 80% de l’offre scolaire…. « Le représentant de Justice et Paix se demande tout de même « si l’Etat n’aurait pas du y aller progressivement, par paliers. » Tout en reconnaissant que « le nouveau pouvoir avait envie de frapper un grand coup sur le plan social… »
Danny Singoma se montre lui aussi optimiste : « la mesure a suscité un tel engouement que les bailleurs vont nous aider… La Banque mondiale aurait déjà promis une aide d’un milliard de dollars…»..
C’est qu’ il y a urgence : relevant qu’à l’Est le principal problème demeure la persistance des groupes rebelles, Arsène Lumpali relève que « tout est lié, car les enfants privés de scolarité risquent de devenir de nouvelles recrues pour les groupes armés… »

16 octobre 2019

Abyi Ahmed, soldat de la paix à 19 ans et Prix Nobel

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C’était le 6 avril dernier à Kigali. Vingt cinq ans déjà qu’avait commencé le génocide des Tutsis. Témoins et survivants d’alors retenaient leur émotion, des généraux bardés de médailles et déjà à la retraite se souvenaient, les discours se succédaient, celui de Charles Michel, le Premier Ministre belge étant l’un des plus applaudis. Soudain un frémissement parcourut l’assistance lorsqu’à la tribune un homme jeune, au visage résolu, s’empara du micro. « Lorsque je découvris votre pays, j’avais 19 ans ; je faisais partie d’un bataillon de Casques bleus éthiopiens déployé du côté de la frontière congolaise, dans le cadre de la Minuar II ( la force des Nations unies renvoyée au Rwanda après un retrait initial). J’ai découvert, de mes yeux, ce qu’était le génocide, et je pris alors la résolution de toujours me battre pour la paix. C’est ce que je suis venu vous dire, « plus jamais cela ».
C’est une ovation debout qui salua de tels propos et durant longtemps, les Rwandais, bouleversés, allaient commenter ces paroles tout droit sorties du cœur d’un homme qui avait été l’un des témoins directs de la tragédie. Particulièrement appréciée était la détermination de Abyi Ahmed à ramener, sur tous les fronts, la paix en terre africaine.
Quelques semaines plus tôt, c’est à Asmara, la capitale de l’Erythrée, que nous avions croisé le jeune premier Ministre éthiopien. Dans l’hôtel, son passage avait été salué par les acclamations du personnel et des clients et en ville, lorsqu’il était apparu aux côtés du président IssaiasAfeworki et que les deux hommes s’étaient étreints avec chaleur, la foule avait crié de joie.
C’est que, un an plus tôt, à peine arrivé au pouvoir, le nouveau Premier Ministre éthiopien ne s’était pas seulement contenté de lever d’état d’urgence, de libérer les prisonniers politiques, de supprimer la censure, il avait pris l’initiative de nouer contact avec l’Erythrée afin de tenter de mettre fin au conflit frontalier qui opposait les deux pays. Une guerre de tranchées qui avait fait plus de 300.000 morts et incité l’Erythrée à instaurer un service militaire illimité, provoquant ainsi un véritable exode de sa jeunesse…Dès juillet 2018, la réconciliation avait été menée tambour battant : les postes frontière avaient été rouverts, les liaisons aériennes entre les deux capitales étaient devenues quotidiennes et, pour sceller la réconciliation, l’Ethiopie, privée d’accès à la mer et obligée de recourir aux ports de Mombasa (Kénya) ou de Dar es Salaam (Tanzanie) avait été autorisée à utiliser les ports érythréens d’Assab et de Massawa sur la mer Rouge. Même si la concrétisation de ces accords s’est fait attendre, Abyi Ahmed est désormais considéré comme un ami par les Erythréens et, à Asmara, il multiplie les visites et les initiatives de paix, le président Afeworki le recevant fréquemment dans sa maison de campagne d’où il surveille personnellement la construction d’un barrage.
C’est là de là que les deux hommes ont préparé plusieurs déplacements dans la région, se rendant ensemble dans un Sud Soudan ravagé par la guerre civile, proposant leur médiation en Somalie et aussi au Yemen, sur l’autre rive de la mer Rouge…
D’origine oromo, le plus important des groupes ethniques d’Ethiopie, longtemps méprisé par les Amharas des hautes terres, Abyi Ahmed apparaît comme un homme à la fois modeste et habile, aussi désireux de prendre des initiatives de paix dans la Corne de l’Afrique que d’éviter l’implosion de son propre pays, l’immense et multiple Ethiopie où le « nationalisme ethnique » professé par l’ancien parti au pouvoir, le Front populaire pour la libération du Tigré avait suscité la fronde croissante des autres nationalités et provoqué le déplacement de plus de trois millions de personnes.

16 octobre 2019

Congo: un pari sur la beauté

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Et si, avant tout, il y avait la beauté ? La jeunesse ? L’espoir ? L’éditeur Olivier Weyrich, l’agronome Alain Huart, qui ont déjà écrit et publié tant d’ouvrages sur le Congo, en ont assez du « Congopessimisme » cette paresse de la pensée qui consiste à se cantonner aux mauvaises nouvelles et aux sombres prévisions. Ils en ont eu assez des sempiternelles critiques sur les relations belgo congolaises, toujours perçues comme un sac d’épines, où le passé n’est valorisé que pour mieux dénigrer le présent et hypothéquer l’avenir. Bref, ils ont pensé qu’il était temps de dire autre chose, de montrer la beauté et de parier sur les chances du Congo.
D’où le premier numéro d’une publication originale, un « mook », -condensé de livre et de magazine- qui porte un titre déjà engagé « Beauté Congo », sorti de presse à l’occasion d’une « semaine belge » organisée à Kinshasa. Les auteurs ne renient pas l’histoire : au-delà des crises périodiques, ils connaissent la profondeur des relations entre les deux pays, ils ont mesuré la force des liens personnels, des solidarités, de cette insatiable curiosité que le Congo suscite encore en Belgique, y compris, quoiqu’on en dise, au sein des jeunes générations qui ne demandent qu’à illustrer leurs rêves. C’est pourquoi ce « mook « est aussi un livre d’images : de page en page, les photos se succèdent, montrant la splendeur de la forêt inondée, du parc marin des mangroves, l’ingéniosité des femmes sur le chemin de l’eau…A feuilleter ce premier numéro, on découvre (sans trop de distance critique…)que les entreprises belges sont encore bien présentes au Congo, qu’il s’agisse de groupes comme Chanic (chantiers navals) ou Texaf, entreprise textile reconvertie dans l’immobilier. Lors du voyage en Belgique du président Tshisekedi, l’accueil qui lui a été réservé a démontré, si besoin en était, combien l’ ADN belgo congolais demeure une réalité et surtout combien la diaspora congolaise faisait désormais partie du paysage de Bruxelles et des autres grandes villes…
Cependant, parier sur l‘avenir du Congo, c’est aussi, en même temps, montrer son potentiel et ne pas ignorer les menaces qui hypothèquent l’espoir. Alain Huart, qui arpente les brousses depuis des décennies, connaît tous les cours d’eau du pays et s’extasie toujours devant la diversité des peuples du Congo est aussi un scientifique lucide, aussi conscient des périls écologiques que des solutions que le Congo pourrait apporter au dérèglement climatique. C’est ainsi, par exemple, qu’il consacre un long reportage au puit de carbone gigantesque que représente, au cœur de la forêt vierge, la plus grande zone tourbière du monde. Soit 145.000 km2 couverts de feuilles qui dans l’humidité de la forêt se décomposent lentement et sont capables d’absorber l’équivalent de trois années de pollution mondiale ! Comme le reste du territoire, la tourbière est cependant attaquée, par les feux de savane, les coupes sauvages, l’exploitation agricole (banane et riz entre autres) et, in fine, par l’explosion démographique d’un Congo qui n’est pas encore entré en phase de transition. Les mangroves qui bordent le littoral atlantique représentent elles aussi un puit de carbone, aussi fascinant que menacé. Tout est ainsi dans ce « mook » inhabituel, à l’image du Congo : des zooms sur des paysages prodigieux, sur des galeries d’art qui commencent enfin à révéler de jeunes talents mais aussi des mises en garde environnementales et démographiques. Un pari sur l’avenir certes, mais dont l’optimisme est balisé par la lucidité…

Beauté Congo, Octobre 2019, éditions Weyrich

16 octobre 2019

Bruxelles, “Africapitale” de la diversité

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Aux halles de Schaerbeek, c’est la fête. Fête de Bruxelles, la ville aux 184 nationalités, fête des Africains, qu’ils soient du Nord, du Sud, du Centre… Fête du talent aussi, qui éclate dans la poésie, la mode, le théâtre, la danse… Mardi soir, Seiffeddine Manaï, venu de Tunis, a pris possession de la Grande Halle. Pour l’occasion, ce vaste espace a été rendu méconnaissable, avec ses structures de bois, ses cloisons qui séparent afin de permettre la rencontre, le repos…Pendant que les uns déambulent, ou, assis quelques instants, font connaissance et entament d’infinies conversations, le danseur venu de Tunisie se déploie au centre de la Halle devenue place publique à ciel couvert. Avec énergie, ici comme hier à Tunis pendant la révolution, il joue avec l’espace urbain, fédère les énergies. Mardi prochain, entouré de ses pièces de bois, éclairé par ses lasers, Qudus Onikeku, le grand chorégraphe nigérian, prendra lui aussi possession des lieux, il oscillera entre le monde des rêves et celui des esprits et interprétera Spirit Child, l’une de ses créations…D’autres danseurs encore, programmé ou spontanés seront appelés à évoluer dans un espace qui se transformera de jour en jour, grâce à des plasticiens amenés en résidence à Bruxelles par la Fondation Montresso, installée près de Marrakech. Depuis le premier jour d’Africapitales, le peintre et sculpteur béninois Nathanaël Vodouhé s’affaire. Concentré sur son travail, il taille de hauts troncs d’arbres élancés, les effile plus encore, les peint, les fixe au sol. Bientôt émergera au cœur des Halles un étrange ensemble de 25 pièces qu’il appellera « la forêt de nos addictions ». Un autre résident provisoire, l’Ivoirien Pascal Konan réalise à même le sol une fresque géante, à base de composantes électroniques. Son but est d’ illustrer la difficulté de la gestion des déchets de la plus modernes des activités humaines.
Durant ces trois semaines d’octobre, les Bruxellois sont invités à visiter ce vaste lieu, devenu capitale de la création africaine, à se promener en curieux sur ce chantier toujours mobile. Dès le 22 octobre, les visiteurs découvriront aussi Bruxelles, exposée sur les murs dans toute sa diversité.
Gens de Bruxelles

Bwanga Pili Pili, travaillant surtout à Paris, est à l’origine, avec Laïd Liazid, d’un projet ambitieux : « avec notre équipe, nous avons sillonné les principaux marchés de la ville, commençant le lundi par le marché de Saint Job, poursuivant par la place du Châtelain, la place du Jeu de Balle, les Abatttoirs, la place Bara… Partout, nous avons trouvé des «Afrodescendants », des Africains installés à Bruxelles depuis plus ou moins longtemps… Non contents de faire leur portrait, nous avons écouté leurs récits. Plusieurs dizaines de portraits liant photographies et interviews minute aboutiront ainsi à une œuvre plastique à format multiple, appelée « gens de Bruxelles » : les photos seront exposées sur les murs des Halles, et un site ainsi que des QR codes donneront accès à l‘histoire des habitants. » Mwanga Pili Pili, originaire de Goma, s’extasie des « mélanges » bruxellois : « quelle diversité ! Il y a eu les diverses vagues de migrations, la première génération arrivée au lendemain des indépendances, mais aussi les réfugiés d’aujourd’hui ou, à Uccle ou Ixelles, des employés de sociétés ou d’organisations internationales… »Toutes ces histoires qui vont s’entrecroiser sur les murs des Halles stupéfient d’avance le romancier marocain Mahi Binebine, venu de Marrakech présenter son dernier livre « Rue du Pardon » et qui ne s’attendait pas à un tel foisonnement d’identités et de créations artistiques. Et s’il n’y avait que la danse, les spectacles, les livres, les créations en devenir ! Les Halles, grâce à Africapitales seront aussi un haut lieu de la mode : Aïssa Diome a réhabilité des fibres africaines traditionnelles, Julie Menays présentera le travail qu’elle mène dans son atelier voisin de la place du jeu de Balle, une autre créatrice montrera son travail sur les turbans, tandis que, en clôture, le Brussels Africa Market se présentera comme un véritable incubateur de cette créativité africaine qui enrichit Bruxelles. La direction des Halles, un peu débordée par le foisonnement des initiatives, a décidé de « laisser rouler » : « nous avons fixé le cadre du festival, modifié en conséquence la disposition des lieux, invité les artistes avec l’aide de la Coopération belge, mais maintenant, nous laissons la place aux Bruxellois Afrodescendants. A leur tour d’occuper les lieux, de déployer leur imagination et leur talent, de créer les liens… »