27 janvier 2016

Denis Mukwege ne croit pas au dialogue avec l’opposition congolaise

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Bukavu,
« Le dialogue ? Je suis contre le dialogue, car on ne peut pas se moquer de la volonté du peuple…En Occident, lorsque l’on dialogue, cela dure quinze jours et les décisions sont respectées. Ici, les palabres peuvent durer dix ans, sans résultat…Et ce n’est que lorsque le président arrive en fin de mandat que tout à coup il est question de dialogue avec la classe politique. Les élections locales n’ont pas eu lieu, les provinciales non plus : nous sommes déjà en pleine illégalité… »
Participant au débat qui, à Bukavu, suivit la sortie du film « l’homme qui répare les femmes », le Docteur Mukwege est brusquement sorti de son registre humanitaire et, en quelques phrases, il a torpillé la laborieuse tentative de « dialogue » menée par le pouvoir en place et même interpellé une communauté internationale en laquelle il a visiblement perdu confiance : « alors que les bruits de bottes s’amplifient, que les menaces augmentent, la « communauté internationale » est informée mais nous ne pouvons pas compter sur elle pour résoudre nos problèmes. Les Congolais doivent s’approprier la justice, la santé, la politique, lutter contre l’impunité. Bref, se prendre en charge… »
De quoi s’agît il, pourquoi cette sortie contre des institutions dont le médecin a dénoncé l’ « illégalité », qu’il s’agisse des « commissaires spéciaux » nommés par le président qui remplacent désormais les gouverneurs de province (sauf dans les deux Kivu et dans le Bas Congo)ou du président du Sénat, la plus haute autorité de l’Etat après le président. « En novembre prochain, toutes nos institutions seront illégales » a conclu Mukwege, « tout le monde va vouloir rester en fonctions… »
Le médecin chef de l’hôpital de Panzi traduisait ainsi le malaise croissant au sein de la population qui assiste à la laborieuse mise en place de tractations à l’issue desquelles un « accord au sommet » ferait accepter le report des élections législatives et surtout présidentielles, prévues pour novembre prochain, un « glissement » qui donnerait au pouvoir en place quelques mois, (sinon quelques années…) de répit. Ce « dialogue », qui mènerait à un partage du pouvoir durant une période intermédiaire, est surtout mené avec l’ UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), le parti d’Etienne Tshisekedi, aujourd’hui profondément divisé et dont on ignore la capacité réelle de mobilisation. D’autres personnalités et formations politiques, dont Vital Kamerhe, leader de l’UNC (Union pour la nation congolaise) et surtout l’ex gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, redevenu un simple homme d’affaires, refusent jusqu’à présent d’entrer dans cette démarche et ils récusent Edem Kodjo, l’ancien président du Togo proposé comme médiateur par l’Union africaine.
Pourquoi, alors que des élections ont déjà eu lieu en 2006 et en 2011, les scrutins de 2016 devraient ils être différés ? Evariste Boshab, le puissant ministre de l’Intérieur, soupçonné d’être l’un des cerveaux de la « stratégie du glissement », aligne les arguments : « la CENI (Commission électorale indépendante ) a pris du retard, le fichier électoral a été « corrompu » et même l’Organisation de la francophone l’a déclaré » non crédible » ; nous devons intégrer deux millions de « nouveaux majeurs » des jeunes désormais en âge de voter et qui ne supporteraient pas d’être exclus. En outre, lors de la guerre du M23 au Nord Kivu, du matériel électoral, permettant de fabriquer des cartes d’électeurs, a été volé et emporté au Rwanda et nous venons d’arrêter 47 Burundais dotés de fausses cartes d’électeurs congolais.. Pour empêcher cette « fraude à la nationalité » dans l’Est, nous allons de voir fabriquer des cartes d’une autre couleur… A cela s’ajoutent les troubles dans les pays voisins, qu’il s’agisse du Burundi ou de la montée des islamistes : peut on prendre le risque de déstabiliser le Congo ? » Intervient aussi le coût des élections : M. Boshab estime que « l’exercice coûtera 550 millions de dollars, et que l’Etat, s’il doit faire face, seul, à une telle dépense, en sera réduit à ne plus gérer que les affaires courantes. Cette ponction interviendra au moment où nous sommes très affectés par la chute des cours du cuivre et du pétrole, des matières premières qui génèrent 70% des recettes de l’Etat. »
S’il est bien difficile de démêler les raisons objectives des prétextes opportunément présentés pour justifier un report, il est quasiment certain que les élections prévues pour cette année ne pourront avoir lieu dans les délais prescrits par la Constitution et que le président Kabila (qui ne s’est toujours pas clairement prononcé…) sera « obligé » de prolonger quelque peu son mandat.
La population, qui débat quotidiennement du sujet, acceptera-t-elle sans broncher les entourloupes qu’on lui propose, les jeunes ne risquent ils pas de se mobiliser, en dehors des partis traditionnels ? C’est la grande inconnue et le pouvoir semble avoir reçu un soutien imprévu : celui du Vatican ! En effet, alors que des « marches des chrétiens » étaient prévues pour le 26 février, en souvenir des grandes manifestations antimobutistes de 1992, des directives seraient venues de Rome, enjoignant à la CENCO (Conférence des évèques catholiques) de ne pas se mêler de politique.
Soulagé, le ministre de l’Intérieur en conclut : « les grandes marches ont été décommandées, les chrétiens devront se limiter à prier. »

27 janvier 2016

“l’homme qui répare les femmes” émeut Kinshasa, Bukavu, Lubumbashi

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Kinshasa, Bukavu, Lubumbashi,

Enfin… Après avoir initialement interdit, le film « l’ homme qui réparez les femmes » a finalement été autorisé en République démocratique du Congo. Non seulement il a déjà été diffusé par la RTNC (radio télévision nationale congolaise) mais de nombreuses chaînes privées désirent le projeter. En outre, la représentante spéciale du président Kabila, chargée de lutter contre les violences sexuelles, Mme Mabunda, qui a lancé une campagne « brisons le silence » entend utiliser ce film comme outil de sensibilisation de la population congolaise, afin que la pratique du viol, déjà lourdement sanctionnée par la loi, soit définitivement abandonnée. Aujourd’hui déjà, les accusations à l’égard des forces armées se font plus rares. C’est d’ailleurs ce qui avait provoqué l’ire des militaires : alors que 197 militaires ont été tués au cours de combats menés contre les groupes armés terrorisant les populations, la « grande muette » s’était estimée calomniée injustement et avait réclamé l’interdiction du film…
Le différend ayant été aplani, grâce aux bons offices du Ministre de l’Information Lambert Mende, le Centre Wallonie Bruxelles de Kinshasa a pu organiser, en présence des auteurs et de l’un des producteurs du film, une présentation dans trois villes, Kinshasa, Bukavu et Lubumbashi, qui s’est révélée riche d’enseignements.
A Kinshasa, où le film était projeté simultanément dans les deux salles du Centre, les chaises vinrent à manquer, tant le public était nombreux. La soirée certes, fut marquée par l’émotion, la découverte de la somme inouïe de souffrances endurées par les femmes de l’Est du Congo. Mais au cours du débat, des questions plus pointues, plus dérangeantes furent posées : « et que font les hommes ? Pourquoi, alors qu’ils savent ce que risquent leurs filles, leurs épouses, continuent ils à envoyer les femmes ramasser du bois dans la forêt ou cultiver des parcelles éloignées ? » Un autre des grands thèmes récurrents est celui de l’impunité. Maître Yvonne, qui travailla longtemps à Panzi, l’hôpital du Docteur Mukwege et dirigea la clinique juridique, souligna l’importance psychologique des poursuites judiciaires, et des éventuelles réparations à verser aux victimes.
Naissance de futures vocations ? Plusieurs journalistes, ou étudiants en journalisme congolais se déclarèrent touchés par ce film réalisé par deux Belges et jurèrent, tôt ou tard, de prendre la relève et de se rendre à leur tour sur le terrain, quelles que soient les conditions, pour faire connaître la tragédie vécue par leurs compatriotes. Curieusement, les Kinois se montrèrent plus sensibles aux thèmes géopolitiques ( la responsabilité du Rwanda et de l’Ouganda…) aux questions juridiques (comment vaincre l’impunité…) qu’au combat du Docteur Mukwege lui-même, dont le nom fut à peine cité, par prudence peut-être…
Comme on pouvait s’y attendre, c’est à Bukavu que la projection du film fut la plus émouvante. La grande salle du collège Alfajiri, le collège des Jésuites, était comble bien avant l’heure de la projection, et plusieurs des « héroïnes » du film avaient fait le déplacement. L’une d’entre elles, Nono Mwavita, animatrice d’une association de femmes, Sarcaf, se réjouit de pouvoir utiliser le document pour montrer aux femmes la manière dont Alphonsine et Jeanne avaient reconstruit leurs vies. Les Kivutiens, qui furent en première ligne de toutes les guerres qui dévastèrent la région, supplièrent que la communauté internationale les aide à mener une politique de réparation, à la fois matérielle et psychologique. A cet égard, la députée européenne Véronique de Keyzer, psychologue de profession, fondatrice avec Isabelle Durant et Marie Dominique Simonet de l’association « les enfants de Panzi et d’ailleurs » apostropha la foule avec émotion : « le Congo ne manque pas de psychologues, mais le drame, c’est qu’il y a trop de victimes. Trop de femmes, d’enfants marqués à vie…En quelques jours à Panzi, j’ai vu des cas pires que ce que j’ai vu en Palestine, en Jordanie…
Beaucoup s’interrogèrent aussi sur le rôle de la communauté internationale et le Dr Mukwege, coupant court au débat, interpella ses compatriotes : « vous devez vous prendre en charge. Personne ne le fera à votre place, dans aucun domaine…. »Il souligna aussi combien les enfants apatrides, nés du viol, représentent une bombe à retardement. « A Shabunda, tout récemment, 3000 enfants nés de la violence ont été rapatriés au Rwanda. Que vont-ils devenir ? » A l’issue de la projection, une pétition réclamant la fin de l’impunité et la création de chambres mixtes ou d’un tribunal international chargé de juger les crimes commis au Congo recueillit de nombreuses signatures.
A Lubumbashi, le film, projeté à la halle de l’Etoile qui dut refuser 200 spectateurs faute de place, provoqua stupeur et colère : « comment notre pays a-t-il pu être le théâtre de telles horreurs ? Nous n’étions pas au courant… » En larmes, des veuves de militaires suppliaient qu’on arrête cette violence, des intervenants demandaient que le film soit projeté au Rwanda ou dans des camps militaires, des hommes adultes cachaient mal leur émotion. Beaucoup soulignaient que le monde, entre autres grâce au Docteur Mukwege, était mieux informé des tragédies du Kivu que les Congolais originaires d’autres provinces. Mais il fut également rappelé que le viol n’est pas une exclusivité du Kivu : dans d’autres régions aussi, entre autres au Katanga, la pratique se répand, et même des enfants sont atteints. Comme si un virus mortel avait été inoculé à la société congolaise, se répandant au-delà des zones en conflit…

27 janvier 2016

Le Sud Kivu s’inquiète de la situationau Burundi

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« Prépare-t-on la guerre ? Les Nations Unies nous ont demandé de prévoir l’installation de 150.000 réfugiés burundais dans le sud de la province, du côté de Fizi… » Marcellin Cishambo, l’un des derniers gouverneurs élus du Congo (avec ses collègues du Nord Kivu et du Bas Congo, trois provinces qui n’ont pas été découpées) tente, autant que possible, de repousser les propositions onusiennes. C’est qu’il a de la mémoire : « en 1994, pour des raisons humanitaires, le Zaïre de l’époque a été contraint d’accepter sur son territoire plus d‘un million et demi de réfugiés hutus. Leur présence a entraîné deux guerres, d’innombrables conséquences dont jusqu’aujourd’hui nous subissons les conséquences… Les dégâts infligés à l’environnement ont été dramatiques ; des forêts entières ont été coupées et même dans la ville nous subissions des érosions, des glissements de terrain sur les collines. Qui, en dépit des promesses, nous a jamais dédommagés pour tout cela ? Et aujourd‘hui que nous peinons encore à nous relever, on voudrait nous faire porter le poids de la crise au Burundi, qui pourrait encore empirer, dégénérer en guerre… »
Les autorités du Sud Kivu ne redoutent pas seulement l’irruption de réfugiés fuyant les violences au Burundi, c’est aussi la guerre elle-même qu’ils craignent : les services de sécurité assurent que les fausses cartes d’identité congolaises dont étaient dotés des citoyens burundais qui tentaient de s’infiltrer dans leur pays d’origine avaient été imprimées au Rwanda…Et de rappeler que, voici trois ans, lorsqu’il s’était replié sur le Rwanda et l’Ouganda après sa défaite militaire, le mouvement rebelle pro tutsi du M23 avait emporté du matériel électoral appartenant à la CENI (Commission électorale indépendante) , ce qui lui permettait de fabriquer de fausses cartes d’électeurs. En outre, les services de sécurité congolais assurent avoir intercepté au Sud Kivu un millier d’ insurgés burundais, formés au Rwanda et qui tenteraient de regagner leur pays via le Sud Kivu, tentant ainsi de prendre à revers les forces fidèles au président Nkurunziza.
« Voudrait on entraîner le Congo dans la guerre qu’on ne s’y prendrait pas autrement » s’interroge le gouverneur Cishambo…
A ces inquiétudes exprimées à Bukavu et partagées par la société civile, s’ajoute la situation confuse dans le « grand nord » du Nord Kivu, la région de Beni : les massacres s’y succèdent et ils sont attribués aux ADF Nalu, des rebelles d’origine ougandaise mais qui auraient des accointances avec des politiciens congolais désireux de revenir au pouvoir et des bandes mafieuses contrôlant les trafics de matières premières.
Comme si cela ne suffisait pas, les Congolais ont l’impression de crier dans le désert lorsqu’ils rappellent que leur pays, avec le Rwanda, est l’un des derniers verrous empêchant les islamistes de pénétrer jusqu’au cœur du continent. Or les menaces s’accumulent : les rebelles de Beni ont des liens avec les shebabs somaliens tandis qu’au Sud Kivu, tant les autorités que des membres éminents de la société civile relèvent de mystérieux mouvements : les garçons issu de familles musulmanes sont systématiquement recrutés par des membres des contingents pakistanais de la Monusco qui leur proposent des bourses d’études et des séjours à l’ étranger.
Le gouverneur Cishambo insiste : « pour aller où, pour étudier quoi, nous n’en savons rien. Mais nous voyons les mosquées se multiplier, du coté de Walungu il y en avait 17 voici cinq ans, on en compte 59 aujourd’hui. Qu’est ce que cela signifie ? »

6 janvier 2016

Un rein, gage d’amitié et de solidarité entre une Belge et une Congolaise

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Sauvée ! Gertrude, une mère de famille originaire de Bukavu, s’est retrouvée le 1er janvier avec un rein tout neuf. Prête, après quelque temps de soins et de convalescence, à reprendre une nouvelle vie.
Malgré les difficultés de l’opération, une greffe du rein est devenue, en Belgique, chose banale.
Ce qui l’est moins, c’est l’extraordinaire conjonction de solidarité qui a rendu possible le sauvetage de Gertrude.
Depuis plusieurs années, atteinte d’une maladie grave, la Congolaise était inscrite sur les listes d’Eurotransplant, attendant de trouver un donneur compatible.
Les demandes étant bien supérieures aux offres, c’est finalement la solidarité qui l’a emporté. Une amie belge, célibataire, décida d’offrir à la Congolaise un extraordinaire cadeau de nouvel an : l’un de ses reins, jugé compatible.
Pour les deux femmes, la journée du 17 décembre aux cliniques Saint Luc à Bruxelles représente le début d’une nouvelle vie : l’une, si elle a perdu un rein, avec la certitude de pouvoir vivre sans problème avec l’organe qui lui reste, a gagné une famille, la reconnaissance éternelle d’un mari et des enfants qui savent que la femme qu’ils aiment leur sera bientôt rendue. L’autre assure qu’ elle vit une nouvelle naissance : ma vie reprend à nouveau, ma famille va connaître un nouvel élan… »
C’est après l’opération que les deux femmes ont pris conscience de la portée du miracle : la transplantation n’était pas seulement une acte de solidarité elle représentait aussi une innovation. Pour la première fois en effet, une greffe a été réalisée entre personnes issues de continents différents, entre une Belge et une Africains…
Faut-il ajouter que des gestes comme celui là démontrent, plus que tous les discours, la réalité de la solidarité entre certains Belges et certains Congolais…

6 janvier 2016

Congo: l’année de tous les dangers

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« Le meilleur discours, c’est le silence » déclarait un jour le président Kabila. Même en adressant ses vœux de Nouvel An à la nation congolaise, il n’a pas failli à ses habitudes : il a annoncé que les membres du mouvement religieux Bundu dia Kongo, réclamant une plus grande autonomie pour la province, bénéficieraient de mesures d’amnistie et il a réaffirmé son intention d’ouvrir en 2016 un dialogue national avec les partis d’opposition. Mais il n’a pas répondu à la question que tous les Congolais se posent et qui inquiète les diplomates étrangers : alors que son deuxième mandat expire à la fin de cette année, le chef de l’Etat entend-il se représenter en modifiant la Constitution, ou pratiquer, avec le consensus de la classe politique, un « glissement » qui lui permettrait de postposer l’échéance électorale sans pour autant modifier la loi fondamentale ?
Le président s’est contenté d’affirmer qu’ « à travers le dialogue politique, nous tenterons d’atteindre un consensus sur plusieurs questions afin de jeter les bases permettant les futures élections… »
Ces propos n’ont pas rassuré la classe politique et un porte parole du parti d’Etienne Tshisekedi, le plus concerné par la perspective d’un dialogue avec le pouvoir, a réagi en dénonçant un « agenda caché ». Pour sa part le groupe dit du G7, le plus opposé à la perspective d’un « glissement » récuse l’idée d’un « dialogue » avec le pouvoir, dans lequel beaucoup voient plus un marchandage portant sur la répartition des postes et des prébendes qu’une véritable réflexion sur le devenir des institutions.
Alors que se rapproche l’échéance de la fin du mandat présidentiel en novembre 2016 et que persiste le blocage autour du processus électoral, aussi bien sur le plan financier que politique (les moyens nécessaires ne sont pas réunis et la communauté internationale refuse tout engagement avant de disposer du calendrier global) l’Eglise catholique a, de sa propre initiative et sans mandat politique, entamé une série de consultations. Les membres de la CENCO (Conférence épiscopale des évêques du Congo) ont rencontré cette semaine Aubin Minaku le président de l’Assemblée nationale et secrétaire général de la « coalition pro-Kabila » ainsi que des représentants de l’opposition. L’Eglise assure que, sans prendre position sur le plan politique, elle entend œuvrer pour l’intérêt commun. Nul n’a cependant oublié qu’au début des années 90, face à un président Mobutu affaibli, l’Eglise catholique joua un rôle majeur dans la contestation du pouvoir et que c’est Mgr Monsengwo, aujourd’hui cardinal de Kinshasa, qui présida la conférence nationale souveraine à l’issue de laquelle M. Tshisekedi fut élu au poste de Premier Ministre. Même si elle ne représente plus que 40% de la population, la capacité de mobilisation de l’Eglise catholique n’est pas négligeable : le 16 février prochain, lors de l’anniversaire de la « marche des chrétiens » de 1992, elle pourrait mobiliser tous les adversaires du glissement ou d’un changement de Constitution . Et cela d’autant plus que tous les ténors qui dirigeaient l’opposition à Mobutu en 1992 sont encore actifs aujourd’hui, à commencer par Pierre Lumbi, qui était alors un dirigeant de la société civile et qui dirige aujourd’hui le Mouvement social pour le renouveau, deuxième groupe à l’Assemblée nationale, qui a quitté la majorité présidentielle en s’opposant à l’idée d’un troisième mandat.
A ce stade, tout se passe comme si certains des conseillers du président, redoutant l’implosion d’un pays encore fragile, à peine pacifié, étaient tentés par le pari du glissement ou de la prolongation, en misant sur plusieurs atouts : un dialogue qui porterait surtout sur la cooptation des élites et le « partage du gâteau» et les performances économiques que vient encore de rappeler le premier Ministre Matata Mponyo. Ce dernier a annoncé pour 2015 une croissance de 7, 7% qui pourrait atteindre 9% l’an prochain, et cela malgré la chute des cours du cuivre qui a perdu 26% de sa valeur en 2015. Pour assurer sa position, ce groupe compte aussi sur les forces de sécurité, qui avaient déjà brutalement réprimé l’opposition en janvier 2015 à Kinshasa et dans plusieurs autres villes, faisant plus de trente morts. Depuis lors, les organisations de défense des droits de l’homme dénoncent un net durcissement et soulignent que les activistes non violents des mouvements Lucha et Filimbi sont toujours en prison et même qualifiés de « terroristes ». Un rapport de l’ONU relève qu’en 2015, 649 personnes ont été mises en prison, protestataires, activistes, opposants politiques…
Dans le Congo d’aujourd’hui, l’économie est sous contrôle même si les inégalités peuvent se révéler explosives, la classe politique pourrait être canalisée par le biais du dialogue ; les interlocuteurs occidentaux sont privés d’arguments en raison de leur tolérance à l’égard du Rwanda, de l’Ouganda et de tant d’autres cas de « prolongations » ; qu’il s’agisse des infrastructures, du désarmement des groupes armés, de la remise en route de l’Etat, le régime peut se targuer de réels succès. Mais une inconnue majeure subsiste : les jeunes de vingt ans n’ont pas connu la dictature de Mobutu, les guerres des années 90 sont déjà lointaines, le chômage touche 70 % d’entre eux et grâce aux réseaux sociaux, ils sont bien plus politisés que ne l’étaient leurs parents. Aspirant au changement plus qu’à la stabilité, combien d’entre eux sont ils prêts à descendre dans la rue, à l’instar de leurs voisins du Burundi ? Poser la question, c’est déjà formuler la pire des hypothèses…

3 janvier 2016

Kagame for ever

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Alors qu’il avait été longtemps classé parmi les dirigeants africains qui symbolisaient la différence, le président Paul Kagame a rejoint la vaste confrérie des chefs d’Etat décidés à demeurer au pouvoir, persuadés qu’ils sont d’être indispensables à la stabilité et au progrès de leur pays.
Certes, le chef de l’Etat rwandais s’est montré soucieux de respecter les formes : lorsque, dans son message de Nouvel An il annoncé son intention de présenter sa candidature pour un troisième mandat, il a pris soin de rappeler à ses compatriotes qu’il ne faisait que répondre à un désir largement exprimé : « vous m’avez demandé de diriger le pays après 2017. Etant donné l’importance et la considération que j’attache à ce désir, je ne peux qu’accepter. » Il a cependant ajouté : « je ne crois cependant pas que nous ayons besoin d’un leader éternel. »
La demande des Rwandais à laquelle fait allusion le chef de l’Etat avait été exprimée à l’occasion d’un referendum portant sur le changement de la Constitution, permettant au président de se représenter en 2017 pour un nouveau terme de sept ans, qui pourrait être suivi par deux autres mandats de cinq ans. Ce changement de la Constitution avait été approuvé par 98,4% des votants. Autrement dit, le président Kagame a la possibilité légale, s’il le souhaite, de rester au pouvoir jusque 2034, ce qui, aux yeux des jeunes générations, nées après le génocide des Tutsis en 1994, pourrait bien ressembler à l’éternité.
C’est à la fin des années 80 en effet que Paul Kagame, avec son ami Fred Rwigyema avait fondé le Front patriotique rwandais et en 1990, après la mort au combat de Rwigyema, il avait pris le leadership militaire et politique du mouvement. Autrement dit, depuis 1990, Paul Kagame, remarquable stratège militaire qui, en 1994 mit fin au génocide et au règne du Hutu power, puis dirigeant politique charismatique et visionnaire préside aux destinées du Rwanda depuis plus de deux décennies déjà et il s’est donné les moyens de doubler la mise.
Alors que, dans les coulisses du pouvoir, il avait été longtemps murmuré que Kagame, artisan de la reconstruction de son pays avait aussi l’ambition d’ être un dirigeant politique exemplaire, capable de former une relève et de passer la main à un candidat civil sinon à une femme, les intentions actuellement affichées le placent aux côtés de son voisin ougandais Museveni qui, en février prochain se représentera alors qu’il est au pouvoir depuis 30 ans, du Zimbabwéen Mugabe ou de l’Angolais dos Santos…
Même si le président rwandais, assuré du suffrage populaire, pourrait encore créer la surprise en passant la main, il est donc pratiquement certain qu’il se maintiendra au pouvoir afin de parachever son œuvre : il souhaite arracher le Rwanda à la pauvreté et, dans un délai de dix ans, le placer dans la catégorie des pays émergents. Même si la majorité des Rwandais, encore traumatisés par le souvenir du génocide, ne souhaitent probablement pas prendre le risque du changement, les risques du pari ne sont pas négligeables. Le Britannique Richard Dowden, directeur de l’Institut Royal africain relevait récemment que « plus longtemps un chef d’Etat demeure au pouvoir moins il est efficace…Enfreindre l’Etat de droit et modifier la Constitution signifie en définitive affaiblir l’Etat. »
Faut il dire aussi que la décision de Kagame renforce la position de son voisin burundais Pierre Nkurunziza, dont le troisième mandat plonge son pays dans la violence et risque d’encourager le Congolais Joseph Kabila à se maintenir lui aussi au pouvoir après l’expiration de son deuxième terme fin 2016…

30 décembre 2015

Filip Reyntjens et la crise burundaise

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Au moment où, à Kampala s’ouvrent de difficiles négociations entre le gouvernement burundais et des représentants de l’opposition, le professeur Filip Reyntjens (Université d’Anvers) rappelle les enjeux du conflit qui déchire le Burundi depuis des mois et il évalue les chances d’une solution négociée.

Puisque le conflit est né du fait que le président Nkurunziza a été reconduit pour un troisième mandat, il faut reconnaître que le président ougandais Museveni, au pouvoir depuis 1986, n’est pas le mieux placé pour mener une telle négociation…A cela s’ajoute le fait que les interlocuteurs du gouvernement sont aussi divers que divisés ; qui va dialoguer avec qui ? On ne sait pas exactement qui fait partie de la nouvelle rébellion, le Forebu (Forces républicaines du Burundi) dont la création vient d’être annoncée tandis que le Cnared, (alliance regroupant des partis politiques et des membres de la société civile) est encore assez flou et l’un de ses membres, Alexis Sinduhije, a été placé sur une liste noire par les Américains…
Face à ses interlocuteurs le gouvernement a l’avantage du pouvoir : il veille à maintenir les apparences de la normalité, affirme qu’à part quelques quartiers de Bujumbura le pays est en paix, que les institutions fonctionnent… C’est en position de force que les autorités s’engagent dans la négociation…

Quelle est la cause d’un tel gâchis ?
Tout a commencé lorsque le CNDD, le parti au pouvoir, a décidé de présenter le président sortant, Pierre Nkurunziza, comme candidat aux élections afin qu’il obtienne un troisième mandat. N’importe quel autre candidat proposé par le parti aurait été élu sans que se pose la question de la légitimité. Il y a eu une interprétation spécieuse de la Constitution : si on a pu discuter des modalités du scrutin (suffrage indirect d’abord puis suffrage direct) la limitation du nombre de mandats à deux n’a jamais fait aucun doute. L’interprétation que donne le régime ne tient pas la route…
Pourquoi une telle opposition au Burundi, alors que dans la région, d’autres présidents changent la Constitution pour rester au pouvoir ?
Paradoxalement, le Burundi est peut-être victime du fait que dans ce pays, les progrès démocratiques avaient été plus évidents qu’ailleurs : la presse était plus libre, les partis d’opposition existaient, la société civile se montrait active…
Au Rwanda, tout ceux qui oseraient s’opposer à une prolongation du pouvoir du président Kagame risqueraient une arrestation immédiate. Qui peut croire que tous ceux qui ont répondu « oui » au récent referendum constitutionnel au Rwanda n’étaient pas, aussi, poussés par la peur ? Cela étant, ce qui a également joué au Burundi, ce sont les problèmes de gouvernance ; la corruption du régime Nkurunziza a aiguisé le désir de changement.
Cela étant, les Etats Unis sont le seuls à faire preuve de sévérité, même à l’égard du Rwanda, ils ont protesté, ce qui, à l’avenir, pourrait jouer sur le niveau de l’aide et sur le soutien politique.
En réalité, dans la région, il n’y a que le Burundi qui coince. Pour tous les autres, la prolongation au pouvoir, cela passe : au Congo Brazzaville le président Sassou va dépasser la barre des 70 ans, au Rwanda la Constitution va être modifiée. Ne parlons pas du président dos Santos, au pouvoir en Angola depuis 1976, ou de Robert Mugabe au Zimbawe. Au Burkina Faso, si le président Compaoré n’a pas réussi à rester au pouvoir c’est parce qu’il y a dans ce pays une longue tradition de mobilisation syndicale, une forte conscience politique.
Les craintes d’une guerre civile, voire d’un nouveau génocide, sont elles fondées ?
La population n’a certainement pas envie de s’engager dans une telle violence, personne n’en veut. Le régime tente d’ethniciser le conflit, d’opposer Hutus et Tutsis mais jusqu’à présent cela ne marche pas ; aussi bien au sein du parti au pouvoir que dans l’opposition au régime, les groupes ethniques sont mélangés. Cel a étant, si un mouvement rebelle venu du Rwanda lançait une attaque, on pourrait craindre pour la survie des Tutsis du Burundi qui, comme au Rwanda en 1990, seraient qualifiés de « complices ». Cela modifierait aussi la donne régionale…

A propos du Burundi, la région est- elle divisée ?
Même si la Tanzanie a changé de président et que Magufuli n’est pas Kikwete, il y a un axe Bujumbura Dar es Salaam… Si le Rwanda devait soutenir une nouvelle rébellion, la Tanzanie ne resterait pas inactive, ni même le Congo…C’est un scenario catastrophe…
La force de 5000 hommes que l’Union africaine souhaite envoyer au Burundi a-t-elle une chance de débarquer à Bujumbura ?
Très faible. Pour des raisons évidentes ni le Rwanda ni la Tanzanie ne participeront à cette force, et si le Burundi n’est pas d’accord, la Communauté des Etats d’Afrique de l’Est ne pourra rien faire. Or à Bujumbura c’est très clair : dès le premier jour, les deux chambres du Parlement ont dit non à cette « force d’invasion » et l’armée burundaise a les moyens d’empêcher tout atterrissage non désiré à Bujumbura…
Donc, puisque cette force ne viendra probablement pas, il ne restera qu‘une solution, négocier, envers et malgré tout…

30 décembre 2015

Médiateur dans la crise burundaise, Yoweri Museveni est aussi un pompier pyromane

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Désigné comme médiateur dans la crise burundaise, le président ougandais Museveni a convoqué tous les protagonistes à Kampala où il s’efforce de promouvoir un dialogue entre l’opposition, la société civile et les représentants du président Nkurunziza qui campent sur leurs positions.
Mais le président ougandais est-il réellement le mieux placé pour tenter de trouver une solution à la crise de légitimité qui ébranle le Burundi ?
Celui que les Américains considéraient naguère comme l’un des symboles d’une « renaissance africaine » fondée sur le néo libéralisme se prépare lui-même à une nouvelle échéance électorale. Ce ne sera pas la première : arrivé au pouvoir par les armes en 1986, Yoweri Museveni, lors des élections de 1996 et 2001, était relativement populaire et les taux de participation dépassaient les 70% ; en 2006, ils chutèrent à 69% puis 59% en 2011. Le cinquième terme, qui sera pratiquement acquis lors des élections de février prochain, risque aussi de confirmer l’usure du régime : selon un sondage d’opinion publié par le quotidien The Guardian, 45% des Ougandais ne croient pas que les élections mèneront à l’alternance politique et qu’elles donneront une chance au principal rival du président, l’ancien Premier Ministre Amama Mbabazi. Mais surtout, les principales préoccupations des Ougandais portent sur le chômage qui frappe 70% des jeunes, sur le fait que 20% de la population vit au dessous du seuil de pauvreté…
Longtemps considéré comme l’un des « nouveaux leaders africains » et bénéficiant d’une aide étrangère importante, le président Yoweri Museveni, se présentant comme l’un des favoris des Américains, a toujours voulu faire figure de « sage » dans la région, damant le pion à son voisin rwandais Paul Kagame dont les performances économiques sont cependant bien plus évidentes.
Dans le cas du Burundi cependant, comment oublier qu’il fut souvent partie prenante dans les crises sui secouèrent le pays : après avoir soutenu, à la fin des années 80, le dictateur Bagaza qui fut accueilli à Kampala après son renversement, l’Ouganda, en 1993, fut mêlé à l’assassinat du président hutu Melchior Ndadaye et offrit l’asile à l’un des militaires putschistes le colonel Bikomagu.
Par la suite, c’est le CNDD et l’actuel président Pieter Nkurunziza que Museveni décida de soutenir, au point de financer la campagne électorale de 2011, ce qui obligea le chef de l’Etat, sitôt élu, à vendre son avion Falcon afin de rembourser la dette contractée à l’égard de l’Ouganda…
Plus encore que dans le cas du Burundi, les relations entre Yoweri Museveni et le Congo sont très équivoques. En effet, après avoir soutenu Laurent Désiré Kabila alors qu’il était en lutte contre le président Mobutu, l’Ouganda, aux côtés de son allié rwandais, fut profondément impliqué dans les deux guerres du Congo (1996-1997 et 1998-2002) et le pillage des ressources de son voisin. Au point d’être condamné par la Cour internationale de Justice à devoir rembourser Kinshasa à la suite de la « guerre des six jours » qui, en 2000 détruisit Kisangani, lors des affrontements entre les armées rwandais et ougandaise qui se disputaient le contrôle des comptoirs de diamants.
Actuellement encore, c’est l’Ouganda qui héberge ce qui reste du mouvement rebelle M23, des Tutsis congolais qui furent défaits en 2012 après avoir occupé de larges zones du Nord Kivu voisines de la frontière. Durant des années, le contrôle de la frontière entre l’Ouganda et le Nord Kivu échappa à l’Etat congolais, ce qui permit le fructueux transit des produits miniers et des denrées agricoles. De tous temps, les Nande, l’un des groupes ethniques les plus industrieux et les plus prospères du Nord Kivu, ont été les meilleurs alliés de l’Ouganda et l’un de leurs chefs politiques, Mbusa Nyamwisi, aujourd’hui opposé à Kinshasa, a établi sa base arrière en Ouganda. L’ingérence militaire et politique de l’Ouganda au Nord Kivu, qui se traduit par des bénéfices économiques évidents, est souvent justifiée par la nécessité de mettre hors d’état de nuire le mouvement rebelle ougandais ADF Nalu, qui se présente comme islamiste et lié aux shebabs somaliens. Mais en réalité, les combattants des ADF Nalu se montrent plus cruels, plus acharnés du côté congolais de la frontière qu’en Ouganda leur pays d’ origine. C’est aux environs de Beni qu’ils multiplient les décapitations et entretiennent une instabilité chronique qui empêche la reconstruction de l’Etat congolais.
Médiateur dans la crise burundaise, le président Museveni peut se targuer d’une longue expérience politique et d’une bonne connaissance de tous les acteurs en présence. Mais le rusé pompier pyromane jouit-il pour autant de la confiance générale ?

28 décembre 2015

La centrale de Matebe (Nord Kivu) contre la guerre et la déforestation

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Le développement au Nord Kivu, c’est la paix plus l’électricité

Matebe,

Après guerre ? Entre deux guerres ? Comment qualifier la situation au Nord Kivu, où des milliers d’hommes issus des groupes armés sont démobilisés et cherchent un emploi mais où, prévoyant les joutes électorales de 2016, les politiciens locaux songent déjà aux meilleurs moyens de redistribuer les seules richesses disponibles, c’est à dire les biens publics, la terre, l’accès aux ressources naturelles…
Autrement dit, même si les touristes retrouvent peu à peu le chemin des volcans et les rendez vous avec les gorilles de montagne, le parc des Virunga, le plus ancien d’Afrique, tente toujours de sortir de l’économie de guerre qui menace son existence même.
Durant des années, l’exploitation, généralement illégale, des ressources naturelles, a été le fondement de l’économie locale : couper les arbres du parc pour en faire du charbon de bois rapportait 35 millions de dollars par an, au bénéfice des FDLR, les combattants hutus rwandais, tandis que la pèche (illégale pour 80% des cas) dans les eaux miroitantes du lac Edouard représentait un revenu de 38 millions de dollars par an ! Pour le directeur du parc des Virunga, Emmanuel de Merode, il ne suffit pas d’assurer la sécurité des lieux, de former des gardes avec l’aide d’anciens para commandos belges, (600 hommes seront en fonction fin 2016) il faut aussi démontrer aux populations qui convoitent les terres vierges du parc que ce dernier est avant tout un outil de développement économique et que la préservation de la nature peut générer ressources et emplois.
Voici quelques jours, le président Kabila, longtemps courtisé par la société pétrolière Soco, -jusqu’à ce que la chute des cours du pétrole n’entraîne un relâchement des pressions- a pris la mesure de l’ « or vert » généré par le parc : il a inauguré dans les délais prévus, au jour près, la centrale hydro électrique de Matebe, à 70 km au nord de Goma, d’une capacité de 13,8 mégawatts.
Voici quelques mois, nous avions visité le site, alors en construction : avant d’aller se jeter dans le lac Edouard, la rivière Rutshuru serpente à travers le parc, elle se nourrit de ses eaux souterraines et des pluies qu’attire l’abondante végétation. A la hauteur de Matebe, le cours de la rivière se gonfle, s’accélère, le grondement de la chute d’eau fait trembler les arbres.
Au-delà de la chute, dévalant la pente, la rivière se précipite désormais dans un canal d’arrivée de 485 mètres de long, et les eaux domptées dans un bief de béton alimentent des turbines dont l’ énergie bénéficiera à 100.000 foyers du Nord Kivu…..
Consortium où se retrouvent des partenaires privés, des membres de la société civile, des pouvoirs locaux dont la chefferie-collectivité de Bwishat, avec le soutien du milliardaire et philanthrope américain Howard Buffet et d’autres contributeurs, l’’Alliance Virunga » (Virunga SARL) est le promoteur de l’ouvrage. La centrale de Matebe représente à ce jour le plus grand chantier hydro électrique terminé sur le territoire de la République, Inga I et II , dans le Bas Congo étant toujours en phase de dragage, délivrant respectivement 72 et 280 MGW tandis que Ruzizi III, sur la frontière entre le Rwanda et le Congo, n’est toujours pas terminé.
Plusieurs raisons expliquent pourquoi la centrale de Matebe a pu être achevée dans les délais prévus : un ingénieur belge, Michel Verleyen a tenu à surveiller les travaux de jour en jour, les promoteurs étaient conscients de la portée exemplaire du projet et ils ont pu avancer à leur propre rythme. Dotés de fonds privés, ils ont pu choisir le maître d’œuvre qui leur convenait le mieux, à savoir une société bruxelloise, TPF Utilities, ont désigné sans pressions un ingénieur italien et engagé plus de 200 Congolais, dont des femmes…De nombreux travailleurs ont été fournis par les collectivités locales, désireuses de contribuer au projet…
Sur une plus petite échelle, à Matebe, on a tiré les leçons d’Inga : alors que les turbines du méga barrage sur le fleuve Congo sont régulièrement ensablées, ici, il est prévu de vider chaque semaine un tiers des bassins et de nettoyer régulièrement le bief, où les eaux s’engouffrent au rythme de 18 mètres cube à la seconde, afin que jamais les sédiments ne puissent s’accumuler et paralyser les turbines.
Alors que dans tout le Congo, et particulièrement dans l’Est, coupures et délestages sont monnaie courante, qu’au Katanga les grandes sociétés minières se plaignent de l’irrégularité de l’approvisionnement en énergie, la région du Nord de Goma, Rutshuru, Kiwandja, Rumangabo est désormais assurée de ressources énergétiques stables qui permettront de relancer l’activité économique.
Tel est le pari d’Emmanuel de Mérode : « alors que dans la région, naguère fief du M23 et berceau de plusieurs guerres, 70% des jeunes de 18 à 30 ans sont au chômage, ce qui les rend sensibles à toutes les tentations, la centrale de Matebe, comme celle de Mutwanga qui l’a précédée, va attirer innovations et investissements : la zone va se stabiliser, nous envisageons de créer une école d’hôtellerie afin de former des jeunes aux métiers du tourisme, l’installation de nouvelles entreprises sera encouragée. A Mutwanga déjà, 400 emplois ont été générés par la nouvelle savonnerie… »
Pour le directeur du parc, le calcul est simple : « chaque mégawatt que nous produisons peut générer de 800 à 1000 emplois ! »
Emmanuel de Merode n’entend pas s’arrêter en si bon chemin : après Matebe, qui a représenté un investissement de 20 millions de dollars, il envisage dans un avenir proche, de construire deux autres centrales, à Beni (23 MGW) et à Lubero (12 MGW).
Le directeur du parc, protecteur des gorilles de montagne et d’une faune exceptionnellement variée, est d’abord un humaniste ; il sait parfaitement qu’il est impossible de protéger la nature lorsque les hommes sont oubliés : si le parc peut générer un milliard de recettes par an, il faut que les populations soient les premières bénéficiaires de ces ressources…
C’est l’espoir de tous : que Matebe contribue à effacer les cicatrices de la guerre dans cette région du Nord Kivu dévastée depuis deux décennies par les camps de réfugiés, les déplacements de population, les rébellions successives et une démographie galopante…

21 décembre 2015

Quand deux sociétés belges activent les dents de la mer

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Lagos, envoyée spéciale
Ce n’est pas un hasard si le réfectoire du Breughel est décoré de reproductions évoquant la campagne flamande et ses repas pantagruéliques : pour l’équipage de la drague géante, qui ne quitte jamais le bateau et travaille douze heures d’affilée, durant des périodes de cinq semaines la qualité des repas est essentielle.
La drague elle aussi est vorace : jour et nuit, elle fait la navette entre la haute mer, à vingt kilomètres de Lagos, où elle aspire les profondeurs de l’océan, et Eko Atlantic city, où dans un long jet mêlé d’eau de mer, elle recrache des millions de tonnes de sable. Nuit et jour, sept jours par semaine, l’énorme bateau-usine s’active. Actionnées depuis la cabine de pilotage, d’énormes mâchoires s’enfoncent dans les eaux brunes et ramènent le sable dans les entrailles du bateau. Lorsque la cargaison atteint presque le niveau du pont inférieur, la drague fait demi-tour, infatigable… Sa mission est d’amener au large de Lagos pas moins de 170 millions de mètres cubes de sable blond, qui serviront de fondement à la future ville… Les membres de l’équipage viennent d’Alost, d’Anvers, des Pays Bas, ils habitent aux quatre coins du monde, en Espagne, à Shanghaï ou même au Nigeria et toutes les cinq semaines, sans même avoir passé une heure dans les embouteillages de Lagos, ils rentrent chez eux pour un congé de cinq semaines où ils reprendront contact avec la terre ferme et la vie réelle.
Avec Jan De Nul, la société concurrente et parfois alliée, DEME (Dredging, environmental and marine engineering) est la plus grande des sociétés de dragage du monde. Les deux entreprises belges se sont récemment acquittées avec succès d’une tâche colossale, nettoyer le canal de Suez et ouvrir une nouvelle voie à la navigation. A la grande satisfaction et, à la satisfaction de tous, les travaux ont été terminés plusieurs mois avant le terme prévu.
Le directeur local de Dredging, Johann Van Velthoven, insiste sur le fait que la société est présente au Nigeria depuis 1991 et qu’elle met l’accent sur le partenariat : «DEME multiplie les joint ventures, et ici, 61% de notre capitale est nigérian car dans ce pays menacé par la montée des eaux, nous voulons que des sociétés locales puissent prendre le relais. C’est pourquoi nous envoyons régulièrement des NIgérians en formation à Anvers , où ils suivent des « cours de dragage » et reviennent avec un certificat internationalement reconnu. »
Le projet Eko Atlantic, où 1000 kilomètres carrés de terrain constructible seront créées au large de Lagos mobilise 370 personnes, dont 75 expatriés, de rudes gaillards qui, depuis les Philippines, le canal de Panama ou l’embouchure du fleuve Congo, ont pris les distances avec leur Flandre natale. C’est avec fierté de Van Velthoven nous fait les honneurs du Breughel, la drague géante et insatiable : des coursives jusqu’aux cabines, le bateau est d’une propreté impeccable et depuis la cabine de pilotage surélevée on distingue toute la baie de Lagos et les lumières qui scintillent sur la rive jusqu’à l’infini. Pour assurer le confort de l’équipage et soutenir son moral, tout est prévu, y compris le karaoké, indispensable aux cuisiniers philippins et un home cinéma pour les insomniaques.
Avec ses 161 millions d’habitants (le double dans vingt ans) le Nigeria représente une puissance africaine et DEME, qui a déjà travaillé à Port Harcourt, entend bien relever le défi de la montée des eaux dans le Golfe. Des dragueurs chinois ayant été écartés car ils ne maîtrisaient pas la technique, la société anversoise, qui reçut en Belgique le prix de l’entrepreneur de l’année, ne connaît qu’une seule concurrente : la société Jan De Nul, originaire d’Alost.
Si Eko Atlantic découle de la vision d’un seul homme, Chagoury, c’est à un autre multimillionnaire, Aliko Dangote, que Jan De Nul doit son ancrage nigérian. Même si, à cause de la dévaluation du naira, la monnaie nigériane et de la crise boursière il a perdu 10 milliards de dollars, Dangote, qui a fait fortune dans le ciment et est considéré comme l’homme le plus riche d’Afrique, pèse encore plus de quinze milliards de dollars. Il peut donc lui aussi se lancer dans des entreprises pharaoniques. C’est ainsi qu’à Lekki, à une trentaine de kilomètres du centre de Lagos, sur les côtés de «Jesus Highway » ainsi nommée à cause du nombre d’églises de réveil, il a décidé de créer un port en eau profonde et chargé l’entreprise Jan De Nul de créer un territoire artificiel de 1. 850 hectares, l’équivalent de 200 terrains de football…
Au bout de Ekko Beach road, se détachant sur l’horizon, on aperçoit trois dragues géantes qui aspirent le fond de l’océan et rejettent chaque jour 300.000 tonnes de sable sur le rivage, en longs jets mêlés d’eau de mer tandis que 33 bulldozers, 22 excavatrices, une soixantaine de « dumpers » et autres compacteurs aplanissent le terrain. Les travaux, menés jour et nuit, devraient durer six mois, après quoi commencera la construction du port en eau profonde qui permettra d’acheminer le pétrole du delta jusqu’aux portes de Lagos et rendra la ville moins dépendante des grandes sociétés pétrolières.
Ici aussi, la mangrove, cette ceinture de marécages qui assurait à la côte du Nigeria une protection naturelle contre les assauts de l’océan, aura reculé, au bénéfice des promoteurs qui multiplient les projets de digues artificielles…