12 août 2018

Emmanuel Shadary Ramazani, surnommé “Coup pour coup” et favori du village

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Le président sud africain Cyril Ramaphosa, qui est aussi l’actuel président de la Conférence des Etats d’Afrique australe (SADC) a été le premier à prendre acte de la nouvelle donne en République démocratique du Congo : en visite à Kinshasa vendredi dernier, il a salué la décision du président Kabila de ne pas se représenter et tenu à rencontrer son dauphin, Emmanuel Shadary Ramazani.
Ce dernier pourrait même être invité au prochain sommet de la SADC, ce qui lui donnera l’occasion de rencontrer tous les chefs d’Etat de la région. SI elle se confirme, cette reconnaissance du processus de succession par les influents voisins du Congo intervient alors que les Occidentaux et bon nombre de Congolais se demandent toujours comment cet homme dont le nom n’avait jamais été cité dans la liste des dauphins potentiels, a soudain été propulsé en première ligne de la course de fond que représente l’élection présidentielle. L’heureux élu fut d’ailleurs le premier surpris par la nouvelle : informé par le président Kabila lui-même, il fut tétanisé par l’émotion et, suivant un témoin de la scène, il faillit, littéralement « tomber de sa chaise ».
Alors que l’opinion nationale et internationale mettait en doute la sincérité de ses promesses réitérées par le président Kabila, seules des personnalités qui étaient très proches de lui répétaient qu’il fallait prendre au sérieux les affirmations selon lesquelles il respecterait la Constitution, même si le nom de l’éventuel dauphin demeurait un mystère. A la veille de la date butoir, on nous déclarait encore : « Kabila est le seul à savoir et même s’il consulte beaucoup, il ne communique sa décision à personne… »
Le président sortant avait cependant préparé l’affaire avec la rigueur d’un plan d’état major : la loi sur le statut des anciens chefs d’Etat avait été votée, l’armée et les forces de sécurité avaient été encadrées par des hommes de confiance, un aller retour à Luanda avait sans doute permis d‘informer le puissant allié régional. Enfin, à la veille de l’expiration du délai fixé pour le dépôt des candidatures, le président avait réuni dans sa ferme de Kingakati, non loin de Kinshasa, les principaux responsables du Front commun pour le Congo (FCC) la vaste plate forme constituée autour de la majorité présidentielle. Téléphones coupés, réseau indisponible : rien ne filtra de ces échanges mais on sait que Kabila avait demandé à chacun d’ inscrire sur un papier le nom de ses quatre favoris et que l’ancien Premier Ministre Matata Mponyo ou le président de l’Assemblée nationale Aubin Minaku figuraient en tête de liste.
C’est le lendemain seulement que Kabila annonça lui-même à ses fidèles le nom de celui qui conduirait la liste du FCC à l’élection présidentielle : Emmanuel Shadary Ramazani, actuel Ministre de l’intérieur ayant succédé à Evariste Boshab.Cet ancien président du parti, qui avait fait toute sa carrière politique dans les rangs du PPRD, ne figurait pas pour autant sur la liste des successeurs éventuels. L’intéressé lui-même se préparait d’ailleurs à déposer sa candidature comme député, dans l’espoir d’un jour présider l’Assemblée nationale.
D’après plusieurs sources, Joseph Kabila, dans son processus de réflexion mené en solitaire, a tenu compte de plusieurs paramètres avant de formuler son choix définitif. Le critère de fidélité au parti et à sa personne était évident et certains transfuges, des ralliés issus d’autres formations ou d’anciens mouvements rebelles, furent tacitement écartés. « Il a déjà trahi, il trahira encore » répétait souvent Kabila. Ne nous avouait-il pas naguère « n’avoir pas trouvé quinze Congolais auxquels accorder sa confiance » pour se corriger quelques mois plus tard en assurant : « je crois que j’en ai découvert 12, y compris Judas… »
Un autre critère était géographique : l’Ouest, c’est-à-dire la province de l’Equateur et une partie de Kinshasa étant jugé favorable à l’opposition et plus particulièrement à Jean-Pierre Bemba, le choix devait plutôt se porter sur un originaire de l’Est, d’autant plus que les swahiliphones représentent 60% de la population du pays. Mais il paraissait peu opportun que le Katanga fournisse un troisième président, après les Kabila père et fils tandis que le Kivu apparaissait comme le fief de Vital Kamerhe, le président de l’UNC, Union pour la nation congolaise.
Le Maniéma bastion de résistance
Par contre, choisir un candidat originaire du Maniéma présentait de nombreux avantages : cette province enclavée entre le Sud Kivu et le Katanga est surtout connue pour ses ressources en minerais, mais elle fut toujours un bastion de la résistance, qu’il s’agisse de s’opposer aux colonnes d’esclavagistes qui montaient des rives de l’Océan Indien et laissèrent dans leur sillage de nombreux « arabisés » de confession musulmane, de la conquête coloniale ou même de la lutte pour l’indépendance. A Bukavu, en 1960, de nombreux « évolués, des intellectuels issus du Maniéma, étaient d’ardents partisans de Patrice Lumumba. Après la prise de pouvoir de Mobutu en 1965, des jeunes gens originaires du Maniéma rejoignirent la « zone rouge », le maquis créé par Laurent Désiré Kabila sur les rives du lac Tanganyika. Lors des deux guerres du Congo la province opposa une résistance farouche aux envahisseurs soutenus par le Rwanda et l’Ouganda: les milices Mai Mai( des combattants traditionnels) recrutèrent en masse et c’est au Maniéma encore que fut stoppée l’avancée du RCD vers le Katanga et le Kasaï. « Des gens coriaces, profondément nationalistes » se souvient Baudouin Hamuli Kabarhuza, aujourd’hui diplomate à Libreville et qui, au début des années 90, animait la société civile de l’Est du Congo et avait créé le CRONG, Conseil des ONG de développement, à la suite de Pierre Lumbi, lui aussi originaire du Maniéma et aujourd’hui « cerveau » de la plate forme de Moïse Katumbi.
C’est au moment de la conférence nationale souveraine, au début des années 90, que Kabarhuza avait rencontré un certain Emmanuel Shadary, qui étudiait alors les sciences politiques au Katanga et devait rejoindre et aider à réorganiser la coordination de la société civile du Maniéma, présidée par l’évêque de Kindu. Membre de l’UDPS le parti d’Etienne Tshisekedi, Shadary rejoignit, dès son apparition, le PPRD (parti populaire pour la révolution et le développement) de Laurent Désiré Kabila et il en gravit tous les échelons, jusqu‘à atteindre la présidence.
Cette fidélité de la première heure ne fut cependant pas l’élément dominant dans le choix présidentiel. D’après l’ancien ministre des Affaires étrangères Célestin Tunda ya Kasende, qui fut en même temps que lui secrétaire général adjoint du parti présidentiel, « Shadary est originaire du territoire de Kabambare, dans le Maniéma et plus précisément du même village que Maman Sifa, l’épouse de Laurent Désiré Kabila, la mère de Joseph et de Jaynet la sœur jumelle. Maman Sifa eut, elle aussi, un passé de militante aux côtés de Laurent Désiré Kabila et elle vécut en exil en Tanzanie durant les années Mobutu. »
Lorsqu’il s’est agi d’identifier un dauphin originaire du Maniéma, Kabila avait le choix entre plusieurs noms. Le premier était Tambwe Mwamba, l’actuel ministre de la Justice. Plus de 80 ans, une intelligence redoutable, cet ancien avocat de la Sominki (Société minière du Kivu) fut tour à tour mobutiste, rebelle du RCD Goma , directeur de l’Office des Douanes, ministre des Affaires étrangères, du Plan, de la Justice. Expérimenté certes, mais trop versatile. Une autre « star » du Maniéma est le très brillant Kikaya Bin Karubi, aujourd’hui conseiller diplomatique du président, polyglotte, détenteur d’un Ph D, longtemps journaliste en Afrique du Sud. Sous les projecteurs de la scène internationale, il était en concurrence avec l’ancien premier ministre Matata Mponyo, lui aussi connu et apprécié. Tunda ya Kasende reconnaît cette somme de mérites mais rappelle cependant que : « nous sommes en Afrique. Ce qui compte, c’est l’aspect familial. Si la maman du chef de l’Etat, sa sœur jumelle Jaynet, son frère Zoé assurent que Shadary Ramazani ne trahira jamais car il est « du village » sinon de la famille, en définitive, c’est cet élément là qui se révèle déterminant. Cette proximité est importante à cause de la confiance qui règne entre les familles et qui empêchera toujours de trahir… »
Pour la famille Kabila, qui n’a pas oublié les années de clandestinité et de misère en Tanzanie, il est particulièrement important de pouvoir vivre dans le pays et de continuer à y jouir des fortunes accumulées. S’il est élu et souhaite répondre aux attentes de la population, Shadary devra faire face à cette fortune du clan présidentiel, qui se traduit par des participations dans plus de 80 sociétés, dans des biens mobiliers et immobiliers considérables répartis dans tout le pays ou à l’étranger…
Le dauphin est il lui-même fortuné ? Tunda ya Kasende se souvient de la réaction de Shadary lorsqu’il apprit qu’au titre de Ministre de l’Intérieur, il était frappé de sanctions décidées par l’Union européenne: « on veut geler mes avoirs en Belgique ? Mais je ne possède là bas, pas même un vélo… »
Avant d’être nommé Ministre de l’ Intérieur, Shadary menait d’ailleurs un train de vie modeste, logeant avec toute sa famille dans le quartier populaire du Mont Ngafula à Kinshasa. Ses collègues assurent qu’ »il a toujours été payé par l’Etat, sans disposer d’une fortune personnelle… »Cette relative pauvreté, selon certains, le rendra d’autant plus dépendant des moyens que Kabila acceptera de mettre à sa disposition…
S’il a la confiance de la famille Kabila, Shadary dispose-t-il de soutiens au sein de l’armée ? Tout en soulignant que seul le très controversé général Gabriel Amisi est originaire du Maniéma, nos interlocuteurs rappellent que « de nombreux soldats viennent de cette province et c’est à Kindu que se furent formées, par des instructeurs belges d’ailleurs, les meilleures unités des FARDC. »

« Coup pour coup »

Peu connu à l’étranger, Shadary, catholique et père de huit enfants, est présenté comme « représentatif de la base, issu du Congo profond ». Ce qui ne l’empêche pas d’être un homme à poigne : ses relations avec Kalev Mutomb, le puissant chef de la sécurité, sont excellentes et, alors qu’il était Ministre de l’Intérieur il chargea l’armée de mater sans pitié la rébellion Kamwina Nsapu dans le Kasaï. Lors des marches pacifiques menées par les chrétiens du début de cette année, il ordonna aux forces de sécurité de faire preuve de la plus grande fermeté, ce qui amena les troupes à tirer à balles réelles sur des manifestants en prière.
D’après ses proches, son surnom « coup pour coup » est parfaitement mérité : « alors que Kabila, lorsqu’il est attaqué, réfléchit longtemps avant de répliquer et se montre quelquefois trop lent, Shadary est plus impulsif : il réagit au quart de tour et cogne sans attendre ». A bon entendeur…

9 août 2018

La Belgique se contente de “prendre acte”

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La Belgique réagit froidement à la désignation d’un dauphin

C’est le service minimum : par la voix de Didier Reynders, la Belgique s’est contentée de « prendre acte » de la désignation d’un dauphin par Joseph Kabila à l’issue d’une consultation avec la majorité présidentielle. Les responsables congolais sont cependant invités à organiser les différents scrutins (présidentiel, législatif et provinciaux) dans un climat « apaisé » et « inclusif » afin que les résultats soient « crédibles ».
La réserve des Belges n’est pas seulement le résultat d’un climat politique demeuré glacial entre les deux pays, elle est surtout inspirée par des inquiétudes largement partagées, portant sur les mesures de décrispation, c’est-à-dire la libération de prisonniers politiques, sur la participation au scrutin de certains « poids lourds» dont l’exclusion pourrait assombrir le climat général et, plus largement, sur l’organisation de scrutins que le Congo entend prendre en charge seul, c’est-à-dire sans soutien financier extérieur ce qui signifie aussi sans observateurs du bon déroulement des observations. Mieux que personne, les Belges savent que rien n’est encore joué et que si la présentation du dauphin de M. Kabila a permis de faire baisser la tension intérieure et de réduire la pression internationale, la bonne mise en œuvre du processus représente un travail de longue haleine. Il faut cependant noter qu’au contraire de la France, qui a salué la « décision courageuse » de Kabila, les Belges se sont même abstenus de féliciter le chef de l’Etat sortant, qui est cependant le premier dans l’histoire du pays à accepter de s’effacer volontairement !
Par la voix de l’ambassadrice à L’ONU Nikki Halley, les Etats Unis se sont réjouis de la non candidature de M. Kabila, mais en prévenant qu’il subsistait de nombreux problèmes à résoudre . On attend encore les réactions du côté africain, mais Cyril Ramaphosa, le président de l’Afrique du Sud, est attendu vendredi à Kinshasa.

9 août 2018

Isidore Ndaywel salue la victoire du peuple congolais

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L’historien congolais Isidore Ndaywel, à l’origine de la Coordination des laïcs chrétiens (CLC) organisatrice des grandes marches pacifiques du début de cette année, se réjouit de ce qu’il appelle « une victoire d’étape». « Pour nous, l’identité du candidat présenté par la majorité présidentielle est une question secondaire. C’est de la « cuisine interne» et il ne nous appartient pas d’interférer dans le choix des partis politiques. Par contre, nous nous réjouissons du fait que le président Kabila ne sera pas candidat à sa propre succession, qu’il renonce à briguer un troisième mandat. Il s’agît là d’une victoire obtenue grâce à la mobilisation du peuple congolais, de la suite des efforts menés par les leaders religieux, des pressions exercées par la communauté internationale. Un tel résultat mérite d’être salué, car il est encore relativement rare sur le continent africain. »
Le professeur Ndaywel, qui travaille en ce moment sur les processus de résistance mis en œuvre par les Congolais depuis l’époque coloniale, assure qu’ « une fois de plus le peuple congolais a démontré sa capacité de résister. Je suis fier d’appartenir à ce peuple qui, par son courage, a obtenu un tel résultat… Cependant, la lutte continue, car nous voulons arriver à des élections crédibles et inclusives. Or des acteurs politiques importants demeurent exclus du processus électoral, et nous ne sommes pas d’accord avec l’exclusion de Moïse Katumbi, ni avec le maintien en prison de personnalités politiques comme Diomi Ndongala (leader de la démocratie chrétienne) ou l’avocat de Lubumbashi Jean-Claude Muyambo. Ceux qui sont toujours en prison auraient le droit de se porter candidats, y compris à d’autres scrutins que la présidentielle, et ils en sont empêchés.
Par ailleurs, le fichier électoral reste à nettoyer, conformément aux recommandations de l’Organisation internationale de la francophonie ; plus de dix millions de cartes d’électeurs sont contestables et nous ignorons quel usage on en fera…
Le dernier point litigieux, c’est la « machine à voter ». Il est clair que le peuple n’en veut pas, que cette « machine » n’est pas prévue par la loi et est rejetée par l’opinion. Il faudra résoudre au plus vite cette question. Le combat continue, nous devons demeurer vigilants… »
Au sujet d’une « transition citoyenne » qui passerait par la mise à l’écart du président Kabila, Isidore Ndaywel rappelle « qu’elle n’est pas prévue par la Constitution et ne possède donc pas de base juridique. Par contre, il est possible que des raisons techniques obligent à déplacer la date des élections, que le délai puisse être déplacé de six mois. Cela, nous pourrions le comprendre, à la rigueur. Ce qui compte pour nous, c’est la légitimité. Il faut que ces élections soient les meilleures possible, qu’on en finisse avec la corruption, que le peuple sorte enfin de la misère. Le peuple congolais mérite de bonnes élections. Les meilleures possible. »

9 août 2018

Kabila, premier président du Congo à partir volontairement

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C’était peut-être à contre cœur, en jouant la montre, en maintenant le suspense jusqu’à la dernière minute… Mais l’essentiel, c’est tout de même que Joseph Kabila ait tenu parole et respecté la Constitution. Même si, durant deux ans il a joué les prolongations, le président sortant a fini par accepter de ne pas se porter candidat pour un troisième mandat. Dans les eaux troubles de la politique congolaise, il a jeté un « dauphin » qui devra bientôt se transformer en requin s’il veut survivre… Cette décision n’a sans doute pas été facile à prendre : c’est la première fois, depuis l’indépendance du Congo, qu’un chef d’Etat se retire de son plein gré, sans être renversé ou assassiné, et bien des pays voisins sont encore dirigés par des présidents à vie. Si le statut d’ancien chef de l’Etat qui vient d’être voté lui permet de vivre dignement dans son pays et s’il respecte les règles du jeu, Joseph Kabila entrera dans l’histoire du Congo.
Les « félicitations du jury » ne devraient cependant pas occulter les réserves et les questions qui demeurent nombreuses. Car il est probable qu’Emmanuel Shadary, -s’il est élu-, sera le « Medvedev » d’un Kabila qui, devenu le chef incontesté de son parti, aura la capacité et les moyens d’influencer le pouvoir de son successeur. En outre le processus électoral lui-même suscite encore bien des inquiétudes : l’éviction de Moïse Katumbi, si elle se confirme, déçoit une large frange de l’opinion, il n’est pas certain que Jean-Pierre Bemba sera autorisé à concourir, les autres candidats sont désargentés, prêts à bien des compromis pour pouvoir demeurer dans la course. Quant à la Commission nationale indépendante, elle n’est alimentée que par le seul budget congolais, ce qui écarte les financements mais aussi les techniciens et les observateurs étrangers. Cette relative solitude conforte sans doute le nationalisme mais surtout, elle ouvre la voie à toutes les critiques. Qu’il s’agisse du nombre d’électeurs enregistrés ou de la désormais fameuse « machine à voter »une imprimante d’origine coréenne qui permettra de gagner du temps mais manquera toujours d’un carburant essentiel, c’est à dire la confiance de toutes les parties.
On peut déjà parier que les futures élections, avant même d’être organisées, seront frappées de suspicion tant par une communauté internationale sceptique et écartée de la surveillance des opérations que par les perdants ou les disqualifiés et il est à craindre que le maintien de l’ordre fera encore des victimes…Mais faut-il pour autant rejeter le bébé avec l’eau du bain, nier la validité du processus engagé dans l’hypothétique espoir d’une « transition sans Kabila » ? Dans l’absolu, une « transition citoyenne » menée par des individus et des institutions réellement neutres mènerait sans doute à un changement plus profond et permettrait à de nouvelles forces d’émerger. Mais au vu de l’appareil de sécurité mis en place, chacun sait aussi que le prix d’une éviction brutale du chef de l’Etat sortant serait élevé en termes de vies humaines, que les risques d’une nouvelle déstabilisation du pays seraient bien réels. Qui oserait tenir un tel pari ? La population congolaise est certainement fatiguée des dix-sept ans de règne de Kabila et elle aspire à un changement en profondeur. Mais le mieux, ambitieux et radical, peut aussi être l’ennemi du bien, modeste et progressif…

9 août 2018

Le dauphin de Kabila est un homme de l’ombre et de réseaux

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La présentation d’Emmanuel ShadaryRamazani comme candidat du Front commun pour le Congo, la plate forme constituée autour de la majorité présidentielle, a commencé par surprendre, par susciter des commentaires en sens divers : « tout çà pour çà », « un homme de l’ombre », « Le Medvedev de Kabila/ Poutine » .. Il est vrai que le secret avait été bien gardé et la mise en scène opaque à souhait : à la veille du délai fixé pour le dépôt des candidatures à l’élection présidentielle, les représentants de la majorité avaient été convoqués à Kingakati, la ferme du président Kabila, pour une ultime réunion dont rien ne filtra, les portables ayant été coupés et les réseaux sociaux désactivés. Alors que Kinshasa retenait son souffle, que le dispositif de sécurité avait été renforcé dans la ville, il fallut attendre l’extrême fin du délai fixé pour découvrir, d’un seul coup, les deux nouvelles du jour : Kabila avait respecté son engagement à ne pas se représenter et son dauphin était un homme relativement peu connu à l’extérieur du pays, mais ayant gravi méthodiquement tous les échelons du pouvoir.
Né en 1960, Emanuel ShadaryRamazani est originaire du territoire de Kabambare au Maniéma, une province centrale, enclavée, jouxtant à la fois le Kivu et le Katanga, et dont est originaire Maman Sifa, la mère du président sortant. Les liens entre Joseph Kabila et Emmanuel Shadari sont plus anciens qu’on ne le pense : membre de la société civile du Maniéma du temps de Mobutu, Shadary fut élu, à deux reprises, député national et dès le début, il accompagna le développement du parti présidentiel, le PPRD (parti du peuple pour la reconstruction et le développement)dont il finit par devenir secrétaire général adjoint et coordinateur de la majorité présidentielle. A chacun de ses déplacements dans cette province parfois oubliée, c’est chez Shadary que logeait Joseph Kabila alors même qu’un autre fils du Maniéma, Augustin MatataPonyo occupait le devant de la scène comme Premier Ministre et qu’Aubin Minaku présidait l’Assemblée nationale.
Ayant étudié les sciences politiques à Kinshasa, s’exprimant aussi bien en lingala, la langue de Kinshasa et de l’ouest du Congo qu’en swahili, Emmanuel ShadaryRamazani fut longtemps considéré comme un disciple d’Evariste Boshab, auquel il succéda comme ministre de l’Intérieur en 2016. Un poste exposé, qui l’amena à être tenu pour responsable de la répression menée lors des manifestations anti-Kabila et à être frappé par des sanctions européennes.
Homme effacé, courtois, aussi peu flamboyant que Joseph Kabila lui-même, Emmanuel Shadaryest décrit comme un homme de l’ombre qui a méthodiquement assuré son emprise. « Comme ministre de l’Intérieur, il est devenu le maître de la « territoriale » nous assure l’un de ses proches «tous les responsables administratifs qu’il a nommés dans les provinces lui sont acquis et au moment des élections, il s’agira d’un atout essentiel. » Sur le terrain, le travail a été mené avec méthode : « durant des mois, doté d’un avion que le parti avait loué pour lui, Shadary a parcouru tout le pays et, si à l’étranger il est peu connu, il n’en va pas de même dans le Congo profond… »
Président du parti après en avoir été secrétaire national, le dauphin de Kabila est donc un homme de réseaux, qui se gardait bien d’apparaître au premier plan. Apparemment dépourvu de fortune personnelle (ce qui peut représenter un handicap mais n’est pas un défaut…)lecandidat surprise dépendra donc de son mentor, de la même manière qu’il devra compter sur ce dernier pour s’assurer le contrôle de l’armée où le général Amisi dit Tango Four (récemment promu chef d’état major adjoint chargé des opérations et du renseignement..) est le seul à être originaire du Maniéma. Pour le ministre des affaires étrangères SheOkitundu, « la nomination de Shadary est le fruit d’une réflexion mûrement réfléchie ; notre candidat répond aux onze critères qui avaient été fixés par notre plate forme et il a franchi toutes les étapes pouvant le mener au pouvoir suprême. Originaire d’une petite province, certes, il a vécu au Katanga et à Kinshasa et dans l’Equateur il s’est exprimé en lingala… »
Quant aux pays voisins, et en particulier le Rwanda et l’Angola, SheOkitundu estime qu’Emmanuel Shadari sera à même de les rassurer, tandis que le président sud africain Cyril Ramaphosa s’est annoncé pour vendredi à Kinshasa. En Europe, la quasi éviction de Moïse Katumbi, empêché de regagner son pays pour y déposer sa candidature, n’a pas fini de faire grincer des dents et on se demande si la candidature de Jean-Pierre Bemba (qui n’a pas vécu au Congo l’année écoulée car il était détenu à La Haye ) sera jugée recevable.
Ciblé par des sanctions européennes, le dauphin venu du « Congo de l’intérieur » devra apprendre à nager dans les eaux internationales. Il devra aussi faire face à la rancune des Français qui furent obligés de payer une rançon pour obtenir la libération d’otages qui, travaillant pour la société Banro, active au Maniéma et au Sud Kivu, avaient été capturés par les Mai Mai. Shadari, alors ministre de l’Intérieur, s’était révélé impuissant…

9 août 2018

Kabila reste le maître du temps

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Jusqu’au bout, Joseph Kabila aura démontré qu’il n’avait pas d’autre agenda que le sien. Qu’il était le maître du temps, le champion du silence et du secret. Qu’on en juge : alors qu’ils se dirigeaient vers la ferme appartenant au chef de l’Etat, à quelques dizaines de kilomètres de Kinshasa, les membres de la coalition politique appelée « Front commun pour le Congo » une vaste plate forme réunissant plusieurs partis ignoraient tout du choix qui leur serait présenté ! Ils avaient aussi été priés de couper leurs portables et de s’abstenir de communiquer avec le monde extérieur ! Certes, les formes avaient été respectées : les principaux responsables des FCC avaient été priés, voici deux jours, de remettre une liste de quatre noms, ceux de quatre candidats possibles pour l’élection présidentielle, et certains d’entre eux, pressentant un piège, s’étaient empressés d’indiquer le nom de Kabila lui-même ! Flagorneurs ? Certainement. Mais aussi prudents car qui peut distinguer la soif de vérité et la capacité de représailles d’un homme qui ne se sentirait plus suffisamment suivi ? Un premier signe avait déjà inquiété : KinKieyMulumba avait décidé de faire cavalier seul et de présenter, à titre personnel, sa propre candidature. Or KInKIey n’est pas n’importe qui : le fondateur du magazine « le Soft » et excellent journaliste par ailleurs excelle à humer l’air du temps et à quitter le bateau avant la tempête. N’avait il pas été le dernier porte parole de Mobutu, avant de rallier les rebelles du RCD Goma puis de rejoindre Joseph Kabila avec un enthousiasme qui le mena à lancer, voici trois ans déjà, un mouvement d’adhésion au chef qui s’appelait « Kabila Désir » et… qui ne rencontra que peu d’adhésions spontanées. Aujourd’hui l’ancien ministre des télécommunications a décidé de rouler pour lui-même… Que sait-il, que pressent-il que les autres ignorent encore ?
Quelle que soit l’issue de la réunion, la procédure a de quoi inquiéter : fallait-il réellement entretenir aussi longtemps le suspense, tenir en haleine une opinion qui ne demande qu’à pouvoir effectuer en décembre un choix démocratique et raisonné, discréditer ou tenir à l’écart des opposants comme Moïse Katumbi ? Une telle pratique du secret ne confirme-t-elle pas une préoccupante manière de gouverner : par défi sinon par arrogance ? La population congolaise mérite mieux.

9 août 2018

Toute crise au Congo est internationale

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Une situation stratégique au cœur de l’Afrique… Des ressources telles que le cobalt, le coltan, l’uranium, indispensables aux technologies modernes, mais aussi l’eau et la forêt, essentiels en ces temps de réchauffement climatique… Le plus peuplé (85 millions d’habitants…des pays de la francophonie, neuf voisins qui comptent sur les ressources du Congo pour se développer ou qui redoutent la contagion du désordre… Les espoirs mais surtout les crises du Congo n’appartiennent pas aux seuls Congolais et, quel que soit le nationalisme voire le souverainisme des dirigeants du pays, les échéances à venir concernent les pays voisins, intéressent l’Afrique toute entière et ne laissent pas indifférentes les puissances membres du Conseil de sécurité.
Au cours des deux années qui ont suivi la fin officielle du mandat du président Kabila, la RDC a été placée sous haute surveillance. Si l’accord de la Saint Sylvestre, conclu après la médiation avortée de l’ancien président togolais EdemKodjo fut avalisé de toutes parts, c’est parce qu’il balisait le processus de sortie de crise et que le président Kabila avait réussi à convaincre l’opinion internationale de sa détermination à respecter le prescrit constitutionnel et les délais finalement consentis tandis que l’opinion congolaise demeurait, elle, plus circonspecte. Au fil des mois cependant, les Occidentaux ont durci leurs positions : la répression violente des marches pacifiques des chrétiens, s’ajoutant à des avalanches de rapports accablants sur la corruption et les avoirs de la famille Kabila, ont choqué l’opinion et déclenché des vagues de sanctions ciblées. Privation de visa, gels des avoirs, interdiction de voyager : des mesures ont commencé à frapper de hautes personnalités du régime, hauts gradés de l’armée, responsables des services de sécurité, proches de Kabila, même si lui-même a été épargné. Les Américains ont donné le là, mais la Belgique n’a pas été en reste et, après la première marche des chrétiens, un froid polaire s’est installé entre Bruxelles et Kinshasa, se traduisant par le rappel des ambassadeurs, la fermeture, demandée par Kinshasa… de la maison Schengen dispensatrice de visas, la réduction des fréquences de Brussels Airlines…De part et d’autre, les sanctions visaient à faire mal, à toucher aux intérêts économiques de la Belgique, à humilier des responsables congolais et, par ricochet, à priver d’accès à l’Europe d’importantes personnalités du régime mais aussi des citoyens lambda, désormais empêchés de venir étudier, commercer, participer à des conférences sur le Vieux Continent.
L’avenir dira si ces sanctions ont été efficaces, qui elles ont réellement affecté. Car durant des mois, grâce aux efforts du ministre des Affaires étrangères SheOkitundu, la RDC ne s’est pas mal défendue sur le plan international : elle a réussi à se faire élire au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, des pays comme la France ont discrètement octroyé des visas ou formé des cadres militaires, de nouveaux amis sont apparus aux côtés des Chinois, comme les Russes, les seconds sécurisant militairement les investissements économiques des premiers…
La Mission des Nations unies au Congo a été le reflet de cette relative impuissance de la communauté internationale et elle a poursuivi sa mission en promettant d’assister, comme précédemment, le processus électoral…En fait, dans ce monde multipolaire, les Occidentaux ont pris la mesure de leur relative impuissance tandis que la RDC tendait ses muscles et constatait qu’une diplomatie ferme, parfois ombrageuse, n’était pas toujours dépourvue de résultats.
Ce qui compte en fait, pour Kinshasa, c’est la réaction de l’Afrique et en particulier l’attitude des pays voisins. Sur ce plan, il faut reconnaître que les gérontes qui dirigent le Congo Brazzaville, l’Ouganda, le Cameroun, le Tchad, ont peu de leçons à donner à un chef d’Etat qui n’a même pas cinquante ans…
Cependant, en deux ans, bien des situations ont changé et des amis qui portèrent au pouvoir la « dynastie Kabila » ont été évincés : au Zimbabwe, Robert Mugabe a cédé la place à Emerson Mwanangagwa, aussi affairiste mais beaucoup plus prudent et déjà contesté, en Afrique du Sud Jacob Zuma a été remplacé par Cyril Ramaphosa, déjà riche et beaucoup moins avide de contrats douteux, tandis que des sociétés sud africaines qui avaient appuyé les projets agro industriels de BukangaLonzo ou d’ailleurs digèrent mal leur échec et leurs pertes financières, sans parler des sociétés minières… Durant longtemps, l’Angola de José Eduardo dos Santos a représenté l’allié le plus fiable de Kinshasa, intervenant de manière décisive dans des moments clés. Là aussi les choses ont changé et ce n’est pas un hasard si avant la date fatidique du dépôt des candidatures Joseph Kabila s’est rendu à Luanda pour consulter le nouveau président Joao Lourenço, peu désireux de faire face à un éventuel afflux de réfugiés congolais en cas de troubles graves.
Quant au Burundi et au Rwanda, les relations sont délicates : PierreNkurunziza a lui aussi défié la constitution de son pays, prolongé ses mandats, affronté les sanctions internationales et les relations entre ses services de sécurité et ceux de la RDC sont demeurées étroites. Mais cette proximité est dangereuse : Kigali s’inquiète de mouvements hostiles à la frontière des trois pays, des mouvements armés hutus sont toujours présents au Congo et, président en exercice de l’Union africaine, Paul Kagame, pour des raisons tant de sécurité nationale que de solidarité panafricaniste, ne restera pas passif devant une éventuelle dérive de la RDC. Aujourd’hui déjà, le Tchadien Moussa Faki, l’un des hauts dirigeants de l’Union africaine, a déclaré qu’il suivait de très près la phase de dépôt des candidatures et qu’il insistait sur les conditions à réunir pour rendre crédibles le résultat des élections.
Tout indique déjà que, si une crise éclate à Kinshasa, elle ne sera pas uniquement congolaise : c’est l’Afrique toute entière qui sera affectée.

9 août 2018

Deux années passées à gagner du temps

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Toujours çà de pris…Tel pourrait être le résumé lapidaire des deux années de « rabiot » obtenues par le président Kabila et les siens après l’accord dit de la Saint Sylvestre, conclu grâce à la médiation des évêques congolais le dernier jour de l’année 2016. Faut- il rappeler qu’à cette époque, le Congo était en ébullition : la promesse d’organiser des élections en 2016 n’avait pas été tenue, faute de volonté politique et de moyens et aussi parce que nul, ni dans la majorité ni dans l’opposition, n’était réellement prêt à affronter l’électeur. En octobre déjà, des négociations infructueuses auxquelles participait Vital Kamerhe avaient eu lieu au Palais de Marbre sous la médiation d’EdemKodjo, l’ancien président du Bénin, durant l’été précédent, les émissaires de Kabila avaient rencontré Etienne Tshisekedi qui négociait l’avenir politique de son fils Félix. Bref, la « machine à gagner du temps » avait commencé à tourner. Lorsque la conférence épiscopale du Congo décida de mener la négociation, elle réveilla un espoir mêlé de réalisme. Des concessions apparurent enfin, des deux côtés : Kabila s’engagea à respecter la Constitution, donc à ne plus se représenter pour un troisième mandat, l’opposition accepta de différer les élections et un délai de deux ans fut accordé, durant lequel le pouvoir promettait de libéraliser l’espace politique et de prendre des « mesures de décrispation » afin d’apaiser les esprits. Miné par la maladie qui allait l’emporter deux mois plus tard, Etienne Tshisekedi accepta de signer l’accord, mettant du même coup son fils sur orbite politique, l’opinion fut invitée à patienter et la communauté internationale, via les Nations unies, entérina l’accord, qui incarna désormais la nouvelle légalité constitutionnelle du Congo.
Depuis lors, en fait de décrispation, on a été servi : la violence naguère confinée à l’Est s’est étendue à travers le pays et une guerre présentée comme « tribale » a éclaté dans le Kasaï, menée par les partisans d’un chef coutumier KamwinaNsapu. Implacablement réprimée par des unités de l’armée dépêchées du Kivu elle fit des milliers de victimes et quatre millions de déplacés, fuyant la guerre jusqu’aux portes de Kinshasa et jusqu’en Angola voisin qui plaça des troupes à sa frontière pour ne pas être envahi par les réfugiés… A Beni, dans le Nord Kivu, les groupes rebelles présentés comme islamistes redoublèrent d’activité tandis que des procès mettaient en lumière de curieuses connivences avec les militaires et l’existence de camps d’entraînement dans les environs du parc des Virunga. Si les prisons se vidèrent mystérieusement à Kinshasa, Goma, Kisangani, permettant à des milliers de détenus de prendre le large, les prisonniers politiques eurent moins de chance que les droits communs : les plus connus d’entre, eux, des cas dits « emblématiques » demeurèrent en prison, les plus connus étant DiomiNdongala, le leader de la démocratie chrétienne, l’avocat katangais Jean-Claude Muyambo, tandis que les dirigeants des mouvements citoyens Lucha et Filimbi, considérés comme de dangereux subversifs, étaient réprimés et emprisonnés sans ménagements, à tel point qu’aujourd’hui encore l’état de santé de l’un d’entre eux, Carbone Beni, inspire des inquiétudes.
Alors que les poches de violence s’étendaient dans le pays, l’opposition fut prise de court par la disparition d’Etienne Tshisekedi en février 2017et le pouvoir en profita, une fois encore, pour gagner du temps…Il fallut attendre la visite à Kinshasa de Nikky Haley, l’ambassadrice américaine aux Nations Unies pour qu’une « date butoir »soit enfin fixée : le 23 décembre 2018, soit quelques jours avant l’expiration du délai de deux ans ! Les mesures de décrispation n’ayant pas été appliquées, la traitement de la presse s’étant durci et la répression affinée, les laïcs chrétiens, dirigés par des intellectuels de renom comme le théologien Thierry Nlandu ou l’historien Isidore Ndaywel décidèrent de mobiliser l’opinion, avec la bénédiction de l’Eglise et le soutien des paroisses. Était ce cela le « plan B » que l’église catholique avait promis de mettre en œuvre si les promesses n’étaient pas tenues ? Les services de sécurité donnèrent en tous cas l’impression de le croire et, dès les premières manifestations, la police tira dans la foule avec des armes réelles, des militaires d’origine inconnue intervinrent. Les morts, les blessés provoquèrent l’indignation internationale, les sanctions redoublèrent, la Belgique prit une position dure et fut accusée de « durcir » le front occidental. Jusqu’aujourd’hui, les relations entre Bruxelles et Kinshasa sont au point mort. Faute d’ambassadeur on ne se parle plus, Charles Michel étant le seul à, parfois, appeler Kabila au téléphone, mais sans résultat visible…
Après une période de suspension, les manifestations des chrétiens risquent de reprendre dès la fin du suspense actuel, même si la CENI continue à assurer que les élections, financées par la RDC sans aide étrangère, sur son seul budget, auront bien lieu à la date prévue. Mais quelles élections ? La « machine à voter », une sorte d’imprimante facilitant des opérations est dénoncée par l’opposition, le processus d’inscription des électeurs est contesté et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la confiance ne règne pas. Bon nombre d’intellectuels comme le Docteur Mukwege préconisent toujours une « transition sans Kabila » mais ils ne disent pas comment ils obtiendront le départ du tenant du titre, qui, en plus, vient de réorganiser son armée et de durcir ses forces de sécurité, recourant même à de l’armement fourni, -instructeurs compris-, par les nouveaux alliés russes…

9 août 2018

La semaine de tous les dangers s’est ouverte au Congo

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Le Congo est entré dans la semaine de tous les dangers : c’est le 8 août en effet que le CENI (Commission électorale indépendante) clôturera la liste des candidats à l’élection présidentielle qui est toujours prévue pour le 23 décembre prochain. De toutes parts, tant du côté de l’opposition que celui du pouvoir, les « poids lourds » entretiennent le suspense et, dans le « peloton de tête » l’inquiétude côtoie aussi le burlesque.
C’est ainsi qu’à Lubumbashi, des partisans de l’ancien gouverneur Moïse Katumbi, qui avaient entamé des manifestations pour protester contre l’interdiction de pénétrer dans le pays signifiée au candidat de la plate-forme « Ensemble » ont essuyé des coups de feu. Hubert Tshiswaka, avocat et militant des droits de l’homme, nous a confirmé par téléphone que « la police avait tiré à balles réelles dans des quartiers populaires comme Tabacongo ou Matshipisha, faisant quatre blessés graves. Des manifestants portant des banderoles de soutien à Katumbi et emmenés par Charles Mwando, leader du parti Unadef, ont tenté de se diriger vers le siège du gouvernorat, au centre ville, mais ils en ont été dissuadés par des gaz lacrymogènes. »
Quant à Moïse Katumbi lui-même, il s’était, par deux fois, vu refuser l’entrée en territoire congolais : alors qu’il aurait initialement souhaité atterrir à l’aéroport de la Luano, à Lubumbashi, il a finalement décidé de gagner la capitale du Katanga par la route, via le poste frontière de Kasumbalesa, par où passent tous les semi-remorques chargés de minerais se dirigeant vers la Zambie ou le port tanzanien de Dar es Salaam. Selon des sources locales, à aucun moment M. Katumbi ne s’est entretenu avec des officiels congolais : il n’a pas pénétré dans la « zone neutre » qui sépare les deux pays pas plus qu’il ne s’est approché du poste frontière de son pays et ce sont les officiels zambiens qui lui ont signifié que leurs collègues d’en face avaient reçu des instructions pour refuser de le laisser pénétrer sur le sol katangais. Tout indique donc que, refusant de passer en force (avec tous les risques que cela représente, dont l’arrestation immédiate) M. Katumbi, qui était considéré comme le principal challenger du président sortant, ne pourra, dans les délais requis, pénétrer au Congo pour présenter sa candidature dans les délais requis. Ce qui provoque évidemment la colère de ses partisans, dans son fief de Lubumbashi comme ailleurs dans le pays. Cependant, d’ici l’expiration de la date butoir, des surprises sont toujours possibles et d’aucuns assurent que, pour le président Kabila et les siens, Moïse Katumbi représente certainement un danger moindre que Jean-Pierre Bemba, le président du Mouvement pour la libération du Congo. Acquitté par la Cour pénale internationale, M. Bemba a fait un aller-retour à Kinshasa et dans l’Equateur pour déposer sa candidature, avant de rentrer à Bruxelles, la CPI devant encore rendre son verdict dans une affaire de subornation de témoins.
Si l’opposition est perturbée par les déboires de Moïse Katumbi et le retour inopiné de Jean-Pierre Bemba, la perplexité n’est pas moindre dans le camp de Kabila. Censé quitter le pouvoir, son mandat de deux ans ayant expiré après deux années de prolongation, le président sortant devrait, d’ici mercredi, soit présenter son dauphin, soit assumer la présentation de sa propre candidature. A quelques heures de la fin du suspense, même les proches du « Raïs » (président en swahili) sont dans le doute : d’aucuns pensent qu’il attendra la dernière minute pour annoncer son retrait et le nom de son dauphin, choisi parmi les quatre noms que ses fidèles avaient été chargés de lui présenter. Ils considèrent que c’est dans cet esprit, afin d’assurer ses arrières, qu’il a fait voter la loi sur le statut et les privilèges des anciens chefs d’Etat. Dans les cercles du pouvoir, les spéculations autour des dauphins potentiels échauffent les esprits et aiguisent les ambitions…
Mais d’aucuns pensent aussi que rien, en principe, n’interdirait à Kabila d’encore faire acte de candidature, et que c’est à la Cour constitutionnelle et à la CENI qu’il appartiendrait alors de considérer si cette proposition est valable ou non. Dans cette dernière hypothèse, on peut craindre que l’opinion, chauffée à blanc, interviendra elle aussi dans le débat et que ce n’est pas pour rien que l’armée et les forces de sécurité viennent d’être dotés de nouveaux chefs…

19 juillet 2018

Sans annoncer son départ, Kabila présente son bilan

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« Comprenez mon émotion.. » Est-ce un hasard si le président Kabila, s’adressant solennellement aux deux Chambres réunies et, à travers elles, à la nation tout entière, a repris l’adresse célèbre, prononcée par le président Mobutu lorsqu’il décréta la fin du parti unique, le Mouvement populaire de la révolution, signant ainsi, à terme, sa propre éviction du pouvoir, qui devait intervenir quatre ans plus tard… L’émotion de Joseph Kabila, quoique retenue, était bien réelle mais il fallut attendre la fin de son adresse de plus d’une heure pour la voir affleurer sur le visage d’un homme soudain vieilli, alourdi par des années d’expériences et d’épreuves multiples dont le détail ne fut pas livré.
Ceux qui attendaient un discours de combat furent déçus, ceux qui attendaient l’annonce sensationnelle d’un départ, du choix d’un dauphin, restèrent sur leur faim car Joseph Kabila n’est pas homme à dilapider toutes ses cartes d’un seul geste. De toutes manières, le sablier n’est pas encore vide : la date limite pour le dépôt pour les candidatures à l’élection présidentielle a été fixée au 8 août et d’ici là, quelles que soient les intentions du « Raïs » (le chef en swahili) bien des évènements peuvent encore survenir.
Avant de proclamer sa décision finale, le départ ou une autre prolongation de l’exercice du pouvoir, Joseph Kabila a présenté un bilan exhaustif non pas de son dernier mandat, mais de toute l’action menée depuis cette journée dramatique de janvier 2001, où il fut amené à succéder à Laurent Désiré Kabila, son père assassiné par son garde du corps.
A l’entendre, il est clair que le Congo est revenu de loin ; voici 18 ans, le risque de balkanisation était bien réel, l’économie était en ruines, les institutions à reconstruire. La remontée fut lente, méthodique : elle passa par la pacification du pays, sa réunification, la promulgation d’une nouvelle constitution, l’organisation des premières élections démocratiques en 2006, puis la politique dite des « cinq chantiers » lançant la « révolution de la modernité ».
Joseph Kabila n’a pas l’éloquence d’un tribun, et lorsqu’il invoque sa « passion pour le Congo », il préfère aligner des chiffres : 23.000 km de routes et pistes ont été tracées ou réhabilitées (dont 3400 en asphalte) la navigation sur le fleuve Congo a été relancée, les turbines du barrage d’Inga remises en état, des centrales hydroélectriques ont vu le jour au Kivu…A l’entendre, le Congo des années 2000 était , littéralement, en panne et il a fallu repartir de zéro : réformer la fonction publique, la magistrature, revoir le code minier à l’avantage des Congolais, relancer l’économie toute entière jusqu’à atteindre, en 2018 un taux de croissance de 4,2% ; plus que la moyenne africaine, plus que le 1% de 1960 et le -5% de 1997…Quant au budget de l’Etat, il a lui aussi augmenté de manière significative, passant de 581 millions de dollars en 1997 à 4,6OO millions de dollars aujourd’hui tandis que la RDC a progressé sur l’échelle du développement humain. Ce qui n‘empêche pas d’autres défis, comme la nécessité de maîtriser la croissance démographique, de lutter contre le chômage des jeunes, d’assurer la sécurité publique et de lutter contre l’impunité…
Vers la fin, le discours de Kabila « manager de Congo Inc », une entreprise en pleine croissance appelée RDC, se termina sur d’autres accents. Le regard soudain plus vif, la voix plus animée, le président retrouva des accents nationalistes pour assurer que son pays avait les moyens de financer lui-même le processus électoral à venir, qu’il défendrait, aujourd’hui comme hier son intégrité territoriale et qu’il pouvait faire confiance à ses forces de sécurité et à son armée. Et Kabila assura que son pays pas plus que lui-même n’avaient de leçon à recevoir de personne, et surtout pas de ceux qui avaient « contribué à assassiner la démocratie ».A qui donc faisait il allusion, avant de conclure sur l’évocation émue des « martyrs » que furent le prophète Simon Kimbangu, Patrice Lumumba et son propre père Laurent Désiré Kabila ? Avant de se rasseoir, le visage soudain décomposé par l’émotion ou la fatigue, Kabila fit encore appel au patriotisme de la classe politique et au sens des responsabilités de chacun, avant de saluer l’Assemblée sous les applaudissements. Avec la lenteur et la gravité d’un adieu, mais sans le dire…