23 septembre 2016

Et pourquoi pas une aide belge à la médiation?

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Recueillement ? Crainte de nouvelles violences ? Divergences et incertitudes …Alors que le dialogue national, censé résoudre la crise politique aurait du se terminer en cette fin de semaine, le Congo est dans l’impasse : l’Eglise catholique a annoncé qu’elle suspendait sa participation, estimant qu’il serait plus judicieux de rechercher un consensus plus large. De son côté, Vital Kamerhe, co-modérateur du dialogue pour le compte d’une partie de l’opposition, a également préconisé de reporter la poursuite des travaux, espérant toujours convaincre les deux grands absents, Etienne Tshisekedi et Moïse Katumbi, de rejoindre les négociateurs actuels. On en est loin : l’ancien gouverneur du Katanga, qui n’a toujours pas regagné son pays, a lancé un appel tous azimuts afin que soit établie une commission d’enquête internationale qui établirait, de manière indiscutable, les faits et les responsabilités dans les violences meurtrières du début de la semaine. Exprimant sa « profonde préoccupation », Didier Reynders ne dit pas autre chose : au vu de la « gravité des faits », il a demandé que « soit examinée la responsabilité des personnes impliquées. » Il est évident que de nombreuses questions subsistent : outre le nombre exact de morts et de blessés, on ignore qui a donné à la garde républicaine l’ordre d’intervenir en ouvrant le feu, tout comme on se demande à qui obéissaient les casseurs qui ont dépassé les partis politiques….
Plus que jamais s’impose la nécessité de renforcer la médiation. La Belgique pourrait-elle proposer ses bons offices ? Alors que le torchon brûle entre Kinshasa et l’émissaire américain Thomas Periello, comme avec François Hollande depuis sa condamnation unilatérale des autorités congolaises, le ministre Didier Reynders a toujours observé une position aussi ferme qu’équilibrée : il a rencontré le président Kabila à maintes reprises, mais aussi accueilli à Genval la vaste rencontre de l’opposition où Tshisekedi fut choisi comme chef de file…
En marge des travaux de l’Assemblée générale de l’ONU, le ministre reconnaît qu’il a multiplié les contacts, avec tous les « envoyés spéciaux » dans les Grands Lacs mais aussi avec de nombreux chefs d’Etat africains dont les présidents Kagame et Museveni « Je n’ai pratiquement parlé que du Congo » reconnaît Didier Reynders qui n’a cependant pas été informé de la présence du président Kabila aux Etats Unis. Le ministre estime lui aussi qu’il faut « fixer une nouvelle date pour les élections et l’entourer d’un maximum de garanties » et, auparavant, « élargir le dialogue à des personnalités comme Etienne Tshisekedi et Moïse Katumbi ». Si elle devait proposer ses bons offices, la Belgique, devra cependant veiller à ne pas heurter les susceptibilités régionales : «c’est l’Union africaine qui doit rester en première ligne » rappelle Didier Reynders qui pose cependant un préalable à toute initiative : « le Bureau des Droits de l’homme de l’ONU doit pouvoir avoir accès à tous les sites, à toutes les informations, être à même de déterminer toutes les responsabilités… »

23 septembre 2016

André Flahaut croit encore au Congo

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Malgré la tourmente que traverse le Congo, André Flahaut, ancien Ministre de la Défense qui travaille depuis des années avec tous les acteurs politiques congolais, refuse de désespérer : « il y a encore moyen de provoquer un dialogue réel car tous les protagonistes partagent un point commun : ils sont attachés à leur pays. Tous se connaissent, ont déjà travaillé ensemble, participé au pouvoir, exercé des responsabilités… »
Les Congolais vont-ils réussir à sortir seuls de cette impasse, sans aide extérieure ? « Il faut demeurer prudent, ne pas heurter la fibre nationaliste, la fierté de nos interlocuteurs. N’oublions pas que les Congolais se sont déjà vus imposer un dialogue initié de l’extérieur, avec des conditions formulées ailleurs. Il ne faudrait pas qu’ ils se sentent dépossédés, mis sous tutelle… »
Que pourrait faire la Belgique ? « Je joins ma voix à celle du Ministre Reynders qui exprime sa grande inquiétude… Les Congolais souhaitent que la Belgique s’implique davantage. Cette dernière pourrait, associée à d’autres, répondre à cette demande en accompagnant davantage le dialogue, en essayant de rétablir la confiance entre les parties, en tentant d’apaiser le climat…IL faut assister les différents protagonistes et nous avons en Belgique des gens qui pourraient aider, car ils sont attachés au Congo… »

19 septembre 2016

Le président doit sortir du silence

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Les autorités congolaises seraient elles sourdes ? Autistes ? Enfermées dans leurs stratégies ou leurs stratagèmes? Depuis des mois, il suffisait d’interroger de simples citoyens pris au hasard, dans la capitale ou dans les villes de province, pour entendre le même son de cloche : attachés au respect d’une Constitution qu’ils ont adoptée par referendum à l’issue d’une guerre meurtrière, les Congolais refusent non seulement l’idée d’un report des élections, mais, pour le principe, la prolongation au pouvoir de l’actuel chef de l’Etat. Ingratitude ? Légalisme ? Il serait facile de se gausser de cet attachement au texte fondamental, de dire qu’ailleurs aussi, dans les autres pays d’Afrique, on viole sans scrupule les engagements pris, on s’accroche au pouvoir. Ces arguments n’ont pas de sens : ce que veulent les Congolais, c’est tout simplement le droit à l’alternance, au libre choix. Après 80 ans de colonisation, trois décennies de dictature mobutiste, quinze années de « kabilisme » qui se sont traduites par le début de la reconstruction du pays et un relatif apaisement mais aussi par le creusement des inégalités, les citoyens n’auraient ils pas le droit de prendre le risque du changement ? Le droit d’espérer et même celui de se tromper ? Les violences de ce 19 septembre étaient prévisibles, et on sait déjà que celles de décembre seront pires encore : ce n’est pas en silence, dans la résignation, que les Congolais permettront qu’ à la faveur d’arrangements politiques, leur constitution soit violée et il se trouvera toujours des politiciens pour les pousser à l’extrême. Il faut le rappeler : les acquis des quinze dernières années sont encore fragiles, la guerre rode toujours dans l’Est et ailleurs, les convoitises des prédateurs n’ont pas diminué. S’il veut désamorcer les périls qui s’accumulent et pourraient emporter son œuvre sinon sa personne, le président Kabila doit –enfin- s’exprimer. Parler clairement à son peuple, déterminer fermement les prochaines échéances et dire par quelle porte il veut quitter le pouvoir.

19 septembre 2016

La date fétiche fait de nombreux morts à Kinshasa

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Le 19 septembre était considéré par la population congolaise comme une « date fétiche » : c’est le jour où la Commission électorale indépendante aurait du convoquer l’élection présidentielle, trois mois avant l’expiration du mandat du président Kabila le 19 décembre prochain. Cette date est devenue un jour de deuil et de violence : selon un bilan « provisoire » officiel, 17 personnes sont mortes dans des violences ayant éclaté à Kinshasa, dont trois policiers. L’un d’eux a été brûlé vif par les émeutiers alors qu’il gardait le siège d’un parti présidentiel. Selon le ministre de l’Intérieur Evariste Boschab, certaines des victimes civiles étaient des pillards.
Alors qu’une partie de l’opposition, le « Rassemblement » opposée au dialogue politique en cours, avait appelé à une manifestation en début d’après midi et que celle ci avait été autorisée, de jeunes manifestants, armés de pierres, ont pris les devants lundi matin dans plusieurs quartiers de la capitale. La police tenta de les disperser avec des grenades lacrymogènes, mais dans plusieurs quartiers les rues furent barrées par des barricades et des pneus enflammés. Des magasins appartenant à des commerçants chinois furent pillés ainsi que des agences bancaires et la situation se tendit lorsque la foule commença à affluer vers le centre ville. Selon le député Martin Fayulu du parti Ecide, qui a lui-même été touché au front par un projectile, les forces de l’ordre ont commencé à réprimer les manifestants aux abords du Boulevard Triomphal, lançant des grenades lacrymogènes mais aussi tirant sur la foule à balles réelles.
Ces violences dans la capitale sont les plus meurtrières depuis les émeutes qui avaient eu lieu à Kinshasa et d’autres villes le 25 janvier 2015, au cours desquelles plusieurs dizaines de personnes avaient été tuées. Là aussi, c’est la perspective d’un risque de report des élections, qui avait mis le feu aux poudres et provoqué au sein de la jeunesse une explosion de colère qui avait échappé au contrôle des partis politiques.
Cette fois encore, il semble que tant les autorités, qui avaient autorisé la manifestation, que les partis d’opposition l’ayant convoquée, aient été débordés par des dizaines de jeunes émeutiers prêts depuis longtemps à descendre dans la rue pour dénoncer les retards dans le processus électoral et le « glissement » visant à prolonger le mandat du président Kabila. Le ministre de l’Intérieur Evariste Boshab a estimé pour sa part que « la ville de Kinshasa venait de faire face à un mouvement insurrectionnel qui s’est soldé par un échec », et il a accusé les manifestants d’avoir « délibérément choisi » de ne pas respecter l’itinéraire qui avait été arrêté avec les autorités.
Selon le Ministre de l’Information Lambert Mende, qui a confirmé que deux policiers avaient été tués à Limete (ndlr. fief du parti d’Etienne Tshisekedi) « la manifestation projetée a finalement été interdite parce que l’on s’est rendu compte que l’on se trouvait face à un schéma de guerre civile, avec des destructions, des actes de vandalisme, des meurtres de policiers. Cette manifestation visait à perturber l’ordre public et à détruire le maigre tissu économique de ce pays qui n’a que trop souffert. ». Depuis qu’au début des années 90 deux vagues de pillages détruisirent la quasi-totalité des petits commerces et des industries manufacturières de Kinshasa, les pillages, dus au mécontentement social et à la révolte politique demeurent en effet la grande hantise de la capitale congolaise, car dans cette métropole de plus de dix millions d’habitants, une explosion de colère populaire est capable d’effacer en quelques heures tous les progrès enregistrés…
En province les manifestations avaient été interdites à Lubumbashi et Kisangani mais autorisées à Goma.
Les dangers de dérapage sont perçus depuis plusieurs mois par les observateurs et ce n’est pas sans raison que, la veille même du 19 septembre, l’ONG HumanRights Watch publiait un rapport assurant que « le pays était au bord du précipice »…
Sur le plan politique, alors qu’il aurait du être clôturé durant le week end, le « dialogue » rassemblant la majorité présidentielle et une partie de l’opposition s’est poursuivi et sa conclusion, c’est-à-dire la publication du calendrier des élections, est attendue pour ce mardi. On se demande cependant si les participants ne reviendront pas sur certains compromis au vu de la colère déjà exprimée par la rue…
Après avoir laissé les mains libres à l’Union africaine et à son facilitateur désigné, EdemKodjo, les Occidentaux se montrent de plus en plus soucieux de la situation au Congo : l’envoyé spécial américain Thomas Periello s’est même fait apostropher violemment par un député de la majorité présidentielle à l’aéroport de KInshasa, à Bruxelles, Didier Reynders a exprimé sa « vive préoccupation »et surtout, à Paris, le Quai d’Orsay a demandé que soit accélérée la préparation transparente de l’élection présidentielle et que le report soit aussi court que possible.

15 septembre 2016

Congo: tous d’accord pour des élections groupées… mais différées

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Dialogue congolais : tous d’accord pour des élections groupées… mais différées

Ce délai là au moins sera respecté : les participants au dialogue national congolais, « modérés » par le facilitateur Edem Kodjo nommé par l’Union africaine, ont fini par se mettre d’accord sur les séquences des prochains élections ce qui devrait permettre aux travaux de se terminer à la date prévue, soit le 17 septembre.
Les deux « co modérateurs » Alexis Thambwe Mwamba et Vital Kamerhe, s’exprimant au nom d’une partie de l’opposition, ont annoncé que l’élections présidentielle aura lieu en même temps que les élections législatives, nationales et provinciales. Rappelons que l’opposition avait longtemps exigé que la première des élections soit la présidentielle alors que le pouvoir plaidait en faveur des élections au niveau local et des provinces, ce qui était interprété comme une nouvelle manœuvre dilatoire.
Quant à la date de ces multiples scrutins, elle a été laissée aux bons soins de la Commission électorale indépendante, qui devra auparavant s’atteler à la refonte des listes électorales pour que, enfin fiables, elles ne puissent plus être sujettes à contestation, comme ce fut le cas lors des dernières élections de 2011. Combien de temps faudra-t-il pour «nettoyer « le fichier électoral de tous les morts, les disparus, les « étrangers », pour y inclure les « nouveaux majeurs » et les Congolais de la diaspora ? D’après la CENI, le délai nécessaire est de « seize mois et un jour » à dater de l’expiration du mandat de M. Kabila le 19 décembre prochain. L’Organisation internationale de la francophonie avait, elle, évalué le délai nécessaire à 10 mois et un jour. Il est donc pratiquement certain que le Congo n’aura pas d’ élections en 2016. Reste à savoir si, après la date d’expiration de son mandat en décembre, le président Kabila restera en fonctions.
C’est là que les fossés se creusent : pour la majorité présidentielle, la prolongation du mandat présidentiel est évidente, quitte à jeter du lest et à nommer un Premier Ministre issu de l’opposition. Le nom de Vital Kamerhe, ancien président de l’Assemblée nationale, passé à l’opposition et candidat malheureux à la présidentielle de 2011 est souvent cité pour le poste de chef du gouvernement.
Sur papier, dans les cénacles de Kinshasa, ce scenario « inclusif » voire consensuel peut être considéré comme un succès, le gage d’un « glissement apaisé ». Mais trois hypothèques de taille subsistent : la première, c’est que toute l’opposition n’étant pas représentée, des personnalités comme Moïse Katumbi ou Etienne Tshisekedi, ainsi que les membres du « Rassemblement de l’opposition » ne se sentent pas concernés par cet arrangement. La deuxième inconnue est la société civile en particulier des organisations comme La Lucha ou Filimbi, en prise sur la jeunesse et capables de convoquer d’importantes manifestations qui seront sérieusement réprimées et mettront à mal le concept de « glissement apaisé ». La troisième hypothèque est l’attitude des Etats Unis : par la voix de Thomas Periello, envoyé spécial pour les Grands Lacs, Washington ne cesse d’insister sur le fait qu’ à l’expiration de son mandat le 19 décembre M. Kabila doit quitter le pouvoir.
Au-delà d’une position de principe, les Etats Unis seraient ils informés des périls qui guettent la RDC : souhaitant le départ de M. Kabila la population pourrait déborder les compromis conclus par une partie de la classe politique et descendre dans la rue malgré la répression. Mais surtout, dans l’Est du pays la paix demeure précaire : nourris par l’inefficacité de la Monusco et les déboires de l’armée nationale face aux multiples groupes armés, la révolte gronde au Nord Kivu, attisée par les massacres de Beni.
Les Etats unis se rappellent peut-être du fait que la Constitution actuelle étant le fruit d’un accord de paix conclu entre partis belligérantes, la violer, même à la suite d’un consensus partiel, c’est donner aux chefs de guerre un prétexte pour reprendre les armes…

12 septembre 2016

Le petit pays des grandes douleurs d’enfant

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Rwanda, Burundi… A force de lire, d’écouter, de se souvenir, on croyait tout savoir sur les Mille Collines. On avait seulement oublié l’essentiel, -un secret bien gardé-, ce parfum de bonheur qui imprègne les souvenirs d’enfance. Bonheur né de la beauté, de la douceur du climat, de l’abondance des plaisirs simples, comme ces mangues qui ne demandent qu’à être cueillies, ces rivières qui ondulent comme des bras de danseuses…Rappeur, musicien, conteur, Gael Faye, « franco-burundais d’origine rwandaise » (les Mille Collines c’est cela aussi, de tels condensés d’identités et d’exils successifs…) a refait le voyage vers son enfance dans un quartier de Bujumbura, retrouvant au passage des images sépia qui ne se déchireront que vers la fin. Jouant entre les murs qui clôturaient leur impasse, ils ne savaient pas qui ils étaient, ces gamins, Gaby, (derrière lequel on devine Gaël), Armand, Gino, Francis, accepté de justesse. Des domestiques de leurs parents, ils ne connaissaient que les prénoms, Donatien, Innocent, Prothé et ils ne devinaient leurs tracas familiaux ou leurs haines qu’aux prunelles soudain obscurcies, aux dos qui se détournaient. Papa, Maman, les cousins, les oncles et les tantes, tous ont la beauté des images anciennes, aperçues dans une lumière d’enfance qui s‘obscurcit peu à peu. A part Marine Le Coz dans « La reine écarlate » (Albin Michel) jamais la beauté du Burundi n’avait été évoquée avec autant de talent, et c’est cela qui déchire, le cheminement sournois du malheur dans ces jardins de paradis.
Car peu à peu tout se disloque, le couple, le voisinage, les amitiés nouées dans la petite impasse et qui auraient du tenir jusqu’au bout de la vie ; les quartiers de la ville partent à la dérive, ils se hérissent de fusils et de barricades, surnagent à peine dans ce fleuve de haine qui inonde le pays et, jusqu’aujourd’hui, n’a pas fini de couler.
Hutus, Tutsis, c’est dans le regard des autres que les enfants découvrent soudain qu’ils n’échapperont pas au piège, qu’au Rwanda voisin, le pays de Maman, du cousin Pacifique, de la tante Eusébie, la mâchoire s’est refermée. Cousins, cousines, jeunes mariés, enfants à naître, tous ont été broyés et la raison des adultes s’est dissoute dans ces torrents de sang.
Prudemment, à petits pas, avec des mots choisis avec autant de soin que des fruits sur des étals, Gael Faye a enfin écarté le rideau de ses souvenirs et avec une écriture d’une rare beauté, il réussit à faire partager ce qui n’avait pas encore été dit, ou en tous cas pas ainsi, pas aussi bien, le désarroi des gamins, la souffrance qui ne s’effacera plus jamais, la folie même, tapie au fond des maisons, aussi bien cachée que Maman revenue de son voyage au bout de l’enfer. Sombre mais lumineux, cruel et d’une infinie tendresse, ce livre est le bijou de la rentrée. Il faut le caresser lentement, le cœur serré, et le faire briller, de toute urgence, car le talent de Gaël Faye conjure les prophètes de malheur.

Gaël Faye, Petit pays, Grasset,

12 septembre 2016

Bruxelles, ville compartimentée, ghetto mental

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En quoi l’Etat islamique est il un projet globalisant, radicalement nouveau, et pourquoi séduit-il tant de jeunes musulmans d’Europe ? Les programmes dits de « déradicalisation » ont-ils une chance de réussir ? Quelles actions faut-il mener en amont ? N’est il pas déjà trop tard pour certains « returnees » ?
Les questions se sont bousculées au cours du débat sur le thème « jeunesse, radicalisation et terrorisme » animé par Béatrice Delvaux. Au nom de la Fédération des progressistes européens, l’ancien Premier Ministre italien Massimo d’Alema a d’abord brossé un tableau historique, rappelant qu’au départ, Al Quaida « la base » avait été une « base » logistique et militaire créée au Pakistan et soutenue par les Occidentaux désireux de contrer les Soviétiaques en Afghanistan. Après avoir évoqué les effets déstabilisateurs des « printemps arabes » et de la guerre en Irak, l’ancien Premier ministre italien a pris le temps d’expliquer le projet politique « globalisant » c’est-à-dire totalitaire de Daesh et de souligner sa dimension de radicalité religieuse, qui utilise à son profit la marginalisation sociale de certains jeunes musulmans d’Europe. Pour Malika Hamidi, s’exprimant au nom du réseau « European muslim network » les musulmans vivant en Europe (30 à 40 millions de personnes…) sont aujourd’hui pris en otages, diabolisés et les programmes dits de déradicalisation, -comme s’il s‘agissait de logiciels d’ordinateurs- sont stigmatisants, sinon contre productifs. Un jugement confirmé en fin de débat par Ismael Saidi « la déradicalisation, cela n’existe pas. Il faut voir les choses en face, certains de ces jeunes sont foutus. C’est en amont qu’il faut agir et le seul vaccin contre la radicalisation, c’est l’école. L’auteur de Djihad s’insurge contre les « maisons de quartier »où l’on propose des sports, des loisirs : « tout cela c’est de l’occupationnel. Occuper les sauvages, au lieu d’investir dans l’enseignement, de bannir les « écoles-poubelles », les mêmes que celles où j’ai étudié… Il y a tant de talents qui se perdent… »
Charles Piqué, bourgmestre de Saint Gilles, abonde dans ce sens : «une tranche d’âge m’inquiète, celle des jeunes qui sont en décrochage scolaire après 4 ou 5 années d’études secondaires. Il ne leur manque pas grand-chose pour avoir une formation, mais ils sont largués. On préfère écrémer le dessus du panier… » Pour cet homme de terrain, « la seule solution, c’est la mixité. Spatiale, sociale, culturelle. Comme à Saint Gilles, où se mélangent Portugais, Espagnols, Polonais, Maghrébins, Asiatiques, Français : dans ma commune on brise l’enfermement mental. Mais Bruxelles a aussi du faire face à l’explosion démographique : depuis 25 ans, cette ville a été une « machine à recycler les pauvres venus du monde entier. « Picqué dénonce aussi un certain aveuglement des politiques: «Dans les années 80, on n’a pas vu venir la radicalisation, il faut reconnaître qu’on s’est trompé…Même aujourd’hui, il n’y a pas de screening des aumôniers et des imams qui visitent les prisons… »
Décrivant la situation générale dans la capitale, Ismail Saidi le corrige : « contrairement à ce que l’on dit, Bruxelles n’est pas une ville multiculturelle, mais multi ethnique. Ce n’est pas seulement une question de pauvreté, c’est un problème d’exclusion sociale, de ghetto mental. Prenez le trajet du tram 92 : on embarque à Schaerbeek, on descend au Fort Jaco, un autre ghetto dans son genre, entre les deux, les gens ne se connaissent pas, la ville est compartimentée… »Johan Leman, ancien directeur du Centre pour l’égalité des chances, vit aujourd’hui à Molenbeek. Lui aussi relève que « les quartiers mono culturels sont les plus problématiques, il faut changer cela… Nous, dans notre foyer, nous travaillons avec les jeunes sur la déconstruction des messages transmis par Internet, par les réseaux sociaux. Mais travaillant en amont, dans la prévention, nous n’avons jamais reçu un euro pour nous aider… »Chef des services de contreterrorisme pour l’Union européenne, John Gatt Rutter parle argent, programmes, zones d’intervention. Il est presque le seul, avec d’Alema, à embrasser la dimension internationale de la radicalisation, mais lorsque Malika Hamidi défend l’idée d’un « Islam européen », en rupture avec la surenchère religieuse, Leman la recadre « chez nous, même les mosquées turques sont désormais politisées ».

7 septembre 2016

Moïse Katumbi va rentrer et attendre “la fin de la deuxième mi temps”: pas de bonus pour Kabila

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Bruxelles, dernière étape avant le retour au pays….Plus déterminé que jamais, Moïse Katumbi, devenu l’adversaire politique numéro un du président Kabila, se prépare à regagner le Congo. Blessé par une mystérieuse injection alors qu’il gagnait le tribunal de Lubumbashi entouré de la foule de ses partisans, l’ex-gouverneur du Katanga s’est fait soigner aux Etats Unis et aujourd’hui la forme est revenue, la pugnacité aussi. Avant de s’exprimer devant le Parlement européen, à l’initiative de l’association Culture et Progrès, il nous raconte ce qui lui était arrivé au cours de la bousculade qui opposa ses partisans aux forces de sécurité : «J’ai été piqué dans le dos…Des analyses de la substance qui m’avait alors été injectée ont été réalisées à l’étranger et le résultat sera bientôt publié… »

Vous avez été accusé d’avoir recruté des mercenaires, parmi lesquels des Américains, d’avoir spolié la maison d’un ressortissant grec, M. Stoupis. Ne craignez vous pas d’être arrêté dès votre retour ?

Absolument pas, car je n’ai rien fait de mal. Je n’ai rien à me reprocher. On verra bien si Kabila, en me mettant en prison, veut faire de moi son trophée…Quant aux affaires qui m’ont été reprochées, elles ont été montées de toutes pièces par les services de renseignements : parmi les 612 « mercenaires » que j’aurais soi disant recruté, on a découvert qu’il y avait parmi eux des mineurs d’âge et même des enfants, des gens qui travaillaient pour l’entreprise américaine Freeport Mac Roran, bref du n’importe quoi… Il est apparu aussi que les avocats du plaignant grec, M. Stoupis, étaient aussi ceux du chef de l’agence nationale de renseignements (ANR)…Quant à la maison, objet du litige, il s’agît d’une demeure modeste, que ma famille possède depuis longtemps. Je suis même allé en Grèce pour retrouver les documents dont j’aurai besoin pour ma défense. Ce que je constate, à ce stade, c’est instrumentalisation de la justice, ce pays est gouverné par la terreur…

Vous rentrez au Congo, vous allez vous battre sur le terrain politique, vous refusez de participer au dialogue qui se déroule en ce moment à Kinshasa. Qu’est ce qui vous motive ?

C’est très simple : je trouve que la Constitution doit être respectée. Je vous rappelle qu’elle est le fruit d’un accord de paix qui avait mis fin à la guerre, qu’elle avait été adoptée par 85% des Congolais, consultés par referendum. Depuis le début, j’ai dit à quel point j’étais attaché à ce respect de la loi fondamentale, garante de la paix dans notre pays. Quant au dialogue, je n’y participerai pas, car il n’est pas inclusif. D’ailleurs pour moi il s’agît d’un monologue, rien d’autre.
Pour vous qui sont les grands absents ?
Le premier point, c’est que tous les prisonniers politiques auraient dû être libérés. Certes, une dizaine de détenus ont été remis en liberté à la veille du dialogue, mais il en reste une centaine d’autres, plus tous ceux qui viennent d’être arrêtés. Voyez Maître Muyambo, le bâtonnier de Lubumbashi ( ndlr, fondateur du parti « Solidarité katangaise », il est toujours au prison… Ce n’est pas ainsi que les Belges avaient procédé lorsqu’ils avaient organisé la table ronde précédant l’indépendance : les prisonniers avaient tous été libérés, y compris Patrice Lumumba qui arriva à Bruxelles en portant encore la marque des menottes…Or la résolution 2277 de l’ONU réclamait un dialogue vraiment inclusif, où tout le monde se serait retrouvé. On en est loin, Etienne Tshisekedi n’y est pas, ni son parti l’UDPS, moi non plus, le G7 (rassemblement de plusieurs personnalités qui avaient dirgé aux côtés du président Kabila) est absent, des associations comme la Lucha, de Goma, ou Filimbi, qui représentent la jeunesse, donc l’avenir du pays, ont annoncé qu’elles ne participeraient pas à ce monologue, la vraie société civile n’est pas là…
On ne peut donc rien en attendre, cet accord n’aura aucune valeur. Ce que veut le pouvoir, c’est gagner du temps, faire passer le principe du suffrage indirect, des élections locales qui précéderaient les présidentielles, bref entériner le « glissement »..

Il apparaît cependant que les conditions matérielles ne sont pas réunies pour que les élections aient lieu dans les délais, c’est à dire avant le 19 décembre, date de l’expiration du mandat du président Kabila.

Il est vrai que les autorités n’ont rien mis en place pour que l’on puisse voter dans les temps. Or depuis 2012 les sommes nécessaires au financement des élections avaient été budgétisées et je me demande d’ailleurs « où est passé cet argent » ? Il y a là une faute, évidente. Pourquoi le président Kabila, responsable de cette faute,- pour ne pas dire plus-, devrait il grâce à cela bénéficier d’un bonus ?
Pour moi c’est clair, la Constitution est formelle : le 20 décembre son deuxième et dernier mandat se termine et c’est le 19 septembre prochain que la Commission électorale doit fixer la date des élections. Même si le « monologue » devait déboucher sur un texte scellant un accord politique entre les participants, il n’aurait pas de valeur : ce qui compte c’est le respect de la Constitution. Une majorité de Congolais partage cet avis… Voyez les images du dernier match de football de l’équipe nationale à Kinshasa, dimanche dernier : au lieu d’applaudir l’équipe qui marquait des points et allait gagner, les gens –plus de 100.000 personnes-criaient « Kabila, ton mandat est terminé ». Cela, c’est ce que tout le monde pense au Congo. Mais le président est aujourd’hui entouré d’anciens mobutistes qui pensent d’abord à leur intérêt personnel, pour qui la politique est un business…

Dans le passé, vous aviez de bonnes relations avec M. Kabila, vous avez même fait campagne pour lui au Katanga lors des élections de 2011..

Bien sûr, le l’ai soutenu à fond, mais aujourd’hui je constate qu’il va rater sa sortie. Il aurait pu passer à l’histoire, avec l’image d’un jeune président qui avait reconstruit son pays, installé la démocratie et respecté ses règles. Quel bel exemple il aurait été pour l’Afrique ! La brouille entre nous a commencé lorsqu’à Lubumbashi, alors qu’en septembre 2015, j’ai déclaré qu’il n’y aurait pas de troisième pénalty dans le match politique congolais. Le président, qui se trouvait alors au Katanga, l’a très mal pris, car en clair je rappelais que la Constitution congolaise, adoptée par referendum, ne prévoit pas de troisième mandat. Que voulez vous ? Je suis ainsi : un homme d’affaires, mais aussi un homme de parole, pour qui un engagement est un engagement. Lorsque vous traitez avec des investisseurs, il faut croire au respect de la parole donnée. Cela vaut en politique aussi.
Kabila aujourd’hui doit savoir qu’il est temps de partir… Il est encore jeune, et doit penser à l’ «après Kabila ».S’il reste, c’est alors que l’on risque le chaos, l’instabilité. Voyez ce qui s’est passé au Burundi. Là, la communauté internationale a réagi alors qu’il était trop tard. C’est pourquoi je dis que c’est maintenant qu’il faut envoyer au Congo des observateurs, des journalistes, par centaines, pour qu’ils rapportent ce qu’ils entendent, ce qu’ils voient…

Quelles sont les prochaines échéances ?

Très rapprochées. C’est le 19 de ce mois que la Commission électorale doit publier son calendrier. Si elle ne le fait pas, les manifestations vont commencer. Dans tout le pays. Ce n’est pas le « monologue » en cours qui va dissuader les gens.
Quel message adressez vous à Vital Kamerhe, qui a accepté de travailler aux côtés du facilitateur EdemKodjo ?
Je le connais depuis longtemps, j’ai de l’estime pour lui, et je lui dis « Vital fais attention, retombe sur tes pieds, ne sers pas de caution au « glissement » au changement de la Constitution, le peuple ne te suivra pas.
Au Congo, nous arrivons à la fin de la deuxième mi-temps. Il n’y aura pas de prolongation après le 19 décembre. . Même s’il devait y avoir un accord politique, il ne prévaudra jamais sur la Constitution. Et je conclurai qu’à propos des massacres de Beni, et d’ailleurs, il est urgent de mettre sur pied un Tribunal international sur le Congo, afin de mettre fin à l’impunité.

2 septembre 2016

Dialogue ou coup d’Etat constitutionnel?

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L’opposition congolaise se présente divisée au dialogue national et redoute un « coup d’Etat constitutionnel”…»Que l’on y soit opposé ou non, l‘ouverture, ce 1er septembre, du « dialogue national » sous la direction de l’ancien président du Togo Edem Kodjo, désigné par l’Union africaine, représente un moment important. En effet, il entérine le fait, -regrettable et imputable au pouvoir- que les élections ne pourront avoir lieu à la date prévue et il a pour but de proposer aux participants, qu’ils appartiennent à la majorité ou à l’opposition, une « gestion concertée » de la période la plus dangereuse qui soit, celle qui s’ouvrira au lendemain de l’expiraon du mandat de M. Kabila, le 20 décembre prochain. Convoqués par le « facilitateur congolais » les 200 participants se répartissent de manière équilibrée : tant la majorité que l’opposition sont représentés par 68 délégués, 39 sont issus de la société civile et 25 sont des personnalités de marque, sans affiliation particulière. Les frais de la rencontre étant pris en charge par l’Etat congolais, on ne jouera pas les prolongations et au bout de quinze jours l’exercice devrait se terminer. Le seul fait qu’il puisse se tenir représente déjà un succès en soi. Cependant, s’il doit aboutir à un compromis, c’est-à-dire une « gestion concertée » du retard dans l’organisaon des élections le dialogue représentera aussi une sérieuse brèche dans l’accord polique conclu à l’issue des négociations de Sun City, qui avaient mis un terme à la guerre en 2002. Il faut rappeler en effet que cet accord est le fondement de la paix instaurée alors au Congo et la source d’inspiraon de la nouvelle constitution adoptée par referendum populaire. Il n’est donc pas un « chiffon de papier » qui peut être aisément modifié mais il représente
une sorte de « compromis historique » entre plusieurs factions belligérantes qui scellé la fin d’une guerre où il n’y avait ni vainqueur ni vaincu. Plus encore que la limite des deux mandats présidentiels le fondement de l’accord était la consécration de l’alternance au sommet du pouvoir. Après 32 ans de dictature mobutiste les Congolais, par referendum, avaient ratifié e principe selon lequel le pouvoir peut changer de mains et le dialogue actuel suscite beaucoup de suspicion. Refusant de cautionner la participation de l’Union pour la nation congolaise à la rencontre proposée, le secrétaire général du par de Vital Kamerhe, le député Jean Bertrand Ewanga a dénoncé un « coup d’Etat constitutionnel” Il souligne qu’en réalité, ce dialogue aurait pour but d’ «instaurer une monarchie constitutionnelle en RDC » et accuse ses pairs de l’opposition de « cautionner un complot contre la République » en contrepartie de postes juteux au sein du gouvernement et des entreprises publiques. Si les membres de la majorité présidentielle serrent les rangs (après avoir du enregistrer d’importantes défections qui ont donné naissance au groupe dit du G7 où se retrouvent des personnalités ayant exercé d’importantes fonctions aux côtés du président Kabila) l’opposition se présente en ordre dispersé. Des personnalités de poids, comme l’ancien président de l’Assemblée nationale Vital Kamerhe, fondateur de l’UNC, ou Léon Kengo Wa Dondo actuel président du Sénat, ont accepté de participer à la rencontre, estimant que récuser le dialogue c’était, de fait, prolonger encore le mandat de Joseph Kabila et entrer dans la crise sans rien obtenir en échange.Par contre le Rassemblement de l’Opposion, qui a placé à sa tête Etienne Tshisekedi fraîchement rentré de Bruxelles, est d’un avis radicalement opposé : plusieurs personnalités importantes ont récuséle facilitateur et dénoncé une manœuvre visant à prolonger de plusieurs mois sinon de plusieurs années le mandat de M. Kabila. Ils ont dénoncé un complot destiné à liquider le « pacte républicain » conclu à l’issue des négociations politiques de Sun City. Cette manœuvre est évidente, mais elle a eu lieu bien avant l’ouverture du dialogue: rappelons que rien, ou presque, n’a été mis en œuvre pour respecter les délais prévus, que les fonds nécessaires n’ont pas été budgétisés, que la constitution du nouveau fichier électoral vient de commencer dans le Nord Ubangi le 31 juillet et que l’on se demande comment le recensement des électeurs pourrait êtreterminé d’ici le 20 décembre prochain…. Autrement dit, puisque le mal est fait, reste à baliser les dégâts. C’est ce que souhaite, avec réalisme, un mémorandum de l’Union européenne qui demande à la facilitation internationale de veiller à mettre au point un « report technique » des élections aussi court que possible et géré de manière pacifique. Tel est le véritable enjeu du dialogue de septembre…

2 septembre 2016

Le Gabon s’enflamme après 50 ans de règne de la famille Bongo

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Durant un demi siècle, Libreville, fief de la famille Bongo, fut la plus calme des capitales de la « Françafrique ». En 2009 cependant, la première élection d’Ali Bongo, à la suite du décès de son père Omar Bongo, s’était traduite par des violences, mais qui n’avaient aucune commune mesure avec l’embrasement actuel de la capitale. Il a fallu six jours pour que soit publié le décompte de l’élection présidentielle où, avec une avance de moins de 6000 voix sur son rival Jean Ping, le président sortant Ali Bongo Ondimba fut déclaré vainqueur d’une élection qui comptait 627.805 inscrits.
Dès la proclamation officielle du résultat, les deux principales villes du pays, Libreville et Port Gentil se sont embrasées et la violence des émeutiers a dépassé les prévisions de la classe politique : des manifestants se sont introduits à l’intérieur de l’Assemblée nationale, mettant le feu au bâtiment. Les forces de sécurité donnèrent ensuite l’assaut aux bureaux du candidat malheureux Jean Ping. «Vers une heure du matin », a expliqué Zacharie Myboto, le président du parti d’opposition d’union nationale, « les forces de la Garde républicaine encerclèrent le bâtiment, essayant, en vain, d’y pénétrer et cet assaut fit 19 blessés et deux morts. »
Un observateur de l’Union africaine, joint par téléphone, nous a décrit la violence de cette colère populaire : « déçus et furieux, les manifestants ont mis le feu à une centaine de véhicules, ils ont détruit un grand centre commercial, pillé puis brûlé le siège de l’Ecobank, l’un des plus importants établissements de la ville. La fureur des manifestants avait été alimentée par la campagne menée par l’opposition, qui utilisa des termes très violents, à la limite de la xénophobie, mettant en cause la nationalité d’Ali Bongo, accusé d’être d’origine ivoirienne. On entendit prononcer des termes comme « cafards », qui, rappelant le Rwanda de 1994 sont de triste mémoire sur le continent… »
Jeudi en fin d’après midi, plus de 200 pillards avaient été arrêtés, mais selon des témoins, les pillages qui avaient commencé dans les quartiers du centre ville s’étaient alors étendus aux quartiers populaires. Des journalistes de l’AFP ont vu passer des camions amenant des dizaines de personnes arrêtées, dont des femmes, emmenées à la police judiciaire. Les détenus levaient le poing en hurlant l’hymne national « La Concorde »…
La chef de la diplomatie européenne Mme Mogherini a déclaré que le Gabon traversait une « crise profonde » et elle a appelé au calme les différentes parties, prônant un recomptage des votes, bureau par bureau. Les observateurs européens présents au Gabon avaient d’ailleurs dénoncé le manque de transparence des opérations. La France a soutenu cette demande de publication des résultats et exprimé sa « vive préoccupation ». Cependant, selon nos correspondants sur place, les forces militaires françaises qui se trouvent cantonnées au Gabon, d’où elles opèrent en coordination avec les troupes basées au Tchad et en Centrafrique, ne sont pas intervenues. On est donc loin d’une situation comparable à celle de la Côte d’Ivoire où les forces françaises s’étaient directement portées aux côtés de l’opposant Alassane Ouattara, proclamé vainqueur contre le président sortant Laurent Gbagbo.
Sans vouloir être cité, un membre de la commission électorale a confirmé qu’il serait difficile à la population d’accepter l’issue du scrutin « même sous le règne d’Omar Bongo, nous n’avons jamais vu de telles élections… » Selon les observateurs, ce serait dans la province du Haut-Ogoué, fief de l’ethnie des Teke, à laquelle appartient la famille Bongo, que se seraient joués les résultats du scrutin, la province affichant soudain un nombre d’électeurs bien supérieur à celui des inscrits..
En fait, le candidat malheureux Jean Ping, qui est lui-même issu du sérail présidentiel, semble avoir, par les discours très durs tenus durant la campagne électorale, réveillé la colère d’une population lassée d’un demi siècle de règne des Bongo, père et fils.
C’est en 1967 en effet qu’Albert-Bernard Bongo, (il deviendra Omar après sa conversion à l’Islam) né dans une famille modeste du Haut Ogoué est repéré par les services de renseignements français et mis sur orbite par Jacques Foccart lui-même, le « Monsieur Afrique » du général de Gaulle, qui cherche un successeur au premier président du Gabon Léon M’Ba. Ne comptant alors que 600.000 habitants le Gabon revêt en effet une importance essentielle pour la France. Fief d’Elf Aquitaine, puis de Total, doté d’un sous sol extrêmement riche en matières premières (uranium, manganèse, bois précieux) ce petit pays devient, au fil des années une plate forme stratégique française. Omar Bongo, devenu el Hadj Omar, devient au fil du temps l’un des meilleurs connaisseurs de la politique française, qu’il observe depuis ses somptueuses résidences parisiennes et stimule à coup d’ « enveloppes » et de « mallettes » qui alimenteront les campagnes électorales des présidents successifs, le dernier en date étant Nicolas Sarkozy.
Même si Ali Bongo, le fils aîné devenu président, a tenté de diversifier l’économie du pays, s’ouvrant entre autres aux entreprises chinoises, le Gabon est demeuré une sorte d’ « émirat pétrolier » contrôlé par la France tandis que la population, qui vit avec deux dollars par jour, sait que lorsque l’or noir sera épuisé, elle se retrouvera presque aussi pauvre qu’avant…