29 avril 2019

“Ils ont tué Monsieur H” Une enquête accablante sur la mort de Dag Hammarskold

Catégorie Non classé

Voilà un livre qui démarre lentement. Qui ressemble, en ses premières pages, au rapport d’un contrôleur aérien. D’ailleurs, c’est bien de cela qu’il s’agît. D’une histoire d’avion, d’un crash comme il s’en produit si souvent sur les pistes peu balisées des brousses africaines. Bref un accident, un coup du sort. D’ailleurs c’est bien ce qui avait été présenté à l’époque, une erreur de pilotage, où un équipage peu familier de l’Afrique aurait confondu Ndola en Zambie avec Ndolo, qui était à l’époque l’aéroport de Léopoldville/Kinshasa. A ceux qui doutaient de cette confusion qui se jouait sur une seule lettre, on ajoutait que, volant trop bas, le DC-6 avait percuté une colline, ou une termitière. Bref, il fallait circuler, il n’y avait rien à voir.
L’ennui, c’est que le crash du 17 septembre 1961, allait secouer la planète entière et que, près de soixante ans plus tard, alors que disparaissent les derniers témoins, les enquêtes ne sont pas terminées à propos de l’un des plus graves crimes politiques de l’après guerre. Car à bord de l’Albertina, piloté par un équipage suédois, se trouvait, en personne, le secrétaire général des Nations unies Dag Hammarskold, un homme politique de talent et de conviction, vénéré en Suède comme un héros national. Celui que l’on appelait alors « Monsieur H », et qui a donné ce titre au livre que vient de publier notre confrère Maurin Picard, croyait en l’organisation supranationale. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, en ces temps de guerre froide et de rivalités multiples, le diplomate suédois voulait que l’ONU soit un instrument de paix et que lui-même en soit plus le général que le secrétaire.
C’est pour cela qu’un dimanche de septembre, neuf mois après l’assassinat de Patrice Lumumba, Dag Hammarskold avait embarqué à Léopoldville pour une mission dont le secret avait déjà été éventé par plusieurs diplomates, journalistes et autres « honorables correspondants » d’obédience diverse. Désireux de préserver l’unité du Congo, qui faisait face à la sécession du Katanga et du Kasaï, le Suédois voulait s’entretenir personnellement avec le leader katangais Moïse Tshombe et la petite ville de Ndola, en Rhodésie du Nord, la Zambie d’aujourd’hui, avait été choisie pour abriter ce rendez vous discret. Ambitieux, naïf, trop confiant ? Hammarskold entendait bien convaincre Tshombe, qui l’attendait déjà à Ndola, de mettre fin à une sécession condamnée par l’opinion internationale, d’ embarquer avec lui à bord de l’Albertina et d’annoncer au monde entier que le Congo avait retrouvé son unité. Le secrétaire général de l’ONU avait-il sous estimé la sympathie dont le Katanga sécessionniste jouissait en Belgique, plus particulièrement au sein de l’Union Minière, alors que le pouvoir central de Kinshasa était vilipendé et que le souvenir de Patrice Lumumba réveillait une haine implacable ? N’avait il pas compris que la Rhodésie du Nord et son chef Sir Roy Welensky étaient des alliés de fait du Katanga, que Londres et la City entretenaient des liens étroits et hautement profitables avec la Copperbelt (la ceinture de cuivre), que la France elle-même, celle du général de Gaulle rêvait toujours de tailler des croupières à une Belgique qui avait raté sa décolonisation ?
Maurin Picard, tout au long des premiers chapitres, ne se pose guère, en apparence tout au moins, de telles questions géopolitiques. Lui, il enquête. Il rouvre les dossiers, piste et rattrape les derniers témoins. Pose les bonnes questions : Peter Hallonqvist, le pilote suédois de l’Albertina, était-il réellement aussi inexpérimenté qu’on le disait à l’époque ? Le crash s’était produit sans témoins, disait on à l’époque, l’avion s’était abîmé loin en brousse et les premiers secours ne l’avaient rejoint que dans la matinée. Toutes ces fausses certitudes émaillant la chronique officielle depuis plus d’un demi siècle, Maurin Picard les passe au crible : en réalité, l’épave de l’Albertina, soi-disant introuvable, ne se trouvait qu’à douze kilomètres de la piste de Ndola, et des témoins, il y en eut, retrouvés par l’enquêteur et ayant gardé la mémoire intacte. C’est ainsi qu’un Sud Africain, Wren Mast-Ingle, accepte de parler, cinquante ans plus tard : il se souvient d’un quadrimoteur qui se consumait sous les arbres et dont la carcasse était criblée de balles. Quant aux charbonniers africains, jugés trop pauvres pour être crédibles, ils assurent, aujourd’hui encore, avoir vu un « petit avion » suivre le « grand », tirer et transformer le DC6 en boule de feu. Maurin Picard, durant plus de deux ans, a rouvert tous les dossiers, retrouvé tous les témoins encore vivants. Compulsé les archives de l’ONU, celles de l’Union Minière à Bruxelles, suivi les traces des « affreux », les mercenaires engagés par Tshombe, souvent des anciens de la guerre d’ Algérie qui n’étaient pas les électrons libres que l’on supposait.
Au fil des pages, le « log book » du contrôleur aérien se transforme en thriller passionnant, où défilent des aristocrates anglais, des « boutiquiers » belges (en réalité les dirigeants de l’Union minière du Haut Katanga, des anciens soldats français pas si perdus que cela, des avions de combat pilotés par des Belges comme Jan van Risseghem, des officiers de renseignement et autres agents doubles. Avec, en commun, une seule obsession, exprimée à l’époque par Harold Macmillan, le Premier Ministre britannique, «sortir du jeu Harold Hammarskold », ce diplomate suédois au regard bleu qui dérangeait et qui fut sans doute achevé, alors qu’il gisait à côté de son avion en flammes.

26 avril 2019

Louise Mushikiwabo: “ouvrir le français à la jeunesse africaine”

Catégorie Non classé

Elue secrétaire générale de la francophonie lors du sommet d’Erevan, l’ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo s’est déjà rendue en Tunisie, qui abritera le prochain sommet, ainsi que dans plusieurs pays africains et cette semaine, une visite officielle l’a menée à Bruxelles. Parfaitement bilingue depuis ses études aux Etats Unis, Mme Mushikiwabo justifie par des raisons de proximité et de relations économiques avec l’Afrique de l’Est la promotion de l’anglais au rang de langue officielle dans son propre pays. Mais elle entend désormais défendre et « rajeunir » l’usage du français : « il ne faut pas que cette belle langue demeure figée, académique…Il faut tenir compte de la jeunesse, et en particulier des millions de locuteurs africains, qui ne doivent pas être intimidés par la rigueur du français et, par défaut, se tourner vers un anglais qui leur paraîtrait plus facile, plus « commercial ». »
L’un des thèmes chers à la nouvelle secrétaire générale de l’OIF est de ramener l’usage du français dans les enceintes internationales, les Nations unies, mais aussi l’Union européenne à l’heure du Brexit, -elle s’en est entretenue avec Jean-Claude Juncker-de l’imposer dans le numérique, sur les réseaux sociaux, le monde des affaires. Dans ce combat pour « la défense et illustration » de la langue française, Mme Mushikiwabo compte sur le soutien de la France certes, mais aussi sur d’autres partenaires, comme la Suisse, Monaco, le Luxembourg qui pourraient augmenter leur contribution à l’organisation, sans oublier des « Etats charnières », à la lisière de plusieurs mondes comme la Roumanie et sans négliger le Canada, accompagné du Nouveau Brunswick et du Québec. Outre la langue, raison d’être de l’organisation, il y a aussi les valeurs communes, forgées au fil de quatre décennies : « la francophonie veut être un espace politique sain, attaché à la promotion de la démocratie, ainsi qu’un rempart contre les radicalismes, en particulier dans les pays du Sahel. »
Un tel rempart devant aussi être fondé sur la culture, Mme Mushikiwabo est frappée par la richesse de l’espace francophone, qu’il s’agisse des arts plastiques, du théâtre, de la littérature, de la musique. Mais la Rwandaise, qui a participé à la renaissance de son propre pays, fondée sur ses valeurs et ses traditions culturelles, veut aussi que les artistes puissent vivre de leur talent. Autrement dit, il importe de les promouvoir sur la scène internationale, de les défendre sur le plan commercial, de rémunérer correctement leurs activités, à l’instar du monde anglophone. Pour Mme Mushikiwabo, 750 millions d’Africains francophones, jeunes pour la plupart, représentent un potentiel exceptionnel et en RDC dont elle revient, elle a été particulièrement frappée par l’énergie qui se dégage de la jeunesse : « c’est pour ces jeunes que le français doit, absolument, rester une langue de communication et donc s’ouvrir, se moderniser… » Autant dire qu’en Belgique francophone, parfois en délicatesse linguistique avec les ukases venus de Paris, Mme Mushikiwabo trouvera des interlocuteurs convaincus…

26 avril 2019

L’irrésistible ascension de Jeanine Mabunda

Catégorie Non classé

Coup double. A nouveau l’ingéniérie politique a fait ses preuves au Congo car la nomination de Jeanine Mabunda Lioko à la présidence de l’Assemblée nationale représente une double et paradoxale victoire. Une victoire d’abord pour les FCC (Front commun pour le Congo) la plate forme réunie par le président Kabila. Disposant d’une très confortable majorité au Parlement, le poste revenait au clan présidentiel et c’est donc sans surprise qu’il fut attribué à une personnalité de confiance, proche de l’ancien président qui, comme il s’y était engagé, cohabite paisiblement avec Felix Tshisekedi, tout en balisant étroitement le terrain d’action de son successeur. Mais la victoire appartient aussi aux femmes congolaises qui, en la personne de Mme Mabunda, voient enfin reconnaître leur talent politique et leur capacité d’accéder aux plus hautes fonctions. Cependant, et c’est là le paradoxe, Jeanine Mabunda n’est en rien le produit de la société civile ou des associations féminines, elle est plutôt une femme de pouvoir, qui doit son ascension à ses capacités intellectuelles, à son entregent et, surtout, à ses excellentes connections au sommet de l’Etat.
Après des études de droit à l’UCL et une licence à l’ICHEC, Jeanine Mabunda est engagée en 1988 à la Citibank puis à la Banque centrale du Congo au titre de conseiller du gouverneur de l’époque Jean-Claude Masangu, l’homme qui stabilisera la franc congolais. Economiste douée, elle entre en contact avec l’éminence grise du président Kabila, Augustin Katumba Mwanke. Ce dernier se révèle à la fois un homme d’Etat dans les situations de crise, où, entre autres il négocie avec le Rwanda, et un homme de confiance qui crée puis gère la fortune du chef de l’Etat et de sa famille. Jusqu’à sa mort en 2012 dans le crash de son avion : alors qu’il se prépare à atterrir à Bukavu l’appareil, qui avait été prêté par Moïse Katumbi, est victime d’un erreur de pilotage et s’écrase dans un ravin. Katumba Mwanke, l’homme qui possédait les dossiers de Kabila et gérait sa fortune, meurt sans livrer ses secrets.
En 2002, Jeanine Mabunda avait été placée à la tête du Fonds de promotion industrielle comme administratrice déléguée générale. S’il lui fut reproché d’avoir fait des choix favorisant la famille du président, sa sœur Jaynet, son frère Zoé permettant d’agrandir l’empire économique du Raïs elle aura aussi tenté d’ouvrir le Congo profond au secteur bancaire, créant des guichets de financement pour les petites et moyennes entreprises afin d’encourager les initiatives individuelles. Parallèlement, sa carrière politique s’envole et, en 2011 puis 2018 elle est élue députée nationale et prend la présidence de la Ligue des femmes du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, le parti créé par feu Laurent Désiré Kabila. C’est en 2014 que se confirme la confiance présidentielle : alors que le Docteur Mukwege parcourt le monde et dénonce le viol comme arme de guerre, Jeanine Mabunda est nommée représentante personnelle du chef de l’Etat en charge de la lutte contre les violences sexuelles et le recrutement des enfants soldats. SI elle estime que la gravité de la situation à l’Est a été montée en épingle et que Bukavu n’est pas la « capitale mondiale du viol », Jeanine Mabunda ne se contente pas de relations publiques : elle multiplie les actions de prévention, de sensibilisation et surtout, elle encourage les tribunaux militaires à traduire en procès les membres de forces armées accusés de viols. Avec pour résultat une diminution sensible des agressions sexuelles commises par des hommes en uniforme, même si , entretemps, -comme s’ils avaient été contaminés-, des civils et des groupes armés non identifiés ont pris le relais de la violence contre les femmes.
A l’Assemblée, Jeanine Mabunda, femme de tête et femme à poigne, assurée de l’appui des FCC et demeurée proche de Joseph Kabila, sera secondée par Jean-Marc Kabund A Kabund, novice dans l’hémicycle mais représentant l’UDPS le parti du président Félix Tshisekedi tandis que les autres partis d’opposition accusent la coalition FCC-CACH (Coalition pour le changement) d’avoir fait main basse sur la totalité des sièges du bureau.

18 avril 2019

Richard Sezibera: “l’hostilité de l’Ouganda est surprenante et inacceptable”

Catégorie Non classé

Lors de la commémoration du 25 e anniversaire du génocide des Tutsis, l’absence des voisins immédiats du Rwanda n’est pas passée inaperçue, pas plus que la menace à peine voilée adressée par le président Kagame à ceux qui envisageraient de « ramener la guerre au Rwanda. »
Richard Sezibera, Ministre des Affaires étrangères du Rwanda refuse cependant de dramatiser : « le président congolais Felix Tshisekedi était déjà venu au Rwanda le 24 mars, l’Ouganda était représenté par son ministre des Affaires étrangères, la Tanzanie et le Kenya étaient présents…Nos relations avec la RDC sont très bonnes et les autorités sont de plus en plus déterminées à refuser aux « forces négatives » (ndlr. Les rebelles hutus des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) le passage par le Nord et le Sud du Kivu. C’est ainsi que, voici quelques semaines, ont été arrêtés au Congo le chef des services de renseignements des FDLR et l’ex porte parole du mouvement, qui ont été renvoyés ici. Transitant par le Congo, ils venaient d’Ouganda où ils avaient eu des réunions avec des personnalités officielles et ils vont être jugés ici.

Comment expliquez vous que l’Ouganda puisse entretenir des contacts avec les FDLR, vos adversaires ?
C’est à la fois surprenant et inacceptable et nous avons exprimé notre préoccupation au gouvernement ougandais. D’autant plus que ces responsables des FDLR s’étaient rendus en Ouganda pour y rencontrer, grâce à un ministre ougandais, des représentants du RNC venus d’Afrique du Sud (ndlr. Le RNC (Congrès national rwandais) est dirigé depuis l’Afrique du Sud par le général Kayumba Nyamwasa, un dissident du Front patriotique rwandais, devenu le principal opposant au président Kagame). Le RNC dispose d’appuis en Ouganda et en Tanzanie, 47 recrues du RNC ont été arrêtées, en possession de faux documents délivrés par les services de renseignement ougandais et devant passer par le Burundi et le Congo. Au lieu d’ être jugés pour terrorisme, ils ont été relâchés. En Ouganda, le RNC reçoit soutien et protection policière et il procède à des recrutements.
En Ouganda il y a beaucoup de rwandophones, plusieurs camps de réfugiés et il est facile d’y recruter. Les services de renseignement ougandais peuvent arrêter et accuser d’espionnage ceux qui refusent.

Est-il exact que l’Ouganda a fermé le « corridor Nord » qui permettait au Rwanda d’exporter via Mombasa…

Les incidents se multiplient : des camions venus du Rwanda ont été arrêtés durant plusieurs mois, mais surtout, un accord avait été conclu, prévoyant la construction d’une ligne de chemin de fer qui aurait relié Mombasa, Kampala puis Kigali, Bujumbura et l’Est du Congo. L’Ouganda a préféré, en dernière minute et sans explications, annuler le projet et diriger cette ligne de chemin de fer vers Juba au Sud Soudan, ce qui affecte le Rwanda, le Burundi et le Congo. Nous songeons maintenant à une ligne qui relierait Dar es Salam à Kigali…
Il y a deux ans que les relations se détériorent. Nous préférerions rétablir des relations de bon voisinage ou vivre vivre chacun de son côté… Mais si l’Ouganda se comporte de manière hostile, nous serons obligés de réagir.
Nous savons que ces adversaires ont été entraînés en Ouganda puis envoyés au Burundi d’où ils lancent des attaques via la forêt de Nyungwe, attaques que nous avons pu contenir car le RNC n’a pas d’idéologie politique, de soutien dans la population.
Par ailleurs, des leaders de groupes hostiles au Rwanda ont pris la nationalité de leur pays d’accueil. Certains d’entre eux ont formé une coalition rassemblant plusieurs groupes armés et annonçant qu’ils vont attaquer le Rwanda. Ils sont autorisés à circuler, à s’organiser, à récolter des fonds, aux USA, au Canada, en Belgique, en Allemagne. ..En Belgique les révisionnistes sont très nombreux. On trouve chez vous la deuxième génération, les enfants des auteurs du génocide, ils partagent la même idéologie et ont la double nationalité. La loi qui va être votée en Belgique, interdisant le négationnisme du génocide, représente un pas très important à nos yeux.

15 avril 2019

Touadera en Belgique: “le diamant reste le nerf de la guerre”

Catégorie Non classé

Le président de la République centrafricaine Archange Touadera se félicite de la semaine passée en Belgique où il a été reçu par le roi Philippe, le Premier Ministre Charles Michel, le Parlement wallon et plusieurs universités mais aussi par la ville d’Anvers. Si dans son pays il fait toujours face aux groupes armés présents sur 80% du territoire, il a le sentiment que les appuis extérieurs, en Europe entre autres, visent à conforter sa légitimité et à encourager la mise en œuvre des derniers accords de paix conclus à Khartoum en février dernier. Mais à Anvers, c’est surtout du diamant qu’il a été question : alors que la République centrafricaine est l’un des principaux pays producteurs, le président constate que « les diamants extrais dans mon pays ne bénéficient en rien à l’Etat… En effet, le processus de Kimberley a pris des mesures pour combattre le diamant du sang mais aujourd’hui ces mesures sont devenues inefficaces et poussent à l’exportation frauduleuse. Le diamant ne rapporte rien au pays, tout passe par la fraude. Auprès des diamantaires anversois, j’ai indiqué que nous avions pris quatre grandes mesures : la création d’une brigade qui veillera à améliorer la fiscalité, l’abaissement des taxes d’exportation de 12 à 4, 5%, le retrait de leur agrément aux entreprises incapables d’exporter via les voies légales. Actuellement, le diamant part en direction de tous les pays voisins et beaucoup de groupes armés sont installés autour des mines de diamants, ce qui leur permet de résister au processus de paix. Chez nous, le diamant nourrit la guerre. Non contents d’exploiter les mines d’or et de diamant, les groupes armés taxent aussi le bétail…
Alors que, voici deux ans, la France avait donné son accord au fait que la Centrafrique puisse recevoir des armes d’origine russe, aujourd’hui ce fait provoque des tensions avec la France qui s’inquiète de cette montée en puissance de Moscou. Pour le président Touadéra cette inquiétude est sans fondement : Les Russes qui sont chez nous sont des instructeurs qui forment les militaires centrafricains au maniement des armes. Il n’y a pas de base militaire russe chez nous.
Le comité des sanctions de l’ONU avait autorisé au début le déploiement de 175 instructeurs et le nombre augmenté un peu par la suite. Notre armée demeure en reconstruction, elle n’a pas encore atteint son niveau potentiel et nous n’avons qu’une seule levée d’embargo. Nous manquons de matériel léthal et logistique. Même si nous organisons des déploiements conjoints entre notre armée et les forces de la Minusca, les formations continuent. Au lieu d’une armée de projection, nous allons créer une armée de garnison autour de zones de défense. Nous plaidons pour que certains pays amis nous aident à réussir cette transformation, mais l’embargo qui se poursuit nous pose des problèmes financiers.

Alors que la dernière conférence de paix avait eu lieu à Khartoum, le président centrafricain suit de près l’évolution au Soudan et l’éviction du président Bechir : « tous les pays voisins, et pas seulement le Soudan, avaient signé l’accord conclu à Khartoum au sujet de mon pays. En outre, il y a eu engagement des 14 groupes armés et nous allons travailler à la mise en œuvre de cet accord. Indépendamment de l’évolution de la situation à Khartoum…

8 avril 2019

Rwanda: vingt cinq ans ce n’est rien

Catégorie Non classé

Paul Kagame a eu raison de rendre hommage à la résilience, au courage de son peuple, de dire que dans son pays désormais plus personne n’est seul car les Rwandais réunis forment à nouveau une famille, raison de dire que si dans la nuit noire on se demandait hier où était Dieu, il est aujourd’hui revenu dormir au pays, comme l’assure le vieux proverbe. Et c’est à juste titre que les invités à ce 25 e anniversaire ont salué la vision, le courage, la tenacité des Rwandais, cet incroyable miracle qui, en un quart de siècle, a changé le visage du pays et a fait de lui l’un des phares de l’Afrique.
Mais ce dimanche soir au stade, comme durant les jours précédents où on se préparait à cet anniversaire tragique, comme dans les cent jours de deuil national qui vont suivre, on mesurera aussi l’intensité de la douleur qui subsiste. Des dizaines de milliers de familles manqueront à l’appel, les femmes pleureront leur mari, les enfants, même s’ils ont pu étudier, se souviendront de leurs parents engloutis dans le flot de haine. On se rappellera que les survivants sont toujours à la recherche des corps des disparus tandis que les chiffres ne cessent de s’alourdir : cette semaine encore, des aveux incroyablement tardifs ont permis, à Kabuga, à la périphérie de Kigali, de découvrir une fosse qui contenait plusieurs des milliers de corps et aujourd’hui, les vêtements sont accrochés à des cordes, attendant que les familles viennent y reconnaître des indices !
Dans ce pays, rappelle Kagame, les survivants sont les seuls qui ont quelque chose à donner : le pardon. Mais qu’il est difficile d’apprivoiser tant de souffrance, de se résoudre à offrir la réconciliation, et de savoir que, même si la jeunesse rwandaise est éclatante, elle ne sera pas exempte du fardeau de la perte.
Tant de douleur, de courage, de volonté, donnent le frisson. Eveillent la crainte aussi, car il serait bien imprudent de croire que le danger est totalement écarté. On sait que la haine avait de longues racines, et que ses tentacules ont essaimé dans des sols étrangers. Des livres, des films, des discours, démontrent que le négationnisme (désormais légalement interdit en Belgique) sévit toujours, même si en Belgique ou en France, il a revêtu des habits neufs et recyclé sa rhétorique. Les amis du Rwanda, en Afrique ou ailleurs, ont le devoir de se montrer vigilants, car si, pour les survivants, vingt cinq ans, ce n’est rien au regard de leur chagrin, pour les tenants d’une idéologie mortifère qui s’est enracinée depuis les années 60, un quart de siècle ce n’est rien non plus.
Le Rwanda c’était hier ? Faisons en sorte que ce ne soit pas demain. Que ce ne soit pas ailleurs.

8 avril 2019

Les amis font bloc autour du Rwanda

Catégorie Non classé

Autant le Rwanda était seul voici vingt cinq ans, autant ses amis aujourd’hui ne ne se comptent plus. Cependant, tant lors de la conférence de deux jours qui avait précédé l’anniversaire du génocide qu’à l’occasion de la cérémonie officielle de commémoration, priorité a été donnée aux amis les plus fidèles, ceux qui depuis plus de deux décennies ont combattu contre l’impunité des génocidaires comme le Français Alain Gauthier et son épouse, parfois appelés les « Klarsfeld » rwandais ou ceux qui, en France surtout, ont milité pour que la vérité soit enfin établie et les archives rendues accessibles. Si les amis français du Rwanda, bien représentés étaient plus combatifs que jamais, en revanche leur nombre important contrastait avec la faiblesse de la délégation officielle emmenée par Hervé Berville, un élu du parti de Macron dans les Côtes d’Armor et dont le principal mérite est d’être d’origine rwandaise, ayant été adopté par une famille de Brest alors qu’il n’avait pas cinq ans.
S’il est certain que le Rwanda risque d’attendre longtemps encore la demande de pardon de la France, on a l’impression que l’essentiel, désormais, est ailleurs. Il est incarné par la solidarité africaine, par la confiance en soi que manifeste ce pays en pleine croissance (7% l’an) et qui lors de la commémoration, a choisi de pousser en avant la nouvelle génération : ce sont des moins de vingt ans qui ont entonné l’hymne national ou celui de Kwibuka « souviens toi », animé une performance théâtrale du metteur en scène Dorcy Rugamba et incarné la résilience.
C’est pour cela que l’initiative du gouvernement belge d’inviter les enfants de quatre écoles secondaires à accompagner la délégation conduite par Charles Michel a été particulièrement bien accueillie à Kigali, comme si la Belgique aussi avait compris l’importance de la transmission de la mémoire.
Du reste, le président Kagame s’était déplacé lui-même à l’aéroport pour accueillir un Premier Ministre belge avec lequel il entretient des relations suivies et le discours prononcé par ce dernier suscita de chaleureux applaudissements. Il faut dire que Charles Michel, « poisson froid » sur la scène politique belge, n’a pas craint, au Rwanda, de laisser parler ses émotions. Evoquant l’ « horreur absolue », le «crime abject » que représente le génocide, rappelant le souvenir des citoyens belges, civils et militaires, qui ont trouvé la mort au Rwanda, citant les excuses prononcées par Guy Verhofstadt en 2000, le Premier Ministre martelait lui aussi, la voix ferme mais les yeux trop brillants, « je me tiens devant vous, au nom d’un pays qui a su assumer sa part de responsabilités »…
Auparavant, au nom de l’Union européenne, Jean-Claude Juncker avait lui aussi salué « la remontée du Rwanda vers la lumière » et son spectaculaire renouveau.
Si les discours des Occidentaux furent salués comme il se doit, la cérémonie fut surtout marquée par la présence africaine. Tchad, Congo Brazzaville, Niger, Djibouti, Nigeria, Zimbabwe, Tanzanie, Mozambique, Djibouti, étaient représentés par leur chef d’Etat ou leur ministre des affaires étrangères et le Premier Ministre d’Ethiopie Abyi Ahmed fut l’un des plus remarqués. Lui, c’est en 1995 qu’il a découvert le Rwanda : il avait 19 ans lorsque, jeune militaire, il fit partie de la force d’interposition africaine dans un pays qui, se souvint-il, était alors un « blind spot », une tâche aveugle sur la carte du continent. Pour le jeune Premier Ministre d’un pays en pleine transformation, qui se réconcilie avec tous ses voisins dont l’Erythrée et veille à ce que ses peuples multiples retrouvent l’harmonie, le Rwanda représente un modèle, car « c’est dans sa propre histoire qu’il a cherché les sources de son relèvement et les fondements d’une citoyenneté commune. »
Si le Rwanda peut désormais compter sur la solidarité du continent africain, d’autant plus que Kagame, à cause de ses succès et peut-être aussi de son long bras de fer avec Paris, est particulièrement populaire dans les pays du pré carré francophone, peut-il pour autant se fier à ses voisins ? Les relations avec Bujumbura sont tellement exécrables que le Burundi de Pieter Nkurunziza n’avait même pas été invité et la RDC n’était représentée que par l’ambassadeur itinérant Marcellin Cishambo. Il est vrai que voici quelques jours la visite à Kigali du président Félix Tshisekedi avait été très appréciée et en particulier le très long passage au mémorial du génocide à Gishozi, suivi d’un message dans le livre d’or qui n’omettait pas de rappeler que les Congolais avaient été des « victimes collatérales ». Reste l’Ouganda : alors que le président Museveni s’était fait applaudir en 2004, cette fois seul était présent Sam Kutesa le ministre des Affaires étrangères. Chacun, en outre, s’est demandé à qui le président Kagame faisait allusion lorsque, dans son discours de clôture, après avoir rappelé que le peuple rwandais avait su se réconcilier et était devenu une famille, il lança une mise en garde sans équivoque : « que ceux qui pensent que nous n’avons pas encore assez souffert et veulent nous ramener le chaos sachent que la force de combat qui nous anime est intacte et que ce désordre, nous pourrions le renvoyer chez eux… » Visait il l’Ouganda, ou le mouvement de l’ancien général Kayumba Nyamwasa, le RNC (Rwanda National Congres) qui recrute d’anciens génocidaires et les fait transiter entre les forêts du Sud Kivu et le Burundi tandis que Kampala devient la base arrière de nombreux opposants. ? Bien installés au cœur de la salle, plusieurs rangées d’officiers rwandais, des vétérans bardés d’étoiles et de décorations, héros de toutes les guerres, ont applaudi comme un seul homme…

6 avril 2019

Le cri des survivants: “rendez nous les corps”

Catégorie Non classé

Magerageri, district Nyarugenge

Tôt le matin, les femmes sont descendues depuis le village construit pour les rescapées et depuis les autres collines du district pour se réunir au collège Butambwa. L’équipe de Liwoha (lifewounds healing association) soutenue par la coopération suisse, les attend et Rose, l’animatrice, prévient tout de suite : « la journée ne sera pas facile. » Les femmes le savent, elles craignent ces journées consacrées à la commémoration du génocide et plusieurs d’entre elles reconnaîtront plus tard que ces premiers jours d’avril, elles les passent généralement portes et fenêtres fermées, évitant de croiser des voisins qui parfois les narguent. Cette année c’est différent : ces femmes rescapées du génocide, veuves ou remariées avec des Hutus qui leur répètent parfois « tu me dois tout, car tu n’as plus d’autre famille… » se sont engagées à soutenir les autres lors des cérémonies du souvenir le 7 avril prochain. Pour pouvoir évacuer les corps raidis par des crises traumatiques, calmer les cris et les sanglots, elles devront être fortes et pour cela, dit Rose, « il faut qu’elles laissent elles-mêmes parler leurs émotions ».
Serrées dans une salle de classe, vêtues avec coquetterie, une soixantaine de femmes , des jeunes et des vieilles au visage noble, des musulmanes en foulard et des chrétiennes, commencent par écouter un texte simple, qui s’ouvre par cette phrase déconcertante : « je veux me pardonner ». « Me pardonner, car je suis faible, car j’ai voulu aller au-delà de mes forces, car j’ai été en contradiction avec mon cœur. » Le pardon est au cœur de toutes les prises de parole, les femmes s’en veulent d’en être incapables et les souvenirs se bousculent : « j’avais fui avec mes quatre enfants, j’en ai perdu deux, deux autres ont été tués devant moi », « j’avais 16 ans ils ont déshabillé mon père sous mes yeux avant de le tuer en lui coupant les membres, systématiquement et on l’obligeait à réciter le Notre Père », « dans ma famille, neuf corps n’ont toujours pas été retrouvés dont deux de mes enfants »…
Vingt cinq ans après, le génocide ce n’était pas hier, c’est aujourd’hui. La douleur est intacte, la même demande revient : « ils doivent nous dire où sont les corps, il faut que nous puissions enterrer nos morts. » Une femme pleure : « j’ai retrouvé un corps dans une fosse, on m’a dit que c’était mon frère, mais il était nu. Ses habits avaient disparu, je ne sais pas si c’est lui et j’ai refusé de le laisser partir. » Sortis de prison, revenus du Congo, les voisins hutus se taisent. Parfois lors des « gacacas » (justice traditionnelle) des bourreaux ont parlé, mené les survivantes vers des fossés ou des latrines et le deuil a pu se faire. Mais aujourd’hui le silence est revenu sur les collines. On vit côte à côte, on ne se dit rien. Un homme, un Hutu, prend lui aussi la parole car il souffre : « mon père avait caché des enfants tutsis, les tueurs sont venus les chercher et ils ont disparu. Depuis lors, les voisins se méfient de moi, alors que dans ma famille, nous sommes innocents… »
Rose, l’animatrice du séminaire, Simon, le psychologue, ont réuni les femmes en petits groupes serrés dans les salles de classe, la confidentialité est assurée, les émotions peuvent remonter à la surface. L’après midi, Simon a mis en place un rituel simple, sur lequel chacune peut inscrire sa propre symbolique : un beau feu dont la fumée masque la colline d’en face, où la grande prison de Mageragiri abrite 6000 prisonniers. Une table avec deux grandes bougies blanches et des stocks de mouchoirs en papier, des bouteilles d’eau. Déjà amorcé le matin, le flux de la parole s’intensifie. Les femmes, tenant chacune une bougie allumée, autorisent leurs souvenirs à se réveiller, et toujours revient cette phrase lancinante : «que veut dire la réconciliation aussi longtemps qu’on ne nous a pas rendu les corps ? »
Une femme jeune, joliment vêtue, raconte, longuement, qu’elle avait 12 ans en 1994 et qu’elle a tout vu : « je glissais au milieu des blessés, des mourants et je leur donnais un peu d’eau. Un homme, un voisin, découpait les gens à la machette ; je me souviens de tout, son visage, ses vêtements et bien plus tard, devant les tribunaux gaçaça j’ai tout raconté, je l’ai dénoncé. Bien qu’il ait nié, il a été mis en prison, et libéré, il est revenu sur la colline. Un jour il m’a demandé de l’eau. J’ai refusé, je lui ai dit : « montre moi d’abord où sont les corps d’Emmanuel et de tous les autres. Comment pourrais je pardonner ?»
Pour toutes ces femmes, le chemin a été long, infiniment douloureux. La plupart d’entre elles vivent seules, employées à la journée dans des champs de coton pour 500 francs rwandais ou cultivant leur potager, celles qui ont encore leur mari prennent soin de lui : « il souffre de maux de tête, pendant les jours de commémoration il refuse de parler, reste immobile »» Les remariées gardent le silence : « je ne peux rien expliquer à ma belle famille ». Une très jolie jeune fille, née après le génocide, avoue que parfois elle se retrouve paralysée par des crises traumatiques : « cela se transmet il ? »
Rose et Simon, silencieux, bienveillants, encouragent les prises de parole, suivent le flot de tous ces chagrins ; les femmes veillent les unes sur les autres, apportent de l’eau, un mouchoir à celles qui s’écroulent, se tiennent par la main ou les épaules. Une grande douceur flotte dans l’air, les bougies se consument lentement, le soleil décline. Apprivoisera t-on jamais tant de douleur, d’aussi atroces souvenirs ? Lorsque la réunion se termine, les femmes se sont redressées, elles rajustent leurs foulards et se disent à dimanche. Dimanche, jour de la commémoration officielle, leur tour viendra d’aider les autres, elles auront repris des forces.

5 avril 2019

Seul l’accès à toutes les archives éclairera la vraie politique de la France au Rwanda

Catégorie Non classé

Voici un an, alors que Louise Mushikiwabo était nommée à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie, on avait pu croire que les relations entre la France et le Rwanda allaient se normaliser et que viendraient l’heure de la vérité, le temps des excuses. Des espoirs prématurés : quoique invité, le président Macron ne viendra pas à Kigali et sera remplacé par Hervé Breville, d’origine rwandaise et militant de LRM. Par contre, à la veille de la commémoration du génocide, il devrait répondre à une demande de plus en plus pressante : l’ouverture des archives de l’Elysée, de la Défense et des Affaires étrangères. Mais qui aura accès à ces précieux documents : des chercheurs triés sur le volet et soigneusement dirigés vers des pistes balisées, ou des historiens travaillant en toute indépendance ?
Seule une ouverture complète permettrait de distinguer le vrai du faux, de savoir si la « main droite » de la France, la politique officielle que rappelle Hubert Védrine défenseur de la mémoire de François Mitterrand, était ou non en phase avec la « main gauche » c’est-à-dire une armée française qui soutenait ouvertement les extrémistes. Les documents de l’époque devraient faire le tri entre les véritables injonctions de l’Elysée ou les « électrons libres » dont parle Védrine et dont Guillaume Ancel nie catégoriquement l’existence « c‘est rigoureusement impossible ».
Nos deux interviews exclusives témoignent de l’âpreté du débat et aussi de la gravité de l’enjeu. En effet, l’ancien secrétaire général de l’Elysée assure que la France politique ne soutenait que la mise en œuvre des accords d’Arusha, soit une solution négociée, et cela afin d’éviter le pire. Pour lui le volet politique et le volet militaire allaient de pair, alors que les faits semblent démontrer le contraire. Si la deuxième hypothèse devait se confirmer, si des militaires agissaient en sens inverse des directives politiques, cela révélerait un sérieux problème de cohérence et de discipline.
Une hypothèse que Guillaume Ancel, officier, ayant participé à l’Opération Turquoise, dément absolument. L’ancien lieutenant colonel est devenu l’un des plus rudes pourfendeurs de la politique des années 90 et il réclame lui aussi l’accès total aux archives, afin que soit connue toute la vérité.
Car in fine, la seule question qui importe est de savoir à quel niveau le gouvernement intérimaire, alors qu’il orchestrait les tueries, disposait encore de soutiens du côté français, et à quel niveau. Il s’agit d’une question à la fois morale et judiciaire, et, à la limite, le temps importe peu : la complicité de génocide est un crime contre l’humanité, reconnu comme imprescriptible

5 avril 2019

Pour Hubert Védrine, la France a toujours défendu au Rwanda une solution négociée

Catégorie Non classé

Lorsque l’on retourne en arrière, au début des années 90, il apparaît que la France prend le relais de la Belgique, alors que le Rwanda ne présente guère d’intérêt économique ni même stratégique. Hubert Vedrine, qui fut porte-parole puis secrétaire général de l’Elysée a accepté, en exclusivité pour Le Soir, de revenir sur l’engagement, très controversé, de la France au Rwanda de 1990 à 1994.

Alors que François Mitterrand est l’un des rares, en France, à être informé des problèmes ethniques qui existent au Rwanda et qui ont déjà mené à des massacres, il décide, en 1990, de faire intervenir l’armée française afin de stopper l’offensive du Front patriotique rwandais. Pourquoi cette décision?
R/ Justement parce qu’il mesure aussitôt le risque. Cette décision initiale en 1990, n’est pas fondée sur une relation étroite, à l’instar de celle qui existait avec la Côte d’Ivoire ou le Sénégal. Le Rwanda n’était pas un enjeu économique ou stratégique. Ayant réétudié cette période, j’explique cet engagement par le fait que le Président de Mitterrand avait vécu les années 30 et a toujours réagi vigoureusement aux tentatives de changement de frontière ou d’interventions venues de l’extérieur pour changer un régime par la force. Il y a eu d’autres exemples que le Rwanda : alors que le Tchad était presque complètement passé sous influence libyenne, Mitterrand l’a fait reculer. A propos des Malouines, le président avait tout de suite pris position contre le coup de force argentin et après l’invasion du Koweit il était déterminé à en faire ressortir l’Irak.
Il me semble que Mitterrand a raisonné comme l’aurait fait de Gaulle : si un pays lié à la France, dans cette zone « transversale » de l’Afrique qui va du Sénégal à Djibouti n’est pas capable d’empêcher une « micro minorité » venue d’un pays voisin et appuyée par l’armée d’un pays voisin de déclencher une guerre civile pour prendre le pouvoir par la force (puisque électoralement ce n’était pas possible) et cela malgré la garantie de la France, alors cette garantie ne vaut plus rien. C’est la source vraie de l’engagement français. Il est possible que par la suite, des militaires, des diplomates, aient évoqué Fachoda, mais je ne crois pas que François Mitterrand ait raisonné ainsi, il pensait plutôt en termes de stabilité et de garantie.

Cependant, la demande initiale du FPR ne portait que sur le retour des réfugiés tutsis qui se trouvaient dans les pays voisins…
R/Précisément. Quand on reprend la décision initiale de Mitterrand, et que l’on observe l’action menée par les des diplomates français, en 90, 91, 92 puis sous la cohabitation en 1993, on voit que la même politique est poursuivie : elle comporte un volet militaire, – aider l’armée du régime de Kigali à stopper les attaques venues d’Ouganda- et un volet politique, exiger un compromis entre les protagonistes. Tous les procureurs auto-désignés qui attaquent cette politique zappent cette séquence, qui est pourtant essentielle.

Un engrenage terrible s’est mis en place, sur un fonds ancien de tensons inter ethniques : plus le FPR attaquait, plus le mouvement hutu se durcissait, assurait qu’il n’allait pas céder aux pressions ni se laisser envahir par les Tutsis de l’Ouganda qui allaient reprendre les terres, le bétail, etc. Une course de vitesse était engagée, d’où les pressions de la France pour un compromis politique. L’argument « vous ne pouviez pas ne pas savoir » est une tautologie : précisément, Mitterrand avait compris tout de suite qu’il y avait un risque géant, c’est même la raison principale de son engagement de 1990. Qui se souvient de cela aujourd’hui ? A cette époque, le président n’a pas expliqué les raisons de cet engagement à la fois militaire et politique, et c’est dommage. En fait, le FPR voulait tout conquérir et les extrémistes hutus ne voulaient rien lâcher, avec la menace d’un engrenage génocidaire. La France avait pour devoir de tenter d’empêcher cela. Avec le gouvernement de cohabitation du Premier Ministre Balladur, cette politique s’est poursuivie. C’est la France qui a obtenu que soient conclus les accords d’Arusha. Alain Juppé, ministre de cohabitation qui s’entendait bien avec Mitterrand, s’était personnellement investi pour cela. Avec les accords d’Arusha, à l’été 1993, les autorités françaises ont cru, et espéré, avoir réussi à arrêter la guerre civile et des horreurs. Ces accords étaient l’aboutissement de la politique menée depuis 1990, le résultat de la pression énorme qui avait été exercée. D’autres pays, comme la Belgique, ont aussi poussé à ce compromis.

A côté du volet politique, le volet militaire semble différent : depuis 90, les militaires français se sont engagés au Rwanda de manière très déterminée, et cela alors que les Belges retirent leurs troupes. L‘armée française aurait elle été en roue libre ?
R/Je ne pense pas que l’on puisse dire cela. Evidemment je ne suivais pas la situation sur le terrain et ce que je vous rappelle ce sont les décisions politiques au sommet. Mais, il n’y a pas eu une politique militaire et une politique diplomatique. Ce sont les deux faces d’une même médaille : la France devait s’engager sur le plan militaire, sinon elle n’avait plus de levier politique. Je ne me souviens pas que la Belgique ait désapprouvé cette double approche. En tout cas, la présence militaire française n’avait pas pour but de “soutenir un régime”, mais au contraire d’obliger ce dernier à partager le pouvoir, ce que la France avait cru avoir obtenu en 1993.

Mais pendant ce temps se développait au sein du monde hutu, immensément majoritaire dans le pays, au rythme des attaques du FPR, le refus radical de tout partage du pouvoir avec les Tutsis, et l’idée démente d’éliminer les Tutsis, devenus une menace, avec en parallèle, un rejet radical des pressions françaises.

Les officiers français travaillaient en étroite collaboration avec les officiers d’Habyarimana et l’aidaient à faire la guerre…
R/Les militaires, c’est les militaires. Ils avaient eu pour mission d’aider l’armée rwandaise huttu à tenir la frontière du nord. Des liens se sont créés à cette occasion, renforcés par les informations sur les massacres commis par le FPR là où il avançait. Mais la ligne politique n’a jamais changé : imposer un accord de partage du pouvoir. Il n’y a aucune contradiction, au contraire, et ces liens noués sur le terrain n’ont pas changé la ligne. Au lieu de “soutenir un régime qui allait devenir génocidaire”, la France a au contraire tordu le bras à des protagonistes dont les uns, les Hutus, voulaient tout garder et les autres, les Tutsis, voulaient tout prendre. La France a voulu imposer un partage du pouvoir. Cela me parait clair. Les questions que je me pose moi, portent plutôt sur l’ « après Arusha ».
En effet, si les accusations récurrentes contre la France sont à mon avis insensées, des questions sérieuses se posent néanmoins.

Les militaires français n’étaient pas tellement contents de partir, ils traînaient les pieds… Le « levier militaire » restait engagé.
R/C’est possible pour certains d’entre eux, mais pas au sommet. Ce qu’ont ressenti les militaires de terrain est un autre sujet. Les politiques décident, les militaires exécutent. Vu ce qui se passait du côté FPR il se peut que certains militaires français aient été fiers d’avoir aidé les Rwandais à arrêter le FPR, mais l’objectif politique au sommet restait le compromis politique, celui d’Arusha.

Avec le recul, (à l’époque je ne traitais pas cette question, même si j’étais informé, et c’est maintenant que je pense cela) je me dis qu’on n’aurait pas dû retirer nos troupes après Arusha. Certes, le FPR exigeait ce retrait (ce qui trahit d’ailleurs son intention pour la suite) Mais, on aurait dû comprendre qu’en réalité, les protagonistes n’avaient signé que contraints et forcés et que sans présence internationale beaucoup plus forte, avec un mandat beaucoup plus offensif que le simple « maintien de la paix », Arusha avait peu de chances d’être appliqué. C’est une vraie question.

En réalité, la France s’est montrée trop confiante. A Paris, le soulagement a dominé chez les autorités d’où la décision de retirer les troupes. Certains militaires n’ont pas compris la manœuvre. La France n’était pas engagée militairement pour prendre parti pour un camp, mais pour imposer une solution politique. Quelques militaires de terrain ont pu dire des choses qui ont semé le trouble car ils n’avaient pas compris l’objectif stratégique de Mitterrand, Balladur, de Juppé, etc. Les chefs militaires, eux, l’avaient compris, et l’ont souvent redit depuis.

Compte tenu des solidarités entre compagnons d’armes, peut-on imaginer que les militaires français, aient maintenu des relations,, de manière autonome, sans être couverts par les politiques ? Le lien organique entre les militaires rwandais et rwandais n’a pas été rompu…
R/Quand les militaires français, ont été retirés, à part une trentaine de conseillers environ qui ont été laissés sur place, il y a pu avoir des états d’âme de frustration chez certains – il y a des exemples de cela, par exemple à l’époque des décisions de de Gaulle en Algérie – mais la politique de la France était claire. C’était celle du gouvernement et du Président. En revanche, je le répète, comme les Hutus ne voulaient rien lâcher et que les Tutsis voulaient tout conquérir ; ils voulaient le pouvoir, donc après Arusha, la France a peut-être eu trop confiance Si l’ont peut reprocher quelque chose à la France, c’est une certaine naïveté. Cela n’a rien à voir avec les horribles accusations habituelles. La France aurait eu besoin de plus de leviers encore pour forcer les uns et les autres à respecter les accords.

Pourquoi la France insistait elle pour que les extrémistes du CDR fassent partie du gouvernement de transition alors qu’ils n’avaient pas signé les accords ?
R/ Il s’agissait de les contraindre, de les mouiller, qu’ils seraient moins dangereux dedans que dehors et que quand on veut faire la paix, il faut intégrer les extrêmes… Cela se défend. On a fait cela dans d’autres conflits.

Revenons aux militaires. Pourquoi, après le retrait officiel de l’automne 93, des militaires français sont ils restés au Rwanda, plus nombreux que ce que l’on disait et aux côtés des durs du régime ? Y aurait il eu des électrons libres ?
Si, sur le plan militaire, s’il y a eu des “électrons libres”, par définition, ces derniers n’engageaient qu’eux et étaient incontrôlables. L’Afrique grouille de gens comme çà, d’«électrons libres» parfois de soldats perdus issus des armées, ou des services français, belges, américains, israéliens ou africains. Par définition ils ne sont pas soumis à une hiérarchie. Aux Etats Unis aussi, il y a bien des cas où le président a dit une chose, où la CIA en a fait une autre… Je ne veux pas me défausser puisque je juge honorable ce que la France a fait, mais ce que je vous décris, c’est le processus de décision politique des dirigeants français.

Des « électrons libres » qui continuent à livrer des armes ne peuvent pas faire cela de leur propre initiative…
Si bien sûr. Il y a beaucoup de trafics d’armes en Afrique hélas. On pourrait citer dix conflits en Afrique où cela a eu lieu. Où les protagonistes ont reçu des armes américaines, israéliennes, russes, tchèques, chinoises, françaises ou autres par l’intermédiaire de trafiquants locaux et d’anciens militaires, ou même en activité !

Après l’attentat, revenir ou pas ? La question s’est posée à Paris. Ce qui est sûr c’est que l’armée française et donc le Ministre de la défense, François Léotard, ne voulait pas retourner au Rwanda. Très vite après le début du génocide, Juppé dit qu’il fallait revenir pour essayer d’arrêter les massacres, Mitterrand dit « oui sous certaines conditions ». Balladur était résolument hostile. Les grands chefs militaires, eux, freinaient : « on a fait notre job, c’est terminé. »

Un tel refus ne les empêche pas de recevoir des émissaires du gouvernement intérimaire…
R/En effet, au début Paris a gardé le contact avec tout le monde car, pendant quelques semaines l’idée a persisté que, peut-être, on pouvait encore sauver Arusha. Mais, c’est comme remettre le dentifrice dans le tube !

Sur l’intervention, (y aller ou pas ?) l’arbitrage de Mitterrand/Balladur, a été finalement d’y aller mais uniquement si la France obtenait un mandat du Conseil de sécurité pour une mission humanitaire pour un temps limité.
Avec le recul, de même que je pense qu’après Arusha il aurait fallu imposer une présence militaire internationale très forte pour tordre le bras tous les protagonistes, je pense que la France aurait du mettre son veto à la décision de retirer tous les Casques bleus (ndlr. décision prise le 21 avril, après le retrait unilatéral des Casques bleus belges) . Mais c’est facile à dire avec le recul !

Considérez-vous le capitaine Barril comme un électron libre ?
Il en est l’exemple type. Il n’a jamais eu de fonction à l’Elysée. Vu son amitié antérieure avec le commandant Prouteau, il se présentait comme mandaté par l’Elysée, ce qui était faux mais lui a permis d’obtenir des missions dans toute l’ Afrique. On a dû finalement lui retirer sa carte d’accès à l’Elysée. Quant à François de Grossouvre, (qui s’est suicidé dans son bureau le 7 avril) c’était un homme courtois et sympathique, mais mythomane, que Mitterrand gardait près de lui par gentillesse car il l’avait beaucoup aidé durant sa traversée du désert. Il était là, mais il ne jouait plus aucun rôle, et en avait conçu une amertume certaine …Grossouvre, Barril, ou d’autres, c’était le paquet « électron libre », cela n’était pas la politique de la France…

Quelles étaient vos propres responsabilités à l’époque ?
R/ J’étais en contact en tant que conseiller diplomatique avec la cellule africaine de l’Elysée. On s’informait une fois par semaine environ. Lorsque j’étais Porte-parole de l’Elysée, j’étais tenu au courant. Lorsque j’étais Secrétaire-Général, je voyais tout passer, les notes du Quai, de la défense, de l’Etat-major particulier, de la cellule africaine, mais je n’avais pas de position personnelle ni de décision à prendre moi-même sur ces questions africaines…Et n’oubliez pas qu’en 1993/1995 on est en cohabitation. Je trouve que ce que la France a fait a été honorable, même si cela a échoué.

Sur Turquoise : si l’Opération n’a été lancée que fin juin, c’est parce qu’il a fallu plusieurs semaines pour obtenir le mandat de du Conseil de sécurité de l’ONU du fait des réticences ou de l’indifférence des autres membres permanents. SI la France avait réellement voulu aider « un régime ami génocidaire » (!) elle aurait envoyé des parachutistes tout de suite, en avril, et pris Kigali.

La France y a donc été (seule !) avec un mandat humanitaire. Cette opération a sauvé, quand même, des milliers de gens, et elle s’est terminée à la date prévue. En outre Turquoise n’avait pas tellement d’armement. A propos de Bisesero, les français ont expliqué qu’ils étaient allés dès qu’ils avaient pu, ils sont pourtant arrivés trop tard pour empêcher ce massacre. Je rappelle que l’armée française ne voulait pas revenir au Rwanda, elle jugeait que c’était compliqué et très risqué. Les militaires détestent être envoyés dans des guerres civiles…

Il est possible que des génocidaires soient partis vers le Zaïre en passant par cette zone, entre autres, mais comment les distinguer, au milieu d’une foule qui fuit le pays ? De plus, le mandat, donné par l’ONU n’était pas d’arrêter des gens qui, d’ailleurs, pouvaient fuir le Rwanda par bien d’autres frontières !Toutes ces accusations sont vraiment injustes ou absurdes.

Vous avez travaillé jusqu’au bout avec le président Mitterrand …Prenait il encore lui-même les décisions ?
Bien sûr, personne ne pouvait trancher à sa place. Il est toujours resté l’autorité finale. Il ne m’est jamais arrivé de ne pouvoir le joindre lorsque j’avais besoin d’une décision urgente, et cela jusqu’en mai 1995. Et même au-delà ila reçu beaucoup de visiteurs jusque fin 95. Ses détracteurs disent, soit que Mitterrand ne contrôlait plus rien ou que, au contraire, tout est de sa faute !Tout cela n’a pas de sens.

C’est pour moi l’occasion de rappeler qu’il fut le premier président occidental à être invité par Mandela à l’été 1994 à venir dans l’Afrique du Sud Arc en Ciel. Mandela ne croyait rien des accusations contre la France .

Propos recueillis à Paris