21 juillet 2014

Les métis, enfants oubliés de la colonisation belge

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« Papaoutais »… La belle chanson de Stromae est bien plus qu’un tube à succès… Elle exprime, en termes actuels, le malaise de ceux dont on ne parle pratiquement jamais, et qui furent les enfants oubliés de la colonisation belge, les métis. Aujourd’hui que les couples mixtes se multiplient, nul ne prête plus attention à ces enfants un peu plus bronzés, un peu plus bouclés, qui peuplent les crèches et les écoles. Mais voici quelques décennies, et longtemps après l’indépendance du Congo, du Rwanda et du Burundi, il était loin d’en être ainsi. Le vocabulaire lui-même en témoigne : avant 1960, on parlait moins de « métis » que de « mulâtres » un terme dérivé du mot espagnol « mulato » mulet, qui désignait l’animal hybride né de l’accouplement d’un cheval et d’une ânesse !
Cependant, ces enfants de « sang mêlé » étaient nombreux, leur existence illustrait un pan peu connu de la colonisation belge et le destin qui leur était réservé démontrait à quel point les mentalités de l’époque étaient imprégnées du concept de la supériorité de la race blanche, qui ressemblait fort à un racisme de bon aloi.
Lorsque les Belges, dès la fin du 19eme siècle, prennent pied en Afrique centrale, ce sont des hommes seuls qui font le voyage. Ils s’installent en bravant le climat difficile, la mortalité est élevée et dans cette Afrique centrale encore insalubre, il est hors de question de faire venir des femmes. En outre, à l’inverse des Portugais en Angola ou des Français en Algérie, l’administration coloniale n’encourage pas l’établissement permanent des colons, à ses yeux, le Congo est avant tout une entreprise commerciale ou, plus tard, une « œuvre civilisatrice » mais pas une colonie de peuplement. Les hommes cependant ne restent pas seuls très longtemps : pour éviter le « coup de bambou » (sorte de spleen alcoolique) ou régler les problèmes domestiques, les Européens embauchent des femmes congolaises, pudiquement appelées « ménagères ». Elles ne sont pas simplement chargées de tâches domestiques mais souvent vivent en concubinage avec leur « maître », le temps de l’affectation de ce dernier.
Plus tard, lorsqu’arriveront les épouses belges, ces femmes retourneront dans l’ombre et, à de rares exceptions près, les enfants nés de ces relations interraciales ne seront jamais officiellement reconnus par leur géniteur. A la veille de la deuxième guerre mondiale, le Congo comptait ainsi quelque 5000 enfants nés entre deux mondes…
Ils n’étaient cependant pas inconnus aux yeux de l’administration coloniale : cette dernière redoutait que la «goutte de sang blanc» qui coulait dans les veines de ces enfants fasse d’eux les instigateurs d’éventuelles révoltes et, méthodiquement, elle retirait les enfants métis du milieu indigène, les soustrayant donc à l’influence et à l’affection de leur mère, sans que pour autant le père les reconnaisse ou les prenne en charge ! Ces jeunes métis, dès le départ, étaient donc victimes d’une double discrimination : on leur avait inculqué qu’ils étaient différents des Noirs et que certains métiers leur étaient réservés (contremaîtres, catéchistes…) mais par ailleurs le monde des Blancs leur demeurait fermé, ils étaient relégués dans leurs propres cercles, vivaient dans des homes situés entre la ville européenne et la cité indigène !Aujourd’hui encore, des métis, nés à la veille de l’indépendance, gardent la brûlure et le souvenir de cette discrimination originelle et certains d’entre eux sont toujours en quête de leur père voire de leur mère, désireux, quelle que soit leur trajectoire sociale, de combler le vide béant de leurs racines arrachée. La plupart du temps, ils se heurtent au déni du côté de leur famille paternelle, peu soucieuse de découvrir cet enfant né « hors mariage » et c’est très difficilement que les plus obstinés réussissent à ouvrir les archives de l’administration coloniale pour tenter de retracer leur filiation.
Durant plus de vingt ans, Assoumani Budagwa, un ingénieur d’origine congolaise, installé en Belgique, s’est attelé à une tâche qui avait rebuté bien des historiens professionnels : il a méthodiquement rassemblé et compulsé toutes les archives faisant état de l’existence des métis, parcouru textes de loi et dispositions administratives, retracé les histoires individuelles et les parcours collectifs. Et au fil de ses recherches, il a, inévitablement, croisé les fils de dizaines de cas individuels, recueilli les témoignages, mesuré les souffrances, les déchirements des enfants non reconnus. Il a aussi pris connaissance de la douleur des mères auxquelles leur enfant avait été arraché et qui se voyaient repoussées par leur « patron » rappelé en Belgique ou convolant en « justes » noces. L’ouvrage né de ces recherches n’est ni une thèse, ni un roman, ni une compilation de règlements administratifs pas plus qu’une fresque historique. Il est tout cela et plus encore : une véritable somme d’informations, de témoignages, d’histoires plus vraies et plus poignantes les unes que les autres. Mais surtout, ce livre qui, pour la première fois, dit les choses, nomme les cas, ne recule pas devant l’énoncé des souffrances individuelles et des quêtes désespérées, est riche d’une immense valeur thérapeutique. Lors de la présentation de l’ouvrage, plusieurs métis ont tenu à expliquer combien la quête de leurs origines avait marqué leur vie et il apparut que, même à la deuxième voire la troisième génération, cette question existentielle demeurait toujours brûlante…
L’un des épisodes les plus dramatiques et aussi symptomatique de la geste des métis se situe à Save, au Rwanda, à la veille de l’indépendance.

Estimant que, de toutes manières, les métis d’un orphelinat tenu par des religieuses seront plus en sécurité en Belgique que dans leur pays d’origine, la sœur Lutgardis et le père Delooz décident de les évacuer massivement vers la Belgique, Des familles belges les accueillent, surtout en Flandre et tous les liens sont coupés avec la mère biologique, victime d’un véritable rapt…Durant des décennies, les « enfants de Save » tenteront de retrouver qui leur mère restée au Rwanda, qui leur père biologique et l’ouvrage se termine sur ces récits poignants d’une quête qui, pour certains, n’est pas encore terminée…

Assumani Budagwa, Noirs, blancs et métis, La Belgique et la ségrégation des métis du Congo belge et du Rwanda-Urundi (1908-1960) contact : noirsblancsmetismail.com

21 juillet 2014

Laperspective des présidentielles fait bouillonner le Congo

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Kinshasa,

Les apparences sont trompeuses. A première vue, le Congo connaît l’une des situations les plus favorables de son histoire : une croissance économique de 8,5%, une monnaie stable, les salaires des agents de l’Etat régulièrement payés par voie bancaire. Dans Kinshasa traversée d’artères bien entretenues, de nouveaux supermarchés, magasins d’alimentation et même boutiques de luxe s’ouvrent chaque semaine et il n’est plus rare de rencontrer des Congolais issus de la diaspora qui ont rapatrié au pays leurs économies et leur dynamisme, estimant que la conjoncture était favorable pour entamer un retour définitif. En outre, malgré des combats sporadiques qui mettent encore aux prises les forces gouvernementales et des groupes armés dans l’Est du pays, et malgré des massacres comme celui de Mutarule au Sud Kivu, la sécurité est peu à peu rétablie sur l’ensemble du territoire et l’autorité de l’Etat s’exerce partout. Bref, le Congo se modernise, se stabilise, de grands projets sont mis en chantier et les souvenirs amers de la confusion et des fraudes qui avaient marqué les dernières élections de 2011 s’estompent peu à peu…
Cependant, ces indices favorables sont contredits par de nombreuses incertitudes et, sur le plan politique, la situation apparaît dangereusement bloquée : voici plus de huit mois que les Congolais attendent la promulgation d’un gouvernement dit de « cohésion nationale », qui avait été promis à l’issue des « concertations nationales », où des représentants du pouvoir, d’une partie de l’opposition et de la société civile s’étaient rencontrés du 7 septembre au 5 octobre 2013. Depuis lors, même s’il se montre actif et sûr de lui, le Premier Ministre Matata Ponyo est, officiellement, en affaires courantes et toute son équipe est, en principe toujours, sur un siège éjectable. Ce qui signifie que depuis des mois, des décisions importantes sont bloquées, que des actes de gestion ne sont plus posés et que nul n’ose s’engager à moyen ou à long terme.
En réalité, l’ absence de décision au niveau du gouvernement est liée à une incertitude plus fondamentale encore, portant sur le calendrier électoral et plus précisément sur les prochaines élections présidentielles. Auront-elles lieu en 2016, la majorité présidentielle osera-t-elle modifier l’article 220 de la Constitution, présenté comme « boulonné » et qui limite à deux le nombre de mandats du chef de l’ Etat sortant ?
Président de la Commission électorale indépendante (CENI) l’abbé Malu Malu a déjà présenté le calendrier des élections locales mais sans se prononcer sur la date ou les modalités des présidentielles, ce qui a déjà suscité une levée de boucliers : à l’étranger, l’Américain John Kerry, au nom du président Obama, a pressé les Congolais de ne pas modifier la Constitution existante, des messages similaires sont partis de plusieurs capitales occidentales et en gros, les bailleurs, censés financer le scrutin conditionnent leur soutien à la publication d’un calendrier électoral complet. Sur le plan intérieur, la Conférence épiscopale des évêques du Congo (CENCO) s’est élevée contre toute modification éventuelle de la Constitution et, d’un bout à l’autre du pays, la plupart des Congolais se déclarent hostiles à un renouvellement du mandat du chef de l’Etat estimant que le prescrit de la Constitution existante doit être respecté. Quant au président Kabila, il se tait dans toutes les langues :« le meilleur des discours, c’est le silence » nous a-t-il déclaré lors d’une récente (et infructueuse) demande d’interview, laissant planer le flou sur ses intentions…
Adoptera-t-il un scénario à la Poutine, s’effaçant au profit d’un candidat issu de la majorité présidentielle qui aurait toute sa confiance ? Les tenants de cette hypothèse citent souvent le nom du gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, mais ce dernier demeure lui aussi silencieux à propos de ses intentions.
Dans une récente interview, (publiée sur lesoirenligne) le président de l’Assemblée Aubin Minaku vient de lancer un autre ballon d’essai : l’idée d’associer au pouvoir l’opposition, ou au moins une partie d’entre elle, celle qui, sous la houlette du président du sénat Kengo wa Dondo se présente comme « républicaine », permettrait de préparer des « élections apaisées » et, qui sait, de faire accepter un retard du scrutin présidentiel, qui, pour des raisons logistiques et financières, pourrait se trouver reporté de quelques mois, sinon plus…Une autre idée circule dans les cercles du pouvoir : créer, dès à présent, un poste de vice président, issu de l’opposition, innovation qui serait soumise à un referendum constitutionnel qui se tiendrait en même temps que l’une des consultations électorales déjà prévues. Là aussi, cette association de l’opposition au pouvoir permettrait de dégager un consensus et de faire passer un éventuel report, ou retard, du scrutin présidentiel…
Malgré les relatifs succès engrangés en ce moment, la perspective d’une manipulation des échéances électorales suscite un profond malaise au sein de l’opinion et beaucoup rappellent que le Congo, un pays post conflit, demeure encore fragile…

21 juillet 2014

Aubin Minaku: éviter les passions post électorales

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Rencontre avec Aubin Minaku, président de l’Assemblée nationale, secrétaire général de la majorité présidentielle

Après avoir compté sur le développement du secteur minier, le Congo semble se tourner à nouveau vers l’agriculture…

Depuis Léopold II puis l’ère coloniale, l’agriculture représente la première génération des ressources du pays, les mines sont la deuxième. Aujourd’hui il nous faut passer à la troisième génération de nos ressources, les richesses stratégiques comme le coltan, mais aussi les forêts, les eaux douces et, une fois encore, l’agriculture… Ce sont ces ressources là qui feront du Congo un pays émergent en 2030, qui assureront la prospérité des générations à venir…
Il faut des projets structurants, ambitieux, comme à Bukanga Lonzo dans le Bandundu. Dans toutes les provinces, le gouvernement envisage de mettre des moyens pour développer des projets similaires.

Des documents officiels assurent que « le Congo a perdu la bataille contre la faim ». Que pensez vous d’un tel scandale ?

Je ne dirais pas que nous avons perdu, mais que nous avons connu beaucoup de vicissitudes, essentiellement les guerres récurrentes, les pesanteurs dans la gestion… Mais aujourd’hui nous sommes en train de mieux planifier la République, nous savons où nous allons. Un Etat avec autant de ressources naturelles que la RDC ne peut pas perdre la bataille de la pauvreté…
Désormais, l’argent obtenu proprement circule selon des critères acceptés. Aujourd’hui, pour être payé par l’Etat, il faut avoir suivi toutes les procédures prévues. Un million de fonctionnaires, dont 500.000 à Kinshasa, sont désormais régulièrement payés.

Pourquoi cette exigence de « cohésion nationale » née des concertations qui ont eu lieu en octobre dernier ? Pourquoi ne pas suivre le jeu normal « majorité/opposition » et alternance éventuelle à l’issue des élections ?

Lorsque le chef de l’Etat avait lancé les concertations nationales l’an dernier, cela répondait à deux objectifs, mettre fin à la guerre et améliorer la gouvernance. A l’époque, dans la majorité, certains estimaient qu’un simple remaniement suffirait, au niveau des partis au pouvoir afin de renforcer leur cohésion. Mais le chef a voulu aller plus loin parce qu’il ne peut pas accepter que l’on parle d’un « émiettement » de la RDC, aussi longtemps qu’il est Président de la République. Il doit donc tout mettre en œuvre, sur le plan structurel, pour que tout se passe de façon apaisée. C’est pourquoi nous avons organisé les concertations nationales auxquelles, malheureusement, certains amis de l’opposition ont refusé de prendre part. Aujourd’hui l’un des objectifs est déjà atteint, la fin de la guerre à l’Est. Cependant, le chef s’est engagé solennellement auprès d’une partie de l’opposition, celle qui a participé aux concertations, à l’associer au pouvoir. Autrement dit, si une partie de l’opposition du MLC (Mouvement pour la libération du Congo, présidé par Jean-Pierre Bemba) nous rejoint pour mieux organiser les élections, cela fait 75 députés qui s’inscriront dans la logique d’une meilleure organisation des élections et d’un renforcement de la stabilité nationale.
Je suis convaincu de la nécessité d’organiser les choses de manière à ce qu’après les prochaines élections, il n’y ait pas de troubles susceptibles de réveiller les passions post électorales.
Autant certains ont essayé de déstabiliser ce pays par la voie des armes, autant la « passion post électorale » peut être tout aussi dangereuse…Si nous pouvons construire un schéma avec l’opposition, en tous cas avec celle qui a accepté de participer aux concertations, pourquoi pas ?
Il faut trouver des mesures plus adaptées à la mécanique politique et cela prend du temps… Les recommandations des concertations nationales doivent être mises en œuvre mais en tenant compte de la dynamique actuelle.

Si je comprends bien, la nouvelle équipe gouvernementale devra préparer les prochaines échéances électorales…

Elle devra préparer ces échéances de manière à ce que les prochaines élections se déroulent dans un climat apaisé, avec un consensus acceptable qui nous évitera de tomber dans des schémas d’affrontements. Le chef se demande souvent si nous avons déjà atteint le point de non retour ..Il nous faut encore travailler pour éviter totalement la guerre…D’où l’idée d’associer l’opposition au pouvoir, déjà maintenant…
Dans notre pays, l’opposition a toujours souhaité participer au pouvoir. Nous sommes une jeune démocratie, un système où l’opposition doit se construire…

Ailleurs dans les « vieilles démocraties » l’opposition se construit dans l’alternance. Ici, ce serait plutôt dans le consensus, l’association au pouvoir…

Il y a deux impératifs ; organiser des élections, ce qui est clair car la RDC a réellement fait ce choix, pas sous la pression extérieure, pour faire plaisir à qui que ce soit mais pour nous-mêmes, parce que nous y croyons. Mais nous voulons aussi sauvegarder l’unité du pays, l’intégralité de nos 2.345.000 km2 de territoire…
L’un des piliers de cette unité, c’est notre armée, que nous n’avons pas encore fini de reconstruire, qui n’a pas encore atteint le niveau requis pour une armée républicaine. Dans un tel contexte, après une longue guerre, après des « mixages » ou « brassages » (ndlr. ce terme désigne l’intégration d’anciens groupes armés rebelles au sein de l’armée nationale) pas nécessairement réussis c’est un élément dont il faut tenir compte dans l’analyse globale de la problématique électorale, avoir une approche qui va au-delà de la seule majorité. Nous devons construire quelque chose avec l’opposition.
Notre situation demeure spécifique, il faut donc des mesures particulières propres au Congo, c’est pour cela que nous avons entamé les concertations. Le besoin pour l’opposition, de co-gérer avec la majorité s’explique aussi par le besoin de préserver l’unité de ce pays atypique qu’est la RDC.
Nous sommes en train d’asseoir notre jeune démocratie sur une culture où il y a une certaine tradition d’arbitrage, de consensus. Même la justice coutumière congolaise est fondée sur l’arbitrage. Il nous faudra peut être trois législatures pour asseoir un type de démocratie qui reflétera à la fois les standards universels en matière de démocratie et la particularité du peuple congolais qui tend vers cette culture du consensus, où les étiquettes fabriquées à l’étranger (droite, gauche…) ne valent pas. Le consensus doit aussi s’établir entre les différentes aires linguistiques qui sont aussi une réalité. C’est avec le temps que nous allons définir le modus vivendi approprié.
Après les concertations nationales il est entendu que le prochain gouvernement devra travailler davantage avec l’opposition pour préparer les futures échéances électorales.

Dans ce contexte peut on imaginer une vice-présidence qui serait confiée à l’opposition ?
Nous allons y réfléchir… Je n’affirme rien, mais dans l’hypothèse où il y aurait une vice-présidence, cela pourrait aussi être un instrument important pour répondre à la particularité congolaise. Mais rien n’est décidé à ce stade..

La particularité du schéma congolais

Cette idée est cependant sur la table..

En parler, ce n’est pas mauvais car il s’agît d’une hypothèse sérieuse…On en parle…
C’est une idée qui pourrait devenir le « schéma congolais » avant ou même après les élections… Il faut réfléchir, ensemble, avec les amis de l’opposition… Nous discutons beaucoup avec eux, avec ceux qui sont ouverts…
Dans les jours à venir, je vais aussi discuter avec ceux qui n’ont pas pris part aux concertations nationales, car face à un impératif aussi important que la stabilité du pays, il faut que tout le monde se parle.

L’incertitude qui se prolonge n’est elle pas dangereuse, elle aussi ? Les décisions ne se prennent pas, cela ne va plus durer..

Certes, cela ne va pas durer…Quand le fruit est mûr il tombe, tout va se préciser.. .Avant septembre, où nous reprendrons la session ordinaire de l’Assemblée, la décision devrait tomber.
Le chef de l’Etat s’est imposé une méthode, à l’aune de son expérience depuis 2001, de sa connaissance des hommes politiques congolais.. Il prendra une décision dans l’intérêt de la République…

Les jours du Premier Ministre Matata Ponyo sont comptés. Etes vous candidat pour lui succéder ?

Nous sommes de la même génération lui et moi, nous sommes entrés en politique à la même période. Son échec serait mon échec, nous ne sommes pas rivaux, bien au contraire : dans ma fonction à l’Assemblée nationale, je l’ai toujours protégé. Il y a eu des moments durs pour lui, où des motions étaient en l’air et, par principe, je l’ai toujours soutenu. Il ne s’agissait pas seulement de loyauté : il y a aussi le fait que j’appréciais le travail abattu par Matata, même s’il est très technique dans la finance alors que l’appréciation de l’appareil de l’Etat dans sa globalité, la conjugaison des différentes priorités, c’est toujours politique.
Par rapport à mon éducation, reçue de ma mère et de mon père, par rapport aux réalités du pays, je n’ai jamais demandé au chef de l’Etat de recevoir le poste de Premier Ministre. Je l’ai répété à Matata Ponyo, pour qu’il en soit certain…Ici, je suis bien dans ma peau, j’ai du travail à faire, je me bats à l’Assemblée, pour mon parti, pour mon pays…
Il est vrai que ma position est moins exposée que celle du Premier Ministre…

La théorie de la ligne ineffaçable

Cela étant, par rapport à d’éventuels changements institutionnels, vous jouez un rôle pivot…

J’ai un rôle important, c’est vrai, ne serait ce que pour conseiller le chef de l’Etat, et je ne tremble pas devant lui. Je ne peux que lui présenter les conséquences positives ou négatives de toute décision…. A l’université, chacun devait présenter sa théorie : la mienne, c’était la théorie de la ligne ineffaçable. Je parlais du Congo : nous avons connu la conférence de Berlin, en 1885, nous avons connu Léopold II, la colonisation, connu Lumumba et sa manière ineffaçable de s’exprimer, connu Kasa-Vubu et bien sûr Mobutu…
Quand vous voyez l’acte de Berlin, en 1885 vous constatez que les Américains ont joué un rôle, que la France avait un droit de préemption…Il faut savoir évaluer les rapports de force et, éventuellement, travailler pour les changer, c’est toujours possible.
J’ai quatre projets de loi importants à présenter, sur la loi électorale, susciter une certaine cohésion non seulement avec l’opposition mais aussi avec la majorité. Il faudra aussi modifier l’article 97 qui parle de la possibilité du suffrage indirect pour l’élection des députés provinciaux…

A l’étranger, on connaît surtout l’article 220, qui concerne l’élection présidentielle et qui est « boulonné »…

A ce sujet, il faudra qu’une décision soit prise, et alors on appellera les conseillers…Il faudra en tous cas tenir compte de tous les paramètres, dont celui de l’armée.
Brassages et mixages ayant échoué, il faut savoir qu’un seul homme, aujourd’hui, a de l’ascendant sur tous les commandants, et il ne s’agît pas du chef d’Etat major ni de tout autre officier supérieur, mais du chef de l’Etat… Il est le seul qui, commandant suprême de l’armée, en connaît tous les rouages. Cette armée, en pleine recomposition, il ne faudrait pas la mettre mal à l’aise. Constituer une armée forte, avec une capacité dissuasive, pour un pays de cette taille, cela prend du temps, ce n’est pas en cinq ans qu’on peut le réussir, sinon, il y a beaucoup de risques de dérapages…
En outre, le dossier de l’Est du pays est loin d’être clos, rien n’est terminé. Des aspects militaires doivent encore être gérés…
Un autre président élu chercherait d’abord à se sécuriser lui-même, ce qui signifierait démanteler les bataillons actuels pour créer d’autres structures. Durant ces temps de recomposition, il apparaîtra peut-être que les velléités rwandaises ne sont pas terminées. Et ne parlons pas des Mai Mai, des Bakata Katanga…Il y a tellement de tensions en Afrique que l’on ne peut s’offrir le luxe d’une déstabilisation du Congo, qui serait provoquée par une « passion post électorale ». D’où la nécessité de maîtriser tous ensemble le processus post électoral, c’est un impératif qu’il faut bien faire comprendre.
Nous allons aussi défendre notre dossier sur le plan international en soulignant qu’on ne peut faire deux poids deux mesures, avoir un message pour le Congo, un autre pour le Burkina Faso, le Congo Brazzaville, le Rwanda…Il faut avoir le même degré d’exigence pour tout le monde…
De toutes façons, pour toute révision constitutionnelle, nous pensons qu’il faut passer par le « souverain primaire » c’est-à-dire le peuple, donc organiser un referendum…Mais le « go » n’est pas encore donné, même si la majorité présidentielle va bientôt révéler sa stratégie…

Propos recueillis à Kinshasa

20 juillet 2014

Chaises musicales en Afrique centrale: qui bougera le premier?

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Confrontés aux mêmes échéances, ils se surveillent du coin de l’œil et ne pipent mot sur leurs intentions réelles… Les trois chefs d’Etat des pays de l’Afrique des Grands Lacs, République démocratique du Congo, Rwanda et Burundi, bien installés au pouvoir, se trouvent tous dans une période étrange : leur mandat se termine, la Constitution de leur pays leur interdit de se représenter et…le silence absolu règne autant sur leurs intentions réelles que sur l’identité de leurs éventuels successeurs. Cette ambiguïté fait monter la tension politique, autorise toutes les spéculations et porte en germe un fort potentiel de violence. En outre, au Congo et au Burundi, les pressions internationales se multiplient, car ces deux pays sont considérés comme relativement fragiles.
C’est au Burundi que les inquiétudes sont les plus vives, depuis qu’un rapport de la Binub, la mission de l’ONU au Burundi, a révélé que le parti au pouvoir, le FDD CNDD (Comité national pour la défense de la démocratie) qui organise depuis longtemps ses jeunes militants en groupes de sportifs, était passé à la vitesse supérieure : les Imbonerakure apparaissent désormais comme une sorte de milice paramilitaire, ils font régner la peur dans les campagnes et surtout, des armes et des uniformes leur auraient été distribués ! Malgré les démentis officiels, il se confirme que les durs du parti, d’anciens rebelles issus de la lutte armée, n’entendent pas laisser le président Nkurunziza abandonner le pouvoir sans essayer d’imposer un troisième mandat. Ils assurent que le premier a été exercé avant la conclusion des accords de paix d’Arusha et que le mandat actuel est donc le premier obtenu dans le cadre de la nouvelle Constitution, ce qui signifie que le chef de l’Etat pourrait se présenter pour un autre terme…Une telle interprétation est vivement contestée par l’opposition et le Parlement l’a mise en échec. C’est pourquoi d’aucuns redoutent que les tenants de la majorité présidentielle recourent à la violence et à l’intimidation, afin de persuader les électeurs de ne pas s’aventurer à « mal » voter.
A Bujumbura, le climat politique se durcit : l’un des plus respectés des défenseurs des droits de l’homme, André Mbonimpa, a été arrêté, des journalistes sont réprimés et l’inquiétude gagne du terrain. Mais aujourd’hui, la crainte d’affrontements interethniques, entre Hutus et Tutsis, a cédé la place à des rivalités entre partis hutus. En effet, les accords de paix ont désamorcé les tensions ethniques en réservant des places garanties au groupe minoritaire des Tutsis : les Hutus gouvernent certes, mais les Tutsis sont représentés à tous les échelons politiques et militaires et se voient garantir une certaine sécurité. Par contre, d’autres formations, majoritairement composées de Hutus (le Frodebu, Front pour la démocratie au Burundi) et le FNL (Front national de libération) estiment que la formation du président Nkurunziza se comporte de plus en plus comme un parti unique, raflant la plupart des postes et des avantages du pouvoir.
Si l’opposition est vive dans la capitale, les paysans, quant à eux, soutiennent encore le parti au pouvoir, car, fait sans précédent dans l’histoire du pays, le président multiplie les séjours à l’intérieur du pays et a pris des mesures sociales spectaculaires, dont la gratuité de l’accès aux soins pour les femmes enceintes et l’ouverture de l’accès à l’enseignement primaire.
Si au Burundi les tensions préélectorales s’affichent ouvertement, au Rwanda par contre, où le deuxième et, en principe, dernier mandat du président Kagame se termine en 2017, le sujet n’est pas à l’ordre du jour. Officiellement tout au moins, car en réalité il ne laisse personne indifférent. Voici un an encore, les milieux officiels assuraient que le Rwanda, élève modèle, respecterait le prescrit de la Constitution et que le président céderait la place à un successeur discrètement préparé depuis longtemps, ces assurances se sont faites moins fortes. Le chef de l’Etat, refusant de se prononcer sur la question, a assuré que « si le peuple le lui demandait » il pourrait demeurer aux commandes et il n’a pas exclu la possibilité d’une révision de la Constitution.
Il est vrai qu’une certaine nervosité règne en ce moment au Rwanda : le meilleur contrôle de la frontière avec le Kivu a fortement réduit le flux de minerais et surtout, Kigali s’inquiète de mouvements militaires qui en principe devraient plutôt rassurer. Il apparaît en effet que les ex rebelles hutus, rassemblés au sein des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), qui se trouvent au Congo depuis 1994, sont en train de déposer les armes, de se regrouper dans des centres de transit avant, en principe, d’être envoyés dans d’autres provinces congolaises, loin de la frontière. Quelque 1700 hommes sont déjà arrivés à Kisangani, où ils sont hébergés dans un camp militaire bien gardé, au vif déplaisir des populations locales qui ne cachent pas leur inquiétude. Mais Kigali redoute un « coup tordu » et se méfie de la Monusco (Mission des Nations unies au Congo) et surtout de la Brigade d’intervention africaine composée de 3000 hommes venus du Malawi, d’Afrique du Sud et de Tanzanie. Les relations sont en effet très mauvaises entre Paul Kagame et son homologue tanzanien Jakaya Kikwete qui conseille un « dialogue interrwandais » par lequel le Front patriotique rwandais, au pouvoir depuis vingt ans, discuterait avec ceux qu’il considère toujours comme des « génocidaires ». En outre, malgré l’opacité du système, le FPR redoute l’influence des opposants exilés en Afrique du Sud, le général Kayumba, ancien chef d’état major et ¨Patrick Karegeya, ancien chef des renseignements, assassiné dans un hôtel de Pretoria le 31décembre dernier. Leur parti, le RNC, (Congrès national rwandais) garde des contacts à l’intérieur du Rwanda ainsi qu’avec les groupes armés demeurant au Congo. Face à ces incertitudes, nombre de Rwandais estiment peu probable que le président Kagame lâche les rènes et, malgré le remarquable développement du pays, la crainte de développements violents n’a pas disparu…
Discrétion et répression au Burundi, silence inquiet au Rwanda… Tout autre est le climat à Kinshasa, où le calendrier électoral est le principal sujet de conversation.
Président de la Commission électorale indépendante, l’abbé Appolinaire Malu Malu a déjà rendu public le calendrier des scrutins à venir, les élections locales, provinciales, sénatoriales. Ces élections sont importantes car elles vont conforter la base de la » pyramide démocratique » et permettre l’émergence d’une nouvelle classe politique. Elles seront coûteuses également et vont requérir un matériel sophistiqué (il est même question de retransmettre les résultats par satellite vers un serveur central, afin de dissiper tout soupçon de fraude). Mais les bailleurs de fonds potentiels n’ont pas encore annoncé de soutien financier, alors que le coût global de l’exercice est estimé à 750 millions de dollars. En réalité, l’opinion tant intérieure qu’extérieure, n’a les yeux fixés que sur une seule échéance : le président Kabila se représentera-t-il ou non pour un troisième mandat ? Pour cela, il faudrait que l’Assemblée nationale fasse sauter l’article 220 de la Constitution, qui prévoit l’exercice de deux mandats au maximum. Déjà les « envoyés spéciaux » de la communauté internationale, représentant les pays membres du Conseil de sécurité, se sont prononcés contre une éventuelle modification de la Constitution et les bailleurs éventuels ont assuré qu’ils ne libérerait les fonds qu’au vu du calendrier global des élections et d’une politique « consensuelle ». Autrement dit, ils récusent d’avance une manœuvre que beaucoup soupçonnent : sans que la Constitution soit modifiée, l’élection présidentielle, venant après toutes les autres, serait retardée. Le mandat actuel du président Kabila serait ainsi prolongé pour une certaine durée, pour des raisons de budget et l’organisation. Cette seule perspective met l’opposition en émoi tandis que les pressions internationales suscitent un agacement visible à Kinshasa : « comme partout dans le monde, c’est la commission électorale indépendante, et elle seule, qui fixera le calendrier des élections » assène l’abbé Malu Malu tandis que le Premier Ministre Matata Ponyo, qui doit budgétiser le coût du prochain scrutin, assure que « les élections, c’est avant tout l’affaire des Congolais et d’eux seuls… »
Cette incertitude sur l’échéance électorale s’ajoute à un autre suspense : en principe le gouvernement dirigé par Matata Ponyo est démissionnaire et en affaires courantes et une autre équipe devrait prendre la relève, dans laquelle se retrouveraient des membres de l’opposition. Mais surtout le nouveau gouvernement, censé être « consensuel » serait chargé de préparer les élections. Autrement dit, si manœuvre il y a, l’opposition ou une partie d’entre elle, devrait y être associée, ce qui suppose de nombreuses tractations préliminaires et explique le « silence radio » absolu qui plane dans les milieux officiels de Kinshasa…

18 juillet 2014

La révolution agricole a commencé dans le Bandundu

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Pour lutter contre la faim et assurer l’ « émergence », le Congo mise sur les parcs agro industriels

Bukanga Lonzo,

Envoyée spéciale,

Jamais une telle concentration de personnalités n’avait foulé la savane herbeuse du Bandundu: presque au complet, le gouvernement congolais avait tenu à accompagner le président Kabila et le Premier Ministre Matata Ponyo dans un coin dont hier encore la plupart ignoraient le nom, Bukanga Lonzo. Jusqu’à présent, tout ce que l’on savait de ce vaste plateau surplombant la rivière Kwango, c’est qu’il était l’une des zones les moins peuplées de la République, traversé par une route rectiligne menant jusqu’à la ville de Kenge, une artère impeccable mais pratiquement vide, fréquentée seulement par les transporteurs de makala, le charbon de bois alimentant les foyers de la capitale.
Pour l’occasion, les divers partis composant la majorité présidentielle avaient battu de rappel de leurs partisans dans tous les villages de la région. Sous les banderoles vantant un Congo « en voie d’émergence », plusieurs centaines de paysans stupéfaits applaudissaient le ballet des jeeps et des bus officiels, l’alignement des huit tracteurs Massey Ferguson, des 12 planteuses géantes qui pratiqueront la culture en ligne, sans labourage préalable, les cabrioles de l’avion jaune qui sera chargé de la pulvérisation des insecticides et fertilisants…
C’est que les 80.000 km2 de Bukanga Lonzo, -une superficie égale à celle du Brabant wallon- incarnent désormais le nouvel espoir de la République : relever le défi agricole et rendre enfin à la RDC la place qui lui revient, parmi les premiers producteurs agricoles du continent.
Chiffres à l’appui, les officiels le répètent : le Congo, avec ses 80 millions d’hectares cultivables, avec ses fleuves et ses pluies régulières, pourrait nourrir tout le continent et même un tiers de la population mondiale. Scandale géologique, on l’a souvent répété, mais aussi scandale agricole, tant le potentiel est colossal.
En réalité, le vrai scandale, c’est que le Congo, au cours du dernier quart de siècle, a perdu la bataille contre la faim : alors que 70% de la population vit, ou plutôt survit, de l’agriculture, gagnant moins de un dollar par jour, la productivité n’a cessé de décroître, reculant de 60% depuis l’indépendance…. La malnutrition gagne du terrain, touchant 64% de la population, et six millions d’enfants souffrent d’un retard de croissance. Pire encore : alors que les paysans vivent à la limite de l’autosubsistance et ne tentent même plus d’écouler leurs produits, le pays consacre chaque année un milliard et demi de dollars aux importations de produits alimentaires !
Sur les marchés de Kinshasa, tout vient d’ailleurs, le maïs produit en Zambie, le riz asiatique, le lait, les yaourts, les œufs et parfois même les confitures, d’origine belge ! Les prix sont prohibitifs et les plus pauvres ne connaissent de la viande que les abattis et autres bas morceaux qui arrivent congelés ! Quant aux poissons, on se contente de « mpiodi » ou de « chinchards », alors que dans les rivières, selon l’expression d’un ami kinois, les poissons « meurent de vieillesse »…
Durant des années, les autorités crurent que la relance du secteur minier sauverait l’économie. Certes, la production minière stimula la croissance, qui atteint aujourd’hui le chiffre insolent de 8,5%, certificat de réussite du Premier Ministre. Mais il n’y eut guère de réelle redistribution et la population ne tira pas profit de ce boom, en partie parce que le code minier fit la part trop belle aux investisseurs mais plus sûrement encore parce que les profits furent détournés et les avoirs systématiquement sous évalués à l’occasion de transactions opaques…
Les mines ayant déçu, le pétrole demeurant controversé (entre autres lorsque des sociétés comme Soco veulent engager des prospection dans les parcs naturels…) reste l’agriculture, qui emploie toujours 80% des Congolais.
Mais si M. Vahamwiti, le ministre en charge de l’agriculture, issu de la société civile du Nord Kivu, tient à insister sur son intérêt à l’égard de l’agriculture familiale, celle des femmes, des groupements villageois, ce n’est pas dans cette direction qu’est dirigé l’effort du gouvernement : « le Congo est un grand pays et il doit oser se lancer dans de grands projets ». Cap donc sur les parcs agro industriels, dont Bukanga Lonzo est le premier exemple. Le concept est simple : sur une terre appartenant à l’Etat, il s’agit de réunir des investisseurs privés, des institutions multilatérales et de petits fermiers. La société des parcs agro industriels, SOPAGRI, sera chargée de gérer les vingt sites identifiés. A Bukanga Lonzo seulement, le gouvernement affectera 83 millions de dollars de fonds propres (53 milliards pour la mise en production du site, 30 pour la production et la distribution d’ électricité)
« Pour notre société, Africom, c’est un privilège, et aussi une responsabilité que d’avoir été choisie pour relever un tel défi » martèle, avec un fort accent afrikaner, le Sud Africain Christo Groher, ADG de la société Africom, qui se fait applaudir lorsqu’il conclut, en citant la Bible « Dieu bénira le travail de vos mains, vous prêterez à plusieurs nations et n’emprunterez plus à aucune… »
Dans un premier temps, lors de la signature du contrat, en février dernier, c’est la société sud africaine Mozfood and Energy Limited qui avait été chargée des études de faisabilité. Les « Boers » insistent sur leur expérience, en Afrique du Sud, au Mozambique, sur la passion que leur inspire la terre d’Afrique…Le Bandundu, même s’il est bien différent de l’Afrique australe, sera-t-il leur nouvelle frontière ?
Tanguant sur des pistes de sable, les visiteurs seront amenés à traverser un paysage lunaire, absolument vide de tout arbre, de toute habitation, une savane doucement ondulée, dont les sols ont été soigneusement analysés. Il apparaît ainsi que les sables filtrants de ce haut plateau ne seront pas labourés, à cause des risques d’érosion, mais seulement semés en ligne et enrichis par des engrais qui, à l’avenir devraient être produits dans le Bas Congo. Tout au bout du plateau cependant, à près d’une heure de piste du point de départ, des lignes d’irrigation sont déjà tracées, au dessus de périmètres au sol plus fertile, qui seront consacrés au maraîchage. Durant plus de deux mois, les techniciens ont arpenté le plateau désert, planté des carottes, envoyé des échantillons pédologiques dans un laboratoire sud africain afin de déterminer la culture la plus appropriée, établi une cartographie par GPS. Alors que l’on songeait au manioc, nourriture de base des Congolais, c’est le maïs jaune qui a été retenu et sa production sera soutenue par des intrants fournis par une autre société sud africaine, Triumf.
Alors que d’aucuns craignent que la production soit destinée à l’exportation, (à l’instar des fermes sud africaines installées au Mozambique) les Congolais s’en défendent : «notre objectif premier, c’est la sécurité alimentaire » assure John Ulimwengu, cheville ouvrière du projet.
Descendant d’une planteuse géante, qui ratissera le sol avec ses dix bras articulés, admirant le balancement lent des pivots d’irrigation, le président Kabila, visiblement enthousiasmé par ce visage rural de sa « révolution de la modernité », nous confirme « qu’avant de songer à exporter, il faut d’abord viser l’énorme marché potentiel que représentent les douze millions de consommateurs de Kinshasa et de Brazzaville réunis. »
Situé à 240 km de Kinshasa, le parc de Bukanga Lonzo devrait approvisionner les marchés de la capitale, les transports se faisant via la route et le fleuve. Dix mille hectares seront ainsi consacrés à la production de légumes et de produits maraîchers. A ceux qui craignent le « land grabing », l’accaparement de terres, le ministre de l’agriculture répond que non seulement la zone était pratiquement déserte mais que surtout les quelques villages qui s’y trouvaient seront désormais encadrés : « nous y construirons des écoles et des centres de santé, les paysans travailleront sur le projet et les jeunes pourront intégrer une plate forme de formation de la main d’œuvre »…
Le temps est compté : en août prochain, les pompages amèneront sur le site l’eau de la rivière Kwango, les semis directs commenceront en septembre et en mars 2015 déjà, des moissonneuses batteuses s’attaqueront aux premières récoltes.
Si l’ «émergence » est visée pour 2030, elle devra s’accompagner de l’autosuffisance alimentaire et dans cet esprit, Bukanga Lonzo n’est qu’une première : une vingtaine de parcs agro industriels devraient être crées sur le même modèle, dont les deux prochains sont envisagés à l’Est, dans la plaine de la Ruzizi, voisine du Burundi, et dans le Maniéma… Assumant les ambitions et les coûts de ces vastes projets, le ministre de l’agriculture répète qu’il « faut donner des rêves au peuple »…

18 juillet 2014

Les questions et les attentes du monde paysan

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Espérance Nzuzi, vigoureuse porte parole de l’Association « Forces paysannes du Kongo central » et de la Conapac (Confédération nationale des producteurs agricoles du Congo), qui lutte depuis vingt ans pour faire entendre la voix des femmes du Bas Congo, a suivi avec beaucoup d’intérêt le lancement du parc agro industriel de Bukanga Lonzo : « le gouvernement a posé un excellent diagnostic : il faut donner la priorité à l’agriculture, et il a le mérite de prendre le taureau par les cornes. A première vue, il s’agît là d’un bon projet…Mais il faut que les paysans se l’approprient, sinon il ne sera pas durable…Quel sera le sort de tels projets si la politique change et si les acteurs locaux ne se sentent pas concernés ? On a déjà vu d’ambitieuses réalisations être pillées et lapidées, car les gens ne s’y retrouvaient pas… »
Constatant que c’est la veille seulement que les représentants des associations paysannes ont été invités à participer au lancement du projet, Espérance Nzuzi n’est pas totalement rassurée : « le gouvernement devra travailler avec les partenaires de terrain… Il faut savoir que, même si la région est vide aujourd’hui, des descendants des anciens exploitants des terres, qui sont allés vivre à Kinshasa car sur place il n’y avait rien, pourront avoir envie de revenir et de réclamer leurs droits…L’Etat doit prévoir cela, voir plus loin, j’espère que l’état des lieux a été soigneusement réalisé…Par ailleurs, j’espère que le mécanisme de maintenance de ces puissants engins a été mis en place (le carburant, les pneus, les moteurs…) sinon ils subiront le sort des 2500 tracteurs mis, voici quelques années, à la disposition des gouverneurs… »
Même si le projet de Bukanga Lonzo a été scientifiquement étudié, Mme Nzuzi insiste aussi sur les savoirs locaux : « dans leur genre, les paysans eux aussi sont des chercheurs, ils savent interpréter les herbes, la couleur de la terre pour savoir ce qu’il faut cultiver…Il faut tenir compte de leur expérience, les associer… »
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18 juillet 2014

Le “chef du village” attend les “Francos”

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A la perspective d’accueillir à Kinshasa les Francofolies de Spa, le chanteur-poète-musicien Jean Goubald assure qu’ »il se sent l’âme d’un chef de village : je suis ravi de voir arriver ces artistes venus de Belgique, d’échanger avec eux… Nous avons besoin de cette osmose, de ces contacts avec des étrangers… »
Son complice, à la fois manager et instrumentaliste Clovis Mangaza approuve en précisant « par la force des choses, les artistes congolais voyagent moins, ils ont moins de contacts à l’étranger et c’est dommage. Nous nous réjouissons donc de voir d’autres artistes venir à nous… » Il apparaît en effet que les stars de la musique congolaise, qui naguère remplissaient les stades et animaient les plus belles des fêtes, sont aujourd’hui obligées de rester au pays : les « combattants » c’est-à-dire des opposants congolais vivant en Europe les chahutent et les menacent lors de leurs passage en France, en Belgique, en Grande Bretagne. Ils leur reprochent de soutenir le régime en incluant des « petites phrases » laudatives dans leurs compositions. Les musiciens restent donc sur place où les foules leur demeurent fidèles, mais ils ne s’enrichissent plus de l’expérience des voyages… »
Jean Goubald, qui privilégie les textes écrits auxquels il ne modifie plus rien ne connaît pas ce genre de problèmes, mais il espère cependant que le débarquement des Francofolies sera aussi une occasion de réfléchir sur la protection des œuvres : « nos productions sont copiées, piratées, et nous avons bien peu de moyens de nous défendre…La société de droits d’auteur Socopa a remplacé la défunte Soneca mais elle ne nous aide pas davantage… »L’idée d’un métissage des musiques lui plaît énormément, il se souvient de certaines expériences mémorables : « lorsque des musiciens algériens sont venus à Kinshasa et ont joué avec le grand Ray Lema, celui-ci s’est adapté, à modifié sa manière de jouer et le public s’est montré très enthousiaste. Les Kinois sont très réceptifs et ils réserveront un très bon accueil aux musiciens venus de Belgique. Je n’ai qu’une seule crainte : avec ses 500 places, la salle Jacques Brel du Centre Wallonie Bruxelles risque d’être trop petite, il faudra installer un grand écran dans la rue pour satisfaire tout le monde… »
Le rêve secret, mais inaccessible, de nos deux interlocuteurs, c’est que Stromae soit du voyage : « je le kiffe grave » s’exclame soudain Goubald, « il se livre sans réserve, il est lui-même, à fond. Pour moi, c’est un héros, je l’aime, je prends tout ce qui vient de lui… Qui sait, un jour, peut-être… »

18 juillet 2014

La longue attente de Mme Sénéchal, punie pour avoir voulu faire sortir…. sa propre fille

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« Voici un mois qu’Inani, ma petite fille est arrivée en Belgique. Sans moi, et elle ne comprend pas, même si toute la famille s’occupe fort bien d’elle… »Lorsqu’elle évoque le départ de la petite Congolaise de quatre ans (peut être cinq en réalité…) la voix de Laurence Sénéchal se brouille : « elle réclame sa maman, sans comprendre pourquoi j’ai été empêchée de voyager, pourquoi je suis toujours retenue à Kinshasa… »
Mère de quatre enfants vivant en Belgique, Laurence Sénéchal est la dernière des parents qui s’étaient rendus à Kinshasa l’an dernier dans l’espoir de ramener les orphelins qu’ils avaient été autorisés à adopter, le plus légalement du monde, à la suite de jugements rendus par les tribunaux belges et congolais. Surpris par la mesure de moratoire décidée par le gouvernement congolais, les parents étaient restés à Kinshasa jusqu’en mai dernier, hébergés à l’ambassade en compagnie de leurs neuf enfants adoptifs.
« Dès le premier contact avec ma fille, le rapport a été excellent » nous explique Mme Sénéchal, « notre relation a immédiatement été fusionnelle. Elle avait tellement besoin d’affection, j’avais tellement d’amour à lui donner, je ne pouvais pas envisager de rentrer en Belgique et de la quitter… »
C’est cet amour débordant qui a poussé la jeune femme à l’erreur : passant outre à tous les conseils de prudence, elle a tenté, un peu naïvement, de faire embarquer sa fille à bord d’un vol de Royal Air Maroc, pensant pouvoir la rejoindre le lendemain ! Les services d’immigration congolais ayant, comme on pouvait le prévoir, fait échouer ce pauvre plan, Mme Sénéchal se retrouva devant les tribunaux, accusée de tentative d’enlèvement d’enfant ! Et cela alors qu’il s’agissait de sa propre fille, adoptée en toute légalité…
La justice congolaise ayant eu la main dure, Mme Sénéchal fut condamnée, en appel, à six mois de prison ferme ! Depuis ce jugement, la jeune femme, qui s’est évanouie devant la Cour au moment du prononcé, est hospitalisée à la clinique Mont Ngaliéma où elle reçoit des soins attentifs car elle a déjà perdu beaucoup de poids et se laisse parfois envahir par le désespoir.
Emanant de plusieurs personnalités belges, dont les Ministres Reynders et Labille, les demandes de grâce, les intercessions, n’ont pas manqué, allant jusqu’à provoquer l’exacerbation des autorités congolaises, qui insistent sur l’indépendance de la justice et qui estiment que Mme Sénéchal doit « passer par la case prison » avant que sa libération anticipée puisse être envisagée.
Jointe par téléphone, la malheureuse mère nous assure que « depuis trois mois déjà, mes conditions équivalent à une détention : quatre policiers détachés de Makala (la prison centrale de Kinshasa) se relaient devant ma porte…Je me sens réellement prisonnière… »
Même si ces trois mois pourraient justifier une libération conditionnelle, la condamnée ayant purgé plus qu’un quart de la peine, la justice congolaise insiste sur l’obligation d’un passage par Makala et refuse de dire combien de temps la jeune femme devrait alors passer dans une « vraie » prison avant de retrouver la liberté et ses cinq enfants, la petite Congolaise et les quatre autres…
C’est ce qui s’appelle une situation bloquée…

11 juillet 2014

MIchaëlle Jean veut défendre une francophonie plurielle

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Dissimulant avec élégance la fatigue du décalage horaire, Michaëlle Jean est engagée dans une course de fond qui l’a menée à Tournai où elle a rencontré Rudi Demotte, et à Bruxelles où elle a été reçue par Dider Reynders : l’ex gouverneur général du Canada est en piste pour, en novembre prochain, remplacer le Sénégalais Abdou Diouf à la tête de la Francophonie. D’ici là, elle aura affaire à un concurrent de taille : l’ancien président du Burundi, Pierre Buyoya, qui espère pouvoir compter sur les suffrages des pays d’Afrique centrale et sur une sorte de tradition non écrite au sein de la francophonie, qui consiste à confier le poste de secrétaire général à un ancien chef d’Etat doté de créances démocratiques. La France assurant plus de 70% du budget de l’organisation, sa voix est généralement prépondérante : elle pourrait soutenir Buyoya, mais le nom de l’ancien maire de Paris Bertrand Delanoë est également prononcé.
Petite, vive, dotée d’un charisme évident, moins légère qu’il n’y paraît, Michaëlle Jean ne manque pas d’atouts : cette ancienne journaliste de Radio Canada est le symbole même de cette francophonie plurielle, riche de sa diversité, qu’elle entend défendre. Née à Port au Prince en 1957, sa jeunesse a été imprégnée de l’esprit de résistance de son peuple : son oncle était l’écrivain René Depestre, son père dirigeait le collège Saint Michel, d’où sortirent de très nombreux intellectuels haïtiens qui, lorsque s’instaura la dictature de Duvallier, choisirent l’exil pour, entre autres, devenir enseignants et médecins dans les pays d’Afrique nouvellement indépendants (dont le Congo…)
Michaëlle Jean aime rappeler que la lutte pour l’indépendance de Haïti a inspiré tous les mouvements panafricanistes et que ces liens transatlantiques sont loin d’avoir disparu.
Ses parents, eux, se souvenant de lointains ancêtres venus d’Acadie, optent pour l’exil au Canada. A 16 ans déjà, la jeune Haïtienne s’investit dans le combat social et travaillera dix ans auprès de femmes en difficulté, dans un réseau qui créera 150 refuges d’urgence pour femmes victimes de violences. « J’ai toujours voulu associer la pratique et le travail intellectuel » assure celle qui, après des études en littérature comparée à l’université de Montréal, se fait ensuite connaître comme journaliste à Radio Canada et à CBC Télévision où elle produit de nombreux documentaires.
En 2005, la jeune femme qui, entre-temps, a épousé le cinéaste et philosophe français Jean-Daniel Lafond doit renoncer à la nationalité française, acquise par alliance, pour devenir le symbole même de l’intégration multiculturelle : elle est nommée au poste de 27eme gouverneur général du Canada, où elle représente la Couronne d’Angleterre, ce qui lui permet de nouer de nombreuses relations internationales, entre autres en Afrique. Mais Haïti reste cher à son cœur et, le 12 janvier 2010, elle est l’une des premières à être prévenue du tremblement de terre qui dévaste l’île . « Les communications avec Port au Prince étant très difficiles, mon bureau se transforme alors en centrale téléphonique d’où s’échangent les informations et les initiatives de secours. » En quatre jours, les forces armées canadiennes réussissent à envoyer deux hôpitaux de campagne entièrement montés, qui soigneront plus de 10.000 blessés. A propos de sa patrie d’origine, Michaëlle Jean n’aime pas utiliser le terme « résilience », qui pour elle signifie « transiger avec la souffrance ». Ce qu’elle aime chez les Haïtiens, c’est « la capacité de composer avec le chaos, la faculté de résistance de ces gens sinistrés qui, dans la pire des situations, organisaient des cuisines collectives, élargissaient les familles à des enfants qui avaient tout perdu, puisaient en eux mêmes la capacité de s’auto organiser, tout en demeurant attachés à la courtoisie de l’accueil, dans la plus pure des traditions africaines… »
Après sa charge au sommet de l’Etat, Michaëlle Jean devient envoyée spéciale de l’Unesco pour Haïti et aussi chancelière de l’Université d’Ottawa, qui représente, avec ses 40. 000 étudiants, la plus grande université bilingue français-anglais. Là aussi, elle tisse des liens, engage des partenariats avec des pays africains comme le Bénin, le Sénégal, le Togo et découvre l’immense capital de sympathie dont jouit Haïti : « à Dakar, l’université Cheikh Anta Diop, haut lieu du panafricanisme, a été fondé par des Haïtiens, le Gabon, qui prépare l’ « après pétrole » en misant sur l’environnement veut faire bénéficier Haïti de ses découvertes… » Ces réseaux africains, cette mémoire collective de la traite négrière qui mena des millions d’Africains vers l’ « île du sucre », Michaëlle Jean veut aujourd’hui les inscrire dans le cadre de la francophonie.
Une francophonie de la diversité culturelle, du pluralisme, dont elle est elle-même l’illustration. S’appuyant sur l’édifice déjà bâti par ses prédécesseurs, Boutros Boutros Ghali et Abdou Diouf, qui ont construit la francophonie culturelle et politique, l’ont dotée des valeurs de la démocratie, de l’état de droit, Michaëlle Jean veut aller plus loin : «il faut maintenant songer au développement économique, donner de l’espoir aux jeunes : à quoi sert de produire des milliers de diplômés si c’est pour en faire des chômeurs ou des demandeurs d’asile ? Les flux migratoires doivent être inversés… » Le respect des droits de l’homme n’est pas négligé pour autant : « voyez le Sénégal ! Malgré la pauvreté persistante, malgré les turbulences de la région, ce pays a réussi à préserver ses valeurs et son rayonnement est aujourd’hui plus grand que ses ressources… »
Si elle accède au poste de secrétaire général de la francophonie, soutenue à fond par le Canada, Michaëlle Jean devra aussi répondre à des questions pointues, concernant entre autres le comportement souvent offensif des sociétés minières canadiennes en Afrique. Ce qui ne la désarme pas : « j’entends bien, pour tout le monde, mettre l’accent sur la responsabilité sociale des entreprises, insister pour qu’elles respectent les règles de l’état de droit… »
Cette femme qui parle cinq langues, qui se trouve à cheval sur trois pays (Haïti, la patrie de ses parents, le Canada, pays d’accueil de sa famille, la France, d’où vient son mari), qui a noué des liens solides avec de nombreux pays d’ Afrique incarne cette francophonie du futur, dont elle parle avec une conviction communicative : « paradoxalement, le pays où j’ai rencontré le plus de scepticisme, c’est la France. Ce sont les Français qui boudent… Ailleurs, cette francophonie plurielle, diverse, suscite plutôt l’enthousiasme. Elle décloisonne, elle ouvre sur le monde : en Haïti seulement, l’OIF (Organisation internationale de la francophonie) a ouvert 17 campus numériques, au Sénégal, les tisserands de Thiès ont été initiés aux techniques des tapisseries d’Aubusson et produisent aujourd’hui des œuvres superbes, immenses, hautes en couleurs, que l’on retrouve à l’ONU, à l’Unesco et… dans mon propre bureau… »
Alors que le portable sonne et que la fille adoptive de Michaëlle Jean, Marie-Eden, 15 ans, prend des nouvelles de sa maman, cette dernière nous rappelle que la francophonie a déjà bénéficié de ses capacités de persuasion : « à l’occasion d’une conférence sur les femmes, organisée au Liberia, je me suis longuement entretenue avec le président rwandais Paul Kagame. Ayant grandi en Ouganda et oublié l’usage du français, il voulait tout simplement quitter la francophonie. Au bord de l’océan, dans le roulis assourdissant des vagues, nous avons discuté jusque tard dans la nuit. J’ai tenté de le persuader de suivre l’exemple de l’île Maurice, un pays bilingue, qui a choisi d’appartenir à la fois à la francophonie et au Commonwealth. J’ai expliqué que, dans sa mosaïque, la francophonie avait aussi besoin de la culture rwandaise et à la fin, Kagame a fini par décider que le Rwanda resterait dans l’organisation… »

8 juillet 2014

Avignon: “Coup fatal” c’est un coup au coeur

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Leur énergie a fait reculer l’orage et sur la scène du festival d’Avignon, c’est leur foudre à eux qui s’est déchaînée. Empêchée le premier jour à cause de la grève des intermittents, la représentation de « Coup fatal », dans la cour du lycée Saint Joseph suscite une ovation debout, qui se prolonge bien après que la pluie ait repris ses droits sur la ville.
Produit par le KVS, sur une idée de Serge Kakudji et Paul Kertstens, sous la direction artistique d’Alain Platel et la direction musicale de Fabrizio Cassol et Rodriguez Vanguama, « Coup fatal « est un spectacle inclassable. Un concert d’abord, un prodigieux récital de pièces baroques par le contre- ténor Serge Kakudji qui rend à Gluck, Bach, Haendel une force d’émotion, un halo incomparables… Un spectacle, aussi lorsque les musiciens se transforment en danseurs, souples comme des élastiques, remontés comme des ressorts… Une comédie lorsque tous resurgissent fringués comme des sapeurs, ces « personnes élégantes » de Kinshasa ou Brazzaville, avec des chaussures à bout pointu comme on n’en trouve qu’au bord du fleuve Congo, des pièces de vêtements aussi improbables qu’un kilt écossais, un sorte de pagne fait de cravates multicolores, ou la blanche tenue du roi Baudouin (ou serait ce Mobutu ?) frappée de décorations,que Rodriguez Vangama porte avec un sérieux imperturbable, sans oublier un seul instant sa guitare électrique…
Mais bien au-delà des définitions et des différentes séquences, « Coup fatal » est une célébration de la vie, puissante, qui jaillit comme une sève dans un décor minimaliste marqué par des repères connus, drôles ou tragiques, comme les chaises en plastique bleu, héritage du 50eme anniversaire de l’indépendance lorsque chacun ramena chez lui ce « cadeau de Kabila » ou les rideaux composés de douilles et de musiciens, proposés par le plasticien Freddy Tshimba. Ils rappellent discrètement les champs de bataille pas encore apaisés et Serge Kakudji les enlace lorsqu’il chante doucement sa peine…
Mais l’essentiel est ailleurs : avec détermination, les artistes de « Coup fatal » tournent le dos au chagrin, aux drames de leur peuple, à la misère, qui fait cependant partie du décor quotidien. Leur message, c’est la vie, la joie, dans d’autres milieux on appellerait résilience cette formidable capacité de rebondir, de se remettre debout face au ciel incertain….Leurs visages offrent au public d’immenses sourires, des gestes d’accueil, les moments d’humour se succèdent, mais aussi de simples gestes de solidarité envers ceux qui, se traînant au ras du sol, rappellent les blessés de guerre, les mutilés, les mendiants des grandes villes…
Et puis surtout, pièce centrale de cet hymne à la vie, il y a la musique baroque….Des morceaux interprétés avec virtuosité par Serge Kakudji. Le contre-ténor, découvert à Lubumbashi par le KVS, déploie une voix qui donne des frissons, il revisite avec émotion des morceaux aussi connus que le chant d’Orphée en quête d’Eurydice… Mais surtout, il contribue au mariage entre une interprétation superbe, très classique, de morceaux connus en Europe et les instruments de musique africains qui s’emparent de la musique baroque, guitare électrique ou acoustique, xylophone, percussions, et surtout le likembe, devenu électronique pour la circonstance et qui, manié avec virtuosité par Bouton Kalanda ou Silva Makengo, ressemble de loin à une tablette électronique qui aurait du cœur…
Il n’y a pas de réel message dans « Coup Fatal » pas de thème récurrent. Rien d’autre qu’un hymne à la vie, à l’énergie de l’Afrique, un moment de beauté dont la force et l’émotion, curieusement, rejoignent, dans l’esprit, le magnifique texte de Dieudionné Nianguna, interprété par le comédien Etienne Minoungou qui incarne, plus vrai que nature, Mohamed Ali. Un homme qui, à Kinshasa en 1974, vint, contre Foreman, boxer pour l’Afrique, boxer pour la dignité de l’homme noir. Ces coups là aussi sont passés à l’histoire et d’une génération à l’autre, d’un artiste à l’autre, se poursuit ainsi la course relais de l’espérance…