29 mai 2016

L’Erythrée fête en solitaire un quart de siècle d’indépendance

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Asmara,
Alors que l’Erythrée est connue pour envoyer chaque année des milliers de jeunes gens tenter leur chance sur les dangereuses routes de l’exil, cette fois, c’est en direction d’Asmara que les vols supplémentaires ont du être prévus en raison de l’affluence ! Venus des Etats Unis, du Canada, de tous les pays d’Europe et surtout d’Italie et des pays scandinaves des milliers d’Erythréens de la diaspora avaient tenu à rentrer au pays pour fêter le 25eme anniversaire de l’indépendance du plus jeune des Etats d’Afrique. Hier réfugiés, très critiques à l’égard d’un régime qui impose un « service national » illimité après 18 mois de service militaire effectif, de nombreux jeunes, désormais bi-nationaux, avaient refait le voyage dans l’autre sens et ils défilèrent avec enthousiasme sous deux drapeaux, celui de leur pays d’origine et celui de leur pays d’accueil !
Ce quart de siècle d’indépendance fut l’occasion d’une fête sobre, joyeuse, où l’Erythrée indépendante montra cde qu’elle avait de mieux : des musiciens et des danseurs originaires de toutes les régions du pays, un visage multiculturel où les chrétiens des Hauts plateaux côtoient sans heurts des musulmans des plaines soudanaises, où les diverses langues nationales enseignées dans les écoles se superposent sans rivalité. Mais surtout, avant le défilé des jeunes et avant une impressionnante chorégraphie rappelant des manifestations similaires en Chine ou en Corée, l’Erythrée avait tenu à rappeler l’ essentiel : ce petit pays de 6 millions d’habitants est toujours une nation sur pied de guerre. Ici personne n’a oublié que c’est par les armes, après trente années de lutte, que fut l’indépendance fut conquise au prix le plus fort, des dizaines de milliers de morts, l’exode de 900.000 citoyens, le départ des derniers colons italiens……
Au lieu de présenter les acquis du régime, cependant bien réels, en matière d’éducation et de santé entre autres, le président IssaIas Afeworki, maître absolu du pays depuis l’indépendance, préféra donner un cours d’histoire aux jeunes générations. Il rappela la colonisation italienne, l’annexion par l’Ethiopie, les cinquante années de luttes armées pour arriver enfin à une indépendance qui ne fut jamais réellement acceptée par l’Ethiopie.
Le visage sévère derrière ses lunettes fumées, la silhouette toujours bien droite, Issaias Afexworki est demeuré un chef de guerre, une sorte de timonier des déserts et des hauts plateaux. Une fois encore, il a tenté de mobiliser son peuple en désignant des ennemis qui semblent bien être éternels, le voisin éthiopien qui n’aurait jamais renoncé à conquérir son accès à la mer via les ports érythréens d’Assab ou de Masswa, et, derrière Addis Abeba, le véritable adversaire, c’est-à-dire les Etats Unis, bien résolus, aujourd’hui comme hier, à vouloir briser la résistance d’un pays décidé à refuser un certain ordre du monde. Après avoir rappelé les batailles, les arbitrages internationaux au sujet d’une frontière contestée, le président dénonça les dernières offensives, menées sur d’autres plans : la désinformation et la politique d’asile. Il assura que c’est avec la bénédiction du président américain que les Erythréens se voient presque automatiquement accorder le statut de réfugiés lorsqu’ils se présentent dans les pays d’accueil. Cette ouverture, s’ajoutant à la désinformation et à la « démonisation » de l’Erythrée dans la presse internationale aurait, selon lui, permis le développement du « trafic humain »et la multiplication des passeurs..
Cette mentalité d’assiégé s’est marquée par la faible représentation diplomatique aux cérémonies de commémoration de l’indépendance, seulement marquées par la présence d’une importante délégation soudanaise. Cependant, l’Erythrée ne manque pas de perspectives d’avenir et pourrait bien voir les « amis » se bousculer aux frontières dans les temps à venir : outre la découverte d’importants gisements miniers, du pétrole pourrait bientôt être exploité sur les rives de la mer Rouge. Dominant les cérémonies, une immense affiche montrait d’ailleurs les deux axes du futur développement du pays : des champs cultivés et une plate forme pétrolière off shore…
En attendant que ce pays cultivant toujours un isolement altier reprenne sa place sur l’échiquier international, c’est dans un « entre soi « joyeux et bon enfant que les habitants d’Asmara ont fait la fête aux côtés de avec leurs parents de la diaspora rentrés chargés de malles et de cadeaux : durant ces journées d’exception, des podiums installés dans les principales artères ont accueilli des dizaines de chanteurs et de musiciens, les enfants endimanchés ont veillé jusque tard dans la nuit et, attablé dans un petit bar derrière sa bière, Hailé, un « ancien combattant » nous a montré les cicatrices ramenées de Keren et de Massawa dans les années 80, en affirmant que ce combat là, auquel il sacrifia sa jeunesse, en valait la peine et qu’il ne regrettait rien…

29 mai 2016

Ouagadougou, où la culture peut servir d’antidote au radicalisme

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Ouagadougou,

« Jamais je n’aurais pensé qu’un Africain noir puisse se faire exploser pour des causes lointaines… »Pour Sawadogo, l’un des journalistes invités à rencontrer Rudi Demotte, Ministre président de la Fédération Wallonie Bruxelles au centre Norbert Zongo,- en souvenir du journaliste le plus célèbre du pays, assassiné en 1988,- les attentats du 15 janvier en plein cœur de Ouagadougou demeurent un mystère.
Issa, qui ce jour là servait des cafés à la terrasse du restaurant «le Cappucino » se souvient de tout : « trois hommes sont arrivés depuis la mosquée, où ils s’étaient cachés, juste en face de nous. Ils ont tiré sur les clients de l’hôtel Splendid, sur les gens qui se trouvaient en terrasse, parmi lesquels beaucoup d’ expatriés, habitués du Cappucino. Les tueurs n’étaient pas des Burkinabe, peut-être des Peuls venus du Mali…Avant d’ouvrir le feu, ils avaient passé du temps dans la mosquée, juste en face…La police a mis un certain temps pour arriver, puis des militaires français sont venus en renfort. Moi, je me suis caché derrière un muret, et depuis lors la peur ne m’a plus quitté… »
Depuis cette attaque qui a fait 30 victimes, les mesures de sécurité se sont durcies et Ouagadougou, la paisible capitale du Burkina Faso, est toujours groggy. Pourquoi tant de haine, pourquoi tuer au nom d’un Islam qui, ici, a toujours été synonyme de paix ? Alpha Barry le ministre des Affaires étrangères, se présente comme musulman, mais il insiste sur le fait que dans son pays « les gens vivent ensemble, se marient librement. Dans ma propre famille, on trouve des chrétiens, des musulmans, c’est la tolérance qui prévaut… » Sawadogo le journaliste rappelle, lui, cette institution burkinabe qu’est « la parenté à plaisanterie » : « d’une ethnie, d’une religion à l’autre, on se taquine, on s’envoie des injures quasi rituelles « eh toi le Peul, n’abîme pas mon champ avec tes vaches », ou bien « eh toi, le Mossi, laisse moi passer »… Tout en permettant d’exprimer certaines vérités, ces blagues désamorcent aussi les conflits potentiels, on se charrie, mais surtout on se parle… »
Certes, la reconstruction de l’hôtel Splendid va bon train, son voisin l’ Ibyi fait peau neuve, le « Taxi brousse » retrouve des couleurs et des clients. Mais les touristes ne sont pas revenus, les expatriés se terrent, les artisans n’ont plus personne à qui proposer leurs perles et leurs sacs de cuir…
Au cours de ses deux jours de visite au Burkina Faso, un pays avec lequel depuis vingt ans la Communauté française de Belgique entretient des relations de coopération et surtout de solides liens d’amitié, Rudi Demotte n’a pas manqué de sujets de conversation avec ses hôtes qui se sont exprimés avec une rare franchise. Un sujet de préoccupation commun hante les esprits : « comment enrayer la radicalisation des jeunes » ? Un même constat désabusé est formulé autour de la table: « nous avons longtemps cru que nos petits pays étaient des havres de paix, que chez nous «çà » ne serait pas possible… »
Au Burkina Faso aussi, le contexte international est mis en évidence : la destruction de la Libye a libéré des milliers d’hommes en armes qui se sont répandus dans toute la sous région ; le Nord du Mali est devenu une zone de non droit, envahi par les trafiquants de drogue…La secte Boko Haram sévit au Cameroun, au Nigeria…Pour enrayer cette vague terroriste, la France et aussi des Etats Unis ont déployé des soldats d’élite, dont la seule présence évoque une atmosphère de guerre…
Aux tensions régionales s’ajoutent des facteurs locaux : l’ancien magistrat Halidou Ouedraogo, un pionnier de la défense des droits de l’homme, rappelle que « le président déchu Blaise Compaoré était à la fois un habile médiateur dans les crises régionales mais aussi un fauteur de troubles. En sous main, Il soutenait certains des preneurs d’otages et négociait ensuite les rançons…Aujourd’hui qu’il est réfugié en Côte d’Ivoire, tout danger n’est d’ailleurs pas écarté…Quant aux jeunes, ils sont, comme partout, confrontés à l’absence d’emploi, au manque de perspectives d’avenir. »
« Le Burkina étant un pays enclavé, nous ne remplissons pas les bateaux de migrants qui partent vers l’Europe », dit Me Halidou, « mais nos garçons cherchent du travail à travers toute la sous région… »
Avec ses baskets rouges, son chapeau frappé d’une étoile et sa chemise à carreaux, le rappeur Smokey est devenu le porte parole de ces attentes des jeunes. Lorsqu’il harangue la foule, on se rend compte que l’idéal de Thomas Sankara, l’homme qui transforma le Dahomey en Burkina Faso, le « pays des hommes intègres », n’est pas mort : c’est en son nom qu’en novembre 2014 des milliers de manifestants, à Ouagadougou et dans d’autres villes du pays, réussirent à chasser Blaise Compaoré, un compagnon de route de Sankara impliqué dans son assassinat. Après 28 ans de pouvoir, celui que tout le monde appelait « le beau Blaise », un homme fort dans la sous région, fut exfiltré vers la Côte d’Ivoire par un hélicoptère du COS,les services spéciaux français…
Ce soir là, dans le quartier Padua, une légère brise rafraîchit enfin l’atmosphère. A même le sable, on a aligné des rangées de chaises, dressé un écran de cinéma. Les habitants de ce quartier populaire sont venus en famille, pour regarder le film vedette des productions « Droits libres TV », « une révolution africaine ». Des extraits de reportages à chaud montrent cette révolution populaire qui brisa net les ambitions de Compaoré, qui, comme tant d’autres sur le continent, briguait un troisième mandat anticonstitutionnel. (Une délégation congolaise qui se trouvait à cette époque à Ouagadougou afin d’étudier de plus près la « méthode » Compaoré dut quitter précipitamment le pays…)
Héros du film, Smokey le rappeur est, lui, toujours là.
Il s’exprime avec éloquence, et on ne distingue pas toujours si ses réponses aux questions du public sont du slam, du rap ou des discours politiques. Mais la force de conviction est intacte, les phrases choc réveillent des souvenirs d’Amérique latine, de révolution portugaise, voire de printemps arabe : « le pays est une citadelle dont nous sommes les sentinelles » « la patrie ou la mort », « ceux qui nous dirigent sont les employés du peuple », « chaque citoyen a le devoir de veiller sur les acquis de la révolution… »
Après les applaudissements, des garçons du quartier font la file derrière l’unique micro et posent des questions plus concrètes que les belles phrases : « pourquoi ces trop fréquents délestages ? pourquoi les prix ont-ils tellement augmenté ? »
Les questions charrient aussi des rumeurs voire des calomnies : « est il vrai que vous avez une nouvelle voiture ? une grande maison, que vous avez reçu de l’argent ? »
Smokey balaie tout cela avec humour, invite à visiter son modeste studio d’enregistrement, son petit appartement, et surtout, il fixe les limites du « Balai citoyen », cette association composée de jeunes, d’artistes, de musiciens, fer de lance du mouvement contestataire : « nous ne pouvons pas tout faire… Ce sont les politiques que vous devez interroger, placer devant leurs responsabilités… Sachez bien que ceux que vous avez élus sont les employés du peuple, que si le gouvernement ne nous arrange pas, on doit pouvoir le zapper… »
En apparence, le Burkina Faso est aujourd’hui stabilisé : après un gouvernement provisoire, qui a suivi la chute de Compaoré, une tentative de putsch militaire, ourdie par le général Diendéré l’ancien chef d’état major, il a connu, en janvier dernier des élections qui ont porté à la présidence Roch Christian Marc Kaboré, un homme calme, désireux de bien faire, qui a reçu en ami Rudi Demotte.
Issu de l’ancien régime, le président connaît mieux que personne les pesanteurs d’un appareil d’Etat hérité du passé, les fidélités encore très aléatoires. Il sait qu’il doit répondre à deux défis urgents, qu’il détaille calmement devant les journalistes qui assistent à l’entretien: « couper les flux qui alimentent les groupes terroristes, contrôler les mouvements financiers… Mais surtout, nous devons répondre aux attentes de la population. » C’est pourquoi des mesures concrètes sont envisagées, très vite : « instaurer la gratuité des soins pour les enfants de moins de cinq ans et les accouchements, mettre en place un centre d’oncologie et de radiothérapies, , renforcer les hôpitaux régionaux…Relancer les recrutements dans la fonction publique…Démocratiser le recours à l’énergie solaire, développer l’agriculture familiale… »
Sur plusieurs points, Rudi Demotte s’y est engagé, la communauté française de Belgique pourra soutenir le Burkina Faso : « en matière d’imagerie médicale notre région est leader, dans le numérique également…Sur le plan de la lutte anti terroriste, nous pouvons échanger des renseignements…Quant à la culture, nous sommes partenaires depuis tellement longtemps… »
Sur la place des cinéastes, une immense bobine célèbre les 40 ans du Festpaco, le plus ancien des festivals de cinéma d’Afrique, créé en 1969 par les pionniers tels que Sembene Ousmane, Med Hondo, Sissakou Diallo…. Au Burkina Faso comme en Wallonie, le cinéma a évolué, en partie grâce au numérique : moins coûteux, il s’est démocratisé, de jeunes talents sont apparus. Et surtout, le cinéma est devenu une industrie : créer, produire, vendre, acheter, tout cela crée désormais des emplois, des perspectives d’avenir pour les jeunes…Pour Rudi Demotte, ces évolutions là doivent aussi susciter de nouveaux modes de coopération entre le Nord et le Sud, car le talent est sans frontières et, plus largement, des filières d’apprentissage doivent être trouvées pour les jeunes…
Pour comprendre à quel point la coopération culturelle peut avoir une valeur démultiplicatrice, il faut, à Ouagadougou, visiter le site des Récréthéâtrales. Dans ce quartier populaire, les chèvres sont attachées dans les cours, et leurs bêlements interfèrent quelquefois avec les paroles des acteurs. Les caquètements des poules ponctuent les rythmes des djembés, les enfants courent en dessous de l’estrade.. C’est que ce festival de théâtre, soutenu par WBI, se déroule en des sites inhabituels : les habitants du quartier qui vivent en famille autour de cours en terre battue, ont accepté d’ouvrir leur espace privé aux gens de théâtre qui s’y installent chaque automne pour y monter de nouveaux spectacles. C’est ici qu’au moment de la révolution, fin 2014, Smokey était chargé des arrangements musicaux. Alors que la foule se pressait sur la place de l’indépendance pour réclamer le départ de Compaoré, le rappeur faisait des aller-retour : un meeting ici, un concert ou un spectacle là. Et en fin de soirée tout le monde se retrouvait sur la vaste esplanade, avec un seul objectif, conquérir la démocratie. Aujourd’hui les agoras sont restées ouvertes, le débat se poursuit…Dans ces quartiers populaires, où les jeunes aident à monter les décors, à assurer la sono, à participer aux spectacles, montés dans leur propre cour familiale, la culture n’est pas seulement le terreau de la démocratie, elle aussi la plus efficace des barrières contre l’intégrisme, le radicalisme. Elle donne des chances, révèle des talents. Comment ne pas voir que ce qui est vrai dans les courées de Ouagadougou l’est aussi à Molenbeek ?

29 mai 2016

Un scenario rwandais se dessine au Burundi

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Un an après le putsch manqué du général Godefroid Nyombare, un an après les violentes manifestations qui avaient marqué la réélection du président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat jugé contraire aux accords de paix d’Arusha, le Burundi s’est, en quelque sorte, installé dans l’urgence. Certes, les origines du conflit sont plus politiques qu’ethniques, mais, par plusieurs aspects, la situation à Bujumbura rappelle, tragiquement, cet état de « ni guerre ni paix » que connaissait le Rwanda en mars 1994, à la veille du génocide déclenché par l’attentat contre l’avion du président Habyarimana le 6 avril. A l’époque aussi, les réunions se poursuivaient à Arusha, en vue d’aboutir à un hypothétique partage du pouvoir et la pression était mise sur un président Habyarimana pris en otage par les « durs » de son régime. Mais dans le même temps, l’étau se resserrait dans le pays, visant les Tutsis mais éliminant aussi des « modérés » appartenant aux deux ethnies, tandis que les milices Interhahamwe étendaient leur contrôle dans les quartiers.
Aujourd’hui aussi, le Burundi se trouve absorbé, sur le plan politique, par le dialogue initié par l’ancien président tanzanien Benjamin Mkapa et, avec le soutien de l’Union africaine et de l’ONU, la plupart des intervenants ont pris, une fois de plus, le chemin d’Arusha, capitale de la diplomatie africaine. Mais les Burundais de tous bords dénoncent l’impréparation de la réunion, qui n’en est encore qu’aux préliminaires tandis que le Cnared, une coalition qui regroupe la quasi-totalité de l’opposition en exil, n’a pas été invitée en tant que telle…
La réalité sur le terrain est, elle, bien différente de ces gesticulations diplomatiques et de ces querelles de leadership : alors que les principaux chefs de file de l’opposition se trouvent en exil, au Rwanda ou en Europe, des assassinats ciblés se poursuivent à Bujumbura, visant principalement des militaires. Rapelons que l’armée burundaise, où les ex-FAB (forces armées du Burundi) avaient été mixés avec des anciens rebelles revenus du maquis, et où les postes de commandement avaient été partagés entre Hutus et Tutsis dans une proportion de 50/50, avait été considérée comme le principal acquis de la dernière décennie.
Les militaires en avaient été récompensés, car le Burundi était devenu un contributeur important aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, envoyant plus de 8000 hommes en Somalie (Opération Amisom) et en Centrafrique….
Cette armée est aujourd’hui en passe de devenir elle-même un champ de bataille : déjà ébranlée par la rébellion du général Nyombare voici un an, l’armée est visée par des assassinats ciblés. Des officiers considérés comme « modérés » tels le général Kararuza, qui avait dirigé les opérations de l’ONU en Centrafrique, a été assassiné voici trois semaines, ainsi que son garde du corps, sa femme et sa fille, d’autres officiers ont disparus ou ont été éliminés, tous se sentent aujourd’hui menacés. Les coups peuvent venir des extrémistes du régime mais aussi de la rébellion qui considère ces « loyalistes » come des traîtres…
En outre, les membres des ex-FAB, (l’ancienne armée nationale) qui représentaient une garantie de sécurité pour les Tutsis, sont désormais envoyés en cantonnement dans des camps reculés tandis que les armes lourdes et les munitions leur ont été retirées. A Bujumbura, ces militaires de l’armée régulière sont progressivement remplacés par des policiers acquis au régime mais surtout par des miliciens Imbonerakure, ces groupes de jeunes formés sur le modèle des Interhahamwe au Rwanda. Ces derniers collaborent d’ailleurs avec des FDLR (les miliciens hutus rwandais qui se trouvent toujours au Kivu et ont traversé la frontière pour prêter main forte aux extrémistes du pays voisin).
Ces jeunes militants extrémistes sont aujourd’hui déployés dans les quartiers de Bujumbura où, avec l’appui des pouvoirs locaux, ils multiplient intimidations et démonstrations de force.
Comme si le scenario rwandais de 1994 se calquait inexorablement sur le Burundi de 2016, il est facile d’imaginer le pire : si la rébellion, opérant depuis le Rwanda, passait à l’action dans la capitale, décidant d’en finir avec le régime sinon avec le président, ces miliciens pourraient passer à l’action dans les quartiers, ciblant les civils tutsis déjà repérés. Les familles des officiers tutsis des ex FAB représenteraient des cibles de choix : bénéficiant d’un système « location vente », elles ont été regroupées dans des quartiers faciles à identifier et sont aujourd’hui dépourvues de toute protection.
Comme au Rwanda en 1994, une vague d’assassinats pourrait prendre de vitesse la progression de la rébellion et, toujours comme à Kigali, les Hutus « modérés » représenteraient eux aussi des cibles, ce qui contribuerait à brouiller les pistes.
Alors qu’au Rwanda, une force de paix de l’ONU se trouvait sur place, mais se révéla inefficace, au Burundi la communauté internationale est totalement absente : l’Union africaine et la Communauté est africaine sont impuissantes, le Conseil de sécurité de l’ONU est divisé entre une France ambigüe, la Russie et la Chine qui bloquent toute possibilité d’intervention…
Seules les organisations humanitaires peaufinent, depuis la Tanzanie et le Congo, leurs plans d’urgence et le Haut Commissariat aux réfugiés prépare, à toutes fins utiles, un camp au Sud Kivu, qui pourrait accueillir quelque 250.000 Burundais…

22 mai 2016

Tram 25: un talent nouveau est sur les rails

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Un talent nouveau est apparu à Bruxelles. Belle, assurée, inclassable, Gioia Kayaga est apparue sur la scène de l’Espace Maegh. Vingt cinq ans, tailleur pantalon tout simple, visage lisse, un trio de musiciens pour l’accompagner.
Mais quelle voix ! Quelle diction ! Quel talent de conteuse ! Durant une heure, Gioia Kayaga a tenu le public en haleine avec des textes déclinés sur le mode du slam. Des textes qui racontent la capitale parcourue à bord du tram 25, passant d’un quartier à l’autre, traversant les émotions, les populations si différentes, depuis les bourgeois des beaux quartiers jusqu’aux derniers arrivés qui doivent encore tout apprendre. La conteuse s’est inspirée de sa propre vie, encore bien courte pourtant, une enfance à la campagne, dans le paisible Namurois, des études où elle se sentait « à l’aise » (un mot qu’elle suce comme un bonbon parfumé…), des révoltes d’adolescente, puis l’arrivée dans la grande ville où, entre le béton et le goudron, les banquettes du tram et les embouteillages moutonniers, elle donne des cours d’alphabétisation ou plutôt délivre aux derniers venus le mode d’emploi de ce monde nouveau.
Ses textes, scandés, déclamés, mais toujours très audibles, sont le fruit de cette vie de rencontres et d’enthousiasmes. On y découvre aussi le chagrin de la jeunesse face à un monde aussi égoïste, aussi injuste, la révolte, les rêves encore intacts. La jeune artiste utilise tous les moyens à sa portée : la musique qui la nimbe d’un halo sonore, des photos projetées sur un grand panneau lumineux, la danse, le chant. Seule en scène avec ses musiciens, Gioia Kayaga propose un spectacle complet qui laisse, lorsqu’il se termine, une nuée d’étoiles dans le cœur…Et le désir de l’écouter à nouveau…

20 mai 2016

Dangereuse escalade

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Même si on ne connaît pas encore l’ensemble du dossier dont dispose le Procureur de la République à l’encontre de M. Katumbi, l’impression qui prévaut est celle d‘une escalade dangereuse, qui risque de transformer l’ancien homme d’affaires, au passé tortueux mais à la popularité indéniable, en martyr de la démocratie. Car les ennuis de M. Katumbi ont commencé le jour où il a osé dénoncer les « pénalties frauduleux » qui risquaient de marquer le troisième match électoral, rejoignant ainsi une opinion largement répandue.
De jour en jour les nouvelles qui nous parviennent du Congo sont de plus en plus alarmantes : des militants de mouvements citoyens comme ceux de Lucha (à Goma) croupissent en prison, à Beni dans le Nord Kivu il semblerait que les massacres accompagnés de décapitations seraient moins le fait des combattants ougandais ADF Nalu que de manipulations politiques locales… Partout, le pouvoir a la main dure, il frappe d’abord, réfléchit ensuite, détruisant la confiance et la foi dans le système. Et tout çà pour quoi ? Pour gagner quelques mois, quelques années, quelques milliards de plus ? Si le « glissement » devait se transformer en culbute, tous les acquis des dernières années s’en trouveraient dilapidés. Pour rien.

20 mai 2016

Le chemin de croix de Moïse Katumbi

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Menacé, frappé, blessé, tentant de récupérer dans un hôpital de Lubumbashi, empêché de quitter le pays, l’ex gouverneur du Katanga Moïse Katumbi vient d’être inculpé « d’atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’Etat ». C’est ce qu’a précisé jeudi après midi le parquet général de la République à Kinshasa. En RDC, l’inculpation équivaut à la fin de la phase d’instruction et, formellement, M. Katumbi est en attente de son procès.
Porte parole du gouvernement congolais, le ministre de l’Information Lambert Mende a précisé que « M. Katumbi est inculpé. Il ne jouit donc plus de sa liberté, ne peut plus faire n’importe quoi, il est sous le coup d’un mandat d’arrêt. » En outre, « suivant l’appréciation de la justice » il pourrait être mis en résidence surveillée ou tranféré à Kinshasa.
C’est le 4 mai dernier que les autorités congolaises avaient annoncé l’ouverture d’une enquête visant M. Katumbi après l’arrestation de quatre de ses gardes du corps, dont un citoyen américain.
D’après une source congolaise proche du Ministre de l’Information, les charges pesant sur M. Katumbi sont plus lourdes encore : « au lieu d’avoir simplement eu recours à une entreprise de gardiennage, l’ex gouverneur du Katanga aurait engagé du « personnel non conforme » pour constituer sa garde rapprochée. » Cette dernière, assure notre interlocuteur, « serait beaucoup plus importante que les 4 ou 5 individus déjà sous les verrous : le procureur estime qu’il pourrait s’agir de 300 à 400 personnes, parmi lesquels des Congolais, mais aussi quelques Américains et un assez grand nombre de ressortissants sud africains ».
Le mandat d’arrêt actuel est provisoire mais il prive M. Katumbi de sa liberté de mouvement. Or l’ancien gouverneur du Katanga, naguère un proche de M. Kabila, avait commencé à faire campagne comme candidat de l’opposition pour les prochaines élections présidentielles, s’opposant à l’hypothèse d’un « glissement » c’est à dire d’un report de la date du scrutin pour lequel rien n’est encore prêt.
M. Katumbi représentait pour le chef de l’Etat un adversaire de taille. Homme d’affaires avisé, à la tête d’une fortune importante constituée à l’occasion du boom minier au Katanga, l’ex gouverneur transformé en candidat à la présidence, ne manquait pas d’atouts : un bilan jugé positif à la tête d‘un Katanga aujourd’hui divisé en quatre provinces (ce qui suscite beaucoup de rancœur), une popularité certaine due à son charisme personnel, fruit d‘un mélange de populisme et de vraie générosité, des moyens lui permettant de mener campagne dans tout le pays et de susciter des soutiens, l’aura due aux succès remportés par son club de football le TP Mazembe.
Durant un certain temps, on aurait pu croire, sinon espérer, que M. Katumbi soit le successeur désigné d’un chef de l’Etat arrivé au bout de son deuxième et en principe dernier mandat, mais, en exigeant que la Constitution soit respectée à la lettre, l’ex-gouverneur bascula automatiquement dans le camp de l’opposition.
Lorsque nous l’avions rencontré à son domicile en janvier dernier, il nous avait laissé l’impression d’un homme en danger, qui venait d’échapper à un accident de la route ressemblant fort à une tentative d’intimidation. Il nous avait expliqué que, contrairement aux dispositions légales, les gardes du corpos dont il aurait pu disposer en tant qu’ancien gouverneur lui avaient été retirés et qu’il avait du, à la suite de son accident, recourir à des « privés ». Des inconnus musclés, de haute stature veillaient effectivement devant sa résidence et l’accompagnaient lors de ses déplacements. Sans doute s’agissait il là des « mercenaires » découverts par le Parquet. Mais si M. Katumbi avait eu comme le croit le Parquet, plusieurs centaines d’hommes à sa disposition, il n’aurait pas eu besoin, voici quelques jours, de se placer sous la protection de la Belgique…
L’inculpation de M. Katumbi risque de susciter de vives réactions au Katanga et même ailleurs dans le pays.
Elle traduit un net durcissement du pouvoir sinon une fuite en avant : récusant les critiques émises, aux Etats Unis principalement, contre la prolongation du mandat présidentiel, M. Mova, le chef du parti présidentiel a accusé les « impérialistes occidentaux » de chercher à vouloir déstabiliser le Congo, lançant qu’il n’appartenait ni aux Belges ni aux Français ni à d’autres « d’interpréter les lois congolaises dans le but de détruire le pays »
Le problème, c’est que ce sont les Congolais eux-mêmes qui, en grand nombre, risquent d’interpréter les ennuis de plus en plus graves de M. Katumbi comme un déni de justice visant à mettre à l’écart le seul rival sérieux de M. Kabila…

18 mai 2016

Un concert pour les enfants de Panzi et d’ailleurs

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Au secours des petites victimes du viol

Voici un an, l’ex députée européenne Véronique De Keyser s’est rendue au Sud Kivu, et auprès du Docteur Mukwege, elle a tenté d’évaluer les besoins des patientes de l’hôpital de Panzi en matière de soutien psychologique. Elle en est revenue bouleversée par un phénomène nouveau, inédit dans la région : le viol des fillettes de moins de dix ans, emportées de nuit, ramenées à l’aube, détruites, ensanglantées…Psychologue, ancienne doyenne de la Faculté de psychologie de l’’Université de Liège, Véronique De Keyzer s’est associée avec trois autres femmes renommées tant pour leur connaissance du Congo que pour leur expérience professionnelle : Isabelle Durant, ex députée européenne elle aussi, Cathleen de Kerchove, , psychothérapeute et l’ancienne ministre CDH Marie Dominique Simonet, juriste de formation.
En janvier dernier, ces quatre « battantes » se sont rendues au Sud Kivu et, sur le terrain, elles ont découvert à quel point était bouché l’avenir des fillettes qui avaient subi des agressions sexuelles. Isabelle Durant l’explique : « issues de milieux très pauvres, elles sont rejetées par la communauté et parfois même par leurs parents. Bien souvent, leur appareil génital ayant été détruit, elles ne peuvent espérer se marier et avoir des enfants. Autant les garçons qui ont subi pareil sort risquent d’être recrutés dans les groupes armés, autant ces fillettes risquent d’échouer dans la prostitution…. »
En coordination avec l’Université de Liège, les quatre initiatrices du projet ont alors décidé de mettre leurs capacités en commun pour formuler un modèle de prise en charge qui pourrait être reproduit par des acteurs locaux. Isabelle Durant explique : « des parajuristes, travaillant aux côtés des avocats professionnels, sont présentes dans l’enceinte de Panzi et d’ailleurs. Elles luttent contre l’impunité, tentent d’assurer un suivi aux victimes. Mais il y a moyen de faire mieux : aider ces fillettes sur le plan psychologique ; les soutenir, à plus long terme, pour qu’elles puissent étudier et faire quelque chose de leur vie ; mettre en place une véritable lutte contre l’impunité ; former les juristes et parajuristes pour leur permettre d’aller plus loin ; veiller quotidiennement, sur les enfants rescapées de ces viols, afin de veiller à ce qu’elles ne subissent pas d’ostracisme… »
Un autre volet de l’association qui s’appellera « les enfants de Panzi et d’ailleurs » consiste à mettre en place des programmes de réinsertion pour les enfants les plus déshérités de tous, les enfants nés du viol. Par tous, ils sont rejetés : par leur famille, par leur mère si elle veut reprendre sa vie avec un homme qui exigera la mise à l’écart de « l’enfant du serpent », par la communauté villageoise. D’où le terme «et d’ailleurs » revendiqué par l’association, un ailleurs qui désigne d’autres lieux que Panzi où des enfants ont également besoin d’être soutenus.
L’association désire mettre au point des méthodes de réinsertion, de suivi psychologique, afin que ces enfants issus de la violence sexuelle ne sombrent ni dans la prostitution ni dans la lutte armée…
Pour soutenir cette jeune asbl, mise sur pied par des femmes enthousiastes et compétentes, un concert, « Jambo », sera organisé le 26 mai prochain au Centre culturel d’Auderghem, avec de nombreuses vedettes, dont Laurence Bibot, Mosaïc, Marie Warnant, Baloji et la participation de Baloji et Pierre Kroll…

Réservation jamboeventmail.com ou via le site www.lesenfantsdepanzi.com

11 mai 2016

Moïse Katumbi demande et obtient la protection de la Belgique

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Privé de la garde à laquelle a droit tout ancien gouverneur, se sentant visé par plusieurs tentatives d’attentat, ayant échappé en février à un accident qui semblait avoir été provoqué par des « cascadeurs » aussitôt récupérés par les services de sécurité, Moïse Katumbi va de déboires en déboires. La situation de l’ancien homme fort du Katanga s’est détériorée depuis que, le 4 mai dernier, il s’est déclaré candidat potentiel à la prochaine élection présidentielle, le mandat du président Joseph Kabila se terminant à la fin de cette année.
Se présentant comme candidat de l’opposition, Moïse Katumbi ne s’est il pas jeté trop vite dans ce qui sera nécessairement une course de longue haleine ? En effet, si les membres du G7, tous anciens dignitaires du régime, assurent qu’ils le soutiennent, rien ne dit qu’une opposition plus large, incluant le parti d’Etienne Tshisekedi, actuellement en pourparlers avec le pouvoir, rejoindrait ce front commun.
Mais surtout, est-il certain que Moïse Katumbi, harcelé, menacé, craignant pour sa sécurité, tiendra la route jusqu’à l’échéance électorale ? Ce week end, alors que sa résidence de Lubumbashi était encerclée par les forces de sécurité, l’ancien gouverneur du Katanga, se disant « inquiet pour sa situation personnelle » dans les prochains jours , s’est présenté au consulat de Belgique à Lubumbashi pour y demander la protection de la Belgique. Selon les déclarations de Didier Reynders, qui se trouvait alors en Israël, Moïse Katumbi, inquiet « a été écouté » et le ministre belge des Affaires étrangères, qui se trouvait à Kinshasa voici huit jours, s’est aussitôt entretenu avec le Premier Ministre congolais Matata Mponyo et il aurait obtenu des assurances à propos de la sécurité de M. Katumbi. M. Reynders, comme il l’ avait fait lors de son récent voyage à Kinshasa, a également répété que « la responsabilité individuelle » des agents des services de sécurité était engagée
A la suite de cette intervention, M. Katumbi aurait regagné son domicile à Lubumbashi. Lundi il devrait se présenter devant les autorités pour y être interrogé à propos d’une affaire qui défraie la chronique : selon les « services » congolais, M. Katumbi aurait engagé des mercenaires américains pour assurer sa protection et au Congo, un tel sujet est sensible entre tous…Parmi ces « mercenaires » qui se trouveraient dans son entourage figure un ressortissant américain et cette mise en cause inquiète les Etats Unis, dont le représentant pour la région, M. Perriello, se trouvera dès lundi à KInshasa.
Sans nul doute,il demandera des explications au pouvoir congolais, et répétera la position officielle des Etats Unis, selon laquelle des institutions fortes valent mieux que des hommes forts.

11 mai 2016

Congo: un verdict cousu de fil blanc

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La Cour Constitutionnelle congolaise, siégeant à Kinshasa, a rendu son verdict : elle a décidé que le président Kabila pourra rester en fonctions au-delà du terme de son deuxième mandat, fin 2016, si l’élection présidentielle censée être organisée cette année ne peut se tenir. L’arrêt de la Cour répond à une requête en interprétation déposée par la majorité qui avait demandé à la Cour de statuer sur le sort du chef de l’Etat en exercice au cas où l’élection présidentielle ne pourrait se tenir avant la fin de son mandat. La Cour avait à choisir entre deux articles de la constitution : l’un, l’article 70, stipule qu’à la fin de son mandat, le président de la République reste en fonctions jusqu’à ’installation effective du nouveau président élu. L’autre article, le 75, invoqué, lui, par l’opposition, prévoit qu’en cas de vacances, de décès, de démission ou pour tout autre cause d’empêchement définitif, les fonctions de président de la République sont provisoirement exercées par le Président du Sénat.
Dans cette hypothèse, si M. Kabila devait s’effacer, la présidence provisoire reviendrait à M. Kengo wa Dondo, l’actuel président du Sénat, un homme rompu à la pratique politique mais marqué autant par son passé où il fut le dernier Premier Ministre du président Mobutu que par son âge, ayant dépassé les 80 ans.
La Cour semble donc avoir privilégié la continuité de l’Etat en maintenant en poste le président sortant et son arrêt est justifié par la volonté d’éviter le vide à la tête de l’Etat.
La logique apparente de la Cour est cependant démentie par l’enchaînement des faits : si le président restera en place au-delà de la fin officielle de son mandat, pour une durée que la Cour ne précise pas, ce n’est pas en attendant quez son successeur prenne ses fonctions, c’est parce qu’aucun successeur n’a été élu ! Et si l’élection présidentielle n’aura pas été organisée à la date prévue, ce n’est pas pour une raison de force majeure, -une guerre, une catastrophe naturelle- c’est tout simplement parce que, délibérément, elle n’a pas été préparée.
Alors que l’on sait depuis les dernières élections en 2011 que le prochain scrutin doit avoir lieu au plus tard fin 2016, les manœuvres dilatoires se sont multipliées : le calendrier définitif des divers scrutins n’a jamais été publié, -ce qui a bloqué les financements internationaux-, la contribution de l’Etat congolais à l’exercice électoral n’a pas été budgétisé. En outre, les listes électorales n’ont pas été mises à jour, ce qui signifie que les jeunes ayant accédé à la majorité depuis 2011 n’y figurent pas. Malgré les difficultés économiques, dues entre autres à la chute des cours du cuivre, chacun sait que si les élections ne sont pas organisées à la date prévue, c’est parce que la volonté politique faisait défaut, bien plus encore que les moyens matériels : il y a des années que l’on évoque l’hypothèse d’un « glissement», c’est-à-dire d’un report de la date du scrutin, ce qui permettrait au président sortant de rester en place durant une période encore indéterminée. Période qui serait « co gérée » par une équipe de transition, où des membres de l’actuel gouvernement partageraient le pouvoir avec des représentants de l’opposition, à l’issue d’un « dialogue national » qui n’a toujours pas débuté.
Si un consensus se dessinait, une telle perspective, à présent autorisée par la Cour constitutionnelle, pourrait tenir la route.
Mais des inconnues majeures subsistent : l’attitude de la communauté internationale, même si les Etats Unis ont pris une position en pointe, défendant le respect de la Constitution, la réaction de l’opinion congolaise elle-même, très politisée et semblant soutenir l’alternance politique. Même s’il s’adosse à des conclusions juridiques qui ne tarderont sans doute pas à être contestées, le pouvoir se sait fragile : le verdict de la rue pourrait s’avérer difficile à maîtriser, même par des forces de l’ordre bien équipées et entraînées. En outre, les déboires de l’ancien gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi, ont fait monter la tension à Lubumbashi : plusieurs de ses proches ont été arrêtés, les locaux d’un parti politique proche de Katumbi ont été incendiés alors que le siège de l’Unafec (Union nationale des fédéralistes du Congo) avait déjà été saccagé. L’ancien directeur de cabinet de Katumbi, le professeur Huit Mulongo, un homme paisible s’il en est, a été arrêté et transféré à la Cour militaire de Lubumbashi où il devra répondre de détention illégale d’armes, une accusation qui ne convainc personne….
En réalité, le Congo d’aujourd’hui a deux visages : l’un, policé, tente de persuader l’opinion nationale et internationale du fait que les règles du droit demeurent respectées, et l’autre, vécu au quotidien par les opposants et les voix critiques, est celui d’une répression de plus en plus alarmante.

7 mai 2016

Quand des médecins congolais aident au développement de la Guyane française

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A l’occasion de la projection, à Cayenne, du film « l’homme qui répare les femmes » consacré au personnage du docteur Mukwege et à la résilience de femmes du Kivu, la communauté congolaise de Guyane avait tout prévu : la salle de réception, destinée à accueillir le public avant la projection, était décorée de photos tirées du film, des visages en gros plan, des portraits du docteur, mais aussi des paysages de l’Est du Congo, d’une beauté à couper le souffle…Pagnes aux couleurs violentes, longues chemises bariolées, samboussas et autres beignets à la sauce du pays, les Congolais de Guyane avaient saisi cette projection du documentaire décrivant le drame mais aussi le courage de leur peuple comme une occasion de manifester la force de leur communauté, son attachement, malgré la distance, à la mère patrie africaine… Mais l’affluence, les réactions du public dépassèrent toutes les prévisions des organisateurs. Plus encore qu’en Guadeloupe ou en Martinique quelques jours plus tôt, les Guyanais ont été bouleversés par la tragédie des femmes du Kivu, par les viols à répétition, par l’extrême violence de ces crimes sexuels. Lors de chaque séance, nous avons vu des yeux embués, des femmes saisies de malaises, entendu des sanglots mal étouffés, pris le mesure d’une émotion et d’une volonté d’agir qui dépassaient de loin l’enjeu du seul documentaire… Comme si la tragédie des femmes du Kivu réveillait ici le lointain souvenir de l’esclavage, où les femmes étaient traité es comme des objets, soumises au bon vouloir de leurs maîtres, comme si le film décrivant l’actualité du Kivu rappelait ici des pratiques plus récentes ou ranimait des souffrances jamais exprimées….
L’évêque de Cayenne, Mgr Lafont, qui fut autrefois curé à Soweto, en Afrique du Sud, n’a pas été surpris par le surgissement soudain des émotions enfouies : «à la fin des années 60, la Guyane française ne comptait que 35.000 habitants. Ils sont 300.000 aujourd’hui, dont 120.000 à Cayenne, la capitale…Ce pays est une mosaïque ethnique, avec des Créoles, mélange sang français et africain, quelque 10.000 orpailleurs, souvent venus du Brésil, qui tamisent l’or des rivières et empoisonnent l’eau avec le mercure, des Bushinenge, anciens esclaves noirs venus du Surinam voisin, des Bonis, descendants des « nègres marrons » qui, fuyant l’esclavage, trouvèrent refuge dans les forêts…Au début des années 70, déportés des montagnes du Laos, d’où les Américains s’étaient retirés à la fin de la guerre du Vietnam, sont arrivés des réfugiés Hmongs. En famille, ils ont défriché la forêt. Aujourd’hui, ils nourrissent le pays, inondent les marchés avec leurs fruits tropicaux, les légumes issus de leurs cultures maraîchères. Mais leurs enfants, eux, fréquentent l’université et se spécialisent dans l’informatique… »
Pour l’évêque, les plus mal lotis des Guyanais sont les Amérindiens, plusieurs dizaines de milliers d’autochtones qui jadis vivaient de la chasse et de la pêche : « aujourd’hui citoyens français, ils bénéficient du RMI, le revenu minimum d’intégration, auquel s’ajoutent les allocations familiales. Mais, distribué sans encadrement, ce petit pactole mensuel les dissuade de travailler…L’argent sert essentiellement à acheter la bière…Le désarroi de ces communautés en perte de repères se traduit par un taux de suicide exponentiel, même parmi les jeunes… »
Est-ce à ces chiffres que songeaient les Guyanais qui réclamaient que « l’homme qui répare les femmes » soit projeté dans les universités et même les écoles, qu’il joue un rôle pédagogique ? D’après des données recueillies par l’évêché, le nombre de viols explose : en 2010, la justice a reconnu que 121 mineurs et 51 adultes avaient été victimes d’agressions sexuelles, mais ces chiffres ne représenteraient que 10% des cas…Lorsque les mineurs sont victimes de violence sexuelles, il apparaît que 80% des auteurs sont des proches, des membres de la famille…
A première vue cependant, la Guyane, département français d’outre mer, le seul territoire français situé en Amérique latine est une oasis sur laquelle, depuis Paris, veille l’Etat providence. Odile, qui fut médecin du travail à Kourou, est formelle : « ici, l’accès aux soins de santé est gratuit pour les résidents. De tous les pays de la région, Brésil, Surinam, des femmes se présentent pour accoucher, en espérant que leurs enfants deviendront ainsi, par la grâce du droit du sol, des citoyens français…La politique sociale est très libérale, car il s’agît, à tout prix, d’éviter qu’éclatent des troubles sociaux, des manifestations qui mettraient en péril le joyau de la recherche qu’est la base spatiale de Kourou… » Les avantages sociaux, l’offre très généreuse en matière de santé explique pourquoi des médecins africains, parmi lesquels de nombreux Congolais, se sont vus proposer depuis Paris des postes en Guyane, s’y trouvant bien mieux payés qu’en métropole et à fortiori dans leur pays d’origine. Ici, ils tiennent le haut du pavé et forment une petite communauté très respectée et… très courtisée par les jolies Créoles.
La France s’inscrit dans la politique sociale mais aussi dans le paysage de Cayenne : si l’on retrouve encore des « cases créoles » dans le centre ville, avec leurs balcons ouvragés, leurs façades joliment peintes, l’extérieur de la ville, ceinturé de voies rapides, ourlé de ronds points et asphyxié par les embouteillages, ressemble à toutes les périphéries des villes françaises, avec les barres d’immeubles, les enseignes familières d’immenses supermarchés, où l’offre est aussi abondante qu’en métropole, mais avec des prix lourdement majorés… C’est que la viande, les produits laitiers, tous les articles de consommation courante, doivent, à grands frais, être acheminés depuis la France et cela alors que le Brésil voisin offre une vaste gamme de produits vivriers et d’articles de consommation courante, mais n’a pas accès au marché captif du département français voisin…
C’est pour cela que la ville de Saint Georges, sur le fleuve Oyapock, est un lieu d’excursion très prisé par les habitants de Cayenne qui ont oublié que naguère l’activité de la ville tournait autour du pénitencier aujourd’hui désaffecté. Après avoir traversé durant deux ou trois heures une forêt dense, pratiquement inviolée, on arrive au bord de l’un des grands affluents de l’ Amazone, l’Oyapock, où des piroguiers proposent de vous emmener sur la rive d’en face, celle du Brésil, où les marchés débordent d’animation, d’où des bus climatisés partent plusieurs fois par jour vers les grandes villes du pays.
Un pont majestueux domine le fleuve et, en principe, il devrait stimuler les échanges, accélérer le trafic. Mais alors que sa construction avait été décidée du temps de Jacques Chirac et terminé sous Sarkozy, le pont est toujours vide, fermé au trafic, pour des raisons administratives. Alors que pour les Brésiliens une simple carte d’identité suffit, les Français, désireux de juguler, ici aussi, un éventuel flot de migrants économiques, exigent passeport et autres attestions…Des exigences dont se moquent les milliers de Brésiliens qui franchissent le fleuve en pirogue et fournissent la main d’œuvre utilisée dans tous les métiers de la construction, ajoutant encore une couche à la stratification sociale où les Créoles monopolisent les postes de fonctionnaires…
Le maire de Saint Georges, Georges Elfort et son conseilleur Grégoire Leduc apportent d’ailleurs quelques bémols à la théorie de l’’Etat providence : « lorsqu’ils ont terminé l’école primaire, les jeunes doivent poursuivre leurs études secondaires à Cayenne, à 200 kilomètres d’ici où ils seront hébergés dans une famille d’accueil. Pour les jeunes Amérindiens, être ainsi coupés de leur communauté, de leurs traditions est dramatique et beaucoup préfèrent renoncer Lorsqu’ils reviennent au bord du fleuve pour les vacances, ils ne veulent plus repartir…Les plus déterminés trouvent alors du travail dans la scierie, les autres pratiquent la pèche, mais il n’y a ici aucune entreprise de conditionnement des produits de la pèche…Dans les supermarchés de la ville, on préfère importer…
Pour le maire comme pour son adjoint, la frontière est artificielle : le long du fleuve, les Amérindiens se sentent chez eux partout, et ne comprennent pas qu’on leur réclame des papiers…Les deux hommes s’insurgent lorsque, prudemment, nous avançons que le métropole semble généreuse avec sa lointaine province : généreuse ? alors que les départements d’outre mer doivent contribuer à réduire la dette de la métropole et voient leurs budgets être sans cesse rognés ?
Généreuse, alors que, si nous voulons avoir accès aux Fonds européens pour les projets de développement, il nous faut avancer la totalité des sommes requises et attendre d’hypothétiques remboursements ?
Pour le maire, né ici, comme pour son adjoint, un « métro », Français venu de métropole, plus nationaliste guyanais qu’un natif du département, « c’est la France qui doit à la Guyane, pas l’inverse… » Et de citer le bois tropical, ces grumes qui, à Cagnes près de Cayenne remplissent des bateaux entiers, l’or, confisqué aux orpailleurs clandestins ou taxé lorsqu’il est extrait par des sociétés minières, les pierres précieuses, et même la taxe carbone que touche la France grâce à la forêt amazonienne…Nous connaissons encore une économie de comptoir : tout ce que nous achetons à la France est hors de prix, tout ce qu’elle importe de Guyane est payé à vil prix, et les transports nous sont facturés beaucoup plus cher qu’ailleurs… (il suffit de prendre un vol Air France pour découvrir que vers le Guyane, le passager n’a droit qu’à 23 kilos chichement pesés, au lieu des deux valises qui l’accompagnent sur tous les autres vols longs courriers… »
Territoire encore largement sous peuplé, forêt amazonienne largement inviolée, la Guyane est cependant, plus que tout autre département français, solidement amarrée au futur : c’est de la base spatiale de Kourou, à une heure de route de Cayenne que, chaque mois, un satellite est propulsé dans l’espace par l’un des trois lanceurs, la fusée européenne Ariane, la russe Soyouz et leur petite sœur Vega… Un bataillon de la Légion étrangère, une escouade de gendarmes protègent le site, stratégique entre tous car c’est, entre autres, grâce à la Guyane que la France demeure une grande puissance…