27 février 2017

Beni: le procès d’une filière islamiste lève un coin du voile

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Beni, envoyée spéciale,

Ce jour là, (mi février), Beni retient son souffle. Le marché est désert, la circulation s’est arrêtée. Serrés comme des grappes de raisin, des milliers d’habitants de cette ville du Nord Kivu ravagée par les massacres et terrorisée par les enlèvements, ne perdent pas un mot d’une audience publique hors du commun : la Cour militaire poursuit le procès, déjà entamé en août 2016, de « présumés ADF » (Allied democratic Front). Officiellement présentés comme des rebelles ougandais de confession musulmane, ces « djihadistes » font régner la terreur autour de Beni depuis 2014.
Plantée au milieu de la place principale, face à la mairie, une vaste estrade de bois accueille le tribunal militaire et plantés aux quatre coins de l’esplanade, d’énormes haut parleurs permettent à chacun de ne pas perdre le moindre mot de l’audience.
Les prévenus, épaulés par leurs avocats en toge, sont alignés devant les juges. A tout moment, le président empoigne son marteau et impose le silence à la foule lorsqu’elle s’esclaffe ou gronde sourdement. Aucun journaliste étranger, aucun observateur des droits de l’homme ou de la Monusco n’assiste à cette audience foraine et c’est bien dommage, car ce procès hors du commun dénude, point par point, la filière de la pénétration islamiste dans l’est du Congo, avec ses combattant venus d’ailleurs, d’ Ouganda entre autres, mais aussi ses complicités locales et l’ambiguïté de certains éléments de l’armée ou de politiciens de la place. Entamé en août 2016 , souvent interrompu, ce procès atteint enfin, en février 2017, sa vitesse de croisière et des prévenus importants comparaissent, n’hésitant pas à conseiller au tribunal d’inviter des personnalités de premier plan, comme le maire de la ville ou le général Akili Mundos, l’un des officiers les plus proches du chef de l’Etat…
Comparaît ainsi un homme jeune, borgne, coiffé d’un keffieh rouge, qui ne se fait pas prier pour reconnaître, non sans fierté, qu’il répond au nom d’ « Okapi Shabani Hamadi », qu’il a fréquenté assidument la mosquée Katindo à Goma où on lui a parlé du jihad, des moudjahhidines, des groupes qui combattaient en brousse…
Le colonel Shabani Molisho, un ancien officier des forces armées congolaises, (issu des rangs du RCD-Goma, ce mouvement rebelle composé naguère de rebelles tutsis alliés du Rwanda…) et présenté comme « renseignant » est confronté au prévenu. Lui aussi connaît la mosquée de Katindo et l’imam Suleiman et il confirme que le contenu des prêches portait bien sur la guerre sainte, sur le recrutement de nouveaux adeptes et sur le soutien à apporter aux combattants cachés dans les forêts. Il reconnaît avoir connu Okapi, devenu lui-même recruteur et instructeur, « un enseignant du jihad » et ne nie pas avoir lui-même eu des contacts avec les ADF, leur amenant des médicaments ou des munitions…
Okapi ne contredit pas le procureur lorsque ce dernier fait l’historique de la radicalisation des ADF : « ces gens venus d’Ouganda sont là depuis longtemps, ils sont apparus au début des années 90 et les premiers massacres n’ont commencé qu’en 2014, lorsque les conditions de vie en brousse se sont dégradées à la suite des attaques menées par les forces armées congolaises…Auparavant, les ADF avaient épousé des filles congolaises, beaucoup de gens allaient les voir en brousse, pour leur vendre du sel ou des produits manufacturés en échange de minerais, de pierres précieuses… » Et il s’exclame : « à Beni, beaucoup de maisons ont été construites avec l’argent des ADF… »
Complicités locales, radicalisation progressive, recours relativement récent à la terreur, écheveau dans lequel se mélangent des opposants ougandais convertis à l’Islam et des musulmans congolais radicalisés dans certaines mosquées…
Avec méthode et patience, le procureur du tribunal militaire, le général Thimothée Mukuntu Kiama remonte tous les fils. Annonçant qu’il va interroger un nouveau prévenu, appelé « Moussa Tchadien » ou Moussa Bachran, il prie le colonel Shabani de ne pas quitter la barre des témoins.
Lorsqu’un homme déjà âgé, soutenu par son avocat, s’avance péniblement vers le micro puis s e redresse fièrement, regardant bien en face le tribunal puis les premiers rangs de l’assistance, je ne peux m’empêcher de sursauter : cet individu vêtu d’un large caftan aux brodures dorées, les cheveux gris coiffés d’un calot de feutre, est l’exact sosie de Hissène Habré, le dictateur tchadien détenu au Sénégal où il a été condamné pour crimes contre l’humanité !
L’air de famille n’est pas du au hasard et « Moussa Tchadien » s’en explique bien volontiers : il est le cousin de Hissène Habré qui, à la fin des années 80, entretenait les meilleures relations avec le président Mobutu. (Rappelons qu’à l’époque Habré comme Mobutu étaient soutenus par les Américains. Après le renversement d’Hissène Habré en 1990, remplacé par son cousin Idriss Deby, une centaine de membres de sa garde personnelle, dont certains avaient été formés aux Etats Unis, furent accueillis au Zaïre ou ils assurèrent la garde rapprochée du président Mobutu)
« Lorsqu’à l’invitation du président Mobutu, Hissène Habré est venu dans ce qui était encore le ZaÏre, moi je suis resté à Goma », explique Moussa. Par la suite, le Tchadien a pris femme dans la capitale du Nord Kivu, s’est lancé dans le commerce des minerais (or et pierres précieuses) ce qui l’a amené à voyager vers les pays du Golfe et la Grande Bretagne. Mais surtout, c’est avec fierté qu’il explique comment il demeura fidèle à sa foi musulmane : « dans ma maison de Goma, j’hébergeais parfois 500 personnes déshéritées ou déracinées par la guerre ; je payais pour la mosquée, je finançais les études de dizaines de jeunes gens … »
« En réalité, vous financiez des candidats au jihad, des gens qui rejoignaient les rebelles ougandais » tonne le procureur… Sans se laisser démonter, Moussa se défend calmement : « ce que j’ai fait, conformément à ma foi, c’est envoyer des jeunes gens poursuivre des études au Maroc et en Arabie Saoudite, je crois que j’en ai soutenu 52 sinon plus. Certains sont également partis pour le Soudan, au milieu des années 90. (ndlr. c‘est à ce moment qu’un certain Ben Laden vivant au Soudan y achète des terres et forme de futurs combattants…) »
Moussa insiste : « on ne peut pas me reprocher d’avoir voulu aider mes frères… Certains de ces jeunes gens, après leurs études, ont bien réussi dans la vie. J’en ai même retrouvé deux, qui faisaient partie du personnel civil de la Monusco… »
A ce moment, mon voisin, le journaliste Nicaise Kibel’bel Oka sursaute et me glisse : « je vous avais toujours dit qu’il y avait des complicités au sein de la Monusco, il vient de le confirmer… »
Le Procureur, lui, ne s’attarde pas. Il garde Moussa pour d’autres auditions et fait comparaître un témoin de choix, le maire de la ville lui-même, M. Bwanakawa Masumbuko. Alors que la foule de ses administrés retient son souffler, le maire confirme qu’il s’est effectivement engagé, sans en référer aux forces armées ou aux services de renseignement, dans une tentative de négociation unilatérale avec les ADF : «un certain Zacharie, un cadre des ADF formé à Mombasa au Kenya, m’a appelé depuis la prison de Beni car, au nom de son mouvement, il voulait négocier. Je l’ai rencontré et je suis même allé en brousse, rencontrer ses camarades, mais cela n’a rien donné… »
Au sortir de cette longue journée d’auditions, quelques évidences s’imposent : les rebelles dits ougandais, présentés comme islamistes, sont présents dans le milieu congolais depuis deux sinon trois décennies. Ils ont bénéficié de complicités locales, entre autres au sein de l’ethnie des Nande réputée pour son dynamisme et son aptitude au commerce transfrontalier. Ils ont été progressivement gagnés à l’idéologie djihadiste entre autres à cause de l’influence de certaines mosquées . Retranchés sur les flancs du Ruwenzori et le long de la rivière Semliki, les « ADF » ont commencé à recourir à la violence et à terroriser les civils lorsque l’armée congolaise a entamé de grandes offensives pour les déloger des bastions où ils se livraient, entre autres, à l’exploitation de l’or.
Le procès des 57 prévenus de Beni, poursuivis pour avoir participé aux massacres de civils qui ont fait plus de 500 morts et des dizaines de milliers de déplacés au cours des dernières années, permettra-t-il de mettre au jour les diverses filières et de les démanteler définitivement ? Le public de Beni l’espère mais dans ce Congo aux alliances fluctuantes, aux complicités multiples, rien n’est moins sûr…

27 février 2017

Les civils de Beni s’interrogent toujours sur leurs assaillants

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Découpés, décapités, broyés dans un moulin à huile…

Oicha, envoyée spéciale,

Les autorités avaient prévenu : « allez jusque Rwangoma d’un côté, jusque Mbau et Oicha de l’autre, mais pas plus loin. Sur la route d’Eringeti, tout peu arriver… »
Autrement dit, l’insécurité commence à moins de vingt kilomètres de la ville de Beni, industrieuse cité du Nord Kivu, la troisième après Goma et Butembo. Les colons belges dont les plantations s’échelonnaient jusque Kisangani, capitale de la Province orientale, ont gardé la nostalgie des forêts tropicales riches en espèces rares, des vastes horizons, des expéditions dans le parc des Virunga dont la frontière nord longe les faubourgs de la ville.
Accueillant 500.000 habitants, dont de nombreux déplacés, Beni vit aujourd’hui repliée sur sa peur, désertée par la plupart des compagnies aériennes, à part les petits porteurs de la courageuse compagnie locale « Busy Bee » qui relie au reste du pays une ville dont les routes ne sont plus fréquentées que par les convois militaires, les blindés de la Monusco ou les cyclistes chargés de sacs de braise.
Comment croire que le quartier Rwangoma, à 5 kilomètres du centre ville, ait pu être ainsi ravagé par la terreur ? Ici, les maisons sont vastes, les rues de terre battue sont propres, balayées, le chef de quartier nous reçoit derrière un bureau bien rangé. Et pourtant, le 13 août 2013, alors qu’il rentrait de ses champs en compagnie d’autres paysans, M. Richard Kalule a été subitement intercepté : « vêtus de tenues militaires kaki ou « tâche tâche » comme celles de l’armée congolaise, des assaillants se sont jetés sur nous. Dans leur groupe, il y avait aussi des femmes et des enfants, tous étaient dotés de haches, de machettes, de bâtons. Ils nous ont jetés au sol, ligotés et ont commencé à nous tuer avec méthode. Moi, j’ai été blessé, laissé pour mort, deux femmes ont été violées puis abattues. »
Le groupe semblait être venu à pied de Rushuru, une localité située sur la lisière sud du parc des Virunga, et il est reparti le même soir, laissant 40 cadavres dont certains avaient eu la tête fendue à coups de hache. Appelés sur les lieux, quatre policiers militaires ont tiré sur cette foule, mais ils n’ont fait que des blessés qui réussirent à s’enfuir.
Nos questions se bousculent : à quoi ressemblaient ces assaillants, quelle langue parlaient ils ? Approuvé par d’autres témoins, M. Kakule assure que parmi les assaillants, outre les tenues militaires, certains portaient de «grandes chemises » et arboraient de « longues barbes » comme les Musulmans. La plupart s’exprimaient en swahili, mais M. Kakule se targue d’avoir discerné des Rwandais parmi eux « ils mélangeaient les R et les L, c’est typique… » Alors que la Monusco est cantonnée à 5 kilomètres de Rwangoma, les Casques bleus ne sont venus que le lendemain. « Les seuls qui ont foncé, ce sont les militaires congolais » concluent les survivants. En conclusion, ils ajoutent : « le Nonce apostolique, Mgr Montemayor, est venu quelques jours plus tard, mais il a traversé le village sans s’arrêter, sans nous adresser la parole, ce qui ne l’a pas empêché de convoquer une conférence de presse… »
Depuis lors, Zaituni Vangu, laissée veuve avec six enfants, dont la maison a été incendiée, n’ose plus aller aux champs. Pas plus que Marcelline Kafutu qui a perdu sa mère et sa sœur lors de cette attaque, ni Mme Paluku, 68 ans, frappée de coups de hache dans la hanche. Lucides, ces femmes s’interrogent : « ces gens qui sont partis après avoir tué mais sans piller ni prendre l’argent dans les maisons étaient dotés de machettes neuves, visiblement passées à la meuleuse pour pouvoir mieux trancher. Ils semblaient être en opération et nous ont dit en partant « nous reviendrons, car cette terre nous a été donnée du temps de Mobutu ».
A première vue, tant par la langue utilisée que par les méthodes (blessures à l’arme blanche, tueries en groupe…) ces assaillants ressemblent plutôt à des Hutus rwandais descendus sur Beni depuis le Parc des Virunga où ils campent depuis vingt ans et qui convoitent les riches terres des alentours de Beni.
Par contre, de l’autre coté de la ville, dans deux localités du territoire de Beni, Oicha et Mbau, les témoignages désignent surtout les rebelles ougandais. Il apparaît qu’ après des opérations menées en 2013 par l’armée congolaise contre les ADF, les représailles n’ont pas tardé : 519 personnes ont été emmenées par les assaillants et 32 d’entre elles ont été assassinées, les autres dont disparu. Nous croyons que les otages ont été emmenés du côté de la rivière Semliki, pour servir de porteurs ou d’esclaves. »
A Mbau, il ne vaut mieux ne pas parler de la Monusco : « non seulement les Casques bleus n’interviennent jamais pour protéger les civils, mais nous constatons que lorsqu’il y a des patrouilles, ou des survols par hélicoptères, les attaques ne tardent pas…»Persuadés de complicités au sein de la force onusienne, c’est avec des cailloux que les habitants de Mbau saluent désormais les convois de blindés onusiens sur lesquels sont huchés des casques bleus armés jusqu’aux dents, qui ressemblent à des extra terrestres…
Si d’autres témoignages recueillis à Oicha, ceux de Léonce Katjuvo, de Jeannette Shahiyra, d’Angèle Muhindo, font état de bandes de tueurs s’exprimant en kinyarwanda, Jeannette Kahindo, elle, décrit une cruauté bien particulière : « les assaillants avaient des machettes, des pangas (bâtons) , ils coupaient les têtes et les bras. Mais surtout, devant mes yeux et en présence de mes six enfants, ils ont poussé mon mari dans le moulin à huile et l’ont pressé comme une olive. Le sang coulait comme de l’huile. Ensuite ils ont brûlé la maison. »
L’hypothèse de tueurs d’origine rwandaise ne fait cependant pas l’unanimité : pour Samuel Kamudenge et Katembo Kikombelo, pris en otages à Oicha, il ne fait aucun doute que les ravisseurs venaient de camps établis dans la forêt par les islamistes, « Habia », « Lesse » ou « Bango » : « ils avaient besoin de main d’œuvre pour leurs champs et il est clair que certains d’entre eux étaient de connivence avec des officiers de l’armée congolaise, principalement des ex CNDP (un autre des anciens mouvements de rebelles tutsis soutenus par le Rwanda) auxquels ils étaient associés pour des trafics divers. »
Kavina Kasya, 20 ans, une gamine de deux ans sur les genoux, sait bien, elle, qui l’a enlevée le 2 juin 2013 : « j’étais aux champs avec mon grand frère lorsqu’un groupe d‘assaillants est arrivé et m’a emportée avec 30 autres femmes. Durant deux semaines nous avons marché en forêt puis nous sommes arrivés dans un camp que eux, ils appellent « Madina » (en référence à Medine, en Arabie Saoudite) . C’est là, dans ce village de cabanes, que résidait Jamil Mukulu, un rebelle ougandais, ancien chrétien converti à l’Islam et chef des ADF. Pour me faire souffrir et pour me calmer, on m’a mise dans un trou, et j’y suis restée six mois. C’est même là que ma fille est née…Ensuite, j’ai du apprendre le Coran et on m’a donné un mari musulman, qui m’a prise de force. Il parlait le kiganda, la langue des Ougandais. »
Qui étaient ces gens ? Kavina, qui a eu le temps de les observer, assure qu’en plus des Ougandais et des Congolais, « il y avait parmi eux des Somaliens, des Soudanais, des Kenyans, des Rwandais. Ils vivaient sur les berges de la rivière Semliki, d’où ils extrayaient de l’or, vendu ensuite aux commerçants Nande de Beni ou amené directement en Ouganda. »
C’est à l’occasion d’une offensive de l’armée congolaise sur « Madina » que Kavina réussit à fuir, marchant à travers la forêt jusqu’à retrouver le « PK 40 « soit le kilomètre 40 sur la route de Komanda, d’où des militaires congolais la ramenèrent à sa famille à Oicha.
Le bonheur de retrouver les siens fut de courte durée : « une semaine après mon arrivée mon père fut emporté par la maladie, mais surtout mon frère aîné fut décapité alors qu’il rentrait des champs. Heureusement, il me reste ma petite fille… »

23 février 2017

Les longues racines de l’implantation musulmane au Nord Kivu

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Qui tue à Beni ? Depuis 2014, massacres à l’arme blanche, décapitations, enlèvements, raids nocturnes ont fait plus de 500 morts autour de la ville de Beni. Dès la sortie de la ville on distingue des maisons vides, des champs abandonnés. C’est avec mépris, avec le sentiment que nul ne les protège, que les habitants voient passer les jeeps de la Monusco ou les convois de l’armée gouvernementale. De manière presque routinière, ces atrocités sont attribuées à un ennemi insaisissable, les ADF (Allied democratic Forces), présenté comme composé d’ opposants ougandais réfugiés depuis plus de vingt ans en territoire congolais. Ils se seraient « retournés » contre la population civile après que l’armée congolaise ait attaqué leurs bastions installés sur les flancs du Ruwenzori. Le déroulement du procès de la « filière islamiste » des entretiens avec des interlocuteurs locaux, paysans ou chefs d’entreprise, avec Maître Kavota avocat défenseur des droits de l’homme, avec le journaliste Nicaise Kibel’bel Oka, avec de nombreux témoins anonymes, victimes directes ou indirectes, laissent entrevoir une vérité moins simple, un problème complexe, dont les racines remontent aux dernières années de l’ère du président Mobutu.
Un petit rappel historique s’impose. Jusqu’au début des années 90, le maître de la région était le président Mobutu, ami des Occidentaux. Il soutenait au Rwanda le président Habyarimana et avait longtemps entretenu de bonnes relations avec le dictateur ougandais Idi Amin Dada. Par contre son hostilité envers le colonel Kaddhafi, qui rêvait de jouer un rôle sud la scène africaine, n’était un secret pour personne.
Lorsqu’il prend le pouvoir en Ouganda, en 1986, Yoweri Museveni, soutenu par les Anglais et les Américains et qui s’est battu contre Idi Amin puis contre Milton Obote, développe d’autres ambitions : il soutient le Front patriotique rwandais, composé de réfugiés tutsis, qui veut chasser Habyarimana et le « pouvoir hutu » et surtout il veut détrôner Mobutu comme leader régional tout en veillant à neutraliser ou à écarter ses propres opposants.
C’est ainsi que les partisans du dictateur déchu Idi Amin Dada, chassés du pouvoir et musulmans pour la plupart, forment le « Ruwenzori Freedom Movement » qui s’installe sur les flancs du Mont Ruwenzori, une région à cheval sur l’Ouganda et ce qui est encore le Zaïre. Et surtout, Museveni, qui désire faire d’une pierre deux coups, encourage discrètement, via ses services de renseignements, la création d’une alliance de ses opposants. Ils formeront le Front démocratique uni (Allied democratic forces) qui s’installera en territoire congolais. On y retrouvera Jamil Mukulu, un ancien catéchiste ougandais converti à l’Islam, qui a fui Kampala après avoir incendié une église. D’autres groupes, appartenant à l’ethnie ougandaise des Bakonzo, créeront le « National army for the liberation of Uganda » (NALU) et, soutenus par les services de Mobutu, ils noueront des alliances avec leurs cousins congolais les Nande.
Cette présence au Congo de « rebelles », plus ou moins infiltrés par ses services, sera le prétexte invoqué par Museveni pour s’ingérer dans les affaires du pays voisin dont il convoite les richesses, y expédier des troupes aux côtés des forces rwandaises qui créeront l’AFDL (Forces démocratiques pour la libération du Congo. Ce mouvement, avec Laurent Désiré Kabila comme porte parole, chassera le président Mobutu en 1997 et fera de Museveni et Kagame les nouveaux hommes forts de la région.
« A l’époque, se souvient de journaliste Nicaise KIbel’bel Oka, « les rebelles ougandais ADF habitaient un quartier de Beni, appelé « Matonge », ils vivaient sans problèmes avec la population locale, épousaient des femmes congolaises tandis que d’autres groupes s’étaient installés dans une portion du parc naturel des Virunga, appelée Mayangose. » Lorsque se termine la deuxième guerre du Congo, en 2002, les accords de Sun City font de Jean-Pierre Bemba, un rebelle « mobutiste » l’un des quatre vice présidents du Congo, ce qui ne plaît guère à Museveni. Ce dernier encourage alors l’un des leaders de la communauté Nande, très populaire à Beni, Mbusa Nyamwisi, à former sa propre armée, « Armée du peuple congolais » afin de protéger l’ethnie des Nande et à s’allier avec les opposants ougandais ADF et Nalu installés dans les forêts.
Alors qu’au Congo se poursuivent guerres et luttes pour le pouvoir, les rebelles ougandais s’installent dans le parc des Virunga, où se trouvent déjà des groupes de réfugiés hutus rwandais qui vivent du commerce du charbon de bois.
Selon Maître Kavota, « les relations des Ougandais avec les paysans congolais sont ambivalentes : dans certains cas, alors que l’ICCN (Institut congolais pour la protection de l’environnement) chasse les paysans qui veulent cultiver les terres du parc, les Ougandais placent ces derniers sous leur protection et achètent leur production agricole à bon prix. Dans d’autres cas ils les utilisent comme main d’œuvre forcée. »
Mais surtout, au début des années 2000, ces rebelles ougandais, de confession musulmane, se laissent gagner par des idéologies radicales venues de Somalie, du Soudan, du Kenya. A leur principal « camp de base » installé dans la forêt, ils donnent des noms mythiques comme « Madina » ce qui signifie « Medine ». Existent aussi les camps « Nadui », « Kabila », « KBG » et surtout « Canada ». « Là, il s’agît d’une ruse » explique Me Kavota » : lorsqu’ils recrutent des jeunes Congolais, à Goma ou ailleurs, les islamistes promettent de les envoyer étudier au Canada. En réalité, le voyage se termine dans les forêts de la région de Beni où les recrues reçoivent un entraînement militaire et une formation idéologique… »
Très vite, les rebelles ougandais deviennent autosuffisants : dans la vallée de la Semliki où ils s’installent, ils exploitent d’abondants gisements d’or et créent des comptoirs d’achat sur la frontière ougandaise, à Kasese et Bundibugyo tandis que des raffineries s’installent à Kampala. Ils exploitent également le bois du Congo, qui sera ensuite estampillé bois ougandais. Ces ressources monétaires leur permettent de proposer aux cultivateurs de la région de Beni un meilleur prix pour leur production de café et de cacao, elle aussi exportée via l’Ouganda. Nouant des alliances avec des commerçants Nande, les rebelles ougandais interviennent même dans les circuits du commerce pétrolier : grâce au système de crédit musulman, l’hawala, fondé sur la confiance et la parole donnée, ils proposent du pétrole à crédit et en échange achètent du bois.
Réseaux économiques transfrontaliers et circuits mafieux se croisent ainsi jusqu’en 2010, assurant un développement spectaculaire aux villes de Beni et Butembo et renforçant le poids économique de la communauté Nande dont l’influence s’étend jusque Kisangani en Province Orientale, Bukavu au Sud Kivu et Goma au Nord Kivu.
Mais en 2010, la situation évolue : Kinshasa veut s’assurer le contrôle des « bases » éparpillées dans les forêts du Nord Kivu, reprendre la maîtrise des circuits économiques et les opérations militaires se succèdent. Non seulement les rebelles renforcent la défense de leurs bastions, mais ils multiplient les recrues et surtout se trouvent des alliés, auprès des Nande avec lesquels ils ont noué des relations économiques sinon matrimoniales et surtout ils trouvent des complices au sein des forces armées congolaises.
Quoi de plus facile ? Les FARDC sont tout sauf homogènes : à la suite des accords de paix, elles ont subi le « brassage » puis le « mixage » et autres processus d’intégration en leurs rangs d’anciens rebelles, des hommes issus du RCD Goma (Tutsis pro rwandais) du RCD MK de Mbusa Nyamwisi (Nande pro ougandais) des anciens Mai Mai (groupes armés d’origine congolaise) du MLC de Jean Pierre Bemba. D’anciens tueurs reçoivent du galon, des analphabètes se retrouvent à des postes de commandement, des ex rebelles gardent contact avec leurs camarades restés en forêt et « couvrent » les trafics divers dont ils partagent les bénéfices…
C’est en 2014 que la situation se gâte : après la victoire contre les rebelles tutsis pro rwandais du M23 chassés du pays, l’armée congolaise, au lieu de s’attaquer aux rebelles hutus FDLR (une priorité pour Kigali…)décide de passer à l’offensive contre les ADF et lance l’opération Sukola I. Mais le 2 janvier, le très populaire colonel Mamadou Ndala, vainqueur de la guerre contre le M23, est tué dans une embuscade attribuée aux ADF, avec la complicité probable d’éléments de sa propre armée !
Une sale guerre commence, que nul ne peut gagner : l’armée congolaise demeure faible et divisée, mais opérant suivant des schémas classiques et non des techniques de contre insurrection, elle frappe dur, bombarde les bastions installés dans les forêts et tente de prendre les ADF en étau.
Désireux d’obtenir un relâchement de la pression sur leurs bases, les ADF commencent alors à frapper dans la périphérie de Beni, afin d‘obliger l’armée à s’y redéployer, affaiblissant le front central. C’est alors que commencent les enlèvements et surtout les massacres à l’arme blanche qui créent la terreur et instaurent le doute au sein des populations qui ne se sentent pas protégées par leur armée. La guerre est aussi psychologique : outre l’assassinat de Mamadou Ndala qui jettera le doute sur la loyauté de ses compagnons d’armes, des déclarations faites sur RFI par Mbusa Nyamwisi réfugié en Ouganda attribuent des massacres à l’armée gouvernementale ! Les provocations se multiplient : à chaque fois que le président Kabila se rend à Beni pour encourager les troupes et réconforter les populations, des massacres sont commis dans les jours qui suivent, comme par défi…
Un officier réputé proche du chef de l’Etat, le général Charles Akili Mundos est mis en cause, accusé de trafic divers (alors que c’est son adjoint le colonel Muhima qui s’adonne au trafic de bois…). Alors qu’il maîtrise bien le terrain, Mundos est finalement muté mais la méfiance des populations persiste et son chef, le général Lucien Bahuma, meurt à son tour et l’armée perd 700 hommes au cours de l’offensive…
En brousse, dans des régions d’accès difficile, les camps de formation continuent à recruter, sur une base de militantisme religieux. S’y retrouvent de jeunes Congolais, mais aussi des Somaliens, Kényans, Ougandais, Tchadiens, Soudanais qui se forment à la « guerre sainte »… Pour compliquer le tout, la Monusco est mise en cause : le contingent pakistanais est accusé de financer la construction de nouvelles mosquées, visibles partout depuis Uvira au Sud Kivu jusqu’à la frontière ougandaise et on se rappelle qu’au début, les rebelles musulmans ougandais de Jamil Mukulu appartenaient à la secte piétiste des tabliqs d’origine pakistanaise. Comme si cela ne suffisait pas, le journaliste Nicaise Kibel Bel’Oka relève qu’au sein de la Monusco, les fonctionnaires chargés du désarmement et de la démobilisation (DDRR)sont, en leur grande majorité originaires d’Afrique de l’Ouest, musulmans eux aussi. Le journaliste se demande si, recherchant leurs informateurs dans les mosquées de la place, ces fonctionnaires ne feraient pas preuve d’aveuglement ou de complaisance à l’égard de leurs co religionnaires…

23 février 2017

L’odyssée des Sud Soudanais échoués à Goma

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Goma, envoyée spéciale,

« Nourris, certes, nous sommes nourris par les Nations Unies Du riz, de la viande, du thé chaud. Ca va…Mais la vie est dure ici. On s’ennuie, on manque d’exercice, de mouvement… Qu’allons nous devenir ? » Sous une pluie battante, glaciale, une poignée d’hommes serrés dans des anoraks usés, capuchon sur la tête, se pressent devant le rouleau de barbelés qui entoure le camp de la Monusco à Munigi, à quelques kilomètres de l’aéroport de la capitale du Nord Kivu. Derrière eux, des rangées de containers blancs qui abritent le reste de la troupe. Ces 521 hommes qui battent la semelle depuis six mois ne sont ni des prisonniers, ni de véritables réfugiés et ils ne savent pas ce que l’avenir leur réserve. Ils nous interpellent en anglais et, avec leurs fronts scarifiés, leurs silhouettes dégingandées mais robustes, leur visage durci par des années de combat, ces hommes venus du Sud Soudan ressemblent à des extra-terrestres.
A Goma, la population a tout vu : les réfugiés hutus qui déferlaient en 1994, les poursuivants tutsis venus du Rwanda, les rebelles aux étiquettes multiples, les combattants locaux Mai Mai … Mais cette fois c’en est trop : à l’unanimité, gouverneur en tête, tout le monde réclame le départ de ces Sud Soudanais et devant les containers blancs de la Monusco, les manifestations se succèdent.
Thé à la cardamome et biscuits secs présentés sur un plateau argenté, le colonel Singh, originaire du Penjab, nous reçoit avec une politesse exquise, mais il observe des ordres stricts : pas de commentaire, pas de visite à l’intérieur du camp. C’est au siège de la Monusco, installé face au lac, que Daniel Ruiz, le chef de la mission, nous donne quelques précisions : « début août, hélicoptères et avions des Nations unies, dans la plus grande discrétion, sont allés récupérer ces hommes à Isiro, en Province orientale et plus haut encore, sur la frontière de leur pays d’origine, le Sud Soudan. Ils étaient affamés, épuisés par une marche forcée de 400 kilomètres qui les avait conduit de Juba, la capitale du Sud Soudan, jusqu’à la frontière de la République démocratique du Congo. »
Depuis lors, logés, nourris, mais sans réel statut, ces combattants désarmés se refont une santé et certains d’entre eux nous assurent qu’ils souhaiteraient rentrer au pays, quitter ce Sud Kivu froid et hostile. Julien Paluku, le gouverneur du Nord Kivu, confirme cette relative hostilité : « je n’ai pas été consulté et je ne veux pas que ces hommes restent à Goma. Nous souhaitons que ces hommes soient délocalisés, amenés n’importe où au Congo ; il ne faut pas qu’ils restent à Goma, sur la frontière du Rwanda. Je l’ai déjà dit à Saïd Djinnit, l’envoyé spécial de l’ONU au Congo, mais sans succès jusqu’à présent. »
Jean-Claude Mambo Kawayo, porte parole de la société civile du territoire de Nyiragongo, auquel appartient Munigi, ne décolère pas : « ces hommes ont été transportés ici en secret et lorsque nous avons interrogé la Monusco, on nous a répondu avec arrogance que nous n’avions qu’à poser la question à nos autorités. Un ministre du gouvernement provincial a, lui, consenti à nous confier qu’il s’agissait d’une affaire hautement politique et que s’il en disait plus, il perdrait son poste.. »
Au fil des entretiens, les circonstances de l’odyssée de ces mystérieux Sud Soudanais se précise : ces hommes, parmi lesquels des catholiques mais aussi des musulmans, sont des combattants du Mouvement populaire de libération du Soudan en opposition (MPLS/IO). Leur chef est Riek Machar, ancien vice-président du Sud Soudan, le plus jeune pays d’Afrique. A peine le Sud Soudan avait-il accédé à l’indépendance, -béni par Georges Clooney, Angelina Jolie et autres stars d’Hollywood- qu’une guerre fratricide éclatait entre les deux principales ethnies du pays, les Nurs et les Dinkas, dirigés respectivement par Riek Machar, vice-président, et par Salva Kiir, chef de l’Etat, des chefs de guerre qui n’avaient été unis que lorsqu’il s’agissait de lutter contre Khartoum. Conclu en août 2015 un accord de paix n’avait guère tenu et un an plus tard, le Sud Soudan était à nouveau le théâtre de massacres interethniques.
En juillet 2016, les hommes de Riek Machar, chassés de Juba, avancent à marche forcée vers la frontière congolaise et arrivent épuisés dans le parc de la Garamba. Leur chef Riek Machar est lui-même grièvement blessé et selon Jean-Claude Mambo, « c’est le président Kabila lui-même qui lui a envoyé un avion pour l’amener directement à Kinshasa. De là, l’ancien vice président du Sud Soudan sera emmené en Afrique du Sud pour y être soigné. » Quant à ses hommes, la Monusco les amènera à Goma dans la plus grande discrétion, sans mandat officiel pour le faire…D’où le soupçon qui hante les habitants de Goma, qui eux aussi prêts à manifester le 19 décembre dernier pour exiger du président Kabila qu’il ne prolonge pas son mandat au-delà des délais légaux : « si les manifestations, les journées mortes, avaient dégénéré en soulèvement populaire, ces Sud Soudanais, combattants aguerris, n’auraient-ils pas représenté une armée de réserve, renforçant les forces de sécurité ? »
A la suite du dialogue mené pas les évêques congolais, les projets de manifestations furent suspendus, mais à Goma, la population demeure méfiante et, unanime, tous déclarent que « ces gens doivent partir, être installés ailleurs. Nous n’avons pas besoin de groupes armés supplémentaires… »

13 février 2017

Julien Paluku, gouverneur du Nord Kivu: nous n’avons eu ni la paix ni la justice et

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Goma, 12 février,

« Mixages et brassages c’est fini, nous n’avons eu ni la paix, ni la justice… »

Au lendemain du festival Amani, marqué par la mort de Norbert Djoo Paluku, un jeune formateur du centre culturel de Goma, nous avons rencontré le gouverneur du Nord Kivu, en poste depuis dix ans et qui regrette vivement qu’un policier de la ville ait tiré à bout portant sur le jeune homme qui été enterré lundi, en présence de tous les animateurs du Festival, Congolais et Belges et de plusieurs représentants du corps diplomatique.
« Il s’agît d’un accident malheureux, qui ne restera pas sans suite : le policier a été arrêté et la procédure d’urgence a été mise en oeuvre. En outre, nous allons assister la famille. Ce n’était ni un sabotage du festival ni un acte planifié, mais un triste accident… »

Quels sont les grands travaux qui ont changé le visage de Goma ces dernières années ?

Il y a d’abord la voirie… Autrefois, la population, les mouvements citoyens des étudiants de l’université se plaignaient de la poussière, réclamaient que la ville soit asphaltée, qu’il y ait l’eau courante etc… Avec d’autres, nous avons tenté de répondre à ces besoins. La Monusco qui a déplacé son quartier général à Goma a voulu marquer sa présence et elle a asphalté huit kilomètres dans la ville. Nous avons aussi bénéficié du financement de l’Union européenne, et la route a été refaite jusqu’à Sake, à 7 kilomètres de Goma. Au niveau de la ville, c’est le gouvernement provincial qui a fait le travail. En ce qui concerne l’électrification, nous avons de bonnes perspectives et tout d’abord le barrage de Matebe réalisé dans le parc des Virunga grâce à M. Howard Buffet.
Nous envisageons aussi l’exploitation du gaz méthane qui se trouve dans le lac Kivu. Un appel d’offres avait été lancé et des Français sont en compétition pour gagner ce marché. Le Rwanda a déjà commencé à exploiter le gaz et nous sommes en voie de produire entre 25 et 50 mégawatts. A ce moment, les besoins de la ville seront partiellement couverts, ce qui suscitera de nouvelles industries et de l’emploi. Autrement dit les perspectives sont très bonnes.
Nous pensons aussi que la fin de la guerre va renforcer le tourisme.
Emmanuel de Merode, qui gère le parc des Virunga, s’y attelle avec beaucoup d’efficacité.
Durant la guerre, les gorilles avaient migré vers le Rwanda, aujourd’hui ils commencent à réapparaître. Même les éléphants qui avaient fui vers l’Ouganda reviennent. Tout cela va attirer les touristes et nous rapporter beaucoup de devises. Je me souviens que pour le premier semestre de 2010, le Rwanda avait mobilisé 400 millions de dollars dans le secteur du tourisme, avec 280.000 visiteurs. Nous, nous pourrions arriver à un milliard. Ici, il y a tout pour satisfaire les touristes.

Le manque de sécurité n’est-il pas souvent mis en cause ?On parle d’attaques à main armée, d’enlèvements, de prises d’otages…

Pour mesurer le problème, il faut tout de même se rappeler la situation qui régnait ici en 2010, 2011…Entre cette époque et ce que nous connaissons aujourd’hui, il y a une très grande évolution. Les enlèvements auxquels on assiste sont le fait de petits groupes de bandits qui cherchent la survie. Ils arrêtent une voiture, emmènent les passagers puis par téléphone ils réclament 10.000 dollars pour leur libération.
En fin de compte, on leur donne 500 ou 1000 dollars, ce sont de petits bandits qui cherchent l’argent…On ne peut pas dire que les enlèvements soient systématiques…Les cas isolés que nous déplorons sont les séquelles de la guerre, de la pauvreté, de tous les conflits que nous avons connus. Depuis 1994, tous les mouvements armés de la région sont passés par le Nord Kivu, depuis les réfugiés hutus rwandais jusqu’à la guerre de 1996-97, en plus de tous les mouvements rebelles dont le dernier, le M23, n’a été chassé que voici trois ans. Tous ces mouvements ont laissé des armes dans la population, des groupes dont vous entendez parler ici et là. Ces groupes ne sont pas nés de la gouvernance d’aujourd’hui, mais ils tirent leurs origines de tous ces parcours de groupes armés. Les grands mouvements rebelles ont disparus mais les groupes résiduels subsistent et on en parle plus qu’auparavant..

Est il exact que des groupes se réclamant du M23, de mouvement de rebelles tutsis défait en 2013, seraient revenus dans la province ?

J’ai été le premier à dénoncer ce fait. Le 15 janvier j’ai alerté l’opinion lorsque j’ai appris que chez notre voisin ougandais, dans le camp de Bihanga, des éléments du M23 avaient quitté les lieux, y compris leur chef Sultani Makenga. L’Ouganda a commencé par nier puis a déclaré avoir intercepté 101 éléments du M23 dont 40 hommes se seraient volatilisés dans la nature. En même temps la police ougandaise a reconnu avoir arrêté, à Kisoro, sur la frontière avec Bunagana, une voiture qui contenait sept armes AK47. Je suppose que la police qui faisait son travail ordinaire a attrapé ces éléments du M23 sans savoir quelle était la « machine » qui tournait derrière eux. Ces hommes venaient avec l’intention de se replier dans le parc national d’où ils auraient fait incursion vers d’autres zones de la RDC, reprenant ainsi les hostilités.
Makenga a toujours pensé qu’il fallait reprendre militairement une partie du Nord Kivu pour contraindre le gouvernement congolais à négocier avec son mouvement car il considère que les accords de Nairobi n’ont jamais été respectés. Cependant, la partie gouvernementale a déjà voté la loi d’amnistie au niveau du Parlement, dont le M23 pourrait bénéficier, et le Ministre de la justice l’a déjà signée. Ils sont des centaines sinon des milliers à pouvoir jouir de cette loi. Mais Makenga veut que l’on amnistie aussi des individus qui se sont rendus coupables de crimes contre l’humanité. Tous ces colonels sur lesquels pèse la charge de crimes contre l’humanité sont dans cet élan de folie meurtrière, je ne crains pas de le dire. Ils n’ont pas d’autre choix que faire la guerre car ils risquent la Cour pénale internationale.

Ces combattants sont ils encore soutenus par le Rwanda et l’Ouganda ?

Ces deux pays se vantent de disposer des meilleurs services de sécurité de la région. Donc je ne peux pas imaginer que ces gens puissent quitter les camps dans des bus et parcourir plus de 200 kilomètres sans que les services ougandais soient au courant. Il s’agît donc d’un soutien tacite. D’ailleurs, c’est la présidence ougandaise elle-même qui a publié le communiqué assurant que des hommes avaient été interceptés, ce que j’interprète comme une manœuvre de diversion. Le sommet de l’Etat était au courant. En fait, l’Ouganda a toujours joué un double jeu : il veut trouver des solutions à la crise et en même temps, il veut pousser les rebelles à contraindre le gouvernement congolais à respecter les accords. En réalité, le point 5 des accords d’Addis Abeba interdit cependant aux Etats de la région de soutenir des mouvements rebelles menaçant ls pays voisins…

Ces rebelles disent que le Congo doit les réintégrer, en particulier dans l’armée gouvernementale…

Nous avons décidé de ne plus le faire. La RDC ne peut plus réintégrer automatiquement des gens dans l’armée. Ce sont des erreurs que le gouvernement congolais a commises. Nous avons fait des mixages, des brassages, pris des groupes entiers de rebelles que nous avons mis avec des troupes gouvernementales. Nous avons vu des gens qui n’avaient aucune formation, même scolaire et qui se sont retrouvés être des généraux aujourd’hui… Nous avons vu des gens qui ne savaient même pas lire et qui ont reçu la direction d’une unité de l’armée. Ils ont été remerciés parce qu’ils ont été rebelles… Avec pour conséquence la naissance de groupes armés : tout le monde pense qu’il peut se replier dans le maquis et à partir de là, lorsqu’il se rendra, obtenir le grade de général. Si nous réintégrons à nouveau ces gens c’est comme si nous encouragions en même temps d’autres à partir en brousse à leur tour, afin de négocier plus tard leur réintégration et leur grade…Plus vous tuez, plus on vous récompense. Désormais, pour entrer dans l’armée, il faut réussir un concours, appliquer la réforme du système de sécurité. Au début, on nous avait obligé de pratiquer cette réintégration et nous avions accepté de le faire au nom de la paix. Mais aujourd’hui c‘est fini. J’ai même vécu dans la même ville que Bosco Ntaganda (qui comparaît aujourd’hui devant la CPI pour crimes contre l’humanité…) ; à Goma, nous étions comme chien et chat ce qui paraît incroyable aujourd’hui…
A l’époque, on disait que l’on préférait la paix à la justice. Et après, in fine, on a constaté que l’on n’avait gagné ni la paix ni la justice. De tout cela, nous avons tiré les leçons : l’Ouganda doit laisser la République démocratique du Congo organiser son système de défense,le Rwanda également.
Je ne vois pas le Rwanda accepter que les rebelles hutus FDLR intègrent son armée sans autre forme de procès.
Je le dis souvent : tous les Rwandais ne sont pas génocidaires. Les enfants qui sont arrivés en 1994 ne peuvent pas avoir participé au génocide. Aujourd’hui ils ont 23 ans, ils n’ont pas tué au Rwanda et certains sont nés dans les brousses congolaises.
Si on nous impose l’intégration automatique de tous ces criminels qui sont au Rwanda et en Ouganda, on peut dire que eux aussi, les Rwandais, doivent prendre tous ces enfants et de les intégrer dans leur armée…Le Rwanda va évidemment refuser, mais alors nous, pourquoi devrions nous accepter cela ? Il ne faut pas continuer à affaiblir notre armée, et à se moquer de nous. Je ne suis pas responsable de l’armée mais je ne suis pas d’accord : comme gouverneur, j’ai vu les conséquences d’une telle politique et j’ai un point de vue à émettre, y compris au niveau national.

Où en sont les relations entre les Hutus et les Nande, on parle de nombreux affrontements entre ces communautés ?

Dans cette province, à la suite de tous les mouvements insurrectionnels des forces de réaction sont apparues, qui sont surtout communautaires : dans le territoire de Walikale, il y a le NDC Cheka, qui parle la langue des Nyangas. Dans le territoire de Masisi, il y a l’ACPLS de Janvier, qui parle le kihunde. Il y a les Nyatura des Hutus qui parlent le kinyarwanda. Les mai Mai Mai Mazembe sont composés de gens qui parlent le kinande.
Tous sont des groupes armés et quand l’un de ces groupes attaque, on assure que les tous les Nyanga en tant que tels, sont responsables, ou les Hunde, les Hutus, les Nande. Mais les populations Nande, Hutu, Nyanga n’ont pas mandaté ces groupes pour attaquer, même s’ils parlent leur langue. On ne peut accuser globalement les communautés elles mêmes alors qu’en réalité, elles vivent toujours ensemble…
Ces groupes se sont repliés dans des brousses très éloignées où l’on n’a pas encore déployé l’armée ou la police. Dès que l’armée aura mis fin à ces groupes armés, le problème dit communautaire sera terminé. La réalité c’est qu’ici les gens vivent ensemble…Au niveau de la province, nous essayons d’organiser des dialogues sociaux afin d’éviter que l’on verse dans le communautarisme. Nous devons nous dissocier de tous ces groupes et les sanctionner.

LA NEBULEUSE DE BENI

Quelle est la situation à Beni, dont les nouvelles qui parviennent à l’extérieur sont très inquiétantes…

Beni, c’est une nébuleuse, il y a de tout. Je confirme qu’il y a là bas des djihadistes…Le terrorisme qui naît chez nous n’est pas revendiqué, à l’inverse de ce qui se passe au Nigeria, avec Boko Haram par exemple. Chez nous, le terrorisme est en phase d‘installation, les massacres ont commencé en octobre 2014. Des gens viennent tuent les enfants et les femmes, commettent des atrocités…Huit cent otages ont été emmenés en brousse, des enfants ont été obligés d’apprendre les versets coraniques…
Alors que ce terrorisme est en train de s’installer, le monde entier ne l’a pas encore compris ? Beni risque de se transformer en trou noir dans lequel va se développer un terrorisme qui va finir par exploser. Il y a parmi ces gens des Ougandais, des Kényans, des Somaliens, des Rwandais et même des Tchadiens…
Il y a aussi des endroits où ne vivent que trois ou quatre musulmans et où
apparaît soudain une grande mosquée… On se demande qui l’a payée…
Comment peut on dire, à Kinshasa entre autres, que c’est le gouvernement qui tue à Beni, alors que le président vient sur place pour calmer le jeu, c’est lui que l’on accuse ! Tout cela c’est du délire.

Des rebelles originaires du Sud Soudan ont été installés au dessus de Goma et la population a manifesté son hostilité. Comment expliquer cette présence ?

La Monusco a fait venir ces rebelles sud soudanais qui se trouvaient dans la Province orientale et elle les a installés ici, ce qui a soulevé l’opinion. Nous avons déjà suffisemment de rebelles qui nous ont causé du tort…La population souhaite que ces gens soient délocalisés et c‘est mon sentiment aussi. Je l’ai fait savoir à Said Djinnit, l’ envoyé spécial des Nations unies dans la région des Grands Lacs. Je souhaite que ces gens soient délocalisés, écartés de la frontière. Car le Rwanda et l’Ouganda soutiennent les opérations qui se passent au Sud Soudan au bénéfice du président Salva Kiir. Ces combattants qui sont ici appartiennent à la faction adverse celle de Riek Machar, ce qui est très dangereux… Cette présence de réfugiés soudanais représente un baril de poudre, ils doivent être délocalisés, car ils pourraient attaquer le Rwanda ou l’Ouganda en guise de représailles pour le soutien apporté au président Salva Kiir. Il ne faudrait pas donner prétexte à nos voisins d’exercer une fois de plus ce qu’ils appellent le droit de poursuite…Je ne suis pas d’accord, c’est clair et je l’ai fait savoir à tous les niveaux.

Le processus d’enrôlement des électeurs a-t-il déjà commencé ?

Certainement : nous avons déjà enregistré deux millions 200.000 électeurs en deux mois et nous attendons quatre millions d’électeurs au total. Les opérations avancent tellement bien que d’ici trois mois nous aurons enrôlé ces quatre millions. Je constate que les femmes s’enrôlent massivement : à Beni, 51,6% des femmes sont enrôlées, il faut que les femmes s’engagent en politique, à tous les niveaux des institutions…Jusqu’à présent, elle militaient plus dans les ONG mais maintenant il faut que les femmes s’engagent en politique. Dans mon gouvernement, j’ai déjà trois ministres femmes sur dix, il faut que l’on arrive à la parité.
On constate aussi un fort engouement, les gens veulent s’enrôler, ils veulent voter. Je les encourage car le Nord Kivu représente 10% des électeurs de la République.

12 février 2017

Vu de Goma, Tshisekedi paraît loin mais l’avenir tout proche

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Goma, envoyé spéciale,

Hier, de part et d’autre de la frontière rwando congolaise, on se haïssait. Aujourd’hui encore de jeunes écrivains comme Philemon Mukendi ou Arsène Tungali tentent de vendre aux participants du Festival Amani de modestes ouvrages publiés à compte d’auteur. Ils y font le récit des années de guerre et d’occupation, des pillages, des déplacements de population.
Goma n’a rien oublié de ce passé douloureux mais, au festival Amani qui a réuni 35.000 participants venus de toute la sous région des Grands Lacs, les jeunes veulent aller de l’avant. Dans un nuage de poussière grise, ils tentent de suivre les gracieux mouvements des mains des danseuses rwandaises, ils sautent au rythme des grands tambours du Burundi. La veille, ces mêmes jeunes ovationnaient leur voisin Mani Martin qui chantait en français et en kinyarwanda et tentaient de suivre le troubadour kinois Jean Goubald. Ce dernier, une casquette à la Tshisekedi vissée sur la tête, chantait en lingala, la langue de Kinshasa, que tous les swahiliphones semblaient comprendre pour l’occasion. Mais surtout Goubald abordait par le rire la diversité de l’immense Congo et amenait chacun à se gausser des particularismes régionaux, obligeant le public à danser comme un Muluba (Kasaï), à se trémousser comme un habitant de l’Equateur, à danser le dombolo comme à Kinshasa, ou à imiter le reggae comme aiment à le faire les voisins Nande (Nord Kivu). Diversité et métissage… Tel est le Congo d’aujourd’hui, celui de ces milliers de jeunes réunis à Goma pour le week end le plus festif de l’année et qui, outre les podiums, se pressaient devant les multiples stands présentés par les associations et ONG de la place qui proposaient de multiples mobilisations.
Mais derrière la joie partagée, le drame n’est jamais loin, la politique non plus. Le drame, c’est la mort de Djoo, l’un des animateurs du centre culturel de Goma, abattu à bout portant par un policier après une brève altercation et dont le portrait lumineux était projeté à côté de la grande scène qui porte désormais son nom. Sur des panneaux d’affichage des centaines de mains avaient signé des messages communs « non à la violence policière », « les policiers doivent être désarmés », « nous voulons la vie ». Chacun sait que, malgré la pacification apparente, l’insécurité persiste et prend de nouvelles formes : les enlèvements, le banditisme urbain, les règlements de compte. C’est pour cela que, sitôt terminé le dernier concert à la nuit tombante, chacun se précipite pour rentrer chez lui.
Les consignes des organisateurs avaient été strictes : pas de politique dans l’enceinte du festival. Autant retirer l’air que l’on respire…Tout en réalité était politique, depuis les stands des ONG jusqu’aux textes des slameurs et rappeurs qui criaient « justice » ou déclinaient sur tous les tons le mot « liberté », liberté d’expression, d’association, liberté de vivre en paix… »
Très présents dans le public et discrets jusqu’à la fin, les jeunes de Lucha, dimanche après midi, ont tout de même réussi à déjouer les consignes : durant de longues minutes, ils ont brandi des panneaux affichant l’essentiel de leurs revendications : « Justice pour les membres de Lucha », « la paix dans le Kasaï « (une province déchirée par de terribles affrontements tribaux qui ont déjà fait des dizaines de morts) et aussi « Cenco, où en sommes nous ? », une interpellation dirigée vers les évêques du Congo, qui peinent à faire appliquer l’accord signé le 31 décembre dernier.
Pour les jeunes militants de Lucha, comme pour la plupart des habitants de Goma que nous avons interrogés, Kinshasa est loin, les tergiversations autour du rapatriement de la dépouille d’Etienne Tshisekedi représentent des manœuvres politiques assez méprisables. Ici, on se souvient encore du fait que le leader de l’UDPS, après être passé par Kigali du temps de l’occupation rwandaise avait passé les troupes rebelles en revue à Kisangani et, à l’inverse des Kinois, son souvenir ne soulève guère l’enthousiasme. Certains assurent même que, assurés de voir leur parti enfin participer à un gouvernement, des cadres locaux de l’UDPS auraient déjà acheté une nouvelle maison, renouvelé leur voiture…
A l’égard de la majorité présidentielle, on n’est pas plus tendre : chacun estime que les partisans de Kabila veulent gagner du temps, faire traîner les choses et qu’ils refusent de mettre en application un accord cependant dûment signé. « Même les mesures de décrispation, promises en décembre dernier n’ont pas été mises en œuvre » soulignent des jeunes de Lucha, particulièrement sensibles au fait que les prisonniers politiques n’ont pas été libérés, que Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga n’a pas été autorisé à rentrer au pays car faisant toujours l’objet d’un mandat d’arrêt.
Fred Bauma, l’un des fondateurs de Lucha, a cependant été remis en liberté en août dernier, après 17 mois de détention. Il n’en éprouve aucune reconnaissance envers le régime : « ils m’ont privé de liberté alors que je n’avais rien fait. Sauf participer à une conférence de presse à Kinshasa en compagnie d’artistes du Sénégal (le groupe « y en a marre ») et du Burkina Faso (le balai citoyen). » Fred se rend compte de la crainte que son mouvement, né à Goma, inspire dans les « hautes sphères » : « refusant toute forme de corruption, nous ne touchons pas à l’argent et sommes considérés comme « non gérables »Ce que nous voulons, c’est un Congo nouveau, une révolution des mentalités…”
Même si, après la prison, l’exil en Europe aurait été possible, Fred refuse absolument cette perspective: « c’est ici qu’il faut être, pour lutter,pour changer les choses. » Et de conclure : « je n’ai pas d’autre pays que le Congo. »

11 février 2017

Le décès d’Etienne Tshisekedi provoque des accès de mythomanie

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Les évènements dramatiques sont de nature à exciter les imaginations fertiles, à déclencher des crises de mythomanie et aussi à être récupérés sur le plan politique.
Le décès d’Etienne Tshisekedi n’a pas seulement ouvert une nouvelle crise au Congo, avec le débat politique qui accompagne tristement la question de ses obsèques. Par le biais d’Internet, des réseaux sociaux , la disparition du leader de l’UDPS a aussi fait fleurir toutes les spéculations et donné à certaines personnes avides de publicité l’occasion de se mettre en avant et de poser en victimes. M. Willy Mishiki est de ceux là.
Dans une lettre adressée au Premier Ministre et à tous les responsables politiques (et qui n’est pas supposée être un faux…)cette personnalité originaire de Walikale et qui se présente volontiers comme « Prince » dénonce les menaces de mort dont elle ferait l’objet. A l’origine de ces menaces, des propos attribués à M. Mishiki, dans lesquels ce dernier aurait dit que M. Tshisekedi, étant utilisé comme un « tremplin politique » par les leaders du Rassemblement, n’aurait, en réalité, pas été intéressé par la fonction de président du Comité national de suivi et ne reviendrait sans doute pas de Belgique pour occuper ces fonctions.
Comment savoir si M. Mishiki, in tempore non suspecto, communiqua réellement de tels doutes ? Toujours est il que certains militants interprétèrent ces propos, véritables ou apocryphes, comme la prémonition, voire l’information selon laquelle M. Tshisekedi ne reviendrait pas vivant de son séjour à Bruxelles ! Lorsque fut connue la nouvelle du décès, M. Mishiki assura que sa maison à Kinshasa ayant été attaquée, il avait du prendre la fuite. .
Le « Prince » de Walikale, que l‘on connaît assoiffé de publicité, n’allait pas liasser passer une telle occasion pour se mettre en évidence et, non content de rappeler ses propos, il ajouta même que sur les ondes de la RTBf, l’auteur de ces « carnets » aurait déclaré que M. Tshisekedi aurait été empoisonné par le régime kabiliste et que M. Mishiki lui-même serait serait tué ou disparaîtrait suite à ce meurtre secret d’Etat. Si la lettre de M. MIshiki, amplement diffusée sur Internet, n’est pas un faux (tout est possible…) ce qui est sûr, c’est que cette citation est une pure affabulation : jamais de tels propos n’ont été tenus, ni sur les antennes de la RTBF (qui a d’ailleurs démenti) ni ailleurs et les faits eux-mêmes n’ont aucune vraisemblance.
En effet, sitôt que fut connue l’information selon laquelle seraient en danger les jours de M. Tshisekedi, soigné à Sainte Elisabeth, une visite à la clinique bruxelloise permit d’obtenir la confirmation du fait que le leader de l’UDPS avait été emporté par une embolie pulmonaire. Sauf relever que le décès d’une personne de 84 ans, de santé fragile et fatiguée par de longues discussions politiques, ne présente à première vue rien de suspect, il n’y avait rien d’autre à ajouter. Cet évènement qui a bouleversé la République et chamboulé l’échiquier politique ne mérite que le deuil, la dignité et une certaine retenue dans les commentaires. L’exploitation de ce décès, à des fins politiques ou de publicité personnelle, par qui que ce soit, est particulièrement choquante car par la constance de son engagement, par sa stature humaine et politique et par le rôle majeur joue jusque dans les derniers jours, M. Tshisekedi appartient à tous les Congolais. Un homme qui a contribué à écrire l’histoire du Congo depuis l’indépendance ne mérite pas d’être ainsi récupéré et de devenir le prétexte à de minables polémiques. Le seul hommage à la mesure d’un tel personnage, c’est le respect, la retenue et l’application honnête des accords qu’il a accepté de signer quelques jours avant sa mort et qui sont un gage de paix.

10 février 2017

Le festival Amani endeuillé par une violence policièrei

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Goma, envoyée spéciale,

Amani, le festival qui met le feu à Goma durant trois jours, est bien plus qu’un festival. C’est un défi, une fête, une opportunité…Depuis le début de la semaine, des orchestres, juchés sur d’antiques camions, parcourent les quartiers populaires avec à bord des stars décorées de poussière qui se font applaudir autant par les mamans qui tiennent les échoppes que par les jeunes. Depuis des mois, des bénévoles belges rassemblés par Eric de Lamotte, préparent contrats et budgets et sur place, ils dressent les deux chapitaux, posent des barrières, veillent sur la sono et font des tests de sons jusqu’au milieu de la nuit. Dans ce pays où tout se monnaie, plus de 400 jeunes Congolais sont eux aussi bénévoles. Scouts, membres d’une équipe de basket, étudiants ou en attente d’emploi, ils sont tous volontaires pour une semaine exceptionnelle, mise au service de la musique évidemment mais également vouée aux rencontres, à l’ambiance joyeuse qui saisit la ville et fait oublier les guerres du passé. Pour rien au monde François, qui nous ramène au collège Mwamba, ne renoncerait à cette semaine exceptionnelle : « j’ai délaissé mes études de sciences administratives pour quelques jours car les contacts humains, c’est plus important… »
Vendredi matin cependant, la consternation régnait dans l’enceinte du collège Mwamba : Djoo, l’un des piliers du foyer culturel, animateur de danse et de percussions, deux fois formé en Belgique aux arts de la scène, n’était plus. Peu après minuit, l’animateur s’était interposé dans une querelle qui mettait aux prises des policiers en état d’ivresse et des jeunes scouts qui refusaient de céder les matelas qu’ils s’étaient bien engagés à restituer à l’issue du festival. Alors que le ton montait, de part et d’autre, un policier tira, à bout portant et Djoo s’effondra. Un autre jeune ayant reçu une balle dans l’abdomen se trouve dans un état critique. Témoins de la scène, les scouts devinrent « amok », fous de rage : après avoir ligoté le policier, ils se préparaient à venger Djoo à coups de bâton. C’est alors que leur chef, accompagnant de Lamotte, intervint énergiquement. Sifflant le rassemblement général il réussit, par miracle, à rétablir le calme, à éviter une bagarre généralisée et à sauver le festival.
Vendredi après midi, lorsque les premiers groupes s‘emparèrent du podium, ce dernier avait déjà été débaptisé et portait le nom de l’animateur défunt. Alors que lors des éditions précédentes, quelques stars comme le Kinois Werrason attiraient le public (et plombaient le budget) Amani, cette année plus que jamais a davantage misé sur les ressources locales et sur les découvertes. Nul ne s’en est plaint : dès le premier jour, le public était plus nombreux que prévu pour applaudir des artistes aussi atypiques que Bolivar M’Vulu, par exemple : né à Kinshasa, réfugié aux Pays Bas pendant vingt ans, ce compositeur de reggae et de rap ne s’exprime qu’en néerlandais et en lingala. Ce qui n’empêcha pas le public de se trémousser sur ses compositions.
Frank Issa, dit le Rossignol, originaire du Sud Kivu, jouait pratiquement « à domicile » mais ses chansons illustrent parfaitement le métissage culturel qui caractérise les artistes congolais d’aujourd’hui. Son maître, c’est Papa Wemba, l’idole de la rumba congolaise, décédé l’an dernier et auquel Kinshasa réserva l’an dernier des funérailles de chef d’Etat. Frank Issa, lui, chanta en l’honneur de Papa Wemba une chanson qui bouleversa le public. Il retrouva dans ses compositions les accents et la tessiture si particulière du Maître et réussit à faire tanguer au rythme de la rumba les jeunes de l’Est, swahiliphones et habitués à d’autres mélodies, comme le rap, de plus en plus populaire.
Métissage culturel, coexistence obligée entre des populations très différentes, effet des réseaux sociaux qui ouvrent sur le monde et décloisonnent les esprits : c’est de tout cela que le festival Amani est la démonstration. Le chanteur rwandais Mani Martin, ovationné comme un frère, est la preuve de cette ouverture des esprits. Alors que certains de ses compatriotes n’osent pas encore franchir la frontière, lui, il est à l’aise à Goma : le public connaît par couer ses compositions, entonne ses gospels, ses chansons dans lesquelles se mêlent l’afro soul et la musique traditionnelle du Rwanda…Adulé, Mani Martin, qui chante la paix promet de revenir à Goma tandis que la foule hurle, les bras tendus…

10 février 2017

Quand le mort saisit le vif: polémique autour du deuil Tshisekedil

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Malgré les accusations insensées suggérant qu’Etienne Tshisekedi pourrait avoir été empoisonné lors de son bref et dernier séjour à la clinique Sainte Elizabeth, l’ancienne métropole a tenu à rendre un hommage solennel à l’un des derniers acteurs des années 60, qui aura marqué l’histoire des relations entre les deux pays. Après trois jours de deuil au palais du Heysel, dont une veillée funéraire qui a vu défiler de milliers de Congolais mais aussi de personnalités belges de premier plan comme Herman De Croo, un requiem solennel organisé à la cathédrale de Koekelberg a réuni la famille du vieil opposant, des centaines de sympathisants et, à nouveau, plusieurs personnalités politiques comme la présidente du Sénat Christine Defraigne ou Louis Michel, qui avait souvent rencontré Etienne Tshisekedi, y compris lors d’échanges orageux. Ponctuée par l’intervention de plusieurs orateurs, marquée par des chants et de la musique, la messe a été concélébrée par plusieurs prêtres congolais et belges et cette cérémonie représentera sans doute l’hommage le plus serein rendu au vieux Combattant.
Car à Kinshasa, la polémique bat son plein, comme pour mettre en application le précepte juridique « le mort saisit le vif », selon lequel l’héritage du défunt conditionnerait le comportement des vivants.
En effet, considérant qu’Etienne Tshisekedi, ancien ministre de l’Intérieur et de la Justice, compagnon de route de Mobutu jusqu’en 1980, irréductible opposant et Premier ministre éphémère, appartient à l’histoire de tous les Congolais, le porte parole du gouvernement Lambert Mende avait annoncé que les autorités prendraient totalement en charge le rapatriement du corps du défunt, les funérailles nationales et l’érection d’un mémorial dans la capitale.
C’était compter sans son parti, l’UDPS, (Union pour la démocratie et le progrès social) dont il était le maître absolu et qui revendique aujourd’hui l’exclusivité de l’hommage : le secrétaire général du principal parti d’opposition M. Jean-Marc Kabund, a fait savoir que les dates du rapatriement et de l’enterrement du corps seraient conditionnés à la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Rappelons que c’est le 31 décembre dernier qu’un accord avait été conclu in extremis, prévoyant qu’en échange du maintien au pouvoir de M. Kabila jusqu’à la date des élections, le poste de Premier ministre reviendrait à un représentant de l‘opposition tandis que M. Tshisekedi se présiderait le comité de suivi de la transition.
Depuis lors, ayant engrangé un accord sur son maintien au pouvoir jusque fin 2017 au moins, le président Kabila se tenait en retrait d’une nouvelle négociation mettant aux prises les factions de l’opposition et des porte parole de sa majorité qui exigeaient que le chef de l’Etat puisse choisir le futur Premier Ministre sur une liste de plusieurs candidats présentés par l’opposition.
Ce débat, qui portait entre autres sur la nomination de Felix Tshisekedi au poste de Premier Ministre et sur les ambitions des uns et des autres, fut brutalement interrompu par le décès du patriarche. Mais l’unanimité du chagrin et du deuil, toujours partagé par la population, n’aura pas uni longtemps la classe politique : l’UDPS entend aujourd’hui organiser et récupérer l’hommage au défunt et dénie au pouvoir en place toute légitimité pour ce faire. En réalité, le Rassemblement de l’opposition, naguère uni derrière le leader charismatique, se trouve aujourd’hui en plein désarroi et plusieurs fronts sont ouverts : le premier place le Rassemblement face au pouvoir qui, qu’on le veuille ou non, garde le contrôle des forces de sécurité et entend bien endiguer tout débordement lors du retour de la dépouille.
L’héritage politique de Tshisekedi représente évidemment l’enjeu d’une autre bataille : sont en jeu le poste de Premier Ministre, celui de président du comité de suivi et, à plus long terme, la candidature à l’élection présidentielle. L’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, exilé en Europe et visé par un mandat d’arrêt au Congo, n’a pas hésité à se positionner, déclarant, lors du te deum à Koekelberg, qu’il avait l’intention de rentrer au pays en accompagnant le cercueil du défunt !
A part la défense du prescrit constitutionnel, qui fixait au 19 décembre dernier la fin du mandat de Kabila et la cohabitation au sein du Rassemblement, peu de choses, en vérité, unissaient les deux hommes : ni le parcours intellectuel et politique, ni la génération, ni l’origine…Dénonçant déjà la volonté de récupération menée par le pouvoir, l’UDPS devra aussi veiller aux tentatives de captation d’héritage.
A moins que la réalité ne soit plus bien plus simple : dans les jours à venir, tout devra être mis en œuvre pour éviter qu’ à Kinshasa le deuil ne se transforme en explosion de violence et à terme, il apparaîtra peut-être que le seul héritier du courage et de l’obstination de Tshisekedi, c’est le peuple congolais tout entier plus que les partis politiques se réclamant du défunt.

COLETTE BRAECKMAN
Quand le mort saisit le vif : polémique autour du deuil d’Etienne Tshisekedi

Malgré les accusations insensées suggérant qu’Etienne Tshisekedi pourrait avoir été empoisonné lors de son bref et dernier séjour à la clinique Sainte Elizabeth, l’ancienne métropole a tenu à rendre un hommage solennel à l’un des derniers acteurs des années 60, qui aura marqué l’histoire des relations entre les deux pays. Après trois jours de deuil au palais du Heysel, dont une veillée funéraire qui a vu défiler de milliers de Congolais mais aussi de personnalités belges de premier plan comme Herman De Croo, un requiem solennel organisé à la cathédrale de Koekelberg a réuni la famille du vieil opposant, des centaines de sympathisants et, à nouveau, plusieurs personnalités politiques comme la présidente du Sénat Christine Defraigne ou Louis Michel, qui avait souvent rencontré Etienne Tshisekedi, y compris lors d’échanges orageux. Ponctuée par l’intervention de plusieurs orateurs, marquée par des chants et de la musique, la messe a été concélébrée par plusieurs prêtres congolais et belges et cette cérémonie représentera sans doute l’hommage le plus serein rendu au vieux Combattant.
Car à Kinshasa, la polémique bat son plein, comme pour mettre en application le précepte juridique « le mort saisit le vif », selon lequel l’héritage du défunt conditionnerait le comportement des vivants.
En effet, considérant qu’Etienne Tshisekedi, ancien ministre de l’Intérieur et de la Justice, compagnon de route de Mobutu jusqu’en 1980, irréductible opposant et Premier ministre éphémère, appartient à l’histoire de tous les Congolais, le porte parole du gouvernement Lambert Mende avait annoncé que les autorités prendraient totalement en charge le rapatriement du corps du défunt, les funérailles nationales et l’érection d’un mémorial dans la capitale.
C’était compter sans son parti, l’UDPS, (Union pour la démocratie et le progrès social) dont il était le maître absolu et qui revendique aujourd’hui l’exclusivité de l’hommage : le secrétaire général du principal parti d’opposition M. Jean-Marc Kabund, a fait savoir que les dates du rapatriement et de l’enterrement du corps seraient conditionnés à la mise en place d’un gouvernement d’union nationale. Rappelons que c’est le 31 décembre dernier qu’un accord avait été conclu in extremis, prévoyant qu’en échange du maintien au pouvoir de M. Kabila jusqu’à la date des élections, le poste de Premier ministre reviendrait à un représentant de l‘opposition tandis que M. Tshisekedi se présiderait le comité de suivi de la transition.
Depuis lors, ayant engrangé un accord sur son maintien au pouvoir jusque fin 2017 au moins, le président Kabila se tenait en retrait d’une nouvelle négociation mettant aux prises les factions de l’opposition et des porte parole de sa majorité qui exigeaient que le chef de l’Etat puisse choisir le futur Premier Ministre sur une liste de plusieurs candidats présentés par l’opposition.
Ce débat, qui portait entre autres sur la nomination de Felix Tshisekedi au poste de Premier Ministre et sur les ambitions des uns et des autres, fut brutalement interrompu par le décès du patriarche. Mais l’unanimité du chagrin et du deuil, toujours partagé par la population, n’aura pas uni longtemps la classe politique : l’UDPS entend aujourd’hui organiser et récupérer l’hommage au défunt et dénie au pouvoir en place toute légitimité pour ce faire. En réalité, le Rassemblement de l’opposition, naguère uni derrière le leader charismatique, se trouve aujourd’hui en plein désarroi et plusieurs fronts sont ouverts : le premier place le Rassemblement face au pouvoir qui, qu’on le veuille ou non, garde le contrôle des forces de sécurité et entend bien endiguer tout débordement lors du retour de la dépouille.
L’héritage politique de Tshisekedi représente évidemment l’enjeu d’une autre bataille : sont en jeu le poste de Premier Ministre, celui de président du comité de suivi et, à plus long terme, la candidature à l’élection présidentielle. L’ancien gouverneur du Katanga Moïse Katumbi, exilé en Europe et visé par un mandat d’arrêt au Congo, n’a pas hésité à se positionner, déclarant, lors du te deum à Koekelberg, qu’il avait l’intention de rentrer au pays en accompagnant le cercueil du défunt !
A part la défense du prescrit constitutionnel, qui fixait au 19 décembre dernier la fin du mandat de Kabila et la cohabitation au sein du Rassemblement, peu de choses, en vérité, unissaient les deux hommes : ni le parcours intellectuel et politique, ni la génération, ni l’origine…Dénonçant déjà la volonté de récupération menée par le pouvoir, l’UDPS devra aussi veiller aux tentatives de captation d’héritage.
A moins que la réalité ne soit plus bien plus simple : dans les jours à venir, tout devra être mis en œuvre pour éviter qu’ à Kinshasa le deuil ne se transforme en explosion de violence et à terme, il apparaîtra peut-être que le seul héritier du courage et de l’obstination de Tshisekedi, c’est le peuple congolais tout entier plus que les partis politiques se réclamant du défunt.

C

8 février 2017

Le festival Amani à Goma: une pépinière de talents

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Goma, envoyée spéciale,

D’année en année, le foyer culturel de Goma, au cœur du collège Mwamba, prend des couleurs. Alors que jadis les briques noires de la vieille bâtisse, se confondaient avec la poussière des volcans tout proches, cette fois, en l’honneur de la quatrième édition du Festival Amani, des paillottes ont été construites à partir de vieilles palettes de bois, soigneusement parées de couleurs vives. Dès vendredi, lorsque retentiront les premières notes du festival, les jeunes de Goma se retrouveront ici pour fuir le vacarme et discuter un peu.
Belamy, le directeur du foyer culturel de la capitale du Nord Kivu, n’en finit pas de s’étonner du succès croissant rencontré par ce festival, le seul du genre dans la région sinon en Afrique. « Tout a commencé presque par hasard. En 2010, notre centre culturel, désireux d’occuper les jeunes de la ville, de les faire rêver à autre chose qu’à la guerre, organisait des formations culturelles : la musique, les arts de la scène et même des concours d’éloquence. Des formateurs, envoyés par WBI, (Wallonie Bruxelles International) venaient de Liège, de Verviers et durant trois mois, découvraient puis aidaient de jeunes talents à se développer. Jusqu’au jour où un rappeur venu de Bruxelles, Pitcho, d’origine congolaise et qui avait travaillé avec Papa Wemba, le père de la rumba congolaise, eut l’idée de créer un évènement et lança l’idée d‘un festival. Eric de Lamotte, à l’origine du foyer culturel, embraya immédiatement… »
Belamy préfère ne pas rappeler combien, à l’époque, le projet paraissait insensé : des groupes armés campaient encore sur les contreforts du volcan Nyiragongo, des bombes tombant sur la ville obligèrent les organisateurs à potposer la première édition du festival…
La foi soulèverait-elle les montagnes, sinon les volcans ?
En 2013 en tous cas, le premier festival Amani (paix en swahili) vit le jour. De jeunes artistes de toute la sous région (Burundi, Rwanda, Nord et Sud Kivu) convergèrent vers Goma pour se partager les deux scènes d’un immense chapiteau et, moyennant une participation d’un dollar par jour, les jeunes, par milliers, convergèrent vers le collège Mwamba.
« Le premier festival était marqué par le hip hop » se souvient Belamy, le second par la musique congolaise. Avec comme tête d’affiche Werrasonn le « lion de la forêt » la rumba de Kinshasa débarquait à l’Est. Puis vint le Malien Tiken Jah Fakoli et avec lui le reggae, dans lequel s’engagèrent de nombreux jeunes du Burundi. Et cette année, avec Yoande Austen, nous allons découvrir la musique noire américaine… »
A Goma, découvrir, cela signifie aussi apprendre : en marge de leurs récitals, les stars participent à des ateliers avec des jeunes participants et chaque année, de nouveaux talents apparaissent.
C’est pour cela que les jeunes se pressent avec tant d’enthousiasme : Amani, c’est la fête de tous les artistes de la sous région. Durant les mois qui précèdent le festival, des pré sélections sont organisées tous les samedis au foyer culturel : chaque week end, les jeunes artistes viennent y présenter leurs créations et, au terme d’une sélection rigoureuse, les meilleurs sont invités à se présenter sur la grande scène, ce qui leur ouvre quelquefois la voie d’une carrière artistique. C’est que leur publicité a déjà été faite : via Facebook et les autres réseaux sociaux, des milliers de jeunes ont déjà été amenés à désigner leurs favoris. Le Rwandais Mani Martin, découvert voici deux ans est aujourd’hui une star, tandis que Voldie, originaire de Goma met désormais le feu à sa ville d’origine…
Quelle sera la vedette de cette année, dont l’exemple suscitera de nouveaux talents ? Peut-être le Kinois Jean Goubald, poète, musicien, qui officie comme un barde à travers toute la francophonie ? A moins que « Pinochet » Kasay, un chanteur de blues, n’emporte les suffrages au soir du 3e jour ?
Pour Belamy comme pour Eric de Lamotte, Amani est bien plus que trois jours de musique : « pour tous les jeunes de la sous région, c’est une occasion de se rencontrer, de chanter et danser pour la paix, de mobiliser des dizaines de bonnes volontés, qu’il s’agisse des scouts chargés de l’encadrement, des basketteurs qui assurent le service d’ordre, des mamans qui, inlassablement font cuire les haricots et enfilent les brochettes… »
Même s’il faut dépasser les obstacles techniques ou bureaucratiques (au Congo la « rage taxatoire » est plus virulente que jamais) et se battre avec les caprices du « réseau », les aléas de la sono, les défaillances du courant, le principal enseignement du festival Amani est double : non seulement les jeunes de la région sont prêts à vivre en paix mais surtout c’est sur eux que repose la seule richesse du pays, multiforme et encore trop peu explorée, le talent…