31 octobre 2014

“Nos amis sont formels: Compaoré doit partir”

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« Nos amis burkinabe nous ont expliqué qu’il s’agissait d’une affaire interne et que nous, les étrangers, nous n’avions rien à craindre… » Depuis dix ans, Giles Delouvroy, membre de l’association Traits d’Union, créée à l’athénée Robert Catteau à Bruxelles, se rend chaque année au Burkina Faso. Il y soutient activement une ONG locale, Clarté-Puukri, très active dans le domaine de l’enseignement.
Alors que le retour était prévu pour ce week end, le petit groupe de 14 Belges est cloîtré à Pissy, dans un hôtel de la périphérie de Ouagadougou et attend que les liaisons aériennes soient rétablies. « Les rues sont désertes » précise Giles, « parce que hier tout le monde s’était dirigé vers le centre ville pour aller manifester et aujourd’hui les gens sont retournés devant le palais présidentiel : ce qu’ils veulent, c’est le départ du président Compaoré. Nul n’a été convaincu par son message d’hier… On peut les comprendre : la population du Burkina, comme ailleurs en Afrique, est très jeune et tous les moins de 25 ans n’ont jamais connu que Compaoré comme président. Et grâce aux moyens de communication, nul n’ignore plus l’enrichissement du président et de ses proches, la corruption du régime…Les gens en ont assez, ils veulent que cela change.
Pour mes interlocuteurs, ni le message du président, ni celui du chef d’état major n’étaient assez clairs et tous sont décidés à poursuivre les manifestations. Cependant, même si Ouaga est toujours paralysée, les gens sont optimistes : ils affirment qu’un règlement pourrait intervenir assez rapidement. »
Giles conclut : « les étrangers ne sont absolument pas menacés, ils sont seulement pris à témoin et dans notre hôtel tout est calme. Le seul point, c’est que l’approvisionnement commence à manquer un peu… »

31 octobre 2014

Le printemps noir du Burkina Faso

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Assemblée nationale en feu, télévision prise d’assaut par les manifestants, violences dans les principales villes de province, aéroport fermé et interruption des signaux radio… Le Burkina Faso, qui avait longtemps été présenté comme une oasis dans une région gagnée par la violence, au Mali et en Centrafrique, est entré à son tour en ébullition. Alors qu’au départ, il ne s’agissait que d’empêcher un vote de l’Assemblée nationale qui aurait permis au président Blaise Compaoré de se représenter pour de nouveaux mandats (après 27 années de pouvoir…) les manifestations de rue ont soudain pris un tour insurrectionnel : le frère du président, François Compaoré, a été arrêté à l’aéroport alors qu’il tentait de quitter le pays et on ignore si le chef de l’Etat s’est retranché dans sa résidence ou s’il se trouve à l’étranger.
Ces émeutes qui ont fait un mort se sont accompagnées du pillages des installations de la radio télévision, du saccage de l’Assemblée nationale tandis que dans la deuxième ville du pays, Bobo Dioulasso, le domicile du maire, censé soutenir le président, a été mis à feu également.
Dans la matinée, surpris par l’ampleur des manifestations, le gouvernement avait précipitamment annulé le vote d’une révision constitutionnelle qui aurait permis au président Comparoé de briguer au moins trois mandats supplémentaires, alors que l’an prochain il achève son dernier mandat, après deux septennats (1992-2005) et deux quinquennats. Depuis des mois, l’opposition et les syndicats s’étaient opposés à ce projet de révision de la Constitution, mais la violence du soulèvement, le plus grave depuis la vague de mutineries survenue en 2011, a visiblement pris de court toute la classe politique, d’autant plus que l’armée semble s’être solidarisée avec les manifestants et que l’on ignore si elle se résoudra à prendre le pouvoir pour mettre fin aux désordres.
La colère qui déferle sur le Burkina Faso est déjà qualifiée de « printemps noir » en référence en « printemps arabe ». Elle secoue un régime considéré comme le plus stable de la région et une plaque tournante de l’influence française. A tel point qu’il avait même été question de proposer à Blaise Compaoré, fidèle lieutenant de la Françafrique, d’être nommé à la tête de la francophonie, en remplacement du Sénégalais Abdou Diouf, en fin de mandat.
Considéré comme un médiateur incontournable dans toutes les crises de la région (Côte d’Ivoire, Centrafrique, Mali, Niger) ceux que ses compatriotes surnomment « le beau Blaise » avait cependant refusé, considérant qu’il lui fallait encore du temps pour organiser sa succession. La rue lui a refusé ce crédit là, car malgré son apparente stabilité et une bonne gestion des villes, le Burkina Faso demeure l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. En outre, le « pays des hommes intègres » (nom mossi de l’ancienne Haute Volta) n’a jamais oublié le crime fondateur qui a permis au président de s’installer au pouvoir : alors qu’il était son plus fidèle lieutenant, Blaise Compaoré, le 15 octobre 1987, fut accusé d’avoir participé à l’assassinat de Thomas Sankara, avec la complicité du président de Côte d’Ivoire Houphouet Boigny et l’assentiment de Paris. Le souvenir de Sankara, qui avait osé bousculer les chefs traditionnels et mettre en cause les relations privilégiées avec l’ancienne métropole, hante toujours les Burkinabé : voici quelques semaines encore, des membres de sa famille avaient voulu obtenir l’ouverture de son cercueil, afin de vérifier si le corps n’avait pas été remplacé par des sacs de pierres ! Quelques années après la mort de Sankara, le journaliste Norbert Zongo fut lui aussi assassiné alors que son enquête sur la disparition du président l’avait conduit à mettre en cause François Compaoré, le frère du chef de l’Etat.
Dans la sous région, malgré sa réputation de médiateur et de fin diplomate, Compaoré était aussi accusé d’avoir tiré profit de toutes les crises qui secouèrent les pays voisins : il soutint Charles Taylor et Prince Johnson durant les guerres qui dévastèrent le Liberia et la Sierra Léone tandis que les diamants de guerre s’écoulaient via Ouagadougou, il offrit une base arrière aux rebelles des « Forces nouvelles » qui en Côte d’Ivoire lancèrent la guerre contre Laurent Gbagbo et finirent par porter au pouvoir Alassane Ouattara l’actuel président.
Le « printemps noir » de Ouagadougou, où on a vu la population s’opposer violemment au projet de modification de la constitution, est suivi attentivement dans toutes les capitales africaines, et en particulier au Burundi, au Congo Brazzaville, au Rwanda, au Congo-Kinshasa, au Gabon, des pays où le président sortant est également soupçonné de vouloir prolonger ou renouveler son mandat au-delà des délais prévus.
La vague d’opposition qui a soulevé le Burkina Faso est d’autant plus interpellante que, si la population est descendue dans la rue, la « communauté internationale » quant à elle, avait tacitement approuvé la reconduction du président sortant, au nom de la « stabilité ».
Entre 2014 et 2016, 52 scrutins, dont 25 élections présidentielles, doivent se tenir dans 27 pays africains. C’est dire si le « printemps noir » du Burkina Faso est suivi sur tout le continent, galvanisant une société civile qui s’est déjà mobilisée au sein d’une coalition « mon vote doit compter »…

29 octobre 2014

Correspondants de guerre, l’envers du décor

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Correspondants de guerre :l’envers du décor

Pourquoi les « correspondants de guerre » se remettent-ils en route, de conflit en conflit, serrant leur barda dans un vieux sac à dos, oubliant la guerre qu’ils ont quittée pour la nouvelle qui s’annonce et qui les excite comme un nouveau rendez vous avec l’inconnu ? « C’est mon travail, je vais là bas comme, ici, je vais à la rédaction… » dit Wojtek, le reporter polonais. « C’est aussi une drogue dure » réplique le Français Jean-Pierre Perrin, retour de Syrie, « plus forte que la coke, que l’alcool… »
Presque simultanément, deux livres viennent de sortir, qui éclairent l’ « envers du décor » : la manière dont les reportages se préparent (trouver le transport, les intermédiaires, s’assurer de partir mais aussi… de pouvoir revenir), les émotions et les réflexions que les journalistes ne livrent pas toujours dans leurs papiers. Ils décrivent aussi, ce qui est inédit, les effets que ces aventures, parfois mortelles, peuvent avoir sur les proches. Si Jean-Pierre Perrin s’est décidé à raconter ses voyages en Syrie et à communiquer toutes les connaissances qu’il a accumulées sur ce pays (l’actualité, mais aussi l’histoire, la culture, la couleur du ciel, l’inattendue froideur des montagnes…)c’est avant tout en hommage à son ami le journaliste et écrivain Samir Kassir, assassiné alors même que son ami français avait rendez vous avec lui et, de justesse, avait du décommander la rencontre. Dans une longue lettre imaginaire à Samir, le journaliste lui donne des nouvelles de son pays violenté, dont les villes en révolte sont implacablement détruites, matées. Il en ressort l’image insoutenable d’un pays écartelé entre un régime qui ne recule devant rien pour se maintenir au pouvoir et des « combattants de la liberté » dont la lutte, à mesure que le temps passe, est pervertie par de nouveaux arrivants, par une radicalisation croissante, un manichéisme (ce qui est « haram » et licite aux yeux de la religion et ce qui ne l’est pas) qui finit par exacerber le journaliste cependant sympathisant au départ.
« Amour de pierre », est tout autre chose qu’un brillant récit journalistique : c’est la guerre vue sous un angle totalement inédit, c’est le reportage côté cour, côté cuisine, tel qu’il est vécu par ceux qui aiment mais ne partent pas, qui tremblent et pleurent mais ne reçoivent aucune gratification. Grazyna, la femme de Wojtek le grand reporter, vit par procuration toutes ses aventures. A force d’écouter, elle connaît Merab qui a été décapité, Taïa tant de fois déchirée, Samuel l’enfant soldat ougandais…. Non seulement ils ont été les héros des articles et des livres, mais ils sont entrés dans la famille, ils hantent les nuits de l’épouse si souvent livrée à elle-même, sans autre perspective qu’attendre et espérer revoir son mari vivant.
A chaque retour, après avoir raconté ce qu’il a vécu, rédigé son texte dans les délais et remis sa copie, Wojtek va très bien. Mission accomplie, il joue avec ses enfants, embrasse sa femme et prépare un nouveau départ.
Grazyna, elle, comprend tout. Elle mesure ce que son mari a vécu et elle sait ce dont il a besoin au retour, ses plats préférés, son linge repassé, ses enfants à l’école, rassurés et bien suivis. Elle sait aussi ce qu’il ressent, cette excitation que provoque le danger, ce profond sentiment de satiété lorsque le but est atteint, l’interview décrochée, le scoop engrangé, elle sait que le bonheur de ces moments là ne peut se mesurer à nul autre…Et, comme elle aime Wojtek plus qu’elle-même, elle se garde bien de le priver de cette plénitude là, de cette sorte de drogue, qu’elle a même été mesurer sur place, afin de comprendre. Mais in fine, alors que Wojtek va et vient, additionne les exploits et les prix, se sent invulnérable aussi longtemps que ses arrières familiaux sont assurés, c’est elle, Grazyna, qui tombe, victime d’un stress post traumatique.
Elle subit de plein fouet les « chocs en retour » de toutes les violences dont son mari a été le témoin et le narrateur. Des violences qui, à ses yeux à lui, n’ont pas débordé dans son quotidien familial, il n’a pas mélangé les mondes, il s’est immergé, certes, mais sans jamais se mouiller vraiment car alors, s’il avait invité chez lui l’enfant soldat, fait hospitaliser Taïa, soutenu la famille de Merab, il n’aurait plus pu repartir.
Alors que les reporters ne se font guère prier pour revisiter leurs souvenirs, il est plus rare que leurs proches, avec le talent subtil de Grazyna Jagielska racontent, eux, ce qu’ils ont vécu, la patience des jours occupés par d’humbles tâches, (les repas, les lessives…) avec en contrepoint la peur, d’autant plus forte qu’elle se nourrit de l’imaginaire et non d’une confrontation immédiate avec le réel. Et le livre se termine sur un constat implacable : « nous avons vécu de la guerre et de récits terribles (…)Nous avons risqué notre vie et le bonheur de nos proches au nom d’une simple conquête journalistique… »

Jean-Pierre Perrin, La mort est ma servante, Lettre à un ami assassiné, Syrie, 2005-2013
Fayard, récit,
Grazyna Jagielska, Amour de pierre, Equateurs, Littérature

29 octobre 2014

A un mois du sommet de la francophonie, le Sénégal est fin prêt

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Dakar,

Jaillissant de la capitale encombrée, où vivent un quart des douze millions de Sénégalais, l’autoroute à huit bandes ne semble aller nulle part. Plantés au bord de l’asphalte, les immeubles de la banlieue sud se raréfient peu à peu, le vent soulève la poussière ocre, des images du Sénégal d’antan, -des carrioles menées par des ânes, des dromadaires lourdement chargés-, traversent la brume de chaleur. Mais soudain, à 40 kilomètres de Dakar, tout change : une foule immense s’est dirigée vers Diam Niadio, un lieu inconnu hier encore, où une entreprise turque a construit, en moins d’un an, un centre de conférences de verre et d’acier qui abritera, du 27 au 30 novembre prochains, le quinzième sommet de la francophonie.
Sécurité oblige : c’est ici, en ce lieu pratiquement désert, que les illustres invités, une cinquantaine de chefs d’Etat et de premiers ministres, seront conduits, accompagnés d’une délégation qui se limitera à quatre personnes. Les réunions seront retransmises sur grand écran dans un centre de presse et surtout dans l’enceinte du Grand Théâtre, un vaste bâtiment qui, au cœur de la capitale accueillera les 5000 participants à la rencontre. Sans complexe, le commissaire Lam, chargé de la sécurité, l’assure : « dans le contexte troublé que vit l’Afrique de l ‘Ouest, avec la guerre au Mali, en Centrafrique, la montée de la menace terroriste, le Sénégal n’a pris aucun risque et à Diam Niadio, les chefs d’Etat seront loin de tout… D’ores et déjà, avec l’aide des Français et des Canadiens, les capacités de la police et de l’armée ont été renforcées et des milliers d’hommes assurent la sécurité des villes et des frontières. Même les plans d’eau, les rivières, les accès à la mer, seront surveillés par des unités spéciales… »
Une autre menace que le Sénégal entend conjurer, c’est l’épidémie Ebola, qui sévit dans la Guinée voisine. Alors qu’à plusieurs reprises, des rumeurs ont annoncé la possibilité d’une annulation du sommet, le docteur Wade, responsable du «comité santé » rappelle que l’Organisation Mondiale de la santé a décrété que le Sénégal était « Ebola free » car le seul malade potentiel qui s’était présenté à la frontière a été identifié et guéri. « Le comité national de gestion des épidémies, qui existait déjà, s’est transformé en comité de crise et il a institué des contrôles médicaux aux frontières. Nos équipes sont dotées de thermomètres flashs, de cameras thermiques capables de détecter les températures trop élevées… En outre, nous avons constitué des pools d’ambulances qui, au moment du sommet, se tiendront en alerte et nous disposerons même d’hélicoptères capables de décoller à tout moment… »
A quatre semaines du sommet, le Sénégal entend démontrer qu’il n’est pas seulement prêt sur le plan matériel (les taxis seront dotés d’un badge, les hôtels réservés aux délégués ont été sélectionnés) mais qu’il est prêts aussi à se saisir de cette occasion pour délivrer un message politique. Pour El Hadj Hamidou Kane, l’un des conseillers du président Macky Sall et « philosophe » du sommet, « il s’agit de montrer que l’Afrique est le continent de l’avenir, celui de l’espoir. La rencontre de Dakar aura deux objectifs. Il s’agira tout d’abord de rendre hommage à l’action du secrétaire général sortant, Abdou Diouf. Lorsqu’il accepta, en 2000, de se retirer à l’issue de sa défaite électorale, il réussit à ancrer notre pays dans la culture de l’alternance démocratique, lui épargnant la violence et les conflits. D’autre part, nous voulons aujourd’hui réaffirmer l’exigence démocratique sur le continent. Le message que le Sénégal veut envoyer, c’est que l’alternance n’est pas seulement une possibilité, mais une nécessité. Elle est une condition de la paix… »
Cette « paix civile » dont il jouit, le Sénégal entend aussi en donner la preuve en invitant la population à participer à cette fête que doit être un sommet de la francophonie : les plus grands artistes africains seront invités à se produire au Grand Théâtre et dans tous les quartiers de Dakar et l’accès au « village de la francophonie » sera ouvert à tous.
A Diam Niadio, cette semaine, lorsque le président inaugura le centre international, « un bijou au milieu de nulle part », qui deviendra le cœur d’une future ville nouvelle, on eut déjà une petite idée de l’ambiance qui règnera lors du sommet : les plus grands artistes du pays avaient été invités à se produire devant une foule serrée, enthousiaste. Lorsque Youssou N’Dour se mit à chanter et danser, toute l’assistance commença à se trémousser, à battre des mains : la francophonie prenait aussi le goût du bonheur d’être ensemble…

22 octobre 2014

Mukwege: le prix Sakharov récompense un authentique héros congolais

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Le « prix Sakharov pour la liberté de l’esprit » qui vient d’être décerné au docteur Denis Mukwege est sans conteste la plus « politique » des distinctions remportées par le médecin-chef de l’hôpital Panzi, à Bukavu. Dans son intitulé en effet, ce prix, créé en 1988, récompense des personnalités ou des collectifs qui luttent contre l’intolérance, le fanatisme, l’oppression. Il a été créé en mémoire du physicien russe Andréi Sakharov, l’inventeur de la bombe à hydrogène, qui, après avoir dénoncé les dangers de la course aux armements nucléaires, fut aussi le fondateur du Comité pour la défense des droits de l’homme et la défense des victimes politiques. Le célèbre dissident reçut en 1975 le prix Nobel de la Paix. Il est devenu une référence pour tous ceux qui, partout dans le monde, osent s’opposer à des régimes dictatoriaux et réclamer des droits fondamentaux, à l’instar de la jeune Pakistanaise Malala Yousafsai, aujourd’hui Prix Nobel de la Paix, qui fut agressée dans son pays pour avoir revendiqué le droit des jeunes filles à l’éducation.
Si le docteur Mukwege s’inscrit dans la prestigieuse lignée des « prix Sakharov » où l’on retrouve aussi les leaders du printemps arabe c’est parce que cet homme, gynécologue, obstétricien de formation n’est pas seulement un chirurgien exceptionnel qui, au cours des vingt dernières années, a examiné et opéré plus de 40.000 femmes dans son hôpital de Panzi, spécialisé dans le traitement des victimes de violences sexuelles et de femmes atteintes de fistule.
C’est aussi parce que, témoin de premier plan des guerres qui se sont succédé dans l’Est du Congo, praticien se portant au secours des victimes des groupes armés, le médecin, qui est aussi pasteur, a aussi ajouté l’engagement à son action thérapeutique. Depuis plus de quinze ans, invité partout dans le monde, le Dr Mukwege harangue la « communauté internationale » et la supplie d’intervenir pour mettre fin à la violence qui vise spécifiquement les femmes du Kivu, à cette terreur sexuelle qui a pour but de détruire et d’asservir des
communautés dont le seul tort est de vivre à proximité de ressources âprement convoitées. Les plaidoyers du médecin l’ont conduit à la tribune des Nations unies, dans toutes les capitales occidentales et son engagement lui a valu pluieurs tentatives d’assassinat la dernière ayant eu lieu voici deux ans. . In fine, s’ajoutant à d’autres témoignages, son action a mené au renforcement de la présence onusienne dans l’Est du Congo et à une action plus déterminée des autorités nationales et internationales, à tel point qu’aujourd’hui, en dépit des chiffres excessifs qui sont parfois trop légèrement diffusés, le nombre de femmes victimes de viols soignées à Panzi est en nette régression, même si de nouvelles pratiques apparaissent comme le viol de petites filles.
Médecin, témoin, Mukwege se veut également citoyen et estime qu’à ce titre, il a droit à une parole plus politique. C’est ainsi qu’il s’est publiquement exprimé contre une modification de la Constitution congolaise, qui ouvrirait la voie à un troisième mandat présidentiel et qu’il appelle de ses vœux une « révolution morale » qui partirait de la base. C’est en cela que, militant des droits de la femme, défenseur des droits de l’homme au sens large, exerçant pleinement sa liberté d’esprit et de jugement, le médecin congolais s’inscrit dans la logique du prix Sakharov.
Faut-il ajouter que ce prix prestigieux récompense aussi le courage de milliers de femmes congolaises qui, victimes des pires humiliations, ont cependant réussi à se redresser; à renouer avec la vie? Un tel prix, très politique, est aussi un signal adressé à tous les Congolais, si facilement enclins à se déprécier, à raboter tous ceux qui dépassent, à croire plus aux interventions extérieures qu’à leurs propres forces: le prix Sakharov récompense un authentique héros congolais,qui n’est pas une créature de l’Occident, mais un homme simple, bon et courageux, profondément ancré dans sa propre société et qui a su se lever pour dire non à l’insupportable. Il faut dire aussi que ce héros là, dont tous les Congolais peuvent être fiers, n’est pas un homme seul: il est le plus visible de ces “combattants de l’ombre” de ces résistants qui ont dit non à la guerre, à l’occupation, à l’exclusion. C’est grâce à des hommes comme Mukwege que le Congo a échappé à la balkanisation, est toujours debout et peut croire en l’avenir. AU delà de leurs jalousies, de leurs intérêts à court terme, de leurs petits calculs, puissent les hommes politiques congolais, les élus du peuple, se joindre un jour à l’hommage que le monde rend au médecin chef de Panzi…

21 octobre 2014

La terreur revient à Beni

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Le déchaînement de violence à Beni, où des massacres ont fait plus de 80 morts, suscite une vive émotion dans un Nord Kivu qui n’a pas oublié la guerre qui, voici un an, s’est terminée par la victoire des forces gouvernementales sur les rebelles du M23.
A ce moment, les forces armées congolaises, soutenues par les Casques bleus de la Monusco et la Brigade d’intervention africaine, forte de 3000 hommes, avaient promis de réduire tous les autres groupes armés sévissant dans l’Est du pays, dont essentiellement les rebelles hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) et les rebelles ADF-Nalu, d’origine ougandaise et opérant dans le « grand nord » du Nord Kivu, du côté de Beni. Un an plus tard, on est loin du compte : les FDLR, refusant d’être délocalisés à Kisangani ou dans l’Equateur ou de rentrer pacifiquement au Rwanda, ont obtenu un nouveau répit, jusque janvier 2015.
Quant aux combattants ougandais des Forces démocratiques alliées (ADF), ils mènent des opérations de terreur : en moins de deux semaines, ils ont tué environ 80 civils. La dernière tuerie a eu lieu à Eringeti, une localité de 2000 habitants. Selon des témoins interrogés par l’AFP, hommes, femmes, enfants et nourrissons sont tombés sous les coups de tueurs opérant à l’arme blanche et vociférant : « où sont vos protecteurs ? Si vous voulez rester en paix, il ne faut plus nous envoyer vos soldats… » Il s’agissait là d’une allusion à l’offensive gouvernementale que les combattants ADF souhaitaient décourager en menant des représailles contre les populations civiles. Selon les habitants d’Eringeti, le massacre a duré deux heures et demie, durant lesquelles les assaillants se sont livrés à des actes de terreur pure : sans commettre de vols ou de viols, ils ont décapité et amputé à la hache et à la machette.
Cependant, si l’émotion est aussi vive dans la région et si une journée « ville morte « a été décrétée à Goma, la capitale du Nord Kivu, mais aussi à Lubero, c’est aussi parce que la population s’interroge sur l’inaction des autorités : selon des sources locales, la compagnie affectée à la garde de l’état major local n’a pas bougé et un petit groupe de soldats aurait même fait demi tour après avoir tiré quelques coups de feu au début de l’attaque.
Des associations de femmes ont demandé au chef de l’Etat de sanctionner les autorités qui ont failli à leur mission de sécuriser la population et demandent des explications au Ministre de la Défense.
Les observateurs relèvent que l’offensive contre les rebelles ougandais, entamée au début de cette année, avait engendré de bons résultats, mettant hors d’état de nuire des centaines de combattants. La mort soudaine du général Lucien Bahuma, décédé d’un arrêt cardiaque fin août à mis fin à cet optimisme sans doute prématuré : considéré comme l’artisan de la victoire contre le M23, le général Bahuma, un officier chevronné, diplômé de Saint Cyr, menait avec succès l’offensive congolaise . Depuis sa disparition, que d’aucuns ont même jugée suspecte, l’offensive militaire marque le pas et la localité d’Eringeti a pu être attaquée en dépit de la présence de deux régiments cantonnés à proximité. La méfiance est d’autant plus vive qu’un autre héros de la guerre contre le M23, le général Mamadou N’Dala, avait été, au début de cette année, victime d’une embuscade sur la route de Béni, attribuée aux ADF mais résultant vraisemblablement d’une trahison au sein des forces gouvernementales. Joint par téléphone, un habitant de Béni, souhaitant demeurer anonyme, nous a d’ailleurs confié « qu’il n’est pas certain que ces atrocités soient réellement l’œuvre des ADF, il y a beaucoup de divisions au sein des forces gouvernementales elles-mêmes et nous assistons à d’étranges jeux politiques… »
Cet interlocuteur nous a également confirmé la réalité d’un « péril islamiste » dans le « grand nord » du Kivu : «les ADF sont en contact avec les shabab somaliens et certains de mes employés, qui avaient été enlevés puis relâchés, ont confirmé que leurs ravisseurs étaient bien des musulmans radicaux… »

13 octobre 2014

A Bayeux, les journalistes débattent des nouveaux défis de la terreur

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Bayeux,

Lorsque le seul message est la terreur, parfois délibérément mise en scène et que les cibles sont les journalistes ou les humanitaires, comment répondre au devoir d’information ?
Les rencontres de Bayeux, où le grand public, parmi lequel de nombreux jeunes en âge scolaire, échange avec des dizaines de journalistes, représentent toujours des moments privilégiés, qui permettent de prendre la température du monde. Mais plus que jamais, de l’Ukraine à la Centrafrique, en passant par la Syrie, le monde a la fièvre et surtout, la couverture des foyers de tension est devenue de plus en plus dangereuse, jusqu’à dissuader les plus audacieux des reporters de suivre des guerres telles que celle menée par l’Etat islamique en Irak et en Syrie. Alors qu’au fil des années se multiplient les stèles dédiées aux journalistes décédés dans l’exercice de leur métier, immortalisés dans le petit cimetière de Bayeux, ce sont les parents de l’Américain James Foley, récemment décapité, qui ont rappelé l’essentiel : « James ne doit pas être mort en vain. Il est mort pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas… »La maman de Camille Depage, une photographe indépendante de 26 ans, assassinée en Centrafrique, ne disait pas autre chose : « si ma fille était là bas, c’est parce qu’elle a toujours voulu donner une réalité aux guerres oubliées… »
Certes, mais des photos, des textes, des films ramenés des zones de conflit et présentés au jury du Prix Bayeux se dégagent aussi deux messages : le premier, résumé par Christophe Deloire, représentant de Reporters sans Frontières, est que « les journalistes sont des témoins à supprimer ». L’autre, plus nouveau et plus inquiétant encore, nous a été souligné par Nicolas Hénin, journaliste au Point et otage en Syrie, c’est que « la terreur elle-même est devenue une arme de guerre… La violence est le message, elle s’exerce délibérément à l’encontre des journalistes étrangers, en sachant qu’elle générera un maximum de publicité. » Et de poursuivre « la violence est devenue un outil de communication, utilisé par des gens qui, à leur manière, sont des professionnels … »
Ces nouveaux visages de la guerre ont hanté les débats du jury : dans ces zones grises, comme le Nord du Mali, l’Irak ou la Syrie, pratiquement interdites aux journalistes occidentaux, comment rendre compte de la réalité ? Comment parler, avec justesse, de ceux qui seuls importent, les civils pris au piège de l’intolérance et de la violence extrémiste ? En relayant des vidéos réalisées localement, par des « militants », en se branchant, sans pouvoir contrôler les contenus, sur les réseaux sociaux ?
Malgré les risques, des photographes, des reporters ont cependant continué à se rendre en Syrie, afin de rendre plus présente la souffrance d’un peuple martyrisé par son gouvernement. C’est ainsi que le photoreporter Laurent Vander Stock a ramené de Syrie des portraits à taille réelle de Syriens assiégés par la guerre au quotidien, d’autant plus interpellants qu’exposés dans la cathédrale de Bayeux, ils semblent sortir de la pierre et trouvent toute leur place à côté des gisants de naguère et des scènes bibliques. Mais la guerre d’aujourd’hui, n’est ce pas aussi la trahison, la « marchandisation » des journalistes devenus monnaie d’échange, source de revenus ?
La pertinence de cette question explique pourquoi c’est le récit très personnel du Britannique Anthony Loyd qui a remporté le prix de la presse écrite : «Je pensais que Hakim était mon ami, et il a tiré sur moi… »
Cependant, enfoncés qu’ils sont dans la guerre et la violence, les journalistes risquent parfois d’aller trop loin dans l’horreur : « on a l’impression que le photographe était assis sur les genoux du bourreau lors de la décapitation » s’est exclamé un membre du jury lorsqu’il s’est agi de décerner le prix de la photo tandis que certaines images de la Centrafrique, dégoulinantes de haine et de cruauté, suscitaient un malaise évident. Ces réserves expliquent pourquoi, in fine, c’est un reportage réalisé au Bahrein, où des manifestantes voilées, issues de la minorité chiite, continuent à défier le pouvoir, qui a remporté les suffrages du jury.
Dans la catégorie reportage TV, où un reportage ambigu consacré à la vie et la mort d’un jeune djihadiste franco-syrien avait retenu l’attention, le même désir de donner priorité aux victimes s’est imposé lorsqu’il s’est agi de couronner un reportage de Arte consacré à la Syrie « la vie, obstinément ». On y voit des fillettes aux yeux trop grands traverser les champs de ruines et assurer crânement : «Nous resterons ici. Si nous devons mourir, ce qui compte, c’est d’affronter la mort aux côtés de notre père et de nos frères… Tous ensemble… »
En ces temps où la violence, qu’il s’agisse des viols publics dans l’Est du Congo ou des décapitations en Syrie, est devenue le message d’intimidation et de terreur, la réponse des journalistes est demeurée la même, obstinée et lucide : malgré la dissuasion, il faut continuer à se rendre sur place, au nom des victimes. Parce que donner la mesure de ces guerres qui prennent aujourd’hui de nouveaux visages, c’est aussi, in fine, contribuer à la paix…

13 octobre 2014

Face à Ebola, la solitude de Médecins sans Frontières

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Ferrare,

« Un mois après la session spéciale de l’Assemblée générale de l’ONU consacrée à l’épidémie Ebola, un mois après la décision de faire intervenir les armées des Etats Unis, de France, de Grande Bretagne, nous, sur le terrain, nous ne voyons toujours rien…. Pas un seul lit supplémentaire, pas de « task force »…Les pays qui se sont engagés veulent déléguer leurs moyens auprès des grandes ONG internationales, mais parmi ces dernières, bien peu sont équipées pour faire face à une telle situation… »
A la Foire internationale de Ferrare, qui a rassemblé 71.000 personnes autour de vastes débats à propos de tous les défis de la planète, la « famille MSF » était omniprésente : de Belgique, de France, d’Espagne, des chefs de mission, des directeurs d’opération avaient rejoint leurs collègues italiens qui avaient organisé une vaste mobilisation dans la ville et invité le public, à titre de soutien, à envoyer des SMS payants et à participer à plusieurs conférences. Mais si les gens arboraient des badges, se pressaient dans les tentes MSF pour recevoir des feuillets d’information et prenaient peu à peu la mesure de la menace, le découragement des responsables était perceptible : « le nombre de personnes contaminées double toutes les trois semaines » souligne Christopher Stokes, directeur de MSF Belgique « et la réponse est trop lente »…
Durant des heures, comme des cartes brûlantes que l’on bat et rebat, les principaux dirigeants de MSF ont réexaminé l’équation : « MSF Italie a déjà eu un mort dans son équipe, de nationalité ougandaise » rappelle Lauris de Filippi, MSF France a du rapatrier une volontaire, sauvée de justesse. Tous assurent que les engagements de volontaires atteignent leurs limites : «sur le terrain, il faut une vigilance de tous les instants » explique Christopher Stokes «on ne peut pas s’habiller seul, revêtir sans contrôle les équipements de protection : l’opération prend une demi heure et elle se déroule, impérativement, sous le regard d’une personne responsable qui suit chaque étape et repère la moindre défaillance… C’est tellement lourd qu’un volontaire ne peut pas rester plus d’un mois d’affilée sur le terrain… »
« La moindre gaffe peut avoir d’incalculables conséquences » souligne un autre responsable : « il est formellement interdit de se toucher, d’avoir le moindre contact physique avec qui que ce soit, de partager le moindre aliment, le moindre couvert. Le mois dernier, dans un groupe, quelqu’un avait ouvert un paquet de chocolats et l’avait partagé. C’était suffisant pour que tout le monde soit mis en quarantaine. Or une quarantaine, c’est 21 jours d’isolement, 21 jours sans travailler, ce qui paralyse d’autant les équipes… »
Face au fléau, les équipes MSF imposent des règles d’hygiène simples, mais radicales : isoler les patients, confiner les personnes à risque, distribuer maison par maison des kits d’hygiène et de nettoyage, désinfecter, avec du chlore, de l’eau de Javel… A Monrovia, les volontaires vont de rue en rue pour repérer les malades et, le cas échéant, découvrir des cadavres. Mais à mesure que les populations locales se rendent compte des risques, d’autres problèmes se posent : « il n’y a pas assez d’ambulances et celles qui existent ne sont pas toujours sécurisées. Lorsque les gens font appel à un taxi pour être conduits à l’hôpital, le chauffeur, de plus en plus fréquemment, refuse la course, de nombreux conducteurs ayant déjà été contaminés… En outre, des bateaux chargés de produits d’hygiène, désespérément attendus à Monrovia ou Freetown, refusent désormais de s’arrêter dans les ports maudits et poursuivent leur route… »
Un autre problème est la gestion des cadavres : la population a enfin été dissuadée de toucher les défunts, de procéder aux rites de deuil et d’ensevelissement. Mais que faire des corps contaminés, véritables bombes bactériologiques ?
« A Monrovia, nous avons creusé des fosses communes » raconte un responsable, mais l’eau se trouve à quelques centimètres du sol et elle risque de submerger les dépouilles puis de se répandre…D’où l’idée de construire au plus vite un crematorium afin de brûler les corps. Mais au Liberia, seule la communauté indienne pratique la crémation… »
« Est vraiment à nous de gérer des problèmes de ce type, d’autres ONG ne pourraient elles s’en charger ? » se demandent les responsables des MSF, étourdis par tant de solitude.
« Que fait l’Europe ? « s’interroge Sergio, un volontaire italien « faudra-t-il prendre d’assaut le Parlement européen pour que les élus comprennent l’urgence du problème ainsi que l’importance d’une réponse coordonnée ? » Découragé, il soupire « Internet, Facebook, Twitter, la presse…Il y a neuf mois que tout le monde est au courant et la réponse est toujours trop lente… »
Jean-Hervé Bradol est un «ancien » de MSF France. Du Rwanda à la Syrie, cet homme de terrain croyait avoir tout vu et cependant il s’effare encore : « Avec l’Etat islamique qui pratique la terreur systématique, on en revient à une sorte de Moyen Age, celui des bandes armées dévastatrices et fanatiques. Et avec Ebola, une épidémie qui ne peut se comparer à aucun autre fléau, ce sont des peurs très anciennes qui se réveillent, on songe à la peste noire, à la grippe espagnole qui jadis décimèrent des villes entières… 2014 est vraiment une « année horrible », qui fera date dans l’histoire de notre organisation…»

13 octobre 2014

L’Afrique face à la Cour pénale internationale

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Une première : le président du Kenya comparaît devant la Cour pénale internationale

Equipes de télévision, groupes de partisans entonnant des chants patriotiques et arborant des foulards aux couleurs nationales : l’arrivée du président kenyan Uhuru Kenyatta à la Cour pénale internationale de La Haye a frappé les esprits. C’est la première fois en effet qu’un chef d’Etat en exercice comparaît devant la Cour, à titre personnel certes, mais entouré d’un cérémonial présidentiel spectaculaire.
Devant la Cour, M. Kenyatta s’est contenté de plaider son innocence, répétant qu’il avait sa conscience avec lui et l’audience a ensuite été ajournée. Les faits qui lui sont reprochés remontent aux élections présidentielles de 2007 : M. Kenyatta, qui appartient à la puissante ethnie des Kikuyus, était à l’époque un allié proche du président Mwai Kikaki dont le rival était Raila Odinga, appartenant au groupe ethnique des Luos. Alors que les deux candidats s’accusaient réciproquement de fraudes, la contestation électorale se transforma en affrontements ethniques, les pires depuis l’indépendance : durant plusieurs semaines, des civils furent arrachés de leur maison et traînés dans les rues, brûlés vifs ou attaqués à la machette. Ces violences interethniques ternirent considérablement l’image d’un pays souvent cité en exemple et elles se soldèrent par 1200 morts et 600.000 déplacés.
A l’époque, deux hommes, qui se partagent aujourd’hui les postes de président et vice-président, furent accusés d’avoir incité au meurtre les milices rivales. M. Kenyatta est mis en cause pour avoir soutenu la secte Kikuyu des Mungiki. Cette dernière, opérant dans la vallée du Rift, se vengea des exactions dont avaient été victimes les Kikuyus auxquels les autres groupes reprochent d’avoir, depuis l’indépendance, monopolisé le pouvoir et accaparé la terre. Quant à M. William Rufo, aujourd’hui vice président, il soutenait à l’époque M. Odinga et il avait lancé dans la bataille le groupe ethnique des Kalenjin, allié aux Luos. Lui aussi est accusé par la Cour pénale internationale d’avoir mis sur pied des milices décidées à attaquer les Kikuyus.
Alors que la justice internationale traite de faits commis en 2007, les politiciens kenyans ont, depuis lors, trouvé un terrain d’entente : grâce à la médiation de Kofi Anan, l’ancien secrétaire général de l’ONU, un accord de partage du pouvoir a été signé en avril 2008 entre MM. Kibaki et Odinga et, après les élections de cette année, remportées par M. Kenyatta, le même principe de partage du pouvoir a prévalu et son ancien rival William Rufo est devenu vice président.
Désireuse de faire un exemple et de démontrer qu’aucun chef d’Etat, fût il en exercice, n’est au dessus de la justice internationale, la CPI s’est montrée indifférente à cet « arrangement à la mode kényane » et elle entend poursuivre autant M. Kenyatta que son vice président Rufo. Mais ce faisant, elle s’est attiré la contre offensive du président kényan qui a dénoncé des mobiles politiques et des procès qui ne viseraient que des Africains.
Même si c’est une Gambienne, Fatou Bensouda, qui a succédé à l’Argentin Moreno Ocampo au poste de procureur de la CPI, l’Union africaine relaie la défense kenyane, dénonçant une justice internationale biaisée au détriment du continent noir. Les arguments ne manquent pas : non seulement les enquêtes menées au Kenya ont été entachées d’irrégularités mais surtout, alors que la CPI a été saisie de crimes contre l’humanité commis dans 139 pays, elle n’a émis jusqu’à présent que 30 mandats d’arrêt, tous dirigés contre des Africains. La comparution de M. Kenyatta à La Haye est lourde de dangers : elle pourrait attiser les passions sur le terrain et nuire à la crédibilité d’une institution dont la création avait été largement saluée en Afrique. A l’époque, le Kenya lui-même avait ratifié avec enthousiasme le traité de Rome en espérant qu’il mette fin à l’impunité de nombreux dictateurs africains. Mais aujourd’hui, Nairobi dénonce «la justice des Blancs « et la presse rappelle le procès infamant que le colonisateur britannique avait infligé, en 1952, au « fondateur de la nation » Jomo Kenyatta, père du prévenu et président actuel…

2 octobre 2014

De mémoire de papillon, ou la tragédie de Lumumba questionnée par les jeunes générations

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Quand Lumumba quitte les livres d’histoire pour s’inviter chez Claude Volter

Patrice Lumumba est enfin sorti des livres d’histoire, des pamphlets politiques, de la chronique judiciaire. Après une « relégation mémorielle » de plus d’un semi siècle, ce personnage de tragédie occupe enfin la place qui lui revient : celle d’un héros… Trahi, méconnu, sali, récupéré par les faussaires et les Judas, le voilà qui revient, dans les bagages d’une nouvelle génération, qui pose, encore et toujours les mêmes questions aux aînés : où étiez vous, que saviez vous, qu’avez-vous fait ?
De manière très littéraire, l’écrivain Laurent Demoulin transforme Lumumba en nouvel Ulysse et mêle la légende grecque aux réminiscences de l’histoire (1). Mais surtout, sur la scène de la Compagnie Claude Volter, Michel de Warzée (2) a entrepris un étrange périple, en compagnie de deux auteurs plus jeunes, Philippe Beheydt et Stephanie Mangez. A quatre mains, ces derniers ont mis en scène le choc des générations, apprivoisé les souvenirs très personnels du directeur du théâtre Claude Volter dont le père, le juge Lemaire de Warzée d’Hermalle, est celui là même qui, à Léopoldville, condamna Patrice Lumumba à six mois de prison. Une sentence que le futur Premier Ministre n’accomplit jamais car, les mains encore marquées par les fers, il fut libéré avant le terme prévu pour pouvoir assister à la Table ronde de 1960. Durant des décennies, le souvenir de ce procès a pesé sur la famille et souvent est revenue la question lancinante : mais qui était donc Lumumba, quelle fut l’exacte responsabilité des Belges ? Cette masse pesante du passé non dit et non résolu, il fallait que deux jeunes auteurs y portent le scalpel, pour la délivrer du fantôme qui, comme le disait naguère le cinéaste Raoul Peck, hante toujours les rues de Bruxelles (où aucune place ne porte encore le nom du proscrit…) Délivrés des non dits et des complexes du passé, les deux auteurs tissent une double trame, aussi vraie à l’avers qu’au revers. La première, à la fois familière et bouleversante, est celle de Raymond, un ancien militaire qui, sans doute, participa à la mise à mort de Lumumba, un soir de janvier au Katanga. Que s’est il donc passé, cette nuit où le Congo bascula ? On ne le saura pas plus aujourd’hui qu’hier, car la mémoire de Raymond, fort opportunément, est défaillante (autant que celle des derniers protagonistes qui comparaîront bientôt devant un tribunal bruxellois et s’abriteront, eux aussi, derrière les brouillards d’Alzheimer…)
Mais l’essentiel est ailleurs : ce qu’il faut retenir c’est que Raymond, comme tant d’autres, a laissé au Congo une partie de son âme, qu’il n’a rien compris à la lutte, aux aspirations du peuple congolais, qu’il assure avoir obéi aux ordres (de qui ? dans quel but ?)… Il s’est inscrit dans une histoire qu’ il ne maîtrisait pas, il a tenu son rôle sans savoir qui écrivait la partie et il mourra à la fois innocent et coupable, hanté et amnésique, traqué par une jeune femme qui le mitraille de questions et ne craint pas d’humilier le vieux soldat…
Miracle de la mise en scène, à la fois extrêmement simple et évocatrice, deux Africains évoluent dans l’ombre de Raymond. Ils rodent aux confins de la scène, surgissent de la nuit, jaillissent des coulisses et s’imposent au premier plan des cauchemars. Il sont là, omniprésents, Lumumba et son geôlier, un militaire dégingandé, que le détenu s’obstine à appeler mon frère, qu’avec sa parole de prophète, de tribun, il réussit à déstabiliser. Si les défaillances de Raymond émeuvent, Diouc Koma, très convaincant dans le personnage de Lumumba, suscite des réactions contrastées : dans la salle, des Belges d’un certain âge se contiennent, comme si les haines d’hier n’étaient pas apaisées, d’autres sont gagnés par l’émotion, et ne peuvent s’empêcher de se demander si les Belges, dans leur aveuglement, n’auraient pas sacrifié un autre Mandela…
Adossé à de solides recherches bibliographiques, nourri par les souvenirs et les fantômes issus d’histoires familiales, ce spectacle laisse aussi la part belle à l’imaginaire. Il permet à chacun de se réapproprier Patrice Lumumba, de revisiter et de reconstruire un drame qui oscille entre une histoire belge et une tragédie de portée universelle…

(1)Laurent Demoulin, Ulysse Lumumba, éditions Le Cormier
(2) Théâtre Claude Volter, de mémoire de papillon, jusqu’au 25 octobre à Bruxelles, une pièce de Philippe Beheydt et Stephanie Mangez, sur une idée de Michel de Warzée