18 avril 2018

She Okitundu explique les griefs du Congo à l’égard de Didier Reynders

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Interview de Léonard She Okitundu, vice-Premier ministre et Ministre des Affaires étrangères de la République démocratique du Congo

Bien que comptant 4,5 millions de déplacés et plusieurs foyers de violence, la République démocratique du Congo refuse de figurer sur le même rang que la Syrie ou le Yémen et a réussi à faire baisser le niveau d’urgence « L3 » qui lui avait été attribué par l’ONU, une mesure symbolique mais aussi administrative permettant d’ouvrir certains « tiroirs » d’accès à une aide d’urgence renforcée. En outre, Kinshasa a choisi de bouder la conférence des donateurs qui avait été convoquée à Genève à l’initiative des Nations unies et des Pays Bas et qui a réuni des promesses d’aide pour un montant de quelque 500 millions de dollars, au lieu de 1,7 milliards initialement prévus.
Très critiqué pour cette politique de la chaise vide, tant par l’opposition congolaise et la société civile que par les milieux humanitaires, le Ministre des Affaires étrangères congolais She Okitundu explique cette décision à l’occasion d’une interview exclusive et il détaille aussi les raisons de la brouille entre Kinshasa et Bruxelles.

Si nous ne sommes pas allés à Genève, c’est tout simplement parce que nous n’avions pas été consultés, ni associés à la préparation de cette conférence. Nous ne sommes pas du tout opposés aux initiatives humanitaires, mais nous désirons être partie prenante… Or cette réunion s’est faite sans nous…Nous avons eu le sentiment que l’ampleur de la crise a été délibérément exagérée par la communauté internationale… Dans quel but, nous l’ignorons… Nous soupçonnons des manœuvres…De toutes façons, nous avons-nous même débloqué 100 millions de dollars pour répondre aux besoins humanitaires de notre population et nous prendrons nos responsabilités en ce sens…Tout porte à croire que pour certains partenaires à Kinshasa il n’y a pas d’institutions dans ce pays… .Alors on se plaît à vouloir du bien du Congo sans les congolais. Et quand on enregistre des réactions, on se réveille et se confond en excuses. Ça doit cesser . Ce qui ne se fait pas ailleurs ne se fera plus en RDC.

Pouvez vous retracer l’historique de la brouille avec la Belgique ? Remonte-t-elle à la conférence qui s’est tenue à Genval, durant l’été 2016, où s’est constitué de Rassemblement de l’opposition congolaise ?

Nous avons alors eu le sentiment que cette réunion était dirigée contre les autorités du pays et qu’elle avait la bénédiction des autorités belges…

Mais l’opposition congolaise a toujours choisi la Belgique comme caisse de résonance, il n’y a là rien de neuf…

Certes, mais ici, le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders a pratiquement donné sa bénédiction personnelle à cette réunion…D’autres incidents ont suivi. Savez vous que la Belgique a activement mené une action de lobbying contre l’admission de la RDC à la Commission des droits de l’homme de l’ONU, prenant contact avec plusieurs pays pour qu’ils votent contre nous ?
Nous avons appris cela lorsqu’un émissaire d’un pays africain frère est venu à Kinshasa pour nous informer de cette action négative !
Sur instruction du Président Kabila, j’ai alors pris mon bâton de pèlerin, et je suis allé en Asie, en Amérique latine et ailleurs pour plaider la cause de la RDC et nous avons finalement obtenu une majorité de votes en notre faveur , ce qui a représenté un succès diplomatique important…Mais de la part de la Belgique, nous avons jugé qu’il s’agissait d’une démarche particulièrement hostile. Par ailleurs, l’an dernier, lors de la nomination du Premier Ministre Bruno Tshibala, le ministre Reynders s’est clairement prononcé contre cette nomination, estimant qu’elle n’était pas conforme à l’accord de la Saint Sylvestre, et ces propos nous ont choqués.
Par la suite, après la première marche des laïcs chrétiens, (ndlr. qui a eu lieu fin décembre et a été durement réprimée) le ministre de la Coopération a décidé, de manière unilatérale, de réaffecter une partie de l’aide, soit 25 millions de dollars. Alors que nos accords de partenariat avec la Belgique prévoient des mécanismes de concertation, rien de tout cela n’a joué ; la Belgique a décidé toute seule de nous sanctionner et elle a invité ses partenaires européens à faire de même…

Est-ce pour cette raison que vous avez décidé de fermer la maison Schengen, qui délivre des visas aux ressortissants congolais pour le compte de 18 pays européens ?
Si nous avons pris cette décision, c’est parce que ce système ne fonctionnait plus conformément aux termes de référence de départ. Les délais d’attente étaient longs, les visas étaient souvent refusés… Il faut savoir que cette maison Schengen, gérée par des fonctionnaires belges, n’était pas très populaire aux yeux de l’opinion congolaise.
Sous cet angle , il s’agissait moins d’ une chancellerie qui offre des visas qu’un instrument d’ingérence politique, distribuant les visas selon des visées politiques, au point de frustrer même d’autres États membres. Sous cet angle, la RDC était devenue un cas d’école. Ça devait cesser.

Peut-être, mais aujourd’hui sa fermeture pénalise un grand nombre de citoyens congolais désireux de voyager en Europe et c’est finalement contre vos compatriotes que se retourne cette décision…

Il est vrai qu’il faudra trouver une solution, même si certains pays européens ont déjà commencé à délivrer des visas séparément. Une réunion a déjà eu lieu à Kinshasa entre des experts belges et congolais et une autre rencontre, celle de la réciprocité, devait avoir lieu à Bruxelles. Mais deux des personnes qui auraient du y représenter la RDC, dont le chef de l’Agence nationale de renseignements, sont sous le coup de sanctions décidées par l’Union européenne. Nous avons demandé à la Belgique de faire lever ces sanctions pour l’occasion mais cela nous a été refusé. On nous a proposé de tenir cette réunion dans un pays tiers, ce que nous ne voulons pas car il s’agît d’un sujet bilatéral…On en est là…

Vous avez aussi décidé de suspendre les activités de l’agence belge de coopération Enabel, et même interdit aux ONG congolaises de fonctionner avec de l’argent d’origine belge… Tout cela n’est pas très amical non plus…

Il s ’agît effectivement de mesures de rétorsion, nous sommes un pays souverain, nous voulons être traités avec respect. Je considère que, compte tenu de tout ce qui précède, la balle se trouve désormais dans le camp de la Belgique, à elle de faire un geste.

On a le sentiment que vos critiques s’adressent surtout à Didier Reynders, le ministre belge des Affaires étrangères…
C’est tout à fait exact. Tout porte à croire que la Belgique a levé l’option de tourner le dos aux autorités en place à Kinshasa et même de leur trouver une alternative. C’est même pire que du temps de Karel de Gucht avec lequel nous avions eu des heurts ponctuels. On a l’impression que l’acteur principal de la diplomatie belge est à la manœuvre contre nous et cela nous pose un problème notamment par une « diplomatie twitter » et « du mégaphone » qui est hors des règles de l’art.

Heureusement, des canaux de communication subsistent et le Premier Ministre Charles Michel s’est déjà entretenu à plusieurs reprises avec le président Kabila, les ponts ne sont donc pas rompus. Il faudra trouver une solution à la crise actuelle… Nous la regrettons, mais nous continuons à aller de l’avant. C’est aux Belges qu’il appartient de donner la preuve du contraire aujourd’hui, en cessant leur ingérence et en reconstruisant l’avenir des rapports bilatéraux sans complexes .

Pourquoi les marches des chrétiens ont-elles été aussi durement réprimées ? On a tiré avec des armes à feu sur des manifestants pacifiques…

Mais ces manifestations n’avaient pas été autorisées ! Chez vous aussi, lorsqu’une manifestation est programmée, il y a discussion préalable avec les autorités, on se met d’accord sur l’itinéraire, sur le point d’aboutissement des cortèges. Ici, il n’y a rien eu de tout cela. Pas de concertation préalable, on se contentait de nous dire que les gens allaient sortir des églises, donc marcher depuis de nombreux points différents…En fait, les manifestants voulaient converger vers l ’Assemblée nationale, avec tout ce que cela signifie…

Les élections auront-elles lieu à la date prévue, le 23 décembre prochain ?

Le processus est en cours, la Commission électorale avance bien, en juin prochain, elle enregistrera le dépôt des candidatures à tous les scrutins, ce sera un moment important. Quant à la « machine à voter », qui fait couler beaucoup d’encre, elle procède de l’Accord qui a recommandé a la CENI la rationalisation des mécanismes d’organisation des élections , mais également de la Constitution qui confère à la seule CENI les compétences en la matière.
Par ailleurs, sait-on le coût politique et financier de l’alternative à la machine à voter aujourd’hui ?
Pour le reste, les portes de la CENI sont restées ouvertes pour les observations pertinentes sur la machine à Voter.

Mais les élections auront lieu comme prévu, je peux vous l’assurer…Dans cette direction, nous avons le soutien explicite de pays importants comme les Etats Unis et la Grande Bretagne, qui ne veulent aucune aventure…

Propos recueillis à Kinshasa

4 avril 2018

L’opposition congolaise se met en ordre de marche

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L’opposition congolaise se met en ordre de marche, acceptant ainsi l’hypothèse d’élections prévues pour le 23 décembre prochain. Ce qui fait reculer l’option d’une « transition sans Kabila » qui passerait par la défénestration, à hauts risques, d’un président hors mandat qui contrôle toujours les forces armées et l’appareil de sécurité.
Quinze jours après que Moïse Katumbi, le principal opposant à Kabila, a lancé depuis Johannesbourg le mouvement « Ensemble » dont il est le président, Félix Tshisekedi, fils du fondateur de l’UDPS a été élu haut la main à la tête du parti, prenant la succession de son père décédé à Bruxelles le 1er février 2017 et dont la dépouille n’a toujours pas été rapatriée.
C’est à l’issue d’un congrès extraordinaire de l’Union pour la démocratie et le progrès social, un parti d’opposition créé au début des années 80 pour lutter contre Mobutu que Félix Antoine Tshilombo, 54 ans, a été plébiscité président du parti par 793 délégués sur un total de 803 présents, qui ont voté pour lui à main levée. Celui que l’on appelle communément « Fatshi » et qui a passé l’essentiel de sa vie en Belgique est marié, père de cinq enfants et se prévaut d’un diplôme en marketing et télécommunications, une formation que de nombreux militants du parti jugent insuffisante pour briguer la magistrature suprême. En effet, M. Tshisekedi a bien l’intention de poser sa candidature au poste de président, où il rencontrera un rival plus connu et plus populaire que lui, Moïse Katumbi, autre figure marquante du rassemblement de l’opposition qui avait vu le jour à Genval durant l’été 2017. Une réunion que le pouvoir de Kabila n’avait jamais pardonné aux Belges, les accusant d’avoir téléguidé l’opposition…
M. Katumbi, allié obligé de Félix Tshisekedi avant de devenir son rival lorsque s’ouvrira la campagne, a félicité ce dernier pour « sa brillante élection » et la réussite du congrès de son parti.
Les deux hommes, qui se préparent à affronter un Kabila qui n’a pas encore annoncé le nom de son dauphin et qui laisse toujours planer le doute à propos de ses intentions (les dépôts de candidatures sont prévus pour juin prochain) rencontrent déjà de sérieux problèmes.
Pour Félix Tshisekedi, la fronde au sein de son parti représente la principale difficulté : une aile dirigée par l’actuel premier ministre Bruno Tshibala et représentée par Tharcisse Loseke espère toujours l’annulation des résultats du congrès et la remise en cause des résultats du vote. Une autre aile de l’UDPS représentée par Valentin Mubake ne reconnaît pas non plus les résultats du congrès.
Ces différends portent sur la procédure de vote (à main levée…) mais aussi sur la personnalité de Félix Tshisekedi. Ce dernier en effet ne s’est jamais distingué dans son pays par un engagement politique déterminé et même en Belgique où il résidait avec sa famille, , des militants « historiques » de l’UDPS assurent ne jamais l’avoir croisé lors des manifestations de l’opposition…A la différence d’un homme comme l’actuel Premier Ministre Bruno Tshibala, qui avant sa nomination considérée comme une trahison par ses anciens alliés avait été l’un des plus fidèles compagnons de route de feu Etienne Tshisekedi. Actuellement, l’aile Tshisekedi ayant été considérée par le Comité de suivi de la transition comme dépositaire légitime du nom du parti, on peut imaginer que, dans les temps à venir, les dissidents se rallieront à l’aile majoritaire, quitte à la noyauter et à susciter des frondes internes…
Quant à Moïse Katumbi, le plus populaire des opposants politiques congolais et qui dispose d’importants soutiens à l’étranger, un récent sondage (Berci) le créditait de 24% des intentions de vote. Son ascension politique est cependant freinée par un problème qui n’est pas seulement juridique, mais sentimental : non seulement M. Katumbi est métis (ce qui, au Congo rend difficile l’exercice du pouvoir suprême) mais durant de longues années il a disposé de la nationalité italienne, ce qui l’empêcherait de se présenter comme candidat à la présidence de la République. D’ores et déjà, les médias et les partisans du parti présidentiel utilisent à fond cet argument pour discréditer davantage un homme qui, craignant d’être arrêté ou victime d’un attentat d’est plus rentré dans son pays depuis deux ans mais a profité de cet exil forcé pour activer de nombreux réseaux de soutien à l’étranger, bénéficiant ainsi du relatif isolement du pouvoir.
Un isolement qui vient de se traduire par une nouvelle manifestation de souverainisme : Kinshasa a annoncé officiellement que la RDC ne serait pas représentée à une importante conférence des donateurs qui doit se tenir le 13 avril prochain à Genève, estimant que placer le Congo, -qui compte 4,5 millions de déplacés- au niveau 3 des urgences humanitaires étant pour le moins excessif et aurait du se faire en concertation avec les autorités…

2 avril 2018

Le courage des militaires contraste parfois avec la légèreté des politiques

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L’abnégation dont a fait preuve Arnaud Beltrame, cet officier français qui s’est sacrifié pour sauver la vie d’une otage a soulevé l’émotion générale et suscité de nombreux commentaires à propos de son courage, de son engagement, de son héroïsme. Il n’est pas inutile de rappeler à l’occasion que dans tous les pays et plus particulièrement dans de grands Etats tels que la France, les armées nationales accueillent et forment des hommes d’exception, sélectionnés précisément pour leurs qualités hors du commun. Des qualités physiques, multipliées par des entraînements extraordinairement rigoureux, des qualités intellectuelles mais aussi un sens aigu du devoir. Sans oublier cette qualité peu à la mode de nos jours, le patriotisme, qui incite à donner tout son sens au mot « servir » sinon à sacrifier son existence. .
Parmi ces hommes se retrouve l’élite d’une nation, une élite qui, en plus, se trouve, par définition, assignée à l’obéissance et… au silence. C’est pourquoi la vie de tels hommes ne peut être galvaudée. Ni dans des opérations imprudentes, hâtivement décidées, ni, pire encore, dans des opérations moralement et politiquement douteuses.
Or on constate, en France, aux Etats Unis et dans d’autres grandes démocraties, que les politiques engagent souvent à la légère la vie de troupes qui n’ont d’autre choix qu’obéir et se taire. Faut-il rappeler à propos du Rwanda les révélations du capitaine Ancel, du lieutenant Thierry Prugnaud ? Des hommes d’élite qui, envoyés au Rwanda en 1994, pour une mission ambigüe, se retrouvèrent non aux côtés des victimes mais acclamés par les tueurs, les auteurs du génocide dont ils apparurent, bien malgré eux, comme les alliés objectifs ? Ce sont des politiques, pour des objectifs purement géopolitiques, qui les avaient obligés à ce compagnonnage infâme, dont beaucoup revinrent avec des blessures psychologiques inguérissables ?
Faut il rappeler d’autres opérations tout aussi contestables ? La guerre contre l’Irak, à laquelle la France, tout à son honneur, ne prit pas part, la guerre en Libye et l’assassinat du colonel Kadhafi, dont on mesure aujourd’hui les mobiles peu avouables, voire l’intervention en Côte d’Ivoire dont on mesurera un jour les motivations exactes.
Dans toutes ces occasions, des politiques, en leur âme et conscience, engagent la vie des militaires de leur pays. Mesurent ils à quel point ces hommes sont confrontés au sacrifice suprême ? A quel point c’est faire injure à leur compétence, à leur courage et parfois leur héroïsme que les engager dans des opérations « tordues » ou discutables ?
La lutte contre le terrorisme, la protection des civils, le rétablissement ou le maintien de la paix, voilà des causes qui ne souffrent aucune contestation. Mais il en est tant d’autres, pour lesquelles on envoie au feu l’élite d’une nation, sur base de calculs politiques ou d’intérêts inavouables…Lorsque l’héroïsme des hommes en uniforme contraste avec la légèreté des politiques, c’est la cohésion nationale qui s’en trouve ébranlée…

30 mars 2018

Entre Bruxelles et Kinshasa, des rapports sibériens…

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Retenu ? Suspendu ? En congé forcé ? Depuis le 29 janvier, Bertrand de Crombrugghe, ambassadeur de Belgique à Kinshasa a quitté son poste, rappelé à Bruxelles en consultation à la suite de la brouille entre la Belgique et le régime Kabila. Initialement, il n’était parti que pour quelques jours, avec un bagage léger, mais voilà qu’à l’issue d’une série de réunions au département des Affaires étrangères, il a annoncé qu’il allait prendre des vacances… En son absence c’est le consul de Belgique à Lubumbashi, Philippe Bronchain, qui « assure » les affaires courantes, sans que sa présence rassure réellement la petite communauté belge qui se sent de plus en plus mal aimée.
Aujourd’hui sibérien, le froid entre Bruxelles et Kinshasa s’est installé depuis 2016. Où est le temps où Armand de Decker, Didier Reynders et Louis Michel s’envolaient pour Kinshasa puis Lubumbashi pour souhaiter « bon anniversaire » à un président dans lequel ils plaçaient encore beaucoup d’espoir et offraient de luxueux boutons de manchette à un homme qui préférait encore arborer des tenues sahariennes dont il relevait les manches ?
C’est en 2016 que le vent a réellement tourné, lorsqu’il est apparu que l’engagement constitutionnel de tenir des élections d’ici la fin de cette cinquième année de deuxième et dernier mandat ne serait pas tenue. Auparavant, l’ambassadeur Latschenko, un ancien d’Afghanistan qui n’avait pas froid aux yeux, avait été remplacé par Bertrand de Crombrugghe. Ce dernier, alors qu’il était en poste à Moscou, avait été mêlé à l’affaire Suleiman Karimov . Lié aux protagonistes du Kazakhgate, ce ponte du régime avait invité le diplomate belge sur son yacht, de bonnes relations qui lui avaient permis de recevoir un visa pour la Belgique. La voie de garage indiquée à l’ambassadeur le mena à Genève, où il passa beaucoup de temps à suivre les travaux de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, puis à Kinshasa où il se démarqua de son prédécesseur par une attitude plus conciliante, dictée peut-être par sa relative faiblesse.
C’est qu’à Bruxelles, dès l’été 2016, en minimisant la capacité de temporisation des Congolais, maîtres des tempos longs de l’histoire, on s’était engagé dans une course de fond aux côtés des successeurs possibles de Kabila : le ministre Reynders avait lui-même patronné, à Genval, une réunion rassemblant une large part de l’opposition congolaise. Moïse Katumbi, l’ancien gouverneur du Katanga fut littéralement adoubé comme chef de file tandis qu’ Etienne Tshisekedi le vétéran de l’UDPS apparut flanqué de son fils Félix, présenté comme son éventuel successeur.
L’année 2016 s’étant terminée sans élections et la situation étant devenue explosive, les évêques du Congo réussirent à conclure l’accord dit de la Saint Sylvestre, prévoyant des élections en 2017 et, entretemps, la mise en place d’un gouvernement dirigé par un Premier Ministre issu de l’opposition. Bruxelles se réjouit de cet accord, y voyant une nouvelle source de légalité, mais la mort d’Etienne Tshisekedi, qui aurait du diriger le Comité de surveillance des accords (CNSA) plongea son parti dans le désarroi. Joseph Kabila, habile manœuvrier, suggéra à l’opposition de lui proposer trois noms pour le poste de Premier Ministre, ce qui suscita, sans surprise, une âpre bataille qui fut tranchée d’autorité par la nomination du Premier Ministre actuel Bruno Tshibala. Ce dernier avait accompagné Etienne Tshisekedi et son parti l’UDPS durant des décennies et cet homme qui, à l’époque ne possédait même pas une maison à Kinshasa, fut aussitôt accusé par ses rivaux de s’être laissé acheter par un Kabila utilisant désormais les mêmes méthodes que Mobutu… Didier Reynders assura aussitôt que l’esprit des accords de la Saint Sylvestre n’avait pas été respecté. Même si le jugement était exact sur le fond, le ministre, en le formulant de manière abrupte, s’enfonçait davantage encore dans la « cuisine politique » congolaise pour ne pas dire dans le poto poto, ce qui fut mal perçu à Kinshasa.
Tout au long de l’année 2017 la crise s‘est accentuée, non seulement au Congo, mais aussi entre Kinshasa et Bruxelles : dans le pays, la violence s’est étendue, en particulier dans le Kasaï et en Ituri, jetant le doute sur la faisabilité des élections, la dépouille d’Etienne Tshisekedi n’a toujours pas été rapatriée… Alors que Moïse Katumbi était souvent reçu aux Affaires étrangères et apparaissait comme le favori des Belges, Kinshasa soupçonnait la Belgique d’avoir aidé l’Europe à dresser la liste des personnalités congolaises sanctionnées et interdites d’accès sur le territoire de l’Union. En réalité, alors qu’auparavant la diplomatie belge agissait plutôt en coulisses, sous Reynders, elle tenta d’affirmer son leadership sur le Congo, Bart Ouvry représentant l’Union à Kinshasa tandis qu’à Bruxelles c’est Koen Vervaeken qui est directeur Afrique de l’Union. Même la députée socialiste européenne Marie Arena, très active au Parlement européen et prônant une politique de sanctions, est perçue par Kinshasa comme une autre facette d’une politique belge offensive.
Le camouflet subi lors de l’inauguration de la nouvelle ambassade de Belgique a traduit le malaise : alors que l’ambassadeur de Crombrugghe avait averti Bruxelles du fait qu’aucun officiel n’aurait l’autorisation d’assister à la cérémonie, Didier Reynders tint à faire l’aller retour mais, comme frappé par une « fatwa » présidentielle, il ne rencontra aucune personnalité congolaise.
Les manifestations des chrétiens congolais ont évidemment aggravé la situation. L’opinion belge a été choquée par l’usage excessif de la force, par des images montrant des policiers profaner des églises et tirer à balles réelles sur des chrétiens, à tel point que le pouvoir politique, se sentant soutenu par la population, a durci les mesures : Alexander de Croo a annoncé, par voie de presse, la réaffectation de 25 millions d’euros destinés à la coopération, frappant ainsi la population congolaise plus que l’élite au pouvoir.
Les mesures de rétorsion n’ont alors pas tardé : réduction des fréquences de Brussels Airlines (et cela alors que les Allemands menaçaient de faire disparaître le hub africain de Bruxelles au profit de Düsseldorf) fermeture des consulats à Lubumbashi et à Anvers. Mais surtout les Congolais démontrèrent que, pour se tirer une balle dans le pied, ils étaient aussi doués que leur ancien colonisateur : la fermeture de la Maison Schengen, une mesure destinée à sanctionner la Belgique, prive désormais 12.000 demandeurs de visa congolais d’accéder à l’espace européen, ce qui provoque un vif mécontentement au sein de l’establishment…
Aujourd’hui, l’impasse est totale : une délégation belge composée de représentants du Premier Ministre, de Didier Reynders et d’Alexander de Croo s’est rendue discrètement à Kinshasa pour tenter d’évaluer la situation (alors que l’ambassadeur restait en Belgique…) mais une deuxième réunion qui aurait du se tenir à Bruxelles n’a pas eu lieu, les personnalités désignées par Kinshasa pour y assister étant interdites de séjour en Europe…
Il n’est pas sûr que la diplomatie belge, qui s’est avancée à découvert loin de sa « zone de confort » traditionnelle, sous estimant la ruse d’un Kabila capable de reculer pour encore gagner du temps, soit suivie par ses alliés européens, un peu surpris de ce radicalisme inusité. Du côté français en tous cas, on joue cavalier seul dans le plus grand pays francophone d’Afrique. Quant au Vatican, inquiet par les risques de dérapage, il aurait lui-même conseillé aux évêques congolais de s’engager à fond dans la perspective des élections et d’abandonner la voie dangereuse d’une « transition sans Kabila » qui, dans un premier temps, serait inévitablement synonyme d’un surcroît de violence.
Didier Reynders, privé d’ambassadeur sur le terrain, , demeure bien seul sur la ligne de crête où il a choisi de cheminer…

24 mars 2018

A propos du Congo, une expertise belge qui fait désordre…

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D’ici quelques semaines, la Belgique défendra sa candidature à un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité et l’un de ses arguments portera sur son expertise africaine.
Pourquoi pas ? Cette expertise est nourrie par le passé colonial, par l’effort de coopération mené depuis des années, par un souci constant porté, malgré vents et marées, à un Congo souvent traité comme un enfant unique, gâté par la nature et monopolisant l’attention. Mais surtout, cette expertise est celle de milliers de citoyens belges, nés au Congo ou liés à ce pays par mille liens de famille, de travail, d’affection, qui veillent à ce que le courant continue à circuler et alimentent d’innombrables réseaux de solidarité. Un tel maillage, au niveau des populations, donne effectivement aux Belges une connaissance du Congo inégalée.
Peut-on dire pour autant que le monde politique soit en phase avec cet intérêt, voire cette empathie du public ? Pas vraiment. On se souvient des compromissions avec le régime Mobutu, d’une rupture trop brutale suivie par une décennie d’indifférence, on se rappelle les élans et les efforts de Louis Michel suivis par l’arrogance d’un Karel De Gucht…
Les hauts et les bas, les glaciations et les réchauffements, sans oublier les affaires…Aujourd’hui aussi, la politique africaine de la Belgique fait désordre : en cette période cruciale où le Congo bascule entre la préparation des élections et la tentation de la violence, l’ambassadeur est prié de s’éterniser loin du terrain et aucune explication n’est donnée à cette absence, sauf le soupçon de désaccords au sommet. Quant aux Congolais qui sont, eux, de vrais spécialistes de la Belgique, ils jouent en virtuoses sur les contradictions du pouvoir : Kabila discute avec Charles Michel mais laisse Reynders dans l’antichambre, des experts essaient de forcer la porte et de contourner les sanctions tandis que des alliés européens rompent discrètement le front de la solidarité et, en douce, délivrent des visas ou signent des contrats…Bref, le « front » est divisé : les uns rêvent tout haut d’une « transition sans Kabila » sans savoir comment on s’y prendra pour dégommer l’occupant du fauteuil présidentiel, d’autres, plus réalistes et sans illusions, prennent acte de la promesse d’élections qui seront de toutes manières contestées.
Sur un seul point cependant, il y a unanimité : alors que le Congo a réussi à faire reculer les géants du secteur minier, à leur faire accepter une plus juste rémunération du prix du cobalt et autres matières premières stratégiques, cette incontestable victoire, qui, pour une fois, réjouit l’opinion congolaise et suscite un peu d’espoir, n’a été saluée que par le pesant silence des experts de tous bords…

20 mars 2018

Rwanda: “l’attentat contre l’avion d’Habyarimana est l’oeuvre de pros, bien entraînés”

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Saisis du dossier de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, les juges Herbaux et Poux, qui ont pris la relève du juge Trevidic, doivent clôturer cette semaine les trois mois d’instruction supplémentaire qui leur avaient été donnés. Rappelons que, selon les conclusions initiales du juge Trevidic, l’avion Falcon du président Habyarimana avait été abattu le 6 avril 1994 par le tir de deux missiles portables de type SAM 16 tirés de la zone du camp militaire Kanombe, proche de l’aéroport de Kigali, un lieu totalement contrôlé par la garde présidentielle rwandaise.
Le capitaine Guillaume Ancel, qui vient de témoigner à propos des ambiguïtés de l’Opération Turquoise, (1) auprès de laquelle il avait été détaché au titre de spécialiste du guidage aérien, avait commencé sa carrière militaire par l’expérimentation des missiles portables Mistral.
Portant un regard professionnel sur le dossier judiciaire, il nous a communiqué quelques unes de ses observations opérationnelles. Rappelant que le tir a eu lieu de nuit, dans des conditions difficiles, il estime que « l’origine des tirs dans un camp militaire rwandais, où stationnait le bataillon para commando, laisse peu de doute sur le « camp des tireurs ». Du reste, les flammes de départ des missiles, très visibles de nuit, sur plus de 100 mètres, auraient laissé peu de chances de s’échapper à des tireurs isolés qui se seraient introduits dans le camp. »
Pour Ancel « il s’agissait d’une opération sophistiquée, complexe à réaliser et nécessitant un entraînement poussé. Les missiles doivent être parfaitement entretenus, le système de guidage infrarouge nécessite un balayage régulier à l’argon ou l’azote, ce qui n’est pas à la portée de miliciens désorganisés. L’opération n’a pu être réalisée que par un commando d’au moins cinq hommes, parfaitement entraînés, ayant eu l’occasion de vérifier sur place le créneau de tir, la visibilité réelle, les obstacles éventuels sur la trajectoire. Autrement dit, l’équipe de tir devait être assurée de complicités fortes avec les autorités militaires, qui mirent aussi en place un dispositif de protection et un éclairage minimum, de même qu’elles assurèrent l’exfiltration des tireurs. »
Le capitaine Ancel se gausse de la « trouvaille » de deux tubes de lance missiles, une découverte propagée par la suite par la DRM (direction générale du renseignement militaire) et abondamment reprise par des auteurs français et belges « les tireurs auraient tout aussi bien laisser la facture et une carte de visite….Puisqu’abandonner sur place les tubes vides cela signifie vouloir marquer son tir, les équipes entraînées rapportent systématiquement ces pièces là… »
Qui pourraient bien être les tireurs d’élite ? « Je ne crois pas qu’une telle action aurait pu être réalisée par des militaires français du DAMI (Département des actions militaires à l’étranger) car la crainte aurait été trop forte de les voir parler, tôt ou tard. Je pense plutôt à une équipe originaire d’Europe de l’Est (Bulgares, Tchèques ou Allemands). Après la fin de la guerre froide, des militaires de ces pays, très au fait du maniement des missiles SAM, étaient nombreux à proposer leurs services. (ndlr. en 1997 les Français recrutèrent d’ailleurs des combattants serbes pour aller se battre à Kisangani) Si l’opération a été réalisée par une équipe de spécialistes étrangers, des mercenaires, ces derniers ont probablement été liquidés à la fin de leur contrat, afin d’éviter toute fuite. »
Pourquoi des Français auraient ils souhaité la disparition de leur allié, le président Habyarimana ? Pour le capitaine Ancel, « il ne s’agissait pas de déclencher un génocide (même si les risques étaient connus) mais de se débarrasser d’un président qui échappait à leur contrôle (à Arusha en Tanzanie, le président venait de céder aux pressions) et de reprendre la maîtrise de la situation via les extrémistes hutus et leur chef le colonel Bagosora. » Rappelons qu’à l’époque le général Dallaire, qui commandait la force onusienne eut lui aussi l’impression d’assister à un coup d’Etat mené par la faction hutue extrémiste.
L’ancien officier rappelle cependant qu’ à Paris, la suite de l’opération fut alors bloquée par le gouvernement de cohabitation (le Premier Ministre Balladur s’opposait à la cellule africaine de l’Elysée). Le général Tauzin, qui commandait à l’époque le premier régiment parachutiste d’infanterie de marine, l’une des principales unités d’intervention des forces spéciales, raconta dans ses mémoires qu’aussitôt après l’assassinat du président Habyarimana, c’est en vain qu’il attendit longuement l’ordre de décollage alors qu’il était prêt à s’envoler pour Kigali.
Guillaume Ancel en conclut : «l’étincelle avait été jetée, l’incendie avait éclaté et se propageait, mais nous étions incapables de l’éteindre… » Pour lui, la mort soudaine de François de Grossouvre, proche conseiller du président Mitterrand, le surlendemain de l’attentat, est liée à ce dernier.
Près d’un art de siècle après les faits, Ancel considère que ce « mensonge d’Etat » représente toujours une sorte de « Tchernobyl de nos relations avec l’Afrique » et que seule l’ouverture totale de toutes les archives pourrait enfin permettre l‘établissement de la vérité. « A propos de Turquoise, le secret « militaire » est toujours évoqué, une aberration, puisque, en principe, il s’agissait d’une opération « humanitaire… ».
A chaque demande, Mme Bertinotti, mandataire exclusive du Fonds Mitterrand, répond, par écrit, que ces archives sont « ouvertes, mais non consultables ».
ttentat

(1)Guillaume Ancel, Rwanda, la fin du silence, témoignage d’un officier français, édition Les belles Lettres

19 mars 2018

Rwanda: en souvenir du peloton mortier…

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Croisant un groupe de miliciens hutus en juillet 1994, le capitaine Ancel et ses légionnaires découvrent que l’un des hommes porte un gilet pare balles ensanglanté, avec la bande patronymique d’un sergent belge. Ils en déduisent que P. rencontré à l’occasion d’un stage en Europe, fait partie des dix commandos belges tués le 7 avril et que le milicien porte son uniforme…Désireux de récupérer de force le gilet du Belge, les légionnaires ouvrent le feu presque simultanément et les miliciens, trop lents pour riposter efficacement, s’effondrent en quelques secondes. Le souvenir de ce crime de guerre, qui illustre bien le climat et les émotions de l’époque, pèse toujours sur la conscience du capitaine Ancel, au delà de la prescription, à tel point qu’il en fait état dans son ouvrage sur la politique française au Rwanda…C.B.

19 mars 2018

Des documents et un livre démystifient l’opération Turquoise

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Il aura fallu 24 ans, presque un quart de siècle, pour que, au fil des témoignages et des documents d’archives enfin déclassifiés, la vérité apparaisse. Une vérité connue, aussi farouchement clamée par les uns qu’elle était niée par les autres : l’opération Turquoise, lancée le 22 juin 1994 depuis le Zaïre, n’avait rien d’une opération humanitaire dont le seul objectif aurait été de sauver les Tutsis survivants au génocide qui avait commencé le 6 avril 1994.
Ayant eu accès à un document jusqu’à présent classé « confidentiel défense » et déclassé par Nicolas Sarkozy, le journaliste et chercheur français David Servenay, revient en détail dans « Le Monde » sur l’une des pages les plus controversées de l’histoire africaine de la France. Car le compte rendu de la réunion de crise qui s’est tenue au palais de l’Elysée le 15 juin 1994, ne laisse place à aucun doute. Prônant « une intervention rapide et ciblée » François Mitterrand a tranché le débat opposant le Premier Ministre Edouard Balladur et le ministre de la Défense François Léotard, partisans d’une intervention strictement humanitaire, à une poignée d’hommes qui réclament une ligne plus offensive : le secrétaire général de l’Elysée Hubert Védrine, le chef d’état major particulier le général Christian Quesnot et le conseiller Afrique de l’Elysée, le diplomate Bruno Delaye. Entourant un François Mitterrand affaibli par la maladie, ces hommes estiment qu’il faut à tout prix bloquer l’avancée du Front patriotique rwandais. Un mouvement qui, parce qu’il se compose de réfugiés Tutsis ayant vécu en Ouganda et s’exprimant en anglais, est perçu comme le fer de lance d’ un « complot anglo saxon » menaçant le pré carré de la France en Afrique. Cette analyse géopolitique l’emportera sur la réalité de faits déjà connus à l’époque : autant le Quai d’Orsay que les services de renseignements de l’armée française sont informés du génocide qui, durant dix semaines déjà, est commis contre les Tutsis du Rwanda par les miliciens hutus, sous les ordres du gouvernement intérimaire auquel Paris livre des armes.
Un document aujourd’hui déclassifié et rédigé par l’amiral Lanxade, chef d’état major général des armés, décrit toutes les ambiguïtés de l’opération envisagée : elle à la fois tenter de mettre fin aux massacres, sauver les réfugiés et empêcher l’extension du conflit. Pour réaliser ce dernier objectif, -en réalité le plus important-, il faut, au départ de Cyangugu sur la frontière du Zaïre, empêcher le FPR de conquérir Kigali, car la chute de la capitale signifierait l’effondrement du « pouvoir hutu » que Paris soutient depuis le début de la guerre en 1990.
Autrement dit, le premier objectif de Turquoise est de stopper l’avancée des « rebelles » tutsis, clairement définis comme les ennemis.
Alors que les Français contournent un embargo décrété par l’ONU et que des avions chargés d’armes se posent à Goma, les accrochages se multiplient avec les troupes du FPR. Jusqu’à la volte face de la stratégie française qui surprendra tout le monde : fin juin, l’option militaire est soudain abandonnée et les troupes d’élite de Turquoise, légionnaires, commandos de marine, forces spéciales, plus formés aux actions d’éclat qu’aux opérations humanitaires, se transforment en sauveteurs. Le capitaine Guillaume Ancel, officier de la Force d’action rapide et détaché au sein de la Légion étrangère, raconte (1)que le 1er juillet 1994, il se trouvait déjà dans un hélicoptère de combat au dessus de la forêt de Nyungwe, prêt à soutenir par des frappées aériennes l’action de troupes au sol chargées de bloquer l’avancée du FPR lorsque l’ordre fut donné de tout arrêter, « tous ces hommes déterminés à aller se battre ont été stoppés dans leur élan »… Que s ’est il donc passé ? Selon David Servenay, des soldats français auraient été capturés et libérés contre l’engagement de restituer au FPR la « zone humanitaire sûre » qui avait été constituée dans le sud ouest du Rwanda afin de permettre à l’armée et aux miliciens hutus de se replier et de se réorganiser.
Le constat final, qui se dégage des documents déclassifiés, est accablant : bien avant le début du génocide, la DGSE (direction générale des services extérieurs) n’avait cessé de tirer le signal d’alarme, dénonçant les risques de massacres et de purification ethnique ». En vain : « le processus hiérarchique filtrait la réalité, les notes alarmantes n’étaient jamais mises sur le bureau du président ».

(1) Guillaume Ancel, Rwanda, la fin du silence, témoignage d’un officier français, Les belles lettres

15 mars 2018

L’Eglise congolaise suspend les manifestations des chrétiens mais demeure vigilante

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Une forte délégation de la Conférence épiscopale du Congo, venue de Rome, s’est arrêtée à Bruxelles et son porte parole, l’abbé Nshole, a fait le point après les trois journées de mobilisation décrétées depuis décembre par le Comité de concertation des laïcs. Est-ce l’influence du Pape François ? La peur de voir s’alourdir le bilan des victimes ? Ou l’effet d’une foi qui soulève les montagnes et incite l’Eglise catholique à croire que l’accord de la Saint Sylvestre, conclu en décembre 2016, loin d’être caduc, débouchera réellement sur des élections d’ici la fin de l’année ? Toujours est-il que, tout en soulignant que « le peuple avait bravé la peur » et en déplorant les morts et les blessés provoqués par la répression, le porte parole de la CENCO a bel et bien annoncé que les manifestations des chrétiens étaient pour l’instant suspendues. Dorénavant, il faudra se focaliser sur l’essentiel, c’est-à-dire « la préparation de bonnes élections, crédibles et transparentes, prévues pour le 23 décembre prochain. »
L’abbé Nshole a été clair : « la CENCO ne veut pas une transition sans Kabila : ce qu’elle exige c’est l’application de l’accord conclu… » Soucieuse de se tourner vers l’avenir, l’Eglise catholique est prête à passer sur les violations de l’accord conclu le 31 décembre 2016, qui ne sont cependant pas oubliées : un Premier Ministre issu de l’opposition mais contesté, un « Comité de suivi des accords » dirigé par Joseph Olenghankhoy une personnalité sujette à caution, l’allongement des délais…Ce qui inquiète surtout la CENCO, c’est la recrudescence de l’insécurité, au Kasaï, dans la province du Tanganyika et surtout dans l’Ituri où les victimes se comptent par centaines tandis que les groupes de tueurs apparaissent bien coordonnés, bien équipés, surprenant même, reconnaît le clergé, les protagonistes traditionnels, en l’occurrence les tribus Hema et Lendu…Si ce regain de violence nourrit les soupçons de ceux qui y décèlent une ultime manipulation afin de rendre le scrutin impossible, la CENCO, elle, préfère souligner les évolutions positives : sous réserve d’expertise indépendante, les « machines à voter » (en fait des photocopieuses sophistiquées venues de Corée du Sud…) devraient réduire à 540 millions de dollars le coût de l’exercice électoral, au lieu du milliard et demi initialement prévu. La date du 23 juin prochain sera cruciale : les candidatures, à différents niveaux, seront alors déposées tandis que le 8 avril sera votée la loi répartissant les sièges électoraux.
« Nous avons dénoncé les entorses aux accords, mais à nos yeux, l’essentiel peut encore être sauvé et les élections peuvent être organisées à la date prévue », souligne le porte parole de l’Eglise catholique qui regrette cependant que l’organisation des partis politiques demeure à la traîne, surtout en comparaison avec la majorité présidentielle qui se met en ordre de marche…
Cependant, des signes positifs se multiplient : contraint à l’exil depuis deux ans (ce que regrette l’Eglise) l’opposant Moïse Katumbi, ancien gouverneur du Katanga a lancé, depuis l’Afrique du Sud, un mouvement, « Ensemble pour le changement » rassemblant plus de 200 personnalités issues de différents partis politiques et de la société civile. Si des tractations seraient en cours avec Vital Kamerhe, président de l’UNC( Union pour la nation congolaise), Felix Tshisekedi et l’UDPS ne semblent pas associés à la coalition.
L’opposition est cependant en retard par rapport au travail qui se mène au sein de la majorité présidentielle. Cette dernière ne viserait rien de moins que la majorité absolue, mais elle n’a pas encore annoncé le nom du « dauphin » de Kabila, déjà présenté comme le futur « Medvedev »…

15 mars 2018

Le nouveau code minier congolais passe la rampe

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Les grands opérateurs miniers ne croyaient pas au miracle, mais tout de même…Les maîtres du secteur, Ivanhoé, (Etats Unis) Rangold (Afrique du Sud) Glencore le géant suisse, ont fait valoir leurs arguments auprès du président Kabila durant de longues heures : les milliards d’investissements, les risques assumés dans un pays considéré comme instable, les promesses sinon l’usage que les autorités congolaises feront de la plus value qui s’annonce… Rien n’y a fait : tout en promettant un « dialogue constructif » à propos des mesures d’application, le chef de l’Etat qui, même deux ans après la fin officielle de son dernier mandat demeure le dernier recours, a maintenu sa décision et deux jours après la rencontre, il promulguait la nouvelle loi minière, remplaçant le Code minier adopté en 2002. Selon un communiqué publié par la présidence, «ce nouveau code devrait rapporter à l’Etat des recettes substantielles pour son développement économique et social. »
Le taux de la redevance due sur le cobalt devrait ainsi passer de 2 à 10% lorsqu’un décret du premier ministre aura classé ce minerai comme matière première stratégique. Ce qu’il est, incontestablement : le cobalt est indispensable à la fabrication de batteries électriques qui, à terme, devraient remplacer le pétrole et figurer au premier plan des sources d’énergie non polluantes. Si les opérateurs miniers ont cédé, c’est parce qu’ils n’avaient pas le choix : en 2017, la RDC a répondu à la moitié de la demande mondiale de cobalt, soit 66.000 tonnes sur 123.000 et le pays possède les deux tiers des réserves mondiales connues…
Au cours des six derniers mois, le cours du cobalt a plus que doublé et le mouvement devrait se poursuivre.
Non contents de taxer le cobalt, les Congolais envisagent d’autres dispositions, qui durcissent considérablement le Code minier de 2002, d’inspiration très libérale et violemment critiqué par Albert Yuma le patron de la Gécamines : une taxe frappera les superprofits tandis que la clause garantissant durant dix ans la stabilité des contrats sera abrogée. Les autorités congolaises, malgré les accusations de corruption et de mauvaise gestion des ressources entendent bien profiter de la hausse des prix de tous les minerais : le cuivre a gagné 13,3% en 2017, les diamants ont pris 9%, l’or a gagné 13% en 2017 et 8,6% en 2016 tandis que le cours du coltan du Kivu a littéralement explosé, gagnant 59% en 2017.
Même si le régime, qui a entamé la préparation des élections prévues pour le 23 décembre 2018 est accusé de chercher des moyens pour financer à la fois les opérations électorales et la campagne du parti présidentiel, la mesure qui frappe les grands groupes miniers est bien vue par l’opinion, depuis longtemps scandalisée par les faibles retombées d’une industrie minière en pleine expansion : alors que la production de cuivre dépasse le million de tonnes par an et qu’à ce rythme les ressources risquent d’être épuisées d’ici trente ans, le budget de l’Etat demeure ridiculement bas, 5 milliards de dollars, pour une population de 80 millions d’habitants !
Lors du dernier forum minier qui s’est tenu en Afrique du Sud, le président de la Gecamines, Albert Yuma, réputé proche du président Kabila et critiqué dans de nombreux rapports, a qualifié d’ « inacceptables » les profits réalisés par les sociétés minières : « en 2016, les sociétés minières internationales présentes au Katanga ont réalisé 2,6 milliards de dollars de revenus, dont seulement 88 millions ont été reversés à la Gecamines… » « Une accusation irresponsable » a rétorqué le patron de Rangold, qui exploite la mine d’or de Kibali en Ituri…
Alors que la polémique n’est pas près de s’éteindre et que les opérateurs miniers pourraient recourir à des procédures d’arbitrage,(souvent favorables aux détenteurs du capital) l’opposition, toutes tendances confondues, est jusqu’à présent demeurée muette sur ce sujet très sensible, certaines voix se contentant, tout au plus de souligner que le régime allait tenter de faire financer l’exercice électoral par les opérateurs miniers…