13 juin 2013

Le président Kagame et le ministre Labille apaisent les relations Rwanda Belgique

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Costume clair, silhouette détendue et, après une heure vingt d’entretien, un grand geste de la main pour saluer l’hôte sur le départ : c’est le Kagame des bons jours qui a réservé à Jean-Pascal Labille son meilleur visage.
Le Ministre des entreprises publiques et de la coopération considère son séjour au Rwanda comme un succès : non seulement il a visité des projets proches des populations et porteurs, selon ses propres termes, de « cohésion sociale », mais il a le sentiment que les relations entre les deux pays, très bousculées ces derniers mois, entrent dans une phase d’apaisement.
Belges et Rwandais se sont mis d’accord sur une évidence : les deux pays partagent un passé commun, et souhaitent un futur fort. Les Rwandais demeurent parfaitement conscients du fait que la Belgique, en matière de coopération, représente le troisième de leurs partenaires bilatéraux, avec un montant de 160 millions pour la période 2011-2014 et que Labille a signé trois nouvelles conventions dans le domaine de la santé, du renforcement des capacités et de la décentralisation.
Au-delà des chiffres, tous les interlocuteurs du ministre, sans exception, se sont félicités de la qualité de l’aide belge. Jeudi matin, faisant visiter un centre de santé, un marché regorgeant de fruits et légumes rutilants, une « école aux champs » où les paysans, ont acquis la maîtrise de leur production bananière, le gouverneur de la province du Nord n’a pas mesuré ses éloges à l’égard de ses partenaires. Des partenaires… C’est précisément de cela qu’il fut longuement question avec le président Kagame qui reprit devant son hôte l’un des leit motifs de ses discours : les Africains, sous le couvert de l’aide, n’ont reçu que trop de leçons et ils doivent désormais être traités sur une base d’égalité. Souhaitant qu’in fine l’aide devienne « biodégradable » et donc inutile, Labille ne pouvait qu’approuver ces propos et il prit acte aussi, avec satisfaction, du fait que Kagame approuve les « projets transfrontaliers » que la Belgique, avec la Banque Mondiale, souhaite mettre en œuvre dans le domaine de l’énergie.
A propos du Congo, qui fut au cœur de la brouille avec Reynders, l’entretien aborda son versant le plus abrupt. Le président rwandais répéta que la cause des problèmes au Kivu réside essentiellement dans la mauvaise gouvernance et que la solution ne viendra pas de l’extérieur. Autrement dit, à l’heure où la Brigade africaine d’intervention poursuit son déploiement à Goma, Kagame ne croit pas que la solution, c’est-à-dire le désarmement des groupes armés, en particulier le M23, sera imposée par la force. Il faut, dit-il, « trouver des solutions en profondeur » et assure en avoir souvent parlé avec le président Kabila. Pour lui, il faut que les réfugiés congolais se trouvant au Rwanda (65.000 selon le Haut Commissariat aux réfugiés) puissent rentrer chez eux s’ils le souhaitent et il approuve la « feuille de route » proposée par le secrétaire général de l’ONU. M. Labille ne l’ayant pas interrogé sur le soutien que le Rwanda, selon de nombreux rapports, apporterait aux rebelles, la sérénité de l’entretien ne fut pas troublée. Par contre, lorsqu’il fut question des rebelles hutus, et de suggestion tanzanienne de discuter avec eux, le visage de Kagame s’est fermé, et il a répété sa position : oui à un retour de combattants désarmés, ayant abandonné leur idéologie du génocide, mais non, radicalement non, à toute idée de négociation. Comme la veille, Labille se montra compréhensif à l’égard d’un tel refus.
Droit dans ses bottes, rejetant sur d’autres la responsabilité du désastre humain et politique que représente l’Est du Congo, sceptique face à la Brigade d’intervention africaine, le président Kagame, face à son interlocuteur belge, est demeuré fidèle à lui-même. Les deux hommes ont cependant reconnu qu’une « fenêtre d’opportunité » s’était ouverte, que le « momentum » était plus favorable qu’il ne l’avait été depuis longtemps. Dès cette semaine, un Labille relativement optimiste fera rapport à Didier Reynders et début juillet, à l’occasion d’un voyage dans l’Est du Congo, il sera confronté à la réalité des faits.

13 juin 2013

Un général rwandais au Mali: tiens comme on se retrouve

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L’histoire a parfois d’étranges rebondissements : le général rwandais Jean-Bosco Kazura a été nommé à la tête de la Minusa, la force onusienne qui se déploiera prochainement au Mali et devra, entre autres, assurer le bon déroulement des élections prévues pour juillet prochain. Le général rwandais, un militaire expérimenté, a déjà servi au Darfour sous les auspices de l’Union africaine, où le Rwanda a mis 4000 Casques bleus à la disposition des Nations unies.
La nomination de l’officier rwandais froisse le Tchad, un pays qui a, aux côtés des Français, consenti un effort de guerre important au Mali, au prix de 38 morts en opérations.
La nomination du général Kazuba réjouit par contre Kigali, qui y voit la récompense de son engagement croissant au sein des Nations unies, car en plus des troupes présentes au Soudan, des policiers rwandais contribuent à former la police haïtienne.
Au Mali, le général Kazura retrouvera aussi une « vieille connaissance », le général Grégoire de Saint Quentin, qui dirige la force française Serval. Les deux hommes seront obligés de collaborer alors qu’en 1994 tout les opposait : combattant de la première heure du Front patriotique rwandais, Jean-Bosco Kazura se trouvait aux côtés de Paul Kagame tandis que Grégoire de Saint Quentin, qui appartenait à l’époque à la coopération militaire française, résidait dans le camp Kanombe aux côtés de la garde présidentielle rwandaise qu’il avait pour mission de former…
Le témoignage du général de Saint Quentin revêt d’ailleurs une importance cruciale à propos de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana le 6 avril 1994 : aux dires de témoins belges, c’est lui qui, quelques instants après le crash de l’avion, se précipita pour recueillir des fragments de l’appareil, et peut-être la boîte noire. Et surtout, résident à proximité du lieu où l’avion s’écrasa, il fut l’un des seuls à entendre clairement le bruit du lancement des missiles et celui de leur impact sur l’appareil. Ce qui lui valut d’être interrogé par le juge français Trevidic, qui a repris l’enquête sur l’attentat contre l’avion.
S’il devait leur arriver de bivouaquer ensemble dans le désert malien, le général Kazura et le général Trevidic auraient sans doute bien des choses à se raconter…

12 juin 2013

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Si le diable se retrouve dans les détails, l’espoir peut quelquefois s’y nicher aussi : à la veille d’un déplacement au Gabon, Louise Mushikiwabo, la ministre rwandaise des Affaires étrangères, a déserté un important Conseil des Ministres pour recevoir, à l’heure initialement prévue, le Ministre belge des entreprises publiques et de la Coopération Jean-Pascal Labille. Cette rencontre représentait le premier contact de haut niveau, sur le terrain, entre le Rwanda et la Belgique, depuis le voyage de Didier Reynders en août 2012. Durant un long entretien, plusieurs sujets litigieux ont été abordés mais à la sortie, devant la presse, la Ministre, que l’on dit très proche du président Kagame, s’en est tenue à l’essentiel : « pour le Rwanda, la Belgique représente un pays important, nous sommes liés par de multiples liens, personnels, historiques, sociaux. « En outre, sans relever que la Belgique est l’un des seuls pays amis du Rwanda à avoir maintenu le niveau de son aide au développement et prévoit de l’augmenter encore, la ministre a délivré un satisfecit très clair à cette même coopération dont Jean-Pascal Labille va, durant deux jours, prendre la mesure.
Mais le ministre belge, dont c’est le premier séjour au Rwanda, n’a pas commencé son séjour à Kigali par le terrain : comme tant d’autres visiteurs officiels, il s’est d’abord rendu sur la colline de Gishozi, visiter le mémorial dédié aux victimes du génocide et y déposer une gerbe de roses blanches et jaunes. Là, cet homme qui connaît et aime l’Afrique a eu du mal à contenir son émotion, devant les panneaux relatant la montée de la division, décrivant les germes de la haine, déjà semés à la fin de l’époque coloniale. Et surtout, il a vu les images de ces corps déchiquetés, de ces enfants privés de leur avenir, il a lu les mises en cause de la passivité internationale… Sans se livrer à des commentaires publics, c’est d’une main ferme qu’il a écrit sur le registre que « malgré les erreurs qu’il faut reconnaître, la Belgique est à vos côtés, en mémoire de toutes ces victimes. » Le texte manuscrit évoque aussi la justice sociale, la solidarité, l’émancipation et se termine par l’expression d’ « amitiés respectueuses et fraternelles ».
Par la suite, le ministre de la Coopération devait s’entretenir avec Mme Mushikiwabo de questions relatives à son domaine, mais aussi, s’étant concerté au préalable avec Didier Reynders, il devait rappeler les fondamentaux de la politique belge dans la région, à savoir, entre autres, favoriser la coopération régionale, notamment au niveau de la CEPGL (Conférence économique sur la région des Grands Lacs réunissant Rwanda, Congo et Burundi), promouvoir des projets revêtant un intérêt commun pour les trois pays et, plus largement, soutenir l’accord cadre d’Addis Abeba, signé par onze chefs d’Etat africains.
Mais comment s’en tenir au souvenir du génocide, aux thèmes de la coopération régionale et internationale ? Les deux ministres furent évidemment interrogés sur la question qui agite Kigali en ce moment, à savoir les déclarations du président tanzanien Jakaya Kikwete, qui a conseillé au Burundi, à l’Ouganda mais aussi au Rwanda, de discuter avec leurs opposants respectifs. Ce qui a été interprété à Kigali comme une invitation à négocier avec les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda), ces rebelles hutus toujours actifs dans l’Est du Congo.
Sur ce sujet, Mme Mushikiwabo a été aussi claire que catégorique : « nous ne négocierons jamais avec des individus qui, par leurs actions mais surtout par leur idéologie continuent à prôner l’extermination d’une partie des Rwandais. Une idéologie idéologie qui est toujours présente quel que soit l’âge de ceux qui combattent aujourd’hui… » S’ il refuse le dialogue politique, le Rwanda, dit-elle, « a cependant géré le problème depuis 1995 : plus de 10.000 combattants ont été rapatriés et réintégrés, avec l’aide de l’ONU et de la Banque Mondiale, à deux conditions, rendre les armes et abandonner l’idéologie de mort… » Et d’ajouter que des combattants mais aussi des officiers ayant abandonné les FDLR se sont même retrouvés au sein de l’armée rwandaise actuelle, certains d’entre eux ayant été placés à des postes de responsabilité.
Interrogé sur le même sujet, Jean-Pascal Labille devait d’abord se montrer prudent, veillant à ne pas empiéter sur les prérogatives de son collègue Reynders et devant la presse rwandaise, il préféra se défausser sur les responsabilités de la communauté internationale assurant qu’au lieu d’attiser les divisions, elle devait apporter des solutions structurelles et être un « agent facilitateur » ajoutant cependant qu’il « comprenait très bien le point de vue du Rwanda… »
Quelques instants plus tard, le ministre socialiste décidait cependant d’abandonner ces prudences diplomatiques et, en insistant sur le « caractère personnel » de ses déclarations, il revint sur le sujet : « je trouve qu’il est inacceptable que l’on demande à un peuple qui a été victime d’un génocide de négocier avec un mouvement qui porte encore en lui cette notion de génocide, c’est même aberrant…. » Mais, réaliste, il poursuivait : « Cela étant, que fait on ?Quel est le rôle que peut jouer la communauté internationale ? » Et de revenir sur la coopération belge, en espérant qu’un jour elle soit « biodégradable » : « lorsqu’elle aura atteint ses objectifs, elle devra disparaître… Mais pour l’instant, on n’en est pas là… »

10 juin 2013

Rwanda: Labille etreynders harmonisent leurs positions

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Didier Reynders à la veille du départ de son collègue de la Coopération

A la veille du départ du ministre Jean-Pascal Labille pour Kigali, quels sont vos sentiments ?

Je suis ravi d’avoir un Ministre de la Coopération qui s’intéresse à l’Afrique et souhaite s’y investir. Nous nous sommes concertés avant son départ, avons eu plus de quatre réunions à propos de l’Afrique centrale afin de bien coordonner l’action de la Belgique et ce lundi encore nous nous sommes vus longuement…

Etes vous en froid avec le président Kagame ?

Pas que je sache : à Addis Abeba, lors de l’anniversaire de l’Union africaine et d’une réunion parallèle sur les Grands Lacs nous nous sommes rencontrés et j’ai répété que la Belgique était prête à soutenir, y compris financièrement, des projets transfrontaliers, car il faut que dans la région, tout le monde, y compris le Rwanda, participe à la solution. Le ministre de la Coopération s’inscrit dans cette même logique et nous travaillons en bonne intelligence.
J’ai aussi mené des démarches en faveur de l’Afrique des Grands Lacs à Washington où j’ai rencontré Bill Burns le numero deux du département d’Etat, un adjoint du président Obama, et le président de la Banque Mondiale qui a mis un milliard de dollars sur la table, afin de financer des projets transfrontaliers dans les domaines de l’énergie, des infrastructures, de la gouvernance…
Un fait nouveau c’est que dans la région, le Burundi et l’Ouganda ont soutenu l’idée lancée à Addis Abeba par le président tanzanien Kikwete selon laquelle il fallait discuter avec les opposants, y compris les groupes armés comme la LRA (Armée de résistance du Seigneur) Le président Kagame n’a rien dit mais sa ministre des Affaires étrangères a repoussé cette perspective la qualifiant d’ « impensable ».

Sur le plan bilatéral, où en sont la Belgique et le Rwanda ?

Nous avons eu de petits litiges mais l’un d’entre eux, à savoir le blocage des comptes de nos ambassades respectives, est réglé. La Belgique, unilatéralement, est intervenue sur le plan juridique pour régler le problème de l’ambassade du Rwanda et à Kigali, la rétorsion a été levée également. C’est une première étape…

10 juin 2013

Jean-Pascal Labille au Rwanda: un terrain miné

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Au Rwanda, Jean-Pascal Labille traversera un champ de mines

Familier du Congo, où il a de la famille, le ministre des Entreprises publiques et de la Coopération Jean-Pascal Labille va découvrir le Rwanda à l’occasion d’une première visite, du 11 au 13 juin. Une visite importante, à plusieurs égards. Tout d’abord parce que la Belgique est le troisième bailleur de fonds du Rwanda et qu’en 2011 encore, la coopération a été renforcée à raison d’une nouvelle enveloppe de 160 millions d’euros destinés à trois secteurs prioritaires, la santé, la décentralisation et l’énergie.
A la différence d’autres pays donateurs, la Belgique n’accorde pas d’aide budgétaire mais affecte directement ses fonds à des projets de développement. Cette approche explique pourquoi, à la différence d’autres partenaires, Bruxelles n’a pas réduit son aide au Rwanda l’an dernier et n’a pas adopté de sanctions concrètes à la suite des rapports de l’ONU faisant état du soutien que Kigali aurait apporté aux rebelles tutsis congolais. Le ministre La bille compte donc se rendre sur le terrain et visiter plusieurs projets liés à la santé et à la décentralisation dans la province du Nord et à Kigali.
Cependant, au-delà de ses aspects techniques, cette visite sera hautement politique. En effet, les relations entre Kigali et Bruxelles se sont fortement dégradées ces derniers mois, qu’il s’agisse de questions administratives ou de divergences politiques et le ministre de la Coopération s’avancera sur un champ de mines.
Des questions mineures en apparence mais hautement symboliques, séparent les deux pays : les Belges, qui doivent attendre 21 jours pour qu’un visa leur soit accordé, estiment être gratifiés d’un « traitement de défaveur ». Du côté rwandais, on a longtemps estimé estime injuste que les comptes de l’ambassade du Rwanda à Bruxelles aient été bloqués, la même mesure étant infligée aux comptes de l’ambassade de Belgique à Kigali. Ces deux questions viennent cependant d’être résolues.
Par ailleurs Kigali est choqué par le fait que des manifestants, plusieurs fois par semaine, soient autorisés à déployer des banderoles et à manifester devant l’ambassade du Rwanda à Woluwe Saint Pierre.
Le climat entre les deux pays, déjà assez froid du côté rwandais, est devenu polaire après l’arrivée de Didier Reynders aux Affaires étrangères. Dans ses propos publics cependant, le ministre s’est montré prudent, se contentant de déclarer, à propos de la situation à l’Est du Congo, que « si le Rwanda ne faisait pas partie du problème il pouvait faire partie de la solution » et rappelant que la Belgique n’envisageait pas de sanction concrète, à l’inverse d’autres « amis » de Kigali comme les Etats Unis ou la Grande Bretagne.
Cependant plusieurs prises de position du ministre ont choqué les Rwandais, très sourcilleux lorsqu’il s’agît de l’ancienne puissance coloniale :le crédit donné au rapport des experts de l’ONU démontrant le soutien apporté par le Rwanda aux rebelles du M23, le fait que les Affaires étrangères aient déconseillé à une mission économique de l’AWEX (agence wallonne à l’exportation) de se rendre au Rwanda après un séjour au Burundi. Mais surtout, l’abstention belge lors du vote sur l’admission du Rwanda comme membre non permanent du Conseil de sécurité a été vécue à Kigali comme un camouflet et lorsqu’à l’occasion d’une séance de travail à New York consacrée aux pays des Grands Lacs Didier Reynders a pris la parole, le président Kagame a quitté la salle au milieu du discours ! A Addis Abeba cependant, en marge de l’anniversaire de l’Union africaine, les deux hommes ont eu l’occasion de se parler à nouveau.
Autrement dit, lors de ses entretiens bilatéraux avec la ministre des Affaires étrangères Louise Mushikiwabo et le Ministre de l’économie et des Finances Claver Gatete Jean-Pascal Labille ne manquera pas de sujets de conversation. Il sera aussi question de l’Est du Congo, le ministre considérant, tout comme Reynders d’ailleurs, que le Rwanda est un acteur majeur pour la stabilisation de la région. Autrement dit qu’il pourrait contribuer à une solution durable…
Le champ de mines sur lequel s’avancera Labille n’est pas seulement belgo-rwandais, il est aussi belgo-belge. En effet, pour que cette mission puisse avoir lieu et être préparée dans un climat de concertation, il a fallu vaincre les réticences initiales de Didier Reynders et déjouer les manœuvres de ceux qui rêvaient déjà d’enfoncer un coin dans la sacro sainte solidarité gouvernementale.

10 juin 2013

Mandela lemédiateur africain n’était pas infaillible

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Dès sa libération Nelson Mandela fut porté au pinacle, célébré comme un héros par son propre pays, par l’Afrique toute entière et par l’opinion mondiale. De partout il fut sollicité, comme si son intercession, à elle seule, pouvait réussir des miracles comparables à celui de la renaissance de la « nation arc en ciel »
Cependant le fait d’avoir été quasiment sanctifié de son vivant n’était pas pour autant une garantie d’infaillibilité politique. On se souvient de cette surprenante image, prise en 1998 sur le bateau sud africain Outenika, où Nelson Mandela encadrait paternellement Laurent Désiré Kabila et le président Mobutu, déjà très malade et qui allait bientôt être chassé de Kinshasa. Le principal souci du président sud africain était de nouer un contact entre ces deux hommes que tout opposait et d’éviter au président Mobutu un surcroît d’humiliation. Mandela ignorait-il que les jeux étaient déjà faits ? Toujours est il que l’ultime tentative de médiation échoua, ouvrant la voie à l’assaut final sur Kinshasa. Par la suite, lorsqu’un an après la prise de pouvoir de Kabila une nouvelle guerre éclata, on retrouva un Mandela étrangement équanime, qui mettait sur pied les rebelles fortement soutenus par l’armée rwandaise et les nouvelles autorités de Kinshasa qui s’efforçaient de restaurer l’autorité de l’Etat.
Quelque temps plus tard, Nelson Mandela, toujours auréolé d’un extraordinaire prestige, fut sollicité comme médiateur pour le Burundi. A ce titre, il présida les interminables négociations qui, à Arusha, réunirent les partis à dominante hutue et les formations représentant les Tutsis. Il investit toute son énergie dans cette médiation, enseignant l’art du dialogue, la patience, la tolérance. Mais son présupposé de départ était contestable : calquant son expérience sud africaine sur la situation burundaise, il n’hésitait pas à comparer les Tutsis à la minorité blanche d’Afrique du Sud ! Négociations, palabres de coulisses, partage des postes et des prébendes aboutirent cependant à un compromis à la burundaise, bien éloigné de l’exemple sud africain mais dans lequel les signataires reconnurent qu’ils devaient beaucoup à l’énergie constructive et à la patience de Mandela..
L’Afrique tirera-t-elle un enseignement de l’extraordinaire exemple du premier président noir de l’Afrique du Sud ? Sans doute, car son sens du pardon, sa volonté de réconciliation, sa générosité puisent au plus profond de la tradition africaine. Mais par ailleurs le continent change, rapidement, et tourne le dos à l’enseignement du vieil humaniste. L’argent, la violence, le communautarisme érodent son héritage, y compris dans son propre pays.
En ces temps de renaissance africaine, où, lentement, difficilement, se tourne la page du colonialisme et d’un demi siècle de post colonialisme, le continent qui se remet debout se souviendra de cet homme qui, au début du siècle dernier déjà, luttait pour la dignité et l’émancipation non seulement de l’homme noir, mais de tous les humains.

8 juin 2013

L’abbé Malu Malu revient à la Commission électorale indépendante

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L’abbé Malu Malu revient à la tête de la Commission électorale indépendante

Après un suspense de 45 jours, l’Assemblée nationale congolaise a décidé de nommer l’abbé Apollinaire Malu Malu à la tête de la nouvelle Commission électorale nationale indépendante. La majorité présidentielle qui soutenait sa candidature a rappelé que l’abbé, originaire de Beni Butembo, avait déjà en 2006 organisé les élections présidentielle et législatives après avoir présidé la CENI de 2003 à 20011 et que ce scrutin, la première consultation démocratique depuis des décennies, fortement soutenu par la communauté internationale, avait été considéré comme un succès.
L’abbé Malu Malu remplace, à un poste très convoité, le pasteur Mulunda Ngoy, qui avait organisé les élections de 2011 dans des conditions beaucoup plus hasardeuses : il n’avait pas bénéficié des mêmes soutiens internationaux et, pour respecter les délais prescrits, avait du recourir à la solidarité de pays africains (Afrique du Sud, Angola et même Togo) et surtout il avait du financer les opérations en puisant dans les ressources congolaises. Peu soutenue par l’étranger à cause du changement de constitution qui avait instauré une élection présidentielle à un tour, l’organisation du scrutin fut violemment critiquée par l’opposition et même par des élus de la majorité qui dénoncèrent le désordre et surtout de nombreuses tricheries. Les irrégularités furent également soulignées par les missions d’observation internationales mais finalement, suivant le verdict de Didier Reynders, chacun jugea que ces dernières ne «mettaient pas en cause l’ordre d’arrivée des candidats à l’élection présidentielle. » Il n’empêche que fraudes, irrégularités et désordres, amplement dénoncés dans le pays et à l’étranger, finirent par éroder la légitimité du président Kabila et provoquèrent l’éviction du pasteur Mulunda, désigné comme victime expiatoire.
La tâche qui incombera à l’abbé Malu Malu sera lourde : il devra, pour les élections de 2016, faire oublier le discrédit qui avait frappé le scrutin de 2011. Il devra aussi réussir plusieurs chantiers : organiser des élections locales, toujours différées mais qui représentent la base de la pyramide démocratique et remettre à jour le fichier électoral grossi de millions de nouveaux électeurs. Mais surtout, au-delà de la technique, qu’il maîtrise parfaitement, l’ancien recteur de l’université du Graben à Butembo devra restaurer la confiance des électeurs et reconquérir le soutien de la communauté internationale.
Ce qui n’est pas gagné. En effet, l’abbé Malu Malu de 2013 peut être crédité de la même compétence qu’en 2006, mais entre-temps, l’arbitre jadis considéré comme neutre s’est considérablement rapproché du président Kabila, qui l’a, entre autres missions sensibles, envoyé à Kampala où il a mené les négociations avec le mouvement rebelle, le M23. Homme de confiance du chef de l’Etat, l’abbé Malu Malu est déjà soupçonné par l’opposition d’avoir un « agenda caché », à savoir ouvrir la voie pour un troisième mandat du chef de l’Etat, ce qui impliquerait une nouvelle modification de la constitution.

6 juin 2013

Goma bientôt capitale du rap contre la guerre

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Dans cette région où tous rêvent de la paix et préparent la guerre, il faut avoir la foi chevillée au corps pour croire que les communautés sont destinées à s’entendre, que le pire peut-être conjuré et que le meilleur est à venir, peut-être plus vite qu’on ne l’imagine…Le Belge Eric de Lamotte est de ces croyants là : il connaît et aime le Nord Kivu, il compte de très nombreux amis au Rwanda et au Burundi. Non content de soutenir de nombreuses organisations de développement, d’encourager le tourisme dans la région, d’appuyer depuis sa création le Foyer des jeunes de Goma, il a décidé de parier sur les musiciens et, à travers eux, sur la jeunesse : durant trois jours, du 30 août au 1er septembre, il organisera dans la capitale du Nord Kivu un festival de musique exceptionnel, où se produiront quatre artistes internationaux. Après un premier concert de lancement au stade de Kigali, un public venu de toute la région découvrira à Goma Youssoupha, le fils du célèbre chanteur congolais Tabu Ley Rochereau, l’un des pères de la rumba. Youssoufa, est un rappeur, un conteur passionné qui chante pour que ses frères ne doivent plus se battre. Quant à Freddy Massamba, né au Congo Brazzaville, il s’est illustré dans la soul, le funk, le hip hop et surtout les polyphonies africaines. Lexxus legal, qui sera lui aussi à Goma, est un rappeur congolais, dont les textes, loin du monde de la sape ou du sexe, lui ont valu d’être qualifié d’artiste engagé. Pitcho Womba Konga, lui, se présente comme un « congolais belge », il joue du théâtre (avec Peter Brook entre autres) il écrit, il chante, il témoigne, il s’engage et assure que « les jeunes veulent des modèles » que les artistes congolais veulent eux aussi contribuer à la paix. »
La paix… Ce sera le maître mot de ce festival qui se déroulera au Foyer culturel de Goma durant trois jours et qui réunira non seulement des artistes connus, mais des dizaines d’autres talents. Aujourd’hui déjà, des dizaines de groupes du Burundi et du Rwanda se préparent à gagner Goma et dans la capitale du Nord Kivu elle-même, des groupes de musiciens participent à une sorte de « crochet » dans l’espoir d’être repris parmi les sept groupes sélectionnés pour jouer aux côtés des plus grands.
En même temps que les rappeurs, les groupes traditionnels des trois pays amèneront à Goma leurs danseurs, leurs tambourinaires, leurs chants et ils puiseront au plus profond de leur histoire pour rappeler qu’il est possible de vivre ensemble.
« Kwa Kesho Bora » (pour un meilleur demain) : tel sera le nom d’un espace spécial qui, dans l’enceinte du festival, sera dédié à une quarantaine d’ONG et associations locales qui présenteront leurs objectifs et leurs réalisations, démontrant que les populations de la région, loin de n’être que des récipiendaires de l’aide, sont capables de prendre en mains leur développement, pour peu qu’on leur accorde ce bien précieux entre tous, la paix, « amani »…
Pitcho tient cependant à rappeler avec une insistance de rappeur : « ce sera d’abord un festival de musique, destiné à rassembler les jeunes…. » Et, en conclusion, Eric de Lamotte ajoute : « nous allons leur ouvrir un coin de ciel bleu… »

6 juin 2013

Louis Michel: la Belgique doit pouvoir renvoyer des militaires en Afrique centrale

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A la veille du débat au parlement, où les élus vont débattre de la levée de la recommandation interdisant à des militaires belges de s’engager dans les anciennes colonies de la Belgique, Louis Michel, qui fut ministre des affaires étrangères au moment de la Commission Rwanda donne son avis.

Il est plus que temps de mener un tel débat et, puisque vous me demandez mon avis, je pense qu’il faut lever une telle interdiction. Souvenons nous que cette résolution avait été adoptée à un moment précis, à l’issue des travaux de la Commission Rwanda et que l’opinion d’alors avait été traumatisée par la mort des dix Casques bleus. Mais près de deux décennies plus tard, les temps ont changé. Certes, il faut rester prudents, ne pas engager nos troupes à la légère. Mais elles pourraient fort bien, outre les missions de formation qu’elles assument déjà, être affectées à des missions humanitaires, des tâches de protection etc…

La Belgique, de plus en plus, plaide pour que la communauté internationale s’engage dans l’Afrique des Grands Lacs tout en refusant elle-même de s’impliquer militairement. N’est ce pas un peu facile ?

C’est évident, on pousse les autres et on refuse d’y aller soi-même ! C’est trop simple… Lors de la dernière crise à l’Est du Congo, la Belgique, certes, a agi sur le plan diplomatique, mais je pense qu’elle aurait pu faire plus encore, des missions humanitaires, des tâches de maintien de la paix. A force d’être absente sur le terrain local, la Belgique risque d’être absente aussi lors des grands débats politiques…Et pourtant, son expertise en Afrique centrale continue à être reconnue… Mais pour que cela continue, il faut y aller, il faut s’engager. En particulier du point de vue militaire, si on n’est pas présent sur le terrain, l’expertise disparaît…

Si l’interdiction est levée, cela signifie-t-il que la douloureuse « page Rwanda » sera enfin tournée?

Ce n’est pas si simple, la Belgique garde tout de même, par rapport à ce pays, une responsabilité particulière du fait d’être l’ancienne puissance coloniale. Cependant, lors du génocide, la Belgique a, me semble-t-il, été moins « responsable » que d’autres. Ce qui s’est passé n’avait rien à voir avec le colonialisme, qui n’était qu’une cause bien lointaine de la tragédie…La responsabilité de la Belgique n’est pas directe, à l’inverse de la France. Il est vrai qu’à Bruxelles, dans les premiers jours au moins, on a sous estimé ce qui se passait, la mesure du drame n’a pas été prise…Le gouvernement de l’époque n’est pas assez intervenu durant les trois mois du génocide, il aurait pu faire beaucoup plus. Cependant, il ne faut pas céder à des arguments simplistes et mettre trop l’accent sur la responsabilité belge dans cette tragédie que fut le génocide des Tutsis du Rwanda…

6 juin 2013

Grâce à Boge Bogaletch, les femmes ethiopiennes refusent l’excision

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Kazala,

Ne vous fiez pas aux apparences. Les femmes du village de Kazala
ont des gestes doux, des visages agréables, des fillettes dans les jupes et des bébés sur les bras. Elles évoquent les micro crédits qui leur ont permis d’acheter le beurre sur les marchés locaux puis de le revendre en ville, avec de petits bénéfices. Au cours de cette « conversation de communauté » chaque femme évoque ses besoins, ses souffrances, mais décrit aussi ses talents, ce qu’elle pourrait apporter…A première vue, dans ce village du Sud de l’Ethiopie, au cœur de la province de Kembata Tembaro qui s’étend jusqu’au Kenya et compte deux millions d’habitants, il ne s’agît là que d’une réunion comme tant d’autres, où les femmes débattent des meilleures manières de gagner un peu d’argent et de grappiller quelques miettes de pouvoir, de considération…
Méfiez vous cependant de l’allure accorte d’une femme comme Tadebeh Manira, la coordinatrice du groupe, qui nous accueille avec chaleur. Elle a été élue par ses compagnes pour diriger les débats communautaires, mais avant tout, elle dirige la milice de son « kebele » (terme qui, en Ethiopie, désigne la plus petite unité administrative, composée d’environ 500 personnes). Avec six autres volontaires, cette mère de famille organise des patrouilles afin de venir en aide aux femmes maltraitées : « une femme battue par son mari qui avait pris une deuxième épouse a fait appel à nous. Il est aujourd’hui en prison… » «Nous avons aidé une autre femme, devenue veuve, à sauvegarder ses biens dont sa belle famille voulait la déposséder… »
En réalité, la première activité du « commando de femmes » de Kazala, qui ont suivi, entre autres, des cours d’auto défense, est de délivrer les jeunes filles d’une pratique qui, voici dix ans encore, semblait incontournable, enracinée dans une tradition dont tout le monde avait oublié l’origine, les mutilations génitales féminines. Tadebeh se souvient de l’époque où les exciseuses passaient de village en village. Elles s’occupaient des jeunes filles en fin de puberté, tranchaient petites et grandes lèvres ou coupaient les clitoris. Après cette opération, qui donnait lieu par la suite à des réjouissances, les jeunes filles, désormais considérées comme des adultes, étaient jugées prêtes pour le mariage. Les garçons du même âge étaient circoncis, mais souffraient beaucoup moins que les filles, parfois victimes d’hémorragies ou d’infections. Tadebeh se souvient avec horreur dec cette épreuve : « Avant mon mariage, j’ai du passer par là. Je me souviens de l’atroce souffrance d’une opération à vif, de l’indifférence des matrones, qui touchaient 50 birrs (6 euros) pour leur service et surtout du supplice que représentait par la suite chaque accouchement, le bébé ayant peine à passer à travers les chairs mutilées… »
Approuvée par ses compagnes, Tadebeh explique que les temps ont changé : « cette fois, lorsque l’exciseuse s’annonce et que les familles font pression pour que l’opération ait lieu, les jeunes filles s’adressent à nous. Une femme de la milice passe alors la nuit auprès des futures victimes et les aide à résister. Nous expliquons aux familles qu’il s’agît d’une torture, que les filles, par la suite, auront des accouchements difficiles. Aux garçons, nous expliquons qu’il vaut mieux épouser une fille en bonne santé, qui partagera leur plaisir et ne risquera pas l’hémorragie, voire la mort, à chaque accouchement… Nous leur expliquons aussi qu’une fille « entière » accouchera à la maison, sans problèmes, alors qu’une fille excisée entraînera des frais d’hospitalisation… »

Dans cette région qui compte 48% de protestants et 25% de musulmans, Boge Bogalech, la femme qui connaît la Bible par cœur, assène d’autres arguments encore aux pasteurs et aux imans : « je leur explique que c’est Dieu qui a créé la femme telle qu’elle est. Complète, intacte. Et je leur demande de quel droit eux les hommes voudraient modifier l’œuvre de Dieu, vouloir faire mieux que celui qui a dit « et il vit que cela était bon… »

Lorsqu’elle décida de revenir en Ethiopie après une carrière scientifique aux Etats Unis Boge Bogalech affichait des objectifs modestes : « si je sauve au moins une fille, je n’aurai pas perdu mon temps… »Aujourd’hui, 97% des filles de la province échappent aux mutilations génitales que les vieilles femmes appelaient « enlever la saleté » mais les « rites de passage » ont été maintenus pour les filles de 16 à 18 ans: « aux mêmes périodes qu’autrefois, le temps des récoltes d’août à septembre, nous célébrons avec des fleurs et des cadeaux l’accession des filles à l’âge adulte. Mais les jeunes filles forment aussi des groupes qui s’enorgueillissent d’être intactes. Elles sont fières, à l’inverse de leurs mères, de pouvoir trouver un mari qui les apprécie… »
Les mariages de filles « non coupées » donnent lieu à des réjouissances publiques, et servent d’exemple aux autres.
En moins d’une génération, Boge a imprimé au sud de l’Ethiopie une véritable révolution, dans sa région natale mais aussi dans les provinces voisines: « lorsque je suis partie aux Etats Unis, au début des années 80, la pratique de l’excision était généralisée, nul n’aurait songé à la mettre en cause. Aujourd’hui, quinze ans après mon retour, les femmes ont pris conscience de leurs droits, elles s’organisent sur le plan économique, avec des succès tels que les hommes aussi veulent faire partie de nos groupes… »
Mince, énergique, Boge Bogaletch, a gardé sa rapidité de coureuse de fond même si plusieurs accidents de voiture entravent parfois ses mouvements. Non contente de lutter contre les mutilations génitales, elle veut que ses compatriotes prennent conscience de leurs capacités et de leurs droits de citoyennes. « Lorsque je vivais aux Etats Unis, j’ai été bouleversée, indignée, non seulement par les famines récurrentes qui accablaient mon pays, mais aussi par l’image de dépendance qui était donnée. Je ne supportais plus de voir ces mains tendues, ces files de gens résignés qui attendaient les distributions de nourriture… Alors que ma sœur Fikrite, aujourd’hui décédée, se consacrait aux problèmes de l’accès à l’eau, moi, je me suis concentrée sur l’éducation des femmes, sur la santé reproductive, la prévention du HIV et la lutte contre les mutilations génitales. »
Aux Etats Unis comme auparavant en Israël, Boge Bogaletch , une femme à la peau noire, a aussi connu la discrimination, parfois ouverte, parfois subtile, « il y a des quartiers où je n’aimais pas faire du shopping, on y vérifiait systématiquement mon sac… »Elle s’est frottée aux mouvements féministes et s’est imprégnée des principes de l’action positive. Au début des années 90, n’y tenant plus, elle est rentrée au pays, avec en poche toutes ses économies, soit 5000 dollars, une somme destinée à soutenir des projets de soutien aux femmes.
Ses initiatives, ses propos ne ressemblaient en rien aux discours des missionnaires ou aux actions des organisations non gouvernementales qui pullulaient dans un pays frappé par la sécheresse et la famine. « Dès mon arrivée dans mon village natal, j’ai entrepris de réunir les familles, de mener des discussions ouvertes à tous. Il s’agissait de discuter des besoins, certes, mais aussi d’évaluer les atouts.
Je leur ai demandé ce qu’ils pouvaient déposer dans la balance. Leur capital moral, leur culture et leurs traditions, leur force de travail…Lorsque les gens me répondaient « nous n’avons rien », je rétorquais qu’en plus de leur capacité de travail, ils avaient une rivière et de l’eau en abondance, de l’air non pollué, de la terre à cultiver, un savoir faire et de l’expérience… De réels atouts qui étaient souvent négligés par les développeurs qui amenaient leur savoir faire de l’extérieur…»
De ce contact avec la réalité, les priorités du départ se trouvent bouleversées :« alors que je ne songeais qu’à aider les femmes, j’ai pris le temps d’écouter les gens de mon village. Et il est apparu que ce qui était important pour eux, c’était de construire un pont sur la rivière et d’ouvrir la route. Désenclavés, ils allaient pouvoir vendre leurs produits sur les marchés voisins, envoyer leurs enfants à l’école, circuler plus facilement…Le choix a été vite fait : mes 5000 dollars, j’allais les consacrer à construire le pont, le reste allait venir par la suite… »
La confiance ayant ainsi été nouée, Boge fonde en 1999 son association, KMG (Kembatti Mentti Gezzima), (centre d’auto promotion des femmes) et elle se lance dans plusieurs programmes : lutte contre les mutilations génitales, mais aussi micro crédit, construction de centres communautaires. Elle obtient aussi la confiance des « intouchables », qui ont le même statut que les Pygmée »s en Afrique centrale : dans le sud de l’Ethiopie, ces tribus marginalisées et méprisées ne peuvent posséder de terres. Vivant aux abords des villages, ces populations qui ne cultivent pas vivent surtout de la poterie. Boge les appelle les « mains d’or » et les a lancé dans des projets d’artisanat.
Infatigable, la lauréate du prix Roi Baudouin nous emmène à Kacchabira, un hameau où des femmes, avec une patience infinie modèlent et font briller de hauts pots de terre qui ont la couleur des collines.
Le savoir faire des femmes est indéniable, mais Boge les apostrophe, leur apprend à commercialiser, voire à marchander : « vous vendez à un prix trop bas, vous devez calculer le temps que vous consacrez à chaque poterie… » Les femmes rient, augmentent leur prix et, comme pour se faire pardonner, nous offrent quelques brins de thyms et d’herbes odoriférantes…Dans le village suivant, des femmes sont réunies, pour discuter de la meilleure manière de lutter contre la propagation du HIV. Elles comparent les moyens de prévention et nous assurent : « aujourd’hui que nous avons compris comment la maladie se propage, nous savons aussi que nous sommes nos propres médecins, que c’est à nous de prendre les précautions nécessaires… »
A Yebu, au pied de la montagne sacrée d’Ambachiro, où naissent les sources qui irriguent la province, Boge a créé une pépinière où croissent des plants de café, mais aussi de jeunes arbres qui seront plantés sur les terrasses afin de lutter contre l’érosion. Dans cette région très peuplée, où la densité de population dépasse les 450 personnes au km2, les autorités ont consenti à céder des parcelles à l’entreprenante Boge, qui développe ici des cultures expérimentales, construit là un centre communautaire, ou ailleurs une cafétaria.
Jusqu’à la capitale provinciale Awassa, les projets de KMG se multiplient et ils modifient peu à peu le visage du Sud de l’Ethiopie, qui fut longtemps l’une des régions les moins touchées par le développement.
Grâce au prix de 150.000 euros qu’elle recevra à Bruxelles, et surtout grâce aux portes que lui ouvrira la Fondation Roi Baudouin Boge entend consolider les projets existants mais surtout aller plus loin encore avec les femmes : au-delà de la lutte contre les mutilations génitales, pratiquement terminée, et des projets communautaires, elle rêve dorénavant de permettre aux filles de son pays de suivre son propre itinéraire, de les amener sur le chemin des sciences. Son prochain projet ? Fonder une université technique destinée aux femmes.