22 octobre 2014

Mukwege: le prix Sakharov récompense un authentique héros congolais

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Le « prix Sakharov pour la liberté de l’esprit » qui vient d’être décerné au docteur Denis Mukwege est sans conteste la plus « politique » des distinctions remportées par le médecin-chef de l’hôpital Panzi, à Bukavu. Dans son intitulé en effet, ce prix, créé en 1988, récompense des personnalités ou des collectifs qui luttent contre l’intolérance, le fanatisme, l’oppression. Il a été créé en mémoire du physicien russe Andréi Sakharov, l’inventeur de la bombe à hydrogène, qui, après avoir dénoncé les dangers de la course aux armements nucléaires, fut aussi le fondateur du Comité pour la défense des droits de l’homme et la défense des victimes politiques. Le célèbre dissident reçut en 1975 le prix Nobel de la Paix. Il est devenu une référence pour tous ceux qui, partout dans le monde, osent s’opposer à des régimes dictatoriaux et réclamer des droits fondamentaux, à l’instar de la jeune Pakistanaise Malala Yousafsai, aujourd’hui Prix Nobel de la Paix, qui fut agressée dans son pays pour avoir revendiqué le droit des jeunes filles à l’éducation.
Si le docteur Mukwege s’inscrit dans la prestigieuse lignée des « prix Sakharov » où l’on retrouve aussi les leaders du printemps arabe c’est parce que cet homme, gynécologue, obstétricien de formation n’est pas seulement un chirurgien exceptionnel qui, au cours des vingt dernières années, a examiné et opéré plus de 40.000 femmes dans son hôpital de Panzi, spécialisé dans le traitement des victimes de violences sexuelles et de femmes atteintes de fistule.
C’est aussi parce que, témoin de premier plan des guerres qui se sont succédé dans l’Est du Congo, praticien se portant au secours des victimes des groupes armés, le médecin, qui est aussi pasteur, a aussi ajouté l’engagement à son action thérapeutique. Depuis plus de quinze ans, invité partout dans le monde, le Dr Mukwege harangue la « communauté internationale » et la supplie d’intervenir pour mettre fin à la violence qui vise spécifiquement les femmes du Kivu, à cette terreur sexuelle qui a pour but de détruire et d’asservir des
communautés dont le seul tort est de vivre à proximité de ressources âprement convoitées. Les plaidoyers du médecin l’ont conduit à la tribune des Nations unies, dans toutes les capitales occidentales et son engagement lui a valu pluieurs tentatives d’assassinat la dernière ayant eu lieu voici deux ans. . In fine, s’ajoutant à d’autres témoignages, son action a mené au renforcement de la présence onusienne dans l’Est du Congo et à une action plus déterminée des autorités nationales et internationales, à tel point qu’aujourd’hui, en dépit des chiffres excessifs qui sont parfois trop légèrement diffusés, le nombre de femmes victimes de viols soignées à Panzi est en nette régression, même si de nouvelles pratiques apparaissent comme le viol de petites filles.
Médecin, témoin, Mukwege se veut également citoyen et estime qu’à ce titre, il a droit à une parole plus politique. C’est ainsi qu’il s’est publiquement exprimé contre une modification de la Constitution congolaise, qui ouvrirait la voie à un troisième mandat présidentiel et qu’il appelle de ses vœux une « révolution morale » qui partirait de la base. C’est en cela que, militant des droits de la femme, défenseur des droits de l’homme au sens large, exerçant pleinement sa liberté d’esprit et de jugement, le médecin congolais s’inscrit dans la logique du prix Sakharov.
Faut-il ajouter que ce prix prestigieux récompense aussi le courage de milliers de femmes congolaises qui, victimes des pires humiliations, ont cependant réussi à se redresser; à renouer avec la vie? Un tel prix, très politique, est aussi un signal adressé à tous les Congolais, si facilement enclins à se déprécier, à raboter tous ceux qui dépassent, à croire plus aux interventions extérieures qu’à leurs propres forces: le prix Sakharov récompense un authentique héros congolais,qui n’est pas une créature de l’Occident, mais un homme simple, bon et courageux, profondément ancré dans sa propre société et qui a su se lever pour dire non à l’insupportable. Il faut dire aussi que ce héros là, dont tous les Congolais peuvent être fiers, n’est pas un homme seul: il est le plus visible de ces “combattants de l’ombre” de ces résistants qui ont dit non à la guerre, à l’occupation, à l’exclusion. C’est grâce à des hommes comme Mukwege que le Congo a échappé à la balkanisation, est toujours debout et peut croire en l’avenir. AU delà de leurs jalousies, de leurs intérêts à court terme, de leurs petits calculs, puissent les hommes politiques congolais, les élus du peuple, se joindre un jour à l’hommage que le monde rend au médecin chef de Panzi…

21 octobre 2014

La terreur revient à Beni

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Le déchaînement de violence à Beni, où des massacres ont fait plus de 80 morts, suscite une vive émotion dans un Nord Kivu qui n’a pas oublié la guerre qui, voici un an, s’est terminée par la victoire des forces gouvernementales sur les rebelles du M23.
A ce moment, les forces armées congolaises, soutenues par les Casques bleus de la Monusco et la Brigade d’intervention africaine, forte de 3000 hommes, avaient promis de réduire tous les autres groupes armés sévissant dans l’Est du pays, dont essentiellement les rebelles hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) et les rebelles ADF-Nalu, d’origine ougandaise et opérant dans le « grand nord » du Nord Kivu, du côté de Beni. Un an plus tard, on est loin du compte : les FDLR, refusant d’être délocalisés à Kisangani ou dans l’Equateur ou de rentrer pacifiquement au Rwanda, ont obtenu un nouveau répit, jusque janvier 2015.
Quant aux combattants ougandais des Forces démocratiques alliées (ADF), ils mènent des opérations de terreur : en moins de deux semaines, ils ont tué environ 80 civils. La dernière tuerie a eu lieu à Eringeti, une localité de 2000 habitants. Selon des témoins interrogés par l’AFP, hommes, femmes, enfants et nourrissons sont tombés sous les coups de tueurs opérant à l’arme blanche et vociférant : « où sont vos protecteurs ? Si vous voulez rester en paix, il ne faut plus nous envoyer vos soldats… » Il s’agissait là d’une allusion à l’offensive gouvernementale que les combattants ADF souhaitaient décourager en menant des représailles contre les populations civiles. Selon les habitants d’Eringeti, le massacre a duré deux heures et demie, durant lesquelles les assaillants se sont livrés à des actes de terreur pure : sans commettre de vols ou de viols, ils ont décapité et amputé à la hache et à la machette.
Cependant, si l’émotion est aussi vive dans la région et si une journée « ville morte « a été décrétée à Goma, la capitale du Nord Kivu, mais aussi à Lubero, c’est aussi parce que la population s’interroge sur l’inaction des autorités : selon des sources locales, la compagnie affectée à la garde de l’état major local n’a pas bougé et un petit groupe de soldats aurait même fait demi tour après avoir tiré quelques coups de feu au début de l’attaque.
Des associations de femmes ont demandé au chef de l’Etat de sanctionner les autorités qui ont failli à leur mission de sécuriser la population et demandent des explications au Ministre de la Défense.
Les observateurs relèvent que l’offensive contre les rebelles ougandais, entamée au début de cette année, avait engendré de bons résultats, mettant hors d’état de nuire des centaines de combattants. La mort soudaine du général Lucien Bahuma, décédé d’un arrêt cardiaque fin août à mis fin à cet optimisme sans doute prématuré : considéré comme l’artisan de la victoire contre le M23, le général Bahuma, un officier chevronné, diplômé de Saint Cyr, menait avec succès l’offensive congolaise . Depuis sa disparition, que d’aucuns ont même jugée suspecte, l’offensive militaire marque le pas et la localité d’Eringeti a pu être attaquée en dépit de la présence de deux régiments cantonnés à proximité. La méfiance est d’autant plus vive qu’un autre héros de la guerre contre le M23, le général Mamadou N’Dala, avait été, au début de cette année, victime d’une embuscade sur la route de Béni, attribuée aux ADF mais résultant vraisemblablement d’une trahison au sein des forces gouvernementales. Joint par téléphone, un habitant de Béni, souhaitant demeurer anonyme, nous a d’ailleurs confié « qu’il n’est pas certain que ces atrocités soient réellement l’œuvre des ADF, il y a beaucoup de divisions au sein des forces gouvernementales elles-mêmes et nous assistons à d’étranges jeux politiques… »
Cet interlocuteur nous a également confirmé la réalité d’un « péril islamiste » dans le « grand nord » du Kivu : «les ADF sont en contact avec les shabab somaliens et certains de mes employés, qui avaient été enlevés puis relâchés, ont confirmé que leurs ravisseurs étaient bien des musulmans radicaux… »

13 octobre 2014

A Bayeux, les journalistes débattent des nouveaux défis de la terreur

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Bayeux,

Lorsque le seul message est la terreur, parfois délibérément mise en scène et que les cibles sont les journalistes ou les humanitaires, comment répondre au devoir d’information ?
Les rencontres de Bayeux, où le grand public, parmi lequel de nombreux jeunes en âge scolaire, échange avec des dizaines de journalistes, représentent toujours des moments privilégiés, qui permettent de prendre la température du monde. Mais plus que jamais, de l’Ukraine à la Centrafrique, en passant par la Syrie, le monde a la fièvre et surtout, la couverture des foyers de tension est devenue de plus en plus dangereuse, jusqu’à dissuader les plus audacieux des reporters de suivre des guerres telles que celle menée par l’Etat islamique en Irak et en Syrie. Alors qu’au fil des années se multiplient les stèles dédiées aux journalistes décédés dans l’exercice de leur métier, immortalisés dans le petit cimetière de Bayeux, ce sont les parents de l’Américain James Foley, récemment décapité, qui ont rappelé l’essentiel : « James ne doit pas être mort en vain. Il est mort pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas… »La maman de Camille Depage, une photographe indépendante de 26 ans, assassinée en Centrafrique, ne disait pas autre chose : « si ma fille était là bas, c’est parce qu’elle a toujours voulu donner une réalité aux guerres oubliées… »
Certes, mais des photos, des textes, des films ramenés des zones de conflit et présentés au jury du Prix Bayeux se dégagent aussi deux messages : le premier, résumé par Christophe Deloire, représentant de Reporters sans Frontières, est que « les journalistes sont des témoins à supprimer ». L’autre, plus nouveau et plus inquiétant encore, nous a été souligné par Nicolas Hénin, journaliste au Point et otage en Syrie, c’est que « la terreur elle-même est devenue une arme de guerre… La violence est le message, elle s’exerce délibérément à l’encontre des journalistes étrangers, en sachant qu’elle générera un maximum de publicité. » Et de poursuivre « la violence est devenue un outil de communication, utilisé par des gens qui, à leur manière, sont des professionnels … »
Ces nouveaux visages de la guerre ont hanté les débats du jury : dans ces zones grises, comme le Nord du Mali, l’Irak ou la Syrie, pratiquement interdites aux journalistes occidentaux, comment rendre compte de la réalité ? Comment parler, avec justesse, de ceux qui seuls importent, les civils pris au piège de l’intolérance et de la violence extrémiste ? En relayant des vidéos réalisées localement, par des « militants », en se branchant, sans pouvoir contrôler les contenus, sur les réseaux sociaux ?
Malgré les risques, des photographes, des reporters ont cependant continué à se rendre en Syrie, afin de rendre plus présente la souffrance d’un peuple martyrisé par son gouvernement. C’est ainsi que le photoreporter Laurent Vander Stock a ramené de Syrie des portraits à taille réelle de Syriens assiégés par la guerre au quotidien, d’autant plus interpellants qu’exposés dans la cathédrale de Bayeux, ils semblent sortir de la pierre et trouvent toute leur place à côté des gisants de naguère et des scènes bibliques. Mais la guerre d’aujourd’hui, n’est ce pas aussi la trahison, la « marchandisation » des journalistes devenus monnaie d’échange, source de revenus ?
La pertinence de cette question explique pourquoi c’est le récit très personnel du Britannique Anthony Loyd qui a remporté le prix de la presse écrite : «Je pensais que Hakim était mon ami, et il a tiré sur moi… »
Cependant, enfoncés qu’ils sont dans la guerre et la violence, les journalistes risquent parfois d’aller trop loin dans l’horreur : « on a l’impression que le photographe était assis sur les genoux du bourreau lors de la décapitation » s’est exclamé un membre du jury lorsqu’il s’est agi de décerner le prix de la photo tandis que certaines images de la Centrafrique, dégoulinantes de haine et de cruauté, suscitaient un malaise évident. Ces réserves expliquent pourquoi, in fine, c’est un reportage réalisé au Bahrein, où des manifestantes voilées, issues de la minorité chiite, continuent à défier le pouvoir, qui a remporté les suffrages du jury.
Dans la catégorie reportage TV, où un reportage ambigu consacré à la vie et la mort d’un jeune djihadiste franco-syrien avait retenu l’attention, le même désir de donner priorité aux victimes s’est imposé lorsqu’il s’est agi de couronner un reportage de Arte consacré à la Syrie « la vie, obstinément ». On y voit des fillettes aux yeux trop grands traverser les champs de ruines et assurer crânement : «Nous resterons ici. Si nous devons mourir, ce qui compte, c’est d’affronter la mort aux côtés de notre père et de nos frères… Tous ensemble… »
En ces temps où la violence, qu’il s’agisse des viols publics dans l’Est du Congo ou des décapitations en Syrie, est devenue le message d’intimidation et de terreur, la réponse des journalistes est demeurée la même, obstinée et lucide : malgré la dissuasion, il faut continuer à se rendre sur place, au nom des victimes. Parce que donner la mesure de ces guerres qui prennent aujourd’hui de nouveaux visages, c’est aussi, in fine, contribuer à la paix…

13 octobre 2014

Face à Ebola, la solitude de Médecins sans Frontières

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Ferrare,

« Un mois après la session spéciale de l’Assemblée générale de l’ONU consacrée à l’épidémie Ebola, un mois après la décision de faire intervenir les armées des Etats Unis, de France, de Grande Bretagne, nous, sur le terrain, nous ne voyons toujours rien…. Pas un seul lit supplémentaire, pas de « task force »…Les pays qui se sont engagés veulent déléguer leurs moyens auprès des grandes ONG internationales, mais parmi ces dernières, bien peu sont équipées pour faire face à une telle situation… »
A la Foire internationale de Ferrare, qui a rassemblé 71.000 personnes autour de vastes débats à propos de tous les défis de la planète, la « famille MSF » était omniprésente : de Belgique, de France, d’Espagne, des chefs de mission, des directeurs d’opération avaient rejoint leurs collègues italiens qui avaient organisé une vaste mobilisation dans la ville et invité le public, à titre de soutien, à envoyer des SMS payants et à participer à plusieurs conférences. Mais si les gens arboraient des badges, se pressaient dans les tentes MSF pour recevoir des feuillets d’information et prenaient peu à peu la mesure de la menace, le découragement des responsables était perceptible : « le nombre de personnes contaminées double toutes les trois semaines » souligne Christopher Stokes, directeur de MSF Belgique « et la réponse est trop lente »…
Durant des heures, comme des cartes brûlantes que l’on bat et rebat, les principaux dirigeants de MSF ont réexaminé l’équation : « MSF Italie a déjà eu un mort dans son équipe, de nationalité ougandaise » rappelle Lauris de Filippi, MSF France a du rapatrier une volontaire, sauvée de justesse. Tous assurent que les engagements de volontaires atteignent leurs limites : «sur le terrain, il faut une vigilance de tous les instants » explique Christopher Stokes «on ne peut pas s’habiller seul, revêtir sans contrôle les équipements de protection : l’opération prend une demi heure et elle se déroule, impérativement, sous le regard d’une personne responsable qui suit chaque étape et repère la moindre défaillance… C’est tellement lourd qu’un volontaire ne peut pas rester plus d’un mois d’affilée sur le terrain… »
« La moindre gaffe peut avoir d’incalculables conséquences » souligne un autre responsable : « il est formellement interdit de se toucher, d’avoir le moindre contact physique avec qui que ce soit, de partager le moindre aliment, le moindre couvert. Le mois dernier, dans un groupe, quelqu’un avait ouvert un paquet de chocolats et l’avait partagé. C’était suffisant pour que tout le monde soit mis en quarantaine. Or une quarantaine, c’est 21 jours d’isolement, 21 jours sans travailler, ce qui paralyse d’autant les équipes… »
Face au fléau, les équipes MSF imposent des règles d’hygiène simples, mais radicales : isoler les patients, confiner les personnes à risque, distribuer maison par maison des kits d’hygiène et de nettoyage, désinfecter, avec du chlore, de l’eau de Javel… A Monrovia, les volontaires vont de rue en rue pour repérer les malades et, le cas échéant, découvrir des cadavres. Mais à mesure que les populations locales se rendent compte des risques, d’autres problèmes se posent : « il n’y a pas assez d’ambulances et celles qui existent ne sont pas toujours sécurisées. Lorsque les gens font appel à un taxi pour être conduits à l’hôpital, le chauffeur, de plus en plus fréquemment, refuse la course, de nombreux conducteurs ayant déjà été contaminés… En outre, des bateaux chargés de produits d’hygiène, désespérément attendus à Monrovia ou Freetown, refusent désormais de s’arrêter dans les ports maudits et poursuivent leur route… »
Un autre problème est la gestion des cadavres : la population a enfin été dissuadée de toucher les défunts, de procéder aux rites de deuil et d’ensevelissement. Mais que faire des corps contaminés, véritables bombes bactériologiques ?
« A Monrovia, nous avons creusé des fosses communes » raconte un responsable, mais l’eau se trouve à quelques centimètres du sol et elle risque de submerger les dépouilles puis de se répandre…D’où l’idée de construire au plus vite un crematorium afin de brûler les corps. Mais au Liberia, seule la communauté indienne pratique la crémation… »
« Est vraiment à nous de gérer des problèmes de ce type, d’autres ONG ne pourraient elles s’en charger ? » se demandent les responsables des MSF, étourdis par tant de solitude.
« Que fait l’Europe ? « s’interroge Sergio, un volontaire italien « faudra-t-il prendre d’assaut le Parlement européen pour que les élus comprennent l’urgence du problème ainsi que l’importance d’une réponse coordonnée ? » Découragé, il soupire « Internet, Facebook, Twitter, la presse…Il y a neuf mois que tout le monde est au courant et la réponse est toujours trop lente… »
Jean-Hervé Bradol est un «ancien » de MSF France. Du Rwanda à la Syrie, cet homme de terrain croyait avoir tout vu et cependant il s’effare encore : « Avec l’Etat islamique qui pratique la terreur systématique, on en revient à une sorte de Moyen Age, celui des bandes armées dévastatrices et fanatiques. Et avec Ebola, une épidémie qui ne peut se comparer à aucun autre fléau, ce sont des peurs très anciennes qui se réveillent, on songe à la peste noire, à la grippe espagnole qui jadis décimèrent des villes entières… 2014 est vraiment une « année horrible », qui fera date dans l’histoire de notre organisation…»

13 octobre 2014

L’Afrique face à la Cour pénale internationale

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Une première : le président du Kenya comparaît devant la Cour pénale internationale

Equipes de télévision, groupes de partisans entonnant des chants patriotiques et arborant des foulards aux couleurs nationales : l’arrivée du président kenyan Uhuru Kenyatta à la Cour pénale internationale de La Haye a frappé les esprits. C’est la première fois en effet qu’un chef d’Etat en exercice comparaît devant la Cour, à titre personnel certes, mais entouré d’un cérémonial présidentiel spectaculaire.
Devant la Cour, M. Kenyatta s’est contenté de plaider son innocence, répétant qu’il avait sa conscience avec lui et l’audience a ensuite été ajournée. Les faits qui lui sont reprochés remontent aux élections présidentielles de 2007 : M. Kenyatta, qui appartient à la puissante ethnie des Kikuyus, était à l’époque un allié proche du président Mwai Kikaki dont le rival était Raila Odinga, appartenant au groupe ethnique des Luos. Alors que les deux candidats s’accusaient réciproquement de fraudes, la contestation électorale se transforma en affrontements ethniques, les pires depuis l’indépendance : durant plusieurs semaines, des civils furent arrachés de leur maison et traînés dans les rues, brûlés vifs ou attaqués à la machette. Ces violences interethniques ternirent considérablement l’image d’un pays souvent cité en exemple et elles se soldèrent par 1200 morts et 600.000 déplacés.
A l’époque, deux hommes, qui se partagent aujourd’hui les postes de président et vice-président, furent accusés d’avoir incité au meurtre les milices rivales. M. Kenyatta est mis en cause pour avoir soutenu la secte Kikuyu des Mungiki. Cette dernière, opérant dans la vallée du Rift, se vengea des exactions dont avaient été victimes les Kikuyus auxquels les autres groupes reprochent d’avoir, depuis l’indépendance, monopolisé le pouvoir et accaparé la terre. Quant à M. William Rufo, aujourd’hui vice président, il soutenait à l’époque M. Odinga et il avait lancé dans la bataille le groupe ethnique des Kalenjin, allié aux Luos. Lui aussi est accusé par la Cour pénale internationale d’avoir mis sur pied des milices décidées à attaquer les Kikuyus.
Alors que la justice internationale traite de faits commis en 2007, les politiciens kenyans ont, depuis lors, trouvé un terrain d’entente : grâce à la médiation de Kofi Anan, l’ancien secrétaire général de l’ONU, un accord de partage du pouvoir a été signé en avril 2008 entre MM. Kibaki et Odinga et, après les élections de cette année, remportées par M. Kenyatta, le même principe de partage du pouvoir a prévalu et son ancien rival William Rufo est devenu vice président.
Désireuse de faire un exemple et de démontrer qu’aucun chef d’Etat, fût il en exercice, n’est au dessus de la justice internationale, la CPI s’est montrée indifférente à cet « arrangement à la mode kényane » et elle entend poursuivre autant M. Kenyatta que son vice président Rufo. Mais ce faisant, elle s’est attiré la contre offensive du président kényan qui a dénoncé des mobiles politiques et des procès qui ne viseraient que des Africains.
Même si c’est une Gambienne, Fatou Bensouda, qui a succédé à l’Argentin Moreno Ocampo au poste de procureur de la CPI, l’Union africaine relaie la défense kenyane, dénonçant une justice internationale biaisée au détriment du continent noir. Les arguments ne manquent pas : non seulement les enquêtes menées au Kenya ont été entachées d’irrégularités mais surtout, alors que la CPI a été saisie de crimes contre l’humanité commis dans 139 pays, elle n’a émis jusqu’à présent que 30 mandats d’arrêt, tous dirigés contre des Africains. La comparution de M. Kenyatta à La Haye est lourde de dangers : elle pourrait attiser les passions sur le terrain et nuire à la crédibilité d’une institution dont la création avait été largement saluée en Afrique. A l’époque, le Kenya lui-même avait ratifié avec enthousiasme le traité de Rome en espérant qu’il mette fin à l’impunité de nombreux dictateurs africains. Mais aujourd’hui, Nairobi dénonce «la justice des Blancs « et la presse rappelle le procès infamant que le colonisateur britannique avait infligé, en 1952, au « fondateur de la nation » Jomo Kenyatta, père du prévenu et président actuel…

2 octobre 2014

De mémoire de papillon, ou la tragédie de Lumumba questionnée par les jeunes générations

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Quand Lumumba quitte les livres d’histoire pour s’inviter chez Claude Volter

Patrice Lumumba est enfin sorti des livres d’histoire, des pamphlets politiques, de la chronique judiciaire. Après une « relégation mémorielle » de plus d’un semi siècle, ce personnage de tragédie occupe enfin la place qui lui revient : celle d’un héros… Trahi, méconnu, sali, récupéré par les faussaires et les Judas, le voilà qui revient, dans les bagages d’une nouvelle génération, qui pose, encore et toujours les mêmes questions aux aînés : où étiez vous, que saviez vous, qu’avez-vous fait ?
De manière très littéraire, l’écrivain Laurent Demoulin transforme Lumumba en nouvel Ulysse et mêle la légende grecque aux réminiscences de l’histoire (1). Mais surtout, sur la scène de la Compagnie Claude Volter, Michel de Warzée (2) a entrepris un étrange périple, en compagnie de deux auteurs plus jeunes, Philippe Beheydt et Stephanie Mangez. A quatre mains, ces derniers ont mis en scène le choc des générations, apprivoisé les souvenirs très personnels du directeur du théâtre Claude Volter dont le père, le juge Lemaire de Warzée d’Hermalle, est celui là même qui, à Léopoldville, condamna Patrice Lumumba à six mois de prison. Une sentence que le futur Premier Ministre n’accomplit jamais car, les mains encore marquées par les fers, il fut libéré avant le terme prévu pour pouvoir assister à la Table ronde de 1960. Durant des décennies, le souvenir de ce procès a pesé sur la famille et souvent est revenue la question lancinante : mais qui était donc Lumumba, quelle fut l’exacte responsabilité des Belges ? Cette masse pesante du passé non dit et non résolu, il fallait que deux jeunes auteurs y portent le scalpel, pour la délivrer du fantôme qui, comme le disait naguère le cinéaste Raoul Peck, hante toujours les rues de Bruxelles (où aucune place ne porte encore le nom du proscrit…) Délivrés des non dits et des complexes du passé, les deux auteurs tissent une double trame, aussi vraie à l’avers qu’au revers. La première, à la fois familière et bouleversante, est celle de Raymond, un ancien militaire qui, sans doute, participa à la mise à mort de Lumumba, un soir de janvier au Katanga. Que s’est il donc passé, cette nuit où le Congo bascula ? On ne le saura pas plus aujourd’hui qu’hier, car la mémoire de Raymond, fort opportunément, est défaillante (autant que celle des derniers protagonistes qui comparaîront bientôt devant un tribunal bruxellois et s’abriteront, eux aussi, derrière les brouillards d’Alzheimer…)
Mais l’essentiel est ailleurs : ce qu’il faut retenir c’est que Raymond, comme tant d’autres, a laissé au Congo une partie de son âme, qu’il n’a rien compris à la lutte, aux aspirations du peuple congolais, qu’il assure avoir obéi aux ordres (de qui ? dans quel but ?)… Il s’est inscrit dans une histoire qu’ il ne maîtrisait pas, il a tenu son rôle sans savoir qui écrivait la partie et il mourra à la fois innocent et coupable, hanté et amnésique, traqué par une jeune femme qui le mitraille de questions et ne craint pas d’humilier le vieux soldat…
Miracle de la mise en scène, à la fois extrêmement simple et évocatrice, deux Africains évoluent dans l’ombre de Raymond. Ils rodent aux confins de la scène, surgissent de la nuit, jaillissent des coulisses et s’imposent au premier plan des cauchemars. Il sont là, omniprésents, Lumumba et son geôlier, un militaire dégingandé, que le détenu s’obstine à appeler mon frère, qu’avec sa parole de prophète, de tribun, il réussit à déstabiliser. Si les défaillances de Raymond émeuvent, Diouc Koma, très convaincant dans le personnage de Lumumba, suscite des réactions contrastées : dans la salle, des Belges d’un certain âge se contiennent, comme si les haines d’hier n’étaient pas apaisées, d’autres sont gagnés par l’émotion, et ne peuvent s’empêcher de se demander si les Belges, dans leur aveuglement, n’auraient pas sacrifié un autre Mandela…
Adossé à de solides recherches bibliographiques, nourri par les souvenirs et les fantômes issus d’histoires familiales, ce spectacle laisse aussi la part belle à l’imaginaire. Il permet à chacun de se réapproprier Patrice Lumumba, de revisiter et de reconstruire un drame qui oscille entre une histoire belge et une tragédie de portée universelle…

(1)Laurent Demoulin, Ulysse Lumumba, éditions Le Cormier
(2) Théâtre Claude Volter, de mémoire de papillon, jusqu’au 25 octobre à Bruxelles, une pièce de Philippe Beheydt et Stephanie Mangez, sur une idée de Michel de Warzée

2 octobre 2014

Une lettre ouverte à propos des “minerais de sang”

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Lettre Ouverte
à l’attention des gouvernements, entreprises, organisations non-gouvernementales et autres
acteurs qui travaillent sur la thématique des «minerais de sang»,

Au début de cette année, deux géants industriels internationaux, Intel et Apple, ont publié
des politiques de responsabilité sociale détaillées concernant les minerais en provenance
de l’est de la République Démocratique du Congo (RDC). Ces décisions font suite à une
recrudescence inédite de règlements, projets de loi et initiatives ayant pour objectif
d’« assainir » le secteur minier de l’est de la RDC. Toutes ces initiatives ont été accueillies
par un concert de louanges presque unanime.
L’initiative qui a probablement été la plus médiatisée est la législation américaine connue
sous le nom de « section 1502 de l’acte Dodd-Frank Act ». Elle exige des entreprises cotées
en bourse aux Etats-Unis et qui s’approvisionnent en minerais à l’est de la RDC (ou dans les
pays voisins) qu’elles détaillent leurs chaînes d’approvisionnement à la « commission des
titres et de la bourse » (Securities and Exchange Commission-SEC). Le Canada a presque
terminé la mise en place d’une législation similaire et beaucoup d’autres pays se penchent
sérieusement sur cette thématique ; l’Union Européenne a introduit un système de
régulation volontaire autour des « minerais de conflit » et les Nations Unies et l’Organisation
pour la coopération économique et le développement (OCDE) ont élaboré des directives
sur l’utilisation des ressources naturelles issues de zones à haut risque (telles l’est de la
RDC).
Ces initiatives visent en premier lieu les mines artisanales (ou « informelles ») de l’est de la
RDC. Elles sont fondées sur l’idée des « minerais de sang », une analyse largement
répandue au niveau international selon laquelle une série de minerais (en premier lieu la
cassitérite, le tantale, le tungstène et l’or) extraits de façon artisanale auraient aidé les
protagonistes des conflits en RDC à financer leurs interventions pendant les vingt dernières
années.
La situation
Bien que la campagne contre les « minerais de sang» ait réussi à influencer les politiques,
elle n’en résulte pas moins d’une mécompréhension fondamentale des relations entre les
minerais et les conflits à l’est de la RDC. Les minerais aident à perpétuer les conflits mais ils
n’en sont pas la cause. Parmi les bases structurelles des conflits dans la région, il y a d’une
part les luttes de pouvoir et d’influence, au niveau national et régional, et d’autre part des
tensions relatives à l’accès à la terre, la citoyenneté, et l’identité des différents groupes qui
peuplent la région. La possibilité d’exploiter et de tirer profit des minerais est souvent un
moyen de financement pour des opérations armées, afin de mener ces luttes, et non une fin
en soi. Ainsi, des analyses internes des Nations Unies montrent que seulement 8% des
conflits en RDC sont liés aux minerais, et soulignent que les motivations varient grandement
au sein du large éventail des différents groupes armés.
Par ailleurs, les groupes armés ne dépendent pas des minerais pour survivre. L’est de la
RDC est une économie militarisée à 100%, dans laquelle les minerais sont seulement une
ressource parmi d’autres que les groupes armés, et l’armée congolaise (FARDC), utilisent
comme sources de financement. Ainsi, le M23, jusqu’à récemment le groupe armé nonétatique
le plus puissant en RDC, n’a jamais cherché à contrôler directement les activités
minières.

De plus, peu d’acteurs locaux ont participé aux discussions internationales, avec comme
conséquence directe que les réalités du terrain n’ont pas assez été prises en compte. Mettre
en place les systèmes et procédures requis pour auditer des milliers de mines artisanales
situées dans des endroits isolés et difficiles d’accéder dans un territoire couvrant environ
deux fois la superficie de la France serait un défi pour n’importe quel gouvernement. Dans
l’est de la RDC, où les infrastructures et les capacités de l’Etat sont limitées voire parfois
non-existantes, l’énormité de la tâche peut difficilement être surestimée. Puis, en
demandant que les compagnies prouvent l’origine des minerais extraits à l’Est du Congo et
dans les pays environnants avant qu’un système permettant de fournir de telles preuves ait
été mis en place, le mouvement contre les « minerais de sang » et la législation qui en a
résulté (dont la section 1502 de l’acte Dodd-Frank) ont fait fuir des acheteurs internationaux
dont beaucoup préfèrent aujourd’hui s’approvisionner autre part.
Le résultat
Le mouvement contre les « minerais de sang » n’a pas encore mené à des changements
significatifs sur le terrain ; il a au contraire eu un certain nombre de conséquences nonintentionnelles
et dommageables. Presque quatre ans après l’adoption de l’acte Dodd-
Frank, seule une petite fraction des centaines de sites miniers à l’est de la RDC ont été
atteints par les efforts de traçabilité et de certification. La majorité des sites reste dans
l’ombre, contrainte à l’illégalité, voire au déclin puisque certains acheteurs internationaux
ont décidé de se conformer à la nouvelle législation en se retirant du Congo.
De très nombreux mineurs se sont par conséquent retrouvés à la limite de la légalité,
alimentant le trafic de minerais et favorisant ainsi un retour des groupes armés qui profitent
des failles de la régulation internationale. D’autres mineurs ont simplement perdu leur
travail ; et dans les zones où l’exploitation artisanale a cessé, l’économie locale a durement
souffert. L’exploitation artisanale fait vivre, selon les estimations, entre huit et dix millions de
personnes à travers le pays. Certains des anciens mineurs sont ainsi retournés à l’agriculture
de subsistance, mais le niveau d’insécurité dans l’est du pays les laisse dans une immense
pauvreté et dans la peur permanente d’être déplacés et de manquer leurs précieuses
récoltes agricoles. D’autres mineurs ont fini par rejoindre les milices, par nécessité d’obtenir
de l’argent rapidement et en l’absence d’autres opportunités ; un comble au vu des
intentions originales du mouvement contre les « minerais de sang ».
A côté de l’impact sur les communautés de mineurs et sur l’économie locale, la campagne
contre les « minerais de sang » et l’acte Dodd-Frank n’ont pas vraiment mené à la
destruction des groupes armés, ils les ont plutôt amenés à changer de secteur d’activité.
Certains groupes armés se sont ainsi tournés vers le trafic de charbon, de marijuana, d’huile
de palme, de savon, ou d’autres produits de consommation. Les groupes armés qui restent
dans le secteur minier ont contourné le problème de la certification en taxant les minerais
plus en aval que sur le site d’exploitation même ; les barrages routiers qu’ils ont mis en
place peuvent rapporter des millions de dollars par an. D’autres ont trouvé plus simple de
garder le contrôle sur le site de production par l’intermédiaire de membres de leur famille
ou d’associés civils faisant meilleure figure.
En outre, la mise en place du processus de certification est truffée de problèmes qui restent
irrésolus. Quelques sites miniers ont eu la chance d’être atteints par les équipes
d’évaluation conjointes chargées de se prononcer sur leur statut « sans conflit » (ou « vert »),
mais ces équipes n’ont pas été capables de maintenir la fréquence d’une visite de validation
tous les trois mois comme la loi le prévoit. Le processus est également ralenti par les
plusieurs mois que le ministère congolais des mines prend pour vérifier et approuver

l’évaluation au niveau national. Étant donnée la vitesse à laquelle la situation évolue dans ce
type d’environnement volatile, ces évaluations irrégulières et ces longs délais soulèvent des
questions sérieuses quant à la précision de la certification, et plus généralement quant à la
crédibilité du système tout entier.
Plus inquiétant encore : afin de déterminer le statut « vert » des minerais qu’ils achètent, les
entreprises multinationales comme Apple et Intel auditent uniquement les fonderies ; elles
ne se rendent pas dans les mines elles-mêmes. Les fonderies se trouvent hors de RDC, et
les audits ne sont pas nécessairement toujours conduits par des tierces parties, ce qui
amène encore à se questionner sur le fait que ce mécanisme de certification reflète bien les
réalités du processus de production.
Le site le plus avancé en termes de production de minerais « sans conflits » ou « propre » à
destination du marché international est Kalimbi, une zone d’extraction d’étain où des
financements étrangers ont permis la mise en place d’un mécanisme d’ensachage et
d’étiquetage dénommé iTSCi. Le mécanisme est géré par les industriels eux-mêmes.
Pourtant, même là-bas, malgré l’établissement d’un « circuit fermé » depuis la mine jusqu’à
l’exportation, la mine subit toujours l’influence sporadique des acteurs armés ; et ce sont les
mineurs qui paient indirectement les coûts additionnels générés par le mécanisme de
traçabilité. De nouveau, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la crédibilité du système,
ainsi que sur la pertinence de l’étendre, comme cela est déjà en cours, à d’autres sites
miniers géographiquement plus reculés. La tendance à la monopolisation de ces initiatives
de chaînes d’approvisionnement « sans conflit » (telles que l’iTSCi) est un autre problème
qui vient s’ajouter aux différentes lenteurs. Cette monopolisation est, à nouveaux,
économiquement défavorable aux populations locales car elle les exclut et les isole d’un
accès légal aux marchés internationaux.
L’alternative
Bien qu’il existe un large consensus autour de la nécessité d’assainir le secteur minier de
l’Est du Congo, le modèle actuel de la communauté internationale pour atteindre cet
objectif fait l’objet de nombreux désaccords. Les efforts pour améliorer la transparence des
chaînes d’approvisionnement en minerais de RDC doivent se poursuivre mais une approche
à la fois plus fine et plus holistique, qui prenne en compte les réalités du secteur minier de
l’Est du Congo et la complexité de ce conflit, est nécessaire. Pour cela, nous avançons cinq
recommandations :
1. Améliorer la concertation avec le gouvernement et les communautés : le
gouvernement congolais ainsi que la société civile n’ont pas été suffisamment consultés
sur la section 1502 de l’acte Dodd-Frank avant son adoption et beaucoup n’étaient pas
au courant de ses implications. Nombre d’entre eux ont été mis devant le fait accompli.
Les seuls acteurs qui ont été consultés étaient des partisans de l’acte Dodd-Frank, ce qui
a généré des tensions supplémentaires au niveau local où de nombreuses voix
divergentes existent. Les voix congolaises doivent être plus et mieux écoutées, et les
contextes et structures de pouvoir à l’échelle locale doivent être mieux pris en compte.
Cette meilleure compréhension permettrait en outre une meilleure harmonisation avec
les initiatives nationales et régionales existantes, telles que l’initiative régionale contre
l’exploitation illégale des ressources naturelles de la Conférence Internationale sur la
Région des Grands Lacs (CIRGL).
2. Travailler à une réforme de fond: le processus d’audit doit être conçu pour
améliorer les pratiques du secteur minier plutôt que pour simplement fournir une
solution de façade. L’idée courante selon laquelle un processus de contrôle et de

validation statique assure un commerce de minerais « sans conflit » n’est pas appropriée
dans le contexte sécuritaire instable de l’est de la RDC. Les mines et les fonderies
doivent être régulièrement inspectées et le laps de temps entre l’inspection et la
certification doit être minimisé. Quand l’inspection et la certification ne peuvent pas se
dérouler comme prévus, des dérogations ou d’autres alternatives ne doivent pas être
exclues.
3. Mettre en place des incitations à de meilleures pratiques: le cadre juridique
doit être accompagné par des projets concrets de terrain réalistes, qui visent vraiment à
la mise en place des dispositions légales. Si ce n’est pas possible, ce qui est évidemment
toujours le cas aujourd’hui près de quatre ans après l’adoption de l’acte Dodd-Frank, des
phases de transition doivent être ménagées et les standards doivent être revus. De
même, et si possible ou souhaitable, les anciens acteurs du conflit devraient être incités à
se joindre aux programmes, ce qui permettrait d’éviter la subversion ou l’infiltration du
système « propre » en incluant les acteurs mentionnés au lieu de les exclure.
4. Promouvoir une compétition équitable: la règlementation doit être basée sur une
compétition équitable qui permettra non seulement aux entreprises internationales, mais
aussi aux producteurs congolais d’influencer (voire d’augmenter) les prix au niveau local.
Ceci permettra aux coopératives minières de garantir un salaire minimum décent à leurs
membres.
5. Élargir l’objectif: les causes profondes du conflit telles que l’accès à la terre, l’identité,
ou les luttes politiques dans le contexte d’une économie militarisée, doivent être prises
en considération. C’est de cette façon, plutôt qu’en mettant l’accent uniquement sur les
minerais, que la violence des conflits pourra être réduite. En outre, les efforts visant à
éradiquer les « minerais de sang » ne devraient pas négliger le fait que l’exploitation
minière artisanale est un moyen de subsistance essentiel pour des milliers de personnes
à l’est de la RDC. Le secteur minier représente au moins autant, si pas plus, une
opportunité pour sortir la région de la pauvreté qu’un facteur contribuant à la violence.
Des mesures qui n’hésitent pas à soutenir l’industrie, à l’exemple de celles contenues
dans le projet de loi de 2009 « US Conflict Minerals Act », sont nécessaires pour tirer
plein profit du potentiel économique de l’exploitation minière artisanale. Enfin, d’autres
défis importants tels que l’accès au crédit, les connaissances techniques, les conditions
de travail dangereuses, et la dégradation de l’environnement ne doivent pas être ignorés
par les multinationales si elles cherchent vraiment à améliorer leurs pratiques
commerciales et à améliorer la transparence de leurs chaînes d’approvisionnement.
Des progrès ont été réalisés dans la production de produits plus éthiques pour les
consommateurs, mais les intervenants n’ont pas encore réussi à améliorer la vie des
populations congolaises, ni à répondre à l’impact négatif des initiatives contre les « minerais
de sang ». Si les politiques de lutte contre les « minerais de sang » veulent réellement
aboutir à un changement positif sur le terrain, les lois adoptées par les gouvernements
nationaux, et les mesures telles que celles décrites par Apple ou Intel, doivent être fondées
sur une approche plus globale et mieux adaptée aux réalités locales. Sans cela, la capacité
des initiatives contre les « minerais de sang » à améliorer la vie quotidienne des congolais et
de leurs voisins continuera à être sérieusement limitée. Pire encore, ces initiatives risquent
d’alimenter les conflits auxquels elles souhaitent mettre fin.
Lettre signée par 70 chercheurs et coordonnée par Christophe Vogel

2 octobre 2014

Dans la ruche des creuseurs: enfin une mine propre au Sud Kivu

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Lemera,
Même si pour un gaillard qui tamise le sable, casse la pierre ou coltine des sacs bien fermés, il y en a dix qui regardent, appuyés sur leur pelle, la mine de Rubanga, près de Lemera, ressemble à une ruche. Creusée dans la falaise ocre, une grande excavation est soutenue par des piliers de bois. Si à l’entrée, un homme peut se glisser, plus ou moins accroupi, à quelques mètres de là, lampe frontale bien accrochée et piolet brandi, il faut ramper et frapper sur les parois humides, pour en détacher des blocs où luiront, peut-être, des fragments de cassitérite. Désireux de vivre au plus près l’effort des mineurs, Thierry Michel suit l’équipe jusque dans les entrailles de la colline, caméra à l’épaule. Mais la pénombre aidant, il ne ramènera que quelques images floues, moins convaincantes que les scènes qui se déroulent à l’extérieur. Car à l’entrée de la mine, il y a moins de désordre qu’on ne le croirait au premier abord : ici, les creuseurs se sont constitués en une coopérative, dotée d’un comité de gestion. C’est à un petit homme mal fagoté, très présent sur les lieux, que le chef coutumier de Lemera a confié, en exclusivité, l’exploitation de ce pan de colline et c’est avec ce dernier que le « comité » a négocié les droits d’exploitation.
Les mines autour de Lemera, au contraire des sites plus lointains et plus difficiles à contrôler, sont des mines « propres ». Autrement dit, le comité des mineurs s’est engagé à ne vendre la production qu’à un seul comptoir, installé à Lemera et qui a pignon sur rue à Bukavu, Metachem, appartenant au sieur Mudekereza. Ce dernier s’est engagé à faire certifier sa « récolte » de minerais, ce qui explique la présence sur les lieux d’un grand type un peu mieux vêtu que les autres, chaussé de bottes rouges qui tranchent sur les godasses trouées de ceux qui s’enfoncent dans le boyau de la mine. Même s’il ne se fatigue pas beaucoup, cet homme, un employé de l’ITIE (Initiative pour la transparence des industries extractives, devenue un organisme gouvernemental) joue un rôle essentiel : il supervise la certification des sacs de cassitérite et il autorise la pose d’un fil de plastique blanc, prolongée par une étiquette portant la mention d’origine du minerai et le nom de son propriétaire, Mudekereza en l’occurrence. Cette certification devrait, en principe, permettre au minerai produit à Lemera d’échapper aux mesures internationales de boycott et, depuis les comptoirs sis à Bukavu, de pouvoir être exportés en toute légalité.
La coopérative, elle, perçoit 0,3% sur le montant du prix d’achat, afin de pouvoir organiser les mineurs, les répertorier, les doter d’une carte leur autorisant l’accès à la mine. Quant à l’agent de l’ITIE,il ne veille pas seulement à la certification des minerais : il s’assure aussi du fait qu’aucun mineur d’âge ne travaille sur la mine, que les militaires en sont absents également, que les femmes –qui coltinent sur leur tête d’énormes sacs plus lourds qu’elles- sont correctement traitées.
Cependant, Claude qui nous guide dans cette oasis de légalité, ne peut s’empêcher de sourire et de murmurer que le contrôleur aux bottes rouges n’est pas là tout le temps, que la nuit aussi, discrètement, on charge des sacs qui, au lieu des comptoirs de Bukavu seront dirigés vers le Burundi, quelquefois dans des camions censés transporter des ordures mais… qui sont dotés d’un double fond.
A quelques kilomètres de Lemera, à Musholo, c’est au bord d’une rivière que se sont installés les creuseurs. Détournant les eaux claires, ils ont installé de petits bassins de tamisage, rincent et trient inlassablement les tas de cailloux arrachés à la montagne. C’est l’artisanat de l’infiniment petit. Ici, tout le monde travaille, gagne quelque chose et « fait sa vie ». En principe, le creuseur peut vendre 6 dollars le kilo le premier tas de pierres qu’il a plus ou moins réussi à tamiser. Mais une femme, déjà âgée, écrème le marché et propose 7 dollars aux hommes immobilisés derrière leur bassin. Lorsque le marché est conclu, elle se met en marche vers la route qui surplombe la carrière, lestée de plusieurs kilos qu’au sommet elle revendra à des motards avec une légère plus value.
Dans une clairière voisine, d’autres femmes vendent dès le matin de la bière et des « sucrés ». Il est dix heures et les brochettes étant déjà épuisées, on égorge une chèvre qui sera découpée avant d’avoir eu le temps de refroidir. Les plus aisés mangent sous un auvent de branchages, les autres sont accroupis autour des brasiers. « Etre creuseur, c’est dur et parfois dangereux » nous explique un homme couvert de boue rouge, « il faut manger beaucoup pour avoir la force ». Il est jeune encore, et vigoureux. Pourquoi ne se reconvertit-il pas dans l’agriculture, alors que, sur cette terre rouge, fréquemment arrosée, tout pousse sans engrais ? Il éclate de rire, se moque de la question : « en travaillant dans les mines, on gagne plus vite, on peut facilement se faire cent dollars par mois… Si on a la chance… Car si on ne trouve pas le bon filon, il faut savoir attendre, et creuser l’estomac vide. » Autour de lui, les femmes rient aux éclats, remplissent à ras bord des assiettes de haricots rouges, les brochettes grésillent, la bière circule. « Ambiance à gogo » conclut l’homme, « c’est aussi pour cela que je travaille ici… » Paul Bagenda, aussi dépenaillé que les autres, tient cependant à nous livrer sa vérité, un peu différente : relevant sa casquette, il nous explique, dans un français impeccable, qu’il compte bien terminer cette année sa licence d’anglais à l’université de Bukavu. « Si je travaille ici, c’est pour pouvoir, en trois mois, gagner l’argent nécessaire à mon inscription… » Et il précise que lui, il ne consomme ni la bière, ni les brochettes, ni les femmes : « je vis chez mes parents, à Lemera, et ce que je gagne, je le dépose sur mon compte en banque via mon téléphone portable. Lorsque je vais à Bukavu, je puise l’argent dont j’ai besoin, mais pas plus. Je ne serai pas creuseur durant toute ma vie… »

1 octobre 2014

Kota Koli: un mouroir pour les démobilisés

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Voici près d’un an, en novembre dernier, la défaite militaire du M23, un mouvement rebelle opérant au Nord Kivu, marquait un tournant politique important : non seulement le gouvernement congolais rétablissait son autorité sur l’Est du pays, mais surtout, des milliers d’hommes, se réclamant de plusieurs groupes armés, acceptaient de rendre leurs fusils et d’être transférés dans des centres de démobilisation. Le souhait de la plupart d’entre eux était de trouver place au sein de l’armée congolaise ou, à défaut, d’être aidés à se réintégrer dans la société. Cette reddition progressive des groupes armés ouvrait, après deux décennies de violences, la perspective d’une véritable pacification du pays.
Aujourd’hui, non seulement le programme dit DDR (désarmement, démobilisation, réinsertion) est l’arrêt, mais à Kota Koli, il s’est transformé en tragédie : selon une enquête menée par l’organisation Human Rights Watch, plus de cent personnes, anciens militaires, femmes et enfants, sont morts de faim dans cet ancien camp militaire, les responsables ayant négligé de leur fournir des soins de santé, de la nourriture et des conditions de vie adéquates !
C’est en septembre 2013 que 941 combattants issus de plusieurs groupes armés, avaient été transférés, ainsi que des membres de leur famille, de l’Est du Congo où ils opéraient jusque Kota Koli, un lieu tristement célèbre du temps de Mobutu : ce camp destiné à la formation des para commandos avait été édifié sur le modèle de Marche des Dames en Belgique et, au cœur de la dense forêt de l’Equateur, des instructeurs belges d’abord, puis israéliens, avaient dispensé une formation extrêmement dure à des hommes destinés à former des unités d’élite, issus de l’armée zaïroise mais aussi venus des pays voisins, le Tchad et le Rwanda entre autres.
Désaffectée depuis la chute de Mobutu, la base de Kota Koli, en raison de son isolement et de ses installations, avait été choisie pour abriter les candidats à la démobilisation. Mais l’intendance n’a pas suivi : d’après HRW, le gouvernement n’a envoyé que des quantités minimales de nourriture et de médicaments et, à deux reprises seulement, 20 dollars par personne.
Etat des routes (une centaine de kilomètres séparent Gbadolite, où se trouve l’ancien palais de Mobutu, de ce camp retiré au cœur de la forêt), négligence, manque de moyens : les raisons invoquées par le général Delphin Kahimbi, responsable de la démobilisation, ne manquent pas. Mais la réalité, c’est que les commandants locaux ont autorisé les hôtes du camp à se rendre dans le village de Kota Koli, pour tenter de s’y procurer de la nourriture, soit en proposant leurs services aux villageois, coupant du bois ou cherchant de l’eau pour un demi dollar par jour, soit en troquant contre de la nourriture le petit matériel reçu au moment de leur reddition.
Selon les enquêteurs d’HRW, après avoir du vendre le petit matériel de cuisine les femmes des ex- combattants ont du cuire leurs aliments en utilisant leurs vieux casques !
Victimes de malnutrition, de maladies, soignés par des infirmiers dépourvus de médicaments et ne parlant même pas leur langue, ces démobilisés vivant dans des conditions infra-humaines ressemblent à des squelettes et d’après les villageois, le cimetière local est devenu trop petit pour les accueillir : «il nous arrivait d’enterrer cinq personnes par jour » a confié un ancien combattant à HRW.
Les autorités congolaises, dont le Ministre de la Défense Luba Ntambo, ont expliqué cette situation déplorable par l’éloignement du site de Kota Koli, mais aussi par les retards pris par le programme DDR et les hésitations des bailleurs.
Ce qui est certain, c’est qu’après une année, l’échec du « pré DDR » augure mal de la suite : selon d’autres témoignages qui nous ont été envoyés par des militants des droits de l’homme, la situation serait à peine meilleure dans d’autres centres de démobilisation, à Bweremana au Nord Kivu entre autres. L’abandon des démobilisés actuels, issus de différents groupes (M23, Mai Mai, Nyatura, ACPLS) n’est pas de nature à encourager les autres à se rendre et à espérer une prochaine intégration, soit dans la vie civile soit dans les rangs de l’armée congolaise. Cet échec est également lourd de dangers : plus de 2000 rebelles tutsis du M23, des combattants aguerris, se trouvent toujours au Rwanda et en Ouganda et sont censés être un jour démobilisés au Congo. Les souffrances de leurs anciens compagnons d’armes ou de leurs adversaires ne sont pas de nature à les encourager à rentrer au pays. A cette hypothèque sur la paix s’ajoute le sort des combattants hutus des FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) : leur démobilisation volontaire marque le pas, ils sont toujours cantonnés au Kivu, au grand dam des populations locales et, au vu des informations en provenance de Kota Koli, on comprend mieux pourquoi ils refusent catégoriquement d’être délocalisés à Kisangani ou dans la province de l’Equateur…

26 septembre 2014

Jean-Claude de l’Estrac, un vent du large pour la francophonie

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Tractations de coulisses, jeux d’influence et enfin, décision finale, prise par les chefs d’Etat des pays membres de la francophonie réunis en sommet : durant longtemps, la procédure de nomination du secrétaire général de la francophonie, assez opaque, répondait à une série de non dits et on a longtemps cru que le poste devait revenir à un ancien chef d’Etat (le Sénégalais Abdou Diouf par exemple) ou qu’il fallait respecter une certaine alternance géographique (Afrique de l’Ouest hier, Afrique centrale demain…). Cette année, d’ici le sommet du 28 et 29 novembre à Dakar, le jeu s’est ouvert, le suspense est réel. Plusieurs candidats battent campagne depuis des mois. Parmi eux, l’ancien président du Burundi Pierre Buyoya qui espère pouvoir compter sur l’appui des pays d’Afrique centrale mais se heurte à un veto suisse et canadien, le ministre de la Culture du Congo Brazzaville, l’écrivain Henri Lopes, l’ancienne gouverneure du Canada, Michaëlle Jean, d’origine haïtienne, qui joue sur ses appartenances multiples (Amérique du Nord, Caraïbes, France)…Même le nom de l’ancien maire de Paris, Pierre Delanoë avait été cité !
Mais c’est de l’Océan Indien que vient un souffle véritablement nouveau, une candidature inattendue qui pourrait bien bousculer les petites négociations entre amis : le Mauricien Jean-Claude de l’Estrac, 66 ans, ancien journaliste et patron de presse, longtemps ministre des Affaires étrangères et actuellement secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien (COI) est bien décidé à conquérir le poste de secrétaire général de la francophonie et à imprimer à l’organisation un virage décisif, en direction de l’économie et de la promotion de l’emploi des jeunes.
Même s’il n’a jamais été chef d’Etat et n’est pas issu du « pré carré » cher aux Français, de l’Estrac ne manque pas d’atouts et il présente la réussite de son pays, l’île Maurice, comme le meilleur des arguments : « après avoir dirigé l’Express, le principal quotidien mauricien, j’ai décidé, à 28 ans, de me lancer dans l’action politique et j’ai été élu député du Mouvement militant mauricien, un parti de gauche. Après avoir été en charge des Affaires étrangères, je me suis attelé au décollage de mon pays, à la tête du ministère du développement économique puis de l’Industrie.
Qui se souvient qu’au moment de l’indépendance, l’île Maurice était présentée comme un cas presque désespéré, avec peu de ressources naturelles, une démographie galopante ? Nous avons fait mentir les prévisions catastrophiques en misant sur deux points : l’éducation gratuite pour tous et l’industrialisation. Situé au milieu de l’Océan Indien, notre pays a attiré les capitaux de Hong Kong et de Taïwan qui cherchaient à se délocaliser et nous avons misé à fond sur l’ouverture aux marchés européens que représentaient les accords ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique). Disposant d’une main d’œuvre abondante et bon marché, nous avons importé du textile indien et nous avons appris à tisser, à confectionner des vêtements. Par la suite nous avons du nous-mêmes importer de la main d’œuvre puis délocaliser, entre autres vers Madagascar. Aujourd’hui, nous produisons des articles hauts de gamme, à forte valeur ajoutée, nous misons sur la technologie et le pays est sorti de la pauvreté. » De l’Estrac insiste : «ce modèle peut être reproduit, en particulier en Afrique et dans l’espace francophone, il est urgent de créer une agence de promotion de l’industrialisation de l’Afrique, en partenariat avec le secteur privé. L’enjeu est vital, il faut donner aux jeunes de l’espoir et du travail. Sinon, ils iront voir ailleurs et, tout naturellement, se détourneront du français… »
Depuis son pays, multilingue (français, anglais, créole, hindi..), membre du Commonwealth et de la francophonie, ce laboratoire ouvert aux vents du large, l’ancien journaliste constate le déclin du français, qui n’est plus que la neuvième langue parlée au monde, venant désormais après le portugais, le russe, le japonais. C’est par le développement économique, industriel, par la création d’un observatoire de la diversité culturelle qu’il entend relancer la vieille langue de Voltaire, lui permettre d’attirer à nouveau les jeunes générations.
A côté de cette inflexion économique, de l’Estrac entend aussi poursuivre les chantiers ouverts par ses prédécesseurs : renforcer la stabilité politique et l’état de droit, défendre le respect des minorités, créer des mécanismes d’alerte précoce afin de prévenir les conflits, tenter de combler la fracture numérique en rendant l’informatique accessible à tous…
Sans nul doute, l’homme est un battant : en quête de soutiens, il fait le tour des capitales africaines, passe de Paris à Bruxelles et sans doute Québec où se trouve sa véritable rivale Michaëlle Jean. Mais l’ex-ministre est aussi un ancien militant de gauche, qui n’hésite pas à sortir d’autres cartes, inédites dans le cénacle francophone : 32.000 intellectuels, dont le prix Nobel de littérature Jean Marie Le Clezio, ont déjà signé une pétition soutenant sa candidature. Grâce à lui, la société civile, les intellectuels s’impliquent dans les choix de la francophonie. Une première…