21 août 2006
Kabila vainqueur et contraint au second tour
Catégorie actualité
Le président Kabila vainqueur avec 44,8 % des voix contre 20% à Bemba, mais un deuxième tour est inévitable.
Avant même le verdict de la Commision électorale indépendante (CEI), les chiffres officieux tombaient : Joseph Kabila, le président sortant, l’emporte avec 44,8% des voix, Jean-Pierre Bemba recueille 20 % des suffrages, Antoine Gizenga 13 %, Nzanga Mobutu 4,8 %, Oscar Kashala 3,4 % et Azarias Ruberwa 1,5 %. L’annonce, faite par l’abbé Malu Malu, était attendue dans un climat très tendu. Deux heures avant la proclamation des résultats, des tirs ont été échangés devant le siège de la CEI : des gardes du corps de Jean-Pierre Bemba auraient ouvert le feu sur des membres de la garde républicaine qui ont alors riposté. L’un des hommes de Bemba a été tué et un policier a été blessé par balles. L’abbé Malu Malu, avant d’annoncer les résultats, avait demandé la protection d’un blindé de la Monuc ! Le chef de l’Etat a donc recueilli deux fois plus de voix que son rival, mais pas suffisamment pour s’imposer à la majorité absolue et faire l’économie d’un second tour. Optimistes, de nombreux diplomates et observateurs estiment que cette perspective pourrait faire baisser la tension, au moins dans la capitale. En effet, les esprits, échauffés par la propagande, y étaient persuadés que la « communauté internationale » avait déjà choisi Kabila, au point d’influencer l’issue du scrutin ! Aujourd’hui, le soupçon a changé de camp : c’est dans l’entourage du président qu’on a le sentiment que les résultats ont été délibérément réduits à la baisse afin d’imposer le deuxième tour ou de nouvelles tractations politiques entre toutes les parties. A cet égard, le commentaire d’un « technicien » de la CEI, tenu voici plusieurs jours, est
significatif : « si le CIAT (comité d’accompagnement de la transition) prend l’option d’un second tour, les chiffres diront ce qu’ils souhaitent, ils contrôlent les manettes ».
C’est la Cour Suprême qui, d’ici le 29 août, dira si les irrégularités constatées ont été des accidents de parcours ou des actes de fraude délibérée entraînant l’annulation de certains votes. Cependant, la mauvaise performance du président à Kinshasa lors de son dernier meeting, s’ajoutant aux effets de la propagande haineuse de certaines chaînes de radio et de télévision appartenant à son rival, a fortement orienté les votes en faveur du président du MLC. Un grand déficit de voix est également relevé dans le Bas Congo, la seule province où le chef de l’Etat n’avait pas fait campagne, considérant que sa popularité y était acquise en raison de ses nombreuses visites antérieures. En outre, dans le Bandundu et à Kinshasa, le succès d’Antoine Gizenga a évidemment été réalisé au détriment du chef de l’Etat.
Lorsque les résultats des élections à l’Assemblée nationale seront connus dans le détail, il apparaîtra sans doute que l’Alliance pour une majorité présidentielle, constituée autour du PPRD, le parti du président Kabila (qui se présentait cependant comme indépendant) disposera d’une large majorité. C’est donc dans ses rangs que devra être choisi le futur Premier Ministre. Une session extraordinaire du Parlement devrait être rapidement convoquée pour… modifier la Constitution, qui impose l’organisation d’un deuxième tour quinze jours après la proclamation des résultats définitifs (voir page suivante).
Conclure de ce scrutin que le Congo divisé aurait deux chefs, Kabila à l’Est et Jean-Pierre Bemba à l’Ouest, est prématuré. D’abord à cause de la disproportion des suffrages et de l’ampleur de l’avance présidentielle. Ensuite parce que dans d’autres régions que l’Est, le président a obtenu des votes significatifs . Mais surtout, les tractations en prévision du second tour et la préparation de la future équipe gouvernementale démontreront sans doute que de nombreuses passerelles existent entre l’Est et l’Ouest.
Les électeurs congolais ont aussi manifesté une volonté de voter utile, refusant de disperser leurs voix sur des personnalités qui n’auraient aucune chance de l’emporter. Par ailleurs, la perspective d’un deuxième tour, malgré ses immenses dangers, pourrait aux yeux des diplomates en tous cas, avoir des effets bénéfiques : elle obligera les vainqueurs à conclure des alliances en vue du deuxième tour et de la formation du futur gouvernement.
Les électeurs ont également voté pour la paix, mais ils ont sanctionné de manière très différente les anciens chefs de guerre. En effet, la défaite du RCD-Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie) et de son président Azarias Ruberwa, est écrasante, les électeurs ayant rejeté un parti considéré comme l’émanation politique du Rwanda. Restera à veiller à intégrer les Tutsis congolais dans l’ensemble national. Par contre, Jean-Pierre Bemba a réussi a faire oublier son passé de chef de guerre et son alliance initiale avec les Ougandais, s’imposant comme un leader politique crébible dont il faudra tenir compte.
L’imbroglio juridique à propos de l’organisation du deuxième tour, les craintes de polarisation que suscite la future campagne démontrent aussi combien ces élections congolaises ont représenté une exception en Afrique : aucun accord politique n’ayant été conclu au préalable, les organisateurs de ce scrutin ont pris s le risque d’un saut dans l’inconnu et se sont confiés au seul verdict des urnes..