22 août 2006
Des ambassadeurs sous les bombes
Catégorie actualité
Épreuve de force : après des provocations, la garde de Kabila attaque la résidence de Bemba.
La situation s’est brusquement dégradée à Kinshasa au lendemain de la proclamation des résultats des élections, qui avaient donné 44 % des votes au président Kabila et 20 % à Jean-Pierre Bemba, contraignant les deux rivaux à s’affronter lors d’un second tour.
En fin d’après-midi, les ambassadeurs de Belgique, de France, de Grande-Bretagne et des Etats-Unis, ainsi que le représentant de l’ONU William Swing, membres du Comité d’accompagnement de la transition (CIAT), se trouvaient en entretien avec le vice-président Jean-Pierre Bemba avec l’intention d’apaiser les esprits après les échanges de tirs de la veille entre les gardes de Bemba et des gardes républicains, qui avaient déjà fait cinq morts.
Soudain, des coups de feu ont éclaté, tirés par des gardes de Bemba puis par des blindés de la garde présidentielle venus du camp Tshatshi. Les diplomates, quatorze au total, le vice-président et ses adjoints se réfugièrent dans la cave pendant que les mortiers pulvérisaient l’hélicoptère de Bemba et que de lourdes colonnes de fumée noire s’élevaient sur le boulevard du 30 Juin.
Pour M. Sadiki, l’un des conseillers de Jean-Pierre Bemba, « il s’agissait là, comme la veille, d’agissements de la soldatesque du parti de Kabila, désireux de mettre à sac la résidence de Bemba et de faire dérailler le processus devant mener au deuxième tour ». Quant à François Mwamba, fraîchement élu député sur les listes du MLC, il estimait, depuis la cave du bâtiment que « le vice-président était personnellement menacé ».
Selon plusieurs sources, cette attaque aurait été la conséquence d’une série d’incidents et surtout du fait que des militants du Mouvement pour la libération du Congo, des jeunes gens au front ceint d’un bandeau rouge, s’en seraient pris, comme la veille, à des membres de la police et de la garde républicaine, dont deux hommes auraient été séquestrés dans la résidence. Traumatisée par les événements survenus le 27 juillet, où plusieurs policiers avaient été blessés ou massacrés impunément lors du dernier meeting de Bemba, la garde républicaine est alors intervenue avec des blindés, avec l’intention d’extraire de la résidence les deux hommes pris en otages.
On était cependant loin d’une « opération chirurgicale » car deux heures après le début des événements, après que le chef d’état-major, le général Kinsempia, eut tenté d’évacuer les diplomates présents, les tirs d’armes lourdes se poursuivaient, comme si les membres de la GSSP, la garde républicaine censée être fidèle à Kabila, avaient eu l’intention d’aller jusqu’au bout et de s’emparer du vice-président Bemba !
Il fallut attendre plusieurs heures pour que les forces européennes se décident à intervenir. En de soirée, elles entamèrent une opération conjointe avec les forces de la Monuc, marquant le premier engagement militaire d’Eufor en République démocratique du Congo. Les diplomates ont finalement été libérés et évacués vers le siège de la Monuc.
Depuis la veille où la tenue d’un deuxième tour a été officiellement confirmée par l’abbé Malu Malu, plusieurs signes indiquaient que les deux rivaux n’allaient pas se contenter d’un simple affrontement politique, et avaient mis en place d’autres moyens d’attaquer ou de se défendre. Dimanche après-midi déjà, quoique frappées d’une mesure d’interdiction, les radios et télévisions de Bemba avaient diffusé des messages extrêmement agressifs disant, entre autres aménités, que « les Rwandais pouvaient venir rechercher leur fils ». Lundi, leur signal fut coupé d’autorité.
Le dimanche, à la veille de la proclamation des résultats, la voiture de William Swing, le patron de la Monuc, avait essuyé des tirs et lundi matin, des militants du MLC demeuraient très agités et menaçants.
Dans le camp présidentiel, en dépit du bon résultat enregistré, la déception n’était pas moindre à la perspective de devoir affronter un deuxième tour avec, comme pour la première campagne, son lot de campagne haineuse et d’attaques personnelles sur le thème de la congolité. S’y ajoutait la crainte de désordres et de manoeuvres de déstabilisation dans la ville. Le président Kabila et les siens ayant depuis plusieurs jours massé des hommes et des armements lourds dans la ville, il a suffi d’une étincelle et d’un nouvel incident grave, lundi après-midi, pour emporter la décision d’employer la manière forte et de faire preuve d’autorité, de façon à frapper les esprits.
Cette démonstration de force qui s’est prolongée jusque dans la soirée a vivement ému la communauté diplomatique et, selon son chef de cabinet She Okitundu, le président Kabila s’est longuement expliqué avec les autorités belges, le Premier ministre Verhofstadt, le ministre des Affaires étrangères Karel De Gucht ainsi qu’avec le commissaire européen Louis Michel. Il a démenti toute intention de procéder à un coup de force et de tenter d’éliminer son adversaire, et répété son intention de mener le processus électoral jusqu’au bout. Mais en soulignant les dangers de l’échéance de novembre, jugée trop éloignée.
Du côté de Jean-Pierre Bemba, cette épreuve militaire a été dépeinte comme une tentative de coup de force, mais dans la soirée, peut-être sous la contrainte des diplomates et des ministres européens, le président et le vice-président se sont entretenus au téléphone afin de tenter de calmer leurs militants respectifs.
Quant aux Kinois, ils ont vu pour la première fois le visage de la guerre et, désertant le quartier résidentiel de la Gombe, transformé en champ de bataille, les électeurs d’hier se sont repliés dans leurs quartiers, abandonnant le centre-ville aux blindés.