23 août 2006

Kabila a cassé les oeufs

Catégorie commentaire

« Celui qui porte les œufs ne doit pas se laisser entraîner dans la dispute, sinon les œufs vont se casser ». Tout au long de sa campagne, pour justifier son calme, sa retenue, que d’aucuns confondaient quelquefois avec de la mollesse, le président Kabila s’est plu à répéter cette maxime.

Lundi dernier cependant, au lendemain de la publication des résultats du premier tour des élections, il a cassé des œufs. Les blindés de la garde présidentielle ont pulvérisé l’hélicoptère du vice-président Bemba, tiré tout autour de la résidence du président du MLC, contraignant 14 ambassadeurs à rester à l’abri durant douze heures avant d’être exfiltrés.

Avec le recul, peut-on sérieusement croire à un dérapage, au fait que l’animal à sang froid se soit soudain laissé emporter par un coup de sang ? Certes, les provocations n’avaient pas manqué : le dimanche déjà, en plus des messages de haine diffusés par les chaînes appartenant à Bemba, des policiers et des civils avaient été tués et l’agitation se poursuivait le lundi, augurant déjà des passions et des débordements de la nouvelle campagne électorale, dans une ville où des armes ont été distribuées aux civils. Auparavant déjà, le dernier meeting de Bemba à Kinshasa s’était traduit par la mise à mort de deux policiers, l’incendie de la Haute Autorité des Médias, d’une église et du studio d’un musicien, tout cela sans excuses ni sanctions. Bref, loin de l’apaisement qu’aurait du entraîner l’annonce d’un deuxième tour, Kinshasa, sinon le Congo tout entier, se dirigeaient vers la déflagration.

Laissées sans réponse, les provocations de l’un avaient cependant été précédées des avertissements répétés de l’autre, y compris dans le discours qui avait suivi la proclamation des résultats ».

Il fallait être sourd pour ne pas entendre que le ton avait changé, que derrière le président silencieux et consensuel se cachait aussi un homme déterminé, bien décidé à ne pas laisser son adversaire démolir le chantier de la reconstruction du pays. Certes, Kabila aurait pu, comme par le passé, se retrancher derrière la Monuc sinon l’Eufor, attendre un rappel à l’ordre dans le chef de la « communauté internationale ». Mais cette dernière, comme tétanisée par la violence que semblait incarner Bemba, préférait se taire avec prudence, se féliciter du second tour et hausser, à l’égard du président, l’inusable barre des exigences : n’était-il pas question, une fois de plus, d’exiger de lui d’intégrer les vaincus du scrutin, de confier des responsabilités au vice-président Ruberwa, désavoué par les électeurs ? Quant aux discours de haine et de racisme, versions congolaises de la radio des Mille Collines, aux calomnies portant sur les parents du président et même sur sa jeune épouse et inlassablement diffusées sur Internet depuis l’Europe, ils étaient repris par la rumeur et par les médias locaux, enflammant les esprits dans la cité…

Soudain, refusant de donner de nouveaux gages de bonne volonté, d’encaisser plus longtemps les insultes de ses adversaires, a jeté le masque, fort de ses 44% de voix. Ses électeurs ont découvert que l’homme de paix pouvait être ferme, ses ennemis ont mesuré sa force de frappe et sa détermination et les ambassadeurs ont soudain constaté que le gendre idéal n’avait pas peur de donner aux Kinois un avant-goût de la guerre…

Certes, sur le plan international, les évènements de lundi ont terni l’image de Kabila. Mais il sera désormais difficile de faire croire aux électeurs congolais que l’homme n’ose pas défier les Occidentaux, difficile de douter de sa volonté d’imposer l’ordre et la discipline.

Durant le partage du pouvoir suivant la formule “un plus quatre” les Kinois se sont souvent sentis en manque d’un vrai chef. Aujourd’hui ils en ont deux. Et des oeufs risquent encore d’être cassés.