26 août 2006
Le tireur de ficelles
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Si vous avez l’intention de prendre quelques jours de vacances (ce qui est mon cas) pourquoi ne pas potasser, parcourir, consulter, et même apprendre par cœur les biographies des acteurs de la transition, publiées par le Musée de l’Afrique centrale à Tervuren, le CEP à Kinshasa et le Cerdac à Lubumbashi ? L’ouvrage, remarquablement documenté, est tout sauf une assommante compilation de dates et de CV.
Retraçant le parcours des principaux acteurs congolais, il plonge aussi au cœur de la politique. Les auteurs, Jean Omasombo et Erik Kennes, rappellent que le Musée de Tervuren n’est pas seulement le gardien de la mémoire du Congo, il demeure aussi le spectateur attentif des évolutions présentes.
Rafraîchissant la mémoire, le livre permet d’amusantes rencontres. Ainsi par exemple, Jean Omasombo et Erik Kennes nous rappellent la trajectoire d’un curieux personnage, Honoré N’Gbanda Nzambo ko Atumba. Un homme qui intervient dans le débat politique congolais actuel, quoique réfugié à Paris et voyageant en Europe, animateur de l’Apareco (Alliance des patriotes pour la refondation du Congo), grand pourvoyeur de rumeurs et de révélations en tous genres, avec comme cible principale le président de la république, qu’il a déjà pourvu d’autres père et mère, d’une autre épouse, d’autres noms et d’autres nationalités, avant de compiler tous les scandales présents et à venir en RDC et de lui en attribuer la responsabilité…
Le parcours intellectuel de ce maître manipulateur est brillant : en 1960, après des études primaires à mission de Roby (Lisala) il est choisi parmi les deux meilleurs élèves pour entrer au petit séminaire de Notre-Dame de Grâce à Bolongo où il mène successivement des humanités gréco-latines puis littéraires. Inscrit à l’Université Lovanium de Kinshasa en 1967, il donne également cours au collège Thomas More à Lisala, après le retrait des enseignants belges en 1967. Après avoir obtenu une licence en philosophie à l’Unaza (Lubumbashi) et un diplôme de hautes études en communication sociale, il devient conseiller à la présidence de 1972 à 1976.
Après trois années passées dans les services culturels de l’ambassade du Zaïre à Bruxelles, M. Ngbanda devient conseiller diplomatique du président Mobutu puis ambassadeur en Israël, de 1983 à 1985. Il est ensuite administrateur de l’Agence nationale de documentation de 1995 à 1990 puis conseiller politique du président Mobutu et ministre de la Défense nationale, Sécurité du territoire et Anciens combattants dans le gouvernement Mungul Diaka puis Karl I Bond.
Devenu conseiller spécial du chef de l’Etat, il s’occupe en même temps de son ministère religieux. En effet « Frère Honoré » est devenu pasteur prédicateur de l’église Full Gospel et passe pour être l’un des hommes les plus intelligents et les plus rusés de l’entourage de Mobutu jusqu’à la fin de son règne.
Ce que ne disent pas les deux auteurs, c’est que M. Nganbda a la réputation d’avoir encouragé l’implantation des églises évangéliques d’origine américaine, au début des années 90, alors que l’Eglise catholique mobilisait ses fidèles pour qu’ils soutiennent la conférence nationale souveraine dirigée par Mgr Monsengwo. Il s’agissait alors de tenter d’affaiblir une église qui, fidèle à l’enseignement de Mgr Malula, se positionnait en faveur de la justice sociale et de la démocratisation de la société, une église qui, comme aujourd’hui, représentait un réel contre-pouvoir. En février 1992, alors qu’il était en charge de la Défense nationale, M. Ngbanda fut d’ailleurs accusé d’avoir fait tirer sur les chrétiens qui marchaient dans Kinshasa pour exiger la reprise des travaux de la conférence nationale.
Après la chute du président Mobutu, M. Ngbanda, qui fut donc aux affaires jusqu’au bout, choisit l’exil, au Togo d’abord puis à Paris, après être passé par la Côte d’Ivoire où on le vit dans l’ entourage du président Gbagbo, peaufinant le thème de l’ivoirité, un concept qui, il faut le reconnaître, n’avait pas été inventé par Gbagbo, mais par le dauphin d’Houphouet Boigny, le président Konan Bedié.
L’ivoirité enflamma les rues d’Abidjan et provoqua la persécution, puis le départ de millions de ressortissants du Burkina Faso, du Mali ou surtout d’Ivoiriens du Nord, de confession musulmane, soudain devenus étrangers dans la capitale de leur propre pays ou dans les plantations du Sud où ils avaient travaillé leur vie durant. Le virus identitaire faillit emporter la Côte d’Ivoire vers l’abîme et le voici qui sévit aujourd’hui en RDC, le pays aux 400 tribus, aux innombrables métissages ! Ce virus de la «congolité» est inoculé via l’internet par Nbanda et les siens et il risque de déchirer le pays entre l’Est et l’Ouest, de briser cette unité nationale qui avait résisté à la guerre d’agression et à l’occupation étrangère…
Espérons que, dans leur édition ultérieure, les auteurs de ces biographies de la transition ne doivent pas ajouter un chapitre entier aux lignes qu’ils consacrent à Ngbanda, sous l’intitulé «le tireur de ficelles…»