29 octobre 2006

Amani… Le Kivu a voté pour la paix

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Déjà sollicités lors de l’enrôlement, du referendum constitutionnel, du premier tour des élections, les Congolais seraient-ils devenus blasés ? Habitués en tous cas aux consultations électorales, à tel point que ce dernier scrutin a gagné en organisation ce qu’il a perdu en affluence.More...

A Goma en tous cas les électeurs de la ville, qui en juillet se pressaient avant l’aube devant les centres de vote, sont cette fois d’abord allés à l’église ou au temple. Comme toutes les confessions religieuses avaient avancé l’heure des offices, c’est vers 10 heures que les files ont commencé à se former. Calmes, respectueux les uns des autres, les électeurs se sont alignés en silence, surveillés par des policiers débonnaires qui se sont bien abstenus cette fois de solliciter le moindre « matabiche ». Dans les bureaux de vote, le choix du futur président, une simple croix à mettre à côté d’un visage, fut une formalité expédiée rapidement et sans états d’âme. Par contre, la désignation des élus à l’Assemblée provinciale s’avéra plus ardu, car le visage des candidats s’étalait sur six pages.
Paluku Boaze, chef de centre à Jiwe ( la pierre), un hameau installé à même la coulée de lave, reconnaît que les électeurs sollicitent souvent son aide : « analphabètes ou souffrant d’une vue déficiente, ils ne distinguent ni les noms ni les partis. S’ils savent pour qui ils veulent voter, je désigne alors trois témoins qui les assistent dans l’isoloir, en veillant à ce qu’il n’y ait pas de tricherie ».
Vigilance et transparence… Tels sont les maîtres mots des témoins, bien plus nombreux que lors du premier tour, qui se serrent sur les bancs d’école. Ils sont envoyés par les différents partis, les groupes religieux, les organisations de la société civile et dans certains centres ils sont tellement nombreux qu’ils ne sont admis dans les bureaux qu’à tour de rôle. Tous sont volontaires, bénévoles et, présents depuis 5heures du matin, s’apprêtent à passer la nuit pour surveiller le dépouillement. Leur zèle sera récompensé : ils seront les premiers informés des résultats de leurs bureaux respectifs, qu’ils communiqueront alors à leurs diverses organisations.
Comment peut-on vouloir vivre au pied du volcan Nyiragongo, comment peut-on y voter ? En 1938,  puis dans les années 70 et enfin en 2002, une coulée de lave submergea le village, les cultures et les habitants qui avaient tout perdu fuirent jusqu’au Rwanda. Ils y restèrent deux jours, puis sur la boue encore fumante, se réinstallèrent. Aujourd’hui, des bananiers poussent dans les anfractuosités et pour avoir de l’eau potable, ils doivent se rendre à Goma, à 8 kilomètres d’ici, car les sources sont polluées ; à tout moment, des groupes armés viennent leur voler quelques biens, recruter les garçons pour la guerre, les filles pour d’autres services.
Le bureau de vote se compose de quelques planches plantées sur la lave, mais aussi il y a des listes, des isoloirs, une organisation impeccable. Qu’espèrent ces gens pauvrement vêtus, qui attendent sous le soleil ? Deux mots-clés fusent « amani », la paix, ou « maendeleo » le développement. Et Valentin, un garçon qui a déjà été recruté plusieurs fois par les milices, ajoute, approuvé par ses compagnons de file : «  nous allons voter pour celui qui a déjà commencé à construire la paix ».
Même son de cloche à Nyabyunyu, près du Lac Vert : Jean-Claude et Adrien, l’un maçon, l’autre électricien, espèrent que les élections les mèneront à la paix, leur donneront enfin du travail «  nous en avons assez de rester à la maison, et l’agriculture ne suffit pas. » Dans ces campagnes hantées par la guerre, dévastées par les caprices de la nature, où les réfugiés hutus détruisirent champs et forêts avant de s’enfuir ou de rentrer au Rwanda, Kabila incarne sans conteste la volonté de paix qui hante tout le monde. Un vieil homme ajoute : « en plus, lui, il ramènera les Blancs pour nous aider ».  A Mugunga, où les cultures ont désormais remplacé l’ancien camp de réfugiés hutus, Sara Chisanye ne se contente pas de commenter le scrutin présidentiel. Pour elle, les élections provinciales sont tout aussi importantes : il faut choisir des gens qui aideront les pauvres, qui rétabliront le système judiciaire. Par trois fois, mon fils a déjà été dépossédé de sa parcelle, tout simplement parce qu’il ne pouvait pas payer le juge. » Safari Bahati, lui, espère la sécurité : démobilisé des troupes du RCD, il n’a jamais touché la prime promise, et son petit frère a été recruté de force par Laurent Nkunda. « Si je n’ai rien pour vivre, moi aussi je vais devoir rejoindre un groupe rebelle »…
 

29 octobre 2006

Mushaki, fief du seul député tutsi du Congo

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A Mushaki, sur les collines du Masisi qui dominent Goma, le député Dunia Barakani a tout reconstruit. Sa ferme d’abord : un élevage de 500 vaches Friesland et Brun Suisse au pelage luisant, des bêtes magnifiques qui broutent jusqu’à satiété l’herbe d’un vert intense et donnent de 10 à 20 litres de lait par jour. Ensuite un dispensaire, et une école pour 1000 élèves, aujourd’hui transformée en bureau de vote ; les salles de classe ont été dégagées et les bancs rangés à l’extérieur forment des sortes de corridors, les listes des électeurs s’affichent sur chaque bureau et l’honorable, venu superviser le tout, assure que les votants venus de loin recevront à la sortie un verre de lait, à titre amical. Un peu plus loin, des baraquements de toile et de carton abritent des Tutsis rapatriés du Rwanda. Ils attendent de retrouver leurs terres, toujours occupées, plus loin sur les collines, par des Hutus Interhamwe qui se sont taillés des domaines à la pointe du fusil et n’ont jamais pu être délogés.

C’est avec une légitime fierté que le député nous fait les honneurs de sa propriété : pour mesurer le chemin parcouru, il faut se rappeler qu’à partir de 1994, les collines du Masisi, dans le Nord Kivu, vouées à l’élevage depuis l’époque coloniale, avaient été dévastées. Depuis Goma, les réfugiés hutus venus du Rwanda après le génocide et la victoire des troupes de Kagame, avaient multiplié les raids sur le bétail, et 300.000 vaches avaient été tuées et dépecées, entraînant la ruine de la principale ressource de la province. Ensuite, lors des deux guerres, les divers groupes armés avaient poursuivi l’œuvre de destruction, ruiné les éleveurs, empêché les paysans (ou plutôt leurs femmes) de se rendre aux champs sous peine d’être enlevées, violées, rançonnées. Durant  des années, Masisi fut une terre sans loi, échappant à toute autorité légale.
Aujourd’hui, le deuxième tour des élections s’y déroule dans un ordre parfait, même les groupes armés qui campent encore au fond des collines, Hutus rwandais ou soldats du général félon Laurent Nkunda ne s’avisent pas de déranger les votants. Tous ces miracles, Dunia Bakarani s’en émerveille avec d’autant plus de conviction qu’il a même été élu, devenant le seul Tutsi du Congo à être envoyé à l’Assemblée nationale !
Quelle est donc la recette de la popularité de cet homme de 34 ans, sans passé politique, diplômé de maths physique, propriétaire d’une ferme de taille moyenne, qui a fait 24.500 voix de préférence, alors que les ténors du RCD-Goma (Rassemblement congolais pour la démocratie) le parti qui domina la région durant six ans, ne réussirent même pas à se faire élire  dans leurs villages d’origine?
Pour Bakarani, la réponse est simple : « je ne suis pas seulement le fils de mon père, qui était très apprécié par tous les groupes ethniques de la région ; je donne aux gens du travail et je les paie correctement, je m’occupe du social, ils savent que j’ai d’autres projets en perspective. Et si vous connaissez un Belge, ancien d’ici, qui pourrait m’aider avec son expérience, n’hésitez pas à me l’envoyer… »
Considérant que le RCD, ce parti qui apparut toujours comme une courroie de transmission de l’influence rwandaise, appartient désormais au passé, Barakani s’est fait élire sur les listes du MLC (Mouvement congolais pour la démocratie) de Jean-Pierre Bemba, tout en déplorant que la campagne ait été basée sur le thème ethniste de la « congolité », prenant pour cible les citoyens d’origine tutsie.
Ses bouviers, eux, n’ont pas d’états d’âme. Ils se préparent à voter sans hésitation pour Bemba. Moins parce que leur patron fait partie du MLC, mais parce que voici trois ans déjà, le vice-président est venu jusque chez eux, les écouter, leur faire des promesses. Plus tard cependant, d’autres villageois nous diront que dans cette région toujours sous la coupe du général Laurent Nkunda, qui échappe toujours à l’autorité de Kinshasa, des consignes, assorties de menaces de représailles, ont été claires : il fallait voter pour Bemba, sinon…
 

29 octobre 2006

Les électeurs congolais ne se sont pas bousculés

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 A Kinshasa, c’est la pluie qui a failli  remporter les élections. Dans le pays, la fatigue  a fait le reste : dans l’ensemble, la participation au deuxième tour des élections présidentielles, couplées à l’élection des Assemblées provinciales, a été nettement moindre que le 30 juillet dernier. lire la suite

28 octobre 2006

Bemba, le gosse de riches mais pas seulement

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Caricaturer Jean-Pierre Bemba est une entreprise facile : cet homme de 44 ans, qui en a passé 21 en Belgique, a tout du gosse de riches. A première vue, il est un pur produit de la nouvelle bourgeoisie congolaise : son père, Jeannot Bemba, un homme d’affaires métis originaire de l’Equateur, fut longtemps le « patron des patrons », protégé par Mobutu et gérant quelquefois ses affaires.More... Une enfance de privilégié, de bonnes études à l’ICHEC en compagnie d’Olivier Kamitatu, un brevet de pilote de Boeing, une carrière d’homme d’affaires à la tête de la société de télécommunications Comcell ou de Scibe Zaïre, sa place au sein de la famille de Mobutu (sa sœur Cathy avait épousé Nzanga le fils du président, aujourd’hui son adversaire politique) : Jean-Pierre Bemba avait tout pour être le Berlusconi du Congo, voire son George Bush junior. Tout, sauf quelques « affaires », comme une condamnation en Belgique pour exploitation de domestiques entrés illégalement, ou quelques soupçons, comme la découverte de matériel d’impression de faux dollars, dans la villa paternelle de Rhode Saint Genèse, ou des jalousies suscitées par la confiance que lui portait le maréchal vers la fin de sa vie, où Bemba était devenu son conseiller financier et son confident, au grand dam de la famille du chef de l’Etat.

Jean-Pierre Bemba ne s’est cependant pas contenté de ce destin tout tracé : en 1998, profondément hostile à Laurent-Désiré Kabila, il se laisse convaincre par le président ougandais Museveni de prendre la tête d’un mouvement armé rival du RCD-Goma, avec l’appui de quelques unités militaires ougandaises et de généraux de Kampala qui se transforment  rapidement en affairistes. Campant à Gbadolite, la ville natale de Mobutu, Bemba devient un chef militaire, s’empare d’une large part de la province de l’Equateur, convoite l’Ituri et le Nord Kivu, embauchant les anciens militaires de Mobutu et distribue des armes aux enfants de la région, recrutés de force. A Gbadolite, Bemba et les siens vécurent dans des conditions spartiates et des dissidents de l’époque  assurent que le chairman n’était pas partageux  « non seulement il ne payait pas ses troupes mais il ne renvoyait même pas les plats de nourriture… »
Lusaka, Gaborone, Sun City, Bemba a participé à toutes les négociations et jusqu’à présent, il considère Joseph Kabila comme son cadet, voire un usurpateur.
Le partage du pouvoir résultant de l’accord de Sun City le plaça à la tête de la Commission Economie et Finances, et à ce poste il contribua autant aux succès (relatifs) du régime comme la stabilisation de la monnaie qu’à ses échecs, comme les accords miniers aujourd’hui très décriés. Le poste de vice-président lui assura aussi une certaine immunité judiciaire, car des crimes commis par ses troupes en Ituri et à Bangui en Centrafrique font aujourd’hui l’objet d’enquêtes menees par la Cour pénale internationale.
La campagne électorale a cependant révélé un autre visage de Bemba : l’homme d’affaires, le chef de  guerre est apparu comme un homme pugnace, un bon stratège politique, un tribun hors du commun, capable de galvaniser les foules, de recruter des shégués, les enfants de la rue, d’attirer à lui les nombreux orphelins du mobutisme qui brûlent d’envie de reprendre le pouvoir et de rattraper leurs dix années d’exil. Au service de ses talents politiques, Bemba a aussi mis son absence de scrupules : ses thuriféraires, ses chaînes de radio et de télévision ont repris jusqu’à la nausée le thème de la nationalité, opposant l’ « enfant du pays » au candidat présenté comme étranger, s’en prenant aux Occidentaux censés soutenir ce dernier, jouant sur le chauvinisme voire la xénophobie.
Avant le deuxième tour, Bemba a réussi à attirer autour de lui un grand nombre de candidats malchanceux, mais aussi l’ancien Premier Ministre Kengo wa Dondo, dont l’impopularité risque cependant de se retourner contre lui. S’il faut se garder de caricaturer le vice-président, il ne faudrait pas croire non plus que le « chairman », parce qu’il a peu d’amis, est un homme seul : il peut toujours compter sur son allié Museveni et sur des réseaux africains qui remontent vers le colonel Kaddhafi, en passant par Blaise Compaoré et tous les méandres de la « France-Afrique »…
 

28 octobre 2006

Le parcours de l, enfant du maquis

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Pour comprendre la coalition qui s’est formée autour de Joseph Kabila au deuxième tour, il faut rouvrir les livres d’histoire. Se rappeler que le président sortant est le fils d’un combattant nationaliste, Laurent-Désiré Kabila, qui s’était opposé à la destitution du Premier ministre élu Patrice Lumumba et  avait créé le maquis de Hewa Bora, qui défia la dictature durant de longues années, jusqu’à l’exil en Tanzanie. More...Savoir que le vice-premier ministre de Lumumba s’appelait Antoine Gizenga et qu’il ne renonça jamais à son projet de restaurer la légitimité démocratique. Ne pas négliger le fait que Mobutu lui-même, malgré ses trahisons ultérieures, son népotisme et ses dérives, avait été l’ami de Lumumba et s’était toujours présenté comme le garant de l’unité du pays, une valeur que défend son fils cadet.
Aujourd’hui, les fils de Kabila et de Mobutu se sont retrouvés sur une base nationaliste, tandis que le « patriarche » Gizenga s’apprête à ressusciter les valeurs du Congo des origines, que les militants et les cadres de son parti appliquent toujours avec rigueur.
Après les compromis et les compromissions engendrés par la formule de partage du pouvoir « un plus quatre », unanimement vomie par la population, les conséquences d’une victoire de ces trois hommes si différents en apparence  pourraient surprendre.  Surprendre certains des proches de Kabila qui avaient allègrement (et dispendieusement) retrouvé les mœurs du parti unique, percevant commissions et dessous de table. Certains d’entre eux ayant été élus vont se retrouver à l’ Assemblée, écartés d’office du cercle présidentiel, d’autres devront partager leur pouvoir avec les nouveaux alliés du Palu et de l’Udemo (Union des mobutistes). Les Occidentaux aussi pourraient être surpris, car l’exigence de rigueur, la lutte contre la corruption que promet Gizenga ne frapperont pas que les Congolais tandis que le nouveau pouvoir, s’il veut asseoir la légitimité conquise par les urnes devra s’acquitter d’un « devoir d’ingratitude » à l’égard de tous ceux qui, fût ce animés de bonnes intentions, se sont profondément ingérés dans les affaires intérieures du Congo.
A 36 ans, Joseph Kabila est toujours le plus jeune chef d’Etat d’Afrique, mais il peut déjà se prévaloir d’un parcours hors du commun :  une enfance difficile dans un maquis dénué de tout, une jeunesse d’exilé en Tanzanie, où, pour échapper aux services de Mobutu, la famille devait se dissimuler sous des noms d’emprunt et faire de la discrétion une seconde nature, des études problématiques en Tanzanie puis en Ouganda avant de rejoindre les troupes hétéroclites qui entreprirent de chasser Mobutu en 1996-97. Le «fils du chef », que son père avait installé dans le sillage de James Kabarebe, le commandant rwandais, (peut-être pour être informé des réels projets de ses alliés…)gravit rapidement les échelons, devenant  général major, responsable de l’armée de terre et il participa, avec des succès mitigés, aux affrontements de la deuxième guerre. En 2001, au lendemain de l’assassinat de son père, Joseph Kabila, dans des circonstances dramatiques,  fut choisi comme le « plus petit commun dénominateur » d’un régime aux abois.
Qui, à l’époque, aurait parié sur la survie politique de ce jeune homme réservé, introverti, dépourvu d’expérience et de charisme ? Au fil des années cependant, Joseph Kabila surprit les plus sceptiques : il échangea le départ des troupes étrangères et la réunification du pays contre le partage du pouvoir avec les autres chefs rebelles, combina le soutien des Occidentaux avec l’appui solide de ses alliés africains (Afrique du Sud, Angola, Tanzanie et, dans une moindre mesure désormais, Zimbabwe), stabilisa la monnaie et finalement réalisa sa promesse initiale, mener le peuple congolais aux élections.  Consciencieux, méthodique, ayant gardé le culte de la discrétion hérité de ses années de jeunesse, il ne trouva ni le temps d’apprendre le lingala, la langue de la capitale ni celui d’apprendre à séduire les foules par des discours et des bons mots. « Bien faire et laisser dire » pourrait être son slogan, mais ne pas avoir cultivé sa popularité dans une capitale qui aime les vedettes, qu’ils soient musiciens ou prêcheurs, lui a déjà coûté cher…
 

27 octobre 2006

Des élections au superlatif

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Seize années de transition politique marquées par deux guerres meurtrières, qui ont failli mener à l’implosion du pays. Les élections les plus longues et les plus coûteuses, (au delà de 500 millions d’euros…). Un cauchemar logistique maîtrisé par la Commission électorale indépendante appuyée par un investissement massif de la communauté internationale, Nations unies, Union européenne et partenaires africains pour une fois côte à côte.

Le Congo cumule les superlatifs, ce qui n’est pas pour déplaire à ses citoyens qui regrettent d’avoir été privés des dernières cerises sur le gâteau : le débat entre les deux candidats et les derniers meetings de fin de campagne. Le « match du siècle » a été annulé faute d’accord sur la formule, et Jean-Pierre Bemba, craignant débordements de ses troupes ou provocations, a préféré annuler sa marche à travers Kinshasa et sa dernière grand messe au stade. Les 26 millions d’électeurs de dimanche ont donc été contraints de se rabattre sur la télévision, le bouche à oreille et les cortèges gaiement décorés aux couleurs de leurs champions.

A vrai dire, cette finale en queue de poisson est à l’image de la campagne électorale elle-même : terne, morose, marquée par des incidents violents et la méfiance entre les protagonistes.
Depuis les affrontements des 20, 21 et 22 août à Kinshasa, qui avaient fait plus de 120 victimes, les « pactes de bonne conduite » et la promesse de transformer Kinshasa en « ville sans armes », engagements dictés par la communauté internationale, n’ont pas empêché les partisans de Kabila de soupçonner Bemba de vouloir fomenter des désordres de dernière minute tandis que le vice-président assure que son rival a voulu le supprimer…Courageux, mais pas téméraires, les deux hommes renonçant à tout déplacement, ont donc préféré enregistrer de longs monologues sur leurs chaînes de télévision  respectives et envoyer leurs épouses battre campagne. On a vu Mme Bemba se rendre au Kasaï et au Katanga, tandis que Marie-Olive Kabila, désormais surnommée «Mère possible » a bravement combattu pour le compte de son époux, elle a suscité de nombreuses ovations et a démontré son aisance dans les principales langues du pays. Dans le camp présidentiel, la « première dame » aura été le joker de ce deuxième tour, mais pas le seul atout. En effet, dans le Bandundu et surtout à Kinshasa, l’alliance avec le Parti lumumbiste unifié d’Antoine Gizenga a changé la donne. Dans la circonscription de Tshangu, les quartiers nord de la capitale, d’immenses banderoles montrent Kabila s’entretenir respectueusement avec le  « Patriarche », sous le regard de Nzanga Mobutu à l’arrière plan. «  Cette image a sauvé le jeune président » assure notre chauffeur Kevin, qui, même s’il a lui-même égaré sa carte d’électeur, assure que chaque soir, il a participé aux discussions dans les parcelles, appuyant les militants du Palu qui démarchaient méthodiquement chaque famille  pour plaider en faveur de  l’alliance Kabila-Gizenga. Dans l’Equateur aussi, l’engagement de Nzanga Mobutu devrait briser la dichotomie Est-Ouest qui avait dangereusement marqué le premier tour.
Rationnels, observateurs étrangers et diplomates font donc leurs calculs. Ils additionnent les 44 % de Kabila, les 14% de Gizenga et les 4% de Nzanga pour assurer que la majorité absolue ne peut échapper au président sortant, ajoutant qu’à l’Assemblée déjà, la cause est entendue.
Il serait  cependant imprudent d’affirmer que le choix des électeurs sera uniquement une question de rationalité, de  supposer que ces millions d’hommes et de femmes, ainsi sollicités librement pour la première fois depuis quarante ans, pourraient abdiquer leur libre arbitre pour se soumettre aux consignes de partis politiques…En réalité, d’un bout à l’autre du pays,  les discussions se poursuivent :les uns avancent le bilan de Joseph Kabila, la paix rétablie, le pays réunifié, la stabilité en vue. Mais ils sont nombreux, très nombreux, à avoir été touchés par les arguments mettant en doute la nationalité congolaise du chef de l’Etat, à estimer que sur ce point il s’est peu ou mal défendu, qu’il s’est dérobé face à un  débat télévisé qui aurait mis en évidence ses difficultés de communication.
Durant la campagne du premier tour, le Palu lui-même avait mené campagne contre la personne de Kabila et des  arguments identiques avaient été utilisés dans l’Equateur. Les consignes des état-majors suffiront-elles à calmer les doutes, à ébranler les « intimes convictions » ? Les Kinois modifieront-ils leur « vote sanction » ou leur « vote suspicion » émis lors du premier tour ?
A quelques heures du scrutin, tous les Congolais scrutent le ciel, guettant les menaces de pluie. Car si dimanche des averses tropicales noient les villes, embourbent les pistes et rendent impossibles les déplacements de millions de piétons, le taux d’abstention pourrait grimper et modifier la donne.
Outre les incertitudes qui pèsent sur le report des voix et le poids des abstentions, une autre inconnue est l’attitude des électeurs de l’UDPS, le parti de Tshisekedi. Certes, leur leader, qui avait successivement déconseillé l’enrôlement, appelé à voter non au referendum, puis à récuser les élections a cette fois choisi une stricte neutralité et sanctionné ceux de ses proches qui s’étaient prononcés en faveur de Bemba. Mais la base du parti quant à elle, adhère fortement aux thèses de la « congolité » et répète le slogan martelé par Bemba « Congolais 100% ».
L’âpreté de cette compétition présidentielle a fini par occulter l’autre facette de ce scrutin, les élections provinciales qui doivent désigner les Assemblées du même nom, d’où sera issu le futur Sénat.
Dimanche, les Congolais vivront  une expérience rarissime en Afrique : un scrutin dont l’issue est réellement incertaine, qu’il s’agisse de l’identité du vainqueur et… du comportement du vaincu.

26 octobre 2006

Les espions venus du ciel

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« Ils regardent même dans nos parcelles »…Les Kinois se sont habitués au survol des drônes, ces avions sans pilote que l’armée belge a mis au service d’Eufor, la force européenne.  Au début, ces mystérieux appareils ne laissaient pas d’inquiéter et en juillet dernier, un tireur non identifié avait fait moucheMore.... Mais lorsque le deuxième avion s’écrasa sur le boulevard passant devant le Stade des Martyrs, faisant une victime, il n’y eut ni émeute ni révolte ; la population avait compris que ces appareils sont là pour garantir la paix et obliger les candidats à respecter leur promesse de faire de « Kinshasa une ville sans armes ». Certes, on est loin du compte : pour échapper à l’espion venu du ciel, des armes sont échangées de véhicule à véhicule, cachées dans des maisons privées et nul n’arrêtera jamais des foules galvanisées par la haine. Cependant le lieutenant-colonel Vermeer, qui dirige l’équipe d’accompagnement des UAV (unmanned aereal vehicle) est aussi fier de la précision de ses photos qu’un surveillant de grand magasin qui aurait filmé des cas de vol à la tire. Sur l’écran de son ordinateur défilent des images prises de nuit le long des berges du fleuve, où l’on voit des piroguiers décharger de mystérieuses cargaisons vers une résidence privée appartenant à un proche de Bemba. Soupçonnant des livraisons d’armes depuis Brazzaville, l’Eufor est allée demander des explications, photos à l’appui et les arrivages ont cessé. Sur un autre film, on distingue des chars soigneusement rangés dans un camp militaire, dissimulés par des poutrelles et des camions. Ici aussi des explications ont été demandées aux Forces armées congolaises et depuis lors les véhicules sont à l’arrêt. « Dès qu’ils feront chauffer leur moteur, nous les repérerons grâce aux infra rouges, même s’ils veulent circuler de nuit » assurent les espions du ciel.

C’est le 20 août, lors des affrontements qui ont eu lieu entre la garde présidentielle et les milices de Bemba que les UAV ont montré toute leur utilité. Dès les premiers tirs, l’avion  s’est immobilisé au dessus du Boulevard du 30 juin, les cameras ont commencé à tourner et l’EUFOR est actuellement en possession de documents montrant des miliciens de Bemba cachés dans le cimetière de la Gombe ouvrir le feu sur des policiers de faction, puis des chars prendre position près de la maison du général Numbi et ouvrir le feu sur des civils en armes, épargnant cependant la résidence du vice-président où se trouvaient 14 ambassadeurs. L’évacuation des diplomates a également été filmée, de même que le tir de mortier qui pulvérisa l’hélicoptère de Bemba.
A la veille du deuxième tour, trois drônes de l’armée belge surveillent Kinshasa en permanence, informant immédiatement l’EUFOR de tout mouvement suspect. Jalouse, la Mission des Nations unies au Congo souhaiterait qu’après le départ de la force européenne, toujours prévu fin novembre, ces appareils soient mis à sa disposition par la Belgique pour  l’aider à surveiller les frontières et les éventuelles infiltrations depuis les pays voisins. Si la Belgique refuse, le lieutenant colonel Vermeer, qui se réjouit d’avoir pu tester ces appareils en milieu urbain, se veut  philosophe : «  nous recommencerons à filmer le gibier dans les Fagnes et la pollution au dessus de la mer du Nord »…
 

26 octobre 2006

Un pays au bord de la crise de nerfs

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Un jour avant la fin de la campagne électorale pour le deuxième tour des élections, on est loin du climat apaisé promis par l’Alliance présidentielle et réclamé par la communauté internationale : des foyers de tension ont éclaté dans tout le pays, au point de rendre incertaine l’issue des élections sinon leur tenue elle-même.  A Lodja dans le Kasaï, à Lubumbashi la capitale du Katanga, des affrontements ont mis aux prises partisans de Jean-Pierre Bemba et de Joseph Kabila, mais c’est surtout dans la province de l’Equateur qu’ils ont été les plus violents.More... Dans cette région longtemps contrôlée par le Mouvement pour la libération du Congo de Bemba, les milices du vice-président et les gardes du corps du fils du président Mobutu, Nzanga se sont violemment affrontés et ce dernier aurait été pris en otage etdétenu dans une station de radio appartenant à Bemba !  Rappelons que  Nzanga Mobutu  avait rejoint le camp présidentiel avec comme cadeau de mariage les voix de sa région d’origine, où sa famille jouit encore d’un grand prestige. Ce ralliement du fils légitime a porté un coup sévère à Bemba qui, du coup, a fait figure d’usurpateur. A Gbadolite, berceau de la famille Mobutu et à Mweka, une autre ville de l’Equateur, la violence des affrontements met désormais en péril la tenue des élections.

De son côté Kinshasa, l’immense capitale de six  millions d’habitants,  est au bord de la crise de nerfs. Dans les quartiers populaires sur la route de l’aéroport,  les militants du Parti lumumbiste unifié vont de parcelle en parcelle pour tenter de faire basculer la donne, de convaincre les électeurs de choisir le tandem que forment désormais le jeune président et l’ancêtre de la politique congolaise, Antoine Gizenga. Mais ils se font prendre à partie par des « combattants » du parti de Tshisekedi qui les qualifient de traîtres, ou par des militants de Bemba qui prennent des coups à leur tour…

La tension est encore montée d’un cran lorsque des coups de feu ont retenti aux abords de la prison centrale, le Centre pénitentiaire de Kinshasa, où se trouvent des prisonniers politiques accusés de l’assassinat du président Laurent Désiré Kabila. Voici deux jours déjà, quatorze condamnés à mort, impliqués dans ce meurtre, avaient réussi à fuir et deux d’entre eux seulement ont été repris. Jeudi, toute la ville s’est interrogée sur le sort du plus célèbre des prisonniers du CHK, Edy Kapend, l’ancien aide de camp du père de Joseph Kabila, qui   avait été présenté comme le cerveau de l’assassinat du président et l’auteur de la tentative de coup d’Etat. En effet, une émeute a éclaté dans la prison, les 3000 détenus protestant contre la suspension des visites où les familles leur apportent quotidiennement de quoi se nourrir. A la faveur des tirs, Kapend aurait pu être abattu, mais aux dernières nouvelles, l’homme qui détient les plus lourds secrets du régime, serait toujours vivant et neuf prisonniers ont été blessés…

Ces incidents, dont l’addition pourrait faire croire à une tentative de déstabilisation à quelques heures du scrutin, se sont greffés sur la déception générale suscitée par l’annulation du débat télévisé entre les deux candidats.

La Haute Autorité des médias, qui était chargée de l’organisation de cette confrontation prévue par la loi électorale, a refusé de trancher et s’est déclarée incapable de concilier les positions des deux camps, les hommes du président souhaitant une émission pré enregistrée tandis que les représentants de Bemba misaient beaucoup sur le face à face. Du côté de l’Alliance pour une majorité présidentielle, ce refus est justifié par des raisons de sécurité, par la crainte de voir des foules convoquées par Bemba envahir les studios de la Télévision nationale ou le Palais du peuple et provoquer des incidents. Mais  dans la rue, les citoyens privés de spectacle estiment que c’est le président qui a refusé le combat singulier, ce qui engendre de nouvelles rafales de critiques.

Autant le dire : chez les partisans de Bemba et chez beaucoup de « parlementaires debout » membres de l’UDPS, le parti de Tshisekedi exclu de la compétition, la détestation que suscite Kabila est presque palpable et dépasse toute rationalité. Les slogans suivant lesquels « le Rwandais » aurait « vendu le pays aux étrangers » s’enchaînent, assortis de menaces contre les citoyens originaires de l’Est du pays et s’exprimant en swahili. Ces derniers assurent que leurs quartiers, leurs maisons ont été marquées et redoutent des chasses à l’homme. Ces passions identitaires, portées à un point d’incandescence par la propagande et les rumeurs, rappellent par moments le climat qui régnait à Kigali en mars 1994, quelques jours avant le début du génocide…

Mais ici, les troupes étrangères n’ont pas l’intention de démissionner : à pied, en voiture, les hommes de la Force européenne patrouillent dans la ville. Appuyant les Casques bleus retranchés dans leurs blindés, ils alignent des sacs de sable dans les lieux stratégiques (devant la résidence de Bemba par exemple) et sans périphrase inutile, assurent qu’ils « renforcent leurs positions de combat »…

26 octobre 2006

Les candidats refusent le test du débat télévisé

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La Haute Autorité des medias a jeté le gant et annulé le match du siècle. Il n’y aura donc pas de confrontation télévisée entre les deux candidats à l’élection présidentielle, faute d’accord entre les parties.More... Dans son communiqué, la HAM précise que trois formules avaient été proposées, un face à face, un côte à côte ou un enregistrement préalable, ce qu’on appelle en jargon un «faux direct » Comme on pouvait le prévoir, le « clan Kabila » aurait préféré la dernière formule, pour des raisons de sécurité, de « gestion des émotions » et pour éviter tout risque de dérapage. Et sans surprise non plus, le « clan Bemba » avait choisi le face à face, avec une motivation à la limite de l’insulte et que la HAM a publié sans sourciller «  parce que le face à face permet de « vérifier les aptitudes intellectuelles des candidats à diriger le pays ». Comme si les deux candidats, qui ont réussi à se hisser jusqu’à la compétition finale, qui ont co-dirigé le pays durant toute les transition, pouvaient être des simples d’esprit, dont le handicap aurait jusqu’à présenté échappé aux centaines d’interlocuteurs, dont des chefs d’Etat étrangers, des diplomates, de hauts fonctionnaires, qui les ont rencontrés à de multiples reprises. Comme si seuls les spots de la télévision pouvaient tenir lieu de test sur le quotient intellectuel…

Même si l’étrange lucarne est encore considérée comme un révélateur de caractère,  et qu’y comparaître ressemble à une minute de vérité, ceux qui brandissent de tels arguments sont à la fois naïfs et dépassés. En Europe, il y a longtemps que, dans les pays les plus avancés sur le plan démocratique, on sait que de telles confrontations n’apportent rien au débat d’idées, à la connaissance des programmes et des principes, qu’elles  répondent avant tout à la vocation première de la télévision, être une productrice de spectacles. Sachant cela, les téléspectateurs se calent dans leur fauteuil, se servent une bière, comptent les coups et attendent de lire leur journal du lendemain pour approfondir les vraies questions.
C’est d’ailleurs pour cela que la formule du débat pur et dur apparaît de plus en plus dépassée : en Italie, la confrontation Berlusconi-Prodi fut étroitement encadrée par les journalistes qui accordaient des temps de parole calibrés à des hommes qui évitaient de se regarder, comme s’ils n’étaient pas sur le même plateau ni même sur la même planète, en France la confrontation Chirac Le Pen n’a jamais eu lieu, et même aux Etats Unis le débat entre les présidentiables est aussi peu spontané que possible. Et si le dernier en date  avait permis de mesurer les aptitudes intellectuelles de Bush et de Kerry, ou de Bush et Al Gore, cela se serait remarqué et le résultat du vote aurait été différent…
Autrement dit, ce gadget qui apparaît de plus en plus démodé, sinon dangereux, les Congolais qui, pour ces élections ne se refusent rien, ont voulu se l’offrir. Car enfin,  ils ont déjà eu droit au referendum constitutionnel,  au suffrage universel direct à deux tours, tout cela dans un pays qui n’a pas voté depuis 40 ans, où les conditions logistiques tiennent du cauchemar.  Et le débat télévisé aurait du être la cerise sur le gâteau, du moins pour tous ceux qui ont accès au gâteau de la télévision et du courant électrique…
Cela étant, si cette disposition du code électoral était un peu irréaliste, la manière dont elle a été traitée était elle aussi irresponsable. Car  c’est à la HAM que la loi électorale donnait le pouvoir d’organiser la confrontation, et donc le droit d’en fixer les termes. Pourquoi celle ci n’a-t-elle pas pris ses responsabilités, définissant une formule sans risque (un préenregistrement dans un lieu tenu secret par exemple) et la proposant d’autorité aux deux parties, en spécifiant qu’elle était à prendre ou à laisser ? Celui qui aurait décliné l’offre aurait alors porté la responsabilité de l’échec de la rencontre, alors qu’aujourd’hui, le sentiment général est que c’est le clan Kabila qui a refusé la confrontation, pour des raisons qui ne sont pas uniquement de sécurité…
Cette absence de débat final, dans une campagne où les candidats n’ont pas sillonné le pays, laisse un goût d’inachevé mêlé d’inquiétude. Une inquiétude renforcée par les précautions de la force européenne qui a déployé des sacs de sable devant la résidence de Bemba, pudiquement appelés « positions de combat »…

24 octobre 2006

Une interview exclusive d’Antoine Gizenga, secrétaire général du Parti lumumbiste unifié

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En 1960, Antoine Gizenga était vice-premier ministre, aux côtés de Patrice Lumumba. Lors du premier tour des élections présidentielles, le patriarche de 81 ans a récolté 14% des voix, venant immédiatement après Joseph Kabila et Jean-Pierre Bemba. Par la suite, le Palu (parti lumumbiste unifié) a signé un protocole d’accord avec l’Alliance pour une majorité présidentielle, s’engageant ainsi à soutenir la candidature de Joseph Kabila au deuxième tour, en échange du poste de Premier Ministre. lire la suite