2 octobre 2006
La banane n’a plus la cote au Rwanda
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Voici un an, un brillant intellectuel très proche du pouvoir à Kigali m’expliquait ses projets pour la modernisation du Rwanda : installer partout des stations Internet afin de faciliter les communications et l’enseignement à distance, accentuer la vocation du Rwanda comme pays de services, afin de réduire la dépendance par rapport à l’agriculture et surtout de lutter contre la pauvreté qui accable une grande majorité de la population. Ses projets étaient ambitieux, visionnaires et j’appréciais cette vision coulée dans le vaste programme Rwanda 20 20. Mais lorsqu’il cita l’exemple du Kénya, qui, bon an mal an, engrange 100 millions de dollars en vendant à l’Europe des fleurs coupées, et qu’il m’assura que le Rwanda pouvait parfaitement suivre cette voie, je me suis dit qu’il y allait un peu fort
. Non seulement parce qu’à cette époque là, le vol SN, le seul à relier directement Kigali à l’Europe était suspendu, et que les fleurs auraient alors le temps de faner en cours de route, mais surtout parce qu’il me semblait quasiment impossible de reconvertir ainsi les agriculteurs rwandais, tellement attachés à leur terroir et à leurs productions traditionnelles.
Là, je me trompais : selon des informations venues du Rwanda, le maire du district de Muhanga, (ville de Gitarama) vient d’ordonner à la population de détruire toutes les plantations de bananeraie au cours de travaux communautaires. Les paysans devront aussi s’abstenir de planter des haricots ou d’autres cultures et attendre que le gouvernement distribue les graines de fleurs. Les contrevenants seront frappés d’amendes ou même de peines de prison. Selon les autorités, d’autres cultures, plus rentables que la banane devront être privilégiées, comme les ananas, les fleurs ou les orangers.
Le raisonnement se tient, si l’on considère que les cultures précitées vont rapporter des devises, ce qui est bon pour la balance commerciale du Rwanda. Bon aussi pour ceux qui ont besoin de ces devises, qui fonctionnent suivant le système monétaire, s’emploient à percevoir des taxes pour permettre à l’Etat de fonctionner, à l’armée de s’équiper.
Mais pour le paysan, si cette obligation se confirme, elle est dramatique. Car pour lui, la bananeraie c’est la vie même. Tout d’abord parce qu’elle abrite les maisons, les ombrage, protège l’intimité des familles. Mais la bananeraie, c’est aussi la réserve alimentaire, ce qui reste quand les autres ressources sont épuisées. Les bananes nourrissent les hommes, mais aussi le bétail car les vaches consomment ses feuilles. En outre, la banane joue un rôle social important : elle permet à chaque famille de réaliser sa bière de bananes, pour sa consommation personnelle mais aussi, sinon surtout, pour socialiser avec ses voisins, célébrer un évènement, remercier pour un service rendu. Apporter un cruchon de bière de bananes, c’est l’équivalent de la bouteille de vin que l’on débouche entre amis, que l’on offre en diverses circonstances.
Les feuilles servent aussi de toiture, elles protègent les cultures de café, servent même de combustible…Evidemment, la banane et ses sous produits, qui peuvent être utilisés comme monnaie d’échange, permettent au paysan d’échapper à l’économie monétaire, de développer des rapports sociaux sans avoir besoin de l’Etat, sans s’acquitter de taxes…
Si cette décision d’arracher les bananeraies devait se confirmer, elle serait calamiteuse pour les paysans, pour les économies villageoises et pour l’autosuffisance alimentaire. Car on peut déjà imaginer qu’avec les quelques francs que les paysans recevront pour leurs fleurs et leurs plantes destinées à l’exportation, ils n’auront pas les moyens de s’acheter les vivres qui désormais leur manqueront, ni les boissons dont ils auront besoin pour leurs rapports sociaux. Evidemment, ils pourront alors compter sur les distributions de vivres du Programme alimentaire mondial ou de l’USAID, qui seront très heureux de leur refiler des sacs de riz ou de maïs OGM refusés dans d’autres pays.
Et, comme au Kénya, on verra alors les avions quitter le Rwanda chargés de fleurs tandis que les paysans quitteront leurs terres et les serres des autres pour s’agglutiner dans de nouveaux bidonvilles. Et est-il besoin de souligner, même si de telles considérations sont interdites au Rwanda, que la frustration des paysans pourrait bien prendre une tournure ethnique, que le régime, sans aucun doute, qualifiera alors de divisionniste…