(Texte rédigé en 2005 lors de la sortie du livre d’Abdul Ruzibiza)
Une véritable offensive éditoriale déclenchée en France avait, en 2005, replacé le Rwanda sous les feux de l’actualité. Plusieurs auteurs, comme l’écrivain Pierre Péan, le journaliste enquêteur Charles Onana, et surtout un ancien officier membre du Front patriotique rwandais, (FPR) Abdul Ruzibiza ont publié des ouvrages qui témoignent d’une remarquable unité de ton : ils dénoncent les nombreux massacres commis par l’actuel régime de Kigali et surtout, ils mettent en cause la responsabilité de l’actuel président rwandais, Paul Kagame, dans l’attentat commis le 6 avril 1994 contre l’avion qui ramenait à Kigali le président Habyarimana et son collègue le président du Burundi.
Ce crime, qui n’a jamais donné lieu à une enquête internationale, est considéré comme l’ « élément déclencheur » du génocide et diverses thèses s’affrontent toujours quant à ses auteurs.
Les extraits de l’enquête menée par le juge antiterroriste français René Bruguière distillés par des privilégiés (le journaliste Stephen Smith ou Pierre Péan) accablent le FPR. La source principale de ces graves accusations vient de faire son « coming out » : le lieutenant Abdul Joshua Ruzibiza a publié aux éditions du Panama (1)(inconnues jusqu’à présent…) un ouvrage d’autant plus documenté que l’auteur est un Tutsi originaire du Burundi, qui rejoignit le Front patriotique rwandais en 1990, alors que la guerre menée depuis l’Ouganda venait de commencer. Les assertions du lieutenant, étayées par des souvenirs personnels ou des témoignages recueillis auprès de compagnons d’armes sont précises et détaillées. Il rappelle que dès 1990, les hommes du FPR ont délibérément massacré des civils hutus dans les régions du Nord, provoqué la fuite d’un million de déplacés vers Kigali afin de déstabiliser le régime et assassiné des personnalités politiques. Alors que le FPR a toujours expliqué que, malgré sa supériorité militaire qui lui aurait permis de prendre le pouvoir par la force, il avait accepté la négociation et le compromis que représentaient les accords d’Arusha, car il savait que les Tutsis de l’intérieur étaient pris en otages, Ruzibiza infirme cette thèse. Pour lui, seule la force et la terreur ont prévalu. Il accuse ses anciens compagnons d’armes de s’être livrés à des massacres systématiques, dès le lendemain de l’attentat contre l’avion présidentiel et il les décrit avec un luxe de précisions. Il cite des lieux, des chiffres, une profusion de noms, et affirme qu’à côté du génocide des Tutsis, il y eut celui des Hutus. L’auteur évoque des faits qui avaient, à l’époque, été portés à la connaissance de la presse (le massacre de l’arboretum de Butare, les tueries à Byumba, entre autres) mais il arrive aussi que l’abondance des accusations suscite le doute. Pour deux raisons : l’accès aux sources, et l’ampleur des crimes dénoncés. En effet, si le FPR, qui conquiert le Rwanda en trois mois (avril-juillet 1994) et dont les troupes, quoique plus aguerries, étaient moins nombreuses que les soldats gouvernementaux, avait réellement passé tant de temps à massacrer des civils par dizaines de milliers tout en veillant à effacer les traces de ses forfaits (en incinérant les corps par exemple) il ne serait jamais arrivé aussi rapidement à Kigali. Ce qui n’empêche que des atrocités ont bel et bien été commises, et, plusieurs années plus tard, des Ougandais, anciens compagnons d’armes de Kagame, nous diront que les massacre de civils commis près de la frontière avaient été la première cause de la brouille entre les deux pays.
Une autre réserve s’impose : Ruzibiza, durant toutes ces années, semble avoir eu accès aux secrets les mieux gardés, avoir eu le loisir de prendre des notes ou de mémoriser les témoignages, de vérifier ses sources, de faire parler les uns et les autres. Une telle latitude est d’autant plus surprenante qu’au sein du FPR le culte du secret n’est pas un vain mot. Il est douteux que notre auteur, un francophone originaire du Burundi, ait pu avoir eu accès au premier cercle entourant Kagame, où ne se retrouvent que des anciens réfugiés anglophones originaires d’Ouganda.
L’accusation la plus forte émise par Ruzibiza est que « les Tutsis de l’intérieur du Rwanda auraient été délibérément sacrifiés ». L’auteur, pour ce dire, s’appuie sur son expérience personnelle : alors qu’il combattait dans les rangs du FPR, il fut empêché de se porter au secours de ses proches, qui furent tous massacrés. Ce témoignage là, bouleversant, ne surprend guère : durant les trois mois du génocide, le FPR avait bien pour objectif principal de chasser du pouvoir les tenants de l’idéologie génocidaire, de casser définitivement la « machine à tuer » et les opérations de secours venaient dans un deuxième temps. A l’instar des Alliés qui, en Allemagne, avaient comme priorité de gagner la guerre contre les nazis et ne s’engagèrent dans la libération des camps que lorsque la victoire fut assurée…
Si Ruzibiza a autant de succès en France (au point d’avoir profondément inspiré Pierre Péan) c’est évidemment parce qu’il impute à ses anciens compagnons d’armes la responsabilité de l’attentat contre l’avion présidentiel et, avec force détails, assure qu’il a lui-même participé à l’opération finale.
La description qu’il donne des préparatifs est plausible : lorsque, escortés par les casques bleus, les soldats du FPR faisaient des navettes entre Kigali et leur quartier général de Mulindi, ils ne transportaient pas uniquement du bois de chauffage mais dissimulaient aussi des armes sous le bois et les récipients de nourriture. L’on sait aussi que le FPR disposait de quelques missiles et avait formé des tireurs capables de s’en servir. Il est donc possible qu’une équipe de tireurs se soit installée sur la colline de Massaka dans la journée du 6 avril, afin de guetter le retour de l’avion présidentiel.
Il est cependant une question à laquelle Ruzibiza ne répond pas de manière convaincante : le lieu d’où le tir est parti était situé au cœur d’une zone étroitement contrôlée par la garde présidentielle, qui en surveillait tous les accès. Comment un commando tutsi aurait il pu s’y installer en position de tir et passer inaperçu ?
Cette question, nous l’avons déjà posée à Ruzibiza , rencontré à Kampala en 2002. A l’époque, le lieutenant venait de quitter le Rwanda où il avait purgé une peine de prison, et il cherchait à gagner l’Europe. Hanté par la douleur d’avoir perdu sa famille, par la rancœur à l’égard de Kagame, il souhaitait écrire son histoire. Notre longue et intéressante conversation achoppa sur les circonstances de l’attentat et il nous sembla que sur ce sujet, le transfuge se faisait moins convaincant. Ruzibiza ne tarda pas à rencontrer des interlocuteurs moins sceptiques. A cette époque en effet, l’opération Artemis avait permis de déployer au départ de l’Ouganda des troupes françaises, belges et européennes afin de pacifier l’Ituri et l’aéroport d’Entebbe était devenu la base arrière du déploiement français. Lorsque, quelques jours après une première rencontre, je tentai de retrouver Ruzibiza pour poursuivre notre entretien, le transfuge avait disparu. J’appris alors que les militaires français d’Artemis et les hommes de la DGSE avaient immédiatement transféré l’homme à Paris pour le « débriefer ». C’est ainsi que le jeune soldat révolté devint le principal témoin à charge du juge Bruguière.
Celui que Kigali traite aujourd’hui de « psychopathe » et que Paris vénère, a cependant gardé lucidité et liberté de parole puisque, depuis la Norvège où il a rédigé son livre, il assure que « l’objectif de l’Opération Turquoise (qui se déploya au Rwanda de juin à fin août 1994 et fut présentée comme une opération humanitaire) était de ramener les extrémistes hutus au pouvoir. »
Colette Braeckman
Lieutenant Abdul Joshua Ruzibiza, Rwanda, l’histoire secrète, éditions du Panama, 491 pages, 22 euros