« On y a passé du temps, mais cela valait la peine… »Au sortir de la cérémonie d’investiture du président Kabila, Guy Verhofstadt a le succès modeste, lucide aussi : » on a fait ce qu’on a pu, posé le cadre… Mais il n’y a jamais de certitudes… » Alors que la Belgique se prépare à occuper un siège de membre non permanent au Conseil de Sécurité, le Premier Ministre se défend aussi de toute ambition internationale « me prévaloir de notre expérience en Afrique centrale pour défendre l’idée d’une organisation qui traiterait des pays en post conflit (ndlr :une suggestion parfois entendue dans les couloirs de l’ONU…) ? Cette question est vraiment prématurée : rassurez vous, on n’est pas encore parti, il y a encore du travail à faire chez nous, la coalition n’est pas morte… »
En Afrique centrale en tous cas, cette coalition a fait ses preuves, et le Premier est fier de son équipe : « tout le monde s’y est mis, les contacts se sont multipliés… Il est vrai que les acteurs congolais et nous, on se connaît, le courant passe. Moi-même, à tout moment, j’appelais l’un ou l’autre, je recevais tout le monde à Bruxelles ».
Au début de la coalition arc en ciel, en 1999, Louis Michel, initiateur de cette « diplomatie de proximité » appelait cela « faire tourner les assiettes », c’est à dire ne jamais relâcher l’attention ou l’intérêt, saisir son téléphone, sauter dans un avion, ne jamais fermer sa porte. Maintenir toutes les lignes ouvertes, avec tous les acteurs du grand Kriegspiel congolais. Les voisins européens, dont certains ont été invités dans l’avion gouvernemental en route vers Kinshasa, reconnaissent la réalité des efforts déployés : « Obstinés, les Belges », assure un diplomate français. « A chaque conseil, ils parlaient de l’Afrique centrale, rappelaient le scandale des millions de morts, soulignaient que l’avenir du continent se jouait là. Ils ont fini par persuader tout le monde, et leur politique a été avalisée par l’ensemble de l’Union, le moins impliqué n’étant pas Javier Solana, chargé de la politique extérieure.. »La nomination de Louis Michel a évidemment renforcé cette démultiplication de la politique belge grâce à l’Europe, mais les observateurs reconnaissent que le commissaire a réussi à dépasser son « syndrome congolais » pour s’intéresser aux dossiers défendus par les autres anciennes puissances coloniales « les Italiens sont incollables sur l’Ethiopie et la Somalie, les Français sont obsédés par le devenir de la Côte d’Ivoire »
Pour tenter de ramener la paix au Congo, les « jongleurs » belges se sont partagé le travail au fil des voyages et des entretiens : André Flahaut, le militant socialiste, l’homme de terrain, ne s’est pas contenté d’être le premier à vouloir s’engager dans le concret, se lançant dans la réforme de l’armée avant d’y être rejoint par d’autres partenaires. A titre personnel ou pour le compte de Di Rupo, il a entretenu des contacts avec les « partis amis » et avec leurs chefs: il a reçu Antoine Gizenga, pressenti pour être le futur Premier Ministre lors du passage de ce dernier à Bruxelles et cette fois encore, s’éclipsant de la cérémonie officielle, il est allé rencontrer Tshisekedi pour s’entretenir avec lui de l’avenir. Le leader de l’UDPS, figure historique de l’opposition, pourrait en effet se voir proposer un poste de prestige, au sein, par exemple, d’un futur comité de surveillance de la bonne gouvernance.
Karel De Gucht, après quelques impairs, fut quelquefois qualifié par les Congolais de « Père Fouettard », mais sa rude sincérité fit aussi ’effet d’une douche salutaire, d’autant plus que, même s’il soulignait la conditionnalité de l’engagement belge il ne le remit jamais en question. Et surtout, sur ses talons sinon à sa place, venait Armand De Decker, la carotte de la coopération après le bâton du rigoureux Flamand. Un De Decker courtois dans la forme, mais clair et net sur les principes, d’un enthousiasme communicatif, avec pour grand argument sa volonté d’accroître l’aide de la Belgique, passée à 109 millions d’euros, plus 25 millions à mettre en œuvre tout de suite « afin que la population congolaise voie au plus tôt les bénéfices de la démocratie ».
« Nous intéresser au Congo, rechercher une solution, c’était pour nous une responsabilité historique » assure Verhofstadt, en se réjouissant que cette fois « tout le monde s’y est mis ». Et de fait, surtout du côté francophone, le Congo suscite désormais l’intérêt des régions, des communautés, « la Wallonie doit jouer sa carte » répète José Happart, tandis que la solidarité se décline à tous les étages de la vie associative…
Cette faculté de contact sans emphase, cette multiplication des relations personnelles déroute parfois les Français. Tout d’abord parce que la Belgique a changé, s’est dédouanée du passé et débarrassée de ses ambitions post coloniales (ce que déplorent les Congolais qui constatent la pusillanimité des milieux d’affaires) mais aussi parce que la classe politique a perdu une sorte d’esprit de sérieux : « en Afrique vous vous comportez comme des républicains, et nous comme une monarchie.. » ajoute notre diplomate…
C’est pour cela peut-être qu’auréolée de son succès congolais, la Belgique jouera encore les bons offices en Afrique centrale, elle plaidera pour une prolongation de la mission des Nations unies au Congo et essaiera dans l’immédiat, de servir d’honnête courtier entre la France et le Rwanda, même si cela s’annonce difficile : « de part et d’autre, on n’est plus dans la politique, mais dans la psychologie » conclut Verhofstadt…