2 janvier 2007

Antoine Gizenga ou la revanche de l’histoire

Catégorie actualité, Non classé

Antoine Gizenga sera-t-il l’homme qui réconciliera les Congolais avec leur histoire ? Qui leur permettra de renouer avec les valeurs des années 60 – le nationalisme, le sens de l’Etat, la volonté d’unité – qui marquèrent la lutte pour l’indépendance menée par Patrice Lumumba et ses compagnons ? Celui que les Congolais appellent affectueusement « Le Patriarche » représente à lui seul un monument d’histoire et de mémoire. Avant l’indépendance, ce fils d’un catéchiste catholique né en 1925 à Gungu dans le Bas Congo suit l’itinéraire classique des « évolués » : humanités latines chez les Jésuites, philosophie thomiste au grand séminaire de Mayidi, des postes d’enseignant, de comptable, de dactylographe jusqu’à ce qu’en 1959 il fonde le Parti solidaire africain. Il se rend alors en Belgique, en compagnie de Joseph Kasa-Vubu et Albert Kalonji, pour demander l’indépendance du Congo puis gagne Moscou via Berlin pour y chercher d’autres appuis. En juin 1960, devenu député national et député provincial, il accepte le poste de vice-Premier ministre aux côtés de Patrice Lumumba et dès juillet, se retrouve devant le Conseil de sécurité, où il plaide la cause de son pays attaqué par la Belgique.
Au lendemain de l’arrestation puis de l’assassinat de Lumumba, Gizenga et les autres leaders nationalistes fuient à Stanleyville (Kisangani) et installent ce qui reste du gouvernement légal. Aujourd’hui encore, mémoire intacte, Gizenga assure qu’Etienne Tshisekedi, qui à l’époque faisait partie du groupe de Binza (ces jeunes intellectuels appelés par Mobutu pour remplacer le pouvoir élu), est un « putschiste »…
Gizenga participe au sommet des non-alignés, puis s’emploie, depuis Stanleyville, à lutter contre les sécessions et, de 1962 à 64, il est emprisonné par Mobutu sur l’île de Bula Bemba, à l’embouchure du fleuve Congo. Dès sa libération, il fonde le Parti lumumbiste unifié (PALU), dont il rédige le « catéchisme du militant ». Il est menacé d’assassinat et l’exil le mène à Brazzaville puis au Caire où se regroupent les anciens membres du Conseil national de libération qui soutiennent le maquis ouvert à l’Est par un autre irréductible : Laurent Désiré Kabila, père de l’actuel chef de l’Etat…
Guinée Conakry, Union soviétique, Allemagne de l’Est: l’errance de Gizenga lui permet de croiser de nombreux leaders nationalistes, dont le futur président angolais Agostinho Neto et des Sud-Africains membres de l’ANC. En 1973, Gizenga se rend dans le maquis de Hewa Bora, ouvert par Kabila sur la frontière tanzanienne, puis, après l’indépendance de l’Angola en 1975, il séjourne à Luanda, d’où il tente de coordonner la lutte contre Mobutu. Pendant tout ce temps, le PALU poursuit ses activités clandestines dans le Bandundu et les quartiers populaires de la capitale. Le 7 février 1992, Gizenga rentre au pays pour participer à la Conférence nationale souveraine. Ses partisans se montrent au grand jour et lui réservent un accueil triomphal. Le vétéran lutte alors pour l’organisation d’élections libres et refuse de souscrire au « compromis politique global », estimant qu’il n’aboutit qu’à sécuriser Mobutu. En mai 1997, lorsque Laurent Kabila chasse Mobutu de Kinshasa et y prend le pouvoir au nom de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération, les deux alliés d’hier ne se rencontrent pas, car le nouveau président est l’otage de ses alliés étrangers. Des dizaines de militants du PALU sont arrêtés, la maison familiale de Gizenga est pillée et saccagée, et lui-même est menacé de mort.
A toutes les étapes du dialogue intercongolais, Gizenga, avec constance, réclame des élections libres, refuse tous les accords séparés et, au nom de l’opposition politique, soutient l’ « Accord global et inclusif » qui régit la transition de trois ans et finit par mener aux élections générales de 2006. Gizenga est d’ailleurs le premier à s’inscrire sur les listes électorales, tout en dénonçant la caution de 50.000 dollars exigée des candidats à la présidence. Mais plus tard, il exhibe fièrement 50.000 contributions venant des membres de son parti et, sans avoir mené campagne, remporte 14% des suffrages !
Sortant peu de sa maison de Limete, Antoine Gizenga, costume trois pièces et forme physique surprenante, suscite la vénération de ses partisans et le respect de l’opinion. Bien décidé à lutter contre la corruption, il incarne des valeurs d’un autre âge, celles-là mêmes que Joseph Kabila, fils du compagnon de lutte assassiné, a promis, dans son discours d’investiture, de remettre au goût du jour.
P.10 Les défis du nouveau gouvernement congolais