25 avril 2007

Rwanda. La mort dans un mouchoir de poche

Catégorie reportage

Tout s’est joué dans un mouchoir de poche. A l’époque, tous ceux qui comptaient à Kigali habitaient le quartier résidentiel de Kyovu, au cœur de la ville. Le 7 avril 1994 cependant, les messages se croisaient « je ne sais pas où on nous emmène » disait le lieutenant Lotin, « ils ont disparu » constatait le colonel Marchal, le commandant du secteur de Kigali, « je n’ai rien vu à l’intérieur du camp Kigali » assurait le major Maggen, qui, aux côtés du général Dallaire et passa devant le principal camp militaire de la ville…
Treize ans plus tard, il suffit de retraverser ces rues redevenues paisibles, bordées de vieux arbres et d’enceintes de briques rouges pour constater que la tragédie s’est déroulée au vu et au su de tous, dans un carré de quelques centaines de mètres.
Pourtant, lorsque le groupe Lotin –quatre jeeps avec dix personnes à bord- arrive vers 3 heures du matin au carrefour de l’hôtel des Mille Collines en provenance de l’aéroport où ils ont fait le plein de carburant, les Casques bleus belges ont le sentiment d’avoir déjà fait une longue route : à plusieurs reprises, ils ont été bloqués par des barrages tenus par des militaires et même l’intervention de gendarmes rwandais s’ est avérée inutile. Vers 5 heures cependant, les jeeps trouvent un itinéraire de rechange et arrivent devant la demeure du Premier Ministre, avenue Paul VI. Dans la maison, des gendarmes tentent de réconforter Agathe Uwilingyimana. Elle n’a pas réussi à escalader le haut mur de briques rouges qui sépare son jardin d’une maison qui abrite désormais l’ambassade de Suisse et ils tentent de creuser un passage dans une clôture derrière laquelle se trouvent des résidences onusiennes, aujourd’hui transformées en centre médical. Au carrefour séparant l’avenue Paul VI de l’avenue de la Jeunesse, une mitrailleuse est déjà en position et elle prend les belges sous le feu. Deux jeeps foncent dans le jardin, deux autres sont touchées et tanguent vers le fossé. Les hommes, en position de tir, se cachent derrière le muret et l’un d’entre eux aide Agathe et son mari à se glisser à travers la clôture.
Si, comme il le dit, le major Ntuyahaga a quitté son domicile pour, par hasard, rencontrer les Casques bleus en difficulté, il n’a pas du aller loin : sa maison, une longue demeure au toit bas alourdi par des fleurs luxuriantes, se trouve à quatre rues de là. Bien située, la maison du major : les jardins de la présidence d’un côté, l’ambassade de France de l’autre et presqu’en face, ce qui était à l’époque l’ambassade du Zaïre. Une barrière fut très vite érigée devant la maison du major où les miliciens venaient s’approvisionner, un autre barrage fut dressé devant l’ambassade et les Tutsis zaïrois qui se précipitaient vers leur représentation diplomatique y furent systématiquement massacrés. Délaissant ses deux jeeps de fonction, c’est à bord d’un minibus que le major cueille les Casques bleus. Les Ghanéens qui sont demeurés les bras ostensiblement croisés sont embarqués ou plutôt jetés dans le véhicule avec les Belges. Ces derniers ont été désarmés, trois d’entre eux sont déjà blessés, le peloton a du abandonner ses jeeps et sa radio. S’il avait voulu mettre en sécurité les membres du peloton Mortier, Ntuyahaga n’aurait eu que cent mètres à faire pour atteindre l’école belge, l’un des campements des Casques bleus. Au lieu de cela, le minibus bifurque à gauche, résolument, en direction du camp Kigali.
Aujourd’hui, le quartier est méconnaissable : un hôtel cinq étoiles, le Serena, a remplacé le Diplomate, d’où l’on entendait jadis les exercices de tir du camp militaire. La façade du centre hospitalier a été ravalée et des veuves tiennent des petites boutiques d’alimentation. Le camp Kigali a rétréci, partout des grilles ont poussé. Dans le fond, des bâtiments neufs ont remplacé les casernes où se reposaient naguère les invalides de guerre, les retraités qui avaient hâte d’en découdre avec les Belges et qui furent rejoints par les musiciens, les élèves de l’école supérieure militaire, les hommes du bataillon de reconnaissance. Tous étaient ivres de haine, car l’adjudant chef Sibutyongera, secrétaire à la présidence, avait désigné les hommes extirpés du minibus comme ceux qui avaient abattu l’avion d’Habyarimana. Avec des gourdins, des râteaux, des baïonnettes et même des béquilles, les Belges, soigneusement séparés de leurs collègues ghanéens, sont alors lynchés par la foule en furie.
C’est de justesse que l’ambassade de Belgique a obtenu que soit préservée la modeste casemate où les Casques bleus s’étaient réfugiés, que ne soient pas réparés et repeints de frais les murs criblés d’impacts de balles, qui témoignent du feu nourri des lance grenades, des rafales des fusils mitrailleurs. Alors que dehors trois stèles de granit perpétuent le souvenir et que des fleurs se fanent devant les noms gravés, l’intérieur a été transformé en mémorial où des panneaux, des photos expliquent le déroulement des trois mois de génocide. C’est à peine si l’on distingue encore le toit fracturé, par lequel le caporal Twahirwa jeta sa dernière grenade, celle qui mit fin à la résistance héroïque de Yannick Leroy. Le dernier des Casques bleus avait réussi à se glisser dans le fond du local, blessant un Rwandais qui avait eu le malheur de pousser la porte et se dissimulant ensuite derrière lui. Durant deux heures, caché derrière des bancs et des corps empilés, Leroy, utilisant l’arme du Rwandais, s’est accroché à la vie. Pouvait il seulement imaginer que les Mortiers avaient été abandonnés et que nul ne se porterait à leur secours, alors même qu’à moins de 500 mètres de là, d’autres Casques bleus belges brûlaient du désir de jouer le tout pour le tout.
Suspendu au téléphone dans sa chambre de l’hôtel Méridien, en longue conversation avec le général Charlier à Bruxelles, le colonel Marchal ne savait pas où étaient ses hommes. Mais le général Dallaire, lui, savait, et il avait compris ce qui se passait. Vers 11 heures du matin, le patron des Casques bleus, après avoir franchi de nombreux barrages a fini par arriver à la hauteur de l’Ecole Supérieure militaire, voisine du camp Kigali. Il souhaite assister à la réunion du Comité de crise, présidée par le colonel Bagosora. Embarqué dans un véhicule militaire, après avoir fait à pied une partie du trajet, il passe devant la grille du camp Kigali. Quelques mètres, cinq enjambées à peine le séparent de ses hommes blessés, jetés au sol. A ses côtés, le major Maggen détourne la tête et assurera plus tard, devant la Commission Rwanda, qu’il n’a rien vu. Dallaire, lui, souhaiterait s’approcher car il a reconnu les uniformes des hommes à terre, mais des officiers le lui déconseillent, pour des raisons de sécurité. Deux minutes plus tard, Dallaire pénètre dans le local de l’ESM où sont réunis les haut gradés rwandais qui pourraient mettre fin au carnage. Mais le général ne demande rien, il se contente d’écouter en silence les délibérations du comité de crise. Il attend la fin de la réunion pour aviser Bagosora du fait que ses soldats sont en danger. Trop tard. La dernière grenade a fait exploser Yannick Leroy et le général doit se contenter de ramener les cinq Ghanéens, sauvés par la couleur de leur peau.
De l’autre côté du camp Kigali s’étend l’hôpital. A l’époque, la morgue débordait, et les camions de la voirie venaient chercher les cadavres pour les jeter dans des fosses avec des pelleteuses. Les Casques bleus belges seront jetés nus devant une porte, dépouillés de tout, et vers 23 heures, le général Dallaire se chargera de venir identifier les corps emmêlés. Un employé congolais appelé Charismatique recevra 10.000 francs rwandais pour faire leur toilette.
Dans la ville couverte de barrages, les massacres de Tutsis ont pris de l’ampleur. Les Casques bleus reçoivent l’ordre de ne pas bouger. Déployés autour de l’hôtel Méridien, les soldats du Bangla desh cueillent des figues et récitent le Coran.

16 avril 2007

En arrivant chez le Premier Ministre, les Casques bleus belges ont eu le bon réflexe

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«Ce sont les renforts que j’attendais, laissez les entrer… »C’est avec soulagement que le  Premier Ministre rwandais, Agathe Uwilingyimana  a vu les casques bleus belges, dirigés par le lieutenant Lotin, débouler dans son jardin à l’aube du 7 avril, vers 5 heures du matin.  More...Depuis des heures, elle attendait l’escorte que le général Dallaire, le patron de la mission des Nations unies au Rwanda avait promis de lui envoyer. A plusieurs reprises, elle avait elle-même appelé le chef du peloton mortier, qui l’avait déjà accompagnée auparavant. A chaque fois, le lieutenant Lotin lui répondait que,  parti avant 3 heures du matin après avoir fait le plein d’essence, il avait été bloqué par des barrages tenus par des militaires rwandais.  Germain Gasamaza,  qui était à l’époque sergent-major dans la gendarmerie,  se trouvait à ce moment dans la maison du Premier Ministre, sur l’avenue Paul VI et il essayait de la réconforter.  Nous avons rencontré à Kigali ce témoin exceptionnel (qui se prépare à venir témoigner à Bruxelles en mai) et il nous a donné la version rwandaise d’un drame qui n’a jusqu’avait jusqu’à présent été reconstitué que par des sources indirectes, dont les communications radio du peloton mortier avec ses supérieurs hiérarchiques.  Pour lui, alors que les Casques bleus ghanéens se sont croisé les bras, les Belges se sont comportés comme de vrais soldats : « ils ont tenté de se défendre et ne se sont rendus qu’après avoir mesuré la disproportion des forces en présence. »
Son récit commence le 6 avril au matin : «Affecté à la garde des personnalités politiques, au cours de missions menées conjointement avec les Belges,  je me trouvais à l’intérieur de la maison du Premier Ministre. Malgré des manifestations de jeunes et quelques barrières qui étaient déjà dressées dans la ville, elle s’était rendue au bureau, pour rentrer vers 17 heures 30. C’est à 20 heures 40, alors qu’elle se trouvait en compagnie de son mari et de ses cinq enfants, qu’elle apprit  que l’avion ramenant le président avait été abattu. »
C’est à ce moment que les gendarmes préposés à la garde du Premier Ministre commencent à prendre peur : «nous savions que d’un moment à l’autre, la garde présidentielle pouvait nous attaquer et nous avons conseillé à Madame de fuir, de quitter Kigali au plus vite. A ce moment là, nous aurions encore pu gagner Butare et de là, le Burundi.  Mais elle a refusé, me disait qu’elle était en contact avec le général Dallaire, qui avait promis de la protéger. » Marie Goretti, une amie d’Agathe, confirme cette confiance «à minuit encore, elle m’a téléphoné, disant  qu’elle était prête à se mettre au lit,  en attendant. Je lui ai crié de s’habiller, de fuir au plus vite avec ses enfants, d’emporter des vêtements chauds, mais elle a refusé. » « A ce moment déjà » dit le sergent major «  des barrières s’étaient mises en place dans le quartier et devant l’Ecole supérieure militaire une mitrailleuse avait été installée, pointée vers la maison.  La fille aînée du Premier Ministre pleurait, reprochait à sa mère d’avoir refusé de partir  quand il en était encore temps…Vers 4 heures du matin, puisque Lotin et ses hommes n’arrivaient toujours pas, Mme Agathe a tenté d’escalader le mur  qui séparait son jardin de celui du voisin, mais elle n’y arrivait pas. Et lorsque la mitrailleuse de l’ESM s’est mise à tirer au dessus de nos têtes, elle a renoncé, en disant «  on n’y peut rien, nous allons tous mourir… »  Peu après, les Belges sont arrivés  devant le portail. J’ai vu leurs jeeps être prises sous le feu de la mitrailleuse. Abandonnant deux véhicules devant la porte,  les Casques bleus ont fait un roulé boulé en direction du jardin. Ils se sont  mis à l’abri derrière le muret, les armes dirigées vers la rue et vers leurs assaillants et leur chef a rampé vers la maison, protégé par ses hommes.  A Madame Agathe terrorisée, le lieutenant Lotin a déclaré «Vous  êtes l’autorité qui reste. Vous devez aller à la radio pour faire une déclaration et je suis chargé de vous escorter. »  Madame a déclaré : « vous croyez vraiment que quelqu’un va encore m’écouter ?  Défendez moi plutôt ici… »
Déployés dans le jardin, les soldats belges ont alors aidé à creuser un trou dans une clôture au fond du jardin. Les enfants du Premier Ministre sont passés les premiers, allant se cacher dans la maison voisine, où logeait un employé du PNUD. La plupart des gendarmes ont aussi fui par cette brèche et nous sommes restés à quatre seulement, aidant le Premier Ministre et son mari à se cacher à leur tour chez le voisin.» .
Il est à ce moment 8 heures du matin, et dehors, les rangs de la garde présidentielle grossissent. A 8 heures 20, Agathe téléphone à son amie et lui énumère les noms des ministres qui ont déjà été assassinés.  Gasamaza, lui,  est revenu dans la maison où ses chefs, contactés par radio, lui conseillent de se mettre à l’abri : «vous aussi vous allé être pourchassé » me dit le colonel Bavugamenshi,  lors de la réunion qui va commencer à l’état major, je vais essayer de les calmer. »  Par la fenêtre,  terrorisé, impuissant, le sergent major assiste au désarmement des Belges : « les garde présidentiels sont beaucoup plus nombreux, les Casques bleus sont mis en joue par les mitrailleuses, ils n’ont pas d’autre choix que rendre leurs armes. Non loin d’eux, les Casques bleus ghanéens ont, de leur propre initiative, placé leurs armes derrière eux et, ostensiblement, ils se présentent les bras croisés. » Le sergent major n’assiste pas au départ des Belges, emmenés par le minibus conduit par le major Ntuhayaga,  car à son tour,  il  essaie de se glisser dans la brèche ouverte dans la clôture. De loin, il voit la garde présidentielle fouiller et piller la maison du Premier Ministre, puis il entend éclater des cris de joie « nous l’avons trouvée, elle et son mari barbu. » Les gardes ramènent leur proie vers la maison, le major entend des chants de victoire, des hurlements de douleur, des coups de sifflets.  Les enfants, eux, sont restés dans leur cachette. Plus tard dans la journée, le chauffeur du capitaine Sagahutu trouvera le corps d’Agathe Uwilingyimana jeté dans le jardin de la maison et il le ramènera dans le camp militaire de Kanombe. Un autre gendarme, le major Ndayisaba se souvient de  l’avoir vu exposé là, nu,  comme un trophée, durant plusieurs jours.
Sitôt après avoir été désarmés, les Casques bleus belges, dont certains sont déjà blessés, seront jetés dans le minibus et emmenés au camp Kigali, à quelques centaines de mètres de là.  Leur arrivée suscite un attroupement, des mutilés de guerre, des blessés affluent, des soldats se rassemblent. L’adjudant Subityongera leur crie : « voici les hommes qui ont abattu l’avion du président » et la curée commence. Pour le lieutenant Tharcisse Idahemuka,  auditeur militaire rwandais,qui a reconstitué les faits, il n’y a là aucun hasard : «si le major Ntuyahaga disposait d’un minibus, c’est qu’il avait été envoyé par sa hiérarchie pour cueillir les Belges. Quant à l’adjudant chef Subutiyongera, neveu d’Habyarimana, il était secrétaire à la présidence et son fils était lieutenant à Gysenyi, un bastion du clan présidentiel. Il ne pouvait donc être là par hasard. Tout cela était planifié : il s’agissait d’enlever sa protection au Premier Ministre et de montrer que s’il était possible de tuer des Blancs, tout était désormais permis… »
 
 

16 avril 2007

Kicukiro ou la honte d’être Belge

Catégorie actualité, commentaire, Non classé

 
Sur la colline de Kicukiro, les Rwandais sont seuls. Un  grand feu réchauffe la foule et des milliers de gens sont assis à même le sol. Pas de diplomates, pas d’ONG, très peu d’Européens pour assister à cette commémoration plus intime du génocide de 1994.More... C’est pourtant bien de la communauté internationale, et plus particulièrement de la Belgique qu’il est question dans les discours, les témoignages. Angélique et sa jeune sœur racontent comment elles étaient réfugiées dans l’école technique de Kicukiro, où se trouvait un détachement belge de la Mission des Nations unies au Rwanda. « Nous avions cru qu’ils étaient là pour nous protéger, nos parents nous disaient qu’avec eux, nous n’avions rien à craindre. Cependant, au delà de la clôture de l’école, nous voyons les Interhahamwe se rassembler avec des machettes, des couteaux. Comme s’ils attendaient quelque chose… Et le 11 avril, soudain, les Belges ont plié bagages. Ils ont grimpé dans leurs camions, ont même tiré sur ceux qui voulaient s’accrocher, ou qui se couchaient sur la route pour les empêcher de partir. Les Interhahamwe nous ont alors poussés jusqu’ici, sur la colline, où le carnage a commencé. » Lorsque la jeune fille raconte comment elle s’est cachée durant des jours sous le cadavre de son père, comment elle a vu les machettes achever sa mère, son oncle, ses frères, une houle de désespoir saisit l’assistance. Beaucoup ici ont vécu des moments semblables. Derrière nous une femme est secouée par la nausée, une autre, plus loin, s’écroule, comme tétanisée. Des cris, des sanglots déchirent la nuit, les secouristes de la Croix Rouge ne savent plus où donner de la tête, ils emportent des corps secoués par des convulsions, distribuent de l’eau, des mouchoirs. Des enfants seuls se tiennent par la main, la nuit est glaciale. Au micro, les discours  remplacent les témoignages. L’ambassadeur Sezibera, d’une voix froide, ne se contente pas d’expliquer comment les Belges ont obéi aux ordres venus de Bruxelles, leur intimant de quitter le Rwanda au plus tôt,  comment les Casques bleus, après avoir abandonné les Rwandais, ont encore passé plusieurs jours à évacuer tous les expatriés, à les convoyer vers l’aéroport. Il dénonce le manque de volonté, la lâcheté, mais surtout la trahison : « nous, les troupes du Front patriotique rwandais, nous n’étions pas loin. Si on nous avait prévenus, nous aurions pu venir ici protéger tous ces gens. C’est par hasard que, plusieurs jours plus tard, alors que nous combattions pour prendre la colline de Rebero, nous avons découvert quelques survivants que nous avons emmenés. » Abandonnés à leurs bourreaux le 11 avril 1994, plus de 5000 Rwandais ont trouvé la mort à Kicukiro, à quelques kilomètres de Kigali où s’étaient déployés des Français, des Belges, des Italiens, tous mobilisés pour sauver des ressortissants étrangers que nul ne menaçait. Les orateurs se souviennent cependant d’un colonel belge qui pleurait, d’un général Dallaire qui, par la suite, tenta de se suicider, mais les remords, les demandes de pardon ne les apaisent pas. « En 2000, dit l’ancien ministre Bihozagara, le Premier Ministre belge a reconnu les faits, a demandé pardon, et c’était bien. Mais les survivants, les victimes, attendent toujours des réparations, même si cela ne leur rendra pas leurs morts… Certes, la coopération belge est là, active dans la santé, l’éducation, les tribunaux gaçaca, l’agriculture. Mais au Congo, au Burkina Faso, ailleurs aussi, cette coopération est présente. Où est la vraie réparation, à laquelle ont droit les victimes ? Ce n’est pas une faveur que nous demandons, c’est un droit… »

Dans de longues interventions, des historiens raconteront comment les colonisateurs ont divisé le peuple rwandais, comment les Nations unies, à la veille de l’indépendance déjà ont cautionné des élections qui se déroulaient sur fond d’incendies, alors que les Tutsis étaient chassés du pays ; la responsabilité française sera immanquablement évoquée, les Rwandais feront la somme de tous les abandons dont ils ont été victimes et le représentant d’Ibuka, l’association qui représente les rescapés  exhortera les jeunes à être forts, à ne compter que sur eux mêmes pour reconstruire leur pays, à surmonter toutes les divisions. 
Lorsque la veillée s’achève, alors que le feu s’éteint, que la foule se disperse en silence, que les derniers sanglots s’apaisent, les très rares Européens présents se glissent dans la nuit de Kicukiro sans oser saluer personne, accablés par la honte.

16 avril 2007

Valerie Bemeriki, RTLM, l’antenne qui tue

Catégorie Non classé, rencontre, reportage




Le crâne rasé, de grosses lunettes, une croix de bois sur la poitrine et un sourire imperturbable, Valerie Bemeriki pourrait être confondue avec une religieuse, jeune encore, et habitée par la foi.  Mais sa tenue rose est celle des détenus de la prison « 1930 » (date de sa construction par les Belges) où elle se trouve depuis neuf ans, et son emploi antérieur était d’être journaliste à la Radio des Mille Collines.More...  En 1994, la désormais célèbre RTLM ne se contentait pas d’attiser la haine et la méfiance envers les Tutsis et le Front patriotique rwandais, cette radio extrémiste propageait aussi une virulente campagne anti-Belge. Espérant que ses aveux lui vaudront un rapide allègement de peine et une libération anticipée, l’ancienne animatrice ne se fait pas prier pour évoquer la nuit tragique du 6 au 7 avril 1994. « Alors que je me trouvais en studio vers 20 heures 30,  je suis entrée en communication avec Me Stanislas Mbonampeka  qui me disait «  nous sommes en train d’observer un avion qui descend en flammes. C’est peut-être celui du président… Cherchant à savoir j’ai d’abord appelé la tour de contrôle,  mais sans réponse, je me suis adressée à l’état  major. Là, le réceptionniste m’a dit qu’ils venaient d’envoyer une équipe à l’aéroport et qu’ils n’en savaient pas plus.  J’ai voulu aller voir par moi-même, mais sur la route de l’aéroport, il y avait beaucoup de tirs; j’ai donc rebroussé chemin et vu que dans la ville tout était calme. Retournée en studio j’ai pris contact avec le directeur, M. Ndahimana, qui a appelé tout le monde, y compris la famille Habyarimana. Là il a obtenu confirmation du fait qu’il s’agissait bien de l’avion du président. Il a appris aussi qu’un autre appareil était en vol, un petit avion burundais qui amenait une partie de la délégation du président Cyprien Ntariyamira et qui, ne pouvant atterrir, a poursuivi sur Bujumbura; le président du Burundi, en dernière minute, avait pris place dans l’avion d’Habyarimana.  J’ai alors passé un  premier communiqué sur les antennes, annonçant la nouvelle en bref et de tous les appels qui ont commencé à affluer, le premier venait de Bujumbura.  (ndlr. C’est en dernière minute en effet que le président du Burundi avait embarqué avec son collègue rwandais au lieu de le suivre avec son propre appareil) C’est vers une heure du  matin que nous avons diffusé le fait qu’il n’y avait aucun survivant. L’état major nous a alors déclaré que l’avion du président avait été abattu par les Belges de la Mission des Nations unies au Rwanda et par des militaires du Front patriotique rwandais.
Puisque c’était notre état major qui nous disait cela et que nous avions évidemment confiance, nous avons alors donné cette information sur antenne.  Par la suite,  la direction de RTLM est restée branchée sur l’état major et a répercuté les informations qui venaient de là. »
Cette terrible accusation, selon laquelle des Belges auraient abattu l’avion du président, en complicité avec le Front Patriotique rwandais, déclenche immédiatement la fureur des Hutus : les barrières se multiplient dans la ville et dans le quartier ministériel de Kyovu, le lieutenant Lotin est bloqué à plusieurs reprises,. Même les gendarmes rwandais n’arrivent pas à convaindre les soldats de la garde présidentielle de laisser passer les Belges.  Partout dans la ville, les patrouilles de la Minuar sont confrontées à de graves incidents.  Pendant ce temps, des coopérants belges appellent l’ambassade de Belgique puis l’ambassade de France pour tenter d’en savoir plus.  Là aussi, une voix anonyme leur dit que ce sont les Casques bleus belges qui ont tiré sur l’avion…

5 avril 2007

Qui volait les uniformes des Belges à Kigali?

Catégorie Non classé, rencontre



Comme tous les haut gradés de la Minuar, le colonel Ballis avait une chambre à l’hôtel Meridien. Lorsqu’il y revint le 9 avril, il fut surpris par un fait auquel, dans un premier temps, il n’attacha pas d’importance : sa tenue militaire belge, un pantalon, une chemise portant une nominette avec son nom, qu’il se souvenait avoir soigneusement rangé dans la garde robe de sa chambre, avait disparu, ainsi que le bérêt bleu de l’ONU et ses bottines ! More... Sur le coup, il ne s’émut pas outre mesure, d’autant moins que le personnel de l’hôtel lui expliqua qu’à la blanchisserie aussi, des effets militaires appartenant aux Belges avaient disparu.
Bien plus tard cependant, Ballis eut la surprise d’entendre l’ancien attaché de presse de la Minuar, lui déclarer que certains extrémistes le considéraient comme le tireur d’élite qui avait abattu l’avion du président Habyarimana ! Depuis lors, Ballis s’interroge : « le tireur n’aurait il pas été un homme blanc, portant mon uniforme ? Quant à ceux qui réussirent à lire mon nom sur le revers de ma veste et qui s’en rappelaient longtemps après devaient être bien près et bien proches de l’individu… »
Ces souvenirs du colonel Ballis nous ont rappelé un mystérieux message, parvenu à la rédaction du Soir en juin 1994. Accusant « deux militaires français membre du DAMI (département d’assistance militaire à l’étranger » d’avoir abattu l’avion dans le but de déclencher le carnage », le texte ajoutait « les Français ont mis des uniformes belges pour quitter l’endroit et être vus de loin par des soldats de la garde nationale. D’où l’accusation formelle. »
Rappelons que, dans la matinée du 7 avril, les dix Casques bleus belges furent présentés aux militaires du camp Kigali comme les responsables de l’attentat contre l’avion présidentiel et assassinés dans les heures qui suivirent.

5 avril 2007

La dernière journée des casques bleus belges dans l’Akagera

Catégorie Non classé

enchaînement des heures tragiques est connu, où l’on voit le lieutenant Lotin et ses hommes prendre position, à l’aube du 7 avril, devant la maison du Premier Ministre Agathe Uwilingiyimanale, y être menacés, puis désarmés et enfin emmenés au camp Kigali où ils trouveront la mort, sauvagement assassinés par des militaires qui les accusent d’avoir abattu l’avion dans lequel se trouvait le président. lire la suite

5 avril 2007

Rwanda: seule la vérité soigne vraiment

Catégorie commentaire, Non classé

 
 
Treize ans déjà… Treize ans que le pays des Mille collines basculait dans l’horreur. Depuis lors le Rwanda s’est reconstruit, les Belges ont demandé pardon d’avoir retiré leurs troupes et abandonné les victimes, le temps a passé. Mais les blessures saignent toujours. More...Celles des survivants d’abord, hantés par le souvenir de leurs disparus. Celles des familles de nos Casques bleus, qui pleurent encore ces morts qui auraient pu être évitées, qui demandent toujours à comprendre, à savoir ce qu s‘est réellement passé. Le chagrin est aussi celui de tous les Rwandais, ce peuple qui s’est en quelque sorte automutilé, qui peine à assumer son histoire et à dégager les responsabilités réelles dans l’enchaînement des tragédies.
C’est pour cela que la vérité demeure salutaire. Qu’aussi longtemps qu’on ne sait pas tout, et entre autres l’identité de ceux qui ont abattu l’avion présidentiel,  on ne sait rien. C’est pour cela que, sans relâche, à l’occasion des tristes anniversaires, ou de la prochaine ouverture du procès du major Ntuyahaga  accusé de la mort des dix Casques bleus, il faut tirer sur les fils du souvenir, raviver et confronter les témoignages.  Même s’ils révèlent les mensonges,  les manipulations, les omissions,  et aussi les lâchetés d’une  communauté internationale  qui n’a jamais été jusqu’au bout de l’exercice de vérité.
Il faut déplorer, une fois de plus, qu’aucune réelle enquête impartiale et indiscutable, n’ait été demandée à propos de l’assassinat de deux chefs d’Etat africains.  Le Liban si l’on peut dire, a eu plus de chances, car le meurtre du président Hariri, qui eut cependant moins de conséquences, est en voie d’investigation.
On ne peut, hélas, se contenter de l’exercice mené par le juge français Jean-Louis Bruguière, car  téléguidé ou impuissant, il n’a investigué que dans une seule direction, ne retenant que les témoins à charge du FPR…Même s’il devait avoir raison (et rien n’est moins sûr…) cette recherche là, car elle fut partiale et superficielle,  ne contribuerait pas à guérir, ni le peuple rwandais ni le peuple français qui mérite de savoir ce que l’on a fait en son nom, dans les collines du Rwanda…
La vérité qui guérit, c’est celle qui dit tout, qui donne à chacun sa part de justice, démêle tous les fils, sans exception,  et devrait permettre, treize ans plus tard, d’accéder à une lecture sereine de l’histoire.  Malgré les polémiques, les pamphlets et les milliers de pages accumulées, on en est encore loin. Pour savoir ce qui s’est vraiment passé à Kigali, en avril 1994, il faudrait qu’au Rwanda, à Paris, en Belgique, à New York, à Washington et ailleurs, on déclassifie les dossiers, on fasse parler les électrons libres et les autres, liés par le « secret défense ».  Pour l’heure, il s’agît d’une utopie…

5 avril 2007

Emmanuel Ruzigana revient sur ses aveux à Bruguière

Catégorie Non classé, rencontre

 
Avec Abdul Ruzibiza,  transfuge du Front Patriotique rwandais et  auteur d’un livre-choc (1) Rwanda, l’histoire secrète, éditions  Panama, )  Emmanuel Ruzigana  est l’un des témoins clés invoqués par le juge d’instruction français  Jean-Louis Bruguière. More...More...Ce dernier, rappelons le, a lancé en décembre dernier un  mandat d’arrêt contre le président Kagame et plusieurs de ses proches, les accusant d’être membres d’un « network commando »,  un groupe d’élite tenu pour  responsable de l’attentat qui, le 6 avril 1994, coûta la vie au président Habyarimana et à son collègue du Burundi.
D’après le juge, Ruzigana aurait, dans son véhicule, amené le groupe jusqu’au site de Masaka, d’où partit le tir fatal.
Le problème, c’est que Ruzigana,  aujourd’hui réfugié en Norvège et qui était de passage à Bruxelles récemment,  a nié les assertions qui lui ont été attribuées devant les caméras de la RTBf et devant « le Soir ». Ce grand gaillard maigre,  qui ne s’exprime pas en français, a déclaré qu’il ignorait l’existence d’un commando de la mort et ne pouvait donc y avoir appartenu.  Il précise aussi qu’ « au moment du drame, il ne se trouvait même pas à Kigali, mais  dans un camp militaire  dans  le Nord est du Rwanda..».
Etrange… Dans la déposition retenue par le juge anti-terroriste, ces propos figurent pourtant,  dûment enregistrés…
Ruzigana explique  son parcours : « c’est grâce à mon ex-ami Abdoul Ruzibiza que je suis arrivé en France. Démobilisé après la guerre, j’avais été  affecté à la police.  Mais je voulais vivre autre chose, tenter ma chance à l’étranger.
Ruzibiza m’a alors conseillé de partir sur la Tanzanie. Il a  prévenu des gens en France, qui ont alors pris contact avec l’ambassade de France en Tanzanie et là, on m’a donné le visa et aidé à prendre l’avion pour Paris. Je n’étais cependant pas demandeur d’asile,  je ne l’ai jamais été…A mon arrivée à Paris, des policiers m’attendaient à l’aéroport et m’ont immédiatement emmené chez le juge. Tout allait tellement vite que je leur ai même dit : «  je suis arrêté ou quoi ? »
Heureusement, j’avais demandé à un ami de m’attendre à l’aéroport, puis de me suivre. »
Comment s’est passée votre audition  avec le juge ?
« Alors que je ne parle pas français, il n’y avait pas de traducteur, seulement une secrétaire. Je comprenais plus ou moins les questions et tentais de m’expliquer. Le magistrat  m’a demandé d’où je venais, combien de temps j’avais passé dans l’armée. En enchaînant, il m’a demandé si je faisais partie des escadrons de la mort, le fameux « network commando ». J’ai  répondu que cela n’avait pas existé au Rwanda. Il m’a ensuite interrogé à propos de l’attentat.
Comme je n’avais rien à répondre, il a insisté en disant que je faisais partie du service de renseignements  du FPR.
Je lui ai dit qu’effectivement, j’avais fait partie de ce service mais que chez  nous on a les informations à propos du service  auquel on appartient, mais sans plus. Il m’a ensuite interrogé à propos des officiers supérieurs,  afin que j’explique comment ils avaient procédé  pour massacrer les gens. C’est là que  l’entretien a mal tourné, car  je lui ai dit qu’aucun officier supérieur n’avait tué ainsi;  certes, j’ai précisé qu’il y avait eu des morts, mais dans le cadre de la guerre. Dans nos rangs aussi, il y a eu des morts ….
Au fil de la conversation, je me suis fâché car quand je donnais une réponse qui ne lui convenait pas, il disait que ce n’était pas vrai, que cela ne correspondait pas à ce qu’on lui avait raconté. C’est alors que j’ai pensé que j’avais été piégé…  Par chance l’ami qui m’attendait à l’aéroport m’avait suivi  chez le juge et  garé sa voiture tout près pour m’attendre.
A peine sorti de chez le juge, très fâché, je n’ai même pas voulu passer une nuit en France ; nous sommes tout de suite allés en Belgique et de là,  j’ai gagné la Norvège. »
A la fin de votre audition, vous avez tout de même signé votre déposition après l’avoir lue ?
« Oui, j’ai signé, mais  en réalité, mes déclarations ne  faisaient même pas cinq lignes car quand il m’interrogeait et que je ne savais pas répondre, je ne disais rien. Or dans le rapport du juge, les propos qu’il m’attribue sont bien plus longs… En fait, il avait déjà toutes les réponses à propos de ces dossiers…
Si j’ai décidé de témoigner aujourd’hui, même en sachant que ces gens pourraient me tuer, c’est parce que le juge a fait du mal, par rapport à ma réputation, par rapport à mon pays.… »
Comment jugez vous le témoignage d’Abdul Ruzibiza ?
« Dans l’armée, au vu de la fonction qu’il occupait, Abdul ne pouvait pas obtenir de telles informations, c’était impossible. Son travail  était de soigner des militaires blessés, il était aide soignant.   Vous croyez vraiment qu’avec ce grade,  il aurait pu assister à toutes ces réunions ?  Même des officiers supérieurs ne sont pas admis à toutes les réunions…
Abdul a rompu avec le régime car il était  accusé d’escroquerie, on lui reprochait d’avoir détourné de l’argent de l’armée.  Aussitôt après avoir quitté le pays,  il a  été pris en mains par les services de renseignement français. « 
Comment a-t-il pu écrire un tel livre ?
« Mais ce sont les Français eux-mêmes qui l’ont rédigé ! Ce n’est pas lui qui a écrit, c’est un journaliste français, je me souviens d’une femme, Vidal il me semble… (ndlr. Claudine Vidal, chercher au CNRS,  a rédigé la longue préface de l’ouvrage de Ruzibiza, donnant plusieurs clés de lecture)…
C’est elle qui a tout fait. Lui, il s’est contenté de donner son nom et ses informations… »
Lorsque le juge dit que vous avez conduit un taxi jusque Masaka en avril 1994, est ce que cela aurait été possible à cette époque ?  « Je ne suis allé à Kigali qu’une année après la fin de la guerre…Mais je savais qu’en, 1994, il était  exclu pour un Tutsi d’aller là bas, on n’aurait même pas pu y passer à pied tellement les lieux étaient bien gardés… » 
Pourquoi avez-vous quitté l’armée ?  « Après la guerre, j’ai été versé dans la police.  Si j’ai quitté,  c’est parce que je n’étais pas d’accord avec le fait qu’on libérait aussi facilement des gens que nous avions arrêté après avoir  mené des investigations sérieuses à leur sujet… «  

5 avril 2007

Dossier Rwanda: le 6 avril, le colonel Ballis était au CND

Catégorie Non classé, rencontre

Le colonel Walter Ballis coule aujourd’hui des jours paisibles dans une ravissante maison de Campine. Depuis  sa veranda fleurie, il nous relate d’autres heures, bien plus dramatiques,  qu’il passa en avril 1994 au CND, le Parlement rwandais, qui abritait à l’époque les 600 militaires du FPR, une avant-garde  destinée à s’intégrer dans la future armée rwandaise. More...
A l’époque, le colonel Ballis faisait partie du contingent belge de la Mission des Nations unies au Congo et alors que le colonel Marchal était le commandant du secteur de Kigali, il était, lui, détaché à l’état major auprès du général Dallaire. Il y remplissait des fonctions d’adjoint à l’officier chargé des opérations. A ce titre, il élaborait les plans pratiques et stratégiques, veillait à l’entretien des troupes de l’Onu, et organisait les escortes que la Minuar fournissait aux personnalités politiques.  Des escortes souvent confiées au peloton Mortier, une trentaine d’hommes qui disposaient en permanence de jeeps et de radios en ordre de fonctionnement. 
Dans la nuit du 6 au 7 avril, en fait, Ballis se trouvait exactement à l’opposé de la colline de Masaka, d’où partit le tir fatal : «vers 20 heures, portant une tenue civile, je me dirigeais vers l’aéroport, dans l’intention d’y accueillir l’équipage et les hommes qu’amenait le C130 belge, dont l’arrivée était annoncée pour 20 heures 30.  Lorsque j’entendis le bruit de l’explosion à l’aéroport, j’ai essayé d’avancer pour aller voir mais au rond point situé devant l’hôtel Meridien, j’ai été barré par des jeeps de l’armée rwandaise et j’ai essuyé un coup de feu. Après m’être replié vers l’hôtel j’ai songé, vers 21 heures 30,   à me rendre au CND, qui abritait le détachement du FPR afin de voir ce qui s‘y passait.
J’avais toujours été  frappé par le degré d’occupation des soldats : ils passaient leur temps à creuser des abris, des souterrains dans la colline. »
Des hommes du FPR auraient ils pu sortir du CND dans la soirée du 6 et gagner la colline de Masaka pour abattre l’avion, ainsi que l’affirme le juge Bruguière ?  « Dans la soirée,il est possible que des hommes ont pu sortir du CND, mais ils ont du le faire à pied, pas avec des véhicules. Quant à porter des missiles sur leurs épaules, c’est inimaginable, ils auraient été repérés tout de suite… » 
« Cette nuit là, au CND, tout était calme, les soldats ne bougeaient pas. Tout le monde semblait attendre des ordres. Des personnalités politiques importantes se trouvaient au milieu des soldats, Seth Sendashonga, le numero deux du FPR, Tito Rutaremera, Jacques Bihozagara, le porte parole du Front en Belgique, le major Rose Kabuye… Par la suite, tous  devaient me répéter le même et unique message «arrêtez les tueries ». Dans la soirée, le général Dallaire m’a localisé par radio, et m’a demandé de rester sur place, afin de servir d’agent de liaison  entre lui, les autorités du FPR présentes au CND et le général Kagame depuis Mulindi. »
Jusqu’au 11 avril, le colonel Ballis est resté aux côtés de la délégation du FPR et, avec le recul, il s’en félicite : « j’étais beaucoup plus en sécurité que mes collègues qui se trouvaient en ville ».  Ses souvenirs sont formels :  «dans la nuit du 6 au 7 avril, je n’ai constaté aucun mouvement de troupes.  Ce n’est que dans le courant de l’après midi du 7 que quelque 120 hommes sont sortis, pour occuper des positions défensives à l’extérieur et pour tenir à l’œil la garde présidentielle. »
Aux côtés des officiels du FPR, Ballis suit les échanges téléphoniques entre le général Dallaire et Kagame : « le premier demande au second de maintenir ses troupes à Mulindi, de ne pas bouger.  Transmise par Jacques Bihozagara, la réponse de Kagame est simple : « je n’entreprendrai rien sans vous tenir au courant. Comme première démarche, j’envoie un bataillon supplémentaire à Kigali. »
Dans la nuit du 8 au 9, Ballis voit  arriver ce bataillon, des hommes qui, à marche forcée, sont arrivés à pied depuis Mulindi, à plus de 100 kilkomètres. Après un bref repos, ils  repartent immédiatement et se  dispersent dans la ville pour tenter de sauver ceux qui peuvent encore l’être.
Alors qu’il se trouve au CND  Ballis entend, par radio,  que des  massacres ont commencé,  que des Belges sont en danger. « Soudain,  vers 13 heures, j’ai entendu le major Brent annoncer sur le réseau Force de la Minuar que treize Belges avaient été tués, un chiffre qui fut plus tard ramené à dix. » « De là où j’étais je ne pouvais rien faire et je n’ai donc pas bougé.  Plus tard, je sais qu’en arrivant au Ministère de la Défense, où se tenait une réunion de l’état major dirigée par le colonel Bagosora, le général Dallaire  avait crié à un officier rwandais « vous devez faire le nécessaire pour sortir mes hommes de là. » Mais, obligé d’assister à la réunion, il n’avait pas fait plus… »
Pour lui, une chose est certaine : la mort des soldats belges est  un assassinat froidement prémédité. « Nous savions depuis un certain temps déjà que les Belges étaient en  danger. Que les extrémistes hutus spéculaient sur le fait que, si certains mouraient,  Bruxelles allait rappeler le contingent.  C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé. Et je crois que celui qui est venu chercher les Belges pour les conduire au camp Kigali effectuait une mission bien précise : s’emparer de quelques Belges et les mener à la mort. Du reste, dès la chute de l’avion, on a assisté à une exécution rapide des tâches, bien plus efficace que d’ordinaire, comme si chacun savait ce qui lui  restait à faire : des barrages furent mis en place, des personnalités politiques exécutées, Tutsis et Hutus modérés. Je crois que l’assassinat des Belges relève de ce même plan, que rien n’a été improvisé… »Un autre témoin, Paul Henrion, qui était rentré chez lui dans la matinée du 7, se souvient que le minibus dans lequel les Casques bleus avaient été jetés est passé devant sa maison: « ils étaient couchés, en désordre et derrière leur véhicule, il y avait une Toyota rouge de la gendarmerie, qui semblait les suivre… »