5 avril 2007

Dossier Rwanda: le 6 avril, le colonel Ballis était au CND

Catégorie Non classé, rencontre

Le colonel Walter Ballis coule aujourd’hui des jours paisibles dans une ravissante maison de Campine. Depuis  sa veranda fleurie, il nous relate d’autres heures, bien plus dramatiques,  qu’il passa en avril 1994 au CND, le Parlement rwandais, qui abritait à l’époque les 600 militaires du FPR, une avant-garde  destinée à s’intégrer dans la future armée rwandaise. More...
A l’époque, le colonel Ballis faisait partie du contingent belge de la Mission des Nations unies au Congo et alors que le colonel Marchal était le commandant du secteur de Kigali, il était, lui, détaché à l’état major auprès du général Dallaire. Il y remplissait des fonctions d’adjoint à l’officier chargé des opérations. A ce titre, il élaborait les plans pratiques et stratégiques, veillait à l’entretien des troupes de l’Onu, et organisait les escortes que la Minuar fournissait aux personnalités politiques.  Des escortes souvent confiées au peloton Mortier, une trentaine d’hommes qui disposaient en permanence de jeeps et de radios en ordre de fonctionnement. 
Dans la nuit du 6 au 7 avril, en fait, Ballis se trouvait exactement à l’opposé de la colline de Masaka, d’où partit le tir fatal : «vers 20 heures, portant une tenue civile, je me dirigeais vers l’aéroport, dans l’intention d’y accueillir l’équipage et les hommes qu’amenait le C130 belge, dont l’arrivée était annoncée pour 20 heures 30.  Lorsque j’entendis le bruit de l’explosion à l’aéroport, j’ai essayé d’avancer pour aller voir mais au rond point situé devant l’hôtel Meridien, j’ai été barré par des jeeps de l’armée rwandaise et j’ai essuyé un coup de feu. Après m’être replié vers l’hôtel j’ai songé, vers 21 heures 30,   à me rendre au CND, qui abritait le détachement du FPR afin de voir ce qui s‘y passait.
J’avais toujours été  frappé par le degré d’occupation des soldats : ils passaient leur temps à creuser des abris, des souterrains dans la colline. »
Des hommes du FPR auraient ils pu sortir du CND dans la soirée du 6 et gagner la colline de Masaka pour abattre l’avion, ainsi que l’affirme le juge Bruguière ?  « Dans la soirée,il est possible que des hommes ont pu sortir du CND, mais ils ont du le faire à pied, pas avec des véhicules. Quant à porter des missiles sur leurs épaules, c’est inimaginable, ils auraient été repérés tout de suite… » 
« Cette nuit là, au CND, tout était calme, les soldats ne bougeaient pas. Tout le monde semblait attendre des ordres. Des personnalités politiques importantes se trouvaient au milieu des soldats, Seth Sendashonga, le numero deux du FPR, Tito Rutaremera, Jacques Bihozagara, le porte parole du Front en Belgique, le major Rose Kabuye… Par la suite, tous  devaient me répéter le même et unique message «arrêtez les tueries ». Dans la soirée, le général Dallaire m’a localisé par radio, et m’a demandé de rester sur place, afin de servir d’agent de liaison  entre lui, les autorités du FPR présentes au CND et le général Kagame depuis Mulindi. »
Jusqu’au 11 avril, le colonel Ballis est resté aux côtés de la délégation du FPR et, avec le recul, il s’en félicite : « j’étais beaucoup plus en sécurité que mes collègues qui se trouvaient en ville ».  Ses souvenirs sont formels :  «dans la nuit du 6 au 7 avril, je n’ai constaté aucun mouvement de troupes.  Ce n’est que dans le courant de l’après midi du 7 que quelque 120 hommes sont sortis, pour occuper des positions défensives à l’extérieur et pour tenir à l’œil la garde présidentielle. »
Aux côtés des officiels du FPR, Ballis suit les échanges téléphoniques entre le général Dallaire et Kagame : « le premier demande au second de maintenir ses troupes à Mulindi, de ne pas bouger.  Transmise par Jacques Bihozagara, la réponse de Kagame est simple : « je n’entreprendrai rien sans vous tenir au courant. Comme première démarche, j’envoie un bataillon supplémentaire à Kigali. »
Dans la nuit du 8 au 9, Ballis voit  arriver ce bataillon, des hommes qui, à marche forcée, sont arrivés à pied depuis Mulindi, à plus de 100 kilkomètres. Après un bref repos, ils  repartent immédiatement et se  dispersent dans la ville pour tenter de sauver ceux qui peuvent encore l’être.
Alors qu’il se trouve au CND  Ballis entend, par radio,  que des  massacres ont commencé,  que des Belges sont en danger. « Soudain,  vers 13 heures, j’ai entendu le major Brent annoncer sur le réseau Force de la Minuar que treize Belges avaient été tués, un chiffre qui fut plus tard ramené à dix. » « De là où j’étais je ne pouvais rien faire et je n’ai donc pas bougé.  Plus tard, je sais qu’en arrivant au Ministère de la Défense, où se tenait une réunion de l’état major dirigée par le colonel Bagosora, le général Dallaire  avait crié à un officier rwandais « vous devez faire le nécessaire pour sortir mes hommes de là. » Mais, obligé d’assister à la réunion, il n’avait pas fait plus… »
Pour lui, une chose est certaine : la mort des soldats belges est  un assassinat froidement prémédité. « Nous savions depuis un certain temps déjà que les Belges étaient en  danger. Que les extrémistes hutus spéculaient sur le fait que, si certains mouraient,  Bruxelles allait rappeler le contingent.  C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé. Et je crois que celui qui est venu chercher les Belges pour les conduire au camp Kigali effectuait une mission bien précise : s’emparer de quelques Belges et les mener à la mort. Du reste, dès la chute de l’avion, on a assisté à une exécution rapide des tâches, bien plus efficace que d’ordinaire, comme si chacun savait ce qui lui  restait à faire : des barrages furent mis en place, des personnalités politiques exécutées, Tutsis et Hutus modérés. Je crois que l’assassinat des Belges relève de ce même plan, que rien n’a été improvisé… »Un autre témoin, Paul Henrion, qui était rentré chez lui dans la matinée du 7, se souvient que le minibus dans lequel les Casques bleus avaient été jetés est passé devant sa maison: « ils étaient couchés, en désordre et derrière leur véhicule, il y avait une Toyota rouge de la gendarmerie, qui semblait les suivre… »